CHAPITRE IV
Depuis le départ pour Orléans jusqu'à la prise de la Pucelle devant Compiègne.
Jeanne débnla dans la caiTlèrc mjiilaire par Ja conduite d'un convoi de vivres à Oi4éans ; elle se rendit à Tours et à Blois pour surveiller et hâter les préparatifs du départ; Charles YII lui avait donné un èlat comme à un chef de guerre. C'est à Blois que la Pucelle parut pour la première fois sous les armes ; l'épée qu'elle portait cuvait été miraculeusement trouvée derrière l'au-
lel de l'étrlise de Sainte-(]atherine de Fierbois ; sa bannière, sur un cbamp blanc semé de fleurs de lis, représentait le Sauveur tenant un globe à la main , et à ses pieds deux anges à genoux , avec ces mots : Jliesm Maria, Quoique l'épée eût été trouvée dans l'église de Sainte-Catherine , Jeanne aimait quarante fois mieux son étendard ; elle ne se servit que très rarement de son glaive parce qu'elle répugnait à répandre du sang, mais son étendard ne la quittait jamais. Les voix avaient ordonné à la Pucelle d'inviter les Anglais à abandonner le siège d'Orléans, avant de les attaquer avec les armes; Jeanne adressa donc aux chefs de l'armée anglaise une sommation en forme de lettre (i) , dans laquelle elle leur dit quelle est envoyée par Dieu ^ le roy du clel^ pour les bouter fiors de France; cette lettre, qui fut dictée par Jeanne elle-même , est étonnante d'audace et de conviction. La Pucelle se met en marche à la tête de six mille guerriers , accompagnée de La Hire, d'iVmbroise de Lore, des maréchaux de Sainte-Sévère et de Rayz , de l'amiral de Culan, du Seigneur de Gaucourt et de
(1) Voyez relie letlre dans les Mémoires concernant la Pucelle.
— ;^8 — quelques autres chefs ; la troupe est précédée de prêtres qui chantent le Vcni,, Creator, Le convoi pénétre dans Orléans sans que les Anglais tentent de l'arrêter, et la Pucelîe fait son entrée solennelle , montée sur un cheval blanc , et faisant porter devant elle son étendard. Grande fut la joie des habitants d'Orléans; « ils se sen- » toient jà tous reconfortés et comme desassiegez » par la vertu divine qu'on leur avoit dit estre » en ceste simple pucelîe , qu'ils regardoient » mouît affectueusement, tant hommes, femmes )) que petits enfans, et y avoit moult merveil- » leuse presse à toucher à elle , ou au cheval sur » quoy elle estoit (i). » Il ne faut pas croire cependant que cet enthousiasme pour la Pucelîe fût général, et qu'il fut partagé par tous les chefs; la multitude croyait aux miracles qu'on lui annonçait parce qu'elle avait peur, et qu'elle ne connaissait pas d'autres moyens de salut; quant aux chefs , ils ne pouvaient pas avoir la même crédulité , parce qu'ils avaient naturellement confiance dans leur bravoure et dans leur épée. On n'appelait pas toujours Jeanne aux conseils qui se tenaient, et phis d'une fois il se trouva
(1) Journal du sii^gc d'Orli^ans.
des chefs qui repoussèrent ses avis avec mépris. La Pucelle , comme on le verra plus tard , eut besoin en plusieurs occasions de déployer tout son caractère pour se faire obéir , et les Français eurent souvent la victoire malgré eux. Toutefois, à force de s'exposer aux périls , elle retrouva son rang dans l'armée , et les miracles de sa valeur finirent par l'accréditer auprès des chefs comme auprès des soldats , comme auprès du peuple.
En racontant la vie de Jeanne d'Arc, depuis ses premières années à Domremy jusqu'à son arrivée à la cour du roi à Chinon , nous avons été obligés de multiplier les détails dans notre notice, parce que les mémoires et les documents que nous avons sont fort incomplets pour cette partie de l'histoire de la Pucelle ; notre tâche était d'y suppléer, et, pour remplir ces lacunes , nous avons eu à interroger çà et là les dépositions contemporaines; maintenant, ayant à suivre la vie militaire de la vierge de Domremy, nous serons plus sobres de détails pour ne pas répéter dans la notice les faits , les événemens qui abondent dans les mémoires.
A son arrivée à Orléans, Jeanne apprit que sa sommation aux Anglais datée de Blois avait été accueillie par des outrages; au mépris du droit
— AO — des gens, l'ennemi avait retenu les héraults de l'armée française; on menaça les Anglais d'user de représailles , et les héraults furent rendus. La présence de la Pucelle dans la ville assiégée électrisa tous les cœurs. « Auparavant qu'elle arri- » vât , disent les Mémoires , deux cents Anglois » chassoient aux escarmouches cinq cents Fran- » çois ; et, depuis sa venue, deux cents Fran- » çois chassoient cinq cents Anglois. » La jeune guerrière était entrée à Orléans le 3o avril; le 4 mai elle commence à combattre , et le 8 mai le siège est levé. Ces trois jours de combats sont resplendissants de gloire pour nos armes ; il y a là des faits militaires qui sont une des plus merveilleuses choses que l'histoire puisse raconter. Dans l'attaque des boulevards et des bastilles occupés par les Anglais, Jeanne déploie une bravoure, une présence d'esprit, une habileté qui déconcertent les jugements humains; elle devient le principal but des traits de l'ennemi, et l'héroïne semble ne pas même soupçonner le péril; elle commande, elle conseille, elle encourage ; l'enthousiasme dont elle est animée passe dans le cœur de tous ceux qui combattent autour d'elle ; la victoire ne connaît plus que l'étendard de la vierge de Domremy. Jeanne
adresse de temps en temps aux guerriers des paroles qui vont remuer leur âme : « Que cha- )) cun ait bon cœur et bonne espérance en Dieu, » leur dit-elle , car l'beure approche où les An- » dovs seront desconfit z , et toutes choses vien- » dront à bonne fin. >> Qu'elle est admirable , l'héroïne , dans ce fossé où , la première , saisissant une échelle et l'appliquant contre le boulevard, elle se voit à l'instant même frappée d'un trait entre le cou et l'épaule ! Elle est mourante, on veut l'éloigner du champ de bataille ; mais elle demande qu'on la laisse dans le fossé ; enfin des guerriers ne l'écoutent point, ils l'emportent, la désarment et l'étendent sur l'herbe ; la jeune fille pleure, mais tout-à-coup, consolée et ranimée par ses deux amies du Paradis ^ elle arrache elle-même le fer de sa blessure , et le sang coule de sa plaie. On lui propose de charmer sa blessure avec des paroles magiques ; Jeanne répond qu'elle aimerait mieux mourir que de faire quelque chose qu'elle saurait être un péché. Elle se fait panser avec du lard et de l'huile d'olives. La blessure , toute profonde qu'elle était, n'empêcha pas l'héroïne démonter le jour même à cheval , de rallier les chefs et les soldats que rot accident avait découragés , et
— ^r2 — fie s'emparer du boulevard des Tournelles après d'incroyables faits d'armes. Jeanne n'avait ni bu ni mangé de la journée ; rentrée le soir dans la maison où elle était logée , elle ne voulut prendre que quatre ou cinq tranches de pain trempées dans de l'eau mêlée à un peu de vin. Une chose digne de remarque, c'est la pitié de Jeanne , ce sont les larmes qu'elle répand sur les vaincus ; elle pleure à la vue de leurs cadavres , elle pleure aussi en songeant à tant de guerriers anglais morts sans confession.
IjCS relations contemporaines sont curieuses lorsqu'elles nous parlent de la manière dont les nssiégeans traitaient la Pucelle, lorscjuelles nous parlent de la frayeur cruelle leur inspirait. Dès les premiers jours de l'arrivée de Jeanne à Orléans, les Anglais lui faisaient dire qu'//s la hriisfcroient et feraient (inloir^ quelle n'estait qu'une ribctulde j, et j camme telle ^ s'en retaurnast garder les vaches. Chaque fois que l'héroïne s'avançait Vers eux, ils débitaient contre elle d'horribles injures, et en même temps une crainte involonlaire les saisissait à son approche ; ils lui répétaient qu'/ÏN la feraient ardair si elle tombait entre leurs mains, et manquaient rarement de fuir k son aspect. Ces menaces de faire ardair la
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jeune guerrière, menaces qui ne furent que trop accomplies , révèlent tout ce qu'il y avait d'humiliation et de rage dans les troupes anglaises mises en déroute par une bergère. Les compagnons de ïalbot . de Glacidas et de Suflolck . iînirent par perdre la tête; leur imagination trou- })lée crut voir saint Michel et de blanches lésions d'ani^es dans les ran2:s des guerriers français ; les armes leur tombaient des mains à l'aspect de la Hambovante épée de l'archange : telle était lenr contenance au milieu des efforts d'une bravoure inutile , qu'on eût pu croire qu'ils se débattaient sous le pouvoir de Dieu.
Dans des pages précédentes, en étudiant le caractère de Jeanne et la situation où se trouvait alors le pays , nous avons expliqué suffisamment la mission que la fille de Jacques d'Arc croyait avoir reçue du ciel. Maintenant, si on nous demande comment une jeune villageoise , qui jusque-là n'avait été occupée que de fder , de coudre et de garder les brebis, a pu se montrer tout à coup sur un champ de bataille , diriger des manœuvres et des attaques de manière à étonner les chefs les plus habiles, nous ne saurons que répondre. Nous n'examinerons pas ici jusqu'à quel point on doit ajouter foi à diverses pré die-
lions de la Pucelle touchant le siège d'Orléans , dont l'accomplissement est consigné dans les récits contemporains ; nous consentons à séparer de l'histoire ce qui appartient trop évidemment à la région des miracles; nous prenons les événements tels qu'ils sont reconnus par tout le monde. 11 y avait sept mois que la ville d'Orléans était assiégée ; toutes les forces de la France n'avaient pu suffire pour repousser les Anglais; une jeune bergère arrive , se met à la tète d'une troupe bien inférieure en nombre aux troupes ennemies, et emporte dans trois jours les bastilles et les boulevards élevés par les assiégeants. Des chefs tels que Dunois , Xaintrailles et La Hire, obéissent à la jeune fille comme à un général qui aurait vieilli sur les champs de bataille, et ne peuvent expliquer que par un miracle la supériorité de Jeanne dans la tactique militaire. Le duc d'Alençon, qui n'avoit pu prendre part à ces combats, mais qui avait visité les débris des redoutes anglaises peu de temps après la levée du siège, dépose « qu'il croit qu'elles ont été » prises plutôt miraculeusement que par force « d'armes , principalement la bastille des Tour- » nelles , au bout du pont, et la bastille des Au- » gustins , dans lesquelles il eut bien osé se d<''-
» fendre, pendant six ou sept jours, contre toute )> puissance d'hommes d'armes, et lui semble » qu'il n'eut pas été pris. Et selon qu'il l'enten- » dit rapporter par les gens d'armes et capitaines » qui s'y trouvèrent, pres€[ue tout ce qui fut fait >) alors à Orléans ils l'atlribuoient à un miracle » de Dieu, et que ces choses n'avoient pas été y> faites par œuvre humaine , mais provenoient ') d'en haut. Et il l'entendit dire, entre autres, •» plusieurs fois, à messire Ambroise de Lore , » qui fut depuis prévôt de Paris (i). » Quant à nous, nous n'avons pas de meilleures explications à donner que celles des plus grands capitaines de cette époque.
La première partie de la mission de Jeanne était accomplie; le siège (rOrl(''ans était levé ; il restait encore à la Pucelle a mener le roi à Reims. Cette entreprise était au moins aussi difficile que la première ; le souvenir des merveilles d'Orléans ne pouvait suflne pour décider le roi et les chefs de l'armée à faire le voyage de Reims. c( JVoble Dauphin, disait Jeanne au prince, ne y> tenez plus tant el de si lonss conseils . 'mais » venez au plutôt à Rheims prendre votre digne
(1) Déposilion du (iuc d'Alenoon.
)) couronne. » Charles, ne pouvant résister à l'impatience et aux promesses de la Pucelle, lui répond qu'il prendra le chemin de Reims dès fju'on aura enlevé aux Anglais les places occupées par eux aux bords de la Loire. Aussitôt la Pucelle veut qu'on marche contre la ville de Jargeau; quelques chefs de guerre, qui s'obstinaient à raisonner d'après les règles de la prudence humaine , trouvent que le nombre de leurs troupes est trop petit pour oser attaquer une place comme Jargeau. « PSe craignez, dit » Jeanne, aucune multitude , et ne faites point » difficulté de donner assaut à ces Anglois ; car » Dieu conduit votre œuvre. Croyez que si je » n'étois pas sure que Dieu môme conduit ce » grand ouvrage , je préférerois garder les brebis » à m'exposer à tant de contradictions et de pé- » rils (i). » L'enthousiasme gagne tous les chefs, on se dirige sur la ville de Jargeau, et la place , quoique défendue par Suffolck et par les plus valeureux capitaines d'Angleterre , ne tarde pas à être emportée d'assaut. Le duc d'Alençon, qui marchait à côté de la Pucelle, paraissait hésiter à livrer une attaque générale comme l'avait ré-
(1) Déposilion du ducd'AIeiK.O'»'
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solu la jeune amazone : « Ah! fijeiitil duc, as-tu » peur? lui dit Jeaune ; ne sais-tu pas que j'ai » promis à ton épouse de te ramener sain et » sauf. » Jeanne d'Arc se trouvant, comme de coutume, au premier poste du danger, fut frappée à la tête d'une pierre énorme lancée par un guerrier anglais ; son casque la préserva ; toutefois elle avait reçu un trop rude coup pour ne pas en être étourdie ; elle tomba et resta comme prosternée au pied de la muraille. « xlmys, amys, »sus, sus! s'écria bientôt la Pucelle en se relevant » avec une ardeur nouvelle, avez bon courage ; » notre sire a condempné les Angloys ; à cette » heure ils sont tous nostres ! » Ces paroles furent le signal de la dernière ruine des défenseurs de Jargeau. La prise de cette ville fut suivie de la prise d'autres places des bords de la Loire, telles que Meun et Baugency ; puis vient cette bataille de Patay où se montre avec tant d'éclat le merveilleux génie de Jeanne d'Arc , cette bataille qui détruisit les restes de la formidable armée destinée par le comte de Salisbury à consommer l'invasion. Ce ne fut point sans difficulté que la Pucelle entraîna les troupes françaises dans les plaines de Patay; les guerriers français, eii'rayés par le souvenir de tant de défaites en bataille
rangée , n'osaient pas attaquer les Anglais en rase campagne ; pour vaincre leurs hésitations, il fallut l'irrésistible ascendant de la jeune héroïne: « Qu'on aille hardyment contre les Anglois, din soit-elle, sans faille ils seront vaincus; s'ils es- )) toient pendus aux nues, nous les aurons ; car » Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil » roy aura aujourd'huy la plus grant victoire » qu'il eut pieçà ; et m'a dit mon conseil qu'ils % sont tous nostres. >
Chose remarquable ! malgré tant de succès inespérés, tant de promesses accomplies , le roi et la plupart des chefs n'avaient pas une entière et ferme confiance dans la mission de Jeanne d'Arc : après chaque triomphe , Jeanne était la vierge inspirée ; mais on paraissait douter de son pouvoir . toutes les fois qu'elle conseillait de nouvelles entreprises. Comme les hésitations se renouvelaient chaque jour , il fallait que Jeanne répondît chaque jour par des prodi'^^es ; l'héroïne de Domremv se trouvait donc dans la nécessité d'opérer de continuels miracles. Après la bataille de Patay , Jeanne ne manqua pas de contradicteurs pour le voyage de Reims ; il est vrai qu'en la jugeant d'après les prévisions humaines , cette entreprise était fort
imprudente ; ca'r la pollle armée iratiçaise avait quatre-vingts lîeues de pays a traverser et devait rencoutrer plusieurs places fortes : ruais les projets de Jeanne n'étaient pas de ceux qu'on pût apprécier avec des jugeuiens ordinaires ; la mission de Jeanne une fois accréditée par d'incroyables victoires . il fallait laisser faire l'hérouie , et suivre aveuglément son étendard : c'était la seule et la meilleure politique du moment.
Grâce à la iermelé de Jeanne, l'armée française se met en roule pour Reims ; partie de Gien vers la fin de juin i4^9« ^H*^ arrive d'abord devant Auxerre, à qui on permet, nioven liant une fourniture de vivres . de garder provisoirement la neutralité , et qui , pour faire obéissance au roi, attend quel sera le sort de Troves, de Ghâlons et de lleims. I.a ville de Troyes. défendue par de bonnes murailles et des fossés profonds, refuse d'ouvrir ses portes. G'est à Troyes qu'avait été signé ce fameux traité qui excluait à jamais CliarlesYlI du trône, et cette place était celle dont le gouvernement du roi avait le plus à se plaindre. Les princes et les chefs de l'armée furent partagés en diverses opinions sur la conduite à tenir à l'ésard de la ville
^sodé Troyes : les uns voulaient passer outre et marcher droit sur Reims, les autres étaient d'avis de retourner à Gien ; ceux c[ui voulaient attaquer la place étaient en bien petit nombre. 11 se tint à ce sujet une assemblée où la Pucelle ne fut point appelée. Un vieillard nommé Jean-le-Masson, seigneur de Trêves , qui avait été autrefois chancelier , interrogé à son tour par le président de l'assemblée, dit : «Qu'on debvoit parler expres- » sèment à la Pucelle, par le conseil de laquelle » avoit été entreprins celluy véage ; et que , par
» adventure , elle y bailleroit les moyens
Quant le roy est parti et qu'il a entreprins ce » véage , il ne l'a pas faict pour la grant puis- » sance de gens d'armes qu'il eust , ne pour le » grant argent de quoi il fust garny pour payer » son ost , ne parce que ledit véage lui fust et » semblast estre bien possible ; mais a seulement r> entreprins ledit véage par l'admonstrement de » ladite Jehanne, laquelle lui disoit toujours » qu'il tirast en avant , pour aller à son couron- » nenient à Rheims , et qu'il y trouveroit bien » peu de résistance , car c'estoit plaisir et voulon- » té de Dieu. » Ce langage était celui du bon sens. A peine venait-on d'entendre ce vieillard, que Jeanne frappe à la porte de l'assemblée;
elle entre , elle parle , toutes les opinions lui obéissent , et le siège de la ville est décidé. Jeanne d'Arc, rayonnante d'inspiration et de bravoure , commande tous les préparatifs d'un assaut, et, le 9 juillet, les trompettes donnent le signal ; une grande terreur s'empare des assiégés à la vue de la Pucelle ; on sollicite à genoux la grâce d'une capitulation; Charles \ II traite avec les habitants. Une chronique dit que les Anglais et les Bourguignons , du haut de leurs murailles, furent si épouvantés de l'aspect de Jeanne , qu'ils crurent voir dans leur trouble tine nuée de papillons blancs voltiger autour de son étendard ; plus tard , au siège de Château- Thierry, on parlait aussi de papillons blancs trouvés dans l'étendard de Jeanne. D'après les croyances du temps , ces papillons signifiaient que la bannière de Jeanne était enchantée, et qu'une multitude de génies invincibles combattaient avec elle. Cette vision était de nature à jeter l'eflroi. Les habitans de Troyes, qui ne savaient de Jeanne que ce que les Anglais leur avaient dit, regardaient la jeune héroïne comme une sorcière ou une fée. La population de Châlons, précédée de son évoque , accourut au devant de Charles YII ; le bruit de ses prodiges
devaiivait la Pucelle. Jeanne se trouvait tout près de Domremy ; elle reçut la visite de quatre habitants de son village, dont Tun était son parrain, Jean Morel. Combien cette entrevue dut être touchante ! Quelle douce joie pour Jeanne! Il est probable que des larmes s'échappèrent des yeux de la jeune fdle , quand les images de son enfance obscure et les souvenirs de la chaumière vinrent se mêler ainsi tout à coup aux images de la guerre et de la victoire , aux préoccupations d'une entreprise qui allait décider du destin du royaume. Les bons villageois demandèrent à Jeanne si elle ne craignait point la mort dans les batailles: a Je ne crains que la trahison, » répondit-elle. Ky avait-il pas dans ces mots de Jeanne un triste pressentiment?
Enfin Charles "VII arrive sous les murs de Rheiuis ; les habitants n'osent p as tenter une résistance ; ils déposent aux pieds du roi les clés de leur cité ; Charles entra solennellement dans la ville « avec grand nombre de chevalerie et son » armée entièrement, là où estoit Jehanne Ja » Pucelle, qui fut moult regardée de tous. » La cérémonie du sacre fut fixée au lendemain 17 juillet, f oujours préoccupée des intérêts du royaume, la Pucelle dicte dans la matinée une lettre au
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duc de Bourgogne pour l'engager à faire la paix avec Charles VIL L'huilesaintecoulasnr le front du roi au milieu de la pompe la plus solennelle. Tous ceux qui avaient accompagné le monarque dans le belliqueux voyage de Rheims, assistaient au couronnement. Jeanne, qui voyait ainsi s'accomplir les promesses du ciel ; Jeanne , qui avait mené le roi à Rheims à travers tant de périls et tant de prodiges, était placée près de l'autel, tenant en main son étendard. Quel moment pour elle ! Si son âme eût été moins naïve et moins sainte , quel légitime orgueil elle eût pu montrer dans cette touchante fête ! Mais Jeanne l'héroïne gardait dans son triomphe l'humilité de Jeanne la bergère ; et ce n'est (|u'à son étendard qu'on reconnaissait la libératrice du royaume. Aussitôt que la dernière cérémonie du couronnement fut terminée , Jeanne d'Arc s'avança vers le roi, s'agenouilla devant lui et l'embrassa par les jambes p/orant à cauldes larmes. « Gentil » roy, lui dit-elle , ores (maintenant) est exécuté » le plaisir de Dieu , qui vouloit que levasse le » siège d'Orléans, et que vous amenasse en cette » cité de Rheims recepvoir votre Saint-Sacre, en » montrant que vous estes vray roy, et celluv » auquel le royaulme de France doibt apparte-
)) nir. » Jeanne conjura ensuite le roi de la laisser regagner son village de Domreniy , puisque sa mission était finie : « Moult faisoit grant pitié, » dit un vieil historien , à tous ceulx qui la re- » gardoient. » Le spectacle de la jeune bergère qui, après avoir sauvé le royaume, et dans le moment même de son triomphe, supplie le Roi de lui permettre de retourner au village auprès de sa mère, auprès de ses brebis, est peut-être le plus sublime spectacle que l'histoire ait pu jamais offrir. Jeanne avait été suivie dans cette expédition de Rheims par deux de ses frères, Pierre et Jean ; elle trouva dans cette ville son pèx'e Jacques dMrc et son oncle Durand Laxart; ce dut être une joie bien vive pour la jeune fille ; elle dut sentir un bonheur bien plus grand que tout ce que pouvaient lui donner les jouissances de la victoire. D'ailleurs la victoire n'avait jamais eu rien d'enivrantpour Jeanne; l'héroïne n'attribuait rien à elle-même , et ne se considérait que comme l'instrument du sire Dieu. Quelqu'un lui ayant dit qu'on ne lisait dans aucun livre rien de semblable à so?i fait : « Monseigneur (Dieu), » répondit-elle , a un livre dans lequel oncques )i aucun clerc ne lit, tant soit-il parfait en clé- » ricature. »
— 5o — Nous allons entrer dans une série d'événemens où l'intérêt le plus triste se mêle à notre admiration pour la Pucelle. Après le sacre de Reims, Jeanne veut se retirer , parce que sa mission est accomplie ; elle veut retourner aux champs, parce qu'elle n'a plus rien à faire à la guerre , et ses supplications ne sont pas écoutées : Charles YII ne veut point se séparer d'un tel appui. Jeanne obéit au roi. Elle se montrera de nouveau sur les champs de bataille ; ce sera toujours la même bravoure , le même dévouement , mais ce ne sera plus le même enthousiasme, la même confiance : il lui semble que Dieu ne la mène plus par la main. Comme son étendard opérera moins de prodiges , elle verra augmenter le nombre de ceux qui ne croient point en elle. Jeanne aura beau dire que son rôle est fini ; elle aura beau annoncer qu'elle ne répond plus des événemens , s'il y a des revers, c'est sur elle que tomberont les murmures. Disons aussi que Jeanne souffrira de la jalousie et de l'ingratitude des chefs; il s'en trouvera plusieurs qui ne lui pardonneront point sa gloire. Nous nous bornerons ici à l'indication des événemens. Après le sacre de Charles YII à Reims , diverses places voisines se soumettent au roi , telles que
— 56 ^ Yaîliy à quatre iieuos de Soissons, Laon, Neufrhâtel , ('rosp\ , (lompiègne j La Ferté-Milon , Château-Thierry , d'où sont datées les lettrespatentes qui exemptent les villages de Domremy i^l de Greux , de toutes tailles ^ aydes et subven-tloHs à cause de la Puce lie ; viennent ensuite la journée de Mont-Piloer, près de Senlis , où les l'Vançais et les Anglais ne purent engager entre eux que de vives escarmouches, et l'occupation de Saint-Denis, où Jeanne d'Arc reçut les hommages de la multitude. « Venoient les pauvres » gens volentiersà elle , pour ce qu'elle ne leur » faisoit point de desplaisir, mais les supportoit >) à son pouvoir. r> La Pucelle suspendit pieusement sç^ armes devant la chasse de l'apôtre protecteur du rovaume. Il était beau de voir la libératrice de la France faire ainsi hommage de sa bravoure au saint patron de nos rois. On place à l'époque du passage de Jeanne à Saint-Denis, un accident auquel les esprits superstitieux attachèrent ui\e signification importante. La vierge de Domremv . qui montra toujours la plus grande liorreiu' pour les femmes de mauvaise vie. frappant un jour du plat de son épée une de ces femmes qu'elle avait surprise au milieu des soldats, rompit son épée en deux: c'était la
ct^lèbre épée trouvée miraculeusement dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. On vît dans cet accident un fatal présage ; le roi luimême en fut bien desplaisant ; il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux fait de prendre ung bon baston et frapper dessus. C'est au siège de Paris que Jeanne d'Arc rencontra le premier échec ; Jamais elle ne déploya plus de courage ; mais ce n'est point le conseil de ses voix qui l'avait poussée là. Cruellement blessée sous les murs de la ville , Jeanne voulut rester au poste du péril ; elle « ne s'en voulut retourner ne, retraire en » aucune manière , pour prière et requeste que » luyfeissent plusieurs. Par diverses fois l'allèrent » quérir de soy en partir , et lui remontrèrent » qu'elle devoît laisser celle entreprise. » Il fallut que le duc d'Anjou l'at/ast quérir et la ramenast luv-même. Il y a dans cette obstination de Jeanne à vouloir mourir sous les murs de Paris, quelque chose qui révèle de l'amertume et du désespoir; la Pucelle avait à se plaindre des chefs et de l'armée , et de sinistres pensées remplissaient son ame. Les troupes françaises repassent la Loire; on arrive à Meung-sur-Yèvre ; c'est là que « pour rendre gloire à la haute et * divine sagesse de grâces nombreuses et écla-
» tantes dont il avoit plu à Dieu de le combler par » le célèbre ministère de sa chère et bien aimée. )» la Pucelle Jeanne d'Arc de Domremy, » Charles YII accorda des lettres de noblesse à la jeune o-uerrière et à toute sa famille ; par une exception qui n'est pas difficile à expliquer, la postérité féminine était comprise dans ces lettres. La prise de Saint-Pierre-le-Moutier,àquatre lieues du confluent de l'Allier et de la Loire, et la victoire sur le célèbre Frariquet d'Arras dans les environs de Lagny, peuvent être comptées au nombre des journées les plus glorieuses de Jeanne d'Arc. Que dirons-nous de la défense de Compiègne , où d'admirables faits d'armes ne purent sauver Jeanne de la captivité? Les deux saintes, ses amies, avaient annoncé à la jeune guerrière , sur les fossés de Melun, qu'elle tomberait entre les mains de l'ennemi avant la Saint-Jean , et la Pucelle avait répondu à ses voix qu'elle aimerait mieux mourir que d'être prise par les Anglais. On s'étonne qu'avec la certitude de sa captivité prochaine, Jeanne ait pu montrer encore tant d'élan, tant de valeur dans les derniers combats où elle a figuré ; on s'étonne que cette prédiction, dont l'accomplissement n'était point douteux pour la jeune fille , ne l'ait point jetée dans
lin profond découragement ; mais la force do caractère est un des miracles de son histoire. Au moment du grand péril de la Pucelle , sous les murs de Compiègne , on sonna les cloches de la ville pour appeler tous les guerriers de la garnison au secours de l'héroïne; inutile et dernier hommage à la libératrice de la France. Nous savons avec précision le lieu où Jeanne fut faite prisonnière ; c'est elle qui nous l'a appris : «Près » du boulevart fut prinse, et estoit la rivière entre 7) Compiègne et le lieu où elle fut prinse , et n'y » avoit seulement entre le lieu où elle fut prinse, » que la rivière , le boulevart et le fossé dudit » boulevart (i). » Une des bizarres et des tristes particularités de cette époque , c'est qu'à la nouvelle de la prise de la Pucelle, de la jeune guerrière qui avait sauvé la France, des feux de joie furent allumés dans la capitale du royaume et un Te Deum fut chanté à Notre-Dame ; Paris tenait encore pour les Anglais et les Bourguignons : exemple frappant qui révèle tout ce qu'il y a de misérable dans les partis, qui montre combien il y a loin de l'esprit de faction au véritable patriotisme.
(1) laterrogatoire du 10 mars 1430=
-~ 60 — - En parlant des derniers événements de la vie militaire de Jeanne d'Arc , nous avons eu occasion d'observer que les exploits de la jeune fille lui avaient attiré la jalousie et même la haine de plusieurs de ses compagnons de guerre. Abandonnée sous les murs de Compiègne, et obligée de lutter avec un grand nombre d'assaillants , elle était parvenue, à force de bravoure, à gagner le pied du boulevard du pont , et les renseignements les plus probables nous disent que la Pucelle trouva la barrière fermée. Les habitants de Compiègne , qui ne connaissaient pas les mauvaises passions et ne songeaient qu'au salut de la libératrice du royaume, sonnèrent les cloches; mais les chefs restèrent sourds au tocsin d'alarme, personne ne se présenta pour défendre Jeanne. On a accusé Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne , d'avoir fait fermer la barrière. Ce que l'histoire nous apprend du caractère et des mœurs de Guillaume de Flavy, ne fait que donner du poids à cette odieuse accusation (i) : c'était un homme d'un cœur peu élevé ; il pouvait craindre que Jeanne ne lui ravît la gloire et la défense de Compiègne ; c'était un
(1) Voyez les Mémoires de Duclerq.
homme de mauvaise vie, et Jeanne , €|Ui sd montra toujours si sévère en matière de mœurs , avait peut-être reproché parfois sa conduite à Guillaume de Flavy ; ce double motif avait bien pu faire naître dans son ame une idée de vengeance. Guillaume de Flavy périt tragiquement î son barbier lui coupa la gorge par l'ordre de sa femme, et celle-ci l'acheva en l'étoulfant; un des griefs que cette dame reprochait à son mari, était la captivité de la Pucelle. Cette prise de la jeune héroïne, qui causa plus de joie aux Anglais que les victoires de Crécy et d'Azincourt, peut donc être imputée avec quelque vérité à une trahison des chefs français : c'est là une honteuse page que nous voudrions effacer de l'histoire de celte époque. Tombée entre les mains de Lionel, bâtard de \' en dôme , la Pucelle fut confiée à la garde de Jean de Luxembourg, qui commandait le siège.
CHAPITHE V,
Les prisons de la Pucellc.
Jeanne l'ut d'abord conduite avec une nombreuse escorte , au château de BeauUeii : ses voix lui disaient que sa captivité ne serait que passagère , et qu'elle retournerait à Compiègne'; aussi ne s'occupait-elle que des moyens de s'évader ; étant un jour parvenue à passer entre deux poutres placées dans une cloison , elle sortit de la chambre où elle était enfermée , et se
disposait à sortir du château, lorsque le concierge l'aperçut et jeta un cri d'alarme ; ramenée par ses gardes, elle rentra dans sa prison, en disant qu'il ne piaismt pas à Dieu qa elle écliappcU pour cette fois.
Après cette tentative, Jeanne d'Arc iut conduite au château de Beaurevoir, à quatre lieues de Cambrai. Ce château était habité par l'épouse et la sœur de Jean de Luxembours. Quand on n'avait point vu Jeanne d'Arc , on pouvait avoir des préventions contre elle, surtout lorsqu'on vivait parmi les Bourguignons et les Anglais; mais, pour ceux qui la voyaient , ces préventions ne manquaient pas de faire place à des sentiments afl'ectueux. Enfermée dans un donjon, elle y reçut toutes les consolations que pouvaient lui donner les dames du château ; toutefois ces dames , si pleines de charité , ne pouvaient voir sans une espèce de scrupule la jeune captive avec les vêtements d'un autre sexe ; elles lui oftrirent plusieurs fois des habits de femme , et la pressèrent de s'en revêtir. Jeanne, persuadée que le vêtement cju'elle portait tenait à la mission toute guerrière que Dieu lui avait donnée, refusa de se rendre à leurs instances, et rien ne fut plus douloureux pour elle que ce refus, car
.^ 64 "^ elle disait dans la suite , que si elle avait eu k reprendre l'habit de femme , die teust plu'^ iost fait à (a requête de ces deux danieé ^ que d'autres dames qui fussent en France^ excepté sa ropie.
Cependant les Anglais , auxquels Jeanne avait l'ait tant de mal, n'étaient point rassurés par sa captivité; ils pouvaient craindre à tout moment (|U*elle ne fut échangée, ou qu'on ne la délivrai en payant sa rançon ; il importait à la politique anglaise de perdre Jeanne dans l'opinion des peuples et de la faire juger et condamner comme un instrument des mauvais [esprits, ou comme une ennemie de l'Eglise. Le roi d'Angleterre et soji conseil avaient ejivoyé plusieurs fois vers le duc de Bourgogne et vers Jean de Luxembourg ; fous ces messages demandaient queluprisojDiière fut livrée aux Anglais , à quoi i celui Luxembourg ne VQuloit entendre j, et ne la voulait bailler à nulle fin, dont ledit roi d' Angleterre estoit bien mal content. Dans le môme temps , un frère Martin , maître en théologie et vicaire-général de l'inquisition au royaume de France, écrivit au duc de Bourgogne et au comte de Luxembourg , pour les inviter à remettre en son pouvoir la jeune captive; il demandait au nom de la foi catholique
qu'on amenât par devers lui ladite Jeanne* ëOilp^ connée vélwmentement de plusieurs crimes sentant r hérésie. On engagea sans doute aussi l'Université de Paris à se mettre en avant dans cette aiFaire 5 et celle-ci se laissa facilement aller à des démar* ches qui s'accordaient d'ailleurs avec les passions dont elle était dominée ; elle écrivit au duc de Bourgogne, et lui demanda, au nom de Téglisei que Jeanne fût traduite devant un tribunal ec* clésiastique , comme suspecte de magie et dd sortilège. Le duc de Bourgogne qui avait VU la Pucelle , quand elle fut prise ^ et qui sans doute avait été touché de son infortune , ne ré-* pondit point à la lettre de l'Université,
Les Bourguignons n'avaient point pour Jeanne d'xYrc la même aversion que les Anglais. Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme se montraient peu disposés à livrer Jeanne à des ennemis qui annonçaient trop ouvertement l'intention de la persécuter. Une seule chose aura.it pu étouflér dans leur cœur la voix de l'humanité et les sentiments de la chevalerie : ils espéraient tirer dé îéUr prisonnière une grosse rançon ; et, dans les lettres de l'inquisiteur comme dans celles de l'Université de Paris, on ne parlait que des dangers de la foi , que des dangers du
royaume ; on n'y disait pas un mot du prix qu'on pouvait mettre à la rançon de Jeanne.
Les ennemis de la Pucelle jugèrent donc à propos d'employer de nouveaux moyens, et de mettre en avant d'autres raisons que celles qu'on avait fait valoir jusque-là. Ce fut alors qu'on s'adressa à l'évêque de Beauvais. La Pucelle, disait-on, avait été prise dans son diocèse; on lui représenta qu'il était de son devoir de la poursuivre , et de s'associer pour cela avec le vicaire de l'Inquisition. L'évêque de Beauvais ne fut point, comme on l'a dit, celui cjui com-* mença cette afl'aire odieuse , et c'est bien assez pour lui de la honte qui s'est attachée à son nom pour la conduite qu'il tint plus tard dans le procès de Jeanne : « Le roi d'Angleterre (nous » copions ici le manuscrit d'Orléans) fut conseillé » de mander l'évêque de Beauvais, auquel il fit » remonstrer que ladite Pucelle usoit d'art ma- » gique ^et diabolique , et qu'elle estoit héré- » tique ; qu'elle avoit été prise dans son diocèse, » et qu'elle y estoit prisonnière ; que c'estoit à » lui à en prendre connoissance et en faire jus- » tice, et qu'il devoit sommer ledit duc de Bour- » gogne et ledit Luxembourg de lui rendre la- » dite Pucelle, pour faire son procès. « Onajou-
tait à ces représentations qu'il serait paye telle somme raisonnable qall serait trouvé quon devrolt payer pour sa rançon : après plusieurs remontrances , ledit évêque consentit à ce que les Anglais voulaient, si on trouvait qu'il le cleust et peust faire ^ et promit de prendre conseil de messieurs de l'Université de Paris.
L'Université ne fit attendre ni ses avis ni ses démarches ; elle s'adressa une seconde fois au duc de Bourgogne , et lui représenta que la foi catholique, la France, toute lachrélienté serait en Irès-grand péril, si la Pucelle sortait de sa captivité sans convenable réparation; la gloire de Dieu et le salut du royaume exigeaient que Jeanne d'Arc fût livrée au pouvoir ecclésiastique, et remise à l'évêque de Beauvais, son juge naturel. L'Université, écrivant en même temps à Jean de Luxemhourg, lui parlait des maux que la Pucelle avait faits à la religion , au royaume très chrétien; des méfaits innumé râbles de Jeanne, de Yoffense par icelle femme perpétrée envers notre doux Créateur et sa foi. Ne serait-ce pas , ajoutait-elle , un intolérable outrage fait à la majesté divine, s'il arrivait que cette femme fût délivrée? Peu de temps après que ces lettres eurent été écrites, l'évêque de Beauvais fit présenter par
ll<*s liotUli'eé apostoliques uiié ri'i/uiskiok àû duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Dans cette réquisition , Pierre Cauchon, évêque de Béarnais, a bien soin de dire que la Pucelle ne doit pas être considérée comme prisonnière de guerre; néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l'ont prise,, le roi d'Angleterre leur baille libéralement jusqu' à la somme de dix mille francs; et pour le Bastard deYendosme , le prenneilr de ladite Pucelle, une rente de deux à trois cents livres, L'évêque rappelle dans sa lettre les lois d'après lesquelles le monarque anglais , chef ée la guerre qu'on faisait alors , pouvait racheter un prisonnier , fût-il le dauphin ou le roij et "arder ce prisonnier à sa disposition , en payaîitj une fois pôur toutes^ une somme de dix mille francs au prenne w\
Toutes ces démarches , toutes ces lettres de l'Université de Paris, de lerêque de Béarnais, ébranlèrent à la fm Jean de Luxembourg; en vain son épouse et sa sœur se jetèrent à ses pieds pour qu'il ne livrât point Jeanne à ses juges , ou plutôt à ses persécuteurs et à ses bourreaux, il lui était difficile de résister à tant de puissances réunies ; il devait craindre d'ailleurs que la Pucelle ne lui échappât par quelque moyen im-
prévu , et que le prix de sa rançon né fût perdu pour lui. La somme qu'on lui oflrait était considérable pour le temps. Le gouvernement anglais , pour se la procurer, mit une taxe sur la Normandie et sur toutes les villes qui lui restaient soumises ; l'ordonnance royale portait que cette taxe était établie pour la rançon de la Pucellcj qu'on disoit être sorcière. Les dix mille francs qu'on devait payer à Jean de Luxembourg ne purent être comptés que plusieurs mois après la négociation commencée, ce qui fit que la Pucelle, prise au commencement de mai , était encore prisonnière des Bourguignons au mois d'octobre.
Pendant toutes les négociations , la Pucelle était restée au château de Beaurevoir; quoiqu'elle eût beaucoup à craindre et à souflrir pour elle-même, elle ne cessait de penser à la 'pauvre ville de Compiègne, aux bonnes gens de Compiègne qu'elle avait laissés en proie aux malheurs d'un siège , et qu'elle ne pouvait plus secourir. Les nouvelles qui venaient de la ville assiégée étaient reçues diversement au château de Beaurevoir; tandis que Jeanne s'alïligeait du malheur des habitants , les deux dames du lieu s'inquiétaient pour Jeap de Luxembounr, qui
commandait le siège : celte opposition , cette différence de sentiments et de tendres sollicitudes , n'empêchait pas que tous les égards dus à l'héroïsme malheureux ne fussent prodigués à Jeanne. Les soins les plus affectueux ne purent loutefois la consoler quand elle eut appris qu'on allait la livrer aux Anglais, et son désespoir lui inspira la résolution de s'évader, au péril même de sa vie. Elle se précipita du donjon où elle était enfermée ; en vain sainte Catherine lui disait (c'est laPucelle elle-même qui parle) qu'elle ne devait point .sY/Z/Z/r^ elle répondit à sainte ('atlierine qu'elle voulait aller au secours de ceux de Compiègne, et qu'elle aimait mieux mourir que d'être livrée aux Anglais ;elle millit après avoir recommandé son ame à Dieu et à Nôtre-Dame. Jeanne se hlessa grièvement dans sa chute, et ses gardes, qui accoururent, la crurent morte. On lui donna tous les secours nécessaires, et quand elle eut repris ses sens, elle entendit la voix de sainte Calherine qui lui disait quelle prît couras^e et (/a elle garirolt. Elle resta trois jours sans manger, se confessa de son imprudence, qui était un vrai péché, et eria merci à Dieu qui lui pardonna.
Quand Jeanne fut tout-à-fait rélahlie. on la
conduisit à Arras où elle devait être livrée aux Anglais; elle fut ensuite transférée au château de Crotoi , forteresse bâtie à l'embouchure de la Somme. On était alors au mois de novembre : Compiègne venait d'être délivrée, et cette bonne nouvelle fut sans doute la dernière consolation de Jeanne, si toutefois elle put lui parvenir.
Pendant ce temps , les ennemis de la Pucelle ne restaient pas un moment en repos. Dès le commencement de novembre, l'Lniversité de Paris écrivait à l'évêque de Beauvais pour se plaindre de ce que Jeanne n'était pas encore en jugement ; elle reproche au prélat ses hésitations, sa lenteur, et l'invite à venir instruire le procès à Paris, où il y avait tant de sages et de savants •pour l'examiner et le juger. Vers la même époque, une autre lettre de l'Université est adressée au roi d'Angleterre pour le solliciter de remettre la captive à la justice de l'Église. Que dire de ces instances auprès d'un prince qui avait tant d'intérêt à faire ce qu'on lui demandait, et qui sans doute avait tout préparé , tout arrangé d'avance, même les prières qu'on lui adressait?
Pendant que les ennemis de Jeanne se disputaient ainsi sa vie et sa liberté, que faisait Charles yil. dont elle avait sauvé le royaume! Noivs
ne voyons pas qu'il ait envoyé une seule ambassade au duc de Bourgogne ni à Jean de Luxembourg ; qu'il ait oft'ert de payer la rançon de la Pucelle ni de l'échanger contre les prisonniers de guerre qu'avaient mis en grand nombre entre ses mains les victoid^es de la jeune héroïne. Quelques écrivains ont essayé de nous prouver que la position de Charles ne lui permettait point d*agir et qu'il n'avait aucun moyen de délivrer Jeanne ; nous conviendrons que la délivrance de la jeune captive n'était pas chose facile ; mais au moins fallait-il en avoir la pensée, ou en manifester l'intention. L'impossibilité même du succès ne justifie pias tout-à-fait l'inaction en cette circonstance. Charles YII devait tout tenter pour sauver la Pucelle qui l'avait lui-même sauvé ; et lors même que, pour remplir un si noble devoir, ce prince eût échoué dans quelque tentative imprudente, nous pensons que sa gloire de roi n'en aurait point souffert. Si les malheurs de Jeanne lui avaient au moins arraché quelques paroles de compassion ; s'il avait exprimé quelques sentiments chevaleresques sur le sort de la jeune héroïne, il est probable que ses contemporains l'auraient su et nous l'auraient appris ; les histoif'leris dn temps se taisent, et leur silence est af-^
^ 73 -fligeant pour ceux qui s'intéressent encore aux royales renommées des anciens temps. Les mêmes historiens ne disent pas non plus que dans les cités et les provinces que Jeanne d'Arc avait délivrées du joug des Anglais ; que dans les armées qu'elle conduisit à la victoire ; que parmi les bonnes gens d'Orléans , de Reims , de Compiègne, personne ait bravé -le moindre péril et se soit levé pour voler à son secours. Ces grandes ingratitudes des rois et des peuples ne se renouvellent, il est vrai, que trop souvent dans l'histoire. Parmi toutes les cités du royaume de France, il n'y en eut qu'une seule qui montra sa compassion et sa douleur, en apprenant que Jeanne d'Arc était tombée au pouvoir de ses ennemis; l'histoire se plaît à nommer en cette occasion la ville de Tours ; dès qu'on y apprit la captivité de la Pucelle , le clergé et le peuple firent des processions et adressèrent à Dieu des prières pour que sa miséricorde n'abandonnât pas dans le péril celle qui venait de sauver le royaume des lis. Si de pareilles démonstrations avaient été faites dans plusieurs autres villes, il est permis de croire que les Anglais auraient hé* site à faire mourir leur prisonnière?