‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 14 sur 103 · I. — Enfance et première jeunesse · texte numérisé non relu

I. — Enfance et première jeunesse

Je vais essayer, dans cette seconde partie, de retracer les principaux aspects de la vie du fondateur du positivisme. Comme bien on pense, la grande existence qui s'est consacrée à Tavènement de la religion de THumanité fut toute de travail et de dévouement. J'en fournirai les preuves, et je ferai connaître en même temps les hautes vertus, les qualités intellectuelles, morales et pratiques qui permirent Taccomplissement d'une telle œuvre. Mais je rappelle encore que je n'entreprends ici qu'une notice, qu'une esquisse insuffisante et bien imparfaite.

Outre les documents laissés par Auguste Comte lui-même, et dans lesquels j'ai largement puisé, je me suis adressé à toutes les sources normales pour obtenir des indications sur ce grand sujet; et je dois remercier spécialement notre excellente sœur, M"»« Sophie Thomas, nos confrères, MM. Audiflfrent, Joseph Lonchampt, J.-B. Foucart, et surtout notre cher et honoré directeur, M. Pierre Laffitte, pour les conseils et les renseignements qu'ils ont bien voulu me donner.

Auguste Comte naquit à Montpellier, le 19 janvier 1798, dans une maison que l'on voit encore aujourd'hui rue de la Merci, ed face de

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régîise Sainte-Eulalie. Sa faniille était dans une condition modeste,! entre Taisaoce et la pauvreté, son père exerçant l'emploi de caissier i la recelte générale du département de THérault.

j^jine Hosaïie Boyer, sa mère, femme d'uo grand cœur et d'uQ^ grand caractère, appartenant à !a famille des médecins qui ont illustré ce nom, pratiquait ardemment le cattiolicisme et partageait les opinions monarchiques de son mari» Mais cette double influence ne put empêcher des dispositions très opposées chez leur enfant, qui, dès rage de quatorze ans, se trouvait spontanément dégagé de toutd croyance théologique et sans aucune sympathie royaliste. Ce résultat" contradictoire autant que prématuré, dû sans aucun doute à la force d'une organisation cérébrale très supérieure, peut encore être accessoirement expliqué par le système d'éducation auquel fut soumis le jeune Comte. Au lieu d'être élevé dans sa famille avec son frère et sa sœur, sous la direction maternelle, il était entré de très bonne heure au lycée de Nfontpellier, et il avait subi dans cet établissement une inOuence dilTérente sans doute de celte qu'il aurait éprouvi sous le toit paternel,

Dans le cours de sa vie, Auguste Comte a souvent déploré cel fatalité de ses premiers ans, qui Tarracha de si bonne heure aux sal taires douceurs du foyer et de l'éducation domestiques pour le priv d*un inapprécialile développement atTectif. Il sentit profondément tout ce qu'il avait perdu de ce côté, et dans les derniers temps dM son existence il exprimait encore à cet égard les plus touchante regrets.

Quoi qull en soit, k peine âgé de neuf ans, il figurait comniJ élève interne au lycée de Montpellier» Bien qu*il n'ait eu jusqu*alor? pour tout maître qu*un vieux professeur de lecture et d'écriture qui lui avait api>ris aussi quelques mots de latin, il avait déjà pour tra%'ail tant d'aptitude et do volonté, que ses progrès furent rapide et ses succès brillants. A défaut de la culture morale, qu'il est im sible de recevoir dans les éducations de ce genre, il développa tai bien que mal son esprit et son caractère; car il était aussi rel)€!le la discipline scoïastique qu'ardent à l'élude, et dans ses débats joui naliers avec des maîtres subalternes trop souvent oppressifs et gro! siersj il déploya une énergie surprenante, et donna plusieurs lois d preuves de cette intrépidité qui le soutint plus tard dans des lutt autrement sérieuses. Entre autres preuves de courage, nous devo rappeler ici sa contenance pendant la longue et douloureuse opératî que lui lit Delpech pour enlever une tumeur qui s'était développée la région du cou. Quoique bien jeune encore, il supporta cette épreu avec la fermeté do Spartiate, sans taire un mouvement, sans profér

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une plainte, et sans souîTrir surtout qu*on lui ajipliquat aucune entrave.

A douze ans, le jeune Gomle avait achevé Tinitialion littéraire de ce temps, et dévoré pour ainsi dire toute la substance de renseignement qu'on donnait alors dans les établissements d'instruction publique. Le directeur du lycée sollicita et obtint de son père Tautorisatîon de lui faire commencer les mathématiques; et Ton ne saurait donner une plus juste idée de la vigueur qu*il déploya dans cette étude nouvelle qu'en rappelant qu'il otïtenait à seize ans une des premières places à l'École polytechnique (1) : encore avait-il été lorcé d'attendre une année qu'il eût atteint lïige d'admission. Pendant ce temps, il avait accompli brillamment, comme élevé externe du lycée de Montpellier^ une nussion bien délicate et bien honorable. Son professeur, épuisé déjà par la maladie à laquelle il devait trop tôt succomber, ra%'ait choisi pour le suppléer dans son enseignement. L'élève répondit à l'attente du maître, et fU avec un remarquable succès le cours de mathématiques spéciales, ayant alors parmi ses audîleui^s plusieurs des surveillanlsqui l'avaient si rudement éprouvé.

C'est ici le lieu de rendre hommage à une digne mémoire : Auguste Comte eut le rare bonheur, pour ses dernières années [d'études classiques, de tomber à un homme aussi éniinent par le cœur que par re.s[ïrit, le vénérabte Daniel Encontre, ensnile professeur de dof^me à la taculté de théologie protestante de Montauban, qui enseignait alors les malliémaliques an lycée de Monti>ellier. Ce contact fut décisif. Le pasleur Kncontre joignait à une nature morale des plus délicates un esprit plnlosopliique nourri de connais- ^^ances aussi étendues que profondes, et la rare élévation de son enseignement sut allumer chez son élève la flamme d'un génie qui ne s*éteignit jamais. C'est à lui tiu' Auguste Comte dédia le premier volume de sa ilernière œuvre, la Siptihàse subjective^ et Ton peut y voir que le temps n'avait rien elTacé de la profonde impression que ce noble maître avait laite sur un tel disciple.

Lorsque Auguste Comte amva à l'École polytechnique (1814), Tesprit républicain y vivait encore, quoique bien atténué déjà depuis la fondation de cet établissement. L*émaneipatiDo et le civisme de nos temps héroïques illuminaient d'un dernier rellet la jeunesse de cette époque, et cette inlîuence vint stimuler favorablement les inclinations naturehes du jeune homme. Mais on doit reconnaître que le

(i) Il y «vaît Alors quatre examstiatcurs pour radminsion des c:indîd4U, et chacun dVux produisait uue liste. Il y avait dooc, «u réiiliti% qu^tri; premiers sur Ul liste tatAle des candidats lAmh, Auguste Comte ctaît le premier vur h liste de M. FfAiicccur, tijtaminatcur pour le Cestrc de k France et le MidL

développement scientifique qu^il reçut à l'École, aussi bien que Tesprit politique qu'il y rencontra, ne firent qu*acliver chez lui une évolution déjà commencée, el que, sans déterminer sa direction philosophique et sociale, cette influence contribua cependant beaucoup à rassurer.

Les études matliémaliques qu'il achevait avec autant de facilité que de succès ne Tabsorbant pas entièrement, Auguste Comte consacrait aux lectures philosoptiiques el politiques tout le temps qui lui restait. Les écrits du xviir' siècle, les annales de la révolution, les légendes républicaines, rattachaient surtout fortement ; et le témoij^mage de quelques condisciples encore existants prouve qu'il méditait déjà séneosenientsur les révolutions que présente fhistoire moderne de t*Europe et de TAménque, et sur les constitutions qu'elles ont produites. Ainsi s'établissait le contact, la filiation réelle du génie qui doit caractériser notre temps avec ses véritables prédécesseurs immédiats; et déjà se manifestait en tui ce besoin de régénération universelle vers laquelle aspiraient ies penseurs et le^^ hommes d'Etat du dernier siéclei et qui fut l'œuvre de sa vie tout entière. L'initiation scientifique, surtout mathématique, qu'Auguste Comte poursuivait à l'École polytechnique lui faisait, en effet, pressentir la seul voie qui pût alors conduire à la rénovation de renlendemenl bumair et le mettait en possession d*une méthode puissante qui fortifiait singulièrement son esprit, et qu'il devait bientôt appliquer à des études plus élevées. En même temps, ses sentiments républicains, excités par finfluence d'un tel milieu, lui faisaient aborder fétude sociale avec l'ardeor qu'exigeait sa transformation.

Sous les apparences d\ine nature pliysique enfantine et maladive, le jeune Comte, à lage de seize ans, avait déjà, suivant le dire de ses camarades de promotion, la raison el la maturité d'un homme : il ne parlait point avec fardeur d'un adolescent, mais avec la fermeté d'un citoyen. Getle précocité, cette force d'esprit et de caractère le distinguaient profondément, et il était généralement considéré comme une nature exceptionnelle par ses condisciples et par ses professeurs les plus compétents. Mais à cette supériorité d'intelligence, à cette inflexibilité du caractère, ne pouvait se joindre l'aptitude à Ja soumission, et rélève de Daniel Encontre se faisait souvent remarquer par son insubordination systématique. Des infractions concertées envers les règlements et la discipline militaires (surtout contre le casernement) lui attiraient des répressions fréquentes, sévères, et le firent même priver du grade do caporal que lui conférait son rang d'entrée à l'École (il n'y avait pas alors de sergents parmi les élèves de première année).

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PeodaDt l'été de 1815, il coopérait avec sa fermeté habituelle, dans le bataillon de l'École polytechnique, aux tentatives effectuées par la population parisienne pour défendre contre l'étranger la capitale de la France.

Enfin, en 1816, un événement auquel il ne demeura pas indifférent devint l'occasion du licenciement projeté par le nouveau gouvernement, et appela sur lui des mesures de rigueur. Un répétiteur avait choqué par ses manières impertinentes les élèves de première année; les anciens prirent Mi et cause, et l'on décida que ce personnage était déchu de ses fonctions. En conséquence, une sommation lui fut aussitôt remise ; elle était ainsi conçue : c Monsieur, quoiqu'il nous tf soit pénible de prendre une telle mesure envers un ancien élève de u l'École, nous vous enjoignons de n'y plus remettre les pieds. » L'École polytechnique fut dissoute, et le jeune Ck)mte, auteur et premier signataire de la lettre, fut reconduit dans sa famille par ordre de l'autorité supérieure, et placé sous la surveillance de la police (1).

Cette surveillance ne fut, on le pense, ni gênante ni de longue durée envers un si jeune homme, et qui n'était, d'ailleurs, aucunement suspect de bonapartisme. Mais il en fut autrement de la malveillance que lui sucitèrent ce début polytechnique, son indépendance de caractère et son émancipation d'esprit ; car ces antécédents le tinrent pour longtemps éloigné de toute carrière officielle et de toute réussite professionnelle.

Après quelques mois de séjour à Montpellier, pendant lesquels il suivit divers cours à la Faculté de Médecine de cette ville, Auguste Comte revint à Paris, malgré les instances de sa famille. Comme elle s'opposait à ce départ, elle ne lui fournit alors que très peu de secours, et ne l'assista réellement que plus tard, au moment de sa crise cérébrale. Invinciblement attiré vers le centre de la vie occidentale, il vint s'y fixer sans autre ressource que son savoir et son énergie. Un cœur comme le sien, déjà rempli des plus hautes aspirations, ne pouvait guère s'effrayer d'une misère inévitable ; et le travail, qui fut toujours une de ses plus constantes et plus naturelles vertus, lui promettait au moins la subsistance : au pis aller, c'était vaincre ou mourir (2),

(i) On a écrit qu'Auguste Comte était entré à TÉcole polytechnique le premier, et qu'il en était sorti le quatrième. Cela n'est pas exact. II entra, comme nous l'avons dit, le premier d'une des quatre listes d'examinateurs, l'un des quatre premiers par conséquent, et sortit, comme tous les autres, sans éttc classé, lors du licenciement général. Dans le premier classement de Hn d'année, en 1815, il fut pfacé au neuvième rang, par suite de son indiscipline et de son inhabileté graphique. Mais l'opinion générale lui accordait la prééminence pour le savoir et la force intellectuelle.

(a) Voir, pour cette partie si intéressante de la vie de Comte, la correspondance qu'il échangea, de 181 5 à 1844, avec M. Valat, un ami d'enfance et un camarade de collège. En l'espèce, c'est un document de premier ordre.

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