CHAPITRE XTII
Procès de révîsîoai
Dans l'année qui suivit la prise de Rouen, i/|49î Charles s'occupa de faire réviser le procès de la Pucelle ; les lettres royales par lesquelles une enquête était ordonnée, disaient expressément que le roi de France voulait savoir la vérité sur ceprO' ch à la suite duquel on avoit fait mourir Jeanne iniquement et contre raison. Plus tard , le cardinal dT^stonteville, archevêque de Pouen. obéit.
comme il lo dit lui-meDie, aux plaintes qui s'élevaient de toutes parts contre la condamnation de Jeanne , et lit faire une seconde enquête ; ces premières informations achevèrent de montrer à tous les gens éclairés les révoltantes nullités du procès ; on put voir que le temps de la justice arrivait , et que le moment était favorable pour offrir de solennelles réparations à l'innocence , à la gloire calomniée et livrée aux bourreaux. Comme les premiers juges de Jeanne s'étaient servis du nom de l'église , et qu'ils s'étaient constitués en tribunal ecclésiastique , on crut devoir s'adresser dans cette afl'aire à la cour de Rome; ce fut alors que se présentèrent les difficultés, et qu'on eut à lutter contre cette puissance, toujours ennemie, qui avait donné des lettres de garantie à l'évèque de Beauvais, Les Anglais avaient accrédité au \atican cette opinion, que le roi de France se toit servi des moyens sinistres de la Pucelle; un changement de pontificat , et le témoignage du cardinal d'Eslouteville, alors ambassadeur de France à Rome, purent à peine changer la disposition des esprits ; et pour réussir dans une affaire qui devait paraître si simple , on fut obligé de prendre un moyeu détourné ; ce que Calliste îll refusait h.
Charles VII , fut enfin accordé aux parens de Jeanne , qui demandèrent justice en leur nom propre et personnel. Peut-être aussi n'était-il pas donné aux puissances de la terre qui avaient laissé mourir Jeanne , de réparer avec solennité la grande injustice de sa mort! De même que Dieu , lorsqu'il voulut sauver la France de ses ennemis , leur opposa une simple bergère , de même, lorsqu'il fut question de venger un grand attentat contre l'humanité , sa miséricorde suscita aussi les pauvres et les faibles. Dans cette cause d'ailleurs , où toutes les lois de la société et de la nature avaient été si indignement outragées, quelle intervention plus légitime et plus sainte que celle de la famille !
Le bref du pape , qui autorisait le procès de révision , établissait trois commissaires, afin que les parens de Jeanne pussent recouvrer leur lionneur et celui de la défunte. Le choix du souverain Pontife tomba sur l'évêque de Coutances, sur l'évêque de Paris et l'archevêque de Reims, auxquels fut adjoint un inquisiteur; le pape leur permit d'appeler tous ceux dont les lumières et l'expérience pourraient les éclairer dans la noble tâche qui leur était confiée.
Les lettres apostoliques étaient datées des ides
de Juin i^oo ; le 17 novembre de la même année/les trois commissaires se réunirent dans le palais de l'archevêque de Paris ; à cette assemblée assistèrent un grand nombre de prélats, de maîtres en théologie et de docteurs en droit civil et canonique ; on y vit paraître ce qui restait de la famille de Jeanne : le père de la Pucelle , Jacques d'Arc , ainsi que son oncle Lapart, avait succombé au poids des années et des chagrins ; Dieu n'avait conservé que la mère et les deux frères de Jeanne , qui venaient demander réparation pour sa mémoire ; la mère de l'héroïne infortunée paraissait plongée dans l'affliction; elle était accompagnée de son conseil et d'un grand nombre de notables personnes, venues pour attester la nullité du procès, et la grande injustice faite à l'un de ses enfants. Isabelle d'Arc , tenant un papier à la main et poussant de longs gémissements , adressa a-.ix juges ces paroles simples et touchantes: « Jeanne d'Arc, » dit-elle, étoit ma fille, je l'avois élevée dans » la crainte de Dieu et les traditions de l'édise, » suivant son âge et son état qui la faisoient vivre » dans les prés et dans les champs; ma fille fré- » quentoit l'église, se confessoit et communioit » tous les mois , et jeûnoit aux jours prescrits.
» Elle n'a jamais rien pensé ni médité contre la » foi. Cependant ses ennemis , au mépris du » prince sous lequel elle vivoit , lui ont fait un » procès en matière de foi ; ensuite, pour l'au- » torité légitime, ils n'ont pas eu égard à ses ap- » pellations tacites et expresses ; ils lui ont imt puté de faux crimes , à la perte de leur ame ; » ils lui ont fait subir une infamie irréparable » pour elle et pour sa famille. »
Dans une supplique qui fut lue ensuite par le défenseur d'Isabelle', cette mère infortunée ajoutait qu'elle s'était adressée à la soutxe de justice j, au Saint-Siège , pour obtenir le remède après tant de maux, et que le chef des fidèles n'avait point repoussé ses prières ; elle finit en suppliant ses juges d'écouter les gémlsseinens du vauvre et les doléances de la veuve.
Ce môme défenseur prononça , en forme de requête, un discours ou mémoire dans lequel il cherchait à prouver l'illégalité du premier procès et l'iniquité des juges. Après avoir présenté la justification ou l'apologie complète de Jeanne, il produisit les pièces qui avaient été recueillies et parmi lesquelles se trouvaient les lettres de garantie données à l'évoque de Beauvais, trop fidèle expression de la crainte et même du re-
hiordâ deë tjiéiiiiers ju^èf* Le Jefeiiî>éUi disu^ belle termina sa requête en deiîiaiuîant que hé procès de condamnation fût déclaré mil, que les douze articles qui avaient été toute l'accusatiou, fussent déclarés le produit du mensonge , de la violence et de l'iniquité ; il demanda que Jeanne i'ùt reconnue innocente , fidèle catholique , exempte de tout blâme ; que sa famille fût relevée de toute note d'infamie :, et qu'on ordonnât des offices et prières des morts pour la défunte. Il demanda enfin que le procès de révision fût déposé dans les chronii/ues de Franee ^ et aux tré^ sors des ekartes du roi. Toutes ces plaidoiries furent entendues avec un profond recueillement par l'assemblée ; les juges eux-mêmes se montrèrent pleins de compassion pour une famille éplorée ; mais ils hésitaient encore à se charger de la mission que le pape leur avait donnée. Ce ne fut qu un mois après, et dans une session qui se tint au palais épiscopal de llouen, que les trois prélats prirent la qualité de juges et formèrent leur tribunal. Dans leurs premières séances, ils entendirent les héritiers et les représentants de Pierre Cauchon , évèque de Beauvais; ceux-ci déclarèrent qu'ils ne voulaient point défendre ni soutenir les actes d'un procès
qui ne les concernaiL en rien. « Nous avons en- » tendu dire, ajoutèrent-ils, que l'envie et la » haine des Anglois avoient fait brûler Jeanne )) d'Arc, parce qu'elle avoit bien servi le roi de » France ; que les Anglois avoient pris un pré- » texte pour attirer ce procès en cour d'église , » parce qu'elle leur avoit causé de grands dom- » mages. » Ils finirent par demander que le procès intenté pour la justification de Jeanne d'Arc ne fut pas à leur préjudice , attendu que les édits donnés par le roi de France avaient tout pardonné.
On voit dès l'abord combien ce procès de révision devait différer du premier procès de Jeanne. Ici nous ne voyons plus ces hommes passionnés qu'animait une vengeance personnelle, ou qui obéissaient aveuglément à une politique cruelle et jalouse : nous ne trouvons plus que des juges qui hésitent dans la tâche qu'ils ont à remplir, que la cause de l'innocence intéresse vivement, et qui cherchent des coupables avec crainte. Plus les premiers juges dédaignèrent les formes judiciaires , garantie de la justice , plus les derniers se montrèrent scrupuleux dans leur respect pour les lois et pour les règ\es établies.
Témoins de Domremy et de Vaucoaleiirs. — Dans le premier procès, aucun témoin n'avait été entendu ; dans celui-ci on en entendit plus de cent. Plusieurs enquêtes furent établies: l'une au pays de Jeanne , une autre à Orléans , la troisième à Rouen , la quatrième à Paris. Les déclarations des témoins remirent toute la vie de la Pucelle sous les yeux de ses juges. Nous ferons ici un résumé de ce qui appartient particulièrement à l'histoire. Nous commencerons par Domremy et Vaucouleurs.
Après tout ce qu'on sait des infortunes de Jeanne et de l'injustice de ses ennemis, on se plaît à retourner par la pensée dans les lieux qui furent son berceau, où s'écoula sa paisible enfance. Quels avaient été d'abord les sentiments de ces bons et simples villageois , en apprenant que la pauvre Jeannette ^ élevée et nourrie au milieu d'eux , avait fait lever le siège d'Orléans , et conduit le roi à Reims? Quelle avait été ensuite la profonde douleur de ces bonnes gens, lor?* que la renommée vint leur apprendre que Jeanne avait été prise à Compiègne, qu'elle était livrée aux Anglais, et qu'on lui faisait un procès comme magicienne? A cette époque, comme on l'a vu au procès , des commissaires anglais étaient arri-
H& cîaufe le pay» i Icui* presëac^tf fevali répandu l'el'tVoi, et beaucoup d'habitants quittèrent Jeui's loyers. La nouvelle enquôte ne produisit pas le même effet; comme cette fois il était question de réhabiliter la mémoire de Jeanne , tout le monde accourut ; tous ceux qui avaient connu Jeanne , ou qui avaient entendu parler d elle, vinrent raconter ce qu'ils savaient : les plus petits détails avaient pris de l'importance aux yeux de tous par le rôle merveilleux que Jeanne avait joué. La vie de la bergère, ses penchants, ses amitiés , son caractère , ses moindres paroles , l'intérieur d'une famille villageoise, des détails qui ont coutume de rester cachés sous le chaume, tout cela fut montré au grand jour de l'iiistoire, et l'enfance d'une pauvre liUe élevée dans les jyrés et dans les champs se trouva tout à coup plus connue que celle des grands rois. L'arbre des Fées on des Dames , pour lequel Jeanne avait été tant tourmentée au procès, le bois Chesnu, la fontaine dont les eaux guérissaient de la fièvre j, ne furent point oubliés dans les dépositions; on sut enfin que les inspirations de rhéroine ne venaient point de là , et que toutes ses adorations ne s'adressaient qu'à Notre- Dame ainsi qu'aux ùenoisls saincts et samctes du
Paradis. Le curé qui desservait l'église de Domremy au temps de Jeanne, était mort; mais son successeur et tous les fidèles du lieu vinrent affirmer que le vénérable défunt avait coutume de la proposer pour modèle aux jeunes fdles , et qu'il la regardait comme la m-cUleure de sa paroisse.
Nous ne voyons pas , dans les dépositions de Doraremy , que Jeanne , avant de quitter la maison paternelle ^ ait jamais parlé de sa mission ; elle fit ses adieux à ses parents, à ses amis, à ses compagnes , sans leur dire qu'elle était appelée à sauver le royaume des lys. Cette réserve impénétrable d'une jeune fille n'est pas ce qu'il y a de moins merveilleux dans la vie de Jeanne. Nous ferons une autre remarque sur cette enquête : il y a des gens qui ont cru que Jeanne n'était qu'un instrument politique , et qu'un homme habile l'avait formée pour faire tout ce qu'elle a fait. Si cela était vrai , comment cet homme, qui ne pouvait être un homme or^ dinaire , et qui avait préparé tant de merveilles, aurait-il échappé à tous les regards ? Comment n'aurait-on jamais prononcé son nom? Comment aucun témoin n'en aurait-il parlé? Ce person=» nage mystérieux, que personne n'aurait connu j
ne serait-il pas aussi miraculeux que saint Michel ou sainte Catherine? Les Anglais, comme nous l'avons vu, plaçaient Jeanne sous l'influence de J 'esprit de ténèbres , et c'est à cette influence qu'ils attribuaient les grandes actions de la jeune héroïne : cette invention de la haine nous paraît encore moins invraisemblable que l'hypothèse dont on vient de parler , et nous ne craignons pas de dire qu'ici les œuvres de la politique seraient plus difficiles à croire que celles du démon. Les témoins de Yaucoufeurs ne sont pas moins curieux à entendre que ceux de Domremy. C'est à Yaucouleurs que commença véritablement la mission ou la vie merveilleuse de Jeanne, car elle y parla de ce que Dieu lui avait ordonné ; les habitants de Vaucouleurs la trouvèrent douce, simple et bonne. Elle portait une robe rouge d'une étolTe grossière, et logeait chez une pauvre famille ; elle fréquentait l'église et les gens pieux ; ils lui demandèrent ce qu'elle venait faire à Vaucouleurs , et elle leur rappela une prédiction qui annonçait que la France serait sauvée far une jeune fille des marches de Lorraine ; ils ne sçurent pas trop ce que cela voulait dire , et si nous en croyons les témoins, ^Is ne firent attention à ces paroles que long-
temps après. Jeanne ajouta qu'elle était venue prier Robert Baudricourt de la conduire ou de l'envoyer au Dauphin : « Il ne se soucie pas de » moi , disait-elle , ni de mes discours ; il faut » cependant que je parte ; personne en ce 7) monde , ni ivl^ ni ducs ^ ni fils de roi ne peu- » vent faire recouvrer au Dauphin son royaume ; » moi seule je puis le rétablir dans ses droits et ï lui rendre sa couronne. » Qu'on se figure la surprise que montrèrent ses auditeurs : car la jeune vierge était encore parmi les siens, et l'Evangile a dit que nul n'est prophète dans son pays. La surprise fut si grande , que plusieurs crurent qu'il pouvait y avoir en cela quelque chose des mauvais esprits , et le curé de Vaucouleurs, qui vint la voir avec Baudricourt, ne l'aborda qu'avec de grandes précautions , c'està-dire qu'il fit sur elle des exorcismes , et lui dit : « Si vous êtes mauvaise , n'approchez pas ; » mais si vous êtes bonne, approchez. » Cependant Jeanne ramena par ses paroles ceux qui doutaient, et tout le monde finit par s'intéresser à sa mission miraculeuse. Quand son départ eut été décidé , elle se fit faire un habit d'homme, sans que personne fut scandalisé. Il lui fallait un cheval : les témoins nous apprennent qu'on
se coli.sa* et t]ue l'oncle de Jeanne, Durand Lapart , signa en cette occasion un billet de huit livres tournois. Rien n'est plus touchant , dans les informations prises à Yaucouleurs , que les souvenirs qui étaient restés , dans cette petite cité, du départ de la Pucelle.
Attires (h'positions. — Tous les témoins qui parlèrent de l'arrivée de Jeanne à Chinon , et parmi eux il se trouva des prélats . des gens de cour , des docteurs , admiraient la décence de son maintien et de ses manières, la noblesse de ses sentiments, réunie à une grande modestie; ils admiraient surtout la vivacité de son esprit et l'éloquence de ses discours. Une chose qu'on n'a peut-être pas assez remarquée dans la vie de Jeanne d'Arc, ce sont les paroles vives, entraînantes , quelquefois sublimes que lui inspirait une conviction naïve, et qui seules auraient pu suffire pour faire croire qu'elle venait au nom du ciel. Loyseleur, qui l'avait long-temps .suivie dans sa prison, disait que, lorsqu'elle rai>ontait ses visions célestes, on s'emerveilhit de l'entendre. Cette éloquence si naturelle, ce don de persuader par la poésie de ses discours, doit Hvi' rangé parmi les prodiges qui durent le plus ^Wdlter h mission d<^ Jeaane j h jeune hé^
roïne invoquait le témoignage des anges et des saints qui lui apparaissaient ; mais , pour faire croire à ces apparitions, à ces miracles qu'où n'avait point vus, ne fallait-il pas qu'il y eût aussi dans ses paroles quelque chose de miraculeux'^
Parmi tous ceux qui furent entendus dans c^ procès de révison , on aime surtout à suivre les témoignages des compagnons d'armes de la Pu« celle ; le duc d'Alençon , Gaucourt , âgé alors de quatre-vingt-cinq ans, le comte de Dunois, le chevalier Daulon , qui fut son écuyer , tout ce que l'armée française avait d'illustres guerriers , s'accordent tous à dire qu'elle les étonna souvent par son habileté dans les combats , de même qu'elle les édifiait par la piété et la sainteté de sa vie. Que de merveilles eurent à raconter ceux qui l'avaient vue sous les murs d'Orléans î Comme leurs dépositions sont devenues l'histoire elle-même , et que tout le monde les connaît , nous ne nous y arrêterons point. Nous nous bornerons à rappeler ici quelques traits qui feront connaître le genre d'héroïsme et le caractère particulier de Jeanne d'Arc.
Mal":ré sa simplicité de cœur, Jeanne avait une grande fermeté dans ses résolutions ; à force de courage 5 et mrilgré son sexe ^ elle soumit ù se§
volontés les chefs et les soldats. Un jour elle dit au brave Dunois qu'elle lui ferait couper la tête, s'il ne l'avertissait pas de la présence de Tennemi : ces paroles d'une jeune fdle furent pour le brave Dunois comme la parole de Dieu , et il obéit ; un autre des chefs , qui dans un conseil avait appelé Jeanne d'Arc péronelle^ vachère^ lui en demanda pardon sur le champ de bataille ; l'ayant vue blessée à ses côtés , il la releva en lui disant : Sans rancune^ Jeanne ; et depuis ce jour-là , il ne cessa point d'être plein de respect et d'admiration pour la jeune héroïne. Ce qui affligeait le plus la Pucelle au milieu des combats, c'étaient les injures grossières dont la poursuivaient les Anglais : ces injures lui firent quelquefois verser des larmes; elle s'en plaignit à Dieu et aux personnages célestes qui venaient la consoler dans tous ses chagrins. Poussée par une sainte colère , elle invita en pkisieurs rencontres ceux qui l'insultaient de la sorte à venir la combattre en champ clos ; mais personne ne vint. Au reste , les Anglais qui l'outrageaient comme femme , et qui lui reprochaient son sexe , rendaient eux-mêmes le plus éclatant témoignage à sa bravoure , car ils ne pouvaient supporter un moment sa présence, et lorsqu'ils
la voyaient paraître , ils ne songeaient plus qu'à fuir. A son aspect, dit le chancelier Gerson , la terreur les faisolt crier comme des femmes dans la douleur de l'enfantement. L'héroïsme de Jeanne était surtout remarquable par son incroyable obstination à tout braver , à tout supporter, plutôt que d'abandonner un champ de bataille ; une ardeur invincible la portait toujours en avant dans les combats et ne lui permettait pas de jamais songer à la retraite , quel que fût le péril. Restée seule sous les murs de Saint-Pierre-le- Moutiers, et toujours convaincue qu'elle prendrait la ville , elle croyait voir encore autour d'elle, nous dit son écuyer, une armée de cinquante mille combattants. A l'attaque de Paris, elle avait été blessée ; elle resta toute seule dans les fossés de la ville jusqu'à la nuit obscure ; il fallut que le duc d'Alencon vînt la prendre , et la forçât de quitter le champ de bataille. Cette valeur indomptable , cette fermeté opiniâtre , furent souvent pour Jeanne comme cette foi de l'Evangile , cj[ui transporte les montagnes , e cette foi pourrait nous expliquer plusieurs des merveilles de sa vie.
La Pucelle donna toujours dans les camps l'exemple de la piété ; elle entendait la messe
chaque matin , et Je soir, elle se rendait encore à l'église . où les religieux chargés du service divin pour l'armée chantaient les louanges de Dieu et de la \ierge. Son confesseur, disent les témoins, était un vrai prud' homme ; elle se confessait souvent et communiait deux fois par semaine ; elle jeûnait tous les Jours prescrits ; sa dévotion était tendre , et souvent on la voyait pleurer à chaudes larmes à l'élévation de l'hostie. Elle avait une conversation plein de douceur , quelquefois enjouée. Jamais la colère n'inspira ses discours; elle rie pouvait supporter les blasphèmes et les juremens des militaires ; le duc d'Alençon nous dit qu'il n'avait jamais osé jurer devant elle. Elle avait adouci le caractère impétueux de La Hire , et l'avait accoutumé ù ne plus jurer que par son bâton. Toujours empressée de soigner les soldats blessés et malades, elle disait qu'elle avait été envoyée pour le soulagement de ceux qui souUVaient. Ln de ses compagnons d'armes dépose que Jeanne ne pouvait voir couler le sang d'un soldat français sans qu'elle sentît ses cheveux se dresser sur son front* Le pillage lui paraissait toujoiu's une chose odieuse , même pour les vivres dont on avait besoin ; on la vit plus d'une fois défend e es pri-
sulinîëi's ci(3 guerre contre la vloîeiice^ ei j^ndr pour de» Anglais mourant sur le chatnp de biilailie. La chasteté était la première de ses vertus ; elle ne souffrait point que les femmes de mauvaise vie parussent dans l'armée ; tous les guerriers qui l'avaient accompagnée , et qui avaient souvent couché non loin d'elle à la pail- Inde (sur la paille), ont déposé que sa présence inspirait à tous le respect. Son écuyer Daulon, qui y aidait à s'armer ^ et pansait quelquefois ses blessures, dit dans sa déposition qu'il n'eut ja mais auprès d'elle une mauvaise pensée , nU" rwbslafit (fiieUe fût jeune jiiky belle et bien for-mêe j et que lui-même fût alors fort Jeune et en. bonne puissance.
Dans toutes les dépositions des guerriers, rien nv m'a plus touché que cette particularité raj)portée par le duc d'Alencon. Le roi était parti de Reims et marchait vers La Ferté et Crespi-en- \alois. au milieu d'un immense concours dépeuple qui criait : J^oël. A ce spectacle, la Pucelle était attendrie jusqu'aux larmes. « Jamais, disoit- » elle, peuple n'aima mieux son lloi: je voudrois » mourir ici pour y être enterrée. » L'archevêque de Reims, qui entendit ces paroles, lui demanda alors en quel lieu elle espérait mourir. — Où il
plaira à Dieu j répondit-elle ; je ne sais ni l'heure ni le lieu. « Ah 1 s'il étoit dans la volonté de » Dieu que je pusse retourner auprès de mon » père et de ma mère , et retrouver ma sœur et » mes frères , qui seroient sans doute bien con- » tents de me revoir ! » Souvent les voix de Jeanne , qui ne faisaient qu'exprimer la tristesse de son cœur, l'avertissaient des grands malheurs qui l'attendaient. Un autre témoin rapporte qu'on lui avait quelquefois entendu dire quelle ne durerolt pas plus d'un an. Cette profonde mélancolie la suivait au milieu des combats et ramenait souvent ses pensées vers la chaumière paternelle qu'elle avait quittée.
Témoins pou?-' le procès de condamnation et le supplice de Jeanne. — Tout ce qui vient d'être dit faisait ressortir les vertus de Jeanne ; mais il fallait montrer les nullités de son procès, il fallait montrer par quelles injustices , par quels moyens odieux elle avait été condamnée. Les plus coupables des juges, leurs complices les plus criminels avaient cessé de vivre ; on entendit ceux qui avaient survécu et qui purent être retrouvés. Dieu avait permis que les trois notaires grefliers du premier procès tussent encore vivants. C'est par leur témoignage
qu'on connut plusieurs des iniquités à l'aide desquelles Jeanne avait été envoyée au bûcher ; on sut par eux les illégalités dont ils avaient été téïTioins et auxquelles ils n'avaient pu tout à fait ^tre étrangers. L'un d'eux, Guillaume Manchon avait apporté au nouveau tribunal la minute du procès de condamnation. Dans ses interrogatoires, qui furent longs, il apprit aux juges de révision que beaucoup de choses avaient été omises dans les procès-verbaux des séances : on connut par lui les moyens coupables employés pour la rédaction des douzes articles sur lesquels on avait demandé l'avis des docteurs, et qui avaient été le principal motif de la condamnation. Son témoignage servit aussi à prouver que l'abjuration de la Pucelle, telle qu'elle se trouvait au procès-verbal, était fausse, et que celle qu'une main infidèle y avait substituée ne fut jamais connue ni de Jeanne d'Arc ni même de ses juges.
Guillaume Manchon fut un des témoins qu'on interrogea le plus souvent, et qui donna le plus de renseignements propres à éclairer la conscience des nouveaux juges : il se trouva quelquefois embarrassé pour répondre aux questions qu'on lui faisait ; car il avait prêté son ministère
k beaucoup d nûquStos; îî dît poui' s'èxeUê^ér tju'ii avait obéi aux juges 5 et qu'il /finirait jamais osé contredire d'aussi grands docteurs. Au reste , Guillaume Manchon n'était pas de ceux qui avaient refusé leur compassion à la Pucelle ; il fut Qieme si touché de la mort de Jeanne, qu'a près l'exécution , il acheta avec ses honoraires de grelller un beau Missel ou livre de prières, et avec ce livre , il fit maintes oraisons dans la pensée de cette pauvre femme, qu'il avait vu mourir si saintement.
Plusieurs assesseurs du premier procès furent aussi interrogés. Oueîques-uns persistaient à dire que les révélations de la Pucelle venaient d'une source humaine. Quelques-uns même ne savaient pas 5 disaient-ils , si Jeanne avait été condamnée justement ou injustement ; et ceux-là furent écoutés avec calme comme tous les autres. J^a plupart rendirent une justice éclatante au caractère de Jeanne d'Arc. Ces dernières dépositions ne laissent plus aucun doute sur la malheureuse influence des Anglais; rien ne fut mieux prouvé au procès de révision que les violences exercées envers ceux des premiers juges qui n'écoutèrent que la voix de leur conscience ou qui montrèrent quelque modération. Parmi tous ce
téuioîus qui avaient participe ou assisté à la condamnation et au supplice de Jeanne . on aime k retrouver les trois hommes charitables dont les consolations la suivirent jusque sur le pas de la mort. On entendit les dépositions de l'appariteur Massieu , celles du frère Martin Ladvenu et de Pierre Isambart. Nous avions appris par d'autres dépositions comment la Pucelle avait vécu : ces anges consolateurs nous apprennent comment elle quitta la vie ; nous connaissons par eux le courage qu'elle opposa à ses bourreaux, l'héroïque constance qu elle mit à soutenir jusqu'au bout la gloire de sa mission, la résignation sublime qu'elle montra à ses derniers moments. Pierre Isambait et Martin Ladvenu déposèrent entr'autres choses que la justice séculière n'avait point prononcé sur le sort de Jeanne, et que celle-ci avait été livrée au bourreau sans jugement. Ils déclarèrent tous deux que la fin de Jeanne avait été digne de sa vie , et que tout le monde en était ému jusqu'aux larmes. Parmi tous ces témoins qui avaient assisté aux derniers moments de Jeanne , on pourrait s'étonner de ne pas trouver Vexécuteur de l'œuvre ; car il était de ceux que le remords avait long-temps poursuivis et qui s'accusaient des souffrances qu'on avait fait subir à la Pucelle.
Lorsque îc corps de Jeanne eut élé réduit en cendres et que l'exéculion lut terminée (nous trouvons ce fait dans deux dépositions), le bourreau s'approcha de Pierre ïsambart et de Martin Ladvenu , restés auprès du bûcher , et ieur dit qu'// éloit fort désespéré ^ et (fiiil craignoit de ne pouvoir jamais impetrer pardon et démenée de Dieu pour ee quil avait fait à cette sainte femme.
Nous avons souvent relu les dépositions des témoins qui avaient vu la terrible agonie de Jeanne. Quelques auteurs ont dit qu'elle avait conservé jusqu'à la tin l'espérance d'être délivrée. Les témoignages des assistants ne nous offrent ici que des conjectures ou des notions vagues : toutefois nous avons cru remarquer dans la jeune vierge près de mourir quelques retours vers cette vie , quelque hésitation à marcher au devant du trépas. On ne peut expliquer autrement les paroles qu'elle adresse à plusieurs reprises à la ville de llouen, les adieux si pathétiques qu'elle fait à toutes manières de gens , à ses amis et même à ses ennemis. Jeanne , qu'une sentence renvoyait à d'autres juges , avait bien pu croire que son procès n'était pas fmi, et qu'elle avait encore à plaid(M' sa cau-'M*. Va\ ce cas, q^iel ])iai(i(>}'<n" achrii-
— 2/|3 — rable que ses prières prononcées à hautes voix , ses invocations à tous les habitants du ciei; cette croix faite avec un liaton , qu'elle presse sur son sein ; ces paroles touchantes adressées publiquement à son confesseur, à ses juges, à. ceux qui l'ont aimée dans ce monde comme à ceux qui l'ont méconnue et persécutée ! iNous pensons que jamais l'éloquence humaine n'alla plus loin; aussi jamais ne produisit-elle un eûet aussi merveilleux , car les juges pleuraient, les bourreaux étaient émus; tons ceux qui avaient désiré la mort de Jeanne ne pouvaient l'entendre sans fondre en larmes. Beaucoup d'historiens n'ont pas été frappés comme nous de tout ce qu'il y avait dans le spectacle du supplice de Jeanne, et prétendent que l'héroïne de Domremy mourut sans hésitation et sans regrets. Si cela était vrai, j'avoue que je serais moins touché que je ne le suis de tout ce qu'on nous raconte , et je ne sais pas même si la renommée de Jeanne en serait plus grande î Pourquoi la jeune héroïne n'auraitelle pas eu pour elle les inquiétudes, les alternatives d'espérance et de crainte que nous avons nous-mêmes , lorsque nous assistons par la pensée à ce terrible drame de son exécution? Combien de fois notre cœur n'a-t-il pas battu à la seule
icice que les hommes ou les anges la délivre^ raient , et qu'un miracle pourrait la sauver? Pourquoi d'ailleurs ne voir jamais le véritable héroïsme, surtout l'héroïsme d'une femme, que dans une résignation impassible qui n'est pas de notre nature?
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CONTT.MATÏON DU CHAPITRE XTU.
Traités et Mémoires à consulter sur le procès de Jeann* d'Arc. Jugement déjdnîtif.
Après la déposition des témoins il nous a paru convenable de dire quelques mots sur l'esprit et l'opinion motivée des docteurs en droit civil et divin qui furent consultés au procès de révision. Parmi les défenseurs de l'innocence et de la gloire calomniées, l'histoire nomme Pierre Dupont, avocat consistorial; Pierre l'Hermite, sousdoyen de 1 église de Saint - Martin de Tours 5
— 2ZiG — .Robert Cibole , professeur en théologie et chancelier de l'église de Paris; Amelgard, prêtre de Liège. Le procès et la vie si merveilleuse de Jeanne exercèrent aussi la criticpe, la sagacité et la science de beaucoup d'autres jurisconsultes et maîtres en théologie. Plusieurs ouvrages sur la Pucelle parurent alors , non seulement en France, mais en Allemagne et en Italie; caries exploits 5 les malheurs et la fin si tragique de la jeune héroïne occupaient toute la chrétienté. Le plus illustre de tous ceux qui défendirent devant le monde chrétien la mission miraculeuse de Jeanne la Pucelle, fut sans contredit le chancelier Gerson, que sa fidélité à la cause de Charles retenait dans l'exil, et qui crut devoir, même avant le procès, élever la voix en faveur de la libératrice du royaume. L'écrit de Gerson fut publié à Lyon peu de temps après la levée du siège d'Orléans.
Les docteurs et les savants qui donnèrent leur avis sur le procès de Jeanne, l'examinèrent à la fois pour le fond et pour la forme ; ils firent d'abord ressortir les vices et les énormités judiciaires qui avaient précédé et accompagné la condamnation. Leur discussion sur cette matière lie saurait rien ajouter ni rien changer au jour-
d'hui à noire conviction ; mais on doit reconnaître qu'elle exerça une grande inCluence sur l'esprit des contemporains et sur l'opinion des commissaires chargés de réviser le premier procès. Nous ferons ici une remarque, et cette remarque a quelque chose d'aflligeant pour la justice humaine ; le premier jugement était une chose monstrueuse pour le fond, et personne ne doutait d'une injustice aussi révoltante; mais la mémoire de Jeanne n'aurait peut-être pas obtenu une satifaction complète et solennelle, sa condamnation n'eut pu être annulée et révoquée comme l'œuvre du dol, du mensonge et de la calomnie, si on n'avait pas prouvé avant tout que les premiers juges s'étaient écartés des règles, et quelesformesdelaprocédure crimioelle n'avaient point été suivies.
Pour les questions qui touchaient le fond du procès, elles ne furent pas examinées avec moins d'attention et de gravité. In des mémoires publiés avantle procès de révision nous montre cornment ces questions furent traitées dans tous les débats qui précédèrent le jugement définitif. On se demandait d'abord si Jeanne e&toit menteuse et seductrlcej comme on l'avait établi dans la condamnation , et si elle estoit devineresse et supposant de
fausses apparitions; si elle estait idolâtre^ apostate^ séditieuse et cruelle. Sur son prétendu refus de soumission à l'église, on demandait si elle estait eœcomjnuiiiée et hérétique. Les docteurs consultés discutent tour à tour toutes ces questions , et leurs conclusions sont pour la révocation de la première sentence. Nous ne suivrons point ces nombreuses dissertations où revivent les opinions du temps, où se retrouvent les doctrines, les traditions et les raisonnements du xv* siècle. C'est là que sont étalés les trésors de cette érudition du moyen âge, tout à la fois empruntés à l'Ecriture, aux saints Pères, aux auteurs profanes, aux récits de l'histoire et aux axiomes de l'école. Les croyances et les dogmes de l'église s'y trouvent souvent mêlés aux croyances populaires et aux superstitions du temps. On ne doit pas être surpris d'après cela , que les raisons qui purent convaincre alors les juges aient perdu leur force aujourd'hui el ne soient plus pour nous ce qu'elles étaient pour les hommes d'une autre époque. Pour repousser, par exemple, l'accusation devination et de sorcellerie, plusieurs docteurs de raisonnent d'après la supposition que la magie est im art , une science véritable , qui a Sf3 règles connues, et que le don de prophétie
"- 2/49 — fut toujours reconnu parmi les hommes : de là, des faits qui ne sont rien moins qu'incontestables , des explications sur la nécromancie qui auraient grand besoin d'autres explications; de là, l'histoire des prophétesses ou sibylles de l'anliquité, parmi lesquelles la sibylle de Cumes n'est point oubliée. Quelques-uns de ces graves docteurs vont chercher leurs raisons jusque dans l'astrologie judiciaire , et l'un d'eux, après avoir étalé sur ce chapitre toute son érudition, expliquerait volontiers les merveilles de Jeanne par les constellations du ciel, s'il ne se ressouvenait tout à coup qu'il est chrétien.
Les apparitions et révélations étaient généralement admises; il fallait seulement savoir si elles venaient de Dieu ou des mauvais esprits, La plupart des maîtres en théologie pensaient qu'une semblable question n'appartenait point à la décision des hommes ni même à celle de l'église, mais au jugement de Dieu seul. Toutefois, ajoutent-ils, on peut croire que pour la mission de Jeanne d'Arc elles viennent de Dieu, et voici les principales raisons qu'ils en donnent : 1** Jeanne avait fait vœu de virginité; 2° elle était humble et ne désirait que le salut de son ame; sa vie était pure et dévote. Le célèbre
Gerson, dans un écrit dont nous avons parlé, et qui fut joint au procès, est d'avis qu'on peut pieusement et saintement soutenir le fait de la pu^ celle Jeanne j, attendu l'eflet qui en était résulté, et surtout la justice de la cause cju'elle avait défendue , puisqu'il s'agissait de rendre un royaume à son roi légitime et de debeller ses ennemis.
11 esta remarquer que tous ceux qui ont écrit sur le procès de l'héroïne française détestent l'injustice qui lui avait été faite ; mais nous voyons avec peine qu'ils n'expriment jamaisun sentiment de compassion pour ce qu'elle a souffert. En la défendant devant ses juges, aucun d'eux ne paraît s'être occupé de nous intéresser à ses malheurs, et de faire chérir son nom dans la postérité. Ils nous donnent peu de détails sur lesvertus de Jeanne, sur sa vie, sur son dévoûment si difficile à expliquer pour l'histoire. Les défenseurs et les apologistes de la Piicelle exciteraient vivement notre curiosité, s'ils s'étaient faits ses historiens ou ses biographes ; mais comme leurs volumineuses dissertations sont à peine comprises maintenant, et ne nous apprennent presque rien de ce qu'on voudrait savoir, on ne doit pas s'étonner qu'elles soient oubliées et qu'elles restent dans la poussière de nos dépôts publics, comme ces vieilles
armures avec iesqiielles on remporta autrefois de grandes victoires, et dont on ne se sert plus dans les guerres du temps présent.
Si nous en avions le temps, nous ferions de ces savants traités une étude sérieuse, et nous y trouverions peut-être assez de précieux documents pour ajouter quelques pages à l'histoire des opinion^s et des idées dans nos sociétés modernes. Nous ne voudrions pas cependant qu'où y trouvât un prétexte de déclamation contre la barbarie des siècles passés. Ce ne sont, à notre avis , ni les subtilités scoîastiques , ni les grossières superstitions qui ont fait mourir la Pucelle, mais bien les mauvaises passions de la polilique, et ces mauvaises passions sont loin d'être mortes au temps où nous vivc^ns. Croit-on , par exemple, que s'il se fût élevé parmi nous, à certaines époques de nos révolutions, une autre Jeanne d'Arc qui eut combattu des factions ennemies, et sauvé la France de quelque grand péri! , elle n'eût pas rencontré des adversaires violents et jaloux qui l'eussent haie mortellement? 11 est probable qu'une héroïne, quelle qu'elle fût, qui serait venue de notre temps, aurait accrédité sa mission par d'autres prodiges; sans doute aussi qu'on l'aurait accusée et poursuivie par des
molils tout différents ; mais cio} ez-vous que les juges, les bourreaux et même les raisons eussent manqué pour la condamner et la faire mourir? Nous ne disons point ceci pour abaisser notre siècle au-dessous de ceux qui l'ont précédé, mais seulement pour montrer qu'en beaucoup de choses il ne vaut pas mieux.
Jugement définitif du procès de révision. - - Après trois mois de recherches et de travaux, après avoir écouté la voix du peuple et des sages, les juges réunis à Paris consacrèrent plusieurs séances à faire eux-mêmes une récapitulation du procès. Dans cette récapitulation on examinait d'abord les révélations faites à la Pucelle ; elles étaient légitimées par la bonne vie et les bonnes mœurs de Jeanne, par sa dévotion et son vœu de virginité, surtout pas le besoin qu'avait le royaume de France des secours du ciel. Quant aux prédictions , il paraissait impossible que la Pucelle eût inventé ce qu'elle avait dit, et la plupart de ses prédictions d'ailleurs étaient confirmées par les événements. Dans les honneurs que Jeanne avait rendus aux esprits , on ne pouvait voir qu'un acte de piété. Il était évident que ces esprits n'enseignaient que des choses saintes, et n'étaient point envoyés par le grand
ennemi des hommes. Pour l'habit d'homme, eu le jugeant d'après les traditions et les règles théologiques , il n'avait rien d'absolument condamnable . et surtout lorsqu'on était conduit par une intention pure. Les paroles datigereuses dans la fol attribuées à Jeanne pouvaient s'ex^ pliquer et se justifier par le sens même de ses réponses éparses dans plusieurs interrogatoires* Le refus prétendu de se soumettre à l'église se trouvait démenti par ses actions et ses discours : elle s'était soumise en termes exprès au Pape et au concile général. Si elle avait repris l'habit d'homme après l'avoir quitté, on doit se rappe-^ 1er les violences exercées envers elle; elle offrait d'ailleurs de reprendre les habits de femme si on la tra nierait dans une prison ecclésiastique : tout cela suffisait pour la justifier. Elle était revenue aux apparitions et aux visions qu'elle avait désavouées ; mais elle ne connaissait point toute la portée de son abjuration. Cette abjuration d'ailleurs était fausse, elle ne pouvait pas abjurer des erreurs dans lesquelles elle n'était point tombée; on n avait pu la considérer comme relapse, \oici ensuite, dans la récapitulation du procès, quelles avaient été les principales illégalités pour la condamnation de Jeanne : d'à-
bord l'incompétence des juges, puis lafiection désordonnée de l'éveque de Eeauvais pour les Anglais ; on rappelait les rigueurs sans mesure de la captivité de Jeanne, les menaces qu'on lui faisait. Lafausseté et l'infidélité des assertions attribuées à la Pucelle, et d'après lesquelles on l'avait condamnée, pouvaient seules faire prononcer la nullité de la sentence; l'abjuration avait été l'ouvrage de la violence, et par conséquent elle n'était au procès qu'une illégalité révoltante. On avait forcé Jeanne à faire et à dire des choses qui avaient donné un prétexte de la déclarer relapse, ce qui était contraire aux règles de la justice. On avait porté le trouble dans l'esprit de Jeanne par des questions qu'elle ne pouvait comprendre, et par des craintes qu'on avait cherché à lui donner Après avoir ainsi passé en revue les crimes et les erreurs sans nombre de ceux qui avaient été consultés, de ceux qui avaient jugé au premier procès , les prélats nommés pour la révision se demandaient quelle opinion on devait avoir, en présence de tant de faux, de tant de nullités, de tant d'énormités judiciaires, de tant d'iniquités mises au grand jour. Les défenseurs de la lamille d'Arc parlèrent plusieurs fois; ils lurent plusieurs mémoires et requêtes, prirent des
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conclusions qui lurent écoutées avec intérêt, et qui achevèrent de porter la conviction dans tous les esprits. Enihi arriva le jour du jugement déiinitii". Les trois prélats réunis à 1 inquisiteur se rendirent à Rouen le 7 juillet i455. Cette séance solennelle se tint au palais épiscopal ; la mère et les frères de Jeanne étaient présents. On fit de nouveau la récapitulation du procès; puis l'archevêque de Reims prononça le jugement.
Les considérants de ce l'uo'ement sont fort longs ; on y rappelle les pièces du premier procès , les diverses enquêtes , les traités des docteurs qui ont tout examiné ad longunij les requêtes , protestations et conclusions des parties ; on en vient ensuite à quelques considérations politiques . telles que C admirable délivrance d' Orléans j et le sacre du roi à R/ieims. Enfin on implore le secours du Tout-Puissant, c/ui pèse les esprits y et qui est le seul juge véritable j, de ce Dieu qui souffle oii il veut j, et qui choisit quelquefois les foibles pour confondre les forts. Après avoir rappelé de nouveau tous les motifs de la décision des juges , l'archevêque de Reims déclare en leur nom que les douze articles qui avaient fait condamner Jeanne d'Arc sont faffrCj, cahni-
nietiXi pleine de dol; le tribunal ordonne qu'ils seront publiquement lacérés.
Les juges crurent devoir prononcer d'abord et séparément sur les douze articles , qui avaient été tout le procès de condamnation. Ce premier jugement fut suivi d'un second, qui, après de nouveaux considérants, annulait toutes les décisions des premiers juges , et déclarait i\[x aucune note ni tache d'infamie n'avait pu être encourue par Jeanne d'Arc de bcntne mémoire^ ni par aucun des siens. Les juges ordonnèrent de plus qu'il serait fait dans toutes les villes du royaume Une notable publication du jugement, pro futur d memorid. Il fut ordonné en outre qu'il serait fait deux processions solennelles , Tune au cimetière de Saint-Ouen, où la Pucelle avait prononcé sa prétendue abjuration ; la seconde à la place du Vieux-Marché , où , par une cruelle et terinble exécution, les flammes avoient étou/fé et brûle Jeanne d'Arc. Chaque procession devait être terminée par une prédication solennelle ; et sur la place où avait élé dressé le bûcher de Jeanne, on devait élever une croix comme souvenir d'expiation.
On avait employé ou plutôt profané le nom de l'Eglise pour la condamnation de Jeanne
d*Arc; il l'ut bien évident au contraire, pour lu génération nouvelle 5 que ce jugement de révi-^ sion venait de Dieu. Rappelons-nous quels étaient les juges par lesquels la Pucelle fut condamnée , comment ces juges furent nommés, et sous quelle influence ils prononcèrent leurs arrêts : ici c'est le souverain Pontife qui nomme lui-même ceux qui doivent juger l'iniquité , et ces arbitres suprêmes sont pris parmi les prélats les plus respectables de l'église de France ; ils n'avaient d'autre mobile que la crainte de Dieu , et Dieu seul dirigea leur conscience de jnges ; on peut s'en convaincre par cet esprit de paix qui présidait à toutes leurs délibérations , par cette unanimité des témoins interrogés avec tant de scrupule dans toutes les parties de la France. Dans tout ce procès fait à l'iniquité, on n'eut point à invoquer le secours des puissances humaines ; pour l'exécution du jugement on n'appela point des hommes d'armes, mais seulement les prières, messagères du ciel. Le nom de Jeanne d'Arc prononcé dans l'assemblée des fidèles, une prédication en mémoire de ses souffrances , la croix de Jésus-Christ élevée à la place d'un bûcher, telle fut la simple et pieuse réparation d'une grande infortune et d'une'grande injustice.
Les témoignages de tous ceux qu'on avait entendus au dernier procès furent pour la Pucelle comme le plus éloquent apothéose ; les Anglais, en jetant ses cendres au vent ou dans la Seine , l'avaient condamnée à n'avoir point de tombeau; mais Dieu voulut qu'elle eût dans l'histoire un monument plus durable ; et quel plus beau monument que ce concours unanime de louanges adressées à sa mémoire ! La gloire de Jeanne tira un nouvel éclat de ses persécutions mêmes; par le caractère qu'elle déploya dans le procès, elle se montra peut-être supérieure à ce qu'elle avait été au milieu des périls de la guerre. Rien ne fut ignoré de ce qu'elle avait dit , de ce qu'elle avait fait; il ne manqua rien à l'illustration de sa vie , à la sainte solennité de sa mort ; la mission qu'elle avait i^emplie est sans contredit ce qu'il y a de plus merveilleux , de plus incroyable même dans l'histoire des temps modernes, et grâce à ses deux procès , nos annales n'ont point de faits qui soient mieux démontrés pour nous^ dont la vérité soit mieux constatée pour les générations futures.
On avait entendu les témoignages de tous ceux qui avaient connu Jeanne d'Arc; mais ny avait-il pas d'autres témoignages à invoquer?
Les villes de Rouen et de Paris, rendues a eu roi légitime , la plupart des provinces de France, délivrées du joug des étrangers, ne parlaientelles pas en faveur de Jeanne ? Elle avait souvent annoncé cette heureuse délivrance, et sur le bûcher même, elle avait prophétisé la gloire future du royaume des lys ; la France jouissait entln de ce que l'héroïne de Domremy avait fait de glorieux ; on voyait s'accomplir chaque jour ce qu'elle avait prédit ; quel tableau à développer devant les nouveaux iu2;es î
Nous ne devonspas oublier toutefois que le procès de révision se poursuivit au nom de la famille de Jeanne, et que les défenseurs de sa mémoire ne purent, à cause de cela, s'élever aux plus hautes considérations du patriotisme. Il faut ajouter que les juges tenaient leur mission du père des fidèles, et qu'ils durent craindre,^n s'écartant de la simple question du procès , de réveiller la pensée des vieilles discordes. Peut-être aussi voulut-on garder quelques ménagements avec la génération qui finissait , avec cette génération qui sans doute avait plaint les malheurs de Jeanne, mais dans laquelle personne ne s'était levé pour la défendre.
On s'étonne d'abord que l'Eglise n'ait point placé la Pucelle au rang des élus ; il faut remar-
qiief que lliéroine de Domremy ne mourut point pour le triomphe de la foi , mais pour son dévoûment au roi de France : Dieu voulut se servir d'une simple bergère pour montrer au monde un glorieux modèle de l'attachement et de la fidélité aux saintes lois de la patrie. Voilà quelle fut la véritable mission de Jeanne d'Arc.
Les merveilles qui attestaient cette mission venaient-ellesd'en-haut. Dieu sans doute conduisait la jeune héroïne ; mais personne sur la terre ne futadmis à voir ce qu'elle voyait , à entendre ce qu'elle entendait ( i ) : l'histoire n a d'autre témoignage ici que ses propres paroles et le prodige de ses victoires ; les révélations de l'héroïne sont restées jusqu'à nous et probablement resteront toujours un secret entre elle et Dieu.
Quant aux insinuatio||s qu'elle aurait reçues de la politique humaine , on ne peut y croire; on ne peut croire davantage à des inspirations venues de l'esprit de ténèbres. Que nous reste-t-il donc à penser ? Dieu aurait-il voulu que la gloire attachée à de grandes actions, que la vé-
(l) L'écuyer de ia Pucelle , Dauloii , lui ayant demaudé à voir les personnages célestes qui lui apparaissaient , et qu'elle appelait son conseil , elle lui répondit qu'il n'estoH asgez digne ne verfneuœ poîtr icelvi voir.
ritable gloire qui élève quelquefois l'humanitë jusqu'à lui, eût aussi ses mystères comme la religion qu'il nous a donnée? Qui sait d'ailleurs ce qu'il y a de tout-puissant , de divin même dans la volonté humaine, dans une volonté qui part d'un cœur simple et pur, et qui est dirigée par une foi vive et par une ame forte !
Toute notre science ne saurait aller plus loin; nos observations doivent s'arrêter là, et nous n'avons plus qu'à répéter ce que disait Jeanne elle-même à de savants docteurs qui hésitaient de croire à sa mission , parce qu'ils ne pouvaient la comprendre : Il y a au livre de Dieu des choses qui ne se trouvent point aux livres des hommes.