CHAPITRE Vin
Séances du 1°', du 3, du 10, du 12, du 13 , du 14, du 15, du 17, du 27 et du 28 mars. Maladie de Jeanne d'Arc, et séance du 18 avril.
1 *"' Mars. — Le cinquième inlerrogatoire porta J'aboidsur les lettres que Jeanne avait écrites au comte d'Armagnac , au roi d'Angleterre et aux chefsde l'armée anglaise ; elle reconnut le contenu de ces lettres , à l'exception de quelques mots qu'on y avait changés , et déclara qu'ellemême les avait dictées. Comme on lui adressa beaucoup de questions au sujet des menaces faites
aux Anglais dans ces lettres, elle rappela tout ce €[u'elle avait prédit sur l'entière délivrance du royaume des Lis. « Les Angloîs , ajouta-t-elle, abandonneront un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans^ et perdront tout en France. — Comment savez-vous cela? — Par la révélalion qui m'en a été faite; cela arrivera avant sept ans , et je suis fâchée que cela doive tant tarder. »
Toutes les fois que dans le procès il était question de la France , Jeanne oubliait sa propre cause, elle oubliait sa captivité et les périls dont elle était menacée; prisonnière des Anglais, elle leur parlait encore comme au temps de ses victoires. Au reste , la prédiction qu'elle fit à ses juges dans cette séance, s'accomplit exactement; Paris fut enlevé aux Anglais dans la sixième année qui suivit la mort de Jeanne , et peu d'années après , toute la France fut délivrée de la domination des étrangers.
Le chapitre des apparitions fut de nouveau traité. On interrogea l'accusée sur sainte Catherine et sainte Marguerite. On lui demanda quels étaient les vêtements des deux saintes, si elles étaient des femmes, si elles avai<3nt un visage, si •"dles avaient des cheveux , -et si ces cheveux
étaient iougs et peiuliiuts ; si elles avaient des bras et des membres; eomment elles pouvaient parler sans orij^anes, quelle langue elles parlaient. « Sainte (Catherine parle-t-elle anglais? -— Comment parlerait -elle anglois , répond Jeanne, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais. » On interrogea ensuite l'accusée sur des anneaux quelle avait portés, et qu'on regardait comme des talismans. On aurait voulu savoir si sainto Marguerite et sainte Catherine s'étaient entretenues avec Jeanne sous l'arbre des Fées. On lui deûiande ce que les deux saintes lui avaient pro* mis au bois Chesnu et ailleurs. — Les saintes lui promettaient trois choses : la première , qu'elle irait. en France; la seconde, que Dieu aiderait les Français; la troisième, qu'elle irait en Paradis. « Elles m'en ont promis une quatrième, ajouta-t-elle , que vous ne saurez que dans trois mois. » — Ses voix lui avaient-elles dit qu'elle serait délivrée de prison? — Elle demande trois mois pour répondre. Cet interrogatoire se termine par quekjues questions sur les révélations laites au roi ; Jeanne répond qu'elle aimerait mieux qu'on lui coupât le coti que de parler sur des choses qu'elle a promis de ne jamais dire ù homme vivant ,
5 Mars. — Quoique nous ayons eu soin d'être courts dans ces extraits, nous n'avons pu éviter lesrépétitions, caries interrogatoires roulant toujours sur les mêmes faits et les mêmes accusations, les mêmes réponses s'y représentent sans cesse. A l'ouverture de cette séance on revient sur les apparitions de saint Michel, de sainte Catherine, de sainte Marguerite. La pauvre Jeanne persiste dans toutes ses assertions : et quelle âme gênéreuse oserait la contredire, puisqu'il ne lui resttr plus d'autre consolation et d'autre appui que ^cïî visions miraculeuses! Combien ne seroit-il pas douloureux de penser que les amis qu'elle avait dans le ciel , et qui l'accompagnaient dans sa gloire, ont fait comme les puissances de la terre, et l'ont abandonnée daj»s cette terrible lutt<: avec l'adversité î
Dans cette séance , Jeanne d'Arc fut encore interrogée sur son étendard. « Disiez-Nous point que les penonceaitx en semblivœe du vostre estaient heureux? — Je disois aux i^ens d'armes du roi : Entre:: parjui les Anglais: ^ et j'y entrais moimême à leur tête. — Disiez-vous point qu'ils portassent hardiment votre drapeau, et (juils Miraient bon eur " - Je disois ce qui est advenu et ce qiii adtieudra encore. » - Ou lui demao*
dait si dos papillons u'avaieiil pas été trouvés sur sou cteudard; si sou drapeau n'avait pas été porté autour des châteaux et des églises avec certaines cérémonies , avant d'être montré dans les combats? — Jeanne répondait que non. — N'avait-elle pas connu le frère Richard, fameuit prédicateur, et soupçonné aussi de quelques sortilèges? — Elle raconte naïvement qu'elle a vu ce Richard devant Troyes en Champagne. « Ceux de la ville, dit-elle, l'envoyèrent de vers moi, croyant que ma mission ne fut pas chose de Dieu. En approchant il faisoit grands signes de croix et jetoit eau bénite. Je lui dis : Approche::^ hardiment , je ne m envoiderai pas. » L'accusée est interrogée sur Catherine de la Rochelle , qui s'était donnée pour une propliélesse, et qui estoit, disait-elle , visitée toutes les nuits par une dame blanche , vestue de drap d'or. Jeanne convient qu'elle a vu à Gergeau cette Catherine de La Rochelle, et qu'elle lui a conseillé de retourner auprès de son mari et de ses enfants.
^j( Savez-vous , lui dit l'interrogateur, si ceux de votre parti ont fait pour vous service ou oraison ? — Je ne sais ; mais je serai toujours contente de voir des chrétiens prier pour moi. rrrv D''^Mî5 quelle intention ceux de votre parti
VOUS baisaient-ils les mains et les vêtements? — Si on baisoit mes vêtemens , je n'en pouvols mais ; venaient les pauvres gens volontiers à moi ^ parce que je ne leur faisais point de déplaisir. — A-t-on fait des images de vous en papier, en plomb ou autre métal ? — A-t-on porté ces images suspendues au cou ? — Si on m'a pris pour une sainte ou pour un ange ^ si on m'a nommée à l'église dans des prières, si on y a fait bénir des images en mon honneur, je n'en ai rien su. — Ceux de votre parti vous croient-ils envoyée de Dieu ? — J'ignore si ceux de mon parti me croient envoyée de Dieu pour ce que j'ai fait , et|, dans le cas où ils le croiroient , il m'est avis qu'ils ne se trompen t pas. »
Elle est interrogée sur ce qui lui est arrivé au château de Beaurevoir. « Blasphémâtes-vous point alors le nom de Dieu ou des saints.^ — Je n'ai pas coutume de jurer. » On lui demanda si elle avait reçu les sacrements de l'église en habits d'homme. « Oui, mais je déposais mes armes. — Si elle avoit tenu des enfants sur les fonts de baptême , et quels noms elle leur avait donnés? — Aux garçons le nom de Charles, aux filles celui de Jeanne. — Si un enfant de Lagni avait été rappelé à la vie par ses prières.— ïou-
tes les vierges de la ville, as^emblees à 1 église , priaient Dieu de ressusciter un enfant pour qu'il fût baptise , et Jeanne alla prier avec elles ; l'enfant ouvrit les yeux , bâilla trois ou quatre fois , reçut le baptême et mourut : voilà tout ce qu'elle sait. » On avait l'intention de tirer de ses aveux la preuve qu'elle avait abusé du nom de Dieu et de l'autorité de ses saints, pour des choses mondaines ; qu'elle s'était livrée à de coupables superstitions ; qu'elle n'avait pas craint de se présenter elle-même aux peuples comme un objet d'idolâtrie.
Lorsqu'on lui demandait si elle était prophétessCj elle répondait qu'elle ne savait qu'une chose dans l'avenir, c'est que les Anglais ne resteraient pas en France. Lne autre fois on lui demandait si Charles avait bien fait de tuer ou faire tuer le duc de Bourgogne : « Cette mort, répondit-elle , fut un très-grand malheur; mais Dieu ne m'a envoyée que pour secourir le royaume. >i 11 y avait tanl de noblesse dans ces réponses, qu'on ne renouvela plus de pareilles questions.
10 Mars» — Cette séance fut tenue dans la prison deJeanne, ce qui ajoutait encore à l'illégalité comme à l'odieux de la procédure : l'éveque de Beauvais s'y rendit avec un très petit nombre
— 117 -^ d'assesseurs. On interrogea raccusée sur sa sortie de Compiègne , et sur ce qui se passa lorsqu'elle tomba aux mains des Bourguignons. Elle dit que dans la semaine de Pâques, s'étant trouvée sur les fosses de Melun , ses voix lui avaient annonce qu'elle serait prise avant la Saint-Jean ; les mêmes voix ajoutèrent qu'elle ne devoit s'éhaliirj qu'elle devait prendre tout en gré, et que Dieu l'aiderait. On lui demande si cet avis lui avait été réitéré plusieurs fois ; elle répond que oui , et qu'elle a souvent prié Dieu de lui épargner les angoisses de la captivité. Du reste , en lui annonçant qu'elle serait prise, on ne lui avait dit ni l'heure ni le lieu. Si elle l'avait su , elle n'y serait point allée , à moins c|ue ses voix ne lui en eussent fait un devoir.
On lui fait plusieurs questions sur ses armes , sur le cheval qu'elle montait. On lui demande si elle avait un trésor. — Dix à douze mille écus qu'elle avait vaillant n'étaient pas grand trésor à mener guerre ; elle ne demandai rien au roi que de bons chevaux et de bonnes armes. - — Le signe donné au roi fut-il de Dieu? — Oui. ■ — Durera-t-il long-temps? — Il peut durer mille ans et plus. '■ — Est - il or ou argent , pierre précieuse ou couronne? — Lapins riche ronronne qui soit
au monde. — Jeanne répugnait à en dire davantage , car ceux qui l'interrogeaient ne lui parais^ saient pas gens à en être frappés comme elle et comme ceux de son parti. « Le signe qu'il vous faudroit , à vous, leur dit-elle, le seul qui pût vous émouvoir, est que Dieu me délivrât de vos mains. On lui demanda si elle salua l'ange lors-qu'il apporta lé signe : — Elle ôta son chaperon et s'agenouilla, puis remercia Dieu de ce qu'il la délivrait des clercs qui arguaient contre elle.
1 3 Mars, — On demande à Jeanne si l'ange qui apporta le signe parla au roi. — « Il dit qu'il falloit memettre en besogne^ et que la France seroit tantôt allégée. — Etait-ce saint Michel , le même qui vous avait d'abord apparu? — Le même. — 11 vous aurait donc failli ^ au moins pour les biens de ce monde? — Puisque c'étoit le plaisir de Dieu, mieux étoit -ce encore que je fus se prise. — Ne vous a-t-il point failli pour le bien de votre ame? — Comment m'auroit-il failli:, puisqu'il me conforte tous les jours dansmaprison. — Quand vous promîtes à Notre-Seigneur de garder votre virginité , parliez-vous à lui? — A sainte Catherine et à sainte Marguerite. — '- Avez-vous point parlé de vos visions à votre curé ou à tout autre homme d'église? — Non , mais seulement à Robert de
— 119 ~ Beaudricourt et à mon roi. — Groyiez-vous bien l'aire de partir sans la permission de père et mère?
Puisque Dieu le commandoit, il convenoit
de le faire; quand j'aurais eu cent pères et cent mères j quand j'aurais été fille de roi , je fusse partie. — Quand vous voyiez saint Michel et ses anges, leur faisiez-vous la révérence? — Oui, et je baisois la terre où ils s'étoient arrêtés. — Avezvous eu messages et lettres de saint Michel et de vos voix? — Je répondrai dans huit jours. - — Vos voix vous ont-elles quelquefois appelée Fille de Dieu, Fille de l'Eglise, Fille au grand cœur?
— Avant et après la délivrance d'Orléans , elles m'ont plusieurs fois appelée Jeanne la pucelle, fille de Dieu. »
Dans cette journée du 12 mars, il y eut une séance après dîner; on interrogea la Pucelle sur le songe de son père et sur les inquiétudes de ses parents à son départ. On revient ensuite à l'habit d'homme : « Prîtes-vous cet habit, dit l'interrogateur, à la requête de Beaudricourt?
— Par ma propre volonté et non à la requête d'aucun homme au monde. — Pensiez-vous mal faire? — Non , « et si j'estois de présent en l'au- » tre parti, et en habit d'homme, me semble » que ce seroil un des grands biens de France,
» (]e iîaire comme j'ai fall clevanl ma prise. ^ à la fin do cette séance, Jean Le Maistre, vicaire fie l'incjuisition , qui n'avait paru jusquelà que parmi es assesseurs , se présenta comme juge du procès , ce qui fut un motif de nullité au procès de révision.
lôMam. — Dans cet interrogatoire, on ne s'occupa guère que du signe qui fut donnée au roi Cliarles; ,leanne déclara d'abord qu'elle -n'en parlerait pas; puis elle en parla assez longuement. oCe signe, dit-elle, fut ce que l'ange certifiaà mon roi en lui apportant la coTU'onne ; l'ange lui déclara qu'il aurait tout le royaume de France, à faiiie de Dieu et moyennant mon labeur. Saint Michel ajouta que le roi n'avait qu'âme donner gens d'armes, et qu'il serait bientôt couronné et sacré. -™ De quelle manière l'ange apporta-t-il la couronne? — Elle fut baillée àl'évêque de ReiuiH et mise au trésor du roi. — De quel métal étaitelle composée ? — De fm or et mouit riche. — =- Quelle était la signiliance de cette couronne? — One le roi reprendrait le royaume de France.— D'où venait cette couronne apportée par l'ange? — Il n'v a orfèvre au monde qui la sût faire si riche et si belle. — (lommimt l'ange arriva-t-il? y~~ \\ enh'iH par Vhui^, et fit révérence au roi,
^ 121 ^ louant sa résignation dans l'adversité, et lai annonçant les destinées futures de son royaume. —Jeanne accompagna l'ange et dit au roi : Voilà votre signe , prenez-le. La Trémouille , Charles de Bourbon et plusieurs prélats virent ce signe, et Dieu permit que ce signe fût ainsi vu , pour épargner à Jeanne les questions qu'on lui taisait sur sa mission. Parmi la multitude d'an-ges qui accompagnaient saint Michel, il y en avait avec des ailes , quelques-uns avec une couronne sur la tête, d'autres sans couronne. L'archange, après avoir rempli son message, se sépara de Jeanne qui se mit à p/ottrcr et qui l'aurait volontiers suivi s'il eût plu à Dieu. — Fut-ce pour son mérite à elle que l'ange vint de la sorte? •«- 11 était venu pour que le roi crût à la mission qu'elle avait reçue de Dieu, et pour que les bonnes gens d'Orléans lussent secourus. — Pourquoi elle plutôt qu'un autre? — Dieu avait voulu opposer une simple vierge aux ennemis du roi. »
Tels furent les prodiges que Jeanne raconta dans cet interrogatoire. Si de pareilles choses avaient ('té vues de la cour de Charles Yll , comment l'histoire contemporaine aurait-elle gardé le silence? Nous avons dit que
Jeanne , en arrivant à Chinon , avait fait reconnaître au roi sa mission, en lui rappelant une prière à Dieu qu'il avait faite en secret dans un moment de désespoir ; l'héroïne voulait cacher aux juges l'esprit de découragement qu'elle avait trouvé dans le prince qu'elle était venue secourir ; elle aima mieux raconter des choses merveilleuses que de dire la vérité, parce que la vérité était peu glorieuse pour le roi de France ; on ne doit voir au reste dans ces fictions que les inspirations d'une grande et belle poésie. Les deux dernières années de la vie de Jeanne sont le plus beau sujet de poème épique qu'on puisse trouver dans l'histoire des hommes ; lorsque nous entendons la jeune vierge nous parler ainsi des anges et des magnificences du ciel, qui viennent attester sa mission auprès de Charles , nous sommes tentés de croire que les merveilles de sa vie l'ont inspirée , qu'elle prélude elle-même au poème dont elle est le héros, et qu'elle se fait ainsi devant ses juges le poète de sa propre épopée. Si en effet quelque poète, vraiment inspiré, chantait la gloire de Jeanne d'Arc, il n'y aurait rien d'étonnant qu'il racontât l'arrivée de l'héroïne à la cour de Charles, comme elle la racontait elle-même dans cette séance du i5 mars.
i4 Mars. — On demande à Jeanne pourquoi elle se précipita d'une tour du château de Beaurevoir, a On disoit , répond l'accusée , que ceux de Compiègne , tous , jusqu'aux enfants de sept ans, dévoient être mis à feu et à sang; j'aimois mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens ; je savois d'ailleurs que j'étois vendue aux Anglois. — - N'avez-vous pas dit alors à sainte Catherine ces paroles : Plaira-t-il à Dieu de laisser si mauvaisement mourir ces bonnes gens de Compiègne ? — Je n'ai point dit mauvAisEMENT , mais seulement Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, si loyaux à leur seigneur? — On lui demande si elle a fait ce saut dans l'intention de se tuer. — Non, mais pour échapper aux Anglois. »
Jeanne avait dit à l'évêque de Beauvais qu'il se mettait en danger en se déclarant son juge ; Advisez bien que vous ne jugiez mal (ce sont ses expressions) ; je vous en avertis, et si notre Seigneur vous en chastie , j'aurai fait mon devoir de vous le dire. Le procès-verbal ne dit point que l'évêque de Beauvais ait répondu à ces paroles de Jeanne. Comme elle avait dit que sainte Catherine viendrait à son secours, et qu'elle serait délivrée., on voulut qu'elle s'expliquât là-dessus:
— Elle répondit que ses voix lui avaient annoncé sa délivrance, mais ne lui avaient point dit quand et comment; seulement il lui avait été annoncé qu'elle serait sauvée par une victoire. « Quand ce sera au jugement j, ajouta-t-elle, je ne sais s'il y aura aucim trouble qui me délivrera ; mes voix me disent : Ton martyre finira et tu vUmdras au royaume du 'paradis; entendent-elles par le mot de martyre la peine et adversité que je souftVe en prison, ou bien ai-je encore de plus grands maux à souflrir? Dieu le sait et je m'en rapporte à lui. — Etes-vous sûre, lui demanda l'interrogateur, que vous serez au paradis? — Aussi sûre que si j'y étois déjà. ^ — Cette réponse est grave et d'un grand poids. — Aussi en tiensje la pensée pour un grand trésor. — Croyezvous, après cette révélation, que vous ne puissiez faire péché mortel? — Je n'en sais rien et je mets toute ma confiance en Dieu. » La séance est suspendue, et reprise dans l'après-dîner du même jour i4 mars. Le compte-rendu de cette séance commence par quelques phrases inintelligibles. On demande ensuite à Jeanne si elle tient son serment de garder sa virginité de cœur et d'ame. — Point de réponse dans le procèsverbal.
La séance est de nouveau suspendue et reprise une seconde fois. On demande à Jeanne si elle croit qu'elle ne peut pas pécher mortellement, et, dans ce cas, pourquoi elle se confesse. — Elle ne sait, mais si elle était en péché mortel, elle croit que sainte Marguerite et sainte Catherine Tabandonneraient. — On veut savoir si elle a maugréé ou renié Dieu dans la prison. — Les gens envoyés auprès d'elle avaient sans doute surpris quelques mots échappés à sa douleur; aucunes fois elle disait, bon gré Dieu ^ bon gré saint JeaUj bon gré Notre-Dame. On avait fait de ces mots autant de blasphèmes. Jeanne se contente de répondre qu'on l'a mal entendue et qu'elle n'a pas l'habitude de jurer.
Prendre un homme en rançon, lui disait-on, et le faire mourir, n'est-ce pas péché mortel!- — On faisait allusion à Franquet d'Arras qu'elle avait fait prisonnier. — Elle répond qu'elle avait voulu échanger Franquet contre un prisonnier de son parti; mais ce dernier étant mort pendant la négociation, elle avait laissé faire la justice, qui réclama Franquet comme meurtrier, larron et traître. — On reprochait à Jeanne d'avoir baillé de l'argent à celai qui avait pris Fraufjuet, aûu de le livrer à la justice de Lagny
et de Seiilis. — • « Je n étais, répondit-elle, ni monnayer, ni trésorier du roi de France. »
On peut juger ici de l'embarras où devaient setrouver ceux qui cherchaient des crimes dans la vie de Jeanne, puisqu'ils en étaient réduits à s'arrêter sur de pareilles circonstances. L'accusée n'aurait-elle pas pu leur répondre que ce qu'on lui reprochait, au sujet de Franquet d'Arras, on pouvait le reprocher aussi au roi d'Angleterre qui l'avait achetée elle-même des Bourguignons, pour la faire juger et condamner. Oa lui lit plusieurs questions sur des faits qui pouvaient être regardés comme des péchés mortels ; elle avait livré un assaut à Paris le jour de Notre- Dame ; elle s'était approprié la haquenée de l'évêque de Senlis ; elle avait voulu se donner la mort en se précipitant du haut d'une tour; elle portait l'habit d'homme. — Toutes les questions qu'on lui adressait ainsi semblaient n'appartenir qu'au tribunal de la pénitence ; l'accusée répondit que sur toutes ces choses, elle ne connaissait que le jugement de Dieu et celui de son confesseur; elle ajouta que le cheval de l'évêque de Senlis avait été payé deux cents saluts d'or, et qu'elle l'avait même renvoyé au prélat, comme impropre à la guerre ; quant au saut de
Beaurevoir, elle en avait demande pardon à Dieu; pour l'atta€[ue de Paris dans un jour de fête, elle avait obéi à ses chefs ; et pour l'habit d'homme, elle le portait parce qu'elle avait fait les œuvres d'homme ; si cet habit déplaisait à Dieu j elle était prête à le quitter.
1 5 Mars, — On s'aperçoit , à la seule lecture des procès-verbaux, que les séances se tiennent dans une prison 5 et que l'accusée est interrogée devant un petit nombre d'assesseurs et de témoins, dévouésà la cause de ses ennemis ; de plus fréquentes lacunes se font sentir dans le compte rendu des interrogatoires ; plusieurs réponses semblent altérées ou passées sous silence.
Pour mieux faire connaître la physionomie du procès, nous dirons encore quelques mots sur l'esprit qui présidait aux interrogatoires. La grande affaire pour les juges était de découvrir des motifs de condamnation , et tous les moyens étaient bons pour cela. Tantôt on s'efforçait d'incriminer les moindres actions de Jeanne; tantôt on scrutait ses plus secrètes pensées, avec le dessein d'y trouver quelques erreurs condamnables. Les questions sur les faits sont simples, quelquefois naïves, et souvent la Pucelle a l'air d€ s'en moquer. Quant aux questions sur les
doctrines, comme elles offrent à l'accusation uil champ pins vaste, c'est de ce côté que les interrogateurs dirigent le plus souvent leurs efforts. Leur investigation opiniâtre va de subtilité eu subtilité , et ne s'arrête que lorsqu'elle a cru trouver, dans les réponses de Jeanne , quelque sens équivoque, quelque contradiction apparente qui puisse faire suspecter sa foi. Quoique l'ignorance de l'accusée sur certaines matières, mette fort à l'aise les docteurs qui veulent la tromper, ceux-ci ne restent pas moins cachés sous un voile mystérieux. Lorsqu'ils font une interrogation à laquelle ils attachent une grande importance pour l'issue du procès, toute leur crainte est qu'ils soient parfaitement compris, et que leur intention puisse être devinée. Pour l'ordinaire, c'est le crime qui, en présence des lois , craint la lumière ; ici ce sont les juges. Toute franchise leur déplaît; toute explication, toute défmition leur est odieuse. S'il arrive dans les débats qu'une question soit assez éclaircie pour que l'accusée se mette en garde contre les embûches qu'on lui dresse , aussitôt la même f|uestion est présentée sous d'auUes formes et dans des termes plus vagues. Alors la jeune vierge , pressée de répoudre , hédte. Quelque*
loib même elle varie dans teb rêi)oiise5. Mab fju'iîiiporto à ceux qui l 'interrogent les variations et les incertitudes de l'accusée? Ils n'écouteront rien de ce qui peut servir sa cause, et ne retiendront de ses paroles que ce qui peut lui nuire.
Dans cette séance du 1 5 mars , Jeanne l'ut invitée i\ s'en rapporter, pour ses finis et ditSj k la décision de l'Kglise. Elle demande que ses réponses soient vues par des clercs, et si on r trouve quelque cliose contre la (bi chrétienne , elle s'en expliquera avec ses cojiseils qui sont au ciel ; s'il y a quelque mal dans ce qu'elle a fait ou dit, elle ne veut pas le souleiu'r; elle serait désolée d'elre sur quoi que ce soit en opposition avec l'église. Apres celle réponse de Jeanne, qui aurait dû s'alisfaire des juges qui n'auraient cherché que la vérité, on en vient à la distinction entre l'église inililanlc et l'église Irlomp/iaiit(\ Le procès-verbal mentionne à pefne les explications qui furent données à ce sujVt.
dette glande question de la soumission à l'église , qui allait devenir le fond du procès , est jetée d'abord comme par dislraclion dans les débats ;puis on revient à d'autres questions dont on s'était occupé dajis les séances précédentes; ou interroge Taccuséc sur ses diverses tejilatne^
d évasion. ^ JNolre Seigneur, répondoil Jeanne , ne m'a pas permis jusqu'ici de réussir. — Partiriez-vous de présent si vous trouviez votre point de partir? — Si je voyois l'huis ouvert , si mes gardes et les Anglois ne songeoient point à m'ai^ rêter, je croirois que c'est la volonté de Dieu et je m'en irois. —' Si Dieu ne vous envoyoit secours, et ne vous montroit sa volonté, feriezvous quelque entreprise pour sortir? — Le proverbe dit: aide toi ^ Dieu t'aidera. » Ces tentatives d'évasion paraissaient beaucoup préoccuper les juges , car ils y revenaient souvent. Croyaient-ils par là justifier les rigueurs exercées envers la jeune captive, ou craignaient-ils pour sa délivrance l'effet des sortilèges dont ils poursuivaient l'aveu?
Jeanne n'avait point entendu la messe depuis qu'elle était arrivée dans la bonne ville de Rouen^ et elle s'en plaignait ; on lui objecta que pour assister au servie^!, divin il fallait quitter l'habit d'homme. « Faites-moi faire, dit-elle alors, une robe longue jusqu'à terre, pour aller à l'église; puis à mon retour je reprendrai l'habit que je porte. y> Les juges exigeaient qu'elle ne reprît plus les habits de son sexe. On en resta là , et l'interrogateur en revint à la question de la sou-
mission à 1 église. « Toutes mes œuvres, dit la jeune vierge, sont dans les mains de Dieu, et je m'en rapporte à ses jugements ; je certifie que je ne voudrais rien dire et faire contre la foi chrétienne , et si j'avais rien fait ou dit qui fut trouve par les clercs contraire à la vraie religion de notre Seigneur, je ne voudrais le soutenir mais le boLiterols hors. » Rien de plus simple que cette réponse; mais ce n'est pas ce qu'on cherchait; il s'agissait d'amener Jeanne à répondre de manière à laisser des doutes sur l'orthodoxie de ses croyances. Ce n'est qu'au procès de révision qu'on put savoir quels moyens avaient été employés pour parvenir à ce but odieux. On avait aposté auprès de la Puceîle, comme nous l'avons dit, des hommes chargés de gagner sa confiance et de la préparer à faire les aveux ou les déclarations dont on avait besoin ; un des assesseurs dévoué à l'évêque de Beauvais, Nicolas Loiseleur, se présenta à Jeanne, comme un prisonnier français, comme un compagnon d'infortune, et d'après les instructions qu'il avait reçues, il devait amener la captive à ne point se soumettre au jugement de l'église.
Avant de terminer celte séance, on demanda à Jeanne quelle espèce de culte elle rendait à
.sainte Callieiiao « à sainte Marguerite ^ à saint Michel. On lui demande si elle leur avait offert (les cierges, et si elle avait fait dire des messes eu leur nom : elle rrpond qu'elle a oftert des cierges par la main du prêtre , et que ses prières comme ses oflVaudes ont toujours été adressées aux saints et saintes du paradis. On voulait lui laire dire qu'elle rendait un culte à ses appal'itions; et déclarer ensuite que ces apparitions étaient l'œuvre du démon. « Avez-vous fait vos olïrandes aux êtres surnaturels qui vous ont apparu ? — Je n'ai rien fait qu'en l'honneur de J3ieu , de IMotre-Damc et de sainte Catherine qui est au ciel. — (Comment vous est apparu saint Michel? — Sous /es traits d'un vrai prud'homme. — Quelle doctrine vous enseigiia-t-il? — Sur toutes choses, il me disait que je fusse bonne enfant et que Dieu m'aiderait; il me disait que je vinsse au secours de Charles, et me rixcontiûllix pit ié f/ui cstoit au royaume de F rancc.y^ Une chose dont les juges ne parlaient jamais et dont la Pucelle parlait souvent, c'était la gloire de la France : tantôt elle disait que Dieu Tavait envoyée à Charles y fils de Charles , roi de France^, qui seroit aussi roi de France; tantôt elle disait que les Français auraient de si grauils avantages
à la guerre, c/iie tout le royaume de France leur reviendroit. Jeanne répétait chaque jour ces prédictions devant les Anglais et devant ses juges dévoués aux Anglais. Elle se persuadait qu'on ne la persécutait que pour la forcer à désavouer la mission que Dieu lui avait donnée de sauver la France, et voilà pourquoi elle revenait sans cesse sur le même sujet, au risque d'irriter contre elle tous ceux qui tenaient sa vie entre leurs mains.
1 7 Mars. — Déjà plusieurs fois on avait parlé de la soumission à l'église militante , mais toujours sans explication. La Pucelle, pressée par l'évêque deBeauvais. lui avait dit dans un de ses interrogatoires : «Qu'est-ce que l'église? Est-ce vous? Si c'est vous qui êtes l'église , je ne veux pas me soumettre à mes ennemis. » Nous n'avons pas besoin de dire ici que celte réponse de Jeanne n'est point rapportée dans les procès-verbaux; elle ne fut connue qu'au procès de révision. Dans la séance du i- mars, on revint à la question de la soumission à l'église ; et quoique cette question ne fiit pas encore très nettement définie, on entra néanmoins dans quelques détails. ft Dites-nous si vous vous en rapportez à la détermination de l'église? — Je m'on rapporte à
notre Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame, à tous les benoîts saints et saintes du Paradis; et m*est advis que c'est tout un de notre Seigneur et de l'église. — « Alors lui fut dit (nous copions le procès-verbal ) , qu'il y a l'église triomphante où est Dieu, où sont les saints, les anges et les âmes sauvées, et l'église militante qui se compose de notre Saint-Père le Pape , des cardinaux , du clergé , et de tous les bons chrétiens et catholiques; cette église bien assemblée ne peut errer et est gouvernée par le Saint-Esprit. » — Je suis venue au roi de France, dit alors Jeanne , de par Dieu , de par la vierge Marie, de par l'église victorieuse de là haut; à cette église là je soumets tous mes faits et dits : pour l'église militante , je n'ai rien à répondre maintenant. » On voit, par cette réponse incertaine de Jeanne, que les perfides conseils de Loiseleur avaient produit leur effet : toutefois l'accusée aurait fort embarrassé ses juges, si elle les avait interrogés à son tour, et les avait sommés , au nom du Dieu protecteur des opprimés et des faibles 3 d'expliquer clairement ce qu'il y avait d'obscur et d'équivoque dans les questions qu'ils lui adressaient. Elle aurait pu leur demander si eux-mêmes, comme juges, se donnaient
~ 135 — pour les représentants de l'universalité des chrétiens, et comment la chrétienté, sans Tinterven» tion du Pape et du concile, leur avait délégué le pouvoir de la juger; elle aurait pu leur demander comment le roi d'Angleterre, au nom duquel le procès avait commencé et se poursuivait, avait le droit de faire parler l'église dans une cause qui lui était personnelle, et d'invoquer l'autorite de Jésus-Christ contre des prisonniers de
guerre !
Dans cette séance du i-j mars revinrent les questions faites plusieurs fois sur l'habit que la Pucelle s'obstinait à garder ; son esprit était alors préoccupé d'une pensée triste :.un arrêt fatal pouvait avancer pour elle le moment où il faut tout quitter ; elle conjure d'avance les seigneurs de l'église de lui faire donner à sa mort une longue chemise de femme j et u?i chaperon ou couvre chef ^onv sa tête. « Du reste j'aime mieux faire mon martyre tout cCun coup y ajouta-t-elle ; j'aime mieux mourir , que de révoquer ce que notre Seierneur m'a fait faire. »
On lui demande si sainte Marsuerite et sainte Catherine haïssent les Andais. « Elles aiment ce que notre Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu bail. — Dieu boit-il les Anglais) — Heli-
-^ 130 ■■" gleiisement parlant , je ne sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y vwurrovt, — Dieu était -il pour les Vnglaiscpiand leurs armes étaient triomphantes? — Dieu a permis peut-être que les Français fussent battus à rause de leurs péchés. »
On fit (le nouvelles questions l\ Jeanne sur ses apparitions, sur le lanj^age , sur la forme, sur la nature des anges et des saints ; l'accusé renvoie à ce qu'elle a déjà lépondu , ou garde le silence. On l'interroge de nouveau sur ses armes et sur son étendard. « Quelles armes ciTrîtesvous à saint Denis? — Un blanc harnais entier pour un homme d'armes , avec une épée gagnée devant Paris. — A quelle fin oflrîles-vous ces armes? — Par dévotion, ainsi qu il est accoutumé par les gens d'armes quand ils sont blessés. — • Etait-ce pour qu'on les adorât? — Je les offrais à saint Denys parce que c'étoit le cri de France, — Pourquoi les cinq croix sur l'épée trouvée à sainte-Catherine de Fierbois? — Je l'ii'nore. — Sur quel modèle avez-vous fait peindre les anges en votre étendard? — D'après les images qui sont dans les églises. — Disiez-vous à vos gens d'armes qu'en vertu de votre étendard, vous gagneriez les )>atail!es ? «— Je leur disfiîs qu'ils sni-r
Yissenl mon élendard hardiment , et que Dieu les aiderait, — L'espérance de la victoire étaitelle fondée sur vous ou sur votre étendard? — Sur notre,Seignenr. — Que signifiaient cesmols, retracés sur votre étendard, Jésus j, Maria ? — • Les clercs l'avaient ainsi écrit. — Pourquoi votre élendard fut -il plus porté que les autres eu l'église de Reims? — // avait été à la peine^ c'était bien raison qu' a fût à l'/tonneitr. o
Nous abrégeons beaucoup cet interrogatoire , qui fut repris l'aprés-diner. Dans cette seconde séance , tous les chefs d'accusation furent passés en revue; on abandonna, on reprit tour à tour les questions sur les fées, sur les anges , sur les mauvais esprits, sur l'étendard de Jeanne, et, parmi toutes ces questions , revenait quelquefois celle de la soumission à l'église. Comme on demanda à l'accusée si elle se croirait obligée de répondre au Pope, vicaire de Dieu, sur toutes choses concernant la foi : « Je requiers, répli- <[ua-t-elle, d'être menée devant lui, et je répon» drai comme il conviendra. >
fi'] et 2SMars, — Il n'y eut point d'interrogatoire ou de séance judiciaire depuis le 17 mars jusqu'au 27. Dans cet intervalle, ceux qui menaient \e procès convinrent de réduire les chefs d'accu-
sation à un certain nombre d'arLicles, qui seraient tirés des réponses mêmes de l'accusée, et sur les quels Jeanne serait de nouveau interrogée. Les notaires-greffiers écrivent ici en marge de leurs minutes, qu'on va passer du procès d'office au procès ordinaire : avec des juges qui respectaient si peu les régies établies , les mots de procès ordinaire et de procès d' office ne sauraient avoir un sens bien précis. Déjà plusieurs fois le procès de Jeanne avait changé de face , et les formes nouvelles qu'on allait suivre ne devaient pas rassurer les amis de l'humanité et de la justice, car elles n'avaient pour objet qu'une prompte condamnation. A mesure que nous avançons dans ce procès , nous croyons assister à quelque drame terrible, à un drame où tout se complique et prend une couleur plus sombre de scène en scène, où chaque acte redouble notre eiFroi et notre compassion , et nous fait pressentir la catastrophe.
Le 27 mars, jour du mardi saint, l'évêque de Beauvais et les assesseurs se réunirent dans la grande salle du château de Rouen ; Jeanne y fut amenée ; le promoteur^ qui faisait l'office d'accusateur public, lit leclure de trente articles ou assertions, reniermant tons les griefs allégués jusqae-'].i au procès ; tous ces griefs étaient au-
tant de crimes qui , d'après la justice du temps, devaient êlre punis par le feu; le môme promoteur ywr« de calomnie et déclara que sa poursuite seroit juste et sincère; l'évêque de Beauvais s'adressa.ensuite à Jeanne, et lui dit que ses juges désiraient sur toutes choses la ramener à la voie de la vérité ; il l'invita à choisir, parmi les assistants, des conseils capables de l'aider dans sa défense ; Jeanne remercia le prélat et la compagnie de ce qu'on lui disoit pour son hienj, mais elle refusa les conseils qu'on voulait lui donner, ajoutant qu'elle n'avait pas envie de se séparer du conseil de DieUj, c'est-à-dire qu'elle s'en tenait à ses voix, qui l'avaient dirigée jusque-là.
Dans la séance du 28 mars, mercredi saint, Jeanne répondit aux trente articles qui avaient été lus la veille ; Jean Chastillon, un des assesseurs, fut chargé d'admonester et de prêcher l'accusée ; puis les débats s'engagèrent sur la soumission à l'église militante ; Jeanne crovait bien que l'église militante ne pouvait faillir; mais pour ses faits et dits., elle ne s'en rapportait qu'à Dieu; on lui demanda si elle navolt point de juge en ierrCj, et si notre saint-père le Pape n'était point son juge ; on lui dit en outre que si elle ne voulait croire l'église , et l'art, ecclesiam
Siinctam callioUcam ^ elle se déclarail par cela même lièréliqiWj, et courait le risque d'être brûlée. « Si je voyais le feu , répondit-elle , si je voyais le bûcher allumé devant moi et le bourreau prêt à me précipiter dans les flammes, je ne dirais pas autre chose. »
Ici le procès-verbal se tait sur la discussion scandaleuse qui s'éleva dans l'assemblée; nous y suppléons par le récit des témoins entendus dans le procès de révision. Lorsqu'on pressait la Pucelle de se soumettre à ïêglise viilitanfCj qui lui était définie très vaguement , et quelquefois même en latin, un des assesseurs prit pitié de son ignorance qui l'exposait aux plus grands périls, et lui donna les explications dont elle avait si grand besoin. Il termina ces explications en recommandant à Jeanne de se soumettre au Pape et au concile assemblé à Baie, (i Qu'est-ce que le concile? répondit Jeanne. -— C'est la réunion de l'église universelle , et , dans cette réunion , U y a autant de docteurs du parti français que du parti anglais. — En ce cas , s'écria-t-elle , je me soumets à notre saint-père le Pape et au sacré concile. i> Cette déclaration de Jeanne jeta une grande confusion dans l'assemblée ; l'évêque de Beauvais, dont les projets se troijvaient déeoi^-^
Certes, ne put ilisîàîmuler son clepit; et, jetani un regard plein de colère sur celui qui venait de parler, il s écria : Talscz-vous de par le iiable; puis s'adressant au notaire qui rédigeait ce qui avait été dit, il lui défendit d'écrire le moindre mot de celte soumission au concile de Basic. Ce fut sans doute en cette occasion que Jeanne dit ces mots : P\)us écrivez ce qui est contre mol ^ et vous passez ce qui fait pour moi.
Dans une séance tenue le samedi saint « 5i mars , Jeanne répondit encore sur lejs trente articles présentés par le promoteur du procès. Tressée de nouveau de se soumettre à l'église militante, elle déclara qu'elle s'y soumettrait en tous points, hors pour ce qui était chose impossible. « Qu'entendait-elle , lui demandait-on , par chose impossible? — De désavouer ses apparitions, et tout ce qu'elle avait fait pour la cause de Charles. » C'était là pourtant ce que demandaient les juges.
9 Avril. — Tandis qu'on s'occupait sans relâche de poursuivre le procès de Jeanne , elle tomba gravement malade ; aussitôt le cardinal d'Angleterre et le comte de W arwick envoyèrent chercher Guillaume Des Jardins, Cuillaume de La Chambre, et plusieiu's autres'.médecins ; le comte
— 142 ~ de Waa'vvick leur annonça lamaladie de Jeanne, et il ajouta que pour rien au monde, le roi ne voU" (Irait que cette femme mourût de mort naturelle. Le roi, disait-il, Va achetée assez cher; il ne veust pas quelle meure autrement que par juslice, et entend qu'elle soit brûlée. Après ce discours, il invita les médecins à prendre tous les soins pour sa guérison. Les médecins s'étanl rendus dans la prison de Jeanne , lui trouvèrent la fièvre , et conclurent à la saigner ; le comte de Warwick s'y opposa d'abord , disant qu'elle était rusée^ et qu'elle pourrait laisser couler son sang jusqu'à se donner la mort. Cependant elle fut saignée et la fièvre se passa. Comme on craignait encore pour la santé de la malade , ou plutôt de la victime, qu'on voulait guérir pour la brûler, un autre médecin, Jean Tiphaine, fut appelé, et ce fut le promoteur, Jean Destivet, le plus fougueux des ennemis de Jeanne, qui le conduisit dans la prison. Le nouveau médecin interrogea la Pucelio, et lui fit des €[uestions sur le mal qu'elle souflVait; elle répondit que l'évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe et qu'elle avait vomi après en avoir mangé. Là-dessus, Destivet se mit en colère et lui dit : Tu mensj paillarde! tu as mangé des harengs et des choses
— Ui3 — à toi co)tlraires. Elle répondit que iioii ; la discussion devint très vive de part et d'autre , et la Pucelle reprit la lièvre. Cet incident étrange, qui jette une si affreuse lumière sur la malheureuse situation de Jeanne et sur le procès qu'on lui faisait subir, est attesté par plusieurs témoins entendus au procès de révision.
Jeanne était encore malade, lorsque Tévèque de Beauvais et quelques-uns de ses assesseurs vinrent tenir une de leurs séances judiciaires auprès de son lit de douleur. On lui proposa d'abord de choisir des conseils parmi les plus habiles et les plus sages docteurs ; on lai rappela que le procès commencé la mettait en grand danger de sa personne. « Il me semble, répondit-elle, que vu la maladie que j'ai, je suis en grand péril de mort , et si ainsi est que Dieu veuille faire son plaisir de moij Je vondrois avoir confessionj recevoir notre Sauveur et être en terre sainte. — Si vous voulez avoir les sacrements de l'église , lui dit l'éveque de Beauvais, il faut que vous fassiez comme les bons catholiques, et que vous vous soumettiez à l'église. » Elle répond qu'elle ne saurait dire autre chose que ce (qu'elle u dit. On revient plusieurs fois à la même question ; toujours même réponse. Quelques-uns
des dboteurs prcsenb lui elltnil plusieiirë uietïîpies di; l'Ecriture, pour l'engaj^er à faire ce qu'on Juî demande ; les docteurs lui repèlent que si elle n'obéit, elle sera traitée comme une Sarra- ^inne. L'éveque de Beauvais paraît s'attendrir, et prenant le langage de la compassion, lui dit que si elle le veut, on ordonnera une belle et tuh table processioffj pour la réduire à bon état. Elle se contente de lui répondre qu'elle voudroU bien que les bons catlwlif/ues priassent pour elle.
GHÂPlTfiE IX,
Séance du 2 mai ; séance an 9 mai à la prison de Jeanne ', «éance du 23 mai ? séance du 24 mai , au rimpfi^rr de Saint*Ouen.
'.> Mai. — Dans plu>ieiirft léiiniuiib teiiueb ciiez
lY'veque deBeauvais,on s'clait occupé desnioyens d'arriver au terme du procès. On examina tout ce qui avait étr fait, et il fut décidé qu'il sérail rédigé un acte d'accusation en douze articles; ces douze articles devaient être un résumé succinci de toutes lès réponses de Jeanne dans les interrogatoires qu'elle avait subis depuis le commen^
— 1/iG — cernent du procès; un des assesseurs , qui avait montré le plus d'ardeur à poursuivre la Pucelle, fut charge de cette rédaction. Les réponses de Jeanne ne devaient point être rapportées textuellement ; on devait en rendre seulement le sens , à'aprh des conjectures vraisemblables. Cette pièce importante du procès fut rédigée en secret ; un petit nombre d'assesseurs en eurent connaissance ; elle ne fut point communiquée à Jeanne ; elle était faite pour être envoyée aux plus habiles docteurs en théologie , et surtout à l'Université de Paris, qu'on voulait consulter sur les questions de doctrine contenues au procès.
Cet acte d'accusation, comme on le verra plus tard , fut tout entier rédigé dans un véritable es-, prit de haine ; toutes les réponses de Jeanne y étaient présentées comme autant de motifs de condamnation. Il était difficile , après la lecture des douze articles , de ne pas regarder l'accusée comme convaincue d'hérésie, de magie, de rébellion à l'église, d'idolâtrie, de superstition, de mensonge , de trahison et même d'attentat contre l'humanité. Le premier des douze articles commençait par ces mots : Une certaine femme dit et affirmCj, qu'étant âgée de treize ans ou environ^ elle a vu de ses yeux corporels saint Michei
qui venait la consoler ^ etc., etc. On avait supprimé dans cette pièce le nom de l'accusée, selon l'usage suivi par l'Inquisition lorsqu'on de-mandait l'avis des consulteurs du salnt-ofjice. Une remarque curieuse, c'est que cet usage de supprimer les noms des accusés sur le sort desquels on devait prononcer, a beaucoup de rapports avec ce qui se lait en Turquie. Dans une affaire criminelle, on pose les questions d'une manière générale et sans désignation de personne ; ces questions sont soumises aux muplitis ou docteurs de la loi, qui donnent leur avis, et cet avis ou fetwa est très souvent adopté par le juge.
Cet acte d'accusation aurait dû inspirer quelque déGance à la plupart des docteurs auxquels il fut adressé ; mais ceux-ci prirent trop facilement les précautions de l'iniquité pour les soins d'un zèle inquiet et prudent, pour une scrupuleuse envie de découvrir la vérité , et de faire triompher la justice. Comment, en effet, soupçonner le dol et la fraude dans une affaire où toutes les lumières comme toutes les consciences semblaient être consultées. La plupart des prélats et des docteurs de la Normandie dont on demandait l'avis, ne tardèrent pas à envoyer des réponses ou des opinions qui , à l'exception de
celle de leveque d'Avrauchei> , étaient touteb plus ou moins défavorables à l'accusée ; cependant le chapitre de Rouen paraissait hésiter, il n'osait prendre une détermination avant de connaître celle de l'Université de Paris. 11 fallut vaincre cette hésitation , qui pouvait avoir des suites, qui pouvait faire ouvrir les yeux sur les moyens qu'on avait pris; on résolut pour cela de faire une nouvelle monitlon à Jeanne en présence de plusieurs membres du chapitre de llouen , et de rappeler dans cette monition les principaux chefs d'accusation tels que les présentaient les douze articles ; on comptait beaucoup sur l'obstination de Jeanne à ne pas répondre explicitement sur le point de la soumission à l'église . et sans doute qu'on ne négligea point en cette occasion d'employer le perfide ministère de Loyseleur.
La séance se linl dans la grande salle du château : Jeanne y fut amenée; l'évêque de Beauvais l'exhorta à écouter avec docilité les conseils de Jean Chastillon , un des assesseurs , qui avoil beaucoup de choses à lui dhe pour le salut de l'ame et du corps. Jean Chastillon lui adressa en effet un long discours où il lui reprocha son obstination ^ poKer l'habit d'homme cl sou i^eius
de se soumettre à raiitorité de l'église ; il passrt en revue toutes les fautes, toutes les erreurs dont elle était accusée , telles que sa persistance opiniâtre dans la folie de ses apparitions j, l'espèce de culte qu'elle avait souvent rendu à des choses insolites j, la complaisance avec laquelle elle avait reçu des hommages idolâtres, sa confiance téméraire dans la clémence de Dieu, et la présomption vaine de ses prophéties. Le même Jean Chastillon dit, en finissant son discours, que l'église catholique ne pouvait juger personne injustement, et qu'il fallait se soumettre à ses jugemens, sous peine d'être déclaré schismatique. Dans tout ce qu'on disait à Jeanne, pour l'engager à se soumettre au jugement de l'église, on lui faisait entendre implicitement qu'elle devait d'abord désavouer la mission qu'elle croyait avoir reçue de Dieu ; il fallait qu'elle désavouât sa renom ■ mée , sa patrie , son roi . sa vie tout entière ; il fallait qu'elle rejetât loin d'elle . en se déclarant coupable d'odieux mensonges, la reconnaissance que les peuples lui avaient témoignée, et jusqu'à cette compassion que la haine des partis ne refuse pas toujours à des malheurs no blement soufferts. Aussi Jeanne montra-t-elle en cette séance pKis d'opiniâtreté que dans toutes
celles qui avaient précédé. Lorsque , après la monit'wn j, elle fut interrogée de nouveau, on s'arrêta surtout à deux ou trois points principaux où ses réponses n'étaient que trop faciles à prévoir. Soit qu'elle eût plus de défiance qu'à l'ordinaire, soit que le désespoir eût troublé son esprit, elle répondit quelquefois avec une fierté mêlée d'amertume ; le plus souvent elle garda le silence ou se contenta de renvoyer à ce qu'elle avait dit. Pour l'habit d'homme , si souvent reproché , elle était bien décidée à ne pas le quitter avant que sa mission fût entièrement remplie ; quant aux révélations, l'interrogatoire se réduisit à quelques paroles. « Mes révélations viennent de Dieu , j'en appelle à son Jugement. — Pour le signe donné au roi , vous en rapportez-vous à l'évêque de Reims , à des témoin;S comme Charles de Bourbon , La Trémouille et Laliire? — Donnez-moi un messager, et je leur écrirai sur ce procès. — Si on vous envoie deux, trois ou quatre clercs de votre parti , voulezvous vous en rapporter à eux? — Qu'on les fasse venir et puis je répondrai. » Lorsqu'on passa à la question de la soumission à l'église, la jeune captive montra la même répugnance à répondre, et quelquefois la même humeur. « Si vous
refusez de croire 1 église catholique , et Tarticle unam eccleslam sanctam^ vous serez arse (brûlée. ) » Elle répéta ce qu'elle avait plusieurs fois dit, que la vue du bûcher ne la ferait pas changer. « Voulez-vous vous soumettre à notre saintpère le Pape? — Conduisez-moi devant lui et je lui répondrai. — Vous en rapportez-vous à l'église de Poitiers où vous avez été examinée? — Croyez-vous me prendre de cette manière et par-là m'attirer à vous? » Plusieurs docteurs lui firent observer qu'elle se mettait en grand péril, et qu'elle devait redouter à la fois le feu éternel qui dévorait les âmes , et le feu de ce monde qui dévorait les corps. « Vous ne ferez point ce que vous dites contre moi, leur répondit-elle, qu'il ne vous en pregne mal et au corps et à l'âme. » Telle fut cette séance, tenue dans l'intention d'amener le chapitre de Rouen à donner son avis dans le procès de Jeanne. Les espérances de ceux qui conduisaient ce procès ne furent que trop remplies ; Jeanne ne voulait point se soumettre à l'église , dans le sens que ses juges attachaient à ce mot; mais les assistans, faute d'explication de part et d'autre, devaient penser que le refus de l'accusée regardai! la véritable église militante. Aussi le chapitre de Rouen, non
seiileniehl ii'hésila pins à so prononcer sur les douze chefs (raccnsation qui lui avaient été soumis, luais il ajouta que l'obstination de Jeanne devait la faire regarder comme hère tique.
9 Mai. — Toutes les questions du procès devaient être résolues par celle de la soumission à réalise. Si Jeanne refusait ouvertement de se soumettre , la condamnation allait toute seule. Si elle se soumettait et si l'autorité de réu;lise militante . ou plu lot celle des juges . n'était plus contestée , on pouvait l'invoquer et la faire intervenir, pour condamner dans la vie de Jeanne tout ce qu'on voudrait y trouver (ie condamnable. Pour arriver là , il s'agissait d'obtenir d'elle une déclaration plus formelle , plus explicite que celle qui pouvait résulter jus- (pie-là de ses réponses. Toutes les subtilités scolastiques . toutes les liabilelés judiciaires avaient été vainement employées ; vainement on parlait sans cesse à Jeanne à^^^ supplices de ce monde et des tourments d'une autre vie; on n'avait pu lui faire dire ce qu'on voulait qu'elle <(it. On résohit donc de la soumettre à un autre genre d'épreuves.
Le () mai , l'évéque de Beanvais et quelques fi.^Sîr^'ieursi ,i;e préi^entèrerd dn^?^ \^ prjsoa \\o
— 15^ — Jeanne, et cette fois les bourreaux vinrent avec les juges; l'interrogatoire fut commencé, et, dès le début . on déploya l'appareil de la torture ; la jeune captive protesta d'avance contre des aveux qu'on pourrait obtenir de la sorte. On la pressa vivement de se soumettre à l'église militante; et pour lui arracher la déclaration qu'on voulait avoir, on fit signe aux bourreaux de se mettre à l'œuvre ; nous en jugeons du moins par celte réponse qui se trouve au procès-verbal : Quand même vot/s me devriez distraire les membres et faire partir l'âme du corps j, ne vous en dirai-je autre chose. Dans une pareille extrémité la jeune vierge n'avait guère à opposer à ceux qui la persécutaient de la sorte , que ses protecteurs, que ses amis du paradis; elle dit à ses juges que l'ange Gabriel, le 7 mai , jour de la Sainte-Croix, était venu la visiter dans sa prison , comme messager de Dieu ; l'archange Michel et les deux saintes, ses patrones, étaient venus aussi la réconforter ; comme elle leur avait demandé si elle seroit brûlée ., on lui avait répondu que Dieu i' aiderait. Il parait i[\w ses juges voulurent lui oter jusqu'à ces tristes consolations , et cher* chèreni h lui faire confesser qu'elle était sous |>P3pire de f ennemi des hommes f a Le ^émon,
— 1S4 — Jeur répondit-elle, na jamais eu de puissance sur mon esprit ni sur mes pensées , et Dieu a toujours été le maître de toutes mes actions. »
Voilà tout ce que nous trouvons dans le compte rendu d'une séance judiciaire, où de graves docteurs appelaient la crainte des supplices au secours de leurs arguments , et voulaient faire de la torture un moyen de conviction. La pauvre Jeanne ne se laissa point intimider , et si nous en croyons un témoin entendu au procès de révision, elle répondit avec tant de prudence , que les assistants s'en émervelUcrent ; cette fermeté d'une jeune fille , qu'on appelait endurcissement d'esprit^ fit reculer ce jour-là les bourreaux et les juges. Le surlendemain, ii mai, plusieurs conseils et assesseurs furent convoqués, et leyr fut demandé s'il étoit expédient de faire ^ubir la question à ladite Jeanne. Les uns répondirent qu'il fallait éviter la violence , pour que le procès ne fût pas calomnié ; d'autres qu'on devait ajourner la torture ; d'autres enfin qu^ tout moyen violent était inutile , et que la matière étoit assez claire sans cela ; il n'y eut que deux assesseurs qui furent d'avis de la torture, dans la pensée qu'on forcerait Jeanne de se soumettre à l'église , et que cette dure épreuve serait pour
elle comme une salutaire inédecuie de Vame, Les assistans, au nombre de treize, finirent par décider que la question ne serait point donnée à l'accusée, et qu'on se contenterait de l'interroger et de l'admonester comme on l'avait fait jusque-là. Une raison qui ne fut point dite , et qui était peut-être celle qui détermina les juges, c'est la crainte que Jeanne ne succombât à l'épreuve de la torture, et qu'elle n'échappât ainsi au supplice qu'on lui préparait.
mes les plus véhéments. Les deux députés , envoyés du roi d'Angleterre , revinrent à Rouen avec la sentence doctrinale des facultés de droit et de théologie.
L'Université de Paris écrivit alors à Tévêque de Beauvais, pour le féliciter de son zèle et de ses travaux dans le procès de Jeanne ; elle écrivit en même temps au roi d'Angleterre, et dans sa lettre elle loua la grande gravité qu'on avait tenue au fait de Jeanne d'Arc, et la sainte et juste manière de "procéder des juge s j dont chacun devait être bien content. L'Université finissait son message par exprimer le vœu que cette affaire fût menée par justice brièvement ; car la longueur et dilacion estoient périlleuses pour le peuple, qui, sur içelle femme , avoit été moult scandalisé (i).
Au retour des députés, les juges et les assesseurs furent convoqués; après une longue délibération il fut arrêté que les douze articles, avec l'avis de l'Université de Paris, seraient lus à
(1) Les deux envoyés du roi d'Angleterre étaient Jean Morice et Nicolas Midi ; ils appartenaient tous deux à l'Université de Paris. Dans sa lettre au monarque anglais, l'Université faisait valoir les fatigues et les périls du voyage de Paris à Rouen et de Rouen à Paris. Les frais de ce voyage leur furent largement payés à leur retour.
Jeanne > et que l'accusée serait conciamuée immédiatement , si elle persistait dans ses criminelles erreurs ; en conséquence de cette déci* sion, une monition eut lieu le 25 mai, lendemain des fêtes de la Pentecôte. Quand Jeanne fut amenée dans la salle du Château où se tenait l'assemblée , elle ne savait rien de ce qui s'était passé 5 et ne connaissait ni les douze articles , ni l'avis des docteurs qu'on avait consultés.
Pierre Moricc , docteur en théologie et cha^ noine de l'église de Rouen , fut chargé de portef la parole. Les douze articles du procès, avec l'avis de l'I niversité , rédigés dabord en latin ♦ avaient été traduits en français . et arrangés dans la forme d'un discours qui devait être adressé à Jeanne; cette pièce, aussi singulière pour le fond que pour la torme, suftit à elle seule pour faire connaître les passions qui animaient les juges du procès, et la plupart de ceux qu'on avait appelés à donner leur avis.
Pierre Morice ( nous copions la pièce originale ) s'adressa à l'accusée, et lui parla ainsi : a Tu as dit que dès l'aage de treize ans, tu as eu » des révélations et apparitions d'aiigels , de î» saincte Katherine et de saincte Marguerite, et y> que les as reues des yeui corporels bien sou-
» vent , et que ils ont parlé à toi ;, quant à ce » premier point , les clercs de rUniversîtë de » Paris ont considéré la manière desdites rêvé- » lations et apparitions, et la lin des choses re- » vélées et la qualité de la personne ; toutes » choses considérées , qui sont à considérer , et » ont dit et déclaré que tontes telles révélations » sont superstitieuses^ procédantes de mauvais » esprits et diaboliques.
)) Itenij, tu as dit que ton roy a eu signe par » lequel il cognut que tu estois envoyée de Dieu » par sainct Michel, accompagné de plusieurs » angels, desquels les aucuns avoient desaesles, » les autres des couronnes ; avecques les dicts » angels estoient saincte Katherine et saincte » Margueritte ; toute laquelle compagnée vint à » toi au chasteau de Ghinon , et montèrent les » degrés du chasteau jusques en la chambre de » ton roy, devant lequel l'ange se inclina, qui » portoit une couronne ; et une fois tu as dit que » quand ton roy eut ce signe, il estoit tout seul; » d'autrefois , tu as dit que celle couronne que )) tu appelles signe , fut baillée à l'archevesque )) de Rains, qui la bailla à ton roy, en la présence » de plusieurs princes et seigneurs , lesquels tu » as nommés. Quant à cet article, les clercs di-
)' sent que cela n'est pas vraisemblable , mais est » menterie , et présumptueuse , st Juctoire et )) pernicieuse chose , contraire et clesrogative à ') la dignité de l'église angélicque.
» Item^ tu as dit que tu cognois les anges et » les sainctes par le bon conseil , confortacion » et doctrine que ils t'ont donné, de croyre aussi n que c'est sainct Michel qui s'est apparu à toij » et dis que leurs faicts et dits sont bons, et que )) tu les crois aussi fermement que lu croys la » foî de Jésus-Christ.
» Quant à cest article , les clercs disent que
1) telles choses ne sont suffisantes à cognoistre
» lesdits angels et sainctes , et que tu as creu
» trop légèrement et affirmé trop témérairement;
3> et en tant que est la comparacion que tu fais de
» croire les choses aussi fermement que tu croys
» en la foi de Jésus-Christ , tu erres en la foi.
^ Itetrij tu as dit que tu es certaine d'aucunes
)> choses advenir, et que tu as sceu les choses
» cachées, et que tu as congneu les hommes que
7) tu n'avois jamais veus , et ce par les voix de
» saincte Katherine et Marguerite.
» Quant à cest article , disent que en ce y a n supersticion et devinacion , présumptueuse ^ acertion et vaine jactance. »
Nous aotis arrêtons ici i\ux quatre premier.s articles; les huit autres sont sur le même ton et dans le même esprit. Dans l'article cinq, l obstination de Jeanne à porter l'habit d'homme est Jugée comme le comble du scandale ; persistant à se revêtir de cet habit . ctWetfHore et sent mal en Ut fol) elle est suspecte d'idolâtrie , et suit la coutume ^/f*' Gentils et fies <!i((rrasi/is. Dans le sixièûîc article, on lui reproche d'avoir dit qu'elle frapperait tous ceux (fui ne lui obéiraient point ^ et iin on reconnoitrait aur coups ^ f/ul aurait le met l^ leur droit; on conclut de ces paroles évidemment supposées, qu'elle est meurtrière et cruelle ^ sè-^ ditieuse j, prorocatriee' à tyr/in/u'ej, hlusplu'mant Dieu y etc. 11 est dit au septième article que Jeanne a quitté sans congé ses père et mère, et qu'elle s'est présentée au roi (Charles, en se disant envoyée de Dieu pour debeller ses adversaires et pour remettre la France ett sa seign^rie: toutes choses qui prouvent qn'elle a été mauvaise et impétueuse envers ses parents; qu'elle a été scandaleuse., errante en la foi , présomptueuse et téméraire. L'article liuitième l'ait un grand crime à Jeainie d'avoir sailli du château de Beaurevoir : l'Université de Paris trouve dans cet acte de désespoir une honteuse pusiHanimilé , uu vé*
HlaLle suicide; elle avait dit k ce su jet quc Dieti lui avait pardonné ; niais dans cette assertion n'y avait-il pas présomption évidente et volontaire erreur sur la doctrine de V arbitre humain ! D'après le neuvième article, Jeanne d'Arc, selon l'opinion des clercs, n'était pas tombée dans une erreur moins condamnable, en disant que sainte (Jatherine lui avait promis de la conduire en paradis j, et qixel/e ctoit sure d'être parmi les eslus. Le dixième article est un des plus curieux : la Pucelle avait aûirmé dans ses interrogatoires, que sainte Marguerite et sainte (kuherine parloicnl françois et non a n g lois ^ parce qa elles n' et oient pas du parti des .4 nglois; elle a\ ait ajouté qu'avant vu que lesdicles voix étaient pour le roi Charles, elle avait moins aimé depuis ce temps-là les Bourguignons; les docteurs de l'Université trouvent dans ces paroles une détestable désobéissance au commandement de Dieu, qui nous ordonne d'aimer notre prochain. Dans les articles onzième et douzième , il est question des apparitions de Jeanne , et de son refus de se soumettre à l'église militante. Tout ce que Jeanne a dit de saint Michel et des saintes qui l'ont visitée , et auxquels elle a rendu une espèce de culte , tout cela ne prouve autie chose, si ec n'est qu'elle Obt
idoiaatre et invocatrice du diable. Quant aux réponses que Jeanne avait faites sur sa soumission à l'église, les clercs pensent qu'elle est schismatique , 7nal sentant la vérité et autorité de l'église chrétienne , et qu'elle a erré 'peimicieusement en tel foi de Dieu.
Nous n'avons pas besoin de caractériser cette pièce , qu'on présentait comme un acte solenne de la justice, et qui d'un bout à l'autre n'est qu'une satire violente , où chaque phrase paraît une menace, chaque mot une grossière injure ou une noire calomnie. La manière odieuse dont on avait dénaturé les réponses de Jeanne dans la rédaction des douze articles , l'énormité , l'exagération des imputations faites à une jeune fille , auraient du mettre en défiance les docteurs qui avaient été consultés. Mais le fanatisme de l'esprit de parti ne croit que trop facilement ce qui le flatte ou ce c[ui le sert ; il ne veut être éclairé , il ne demande des preuves , que pour ce qui le contrarie ou le gêne. En un mot, l'aigreur et l'amertume qui respirent dans les avis des docteurs de l'Université , nous prouvent que si la Pucelle avait été jugée à Paris, elle y aurait trouvé des ennemis }>lus acharnés à sa perte , des juges plus implacublos (p.\p l'évêque de Beau-
vais et tous ceux qui jusqu'ici avaient dirijré le procès.
Après cette lecture, Pierre Morice fit à Jeanne une prédication ou monition^ dont le ton modéré dut donner quelque surprise, peut-être quelque mécontentement à son auditoire, c Jeanne. ma chère amie , lui dit-il , il est temps pour vous de penser à la fin de votre procès. « 11 présenta d'abord quelques considérations sur la nécessité de reconnaître le pouvoir de l'Eglise universelle ; c'est en vain que , sur la foi d'imaginations vaines, elle se disait envoyée par Dieu lui-même; Dieu avait défendu à l'église de Pierre de recevoir ceux qui viendraient en son nom, à moins que les signes de leur mission ne fussent jugés suffisants. Comme la Pucelle avait fait la guerre, le prédicateur prit ses arguments dans les usages et les lois militaires. « Si votre roi ( ce » sont ses paroles ) vous avoit baillé la garde de > quelque place, en vous deûendaut de laisser » entrer personne , vous ne pourriez recevoir » celui qui se présenteroit , s'il ne apportoit » lettre ou autres signes certains qu'il vient de » par le roi. » Nous ne nous arrêterons pas sur ce qu'il y a de faux et de bizarre dans cette comparaison; mais l'orateur no s'en tient pas là,
ei prenant toujours ses argUmens dans le inènie ordre d'idées , il demande à Jeanne comment elle jugerait un chevalier ou quelque seigneur que ce fut , qui dirait qu'il ne veut point obéir au roi ni à ses otliciers. Pierre Morice , rappelant ensuite à l'accusée qu'elle a été dans de grands honneurs ^ lui représente charitablement que la liante humaine et de vains regrets ne doivent pas la détourner de la voie du repentir et du salut. Il termine son discours en exhortant Jeanne à revenir franchement à l'Eglise , sous peine d'être délaissée par elle. « Si vous persévérez , lui dit- » il , sachez que votre ame sera damnée , et de > la destruction de votre corps , j'en doute ; » dont Dieu veuille nous préserver, ame.\. »
11 est à remarquer que dans toutes les monitions adressées à la Pucelle , dans celles même où règne un certain esprit de modération, on finit toujours par la double menace de l'enfer et du bûcher ; aussi Jeanne ait-elle toujours la même réponse , et répète que la vue du supplice ne changera ni ses discours , ni ses sentiments.
2L\Mai. — Dans l'état des choses, avec l'inlluence toute puissante de ses ennemis, rien n'était pluj? facile que de faire brùlei lu Pucelle ; maib
on en voulait moins encore à la vie de la jeune héroïne qu a sa renommée et à sa gloire ; il n'importait pas seulement à la politique jalouse qui la poursuivait, qu'elle pérît sur un bijcher ; il fallait qu'elle mourût aussi dans la mémoire des hommes , et qu'il ne restât d'elle qu'un honteux souvenir dont on pût s'armer contre la cause même qu'elle avait défendue.
Nous n'avons pas oublié d'ailleurs que le roi de France était au procès , et que l'honneur du royaume des lys se trouvait mis en cause ; la politique anglaise voulait frapper tous ses ennemis à la fois ; il restait donc à tenter un dernier effort pour arracher à Jeanne une déclaration qui pût flétrir en même-temps son nom, ses victoires et la cause de Charles. On imagina pour cela, non plus de lui faire avouer^ mais de lui faire désavouer j, dans une abjuration solennelle , les crimes d'idolâtrie et d'hérésie dont on l'accusait, de lui faire reconnaître que la mission qu'elle prétendait avoir reçue de Dieu n'était qu'un mensonge , et que toutes les apparitions qui l'avaient portée à secourir le royaume, étaient l'œuvre du démon. Pour obtenir cet aveu ou ce désaveu , on avait déjà déployé devant elle Tapareil des tortures, sans pouvoir l'ébranler ; elle
allait être soumise à une épreuve plus redoutable et plus décisive ; c'est sous ce rapport surtout que la séance qu'on va lire, cette séance tenue en face du bûcher et devant le peuple assemblé, est une des plus curieuses et des plus importantes du procès.
Dans la matinée du 34? Jeanne fut conduite au cimetière de Saint-Ouen , où elle devait être admonestée et prechée en présence du clergé et du peuple. La sentence fatale qui la retranchait de la communion des fidèles, et la livrait à la justice séculière, c'est-à-dire au bûcher, avait été rédigée la veille. Si l'accusée persistait à ne pas mettre ses faits et dits en l'ordonnance des juges ecclésiastiques , la sentence devait lui être lue après l'admonition. On avait dressé deux échafauds : sur l'un se trouvaient l'évêque de Beauvais, et plusieurs prélats et assesseurs; sur l'autre , on voyait Jeanne d'Arc , et Guillaume Evrard, chargé de la prêcher. Une foule immense couvrait îa place. A quelque distance de là, dans l'enceinte du Vieux-Marché, le bûcher avait été dressé, etlebourreau, avec un quadrige ou char à quatre chevaux , attendait qu'on lui livrât Jeanne d'Arc.
Guillaume Evrard ouvrit la séance, ens'adres-
sant à l'accusée. Il prit pour texte de sou discours ces paroles : Lue branche de vigne ne peut porter de fruit, si elle ne tient au cep. Il rappela à Jeanne lavis des clercs et des docteurs , et la somma de se soumettre à l'Eglise, sous peine d'être brûlée dans ce monde et damnée dans l'autre. Vers le milieu de son discours , il éleva la voix, et s'écria tout-à-coup : « 0 noble maison » de France, qui toujours jusqu'ici te gardas des » choses monstrueuses, et qui as toujours été n protectrice de la foy, as-tu été ainsi abusée de > te adhérer (attacher) à une hérétique et schis- » matique! N'est-ce pas grand pitié! France, tu » es bien abusée, qui as toujours été la chambre » très chrétienne, et Charles qui se dit roi, et » de toy gouverneur, s'est adhéré (attaché) » comme hérétique et schismatique (tel il est) , » aux paroles et faits d'une femme inutile, diffa- » mée, et de déshonneur pleine ; et non pas lui « seulement, mais tout le clergé de son obéissance » et seigneurie , par lequel elle a été examinée , » et non reprise comme elle a dit. » Ces véhémentes apostrophes à la France, ces attaques dirigées contre Charles et contre le clergé français, ne peuvent laisser aucun doute sur le but et le véritable caractère du procès : le prédicateur
répéta jusqu'à trois fois les paroles qu'où vieut de lire ; puis s'adressaut à Jeanue : « C'est à toi, Jeanne , que je parle, et te dis que ton roi est hérétiqiie et sckismatuiae ; » Jeanne ne put s'empêcher d'interrompre l'orateur: « Parlez de moi, s'écriat-elle , et non pas du roi qui est bon chrétien. » Comme Evrard revenait sur ce qu'il avait dit, la Pucelle l'interrompit une seconde fois : « Par ma » foy, sire, lui dit- elle,' révérence gardée, je » vous ose bien dire et jurer sur peine de ma » vie , que c'est le plus noble chrétien de tous » les chrétiens, et n'est point tel que vous dites. » Alors une voix s'adressant à l'appariteur Massieu, lui cria: « F dites -la taire ^ faites -la taire, y^ C'était l'évoque de Beauvais qui redoutait l'effet des paroles magnanimes de Jeanne. Lorsque Evrard eut terminé son discours, une formule d'abjuration fut lue tout haut, et le prédicateur dit à la Pucelle : « Ta abjureras et signeras cette cédille, » La formule d'abjuration était conçue eu ces termes: «Je (moi) » Jeanne , appelée la Pucelle, misérable péche- » resse , après que j'ai cognu le cas d'erreur ). auquel j'estois tenue, et que, par la grâce » de Dieu , suis retournée à notre mère sainte » église, afin qu'on voie, fjue non pas saincte?
» nient mais de bon cœur et de bonne volonté, > suis retournée ù icelle, je confesse que j'ai grit^- » vement péché , en feignant mensongèrement » avoir eu révélation de par Dieu et ses anges, 5> et sainte Catherine et sainte Margueritte ; et >» de tous mes dits et faits qui sont contre l'é- » glise , je me révoque et veuil demourer en Tu- » nion de l'église; sans jamais en départir; té- )> moin mon seing manuel ; signe Jeanne j fine ^) croix. » Après la lecture de cette déclaration , Guillaume Evrard dit de nouveau à la Pucelle : « Tu signeras cette cédule et tu abjureras. > Jeanne demanda au prédicateur ce que c'était qu'abjurer ; l'appariteur Massieu lui donna l'explication qu'elle demandait , et lui dit qu'elle ferait bien de s'en rapporter à l'église universelle pour savoir si elle devait abjurer ou non les erreurs qu'on lui reprochait. « Tu abjureras tout de suite, lui dit Evrard, ou tu seras arse. — Je me soumets à l'église et au pape de Rome, répondit la Pucelle ; j'aQirme au surplus , que je ne crois avoir rien fait que par ordre de Dieu. Elle déclare d'ailleurs qu'aucuns de ses faits et dits ne peut être à la charge de son roi, et que si quelque chose de mal était trouvé en elle, cela venait d'ell*^ seule, et que son roi ne lui avait rien fait fair^.
On voulait absolumeni, que Jeanne abjurât sur 'heure; en vain disait-elle qu'elle se soumettait au pape de Rome , le pape était trop loin ; au concile de Basle , il n'était plus temps; l'éveque de Beauvais commençait à lire la sentence de condamnation ; ceux qui se trouvaient auprès de Jeanne redoublaient d'instances pour la faire abjurer; elle résistait toujours, et disait : « Ce que j'ai fait est bien fait. » « Jeanne , lui dit alors Guillaume Evrard , nous avons tous pitié de toi; il faut que tu révoques ce que tu as dit ou que nous t'abandonnions à la justice séculière. — Jeanne, lui criaient en même temps plusieurs voix, voulez -vous donc vous faire mourir? » — Elle répond qu'elle s'en réfère à la cour de Rome, et qu'elle veut croire tout ce que croit la sainte église. — Evrard lui promet qu'elle sera délivrée de sa prison , si elle abjure. « Ah! s'écria-t-elle , vous aurez bien de la peine à me séduire. » L'éveque de Beauvais croit qu'elle est touchée de ce qu'on lui a dit et suspend la lecture de la sentence fatale. Il s'éleva alors de violents murmures dans la foule des spectateurs, au milieu desquels se trouvaient grand nombre d'Anglais; on accusa l'éveque de Beauvais lui-même de vouloir sauver Jeann«^. A 1h Hn . la Puceîlo, vaincue par
les prières des assistants , ou par les menaces de ses ennemis , prononça ces paroles : « Que la cédule soit lue par les clercs et l'église, et je ferai ce qu'ils me diront de faire ; » elle ajouta qu'elle voulait tenir tout ce que l'église ordonnerait et tout ce que ses juges voudraient dire et prononcer ; pour les apparitions et pour tout le reste, elle s'en rapportait à l'église et à ses juges. On voulait en finir sur le champ; Evrard éleva la voix et lui dit : u. Tu signeras maintenant , ou bien tu fmiras aujourd'hui ta vie par le feu. — J'aime mieux, répondit la Pucelle, signer que d'être briàlée. » Jeanne prononça la formule d'abjuration, et la signa d'une croix. Il est difficile de savoir quelles étaient alors les pensées de la jeune vierge ; tout nous porte à croire qu'elle ne connaissait guère la portée de ce qu'on exigeait d'elle; l'histoire contemporaine dit qu'elle souriait en prononçant la formule d'abjuration ; des témoins ont rapporté qu'ils l'avaient vue jouer avec la plume remise entre ses mains, et former un rond sur le papier. Beaucoup de gens se réjouissaient de la soumission de Jeanne , dans l'espoir qu'elle serait sauvée ; mais ses ennemis s'indignaient qu'on ne la condamnât pas sur le champ au feu ; car le bourreau étaii
oncore là : ce méconlentonicnl s'exprima par des scènes violentes , et des pierres furent lancées sur les échafauds ; au milieu du tumulte , un secrétaire du roi d'Angleterre, Laurent Calot, monta sur l'échafaud où était Jeanne, lui prit la main et lui fit signer une déclaration plus explicite , plus odieuse ^ plus infamante que la première ; dans cette pièce calomnieuse, la Pucelle s'accusait elle - même d'avoir blasphémé Dieu, ses saints et saintes, d'avoir porté habit dissolu y difforme et déshoimête , et les cheveux en rond comme les hommes; d'avoir désiré cruellement V effusion du sa7i g humain^ et d'avoir pour cela emprunté le nom de Dieu , des saints et des anges ; d'avoir méprisé Dieu et ses sacrements en faisant séditions ; d'avoir adoré les mauvais esprits , etc. Après avoir confessé ses fautes , elle se soumettait à la correction et justice de l'église ; elle promettait à monseigneur saint Pierre y au saint père le pape de Rome, au révérend père en Dieu l'évèque de Beauvais, à religieuse personne Jean Le Maître , vicaire de l'inquisiteur , comme à ses juges , que jamais elle ne retournerait à ses erreurs. Cette seconde déclaration, Jeanne ne l'avait point lue, les juges et les assesseurs ne la connaissaient pas, et ce^
pendant elle est la seule qui ait été couàiguée au procès-verbal. Tels étaient les moyens qu'on employait pour tromper la justice de Dieu et des, hommes , pour tromper l'opinion des contemporains et les jugements de l'histoire.
Au moment où Jeanne avait paru llochir, l'évèque de Beauvais s'était retourné vers le car-* dinal de Wenchester ou le cardinal d'AngleterrCi et lui avait demandé ce qu'il fallait faire, a II faut l'admettre à la pénitence,» avait répondu le prélat. Ces mots furent comme un appel à la miséricorde des juges ; l'évêque de Beauvais et le vicaire in€[uisiteur portèrent une sentence par laquelle Jeanne était relevée de son excommunication, et condamnée seulement à une prison pcrpctuelle j pour y pleurer ses péchés et ii'eti plus commettre à l'avenir. Après ce jugement, la Pucelle pria ses juges de la faire conduire dans les prisons ecclésiastiques ; rien n'était plus juste et plus conforme à la raison : mais la sentence qu'on venait de rendre , une sentence qui ne condamnait point Jeanne au feu, mais seulement au pain de douleur et à l' eau d' angoisse ^ ne convenait point à la politique anglaise. L eveque de Beauvais n'ignorait point le mécontentement des Anglais, et lorsqu'on vint lui demander ce qu'il
— lia — fallait faire de Jeanne, «lleconduisez-la, dit-il, ou voiis Tavez prise. » Ces seules paroles anndiloaient assez que là vie de la jeune captivé était encore menacée , que le procès n'était pas fini, et que cette aifaire devait avoir un dénoûmerit plus tragique.