‹ Notice sur Jeanne d'ArcChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XIX ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX ET DERNIER

Poètes de Jeaqne d'Arc.

La simple et sublime bergère qui délivra le sol fi aiiçais de rinvasioii anglaise , était bien faite pour frapper l'imagination des poètes ; chaque poète l'a chantée avec les impressions et les idées de son temps. 11 existe sur la Pucelle des poèmes de tous genres et en très grand nombre ; nous aurions à faire des vohimes si nous voulions présenter la seule analyse de

loules ces compositions dont les trois quarts sont livrées à l'oubli. Nous ne pouvons parler ici que des plus importantes de ces compositions poétiques.

Il parut plusieurs poèmes sur Jeanne , peu d'années après sa mort ; ils sont presque tous écrits en latin. La deuxième lettre kéroïque d'Antoine Astézan, composée en i435, mérite seule d'être mentionnée; l'auteur raconte que le jour de la naissance de Jeanne, leshabitans deDomremy, saisis tout à coup d'une joie inconnue , coururent çà et là, et chantèrent pendant deux heures. Astézan montre Jeanne avec le caractère de l'inspiration , et ajouîe même quelques circonstances merveilleuses que les mémoires et les documents contemporains ne rapportent point. Martial d'Auvergne , auteur des Vigiles du roi Charles stplième (i) , est le poète français le plus remarquable du quinzième si de ; il y a dans son œuvre de la vivacité et de l'harmonie. Martial ne manque pas d'exactitude dans son récit; il paraît avoir connu quelques témoins oculaires des exploits de la Pucelle ; il avait lu son procès conservé , comme il le dit lui-même.

(1) Deux volumes iu-8. 1724.

dans îa bibliothèque de Noire-Dame. Quelques citations de celte chronique en vers pourront plaire à noire lecteur.

Xo^t îiprès en ce^ite douleur.

Vint au roi une pastourelle.

Du village dit Vaucouleur, Qu'on nommoit Jehanne la Pucelle ; C'esloit une povre bergière .

Qui gardoit les brebis es champs , D'une douce el humble manière , De l'aage de dix-huit ans.

A Chinon fut questionnée

D'ungs et d'autres bien grandement,

Auxquels par raison assignée.

Elle respondit sagement.

Chacun d'elle s'émerveilla ,

El pour à \érité venir,

De plusieurs graves choses parla ,

Qu'on a viies depuis advenir.

Après avoir parle de la levée du siège d'Orléans, de la prise de Jargeau et de la bataille de Patay , Martial s'écrie :

Or , notons la grande merveille , Les faits de Dieu el les vertus , Quant à la voix d'une Pucelle Lee Anglois furent abattus.

Une chose de Dieu venue ,

Ung auge de Dieu aoiyable ,

De quoy toutes voys (toutefois) la venue

Fust au royaume profiitable.

La prise de Jeanne devant Compiègne est ainsi racontée par le poète :

Lors au conflit et par surprinse ,

Comme chacun liroil arrière ,

Ladicte Puceile fut priuse

Par un Picart, près la barrière.

ledit Picart si la bailla

A Luxembourg les assistant ,

Qui la vendit et rebailla

Aux Angloys pour argent contant.

Si en firent après leur monstre

Comme ayant très fort besougné,

Et ne l'eussent donnée pour Londres ,

Car cuidoient avoir tout gaigné.

Nous citerons encore les vers où Martial parle des vertus de Jeaane et de son procès :

Elle est très doaîce, aimable , Moutonne, sans orgueil ni envie , Gracieuse, moult serviable, Et qui menoit bien bello vie.

Très souvent elle se coafessoit , Pour avoir Dieu eu protecleur , Nigadre (grande) fesle se passoit

Oue ne rcreust son créateur.

Mais ce nonobslant les Angloys Aux vertus et bien ne pensèrent , Ainrois en haine des François .

Très durement se la traitèrent.

Après plusieurs griefs et excès, Inférez en maintes parties , Luy firent un tel quel procès Dont les juges étoieut parties.

Puis au dernier la condamnèrent A mourir douloureusement, Et brief lardirent et bruîlèrent A Rouen tout publiquement.

Ainsi vela le jugement Et la sentence bien cruelle , Qui fut donnée trop aspremeut Contre icelle povre Pucelle.

Si firent mal ou autrement, Il s'en fault à Dieu rapporter.

Qui de tels en peut seulement Lassus congnoistre et discuter.

Il y a dans ces quatre derniers vers une réserve qu'on ne peut guère expliquer , car à lepoque où écrivait Martial d'Auvergne, le procès de révision avait déjà proclamé à la face du monde l'innocence de Jeanne d'Arc ; le poète d'ailleurs la proclame lui-même dans les vers qui précèdent.

De l'auteur des Vigiles du roi Chu ries septième^ uous allons passer à l'auteur de Hamlet ^ de Ro-

méa et JuUetle ^ cl e /? icliard III ; d u n ai f e t simpl o chroQÎqueur eu rimes françaises au grand poète tragique de l'Angleterre, de Martial d'Auvergne à Shakespeare, la transition est brusque ; mais nous procédons par ordre de dates , et nous trouvons d'abord Shakespeare au nombre des poètes de Jeanne d'Arc. On ne s'étonne point que les merveilleuses et touchantes aventures de la Pucelle aient pu sourire au génie poétique de Shakespeare ; cette époque d'ailleurs est une des époques les plus importantes de l'histoire d'Angleterre. La rencontre d'un grand poète fut une bonne fortune pour la mémoire de Jeanne d'Arc ; pourquoi faut-il que l'auteur tragique ait moins consulté l'histoire que les passions et les préjugés populaires? Pourquoi faut-il que dans le dénoûment du drame anglais le caractère de Jeanne ait été srrossièrement outrasé ! Ce drame forme la première partie de la tragédie de Henri YI ; certains critiques ont prétendu que Shakespeare n'en est point le véritable auteur ; mais nous dirons avec Johnson que la diction, la versification, les images, et toutes les formes du langage de la tragédie de Henri YI, sont dignes de ce que le poète a écrit de plus élevé. Nous pouvons nous dispenser de donner

l'analyse du drame de Jeanne d'Arc ; il nous suffira de citer les principaux passages où la Pucelle est mise en scène : c'est ainsi qu'on pourra se taire une idée de la manière dont Shakespeare avait conçu ce caractère. La seconde scène du premier acte nous conduit sous les murs d'Orli'ans ; Charles Yll , le duc d'Alençon et le roi René, viennent d'essuyer un échec devant la ville, et sonj;ent à la retraite , lorsqu'arrive Dunois , qui annonce la Pucelle ; bientôt elle-même paraît. Pour éprouver la jeune fille , on fait prendre à René la place de Charles VII; mais elle reconnaît celui-ci pour le roi de France , et demande à lui parler sans témoin.

« Dauphin , lui dit-elle , je suis la fille d'un » simple berger. Mon esprit n'a été cultivé par » aucun art ; mais il a plu au ciel et à Notre- » Dame- de-Grâce de faire briller d'un vif éclat j> ma condition obscure. Tandis que je faisais p paître mes agneaux, le visage exposé aux feux » dévorans du jour , la mère de Dieu m'apparut, » et dans une vision majestueuse m'ordonna de » (juiller mon humble profession, et d'alfran- 7> chir ma patrie des malheurs qui l'accablent : » elle me j romit son assistance et un succès cer- » tain. Elle daigna se montrer à moi dans la

» splendeur de sa gloire. J'étais avant ce temps » noire et hâlée ; les purs rayons de lumière » qu'elle répandit sur mes traits me doiinèrt^nt » la beauté que vous me voyez aujourd'hui. » Eprouvez-moi par toutes les questions qu'il » vous plaira d'imaginer, et je vous répondrai » soudain ; essayez, si vous l'osez , mon courage « dans un combat, et vous verrez à quel point » je l'emporte sur tout mon sexe. Prenez là- » dessus un parti : tout doit vous léussir , si » vous voulez m'accepter pour compagnon de » guerre. » Charles veut essayer la valeur de la jeune fille; il combat contre elle, il est vaincu. « C'est la mère de Dieu qui me seconde, lui dit » Jeanne, sans elle je serais la plus faible. » Le roi est épris de la Pucelie , et lui parle de son amour ; la jeune fdle le repousse avec modestie, disant qu'elle a consacré à Dieu sa virginité. On accepte l'appui de Jeanne ; elle est chargée de faire lever le siège d'Orléans.

Nous trouvons au troisième acte une scène entre Jeanne et le duc de Bourjîogne , dont le fond est entièrement historique. On sait que, dans la matinée même du jour où Charles VII fut sacré à Reims, la Pucelie adressa une lettre au duc de Bourgogne , pour l'engager à faire la

paix avec ie roi. Cette scène est une des plus fortes et des plus belles du drame de Shakespeare,

« JEANNE. — Brave duc de Bourso^ne , con- » temple ton pays, contemple la fertile France ; » vois ses villes et ses hameaux en proie aux ra- )) vages destructeurs d'un ennemi sans pitié ! Be- » garde ta patrie de cet œil de tendresse dont une

mère contemple son enfant au berceau, et •• près de fermer les yeux ! Vois, vois les maux » qui consument la France ; vois les plaies cruelles 0 dont ta main dénaturée a déchiré son malheuj) reux sein 1 Ah ! détourne contre d'autres vic- » times le fer de ton épée ; frappe ceux qui t'of- » fensent, et ne blesse pas ceux qui t'aiment. » Une seule goutte du sang de ta patrie devrait » te causer plus de douleur que des flots d'un » sang étranger. Expie donc ce sang par tes » larmes, et guéris les plaies de ton malheureux » pays.

» LE DUC. — Il faut qu'il y ait dans ses pa- )» rôles un charme surnaturel qui me subjugue... >» ou bien est-ce la nature qui m'inspire cet at- » tendrissement soudain?

» JEANNE. — Toute la France et ses enfants * s'étonnent de toi. et commencent à douter de

» ta naissance et de ta légitimité. . . A fjuel peuple 5> t'es-tn associé? A une nation despotique qui » ne sera fidèle à ton alliance qu'autant que » durera son intérêt. Puisque Talbot a mis le » pied en France , et qu'il a su te faire sentir y> d'instrument à ses fureurs , dis , quel autre » que Henri d'Angleterre sera l'arbitre et le sou- » verain? Et toi, ta seras proscrit comme un » fugitif. Rappelle à ta mémoire ce que tu ou- » blies , et que ce fait serve à te convaincre. » Le duc d'Orléans n'était-il pas ton ennemi? Et » n'était-il pas prisonnier en Angleterre ? Hé » bien ! dès qu'ils ont su qu'il était ton ennemi , » ils lui ont rendu la liberté sans rançon , au j> mépris des intérêts du duc de Bourgogne et » de tous ses amis. Reconnais donc que tu corn- » bats contre tes compatriotes , et que tu t'es » lié avec des perfides qui sont prêts à devenir » tes assassins. Allons, reviens, reviens, prince » égaré 1 Charles et toute sa cour sont prêts à te 9 recevoir dans leurs bras.

» LE DUC. — Je suis vaincu. La force des paroles î) de cette fille étonnante a battu , dompté ma s volonté , comme le canon bat les remparts V d'une ville , et je me sens prêt à fléchir les ge- 5) noux. Pardonne, omapatrie! pardonnez, mes

» chers compatriotes; et vous, princes, acceptez » les embrassemcnts offerts d'un cœur sincère; » mes forces et mes soldats sont à vous. Adieu, » Talbot, je te retire ma foi. »

C'est dans le cinquième acte que Jeanne perd son véritable caractère ; la sublime inspirée n'est plus qu'une sorcière , la poésie des apparitions célestes fait place à des fictions sans grandeur ; cette jeune héroïne , qui s'en allait à la vicloire, conduite par l'archange et par les deux saintes, ses amies du paradis, est réduite aux étroites proportions d'une magicienne , qui commande aux esprits infernaux : l'auteur se montrait ainsi l'interprète des idées populaires de sa nation. On peut remarquer que plus le drame de Shakespeare s'écarte de l'histoire, plus il perd de sa poésie ; c'est que l'imagination humaine ne saurait rien créer d'aussi poétique que l'histoire de Jeanne d'Arc , et que tout ce qu'on veut y mettre à la place ne peut être que mesquinerie et pauvreté. Disons une fois pour toutes, que, parmi les poètes ou les historiens qui ont célébré la Pucelle, aucun n*a parfaitement compris la sublimité du dévoûment de Jeanne ; ce dévoûment est au-dessus de tout ce que les annales des nations nous

offrent en ce genre ; il ne ressemble en rien aux dévouments humains. Etudiez dans les archives de la terre les hommes qui ont donné leur vie pour la défense de la patrie, pour le triomphe d'une doctiine ou d'une idée; l'amour de la gloire ou l'ambition vous expliquent ces immolai ions volontaires que le monde admire ; mais le miraculeux caractère de Jeanne est bien supérieur à tous ces caractères : la jeune bergère ne s'est point armée de son étendard dans l'espoir de se faire une renommée , car la pauvre fille ne sait pas ce que c'est que la gloire , ce que c'est qu'un grand nom ; elle n'a point agi par ambition, car tout ce qu'elle espère c'est d'aller en Paradis ; et quand elle a fait sacrer son roi à Reims, elle supplie humblement qu'on lui permette de rentrer dans l'obscurité de sa première vie. Ainsi donc , l'abnégation de Jeanne est complète ; la jeune vierge n'attend rien pour son héroïsme; elle a sauvé le royaume, et demande en pleurant qu'on veuille bien l'oublier; puis elle expie ses victoires dans le bûcher, et ses suprêmes paroles sont une prière pour la France et un pardon pour ses bourreaux. Nous le répétons, l'histoire humaine n'offre rien de semblable, rien d'aussi poétique: combien pa-

raissent petites à côté les inventions dramatiques des poètes qui ont chanté Jeanne d'Arc 1

Voici le monologue de la Pucelle dans la scène du cinquième acte , qui se passe devant Angers. Les Français ont été mis en fuite ; Jeanne paraît seule et appelle à son secours les esprits de l'abîme :

« Venez à notre secours , magiques symboles, » charmes mystérieux , et vous élite des esprits » qui m'instruisez de l'avenir et me faites prévoir » les événements. ( On entend un coup de ton- » nerre. ) Vous, génies légers, agens dévoués au D souverain monarque du Nord , paraissez , et » secondez-moi dans cette entreprise. ( Les es- V prits infernaux paraissent. ) A cette prompte » apparition , je reconnais votre obéissance or- » dinaire à ma voix. 0 vous , esprits familiers , D qui sortez du redoutable empire des régions » souterraines , assistez -moi aujourd'hui , et » faites que la France ait la victoire î ( Les esprits » se promènent en silence. ) Ah ! nem'alarmezpas )) plus long-temps par ce morne silence. Faut-il )) vous nourrir de mon propre sang? Je vais me » couper un membre et vous le donner pour » gage d'un plus riche salaire ; consentez à m'as- 9 sister. ( Les esprit. s penchent la tête. ) N'est-il

— 299 -^ )> plus d espoir de secours? Eli bien! si voils dai- » gnez m'accorder ma prière , mon corps sera » le prix dont je paierai votre bienfait. ( Les es- » prlts secouent la tête. ) Quoi î le sacrifice de » mon corps et de mon sang ne peut vous tou- B cher et obtenir votre assistance ? Prenez donc » mon ame. Oui , mon corps , mon sang, mon » ame, tout, plutôt que de laisser la France » succomber sous l'Angleterre. ( Les esprits s'é- » vanouissent. ) Hélas! ils m'abandonnent. Ah! » je le vois trop , l'heure est venue où la France > doit abaisser sa tête humiliée , et s'abandonner » à la merci de sa rivale. Mes anciens enchante- » ments ont perdu leur puissance , et l'enfer est » maintenant trop fort pour que je lutte contre » lui. C'en est fait , ô France ! ta gloire éclipsée va » s'éteindre et s'évanouir. « Des Français et des Aniilais entrent en combattant. La Pucelle et le d ne d'York s'attaquent corps à corps; la Pucelle est prise ; les Français fuient.

Le duc d'I^ork emmène Jeanne dans son camp. Elle est condamnée au feu comme sorcière. Le poète ne lui a prêté aucune dignité dans sa disgrâce ; il s'est au contraire appliqué ù la rendre odieuse et méprisable. Au moment <n\ on va la conduire au supplice, un vieux ber^

ger, le père de Jeanne, accourt auprès d*elleen déplorant sa destinée. Jeanne le repousse avec orgueil, Taccable d'injures, et dit que ce vieux berger n'est point son père. « Infâme prostituée, s'é- » crie le vie llard , tu renies ton père 1 O monstre » dénaturé! Brûlez-la, brûlez-la, le gibetserait » un supplice trop doux pour elle. » Jeanne invoque alors le privilège de la loi ; elle déclare qu'elle est enceinte, et désigne tour à tour, poUr les complices de sa faute , Charles , Alençon et René. Cette excuse n'est point admise ; on entraîne Jeanne à l'échafaud.

11 n'y a que des outrages , comme on voit, dans cette peinture des derniers moments de Jeanne. Si Shakespeare, au lieu de se faire ici le poète des passions, avait connu et raconté la simple vérité historique, quel touchant tableau il nous eût donné ! Cette héroïque et pieuse jeune fille, qui n'est coupable que de sa gloire , et qu'on mène cruel lement au bûcher, aurait bien autrement inspiré l'auteur de Roméo et Juliette.

Nous faisions remarquer tout à l'heure la brusquerie de la transition de Martial d Auvergne à Shakespeare; maintenant nous passerons de Shakespeare à Chapelain ; ainsi se touchent les extrémités du monde poétique. Le poème de Cha-

pelain, intitulé la Pucelle^ ou la France sauvée^ se compose de vingt-quatre livres ; douze livres seulement furent publiés; le reste se trouve en manuscrit à la Bibliothèque du Roi, sous le n°677. Quand les douze livres de la Piicelle parurent, en i656 , ce fut un grand événement dans le public et parmi les gens de lettres ; le poème avait coûté vingt ans de travaux, et Chapelain jouissait alors d'une renommée européenne ; six éditions de la Puce lie en France dans l'espace de dix-huit mois , et plusieurs contrefaçons à l'étranger , attestaient un succès immense. L'ouvrage était dédié au duc de Longueville , qui descendait du fameux Dunois , et qui lui-même avait donné à Chapelain l'idée de ce poème ; le duc de Longueville récompensa le génie du poète par une pension de douze mille livres : Voltaire observe quelque part qu'on pouvait mieux employer son argent. Chapelain , qui se proposait de publier la suite de son poème , disait au duc de Longueville, dans son Epiire dédicatoire : « Recevez , Monseigneur , avec » votre h'imanité ordinaire, ce zèle ardent qui » m'a toujours embrasé pour vous et votre au- » guste maison, et, par votre généreuse bonté, » continuez à soutenir mon courage , qui , sans

» elle, pouiToit s'all'oiblir dans le reste et le plus y> considérable de l'entreprise. La Pucelle vous » en conjure, par l'impatience qu'elle a de son » martyre, et l'illustre comte de Dunois , que )) j'ai laissé dans les liens, aussi bien qu'elle , ') vous le demande pour en sortir , et pour ache- )) ver les prodiges de valeur qui doivent remettre » son roi sur le trône et son pays en liberté. » Mais, hélas 1 une chute profonde vint remplacer le triomphe passager de l'auteur de la Pucelle. Quand le public revient des admirations qu'on lui a quelquefois surprises, il est souvent plus excessif dans ses mépris qu'il ne le fut dans ses louanges. La protection du duc de Longueville fut impuissante à tirer le poète de l'abîme de ridicule dans lequel il tomba tout à coup , et , pour parler le langage de Chapelain , il fallut que Jeanne et Dunois (pour les douze derniers livres) restassent dans les lieîis,, c'est-à-dire dans les injurieuses ténèbres d'un manuscrit inédit.

Tout le monde sait par cœur les vers de Boileau qui ont condamné Chapelain à une bien triste immortalité ; Voltaire , dans son trop fameux poème , dont nous aurons à parler tout à l'heure , adresse une plaisanle invocation au chantre de Jeanne, son pauvre devancier :

0 Chapelain, loi dout le violon .

De discordante el golhique mémoire,

Sous un archet maudit par Apollon ,

D'au ton si dur a raclé son histoire ;

Vieux Chapelain , pour l'honneur de ton art ,

Tu voudrais bien me prêter ton génie :

Je n'en veux point. . .J

On a dit du poème de Chapelain tout le mal qu'on pouvait en dire ; il est donc juste maintenant, non pas de chercher à venger la mémoire du poète , mais d'étudier cet ouvrage dans le but d'y découvrir quelque chose de bien. Selon nous, ce qui manque à l'œuvre de Chapelain, ce n'est pas le jugement , ce n'est ni l'ordre dans le plan . ni un certain savoir-faire dans la distribution des détails. Le poème n'est pas ma, conçu, mais ce qui lui manque essentiellement c'est le coloris , c'est surtout le style. Chapelain connaissait peu les ressources de sa langue ; il était très inhabile à la manier. Les ijrands maîtres n'avaient point encore donné à la langue française cette force, cette souplesse ^ cette netteté qui en ont fait la langue de la civilisation moderne, et les auteurs médiocres qui écrivaient alors ne rencontraient aucune règle qui pût les conduire , aucune barrière qui pût

les arrêter dans leurs écarts ; il 'fallait un talent supérieur pour ne pas succomber avec une langue incertaine, inachevée, et Chapelain n'était qu'un homme médiocre; si Chapelain avait écrit cent ans plus tard , son poème eût été meilleur , parce qu'il aurait trouvé plus de facilité à l'écrire, et qu'avec son lourd marteau il n'aurait pas eu à marteler le bon sens ^ comme Boileau le lui reprochait. Un homme d'un grand talent qui se mettrait à refaire la Pucelle , en suivant exactement le plan et la marche de Chapelain, nous donnerait peut-être un beau poème.

Les principaux personnages du poème de la Pucelle sont Jeanne d'Arc, Dunois, Charles Yll, le duc de Bourgogne , Rodolphe , frère de Jeanne , Bedfort et Edouard son fils. Dieu et les anges favorisent tous les projets de la Pucelle ; le démon protège les Anglais. Cette lutte de l'enfer contre le ciel est un puissant ressort dans le poème. Chapelain aurait pu corriger la monotonie que répandent les perpétuels ti'iomphes de la jeune fille , s'il avait su varier et rendre plus incertaine la lutte entre l'enfer et le ciel. Quelques citations pourront exciter la curiosité du lecteur. Jeanne ayant quitté la chaumière

paternelle, se rend à l'armée, elle roi consent à l'admellre en sa présence :

« Ta prière , dit-elle . est enfin exaucée :

•» Chirles, Dieu prend pilié de ta aloire abaissée ;

» Si sain'e volonté î-e tourne en ta faveur;

» Je serai sa guerrière , il sera Ion sauveur.

» C'est dans le seul dessein de finir (a misère ,

» Qu'il m'a ravie aux bois, jeune et foibie bergère,

» Et de sa propre main giiidée à ton f^ecours,

» Malgré Ions les périls qui traversoienl mon cours.

3 Des merveilleux effets de sa grâce propice

» Je suis la messagère cl suis l'exécutrice;

0 El j'apporte en son nom , dans ce fragile bras ,

» Aux François le salut, aux Angb.is le trépas.

» Je viens, sous le pouvoir de l'arbitre du monde.

B Remetlre ton empire en une paix profonde ,

» Uedonner la cullure à les champs dévastés ,

9 El rétablir la joie en tes mornes cités. »

Le portrait de Jeanne d'Arc est tracé avec quelque vérité :

Elle a le front modeste, et son sévère aspect

Des moins respectueux attire le respect.

Les douceurs , les souris, les allraiis ni les charmes,

De ce visage allier ne forment point les armes :

Il est beau de lui-même , il domple sari s charmer ,

Et fait qu'on le révère et qu'on n'ose l'aimer.

Pour tous soins , une fière et sainte né'^ligence

De sa niàle beauté rehausse rexcelleuce.

Kn l'absence de Jeanne , les soldats français, séduits par le di'mon , se révoltent contre elle ; riiéroïne accoiut et les fait rentrer dans le devoir; s'adressant aux guerriers, pCdes de frayeur et de honte à son aspect, elle leur dit avec une ironie éneigique :

« Où sont ces I)raves cœurs , ces Ijoroïqucs âmes,

» Qu'on voij toujours l)rijler de bel) quLMises fljimmes?

» Qu'est devenu ce camp, dont les robu<sles hrns

» Devaticent le mien n»è:ne en l'ardeur des cornbnts ?

» Ses mains conire Bedford soiil san< dou'e occupôes ;

» El de rebelle san^ fout rougir leurs ('p«''C"i ;

» C»r ces fîonis éJonaiés , ces visncG;? blêmis,

» Sont ceux quen me V(»yanl piennenl mes ennemis;

» C'e>l là «tu Bnurguignon la morise conitnance;

» C'est ainsi que I Assglois se ! rouble « n ma présence.

» Dans cel aballenjenl et dans celte pâleur

» Mes yeux remarquent trop leCTel de ma valeur. »

Dans les douze livres du poème qui ont été publiés, Jeanne est au premier rang ; dans les douze livres restés en manuscrits , c'est Aiinès Sorel qui occupe la première place; la Pucelle est captive, et le poêle nen parle plus que pour raconter sa mort. Chapelain décrit de la majiière suivante les apprèîs du supplice ; c'est un curieux échantillon de la poésie dure et martelée de Chapelain :

Le peuple forcené , d.ms la place meurtrière ,

Et charrie et docharge une forêt entière,

D'un hois qui sec c( Ions csi propre; à r-'enihta<er ,

Et pour lemhrasemej»! facile à disp->ser.

De longs pins ébranchés , il dre>: c eu l>àte, et forme

Um quarré dont le tour est détendue énorme ;

Par ordre le remplit de troncs du même l»ois ,

El les enduit partout de bilume et de p<»ix.

Il met .«^ur cette coucl'.e une secornie conclie,

Et la souche d'»;n haul croise la basse souche ;

Mais pour donner au feu plus de fone et [dus d'air ,

Le bois e:) chaque couche est demi-Iaise ei clair.

A la seconde couche une troisième c•^l jointe ,

Qui, plus couile, la croi eei com:nrn.'e la pi>inte :

Plusieurs de suite en suite à ces Iroi-î s'ajoiitant,

Toujours de plus en plus vont en pointe montant.

L'UD de l'aulieà l'envi , sol. lai et |)opulace

S'empressent d'«'dever la sourcill u<e niasse,

Qui , portée une fois à son exhaussement,

Plus bas quelle verra le plus haut bàlimeut.

Il faut admirer ici l'ctrange préoccupation du poète , qui oublie sou héroïne , pour compter en quelque sorte les fagots, et décrire minulieusement les formes du bûcher où J(^anne doit mourir. Les simples dépositions des témoins oculaires n'entrent pas dans ces dc'tails , et elles n'en sont que plu-i intéressantes. ]Nc>us nous contenterons de relever ici une erreur historique : d'après le récit de Chapelain^ on pourrait croire

que le peuple prit quelque part à la construction du bûcher; tout le peuple de Rouen, comme nous l'avons dit , était alors dans la consternation et la douleur, et ne songeait guère à aider Vexécuteur de /' œuvre.

Ce fut un grand malheur que le duc de Longueville eût donné à Chapelain l'idée de chanter Jeanne d'Arc. La faiblesse du poème n*a servi qu'à discréditer ce beau sujet. Si , dans un siècle où les hommes admiraient ce qui était noble et beau, un poète tel que Corneille ou Hacine avait célébré les exploits de la Pucelle , son œuvre , revêtue de tout le merveilleux de l'épopée antique , aurait vivement parlé à notre patriotisme ; cette épopée nationale aurait bien plus intéressé les Français que les chants d'Homère n'intéressaient les peuples de la Grèce; le grand épisode de Jeanne d'Arc est la deri ière époque de nos temps héroïques , et l'épopée consacrée à de tels événements résumerait toutes nos vieilles gloires.

Après le siècle de Corneille et de Hacine , vint une génération moqueuse et légère qui n'admiiîiit rien, qui ne crovait à rien; Voltai'c se fit l'inlerprèle de cette génération sans croyance et sans grandeur ; les platitudes litlé-

— 309 -" raires de Chapelain avaient jeté du ridicule sur la Pucelle , et le sarcasme satanique de Voltaire acheva ce que Chapelain avait commencé. Yoltaire, qui était pourtant un grand liUérateur et qui avait fait Mcropc , ne pensait pas qu'on pût traiter sérieusement un sujet tel que celui de Jeanne d'Arc ; asservi par les préjugés et les passions de son temps, dominé par un esprit d'égoïsme qui avait remplacé le patriotisme , Voltaire ne comprit rien à la pieuse et louchante simplicité de la vierge de Domremy, aux scènes merveilleuses qui avaient accompagné son héroïque dévoûmeiit. Voliaire , l'homme le plus spirituel et le plus mobile que la France ait produit , glissait sur toutes les choses intellectuelles et ne creusait profondément aucune question ; on peut dire qu'il n'avait pas de génie dans la véritable et complète acception de ce mot . car le génie s'attache fortement à ce qu'il touche et ne quitte point un sujet sans l'avoir tourné et retourné sous toutes ses faces. Voltaire n'avait pas de génie, car le génie a dans sa nature une puissance opiniâtre et passionnée qui tantôt résiste à son siècle, tantôt le devance, e le plus souvent le mène ; l'esprit , au contraire , étant la faculté de l'homme la plus malléable , la plus

souple , la plus docile, se plie à tout, se prête à loiit ; au lien de coiiimaiider , il ne fait que suivre ; cVst ce qui e-t arrivé à Voltaire ; il n a ni conduit ni dompté son siècle , il en a été Tescl :ve. Voltaire ne vit dans Jeanne d'Arc que Je côlé à l'aide duquel on pouvait faire du scandale ; il n'en vil point le côté noble et grand. Son poème de la Pticelle est le plus déplorable abus de l'esprit dont on puisse garder le souvenir; l'ame de Voltaire est répandue tout entière dans cette œuvre; elle est là dans sa froide débaucbc , dans la perfide naïveté de sou allure. L'auteur de la Pucclle ., infatigable démon , se Jette à travers le monde moral et salit avec ses ailes tout ce que les homm-^s ont coutume de révérer. On ne s'attend pointa trouver ici quelque cbose qui ressemble à un compte-rendu de cet ouvrage ; il ne nous est permis ni d'en rappeler le plan ni d'entrer dans aucun détail ; il nous suQira de dire que les lect(»urs honnêtes n'osent même pas nommer le poème ; cette malheureuse production reste confondue avec ces œuvres monstrueuses dont la critique littéraire ne peut pas s'occuper. La jeunesse nouvelle , qui a l'hiteiligence des choses élevées, le sentiment de ce qui est grand et pur, a relégué le poème de

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la Piicelle an ranp; des obscénités indignes d'une génération sérieuse et raisonnable ; si , danâ l'époque aciuelle Vollaire a perdu de sa laille et de sa renommée , il faut attribuer celte réaction à l'effet pi'oduit par J'impureté de ses œuvres, et celte réaction n'estq^as près de s'arrêler: c'est ainsi que la postérilé punit les grands écrivains qui ont méprisé la vérité et la vertu.

C'est en lyjo cjue fut composé le poème de la Piiccl'c. \iniit-six ans plus tard. Voltaire parlait encore de Jeanne d x\rc dans VEssai sur les mœurs; au milieu des erreurs et des mensonges qui se sont muhiplii's .^ous sa plume d'historien, Voltaire a dit , dar:s je ne sais quel instant de remords : « Ses juges firent mourir par le feu » celle qui , ayant sauvé son roi , aurait eu des » autels dans les temps héroïques où le? hommes » en élevaient à leurs hbérateurs. » On se souvient de l'hommage qui est rendu à la Pucelle dans la Ilcnrlade ,*

Et toi, brave amazone, La lioute des Anglais et le soulieu du liùue !

Comme les contradictions coûtent peu à Voltaire, huit ans après qu'il déclarait Jeanne digne

d'avoir des autels, il l'appelait une malhnirmse idiote dans le Dicfiommire p/dfosophiqne : « Les fl curieux observeront soijjjneusement , disait-il » dans ce même article, que Jeanne avait été » long-temps dirigée, avec quelques dévotes, » par un fripon nommé frère Richard. » Or, ce frère Richard était en pèlerinage à la Terre- Sainte lorsque la Pucelle se rendil pour la première fois à Chinon ; il ne la vit qu'à Troyes, le lo juillet 1429, cinq mois après que Jeanne eut été présentée à Charles VII.

Le poèt(î anglais Robert Southey , né en 1 77 'i, a publié en 1795 un poème héroïque en dix livres dont le sujet est Jeanne d'Arc ; il avait connu le poème de Chapelain, et a pris la peine d'en donner l'analyse en tète de son ouvrage; quant à /a Puce/le de Voltaire , Southey nous apprend c]i\i/ n'a Janui's commis le crime de la lire. Le poème de Southey est le plus bel hommage qu'on ait rendu à la mémoire de Jeanne d'Arc , d'abord parce qu'il y a dans cette œuvre une grande richesse de poésie , ensuite parce que c'est un enfant de l'Angleterre qui chanto les louanges de la Pncelle. L'aulrur s'était passionné pour la révolution française qui devait fond<'r la liberté dans le monde; il y a dans le

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