‹ Notice sur Jeanne d'ArcChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE Vf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf

Procès de la Pucelles

Jeanne d'Are fut transférée du ehâteau de ('rotoi à Rouen vers la fin de novembre ; à celte époque les armées de Charles remportaient chaque jour de nouveaux avantages sur les Anglais. L'héroïne dans les fers jetait encore l'épouvante jusques au-delà des mers; il nous est i'est(' une ordonnance royale du 1 2 décembre i/f^o, portant des peines contre les soldats an-

— 75 ~ glais qui désertaient ou différaient de rejoindre leurs drapeaux, à cause de la crainte que leur inspirait la Puceîle. « Parce que ladite Jeanne, dit un contemporain, faisoit des choses merveilleuses à la guerre, les Anglois, dont la super Hition a voit passe en proverbe j, estimoient qu'il y avoit en elle quelque chose de magique , et pour cette raison ils désiroient sa mort. »

Lorsque la Pucelle arriva à Rouen , elle fut enfermée dans la grosse tour du château; les contemporains parlaient d'une cage de fer qu'on avait commandée pour elle , tant on redoutait qu'elle n'échappât à ses gardiens par quelque sortilège. Elle avait le jour et la nuit les fers aux pieds ; dans son lit elle était attachée à un poteau de bois par une chaîne de fer ; des gardes veillaient sans cesse à ses côtés ; elle n'avait autour d'elle que des ennemis. Que de profondes douleurs restèrent alors cachées à tous les regards ! que d'exemples d'une héroïque résignation furent alors dérobés à l'histoire! Ici les détails manquent à notre tableau; nous savons toutefois que, dans le fond de sa prison, Jeanne conservait la même audace , la même fierté que sur les champs de bâtai! ie. Jean de Luxembourg, comte de Lignv, étant venu à

Rouen avant que le procès fût commencé, voulut voir la Pucelle , qui avait été sa prisonnière ; il lui dit qu'il venait pour la mettre à rançon* a Vous vous riez de moi , lui répondit-elle ; je » sais bien que ces Anglols me feront mourir; ils » espèrent qu'après ma mort ils gagneront le » royaume de France ; mais fussent-ils cent mille » godams de plus qu'ils ne sont de présent , ils » ne garderont pas ce royaume. » Jeanne s'exprimait de la sorte en présence de plusieurs seigneurs anglais qui avaient accompagné Jean de Luxembourg. L'un d'eux tira sa dague pour la frapper, et fut retenu par le comte de Warvick. Le procès ne tarda pas à commencer, et Jeanne fut livrée à l'évêque de Beauvais pour être jugée selon Dieu et raison, 11 est à remarquer ici que le monarque anglais, en livrant sa prisonnière au tribunal qu'il avait institué, se réservîi't de la reprendre, si elle n'était pas atteinte et con" damnée. Ainsi il ne faisait, comme on l'a dit, que la pretter à la justice , et si la justice venait à l'absoudre, la pauvre Jeanne restait entre lesmains de ses geôliers et de ses plus mortels ennemis.

Pierre Cauchon , évèque de Beauvais, qui présidait à ce procès, avait été chassé de son diocèse, et s'était réfugié chez les Anglais,, dont

il avait embrasse la cause ; on l'a représente comme un homme que la vengeance animait contre Jeanne d'Arc, et qui avait juré sa perte ; nous ne partageons point cette opinion, quoiqu'elle soit généralement reçue» Nous ne croyouîj point que ce prélat fût l'ennemi personnel de Jeanne, bien que celle-ci le lui ait reproché plu* sieurs fois dans ses interrogatoires. Pierre Cauchou haïssait Charles YII, qui l'avait dépouillé de son évêché, et c'est tout ce qu'il fallait aux Anglais, car c'est à Charles surtout qu'ils en voulaient en poursuivant la Pucelle. Du reste > il nous est prouvé que dans les temps de trouble et de guerre civile, la cupidité et l'ambition immolent encore plus de victimes, et font souvent commettre plus de barbaries que la haine et les passions violentes. Le siège archiépiscopal de Rouen se trouvait vacant, et cette dignité avait été montrée à l'évêque de Béarnais comme la récompense future de son zèle ; voilà pourquoi il accepta la mission de poursuivre et de juger la Pucelle ; voilà ce qui nous explique toute sa conduite au procès.

L'évêque de Beauvais chercha partout des auxiliaires pour la mission qui lui était donnée^ il s'adressa d'abord au vicaire de l'Inquisition ^

nomm(^^ Jean Le Maître ; celui-ci hésita, fit des objections, demanda des délais; pour l'amener à ce qu'on voulait de lui, on lui fit peur des Anglais : et si nous en croyons des f/uittances que le temps a respectées, on n'épargna point les livres tournois ni les saints (rcn\ Le prélat appela tous les docteurs qu'il jugea propres à seconder ses desseins. Il lui fallait des hommes dévoués au parti anglais, et, sur son invitation, l'Université de Paris lui envoya six de ses membres. Deux docteurs en médecine, étrangers à la cité de ilouen, furent invités à s'asseoir parmi lés juges de la Pucelle ; tous deux refusèrent d'abord, alléguant pour prétexte leur ignorance des lois; on leur répondit que s'ils persistaient dans leur refus , ils auraient à se repentir d'être venus à Rouen; ils acceptèrent. On a remarqué que parmi les hommes appelés au procès de Jeanne , il n'y avait qu'un seul Anglais ; on peut reconnaître ici la politique du duc de Bedfort, qui voulait que la condamnation de la Pucelle fût l'ouvrage des Français , et que les Anglais ^ qui au fond dirigeaient tout, n'eussent point la honte de ce qui se faisait.

Le tribunal se trouva enfin composé de plus de soixante assesseurs qui n'avaient que voix

dolibérativn ; l evèque de Béarnais et ic vicaire de l'IiKjuisilioii pouvaient seuls prononcer le jugement. On nomma un promoteur, Jean Destivet, chargé de l'accusation , et six examinateurs du procès ; trois notaires apostoliques devaient rédiger les interrogatoires. Le gouvernement anglais pourvut à tous les frais du procès, qui devaient être considérables : chacun des assesseurs recevait pour honoraires vingt sous tournois pour chaque vacation, sans compter les présents qu'on faisait à beaucoup d'entre eux. Tout cela était connu du public, et lorsque les Anglais n'étaient pas contents de la marche du procès , ils ne manquaient pas de dire que les maîtres et les clercs ne gagnaient pas leur argent. Voilà le tribunal institué ; mais l'embarras était de savoir comment et avec quoi on allait commencer et poursuivre le procès ; on n'avait aucune pièce . aucune instruction préliminaire ; aucun témoin n'avait été assigné et ne devait être entendu ; on avait fait prendre , il est vrai , des informations dans îe pays de Jeanne; mais ces informations avaient été jugées si favorables à l'accusée , qu'on ne voulut pas les produire. Les juges établis pour juger la Pucelle n'avaient à consulter d'autre témoignage que les bruits

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de la renommée , qui , d'un coté , la represetttalent comme une sorcière et une magicienne , de l'autre comme une vierge inspirée de Dieu. Il n'y avait guère de positif dans tous les bruits populaires que les exploits merveilleux de la jeune héroïne ; mais la levée du siège d'Orléans et le sacre de Reims étaient des faits que la politique anglaise se souciait peu de rappeler, et dont il était difficile de faire un crime. Pour condamner Jeanne d'Arc , il fallait donc qu'elle s'accusât elle-même , il fallait qu'on l'interrogeât et qu'on cherchât des sujets de condamnation dans ses discours et dans ses plus secrètes peneéeSi C'est ce qu'on fit , et pour cela on employa les moyens les plus honteux; on tendit toutes sortes de pièges à son ignorance et à sa simplicité ; on pratiqua des ouvertures dans les murs de sa prison pour écouter ses paroles ; quelques-uns de ses juges, sous le déguisement de la pitié , entreprirent de gagner sa confiance et de lire dans les replis de son cœur. Un d'entre eux, l'histoire frémit de le raconter, alla jusqn'h confesser Jeanne plusieurs fois^ et cet espionnage sacrilège dura tout le temps du procès. On suivit dans le procès de Jeanne tantôt les formes de l'Inquisition , tantôt les formes de h

procédai e urJiiiaiiO ; qiiUiid les règle» couiiliëâ ne suffisaient pas pour ce qu'on voulait frùre * on en suivait d'autres, ou plutôt on n'ensuivait au* cune; le procès devait finir par une condamnation, et voilà tout ce qu'on demandait. 11 ne s'agissait au fond, pour les juges de Jeanne d'Arc, ni de venger la religion outragée , ni de détruire une dangereuse hérésie , mais simplement , comme le dit l'histoire contemporaine , d'm/izmer le roi de Fratwe j et de flétrir, en lui arrachant la vie, une jeune héroïne qui avait relevé le trône de saint Louis et de Charles Y. Jeanne avait demandé des juges, pris moitié dans le parti français, moitié dans le parti anglais ; on ne daigna pas même répondre à sa demande. Il faudrait peut-être, pour apprécier la marche et l'issue de ce procès , connaître à fond les factions qui se partageaient alors le royaume ; il faudrait peut-être étudier à fond l'état des esprits à cette époque , et se reporter par la pensée au commencement du quinzième siècle. On doit croire toutefois que les passions sont à peu près les mêmes dans tous les temps ; et toutes les époques de l'histoire , au moins pour ce qu'elles ont de passionné , ne s'expliquent que trop les unes par les autres. Des procès où il faut absolu-

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ment des victimes n'ont pas manqué à notre génération , et nous avons pu voir ce que devient la justice humaine , lorsqu'elle se mêle aux violences des partis, et que la haine, la vengeance ou quelque passion fanatique font parler les lois. Des témoins , au procès de révision , déposèi'ent que les maîtres qui avaient comparu au procès de Jeanne , l'avaient fait plus par amour et crainte des Anglais que pour le bon zèle de jtis^ tice et de fol catholique ^ et que dans cette affaire on procéda surtout par lialsneet contempt de la querelle du roi de France ; beaucoup de gens étaient persuadés alors que si hPucelle eût été des parties d' Angleterre , on ne ieust pas ainsi traitée ^ 7ii fait contre elle un tel procès. Dès les premiers interrogatoires de Jeanne d'Arc , il commença à s'établir une opinion qui condamnait les formes suivies dans la procédure. Parmi les juges et les assesseurs, il n'y avait que les ennemis de l'accusée à qui il fût permis de parler ; tous les autres étaient condamnés au silence. On lui faisait quelquefois des questions subtiles qui auraient embarrassé les plus grands docteurs , et la jeune fille , qui à grand'peine savait Pater noster et Ave Maria ^ devait répondre sur le champ ; il n'était permis à personne de la redresser quand

eJle se trompait, de lui expliquer ce qu'elle ue comprenait pas, et de Y avertir , comme disait le comte de Warvick, à son profit. Souvent les questions partaient de tous les poinls de l'assemblée ; plusieurs docteurs l'interrogeaient à la fois , et Jeanne était souvent obligée de leur dire : Beaux seig?ieurSj faites l'un après l'autre. Nicolas de Houpeville, un des assesseurs , eut le courage de dire , en présence des Juges , qu'on procédait mal en faisant juger Jeanne par des hommes du parti contraire. Cette lilie, ajoutaitil, a déjà été examinée à Poitiers, par le clergé de Charles , ayant à sa tetc l'archevêque de Reims, le métropolitain de l'évèque de Beau- ■vais. [^Pierre Lohier, célèbre docteur , qui se trouvait alors à Ptouen , fut consulté sur hi marche du procès , et voici quelle fut sa réponse : « Ce procès ne valoit rien pour plusieurs T> causes : d'abord , parce qu'il n'y avoit point de » forme de procès ordinaire , ensuite parce qu'il » étoit traité en lieu clos et fermé , eniin parce » qu'on traitoit en icelle matière l'honneur du » roi de France , duquel Jeanne tenoit le parti , » sans l'appeler ni aucun qui fust de par luv. » Le même docteur ajoutait que ni libelle j, ni article navoienl point été baillés^ et qu aucun conseil

i^ Slï -^ H'uvok éié donné à icrlle fenukC , tjUi edoit Une personne simple^ pour i\'poiidre à tant de docteurs sur de grandes matières ; pour toutes ces raisons, il lui sembloit que le procès nestoit point valable.

Les procès-verbaux des interrogatoires ont été conservés, la plupart traduits en latin, quelques-uns dans le langage du temps; ces documents sont précieux pour l'histoire du procès, mais on ne doit pas s'attendre à y retrouver la véritable physionomie de ce terrible drame judiciaire qui dura plus de trois mois , et cjui finit par un véritable assassinat. Quels tableaux auraient été transmis à la postéiité, si les séances où Jeanne fut interrogée, où elle fut condamnée, avaient eu des rédacteurs comme nos sténographes! Les procès-verbaux des interrogatoires de la Pucelle sont très difficiles à lire, et voilà pourquoi le procès de Jeanne est si peu connu , même parmi les gens éclairés. Rien n'est plus vague que plusieurs de ces interrogatoires; le plus souvent , mille objets divers s'y trouvent mêlés ensemble, et ne présentent que des idées sans suite, quelquefois même des disparates ; les comptes-rendus sont à peins des esquisses , des iibrégés fait$ à Id hâte; l'intelligence la plus

exercée, il est vrai, n'aurait pu toujours suffire à rendre exactement les questions subtiles des docteurs, questions dont on ne voyait pas d'abord l'objet, et dans lesquelles chaque interrogateur laissait à dessein quelque obscurité ; la difficulté même de comprendre les questions^ faisait que les réponses de Jeanne ne pouvaient pas être toujours bien saisies ; outre qu'on passait sous silence beaucoup de choses qu'elle avait dites, on lui prêtait quelquefois ce qu'elle n'avait pas dit. Elle s'en plaignit im jour au notaire Bois-Guillaume, et lui dit en riant, que s'il continuait à se tromper de la sorte , elle lui tireroit les oreilles. Au reste , on craignait bien moins de déplaire à la pauvre Jeanne que de déplaire à l'évêque de Beauvais et aux Anglais, et c'est à cette dernière crainte qu'il faut attribuer les fréquentes lacunes qu'on a remarquées dans les procès-verbaux. Dieu toutefois ne permit point que tant d'infidélités et d'injustices restassent toujours ignorées; le procès de révision , qui eut lieu vingt-cinq ans après , fut , pour tous ceux qui avaient figuré au premier procès, comme une espèce de jugement dernier où tout le monde parut avec ses fautes , où la conduite de chacun fut mise au grand jour, où

îous les mystères d'iniquité furent révélés à l'histoire, où rien de ee qui avait été tramé dans l'ombre ne resta caché.

Nous allons entrer dans les détails du procès.

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