LETTRE PREMIÈRE
Monsieur,
Les agitations de cette mer sont encore si grandes que je ne voy pas bien encore quel port il me faudra prendre. Pour la trefve je ne uoy point d'apparence qu'on y songe. Au contraire oultre ce que donnent les moyens du pays on lèue des grandes sommes a interest,
fl) La seule lettre française de Hugues de Groot qui ait été publiée jusqu'ici, à ma conuaissanoe du moins, est celle que contient le recueil de Harlem (1806)> sous le n* XXI. Le destinataire en est inconnu, et elle est datée du 4-14 février 1636. *
et on espère deux millions du Roy par l'entremise de monsieur Vosbergen pour tenter la fortune des armes de bonne heure et ne perdre pas la bonne occasion que les prospéritez du Roy de Suède et nos armes estantes (?) sur la frontière nous donnent. Et comme ordinairement ceux qui ont laconduicte des armée {sic) n'oublient pas quand le public le permet d*avoir seing de leur particulier, vous scaurez bien iuger quelle ville on destine a noz exploicts. Je voy le Roy protecteur sans dispute de Sauoye et de Lorraine : et croy que uolentiers les Electeurs et Evesques catholiques de l'Allemagne se ietteront dans ses bras pour asseurer la Religion et la souppe lesquelles choses ils croiront courir grand risque si ces vents de Nord continuent à soufOer. La chanse a esté assez longtemps contraire au poure Palatin : (1) il est temps qu'elle tourne. Je suis marry de ce nouvel embarras du Parlement et souhaicte de tout mon cœur que cette brave compagnie conserue sa liberté et lustre ancien. Pour le moins nous auons de quoy nous consoler de ce que monsieur Bignon (2) n'a poinct de part à ces maux. Sa santé est l'honneur du palais.
Monsieur de Thou (3) faict ce qui est propre a sa maison ne perdant aucune occasion de bien faire a toutes sortes des gens jusqu'à moy. On attend icy monsieur de Saumaise (4) qui reproche bien nostre paresse a nous autres qui auons eu le mesme liure mais n'avons pas prins la peine que luy a prinse qui sans doubte un jour sera utile au public. Il n'appartient qu'a luy de manier des manuscripts. S'il a trouvé quelque roman de Damascenus (5) je ne m'en estonne pas puis que le récit qu'il faict de la Sibylle quiparust a l'heure que Crâsus fustmené au feu en tient beaucoup. Vous me resjouyssez par la nouvelle de la pièce que vous auez recouuert de
(1) Voir plus haut, p. 27.
(2) Jérôme Bignon né à Paris le 24 avril 1589 et mort dans la même ville le 7 avril
(3) Jacques-Auguste de Thou était mort le 7 mai 1617 ; bien que cette lettre de Grotius ne soit pas datée, il s'agit très certainement ici de François-Auguste de Thou, fils aîné de Jacques, né vers 1607 et reçu conseiller au Parlement de Paris à 19 ans. C'est après celte réception qu'il voyagea dans toute l'Europe ; il recouvra Vair de sa patrie, comme le dit Grotius dans la lettre qui suit, au retour de ses voyages qu'il poussa jusqu'à Constantinople.
(4) Claude de Saumaise, né le 15 avril 1588, mort le 6 septembre 1653. Cette lettre de Grotius a dû être écrite au moment où Saumaise allait arriver en Hollande chassé de Frahce par l'intolérance du garde des sceaux Marillac(v. p. 23), qui refusait, malgré le Parlement de Bourgogne et l'opinion publique, de laisser son père lui résigner Sa charge, à cause de la religion protestante qu'il professait. Saumaise avait alors accepté dans l'Université de Leyde la place qu'y avait occupée Scaliger. Peut-être cependant Grotius fait-il ici allusion à un second retour de Saumaise, de France en Hollande, d'où l'avait chassé des craintes de peste quelque temps après son arrivée.
(5) Il s'agit ici de Nicolas Damascène ou de Damas, historien, poète et philosophe du I*' siècle avant Jésus-Christ, et dont Grotius lui-même a traduit des fragments. .
HUGUES DE GROOT Ôf
ce grand personnage (1) qui par son grand iugement a surpassé de beaucoup les esprits de noz siècles et ne cède a aucun des anciens. Si elle ne doibt estre d*usage public elle ne peut estre guardée en lieu plus digne qu'en uostre bibliothèque. Je vous remercie bien humblement de Tassistance que vous donnez a ma femme (2) et avecq touts le (sic) amis de deçà fais mes bien humbles baisemains a tout {sic) ceux de delà.
(Autographe, non signée.)
A Monsieur Monsieur du Puj/.
A Paru (3).