CHAPITRE VII
Séancei du 21 février, du 22, du 24 et du 27 février.
Jeanne d'Arc comparut pour la première fois devant ses juges, le 21 février i/^oo. Le tribunal qui devait la juger s'assembla d'abord dans la chapelle du château de Saint-Ouen; la Pucelle fut amenée par un huissier ou appariteur. On la fit asseoir sur un banc auprès d'une table. Des bancs, qu'on appelait le Consistoire j> étaient réservés à ceux qui dirigeaient le procès ; devant le
• ^ 88 ^ sit'oe élevé de Tévêqne de Béarnais, on reinarcjualt les Irois notaires ou scribes en la cause; beaucoup d'assesseurs et de conseils se trouvaient confusément assis dans l'enceinte de la salle. On doit croire que des personnes étrangères au procès Turent admises dans cette séance , et qu'il s'y trouva surtout un grand nombre d'Anglais. L'évêque de Béarnais, lorsque la séance fut ouverte , somma la Pucelle de jurer sur l'Evangile qu'elle répondrait avec vérité sur toutes les questions qui lui seraient faites ; l'accusée refusa d'abord de faire le serment qu'on lui demandait , et déclara qu'elle ne répondrait point sur les révélations faites au roi Charles. Je n'en parlerai pas , ajouta-t-elle , quand on decroit me couper la tète. Dans les séances qui suivirent, on revint sur le serment, et Jeanne ne voulut jamais faire qu'un serment conditionnel , car il y avait des choses qu'elle avait juré de ne pas dire , et elle ne voulait pas se rendre parjure. L'évêque de Beauvais lui demanda son nom ( i ) .
(l) Nous ne donnons ici qu'un abrégé des interrogatoires; nous avons eu soin d'y conserver tout ce qu'il y a d'important dans les questions et les réponses , et tout ce qui peut faire connaître l'esprit et la physionomie du procès de la Pucelle, Nous nous sommes efTorcés surtout de rendre fu -
6 Dans mon pays on m'appeloil Jeannette ; depuis que je suis venue en France , on m'appelle Jeanne; de mo7i surnom je ne sais rien. — On lui demanda pourquoi elle avoit été surnommée la Pucelle^ et si elle étoit telle qu'on le disoit. — Je puis dire que telle je suis , et si on ne me croit pas, qu'on me fasse visiter par des femmes de bonnes mœurs. »
Des témoins ont dit que la duchesse de Bedforl ayant été informée de cette demande de Jeanne , ordonna en effet qu'elle fût examinée par des matrones ; on ajoutait que le duc de Bedfort, bravant toutes les lois de la décence et de l'honnêteté, avait pénétré secrètement dans la prison de Jeanne, et, sans être vu , avait assisté à l'examen des femmes ; le jugement des matrones ne fut point mentionné au procès , parce qu'il était favorable à la Pucelle dont on voulait flétrir la réputation. Il faut savoir que, dans les opinions du temps, la qualité de vierge repoussait toute idée d'un commerce avec les mauvais esprits.
Jeanne fut ensuite interrogée sur le lieu de sa
ciles à lire desdéinils qui sont très fastidieuiL, et surtout pea intelligibles daos Ie« manusirils conservés,
naissance , sur son père et sa mère, sur ses parrain et marraine , sur le pasteur de sa paroisse. Levêque de Beauvais, comme nous lavons dit, avait déjà fait prendre des informations sur les premières années de Jeanne d'Arc ; un des commissaires envoyés à Domremy n'avait parlé, à son retour, que des vertus de Jeanne. De pareilles informations n'allaient guère avec les intentions qu'on avait dans le procès , et le prélat espérait tirer meilleur parti des aveux de la Pucelle. Lorsqu'on demanda à Jeanne son âge : « Presque dix-neuf ans , répondit-elle. )> Comment la pensée d'un âge si tendre ne touchait-elle pas les assistants! On lui demanda ce qu'elle savait de sa religion. « — Elle avait appris de sa mère le Pater nosterj, i'yire Maria et le Credo. On l'interrogea aussi sur le bois CliesnUj, sur la fontaine où se rendaient les malades, sur l'arbre des Fées où les fdles de Domremy attachaient des guirlandes de fleurs : ceux qui dirigeaient le procès auraient bien voulu trouver ici dans les réponses de Jeanne quelque chose qui pût ressembler à la magie , quelque chose qui pût faire croire que sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui apparaissaient si souvent et lui avaient conseillé de venir au secours de Charles, étaient
^ 91 — des enchanteresses ou des Fées du bois Chesnu : on passa de l'arbre des Fées aux révélations qui l'avaient fait venir en France, et aux prodiges qui avaient attesté sa mission ; quand on fut arrivé à ce chapitre , les questions se multiplièrent ; chacun voulait l'interroger; et comme les assertions de Jeanne ne trouvaient que des incrédules ou des contradicteurs, des menaces et des plaintes se mêlèrent à l'interrogatoire , et la séance fut troublée. Jeanne parlait devant les Anglais, devant des hommes dévoués aux Anglais , et toutes les merveilles qu'elle racontait devaient les irriter et blesser leur orgueil. Quelle que fût toutefois la cause du tumulte ({ui s'éleva alors dans l'assemblée des juges, ce /[ui nous prouve que le scandale ne vint point de la part de Jeanne d'Arc , ce qui prouve au moins qu'on ne put en tirer aucun avantage contre elle , c'est que cette partie de la séance n'est pas même indiquée au procès-verbal : les notaires rédacteurs se sont contentés de rappeler en cet endroit une défense faite à la Pucelle de quitter la prison. « Je n'accepte point cette défense, répondit-elle, et si je m'évadois, personne ne pourroit me reprocher d'avoir violé ma foi, car je ne l'ai jamais donnée à personne, » La jeune captive se plaignit alors
— 0-2 — des fers qu'elle avait aux jambes ; elle se plaigult des maux qu'on lui faisait souffrir dans sa captivité ; l'évêque lui reprocha d'avoir tenté plusieurs fois de s'évader; et voilà pourquoi, ajouta-t-il , on vous retient ainsi enferrée, Jeanne aurait pu répondre qu'elle élait jugée par des gens d'église, et qu'elle aurait dû être envoyée dans les prisons ecclésiastiques. La Pucelle avait fait cette demande plusieurs fois, et la plupart des conseillers ou assesseurs l'avaient appuyée; ils adressèrent même à ce sujet plusieurs réclamations à révêque de Beauvais ; mais celui-ci leur répon-» dait toujours qu'il ne voulait pas déplaire aux Anglais.
22 Février, — La seconde séance du procès ne se tint point dans la chapelle du château, mais dans la salle dite des Préparatoires. On avait eu soin de placer des gardes h. la porte, chargés de ne laisser entrer que ceux qui étaient appelés par leur office ; cette mesure avait été prise pour éviter le scandale de la veille. La Pucelle fut d'abord interrogée, comme dans la séance précédente, sur son éducation et les premières années de sa vie. Il résultait de ses réponses que dans son c nfance, comme on l'a déjà vu, elle avait quelquefois ga rdé les troupeaux de son père , qu'elle avait
été ensuite occupée des soîiis tîu ménage. Oïl lui demanda si elle avâît àppi'is un métier. — - Elle avait appris à coudre du linge et à filer, et n'eust pas craint femme de Rouen pour filer et coudre. — A qui avoit-elle coutume de confes^ ser ses péchés? - — Au curé du village ; quelqueibis à des moines mendiants ; elle communioît tous les ans à Pâques. -— Recevoit-elle l'eucha* ristie à d'autres solennités ? — Passez outre. — ^ La plus grande partie de son interrogatoire porta sur la mission qu'elle avait reçue de Dieu ; voici le résumé de ses réponses, que nous transcrivons de suite et qu'on pourra lire comme une page de sa vie écrite sous sa dictée.
c A l'âge de treize ans j'eus une voix de DieU, » pour m'aider à me gouverner, et la première » fois j'eus grand'peur; cette voix vint à l'heure » de midi, en été , dans le jardin de mon pèrej » c'étoit un jour de jeune ; j'entendis la voix à >' droite, du côté de l'église : je vis en même » temps une grande clarté; après que j'eus en- » tendu trois fois cette voix , je reconnus que )) c'étoit la voix de l'archange Michel ; cette voix » m'a toujours très-bien guidée, et je comprends B très-bien ce qu'elle m'annonce; elle me disoit j) ti'ois ou quatre fois par semaine qu'il me falloil
— 9/1 — » partir et venir en France ; elle me répëtoit que » je ferois lever le siège d'Orléans ; en vain je » lui représentois que je n'étois qu'une pauvre » fille qui ne savoit ?ii ckcvaiiclier ni conduire la )) guerre y la voix insistoit de la part de Dieu; » j'avois une telle impatience de lui obéir, que ^) je ne pouvais tenir oii j'étais ^ et je partis sans » en parler à mon père , de peur que les Baur- )) guignons ne le sussent et ne missent obstacle » à mon voyage. Un frère de ma mère me con- )» duisit à Yaucouleurs , et là je connus Robert » de Baudricourt sans l'avoir jamais vu , parce que » mes voix me disoient que c'étoit lui ; je lui » déclarai que j'étois appelée par Dieu à se- » courir la France ; il refusa de me croire, et me » repoussa jusqu'à deux fois; la troisième il m'é- » coûta comme mes voix me l'avoient prédit; )) ledit Robert fit jurer à ceux qui dévoient me » conduire qu'ils me conduiroient bien et sûre- » ment, et il me dit quand je le quittai : P^as j et » advienne que 'pourra.... y>
Jeanne fut interrogée sur les révélations qu'elle disait avoir été faites au roi. « Allez au roi, et il vous le dira. — 1 avoit-il de lalumière, quand les voix lui montrèrent le roi? — Faites-moi grâce ! — Ne vit-elle point d'ange sur la tête du roi? —
Passez outre. « Ou lui demanda aussi qui l'avait portée à prendre l'habit l'homme. Cette question , comme nous le verrons plus tard , l'importunait, et ses réponses sur ce point sont presque toujours vagues et embarrSsées ; il est évident qu'elle avait pris l'habit d'homme parce que sa nouvelle destinée ou sa mission l'appelait à vivre parmi les hommes. Sa pudeur souilVail d'avoir à s'expliquer là-dessus , et nous concevons facilement cet embarras dans une jeune vierge. On demanda à Jeanne quelle récompense elle attendait de ce qu'elle avait fait : « Je n'ai jamais rien demandé à mes voix que le salut de mon âme. > Après le sacre de Reims, elle avait eu plusieurs fois la pensée de déposer les armes et de se retirer auprès de ses parents; mais on n'avait jamais voulu la laisser partir.
2[\Février. — Dans les premières séances, Jeanne avait consenti à jurer qu'elle dirait la vérité sur tout ce qui lui serait demandé concernant la foi; l'évêque de Beauvais la somma de faire un serment sans restriction, ce qu'elle refusa , en disant qu'elle avait assez juré et qu'on devait la laisser au jugement de Die^i qui l'avait envoyée; après quelcjues débats, elle jura néanmoins de dire ce qu'elle savait touchant le procès. Or. qu'é-
»— tiii *:^
iuk^be tjue le jpi'Ocè»;^ Joaniio l^eiitendait d'une manière, les juges de l'autre ; ainsi rien n'était plus vague que les paroles de ce serment.
A chaque interrogatoire, Jeanne montrait un Caractère plus ferme, plus opiniâtre , et c'était Un nouvel embarras pour ses juges. A l'ouverture de cette séance , on lui demanda ce que lui avaient dit ses voix? « Elles m'ont conseillé dé vous répondre hardiment. » La plupart de ses réponses prouvent que jamais conseil n'avait été mieux suivi. Jeanne reprocha à l'évoque de Beauvais de s'être déclaré son juge, lui qui était son ennemi personnel ; elle lui adressa souvent le même reproche dans le cours du procès, et lui parla plus d'une fois de la terrible responsabilité qu'il encourait devant Dieu. « Le roi d'Angleterre, répondit le prélat, m'a ordonné de vous juger, et je vous jugerai. » Ces paroles, peu dignes d'un juge , achèvent de nous prouver que les Anglais dirigeaient en maîtres le procès de Jeanne, et que l'autorité ecclésiastique, qu'on affectait de mettre en avant, n'était au fond que l'instrument de la politique
anglaise.
Tous les interrogatoires se ressemblent, à peu de chose près ; ce sont toujours les mêmes in-
crimiiialions et les mêmes réponses. Dans cette séance on revient aux apparitions; Jeanne est interrosée sur la manière dont les voix se tout entendre, sur ce qu'elles lui ont dit ; on lui demande si elle les a touchées, si elles ont un vi'« sage , des yeux , des oreilles ; l'aecusée répond laconiquement ; quelquefois elle garde le ti^ lencej ou demande du temps pour s'expliqui^ii '— Les habitants de Domremy étaieut^ils BDUi>^ guignons'.-— Il n'y avait qu'un seul Bourguignon dans le village, et Jeanne aurait voulu qu'il eût la tête coupée , toutefois si cela avait plu à DicaL ■- — Le village de Marcey était-il pour les Bourguignons?—Toujours prêt à s'armer contre ceux de Domrem} . — Les voix avaient-elles ordonné ù Jeanne de haïr les Bourguignons '- — Elles les a moins aimés depuis qu'elle a compris (pie les voix étaient pour le roi de France. — Avait-elle été avec les enfants de Domremy qui allaient combattre ceux de Marcey',' — Non, mais elle les vit souvent revenir bie?i blessés et saigiuiiils. Eut-elle , dans son enfance , grande envie de nuire aux Bourguignons? -—Elle avait grande rolonté et effection que le roi eût son royaume.
On revint à l'arbre des Fées ou des Dames j, à la ibutaiue dont les eaux iruérissaient les ma-
Jades. 11 l'aut croire €|U(; toutes les ({Liestipiis qu'on faisait là-dessus étaient suggérées par les informations prises au pays de Jeanne. Les commissaires envoyés d'abord à Domremy avaient sans doute parlé à leur retour des traditions merveilleuses accréditées parmi les villageois; ils avaient répété tout ce qu'ils avaient entendu dire des apparitions et de la puissance magique des fées. Mais quel rapport pouvait exister , dans l'esprit des juges, entre cette poésie des hameaux et les factions qui se disputaient alors le royaume de France? Qu'avaient de commun les fées du bois Chenu avec le parti des Anglais et des Bourguignons, et avec la cause du roi Charles, le véritable motif du procès? Dans son interrogatoire, Jeanne avoue que bien des gens qui avaient la lièvre, venaient visiter l'arbre des Dames, et bu* vaient de l'eau à la fontaine voisine ; mais elle ne sait s'ils guérissaient ou non; elle avait ouï dire à quelques anciens que les fées apparaissaient en ce lieu; sa marraine Jeanne lui avait dit les avoir vues : mais si cela était vraij, elle ne sait. Bien souvent, en été, elle était allée avec les autres jeunes lilles danser et chanter autour de l'arbre des Fées ; aucunes fois elle y faisait des couronnes de Heurs pour Noire-Dame de Domrem} . Elle
ajoutait que depuis qu'elle avait pris la résolution de venir en France , elle ne partageait pas les jeux de ses compagnes, et qu'elle n'allait plus s'ébastre sous ledit arbre. Ces réponses de Jeanne devaient ôter toute vraisemblance aux incriminations ; toutefois les juges de la Pucelle n'en persistaient pas moins à penser qu'elle avait pris ses révélations à l arbre des Fées, Ce qu'elle disait des apparitions de saint Michel et de ses deux saintes , ses amies du Paradis , paraissait à ses juges un mensonge digne du bûcher, et ce qu'on leur disait des inspirations et de la puissance des fées semblait plein de vérité. Chose singulière dans cette cause ! on ne croyait rien des merveilles que racontait l'accusée , tandis que toute Taccusation était pour le moins aussi diflicile à croire ! Comme on s'était arrangé poincondamner Jeanne, tout ce qui parlait pour elle était fabuleux; il n'y avait de vraisemblable que ce qui pouvait la faire mourir.
Nous ferons remarquer, dans cette séance du. 24 février, un incident très propre à faire connaître tout à la fois l'esprit qui présidait au procès, etla haute raison que la Pucelle montrait quelquefois daus ses réponses; nous rapporterons avec tous ses détails cette scène qui est à peine indiquée dans
le procès-verbal. L'inteiTOi»ateui' lit à raccutsée la question suivante : « Savez-vous être eu la grâce de Dieu? — C'est une grande chose que de répondre à une pareille question. » Ou multiplia ici les interrogations et les subtilités , et les choses allèrent au point qu'un des assesseurs ne put s'empêcher de s'écrier : « C'est trop, «— Taisez-vous, dirent alors plusieurs des interro- J^àleurs. » Celui qui aAait parlé répliqua qucî l'accusée n'était pas tenue de répondre aux ques* tions qu'on lui faisait : « \ous auriez mieux fait >) de vous taire , » dit alors d'une voix irritée l'évêque de Beauvais; le silence se rétablit , et les juges demandèrent de nouveau à la pauvre Jeanne si file se croyoil en la iirûce de DieiL -— « Si je n'y » suis pas 5 répondit-elle, Dieu veuille m'y ad*- ^ mettre* et, si j'y suis, Dieu veuille m'y conser- » ver. y> De pareilles réponses faites par une jeune fille élevée dans la simplicité des cliamp.^, ne devaient-elles pas l^ire croire que Dieu inspirait ses discours!
Dans cette troisième séance, la Pucelle avait été de nouveau interrogée sur son liabit d'homme. « \oulez~vous. répondit-elle, que je re- » prenne l'habit de femme, donnez-m'en un, s je le prendrai et je m'en irai; autrement, je
» mo contente de celui-ci. puisqu'il plaît à » Dieu. » On revenait sans cesse à cet habit d'homme que portait la Pucelle dans sa prison et devant ses juges ; l'habit d'homme avait été reconnu , avant même l'ouverture du procès , comme un des principaux chefs d'accusation ; ce fait, si facile à constater, était le seul de tous les griefs imputés à la Pucelle qu'on ne pût révoquer en doute ; il faut d'ailleurs se rappeler ici quels étaient les préjugés et les opinions de ces temps reculés. On regardait alors comme une espèce d'énormité, qu'une femme fut vêtue des habits d'un autre sexe; nous savons, parles chroniques du moyen-age , que la moindre innovation dans les vètemens était souvent dénoncée dans la chaire évangélique comme une ré forme impie, comme un signe de corruption et comme une invention de l'esprit de ténèbres ( i ). A plus forte raison devait-on voir avec repu gnance une iVmme vêtue à la manière des guer
fl) La plupart des iuQovatioas dans les costumes , et s^r tout dans la parure et les vMemcîis des femmes, élaien^ vivement censurées par les prôdicaîears du lenips , parce qu'on les aHribuail à la vanité cl ;\ l'envie de pialre et de séduire; on n'en pouvait pas dirn n^i^-înl (lorisahif d'iiomrnc^ (|ue pfUiit Jean?iç ô'ArCi
riers ; celle prévenlion, ce préjuge élaient tellement enracinés dans les esprits, que Jeanne, comme nous l'avons vu , n'avait pas trouvé îijrâce pour son habit militaire , même dans les camps , et que ses prodiges de bravoure ne l'avoient pas toujours défendue contre les sarcasmes de ses compagnons d'armes. Parmi les l'emmes qui s'intéressaient au sort de Jeanne , la l'emme et la sœur du comte de Luxembourg, la duchesse de Bediort , sœur du duc de Bourgogne, lui avaient envoyé des habits de femme, et elle les avait refusés, ce qui avait scandalisé beaucoup de bonnes gens. Cette obstination d'une jeune fille peut s'expliquer de plusieurs manières; le vêtement qu'elle portait dans sa captivité , elle l'avait porté au milieu des combats ; l'obliger à en prendre un autre , n'était-ce pas exiger en quelque sorte qu'elle abjurât sa propre gloire et qu'elle désavouât la mission toute guerrière que Dieu lui avait donnée? Ses voix d'ailleurs lui disaient ([u'elle serait délivrée de sa prison, et que la carrière des périls s'ouvrirait encore pour elle ; ne devait-elle pas craindre que le signal de nouveaux combats ne la trouvât désarmée et sous uii habit qui eùtafl'aibli ou em- ])arrassé son courage? Une autre raison qui
— lor, —
aurait ^xi frapper des juges ecclésiastiques, c'est que Jeanne élait gardée par des soldats qui ne respectaient ni le malheur ni la vertu ; les habits d'homme pouvaient seuls lui servir de défense contre leur brutalité. Il y avait un scandale beaucoup plus grand que celui dont on faisait un crime à Jeanne , c'était de laisser une jeune vierge sous la surveillance d'hommes de guerre , et personne n'y songeait parmi les juges. De leur côté, les Anglais n'avaient pas au fond une grande envie de voir leur jeune captive quitter l'habit viril ; il leur était aussi facile de forcer leur prisonnière à prendre les vêtemens de son sexe, que de la couvrir, comme ils le faisaient, de chaînes de fer. Cette violence salutaire eût ôté tout prétexte aux accusations , mais ce n'était pas là ce qu'ils voulaient.
27 Février. — Jeanne fait le serment de dire la vérité sur les faits du procès ; on procède ensuite à rinterrogatoire. « Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier? — Je me porte le mieux que je puis. — Avez-vous jeûné chaque jour de ce carême. — Tous les jours. — Depuis samedi, avez vous entendu la voix qui vous vient ? — Plusieurs fois. — Que vous a-t-elle dit ? — De vous répondre hardiment, -=" La voix vous
oonseille-i-elle de ri'ponclre à tout ce que nous vous demandons? — Parmi les révélations qui m'ont été faites , il y en a qui sont pour mes juges , d'autres qui ne s'adressent qu'à mon roi. - — Est-ce la voix d'un ange , la voix d'un saint, d'une sainte ou de Dieu? — De sainte Catherine et de sainte Marguerite. — Comment savezvous que ce sont ces deux saintes ? — Je sais fort bien que ce sont-elles, et je les distingue parfaitement l'une de l'autre. — ('omment le^ distinguez-vous? — Il y a sept ans qu'elles on pris la charge de me conduire ; je les reconnai-i parce qu'elles se nomment en m'abordant. — Sont-elles vêtues du même drap? — Je ne vous dirai pas autre chose aujourd'hui. — Ont-elles votre âge? — A cette question et à beaucoup de semblables, point de réponse. — Quelle fat la voix qui vint à vous à l'âge de treize ans? -— Saint Michel. — Yites-vous saint Michel et ses anges corporellement et réellement ? — Je les \ is comme je vous vois. ~ Que voi^s dit Tarchange la première fois? — Point de réponse. — Quelle était la figure de saint Michel? — J(» no sais. — l\îai{-!î lui? — Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir? — Avait-il des rheYriix? ^^ Pourfjiioi les lui aurait-on conpé>; ?
^ 105 — — OuV-prouvates-vous à la vue de saint Michel et de ses anges? — Quand je les vis s'éloigner, je plfurai et j'aurais bien voulu qu'ils m'emmenassent avec eux. — Dieu vous a-t-il ordonné de venir en France? — J'aurais mieux aimé être écartelée par des chevaux que de venir en France sans la permission de Dieu. — Quelle révélation eut votre roi? — A ous n'aurez pas cela de moi cette année ; je fus interrogée pendant trois semaines à Poitiers et à Chinon ; le roi eut signe de mes faits avant qu'il y voulût croire ; les ecclésiastiques de mon parti ne trouvèrent rien que de bon dans mon fait, etc. »
Nous avons extrait de cet interrogatoire du 27 février ce qui concerne les révélations et apparitions ; c'était là surtout ce qu'on voulait incriminer. Ces apparitions étaient-elles vraies ou fausses? Pour savoir à quoi s'en tenir, il aurait fallu le demander à Dieu lui-même, ou bien à saint Michel et à sainte Catherine ; elles étaient d'ailleurs choses fort innocentes en soi, et la justice humaine n'avait rien à y faire ; pour €[u'elles pussentêtre incriminées, il fallait qu'elles eussent inspiré des doctrines condamnables, et qu'il en fiH vésulté quelque scandale ou quelqut? (jorrirnage \ niais rien n-' foui cela \ l'accusatlQ!^
avait beau alléguer que ces prodiges venaient (les mauvais esprits; comment croire que l'espril de ténèbres eut apparu pour engager une j^une fdle à garder sa virginité , à pratiquer les vertus que la religion enseigne , à se dévouer pour son Dieu et pour son roi? Le dévouement que la Pucelle avait montré pour la cause de Charles Yll pouvait bien , il est vrai, n'être pas agréable aux Anglais ; tous les prodiges cjui avaient signalé ce dévouement pouvaient bien être pour les ennemis de Jeanne un sujet d'affliction et de honte ; mais comment faire de tout cela un crime digne du bûcher? Voilà pourtant ce qu'on avait entrepris dans ce procès.
On aurait bien voulu prouver que les victoires de Jeanne étaient l'œuvre du démon, et que la délivrance d'Orléans et le sacre de Reims n'avaient été que le produit de quelque pratique superstitieuse ou de quekjue vertu magique. Cette intention est bien marquée dans ce qui nous reste à faire connaître de ce quatrième interi'ogatoire
« Etes-vous allée à sainte Catherine de Fierbois? — Oui ; et fjuand je fus arrivée à Tours, j'envoyai chercher une épée qui étoit'dans l'église de Sainte-Calherine. — Comment savieîî-
VOUS qiio cette épée étoit ià? — Par mes voix.
— Avez-vous porté cette épée? — Jusqu'à mon départ de Saint-Denis après l'attaque de Paris. — Avez-vous posé votre épée sur l'autel pour qu'elle fût plus fortunée. — Non , mais j'ai toujours désiré que mes armes fussent heureuses. -— Aviez-vous votre épée de Fierbois quand vous fûtes prise? — Non , mais une épée enlevée à un Bourguignon ; cette dernière étoit luie bonne épée de guerre, et propre à donner de bonnes buffles et de bons tordions. — Où avez-vous laissé l'autre? — Cela n'est pas du procès. — Quand vous vîntes à Orléans, aviez-vous un étendard?
— Un étendard dont le champ étoit semé de fleurs de lis ; un monde y étoit figuré avec deux anges sur les côtés; il étoit brodé de franges de de soie, et portait ces mots écrits : Jésus Maria,
— Qu'aimiez-vous mieux de votre étendard ou de votre épée? — Beaucoup plus, voire quarante fois plus mon étendard que mon épée. Je porlois moi-même cet étendard quand j'attaquois les ennemis, pour éviter de tuer quelqu'un; je n'ai jamais tué personne. — Quelle armée vous confia votre roi, quand il vous mit en œuvre?
— Dix ou douze mille hommes. — Etiez-vous sûre de faire lever le siège d'Orléans? — Dieu
me l'avoU. révélé, ot jo l'avois dll k mon roi. — Ne disiez-vous pas à vos soldats que vous détourneriez les llèches des Anglois? — Je leur recommandois d'être sans crainte. Plusieurs ont été blessés à mes côtés, j'ai été blessée moimême. — En aviez-vous la prescience? — Je l'avois annoncé avant le combat. »
Si nous en croyons un témoin au procès de révision , on aurait demandé à Jeanne , dans celte séance , si elle s'était jamais trouvée en lieu où des Anglais avaient été tués : En mon Dieu ! aurait-elle répondu, (fid de nom n'a pas vu la guerre? Mais de si tristes clioseSj, parlons doucement et à voix basse (i). Un seigneur anglais qui était présent, ajoute le témoin, fut touché de cette réponse. « Je voudrais , s'écria-t-il , que » cette femme fût Angloise. » Mais les ennemis de Jeanne ne l'avaient pas moins condamnée d'avance. In témoin du procès de révision nous apprend qu'après cet interrogatoire du 27 février, l'huissier ou l'appariteur, nommé Massieu, comme il reconduisait Jeanne à sa prison, fut
(l) La réponse de Jeanne , conservée au procès-verbal , n'est pas fticile à entendre ; nous avons donné aux mots ivipporit''s dans la minute le -^jen? qui no^s a pafu îp pli»^;
101) — rencontré par un nomme Tiirquelil , chantre de la chapelle du roi d'Angleterre ; celui ci lui demanda, sans égard pour la présence de l'accusée : « Que le semble de ses réponses ? sera-t-elle arse (bridée)? — Jusqu'ici, répondit Massieu, je n'ai vu que bien et honneur eu elle , et elhj me semble une bonne femme; je ne sais quelle bera la lin : Dieu le sache! » Tùrquetiî alla éurle-champ rapporter cette réponse aux geiiâ di? roi 5 entre autres au comte deWarvick; d'après ce rapport, Massieu se trouva en grand péril s révoque de Béarnais le manda et lui dit que s'il continuait à se conduire de la sorte, on le fairoU boire un peu plus que de raison ( i ) .
(î) Ce fait fui rapporté au procès de nivisioa*