CHAPITRE X
Dispositîoa des esprits en faveur de Jeanne. Disposition des juges. La Pucelle condamnée comme relapse^
Taadis que Tiniquité cherchait tous les moyens de condamner et de faire mourir la Pucelle , quelle devait être l'opinion des contemporains sur ce terrible procès? Quelles étaient, au moment dont nous parlons, les dispositions des esprits par rapport à l'héroïne infortunée, et quels sentiments animaient les partis divers en présence d'un spectacle si dramatique?
On a pu voir que la bergère de Domremy avait en France deux réputations : dans les pays encore soumis aux Anglais , on la regardait comme une sorcière, comme une fille du démon; dans les cités qui reconnaissaient l'autorité de Charles , elle passait pour une vierge inspirée de Dieu ; il faut remarquer cependant qu'elle était moins un objet de haine pour les Bourguignons que pour les Anglais. Les femmes surtout , même dans les contrées où l'opinion ne lui était pas favorable , n'avaient pu voir avec indifférence la gloire et surtout les malheurs de la jeune héroïne; on se rappelle les marques d'intérêt que lui avaient données dans sa captivité la duchesse de Bedfort, la femme et la sœur de Jean de Luxembourg ; aucune femme ne s'était élevée contre elle, toutes la plaignaient. Jeanne demanda plusieurs fois une femme pour compagne ou pour gardienne dans la prison , et si on ne lui accorda point sa demande , il faut croire que dans cette occasion on se défiait de la tendre compassion qu'elle inspirait à son sexe. Une remarque à faire ici , c'est que Jeanne ne perdit rien des vertus, du caractère et de l'esprit qui distinguent les femmes, tant qu'elle vécut au milieu des scènes de la guerre, et tant qu'elle
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fut en butte aux violences de ses persécuteurbé Un de ses juges disait qu'on avait remarque en elle cette finesse et celte sagacité qui appartieu* nent au sexe féminin ; et ceux qui souhaitaient le plus de la trouver coupable, ne purent jamais lui reprocher une action ou une parole dont une femme eût à rougir. Si elle s obstina à garder Thabit d'homme dont plusieurs se scandalisaient, elle ne le fit , comme on l'a dit souvent , que pour conserver les vertus de son propre sexe« Les contemporaines de Jeanne durent lui savoir gré de ce qu'elle était devenue le héros de son temps, sans cesser d* être une bonne femme ^ une femme pleine de douceur et de modestie.
Les accusateurs de Jeanne d'Arc voulaient lui faire un crime de l'empressement de la multitude à courir sur ses pas, à lui baiser les mains et les vêtements, à lui adresser des hymnes et des prières; que doit-on voir en tout cela, si ce n*estles franches démonstrations des sentiuiens populaires! Le peuple des villes et des campagnes ne pouvait guère voir un ennemi dans une femme qui avait été élevée sous le chaume et qui avait gardé les brebis \ les pauvres gens venaient volontiers à elle, comme elle le disait à ses juges, parce quelle ne leur faisait point de déplaisirs Depuis qu'elle était pri-
sonnière de guerre, tous ceux qui la visitaient, à l'exception de ceux qu'on avait envoyés pour l'épier et lui tendre quelque piège , ne pouvaient se défendre d'un sentiment de respect. On voulut d'abord la faire juger à Paris ; mais outre qu'on craignait le voisinage des villes soumises à Charles , on redouta sans doute aussi la pitié qu'une jeune fdle pouvait inspirer à une population passionnée et mobile comme l'était celle de la capitale. A son arrivée à Rouen , elle n'excita dans les esprits qu'une curiosité indifférente ; et cette indifférence permit à ses persécuteurs de la traiter avec la plus grande barbarie. Toutefois la cage de fer dans laquelle elle fut, dit-on, enfermée quelques jours, les chaînes pesantes dont on la chargea ensuite, les rigueurs inouies qu'on exerçait envers elle, et dont le bruit se répandait parmi le peuple , finirent par toucher les cœurs les plus indifférents, et firent oublier une grande partie de ce qu'on avait dit contre cette fille diidé^ mon. Pendant le procès, la noble attitude de Jeanne, sa simplicité de cœur, sa fermeté, sa résignation , quelques unes de ses réponses qui circulaient de temps à autre dans le public , achevèrent d'intéresser à sa cause tous ceux qui n'a-
valent pas juré de la haïr et de la persécuter; parmi les juges et tous les hommes appelés au procès , tous ceux en qui le fanatisme des partis, l'ambition ou la haine n'avaient pas éteint l'amour de la vérité et de la justice, reculèrent devant les moyens odieux qu'on employait pour perdre une pauvre fille ; lorsqu'une voix partie de toutes les consciences les eut avertis, plusieurs rougirent de se voir associés à cette espèce de conjuration tramée contre l'innocence et la vertu ; quelques uns n'assistèrent plus aux séances; un des examinateurs de Jeanne, Jean de la Fontaine , qui avait donné des conseils à l'accusée , et qui pour cela fut menacé par les Anglais, ne put se résoudre à être plus long-temps témoin de tant d'iniquités. // partit ^ dit un témoin au procès de révision , de cette cité de Rouen ^ et n'y revint plus. Ceux là mêmes qui poursuivaient Jeanne avec le plus d'acharnement, se laissaient à la fin attendrir par cette grande infortune; il n'était pas jusqu'à ce Guillaume Evrard , que nous venons d'entendre parler avec tant de véhémence, qui ne se désolât du rôle qu'on lui faisait jouer ; il aurait bien mieux aimé , disait-il à ses familiers, être dans son pays de Flandre^ que d'être assis avec les juges de la Pucelle, et
d avoir la charge de la liaraiiguer eu présence du peuple.
Quand on arriva vers la lin du procès , si tous les hommes appelés comme assesseurs ou comme juges avaient pu exprimer leur sentiment avec sécurité; s'ils avaient été libres d'obéir, les uns à leur compassion , les autres à leurs remords , nous ne doutons pas que Jeanne n'eût eu pour elle la majorité des avis ; mais il est des circonstances, des époques malheureuses ( nous avons pu de nos jours en voir des exemples), où toutes les consciences se taisent devant la crainte , et c'est alors que les passions homicides dictent les arrêts de la justice. Le procès de la Pucelle , après les deux premiers mois, n'avait plus d'autre mobile que l'animosité des Anglais ; on se rappelle que les Anglais, au siège d'Orléans, menaçaient déjà de faire brûler Jeanne, et depuis qu'elle était tombée entre leurs mains, ils n'avaient pas renoncé à leurs projets de vengeance. L'orgueil national humilié les rendait barbares, et leur patriotisme jaloux ne pardonnait point à la jeune héroïne "son glorieux dévoûment à Charles YII. La haine qu'ils avaient pour elle la grandissait à tel point à leurs yeux, et la rendait si redoutable même dans sa prison, que le sort
des armes britanniques leur paraissait dépendre de la mort de Jeanne , et qu'ils avaient renoncé à faire le siège de Louviers , tant qu'elle vivrait. Lequel des deux peuples, des Français ou des Anglais, était le plus superstitieux? Les uns avaient remporté de grandes victoires , des victoires miraculeuses, et ils les attribuaient à des inspirations de Dieu; les autres avaient été battus, chassés de plusieurs provinces ; leur orgueil humilié se persuadait que de vains enchantements avaient décidé du sort des batailles, et qu'ils • n'avaient pu être vaincus que par le prince des ténèbres. La politique anglaise avait voulu prouver que l'enfer seul avait pu prévaloir contre elle, et voilà peut-être la première cause , l'unique cause de tant de persécutions et d'injustices. Dans ce procès de la Pucelle, l'histoire ne connaît qu'un seul homme , c'est à lui qu'est restée la honte de toutes les iniquités. L'évêque de Beauvais parut hésiter à mesure qu'on approchait du terrible dénoûment ; les reproches violents que lui adressèrent les Anglais en ce moment critique, nous font croire du moins qu'il ne voulait pas la mort de la Pucelle ; mais il avait promis de servir les vengeances de l'Angleterre, et il ne fut pas le maître de reculer devant le
crime commencé. Si on s'arrête difficilement lorsqu'on obéit à ses propres passions, il est plus difficile encore de s'arrêter quand on se fait l'instrument des passions d'autrui.
Jeanne d' Arc condamnée comme relapse. — Revenue dans . sa prison , après la cérémonie de Saint-Ouen, Jeanne déposa l'habit d'homme, et reprit cehii de femme ; l'habit qu'elle avait ([uitté fut mis dans un sac et resta dans.la chambre où elle était détenue; l'histoire nous apprend, d'après des témoins oculaires, qu'elle était toujours gardée par des Anglais; que la nuit elle se couchait/îrr^>/;«r les jambes, et attachée au pied de son lit par une chaîne de fer, de telle sorte qu'elle ne pouvait se mouvoir; c'est ainsi qu'on tenait la promesse qui lui avait été faite de hii rendre la liberté ou d'adoucir les rigueurs de sa prison. Jean Le Maître, vicaire de l'Inquisition, vint la visiter, et l'exhorta à ne pas retourner à sa première conduite, car si elle y revenait, elle serait abandonnée de Dieu et de l'église; Pierre Morice, un des assesseurs, se rendit aussi dans la prison de Jeanne, et l'engagea à persister dans le bon parti qu'elle avait pris. On ignore ce que Jeanne répondit à ces pieuses exhortations ; tout ce que nous savons , c'est que
— 18d ~ les Anglais lurent li es irrités des conseils que lui avait donnés Morice , et que ce dernier fut en grand péril d'être assommé à coups de bâton. D'autres assesseurs , dans la même intention charitable, voulurent le lendemain visiter Jeanne d'Arc ; mais les portes de la prison leur furent fermées ; lorsqu'ils traversaient la cour du château, on les insulta violemment, on les menaça de les jeter dans la Seine. Dès lors, la jeune captive ne vit plus que ses gardes qui l'accablaient d'outrages, et quelques Anglais acharnés à sa perte ; on la laissait ainsi en proie à toutes les horreurs de la solitude et de la captivité , dans la pensée sans doute que le désespoir la ramènerait à ses visions et la livrerait enfin aux bourreaux.
Deux jours s'étaient écoulés depuis l'abjuration faite au cimetière de Saint-Ouen ; dans la matinée du 27 mai, le dimanche de la Trinité, le bruit se répandit tout-à-coup que Jeanne était recliue., et qu'elle avait repris l'habit d'homme. Il y eut à ce sujet une assemblée de ceux qui avaient suivi le procès ; plusieurs des clercs présents furent chargées d'aller au château pour savoir si la nouvelle répandue était vraie ; comme ils entraient dans la cour, ces députas rencon-
trèrent une centaine d'Anglais, qui leur crièrent que les gens d'églises qui avaient jugé la Pucelle et qui ne l'avaient pas fait mourir , étaient tous des traîtres j, des armagnacs ^ des juges prévaricateurs ; ce fut à grant peine que les clercs , ainsi insultés, purent vader du château, et tous furent déboutés à haches et glaives. Quelques assesseurs seulement eurent la permission de pénétrer jusqu'à la chambre où était Jeanne , mais ils ne furent pas en moindre péril; l'un d'eux, André Marguerite, ayant dit que la Pucelle avait eu sans doute quelque motif pour reprendre l'habit d'homme et qu'il fallait d'abord le lui demander , une voix lui cria : Taisez-vous au nom du diable; en même temps une hache fut levée contre lui , ce qui fit que tous ceux qui étaient venus s'en allèrent, n'en pouvant plus de frayeur. On ne sait pas autre chose de ce qui se passa le flimanche de la Trinité.
Le lundi , 08 mai, l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'Inquisition se transportèrent en la prison avec trois assesseurs ; le comte de Warwick les accompagnait avec plusieurs officiers anglais. Quand on eut reconnu que Jeanne avait l'habit d'homme , il s'éleva un grand murmure parmi les assistants, et plusieurs voix s'écrièrent : Elle est prise , elle est prise! La pauvre Jeanne
. 185 — avait l'air éploré, son front était pâle et meurtri , ses vêtements en désordre et ses cheveux épars. Lorsque l'évêque de Beauvaislui demanda pourquoi elle avait repris l'habit d'homme , elle daigna à peine répondre; la seconde fois, elle répondit vaguement que cet habit lui plaisait mieux qu'un autre ; elle dit enfin ce qu'elle avait dit souvent au procès , que l'habit viril lui paraissait plus convenable , puisqu'elle était toujours avec des hommes; elle ajouta qu'elle avait repris cet habit , parce qu'on ne lui avait pas tenu promesse , et que du reste elle ferait tout ce que l'église ordonnerait , si on la délivrait de ses fers, et si on lui permettait d'aller à la messe et de recevoir la communion. Yoilà comment cette partie de l'interrogatoire est présentée dans le procès-verbal ; les relations de plusieurs assistants ajoutent à ce récit des circonstances plus graves et des détails plus révoltants: Jeanne avaitrépondu qu'elle avaitreprisl'habitd'homme, parce qu'elle n'était pas en sûreté avec ses gardes, et que si on la mettait en lieu sûr, en la compagnie d'une femme, elle reprendrait l'habit de femme. Jeanne se plaignait amèrement d'être tourmentée jour et nuit dans sa prison , d'avoir été maltraitée , battue , exposée aux violences d*un millourt d' Angleterre, Si nous en crovons
l'appariteur Massieu, les gardes de Jeanne l'auraient forcée de reprendre ses habits d'homme , et lui auraient enlevé ses habits de femme ; ce dernier fait semble prouver que la Pucelle, pour la manière de se vêtir, était dans la dépendance absolue de ses geôliers, et que si elle avait porté l'habit viril dans sa prison, elle ne l'avait fait que parle bon plaisir des Anglais, qui espéraient bien tirer grand parti de cette permission. L'habit d'homme était en effet le véiitable prétexte dont on se servait pour préparer la fin tragique de Jeanne, et, sans l'habit d'homme, il est probable qu'on l'aurait laissée vivre el mourir dans sa prison. Cependant l'évêque de Beauvais lui demanda si elle entendait encore ses voix. — Ses voix s'étaient fait entendre plusieurs fois depuis la cérémonie de Saint-Ouen , et lui avaient dit qu'elle faisait et avait fait grande injure à Dieu, en désavouant ce qu'elle avait fait et dit au nom de Dieu et de ses saints; Jeanne ajouta que jamais elle n'avait entendu révoquer ses révélations , et qu'ellen'avait fait son abjuration quepar la crainte du feu. Elle aimait mieux , du reste , faire sa pénitence en mourant , que de souffrir tout ce qu'elle souffrait dans sa prison ; elle ne comprenait pas ce qui était écrit dans la cédule qu'on
lui avait fait signer, et n'avait pu révoquer autre chose que ce qui plaisait à Dieu qu'elle révoquât.
Tel fut le dernier interrogatoire de Jeanne ; nous en avons parlé d'après le procès-verbal rédigé sous les yeux des juges et des geôliers delà Pucelle : c'est là sans doute que l'innocence opprimée se montra dans ce qu'elle avait de plus touchant, et que, l'esprit de persécution et d'iniquité dut se laisser voir avec tout ce qu'il avait de plus odieux ; mais tout cela est perdu pour l'histoire , et restera à jamais couvert d'un voile impénétrable. Tout ce que nous savons de cette séance, c'est que l'évèque de Beauvais, sortant de la prison, dit en riant au comte deWarwick, Fareîvelj farewel (c'en est fait, tout va bien), mots qui furent répétés avec joie par tous les assistants, et qui annonçaient clairement que la victime allait être immolée.
Le lendemain, 29 mai, les juges et les assesseurs furent convoqués; il fut reconnu dans cette assemblée que Jeanne était relapse; après l'avoir reconnue relapse , on arrêta qu'elle serait déclarée hérétique , et livrée dès le jour suivant à la justice séculière. Les juges ne s'occupèrent plus que de rédiger la sentence fatale.