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CHAPITRE XIV

Comment Jeanne d'Arc a été jugée depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours ; examen des principaux ouvragen composés sur la Pucelle. — Historiens de Jeanne d'Arci

II y a bien long-temps qu'on dit que la vertu et la vérité sont poursuivies sur la terre ; les annales humaines offrent pourtant quelque chose de consolant, c'est que le travail secret et continu des âges se fait toujours au profit de ce qui est juste et vrai; lorsqu'une grande iniquité s'accomplit dans le monde ^ on voit les rayons de la vérité luire et monter peu à peu, à mesure qu'on

s'éloigne de 1 époque où riniqnité a été commise ; une génération calme succède à une génération passionnée ; on met les faits à la place des ardentes préoccupations des partis , et c'est ainsi que le cours naturel des siècles amène la justice. Combien d'erreurs , de faux jugements ont été rectifiés de la sorte! combien d'hommes, combien d'événements mal appréciés ont repris par l'effet du temps leur véritable physionomie! Le temps est le grand réparateur dans les choses humaines.

Les quatre siècles écoulés depuis le supplice de Jeanne d'Arc ont complètement puriûé sa mémoire de toutes les souillures qui furent l'ouvrage des mauvaises passions ou de l'ignorance. On peut remarquer aussi que le caractère de Jeanne d'Arc a plus ou moins frappé les générations selon que les esprits s'élevaient plus ou moins aux idées de la grandeur morale, selon qu'on avait plus ou moins de penchant pour les choses héroïques et qu'on aimait plus ou moins la patrie et la gloire. Les générations actuelles , éprouvées par de longs malheurs, ont mieux senti la véritable grandeur, le véritable p atrio tisme, et mieux que les derniers âgjs elbs ont compris et admiré l'héroïque dévoûment de la

— 26Z| — vierge de Domremy. C'est à nos enfants qu'il appartiendra de sentir d'une manière complète tout le merveilleux des exploits de Jeanne ; les événements qui, dans le dix-huitième siècle , furent livrés à la moquerie, seront environnés de plus de respect que les actions héroïques de l'antiquité.

Après avoir retracé l'histoire de la Pucelle pendant sa vie, nous ferons l'histoire des opinions de chaque époque touchant l'héroïne ; nous passerons rapidement en revue les principaux auteurs qui ont parlé de Jeanne : nous avons pensé qu'il pouvait être intéressant de terminer notre Notice par cet examen à la fois philosophique et littéraire. Nous commencerons par les historiens, puis viendront lespoètes.

Ayant à passer en revue les principaux historiens qui ont parlé delà Pucelle d'Orléans, nous pourrions commencer par Enguerrand de Monstrelet qui écrivit en présence même des événements ; ses Chroniques commencent en 1 400 et vont jusqu'en l'année i453. Monstrelet avait suivi le duc de Bourgogne à ce fameux siège de Compiègne où l'héroïne de Domremy trouva la captivité. Nous avons donné des extraits des Chroniques de Monstrelet dans l'Indication Analytique des do-

cuments sur Jeanne d'Arc (i) ; nous pouvons donc nous borner à le mentionner ici. On sait que Monstrelet ne fut point partisan de Charles YII , il était connu par soq attachement au duc de Bourgogne , et sa plume servit sa cause aux dépens de celle du roi. Ainsi dévoué au parti ennemi de la France, Monstrelet enregistre avec complaisance tous les faits qui peuvent honorer plus ou moins les Anglais ou les Bourguignons, et la mémoire lui manque quand il s'agit de raconter des choses peu favorables aux hommes qu'il défend. Dans cette disposition d'esprit, Monstrelet, comme on pense bien, n'a pu rendre une parfaite justice à Jeanne d'Arc; tantôt il accueille des bruits contraires à la vérité , tantôt il donne aux faits une interprétation peu exacte , ou bien il ne dit que la moitié des choses. Son travail pourtant , tout diffus, tout imparfait qu'il est, se trouve avoir un grand prix , parce que l'auteur fut témoin des événements, et surtout parce qu'il a rassemblé un très grand nombre de pièces . telles que des traités, des ordonnances, des discours, etc., etc. Les Chroniques de Monstrelet sont bien moins curieuses

(1) Tome ïïl do notre Collection des mémoires (première sériel

comme récit que comme recueil de pièces. Un prêtre de Liège , appelé Amelgard , contemporain de Charles YII et de Louis XI, a raconté les faits et gestes de ces deux rois dans un ouvrage resté manuscrit (i). Amelgard eut plusieurs fois l'occasion de s'entretenir avec Charles VII , et' vécut dans la familiarité de plusieurs personnages considérables de cette époque, entre autres de Dunois. Chargé par Charles YII, en i452, de revoir le procès delaPucelle , il composa un livide de l'examen de cette œuvre d'iniquité. Notre projet n'étant point ici d'extraire des faits , mais des opinions, nous n'entrerons point dans la série des événements racontés par le prêtre liégeois , quoique celui-ci les raconte quelquefois en témoin oculaire ; nous ne relèverons j3oint quelques erreurs , quelques anachronismes qu'on remarque dans son travail historique ; il nous suffira de noter que cet auteur contemporain se montre admirateur sincère de la Pucelle , et qu'il regarde sa

(1) Cet ouvr gc, déposé à la Bibliothèque du^roi, sous le n"5962, forme un in-folio relié en maroquia rouge, aux armes de Colbert; il a pour titre : De rébus gesiis Caroli YII, Francorum régis, historiarum libri V ', — De rébus gestis LudovictlXI cj'us filii , libri VII >

mission comme divine; il protestait"ainsi au nom de son siècle contre l'horrible condamnation de Jeanne d'Arc. Amelgard a peint l'effroi que la seule vue de l'héroïne inspirait aux Anglais. «Le » nom de la Pucelle les avait frappés, dit-il , » d'une terreur si grande que plusieurs d'entre » eux ont affirmé sous les serments les plus » saints, que lorsqu'ils entendaient retentir ce » nom, ou lorsqu'ils apercevaient son étendard, » ils perdaient soudain leurs forces et leur cou- )• rage , et ne pouvaient plus bander leurs arcs » ni frapper l'ennemi ; aussi étaient-ils généra- » lement convaincus qu'ils ne pourraient com- » battre les Français ni les vaincre tant que vi- » vrait cette Pucelle , qu'ils appelaient injurieu- » sèment devine et sorcière. »

Voici la chronique anglaise de Hollinshed, écrivain du seizième siècle, où se trouvent exprimées toutes les indignes passions des compatriotes de Bedford , de Talbot et de Suffolk ; en lisant les récits du chroniqueur, on sent que l'Angleterre humiliée n'a point encore oublié les victoires de Jeanne d'Arc , ou plutôt on peut dire que l'historien anglais se plaît à multiplier les mensonges pour couvrir l'iniquité de sa nation. On connaît trois éditions anglaises de la Chronique de H oh

limlied; la première est de 1577 , la seconde de i586 , la troisième de 1808 ; nous avons consulté la seconde qui passe pour la meilleure. L'auteur, en parlant de son style dans sa pré*» face , a mauvaise grâce à dire « qu'il a eu plus » à cœur la vérité toute nue qu'un langage em- » belli par le charme de l'expression ; » il pouvait se dispenser de s'applaudir d'avoir été pourvu de renseignements si exacts et si complets , qu'il plaira à toute espèce de lecteurs; la vérité a été grossièrement outragée dans ce livre , et l'auteur ne s'est pas beaucoup mis en peine de Texactitude des renseignements qu'il avait recueillis. Ce qu'il dit de l'introduction du convoi de vivres dans Orléans et de la levée du siège , est démenti par tous les documents contemporains. Il prétend que la Pucelle coupa de sa propice main la tête à Franquet d'Arras ; il la représente comme violatrice du droit commun et des lois de la guerre : les mémoires et toutes les pièces de cette époque s'accordent à nous montrer Jeanne d'Arc pleine de justice et d'humanité. Le chroniqueur anglais n'a pas craint d'adopter toutes les accusations infâmes suscitées par la haine contre la Jeune héroïne ; obligé de reconnaître la virginité de Jeanne , il dit « que

)» Satan j selon saint Paul , peut se changef en « un ange de lumière pour mieux tromper les )» hommes; il importe, ajoute l'auteur, de jus- Ti tifier complètement et le jugement rendu » contre elle et Texècution qui l'a suivi. » Ce but de la chronique de Hollenshed n'était pas difficile à reconnaître ; mais l'inexorable histoire est là , et il n'appartient à aucune puissance humaine de justifier la condamnation de Jeanne d'Arc.

11 semble qu'il était difficile à un historien français d'outrager la mémoire de la Pucelle : il s'est rencontré pourtant un Français, Du Haillan» qui, dans un livre intitulé : De l'Etat et succès des affaires de France^ publié au commencement du XVII* siècle (i), a osé, le premier parmi les écrivains de notre nation, attaquer le caractère et les mœurs de Jeanne d'Arc ; on a dit qu'il avait pris dans Du Bellay cette manière de juger la Pucelle; cela n'est pas exact. Du Bellay, dans le IX° chapitre de ses Instructions sur le fait de la guerre j, prétend que l'intervention de Jeanne fut une ruse de la part de Charles VU pour ranimer le courajîe de ses soldats , mais il s'abstient de

(1) UavoKiu-8. Paris, 1609.

tout jugement sur elle. L'opinion de Du Haillan s'appuie sur des contes absurdes que nous ne prendrons point la peine de réfuter ; personne n'ajoutera foi aux liaisons criminelles que l'auteur suppose avoir existé entre Jeanne d'Arc et Baudricourt et d'autres chefs; aux instructions que Jeanne reçut d'eux pour n'être point surprise ni déconcertée par les questions de Charles YII ; le portrait du roi qu'on montrait tous les jours à la jeune fille, pour qu'elle pût le reconnaître sans peine dans sa cour à Chinon, est une fable qui tombe d'elle-même devant tous les témoignages historiques.

Les jugements de Du Haillan n'exercèrent pas une grande influence sur les écrivains qui le suivirent ; Estienne Pasquier, dans son livre intitulé: Recherches de la Finance j, commet de fréquentes inexactitudes quand il s'agit des faits relatifs à Jeanne d'Arc ; mais tout ce qu'il y a d'élevé , de pur dans cette renommée , n'échappe point à sa clairvoyance et à son patriotisme ; il se montre plein d'admiration pour l'héroïne et répute son histoire un vrai miracle de Dieu; Estienne Pasquier déplore le triste destin de la libératrice de la France. « Grande pitié ! dit-il , jamais per- » sonne ne secourut la France si à propos et si

j» heureusement que ceste Pucelle, et jamais » mémoire de femme ne fut plus déchirée que

» la sienne et à dire vrai, jamais une per-

» sonne accusée ne fut tant chevalée par un juge » pour estre surprise , et toutesfois jamais per- » sonne ne respondit plus à propos que ceste-ci. » On trouve aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi une histoire de- la Pucelle d'Orléans (i). par Edmond Richer , que les historiens modernes de Jeanne d'Arc onj souvent mise à contribution , et qui mériterait bien de voir le jour. L'ouvrage d'Edmond Piicher , écrit en 1628, se divise en quatre parties, dont la première renferme la vie de Jeanne ; la seconde, l'histoire du procès de condamnation; la troisième, l'histoire du procès de révision ; la quatrième partie donne des extraits de divers auteurs qui ont fait l'éloge de la Pucelle. Ce travail, composé sur les manuscrits latins des deux procès, n'est remarquable ni par le style ni par la distribution et l'arrangement des matières ; son mérite , et c'en est un grand, consiste dans une parfaite exactitude (2). En sa qualité d'historien véridique , il

(2) Edmond Richer , eu composant sou Uistoirc, a profité

a naturellement rendu hommage à la Pucelle J Edmond llicher déclare la mission de Jeanne miraculeuse et réellement divine; il en parle avec une très curieuse naïveté ; selon lui , la preuve que c'étaient des esprits célestes et non point de malins esprits qui apparaissaient à Jeanne, c'est < que leurs voix étoient douces et agréables et fort intelligibles; » d'après notre auteur, les voix « des malins esprits sont rudes, horribles, ef- » froyables, tout ainsi que des vis à pressoir, le » bruit des roues de charrettes ou quelque éclat » de tonnerre, et en outre pleines de ténèbres » et de puanteur sulfurée. » Edmond Richer comprend très-bien que Jeanne ait été aflVanchie de infirmités de son sexe ; « il lui semble que » Dieu l'ayant destinée à porter les armes , il l'eut » expressément dispensée de cette maladie, à ce » qu'elle n'en fût aifoiblie et empêchée de faire )> continuellement la faction de la guerre , comme » elle y éloit incessamment attachée : et d'ailleurs » afin que ses mamelles ne grossissent pas trop

des recherclies de Jean Hordal , l'un des descendans des frères de la Pucelle; Jeaa Hordal publia en 1612 unejustification de l'héroïne : en trouve dans son ouvrage des extraits de plus de soixante auteurs, théologiens, historiens, poètes , médecins , qui ont écrit sur Jeanne d'Arc.

» et n'empêchassent qu'elle ne pût porter la cui- 5» rasse et la lance. » Edmond Riclier s'affligeait que les précieux monuments de la vie de Jeanne d'Arc, les manuscrits latins renfermant les deux ProcèS; ne fussent pas imprimés; la main du temps, disait-il , les détruit tous les jours; pourquoi ne point se hâter de les sauver de l'oubli? L'auteur offrait ses soins pour accomplir cette œuvre. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis, et les deux Procès de la Pucelle sont encore en manuscrit. L'ouvrage de ce pauvre Edmond Richer n'a pas eu un meilleur destin; son Histoire de la Pucelle d'Orléans et les deux Procès dorment dans la même tombe ou dans la même poussière.

L'historien Mézerai, frappé des prodiges de la vie de la Pucelle, a non-seulement adopté tout ce qui pouvait révéler l'intervention du ciel, mais encore il a cru devoir enchérir sur le merveilleux de cette histoire. Son récit d'ailleurs n'est pas toujours conforme à la vérité. Mézerai, à différentes reprises, exprime l'idée que Jeanne avait outrepassé sa mission en restant dans l'armée de Charles Ali après le sacre: « Dieu, qui » est jaloux qu'on lui obéisse poncluellement, dit 5> l'auteur, n'étoit pas obligé de continuer ses mi-

ib

— â74 — » racles en sa faveur. » Revenant sur eette idée dans l'Abrégé de sa grande histoire , Mézerai dit que Jeanne « se laissa retenir par les louanges • des gens de guerre. Elle ne s'en trouva pas a bien , ajoute Mézerai , le ciel n'étant pas obligé » de l'assister en ce qu'il ne lui avoit pas com- » mandé. » Mézerai, comme on voit, est dans l'erreur; tous les documeni s contemporains nous parlent de la tristesse de Jeanne , obligée par le Roi de se mêler encore aux opérations de la guerre après le sacre à Reims.

Rapin Thoyras , dans le tome 4" de son Histoire d'Anglderre, a parlé de la Pucelle aussi bien que pouvait le permettre sa malveillance habituelle contre les Français. «La mission ex- » traordinaire de Jeanne, dit-il , s'accordoil par- » faitement avec les sentiments de la reine, » d'Agnès Sorel et des principaux courtisans, qui » faisoient tous les efforts possibles pour détour- » ner le Roi de la résolution qu'il avoit prise de » se retirer en Dauphiné. » La résolution dont parle ici Rapin de Thoyras est un l'ait inexact; \e Roi vivait dans les angoisses et n'avait pris aucun parti. Il n'est pas exact non plus de dire qu'Agnès Sorel se trouvait alors à la cour; Agnès Sorel n'y parut qu'un mois après le supplice de

Jeanne. En général , Rapln de Thoyras se montre peu instruit de l'histoire de celte époque ; îl cite Monstrelet comme le seul auteur contemporain qui nous ait fait connaître la Pucelle. En résumant son opinion sur Jeanne d'Arc , il conclut que la prétendue inspiration de la Pucelle n'était qu'une invention pour ranimer les Français abattus. Ilapin de Thoyras réprouve cependant la manière barbare dont l'héroïne fut traitée et avoue « qu'il n'est pas possible de donner y» quelque coideur à cette injustice. »

Lenglet Dufresnoy , auteur d'une Histoire de Jeanne d' Ai^c ^ vierge ^ liéroine et martyre d'état (i), publiée au milieu du 18" siècle, exprime, dans son étroite sphère d'érudit, quelque chose de rincrédulité de son temps; en sa qualité d'esprit fort, il rejette Jeanne l'iiispirée, pour ne voir qu'une simple guerrière ; il ne dit pas un moi des apparitions de la Pucelle , ce qui rend sa narration pâle, inanimée et même obscure, car en ôlant le merveilleux du récit, on ne peut plus s'expliquer l'enthousiasme et la confiance sans bornes de la Pucelle. Du reste, ce bon abbé Lenglet se débat sous le merveilleux de l'histoire

(1) Trois parties , iQ-12. Paris, 1753-54.

.— '210 — de Jeaiuie; il s'etTorco de nier lout ce qui es inspiration , tout ce qui est apparition ; et puis son génie philosophique l'abandonne ; il finit par regarder la mission de Jeanne comme providentielle, et ses hauts faits comme autant de miracles.

Le P. Daniel, historien religieux, parle de la mission de la Pucelle comme d'une œuvre merveilleuse. «Ceux, dit-il, que le nom seul de mi- » racle eiraronche j me semblent devoir être assez » embarrassés à imaginer un système bien juste fl pour trouver d'autres causes d'une suite d'évéi> nements aussi singuliers.» Toutefois le P. Daniel ne prétend poiat s'engager à cautionner la vérité de toutes les propliéties de la vierge guerrière , parce c[ue «les prophètes ne parlent pas toujours en prophètes. » L'historien éprouve de l*embarras lorsqu'il rapporte les circonstances du procès et celles de l'exécution qui suivit ; il avoue que l'évèque de Beauvais montra peu d'ec/uité dans les interrogatoires, mais il assure que le procès (( fut fait avec tout l'appareil et toutes les formalités de la justice. » Le P. Daniel attribue à Jeanne, à son heure suprême, des paroles d'abjuration qui sont complètement démenties par la vérité historique. Je ne sais quelle préoc-

eupation , je ne sais quel intérêt d'église mal entendu, ont empêché l'historien de rendre une entière justice à la sainte mémoire de Jeanne d'Arc.

Villaret , continuateur de Yelly, a donné dans les tomes i4 et 1 5 de son Histoire de France , un précis intéressant de la vie de la Pucelle ; les vertus, les qualités et surtout la bonne foi de Jeanne, y reçoivent un hommage éclatant; Villaret ne croit point aux inspirations de la jeune fdle et cherche à dépouiller sa mission de tout caractère miraculeux; ce parti pris de tout expliquer par des raisons humaines, entraîne quelquefois l'auteur dans des suppositions très incertaines ou même contraires aux faits établis.

Le célèbre historien d'Angleterre, Hume, a jugé Jeanne d'Arc avec un amour de la vérité et cette supériorité de raison qui placent un écrivain au-dessus des mauvaises et mesquines passions des partis; Hume a puisé quelquefois à des sources inexactes, et son récit n'est point exempt d'erreurs ; mais une impartialité noble forme la couleur générale de son récit. Ce qu'il dit des sentiments et des dispositions des Anglais à l'arrivée de la jeune bergère , est précieux à recueillir : « Hs affectaient, dit l'auteur, de parler » avec moquerie de cette filie et de sa mi*

-=- 278 — » sion divine; ils disaient que le roi de France » devait être en une situation désespérée , puis- » qu'il avait recours à un expédient si ridicule; > mais en réalité ils étaient frappés secrètement » de la conviction qui, sur ce point, s'était em- » parée de tous les esprits; ils attendaient avec » une inquiétude mêlée d'elTroi Tissue de ces V préparatifs extraordinaires. » Hume convient que le duc de Bedfort méditait depuis long-temps la mort de la Pucelle , unique auteur de ses revers, et qu'il se proposait bien démettre à profit la première occasion qui la ferait tomber entre ses mains. La prise de Jeanne devant Compiègne est racontée par rhistoiicn d'Angleterre avec un intérêt touchant; Hume accuse les généraux français d'envie et de trahison. «Mais, dit-il, » une preuve de son mérite (dumérite de Jeanne), » plus grande encore que celle qui résulte de » l'envie de ses compagnons, ce fut la joie ex- » traordinaire que témoignèrent ses ennemis » lorsqu'elle fut en leur pouvoir. Bedfort se re- » garda dès ce moment comme le maître de la » iVance, il n'eut point de cesse que la captive y> ne fut remise entre ses mains, et soit ven- » geance ou politique , il ne tarda pas à se mon- » trer aussi vil que barbare... Jeanne, dit Hume,

^ 279 -= » devait être considérée comme prisonnière de » guerre; son droit sur ce point était incontes* » lable:on lui devait tous les égards qu'en de » semblables occasions les peuples civilisés ac- » cordent toujours à leurs ennemis vaincus. » Guerrière , elle était sans reproche ; aucun acte » de sa part, déloyal ou cruel, n'avait provoqué » le traitement que ses ennemis lui infligèrent; » elle vécut pure et sans tache; elle se montra » toujours fidèle aux vertus de son sexe et aux » devoirs de son état. Le duc de Bedfort fut » donc obligé , pour en venir à ses fins , de cou- 3» vrir de l'intérêt de la religion cette violation » flagrante de la justice et de l'humanité. » Cette protestation contre une grande iniquité de sa nation, honore l'auteur anglais, et méritait de trouver ici sa place.

M. de L'Averdy a publié en 1790 le travail le plus étendu, le plus savant que nous ayons sur le procès de la Pucelle; ce travail est imprimé dans le tome IIP des Notices et extraits des maims^ crûs de la Bibliotkèqne du Roi^ et le remplit presque tout entier. Les diilérentes notices de L'Averdy se distinguent par une érudition profonde mêlée à une rare sagacité; l'auteur met à na les ▼ices, les fraudes, tous les mensonges de ievê-

que de Beau vais qui dirigeait ce procès inique. L'Averdy a le défaut de s'attacher sans cesse à la recherche des formes légales dans un procès qui les violait toutes; les questions du droit le préoccupent tellement qu'il ne craint pas de reprocher à Jeanne d'Arc son système de défense , comme si dès l'instant de sa prise l'héroïne n'avait pas été dévouée à la mort. L'auteur a fait une longue dissertation pour prouver que Charles YJI ne pouvait porter aucun secours à la Pucelle ; malheureusement l'histoire nous dit trop foimellement qu'il n'y eut aucune démarche 5 aucun effort de la part du roi pour arracher au supplice la libératrice de la France. L'Averdv fut ministre sous Louis XY ; son nom figure surla liste des victimes de larévohuion. L'Averdy, âgé de soixante-dix ans, vivait en paix dans sa terre de Gambry près de Montfort-rAmaury , lorsqu'on l'accusa d'avoir favorisé le monopole qui s'était exercé sous son ministère quarante ans auparavant ; on l'accusa aussi d'avoir fait jeter des grains dans des bassins de son parc , et de s'être par là rendu complice de la fa-^r^ine en haine du peuple. L'Averdy enleiidlt so'. arrêt de A'iorl avec calme et résignation, i-egrettant seuh'mrnl la peine qu'il r.vait prise de prouver sou

innocence. Cette justice passionnée et barbare dut lui rappeler et lui faire douloureusement comprendre l'iniquité des juges de Jeanne d'Arc.

M. Berriat-Saint-Prix publia en 1817 un volume intitulé : Jeanne d'Jrc., ou coup d'œil sur les révo luttons de France au temps de Charles VI et de Charles VU j, et surtout de la Pu ce lie d'Orléans. L'auteur nie les révélations et les inspirations de Jeanne . mais le génie et les vertus de la jeune bergère excitent son admiration ; il semble croire que Jeanne se soit prêtée à un arrangement concerté entre le roi et quelques généraux , ce qui nous paraît peu d'accord avec les documents contemporains. Dans l'opinion de M. Berriat-Saint-Prix , le merveilleux de l'histoire de Jeanne fut l'ouvrage des chefs, qui voulurent ainsi relever le courage et le patriotisme des Français. Nous ne saurions partager cet avis. M. Berriat-Saint-Prix a réuni dans son volume un grand nombre de notes très curieuses sur les expéditions d^ Jeanne d'Arc ; nous regrettons qu'il n'ait pas pns la peine de les rédiger et d'en faire un corps d'ouvrage qui eût été très intéressant.

Dans cette même année 1817, M. Le Brun des Charmeties publin en quatre volumes in-S**

une Histoire complote de Jeanne d'Arc. L'auteur a mis beaucoup de soins à rassembler les matériaux historiques qui se rattachaient à sou sujet ; il a porté dans son œuvre un zèle louable, cette conscience qui se plaît à la recherche de la vérité. Le travail de M. Lebrun des Charmettes fait passer sous nos yeux les événemens de cette époque avec leur physionomie toute vivante. Lorsqu'un doute se présente , lorsqu'un point s'ofïVe à la discussion , M. Lebrun des Charmettes éclaircit sa2:ement les faits obscurs et montre une critique habile dans la solution des problèmes. L'aistcur use du droit qu'ont les historiens de citer leurs devanciers et de leur emprunter de longs passages. Du reste , celte méthode, qui consiste à multiplier les citations dans un livre, est assez à la mod(î aujourd'hui. L'ouvrage de M. Lebrun des (Iharmettes , tel qu'il est, peut passer pour la plus complète et la meilleure histoire de Jeanne d'Arc que nous ayons.

M. Walkcnaer a fourni au vingt-et-unième volume de la Biographie universelle un article sur Jeanne d'Arc que nous ne pouvons passer sous silence ; cet article est un excellent résumé de la vie et du procès de la Pucelle ; il en dit plus

que de gros livres. L'auteur juge la Pucelle et son époque avec un grand amour de la vérité et une science profonde.

M. de Barante , dans son Histoire des ducs de Bourgogne j a raconté avec détails la vie et les exploits, le procès et la mort de la Pucelle ; il y a du charme et de l'intérêt dans son récit. On sait la manière de M. de Barante; son style est une imitalion du style contemporain , c'est la simple repi'oduction des couleurs de l'époque. Nous n'examinerons point ici jusqu'à quel point cette manière d'écrire l'histoire est bonne ; nous observerons seulement que ce genre a l'inconvénient de nous priver des propres idées , du propre jugement de Tanteur; après avoir lu dans l'ouvrage de M. de Barante ce qui touche aux aventures de Jeanne d'Arc, nous n'avons pu savoir ce que l'historien pense de sa mission. Il nous semble pourtant que l'appréciation des faits forme une partie essentielle de l'histoire; le dix-neuvième siècle ne doit point parler de la Pucelle d'Orléans comme en parlait le quinzième j et le jugement de chaque génération qui s'écoule est toujours précieux à recueillir. Puisque M. de Barante a pris le parti de se placer dans le quinzième siècle , il aurait peut-

être bien fait d'en adopter toutes les croyances ; on pourrait lui reprocher le soin qu'il prend à écarter de son récit le merveilleux qui en fait le véritable caractère. Cette observation critique est importante , car, en cherchant à mettre de côté le merveilleux dans l'histoire de Jeanne , on ne fait que rabaisser son rôle , on lui dispute les actes les plus glus glorieux de sa vie , lesquels ne s'expliquent que par le merveilleux. La crainte de paraître crédule a rendu plusieurs historiens de Jeanne d'Arc peu justes pour elle : ce qui fit le succès de Jeanne dans sa mission est précisément ce qui lui a nui auprès des écrivains modernes. Monstrelet et le Journal d'un bourireois de Paris sont les sources ordinaires où M. de Barante a puisé son récit ; avec de tels guides , l'auteur n'a pas pu toujours être parfaitement exact. Toutefois nous aimons à reconnaître que M. de Barante parle noblement de Jeanne d'Arc.

Lingard , qui a été traduit en français, et qui méritait de l'être sous beaucoup de rapports , n'a mis cependant ni impartialité ni exactitude dans sa manière de juger Je anne d'Arc • il paraît que le noble exemple de Hume avait peu touché le dernier historien d'Angleterre. Lingard

avance sans hésitation que Jeanne d'Arc avait vécu comme servante dans une hôtellerie de la petite ville de Neuf'château , et nie tout ce qui porte un caractère merveilleux dans la mission de la Pucelle : pour excuser la manière barbare dont l'héroïne fut traitée par les Anglais , Lint'ard ne craint pas de raconter comme une chose certaine que Jeanne avait ordonné l'exécution de Franquet d'Arras. Dans cette partie de son histoire , on voit que Lingard s'est contenté de copier d'autres historiens , sans trop s'occuper de savoir si ces historiens avaient dit la vérité.

Le treizième volume de YHisloirc des Finançais de M. Sismondi renferme une narration des principaux faits de la vie de la Pucelle; l'ensemble des événements s'y trouve raconté avec exactitude ; mais l'esprit de scepticisme qui n'abandonne presque jamais l'auteur., l'empêche de comprendre Jeanne d'Arc ; une froide et sèche philosophie est trop au-dessous de l'héroïsme religieux de la Pucelle. 11 y a dans les annales françaises plusieurs grandes époques qui ne peuvent être comprises que par le sentiment religieux et le sentiment patriotique.

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