‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 15 sur 103 · II. — Relations avec Saint- Sïmon · texte numérisé non relu

II. — Relations avec Saint- Sïmon

Une fois réintégré au foyer de la préparation moderne» et après avoir |X)urvu aux premières nécessités par un enseignement privé assez incortaio dans l^origine, il reprit ses éludes et ses méditations,

A cet égard, on doit une profonde reconnaissance aux deux liomnies qui surent alors apprécier assez le jeune philosophe pour le soulenir el empêcher qu'il fut écrasé : MM. Poinsot et de Blainville. Le premier, qui avait été professeur d*Auguste ConUe à l^École polyleclmiquej Tavait reconnu dès rabord pour une intelligence trèssupérieure, et le considéra toujours comme tel, à partir de ce moment. C*est surtout à sa justice que M, Comte dut de pouvoir vivre, dès lors et depuis, de l'enseignement mathématique, el c'est à lui qui) dut de compter, en 1817, un prince de Garignan parmi ses élèves. De son côté M, de Blainville rendit des services semblables; et ces deux honorables savants s'unirent plus tard pour soutenir Auguste Comte dans sa lutte avec TAcadémie des sciences. M. Poinsot le défendit même publiquement au sein de cette assemblée contre les attaques de M, Arago* Voilà comment, en 1818, il sortit d'embarras.

Mais sa position fut un moment si difficile qu'il faillit quitter Ja France* Le général Bernard, envoyé par le président des États-Unis d'Amérique afin de recruter chez nous un corps de professeurs pour r École poly technique que Ton voulait alors fonder à Washington, désirait vivement se l'attacher* 11 entra en rapport et lui lit accepter la chaire d'analyse. Heureusement le projet échoua, el le futur auteur de la Phiiosophie positive resta acquis à sa patrie (i). A travers mille obstacles, il reprit la route qu'il s'était déjà tracée, étendant sans cesse le cercle de ses coo naissances, complétant ses études en cosmologie, en biologie, en histoire, et voyant de jour en jour grandir en lui le sentiment de la véritable hiérarchie scientifique et de Tharmonie qui allait bientôt s'établir entre ses aspirations politiques et les tendances positives de son esprit. Mais à ce moment décisif, lorsqu'il était déjà dans la direction qu'exigeait la rénovation moderne, et qu'il se trouvait pourvu de ses conditions principales, te sentiment social et rinstruction scienUlique, Tensemble des fatalités qui dominent

(t) Lettrtt d'AngHiifl Comh îi M. Vaht, fnoffss^ttr fie mathémattque, anciiu recteur à* VAeadémii de Kbodei, i voluiuc iii-S. Pâriii, 1870.

VI K ÛAL^JLJâTE COMTE

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chaque existence individuelle le poussa vers un homme qui ne satistaisait aucunement à ces exigences, et qui faillit compromettre son essor spontané.

Les déclarations qu'Auguste Gonile a consignées en différents endroits de ses ouvrages sur ce personnage célèbre, et sur la nature des relations qu'il eut avec lui, auraient dû fixer l'opinion à cet égard; mais les manœuvres d'une presse hostile ne ront point permis, et raccord d'écrivains malveillants, de toutes opinions, d'ailleurs, semble avoir mis hors de doute que le positivisme soit une émanation, une bouture en quelque sorte de rindustrialisme saint-simonieiu Le fait serait grave : car la tentative de Saint-Simon ayant aussi totalement que justement avorté, en ce qui concerne la réorganisation moderne, c*est frapper au cœur le nouveau système que de l'en faire procéder. Voyons donc si cette filiation est légitime V

<t Depuis que la situation écarte toute tendance purement négative, n dit Auguste Comte dans la prêt ace de son Catédtisme^ il n'y a de M vraiment discréditées, parmi les écoles philosophiques du dernier « siècle, que les sectes incooséquenles dont la prépondérance dut « être éphémère. Les démolisseui^s incomplets, comme Voltaire et « Rousseau, qui croyaient pouvoir renverser Tautel en conservant le M trône ou réciproquement, sont irrévocablement déchus, après a avoir dominé, suivant leur destinée normale, les deux générations (I f|ui préparèrent et accomplirent l'explosion révokilionnaire. Mais « depuis (jue la reconstruction est à Tordre du jour, Tattention « pubhque retourne de plus en plus vers la grande et immortelle école « de Diderot et Hume, qui caractérisera réellemanl le xvnr' siècle, en « le liant au préccLlcnt par Fonlenelle et au suivant par Condorcet* M Également émancipés en religion et en politique, ces puissants « l»enseurs tcadaiei*t nécessairement vers une réorganisation totale « et ilirecte, (juelqoe confuse qu'en dut être alors la ootion. Tous se <t rallieraient aujourd'hui à la seule doctrine qui, fondant Tavenir sur u le passé, pose enî'm les bases inébranlables de la régénération occi- « dentale. C'est d\me telle école que je m'honorerai toujours de desu cendre immédiatement, par mon précurseur essentiel, Téminent Cûudorcet* Au contraire, je n'attendis jamais que des entraves, spontanées ou concertées, chez les débris arriérés des sectes super* << Bclelles et immorales émanées de Voltaire et de Rousseau.

« Mais à cette grande souche historique, j'ai constamment rat lâché M ce qu'ofïi-irent de vraiment éminent nos derniers adversaires, soit a Ihéologiques, soit métaphysiques* Tandis que Hume constitue « mon pinncîpal précurseur plhlosophique, Kant s'y trouve accessoi- M rement lié ; sa conception fondamentale ne fut vraiment systémaljsée

VJE Û ArnUSTE COlfTE

u et développée que par le postivisme (1). De même, sous l*aspecl t« politique, Condorcet dut être, pour moi, complélé par de Maislre, i( dont je m'appropriai dès mon début tous les principes essentiels, <* qui ne sont plus appréciés maintenant que dans l'école positive. u Tels sont, avec Bichat et Gall comme précurseurs scientifiques, les « six prédécesseurs immédiats qui me rattacheront toujours aux trois « pères systématiques de la vraie philosophie moderne, Bacon, fk Descartes et Leibnilz. Diaprés cette noble filiation, le moyen àge^ | <' iiïtellectuellement résumé par saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon V et Dante, me subordonne directement au prince éternel des véri- ^^ tables penseurs, rincomparable Arislote. ►>

Or, je le demande, à quel titre Saint-Simon pourrait-il entrer dans cette taraille d'élite, et de quelle manière a-t-il coopéré, dans la science ou la philosophie, à l'élaboration de la synthèse générale qu'Auguste Comte a construite en résultat de cette préparation séculaire? Cette question seule devrait suffire pour écarter ici la paternité | spirituelle d'un penseur manqué, d*un faux philosophe, et résoudre ^ le problème des origines positivistes; mais les erreurs accréditées de nos jours à cet égard nous obligent d'insistei". ■

D'après T ignorance actuelle envers les travaux de la grande école philosophique qui caractérise réellement le xvni^' siècle, et qu'Auguste i Comte a si justement réhabilitée (Fécole de Diderot et de Hume), une ■ littérature superficielle qui ne connaît guère, de celte époque, que les critiques de Voliaire ou les déclamations de Rousseau, a pu attribuer à Saint-Simon quelques-uns des résultats de ce temps, et le faire passer, grâce à cette méprise, pour un rénovateur. Mais une telle prétention ne saurait être admise, et nous allons démontrer qu'on n*a pu lui fournir quelque apparence de légïtimité qu'en don- M nant en propre à cet écrivain les idées et les aspirations qu'il a ^ empruntées au grand siècle^ et en lui rapportant, d'autre part, une élaboration scientifique et philosophique ultéiieure, à laquelle il fut totalement étranger. ^

Comme on a pu le voir d'après ce qui précède, le vrai xviii* siècle f fut loin de borner ses efForts à la desti'uction de Tordre ancien. 11 eut, au contraire, un sentiment très énergique de la reconstruction qui devait suivre, et tous ses penseurs, comme ses hommes d*État les plus éminents, tendirent maniliestement vers le régime pacifique

(i) Il s*agît ici de la dîsiliictîon établie pjr le philosophe de Kœoiïberg, au point dt viiel de ta fonnatioii de no$ idées et de nos cotinaiissances, entre ce qui app«irtieiit ^\i% choses, tax Qbjtts (c'est ee qu'il nomme Vobjtctif}^ et ce que notre esprit y iijoute de son propre fand et qui n'appartient qu'au %ujd pensant (c'est ce qu'il appelle le ShhjeciîJ)* dans le grand dui*J lisme philosophique^ le monde ser^t donc V objets et l'homme le sujets.

VIE D AlîGUSTE COMTE

et rationnel réservé à la maturité de notre espèce. Tous sentirent que dans Favenir^ Tordre ancien se trouvant éliminé, Tunité humaine sera rétablie par une loi positive, et délinitivement assurée par la paix. Telle est la tendance générale de cette mémorable phase, que Hume^ Turgot, d^Holbach, Gondorcet, ont si admirablement exprimée, et que nos grands types constitutionnels et républicains manifestèrent avec tant d'énergie. On peut donc affirmer que la puissante école de Diderot posa dans les idées, comme les hommes politiques qui lui correspondent, à TAssemblée constituante et à la Convention nationale, instituèrent dans les raits, le problème lè^oé par le moyen -âge aux temps modernes, savoir : rétablissement d*une foi démontrable et r incorporation du prolétariat à la société, ou la substilulion de la science à la théologie et celle de Tindustrie à la guerre. Voilà la double aspiralion générale qui fut transmise à Saint-Simon par d'Alembert, son précepteur, ainsi que par le mi heu social où il vécut d'abord, et qui développa chez lui ce vague instinct de rénovation qui Tagita toute sa vie sans relever jamais à aucune réalisation.

Mais malgré dljéroûjues elTorls, nos pères n'avaient fait que poser, sans la résoudre, une question dont la solution définitive ne pouvait appartenir qu'à notre lemps. La nature et le plan de celle opération n'en étaient pas moins indiqués : la réforme des idées devait précéder celle des sentiments et des institutions; et la nouvelle doctrine gênéraie, vu le discrédit Ihéologique, vu Timpuissance métaphysique et [■ascendant croissant de la science, devait prendre pour base, comme l'avaient partaitement senti ces vigoureux penseurs, Tensemble des connsissanccs réelles; puis, par un pas décisit^ étendre aux conceptions sociales elles mêmes les procédés et les vues de Fesprit positif, de manière à rattacher enfin tous les phénomènes connus au système des lois natureUes, et à fournir, par la connaissance exacte de Tordre universel, une base inébranlable à la nouvelle foi. Cette grande élaboration dépendait donc, en définitive, de la découverte des lois sociologiques, de la constitution de la science qui leur correspond, la science sociale, et de la coordination de tout le système positif en une doctrine systématique, d'après ce terme prépondérant,

Eh bien! je le répète» Saint-Simon a-t-il accompli cette tâche? A-t-il effectué, d'après une création préalable de la science sociale, la systématisation positive des pensées, des sentiments et des actes humains, c'est-à-dire la synthèse qui doit présider à la régénération des opinions et des mœurs, à la refonte des institutions?

Aussi dépourvu de savoir que de méthode, loin de pouvoir créer cette science, la plus élevée et la plus difficile de toutes après la morale, il ne sut même pas s'assimiler les notions cosmologiques et

VIE DArOUSTE COMTE

biologiques qui en sont rindispensable préliminaire. Jamais il n'eut sur Tensemble des connaissances positives constituées de son temps (matliématique, astronomie, physique, chimie et biologie) que des notions superûeielles ou erronées, et il resta nécessairement aussi étranger à leor véritable esprit et à leurs procédés logiques, qu'il était ignorant de leur objet (1). Comment donc aurait-il pu trouver le dernier terme de la série scientifique et créer la |ibilosophie des sciences, puisqu'il en possédait à peine les premiers éléments; puisque l'esprit abstrait^ qui est la condition essentielle de toute construction scientillque et de loute philosophie, lui Ht constamment défaut; puisqu'à aucune époque il ne put s'élever à l'état positif en s'aflYanchissant du tliéologisme et de la métaphysique, et que jaumis il ne comprit Fincompatibilité radicale qui existe entre la science et la théologie, entre la loi naturelle et la rolùniê arlnlraire (2)? Ce qu'il appelle Vidée-Loi n*a en elTet aucun rapport avec la notion positive de loi. Il est donc possible que cette idée soit identique à Vidée-Dieu, mais ni l'une ni l'autre ne représentent, assurément, la notion scientifique de loi naturelle, qui sert de base au positivisme. Les lois réelles quelconques, physiques, intellectuelles ou morales, résultent toujours, comme nous Tavons dit précédemment, de la combinaison d'un élément objectif avec un élément subjectif, ou d'une observation déve* loppée par on raisonnement, d'un objet fourni par le monde extérieur et d'un rapport saisi et établi par le sujet contemplateur; or, cet élément objectif, cette observation, cet objet n'exislent pas plus dans l'idée-Loi que dans Tidée-Dieu de nos métaphysiciens. Ces idées sont donc purement subjectives et chimériques; elles n'ont rien de réel ni de positif, rien de commun, par conséquent, avec la notion scientifique de loi naturelle. Uidëe-Loi n*est i>as le positivisme.

Du reste, Saint-Simon ne considérait point lui-même les phénomènes sociaux comme formant une catégorie distincte d'événements, et il les confondit sans cesse avec la partie supérieure de l'étude biologique sous le nom de science de V Homme. 11 n'entrevit donc aucunement que l'existence sociale devait être étudiée séparément^ et former, par l'introduction de Tabstraction dans l'étude des phénomènes liistoriques, une science distincte de celle des êtres vivants, aussi bien que de la politique proprement dite, qui n'est que l'art cor-

(î) Dam rapprécuiioii qui v,i s lu vie, noQS fauraîrons â l'appui de notre jugement dc^ citations tirées des écrits de Suint-Simon. Comme retendue de ces textes est considérable» nous les avons reportés à la (in du volume pour moins couper notre récit et pour rassembler en un stul tout les preuves que nous apportons, et qu'il est indispensable de co)»sidérer attealivcment» — Voir aux Fika jmtiftattiwi^ ti" ii,^ I*»*, Fréparaiion etçitpai:ilê scUtiii/nfMs de Saiiu-Sttuon.

(a) Voir aux Pikts jmtifcûiiv^f u" ii^ § tl, Emancipathn tMôgi^ut Je Samt-Siinou.

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respondant, et de la morale, ou étude de Thomme individuel. Il se doutait si peu qu'une telle science put fournir, par la conception symtématique de l'Hmanité, le principe de la synthèse moderne» qu*il empruntait contradictoirement à la cosmologie et à la théologie Félément coordinateur de ses dissertatioDS, à savoir VaUractlon universelle soumise à raction diinne (1). Enfin, il regardait la syslématisalion générale comme devant être objective et reposer sur une série concrète d*ètres et de faits, rigoureusement continue. Il n'entrevit donc point que cette coordination ne peut être faite qu'en vue de sa destination, et qu'elle doit rester subjective, parce qu'il est aussi impossible de réduire toutes les lois naturelles à une seule^ que déformer une échelle non interrompue des êtres qui les manifestent* Or, ce caractère empirique de la tentative saint simonienne oe la distingue pas moins profondément de la systématisation positive que son incomplète émancipation, et doit faire admettre également l'irrationalité des tendances de son auteur et la divergence totale de ses aspirations.

En résumé, la réorganisation dévolue au xix« siècle consistait à élaborer d'abord une nouvelle doctrine générale, une philosophie qui pût remplacer la théologie et la métaphysique désormais épuisées, et qui n*est autre que la philosophie des sciences, ou phihmphie positive; puis à instituer d'après elle une politique également dégagée des motifs théologiques et des procédés militaires, c'est-à-dire à fonder une autre religion, une systématisation nou%'elle et complète des pensées, des sentiments et des actes humains. Or Saint-Simon n'a fait aucune philosophie, surtout positi%'e, puisqu'il s'est borné, à cet égard, à associer le matérialisme scientifique au déisme métaphysique; il n'a institué aucune politique nouvelle, puisqu'il n'est jamais sorti, dans cette direction, de la royauté ou de l'empire; enfin, il n'a effectué aucune rénovation religieuse, puisque, dans ce sens, il a rétrogradé jusqu'au christianisme primitif. N'ayant pu s'alTranchir en philosophie ni en politique, n'étant ni libre-penseur, ni républicain, ni savant, il ne pouvait trouver ni même chercher les lois des phénomènes sociaux* La fondation de la sociologie lui était fatalement interdite, et dès lors aussi la première partie de l'opération rénovatrice, la systématisation des idées humaines. G*est pourquoi le complément déduclif, la systématisation des sentiments et des actes, ou la réorganisation morale et sociale lui demeura égale jnent inaccessible. Il avorta donc aussi pleinement en politique qu*en philosophie, et rimlmirialisme ne fut pour lui, à part le profit qu'il

(t) Voir iwx Pikits jttiiificaih^s^ ir ii, ,^ 111, Capacité philoii^phiqtit de Saînt*Sîmon.

espérait en tirer, que ratténuation parlementaire du régime raonarchique ou militaire, comme ïe physicisme, ramoindrissement métaphysique du régime mental institué par la théologie. Quant à sa tentative néo-chrétienne, elle ne constitue réellement qu'une dernière aberration, qui couronne dignement la série de ses inconséquences littéraires.

Saint-Simon n'inventa non plus aucun moyen logique : et Ton comprendra facilement son impuissance à cet égard, si Ton se rappelle son défaut de préparation scientifique. La méthode sériaire^ que lui attribuent ses apologistes, n*est point un procédé récent, mais un mode d'investigation scientifique aussi anciennement que généralement usité, et qui consiste à rapprocher les faits observés, d'après leurs rapports naturels. Saint-Simon anommés^Vie, comme on lavait fait avant lui depuis Aristote et même Thaïes, ce groupement abstrait des phénomènes, qu'il voulut appliquer maladroitement aux êtres, d'après sa constante préoccupation concrète ; mais cet emploi abusif du procédé en question ne saurait constituer une méthode nouvelle. II en est de même du raisonnement à priori et à posteriori^ dont une admiration concertée a encore voulu gratifier exclusivement ce littêratear. Si l*on entend par là les deux grandes méthodes t^abjective et objective dont nous avons parlé, il faut convenir que leur emploi lui est bien antérieur : car nos ancêtres fétichistes usèrent largement de ' la première, et toute révolution scientifique, depuis son origine jusqu'à nos jours, s'est accomplie d'après la seconde. Quant à la méthode intuUive ou pni' intintion analogique, dont quelques adeptes lui attribuent Tinvention, nous n'avons pu bien comprendre en quoi elle consiste ; mais si c'est V abstraction que l'on veut désigner de la sorte, il est certain que son avènement doit être placé bien plus haut dans l'histoire de la logique humaine, et que peu d'écrivains en firent moins d'usage.

Sous aucun rapport essentiel et définitif, ce personnage ne franchit donc victorieusement le seuil du nouveau monde philosophique et social ; il ne put jamais se dégager entièrement de l'ancien régime» et on ne lui doit aucun progrès décisif. Du reste, TimpossibiUté où il se trouva toujours d*achever les essais quil avait entrepris, fournit la meilleure preuve de son incapacité rénovatrice* Des écrits pompeusement annoncés par lui comme devant fournir les bases de la réorganisation européenne, d'après la construction d'une nouvelle doctrine générale, aucun ne fut achevé ni même convenablement ébauché. V Introduction aux travaux du Xix« siècle, le Mémoire sur la acieyice de Vhomme, le Travail sur la ffraviiation Hnirerselle^ sont des programmes incohérents, dépourvus de toute valeur scientifique

VÎE D AUGUSTE COMTE

OU logique ; et des quatre traités fondamentaux promis dans la dernière de ces publications, aucun ne fut abordé ! VEncifclopédie nouvelle, que son auteur proclamait comme l'œuvre capitale du XIX' siècle, n'eut qu'une livraison et se borna, comme ses précédents écrits, à un prospectus emphatique et ridicule. Le Catéchisme des industriels resta également inachevé. Enfin, plusieurs autres publications ne peuvent être considérées que comme de simples spéculations de librairie. L*inventeur du phyi^icisme a donc failli à rœu\Te de reconstruction, et il dut renoncer de lui-même à la réor* ganisation qu'il avait promise. Ce déni formel» incontestable, consacre à jamais son impuissance, et nul n'a le droit de le présenter comme ayant résolu le problème ou comme ayant sérieusement coopéré à sa solution.

Poussé dans la carrière littéraire par les suggestions d'une vanité excessive, porté vers les questions générales par Tinfluence de sou illustre précepteur et par l'impulsion du milieu philosophique^ confirmé dans cette direction par son inaptitude à se fixer dans la vie pratique, soit comme homme politique, soit comme militaire ou comme industrie!, limité enfin par les préoccupations et les entraves intellectuelles de Tépoque où il commença d*écrire, Saint-Simon fit à son début de la littérature scientifique, comme plus tard de la littérature industrialiste, sous rinfiuence de la réaction pacifique de 1815, entreprise et poursuivie avec tant d'énergie et de dignité par des hommes autrement recommandables que lui, MM. Charles Comte (favocat) et Du noyer (réconomiste), et comme plus tard encore de la littérature théologique, sous la pression de la réaction Ihéocratique et de la renaissance déiste et romantique des dernières années de la restauration. Mais en obéissant à ces impulsions contraires, jamais il ne suivit, comme on l'a prétendu, une marche systématique; aucune action ne fut, au vrai, moins libre, moins réfléchie, moins coordonnée el moins une que la sienne, et nulle part il ne construisit une doctrine proprement dite. La contradiction réciproque de ses divers écrits met cette proposition à l'abri de toute contestation. Il n'est donc pas vrai de dire, avec son école, qu*il ait voulu traiter la question scientifique avant la question politique, ou qu'il se l^eoit refusé « à entrer dans fexamen de la série temporeUe, avant l'avoir complètement achevé la série spirituelle. •» Surtout, il est faux de prétendre qu'il ait résolu le problème de ta réorganisation moderne, puisqu'il se borna toujours à présenter, en faltérant trop souvent, fénoncé qu'en avaient fourni les encyclopédistes.

Sans parler de Ti m pulsion décisive émanée de Descartes, que Ton doit regarder comme le premier fondateur de la philosophie

VIE D AUGUSTE GOJfTE

positive, puisqu^il voulut éliminer la métaphysique de tous les sujets qui comportaient aiors une telle épuration, pour y substituer la raison scientifiquer rappelons seulement les écrits philosophiques et politiques de Fontenelle, de Montesquieu, de Hume, de Diderot, de d'Alembert, de Turgot, de d*Holbach, de Georges Leroy^ de Boulanger, d'Adam Smith, de Volney, de Condorcet, etc., qui tous voulaient régénérer la croyance humaine par la science, et réorganiser la société en vue d*une destination pacifique; rappelons entin les immenses résultats obtenus d'après de tels prédécesseurs, et dans cette direction, par le fondateur du positivisme, et nous aurons fait comprendre la faiblesse, la stéiilité totale, le parasitisme constant et la triste défection de Fauteur du Nouveau christianisme.

Enfin, la direction littéraire que Saint-Simon essaya de suivre à une certaine époque lui fut si directement imprimée, qu'on ne saurait non plus lui reconnaître aucune initiative à cet égard. Sa conduite lui fut alors tracée, en elTet, par un homme qui appartenait incontestablement au xvïii^ siècle par ses aspirations et par ses idées : je veux parler du docteur Burdin. Parmi les gens cultivés dont Saint-Simon s'enlourait en 1708, se trouvait cet honoral:le médecin. Animé de Tesprit et du sentiment social propres à la grande école philosophique dont nous avons tant de fois parlé, parfaitement initié à toute sa tradition et aux résultats de la science contemporaine, le docteur Burdin communiqua libéralement à Saint-Simon le résumé de ses aspirations régénératrices. C'est d'après ce programme, certainement remarquable malgré ses lacunes et ses imperfections, qui lui fut trop modestement soumis, et qu'il aurait été lui-même incapable de concevoir, que cet écrivain a fourni la plus grande partie de sa carrière dite philosophique, et qu'il publia des fragments que Ton a trop longtemps regardés comme originaux. Tout ce que nous avons de lui en ce genre se trouve postérieur à cette communication (1), et Ton y reconnaît partout les pensées, les inspirations, et jusqu'aux expressions textuelles du docteur Burdin, regrettiiblement délayées dans le fatras littéraire du comte de Saint-Simon, Telle est la source essentielle, sinon exclusive, de ces fameuses idées-mères qui firent considérer ce personnage comme un penseur original, par un public peu au courant, quoiqu'il se soit toujours borné à paraphraser seulement quelques aperçus philosophiques ou politiques qu'il empruntait ainsi au xviii« siècle. La sensation qu'il produisit de nos jours résulta donc surtout, outre son habileté dans Tintrigue, de ce qu'il reprit le

(i) Oq peut et doit lire ce docament iDtéressant dins Le Mémoire de Saint-Simon sur ti dcncc de Thomme^ préface générale^ p. 20 à 5s de Véditioa des Œuwcs chwsiis^ j voL ia-12, Bruxelles, 1859.

VIE O^ArGUSTE COMTE

lis

langage de ce temps, à un momeot où il était si tristement oublié. Quant aux déductions pratiques que Saint-Simon aurait, sui\^nt ses disciples actuels, tirées d'un préambule théorique aussi imparfait» elles sont nécessairement bien arbitraires- On peut dire que le seul perfectionnement qull fournît aux théories des économistes est la systématisation de la distinction entre les entrepreneurs et les travailleurs, dont il fit convenablement ressortir rimporlance. En général, ses écrits sur Técoiiomie politique sont de beaucoup supérieurs à ses essais philosophiques proprement dits, et l'on y trouve, sur le régime industriel, des considérations secondaires qui ne manquent pas d'intérêt. Ce qui prouve que la nature de son esprit était bien plutôt pratique que théorique. Pour le reste, Saint-Simon ne fut ni moins vague ni moins contradictoire en industrialisme qu'en physicisme, el s*iî n'avait pas craint de baser la science sur la théologie, il n'hésita pas davantage à l'asservir à l'industrie, c'est-àdire à placer fmalement la pratique avant la théorie. Sa fameuse devise : Tout par Vindusîrie, tout pour elle^ suffit pour caractériser cette étrange inversion ; et rabandon quil fit, en construisant sa politique, des principes philosophiques qu'il aurait, suivant ses disciples, posés dans la première partie de sa carrière, n'est pas moins décisif à cet égard. Saint-Simon n'établit, en effet, aucune filiation entre ces deux phases de sa vie, et il aborda directement la réorganisation sociale quand les circonstances extérieures l'y poussèrent, sans avoir aucunement satisfait aux nécessités fondamentales d'une telle opération, c'est-à-dire sans avoir construit la nouvelle doctrine générale qui doit servir de base à toute réforme des institutions. Délaissant entièrement cet indispensable préliminaire, il asservit, avec une brutalité caractéristique, l'action théorique à la force pratique : en déclarant que le pouvoir spirituel doit être soumis, tnoyennant salaire, au pouvoir temporel, il reconnut les chefs indus- %riels comme étant seuls ai)tes à juger, en dernier ressort, de la "valeur des théories qujls ne peuvent construire, conserver, ni per- Itectionner; et il leur présenta le problème politique comme consistant à instituer à leur plus grand avantage les choses spiritueUes et sociales. Dangereux et grossier renversement de l'ordre humain, Cjui, consacrant l'oppression de nos plus nobles attributs par les *iécessités inférieures, mettrait la société à la merci de la force brutale et de la richesse etlrénéo, au Heu de subordonner de plus en plus la puissance matérielle à l'influence morale, qui doit sans cesse la modérer, la puritter, leclairer et l'adoucir! Matérialisme funeste à notre siècle, transmis par Saint-Simon à tous les réformateurs empiriques, et qui n'a que trop contribué à pervertir le sentiment et le

TÏE DAtKUSTE COSfTÏ

jugement des masses quant aux véritables principes de la réforme moderne, où la régénération des opinions et des mœurs doit certainement, et sous peine des plus dangereux tâtonnements, précéder^ de beaucoup la refonte des institutions.

Tel fut, intellectuellement, celui que Ton s'efforce de représenter comme ayant institué les bases de la réorganisation moderne. La nature de son intelligence, où la faculté d'expression remportait démesurément sur celle de conception, et Tesprit concret sur Faptitude abstraite; la surperficialité de son instruction, la banalité et la contradiction perpétuelle de ses écrits ; la prétention de résoudre ou de faire résoudre par d'autres toutes les questions, sans remplir aucune condition de compétence; enfin des dispositions pratiques qui le portaient à allier sans cesse les spéculations financières aux préoccupations théoriques, ol)ligent à le considérer définitivement, non point comme un philosophe, ni même comme un penseur, niais comme un simple utopiste, comme un brasseur d'affaires (1% et Tun des types les plus entreprenants qu'ait enfantés le journalisme.

Cependant si Saint-Simon ne fut point le précurseur philosophique d'Auguste Comte, peut-élre fut-il son initiateur moral, par rexerapîe du sacrifice et par fascendant spontané d'une grande vie. On parle beaucoup, en effet, de son dévouement social ; on ose mêmeJ vanter son civisme! Or, pouvait-il transmettre une foi politique bieoi ardente et bien pure» avait-il un sincère amour de la Patrie et de rHumanité, celui qui pot spéculer froidement sur nos désastres publies, durant la crise révolutionnaire, au moment le plus solennel de la défense républicaine, quand la France, qui concentrait alors en elle les destinées du monde, pouvait à tout moment s'abtmer sous l'effort de la conjuration féodale? Que faisait ce zélé citoyen, cet ardent humanitaire, cet intrépide apôtre du progrès, tandis que nos héroïques phalanges couraient à la frontière défendre la patrie et la

liberté'? IL AGIOTAIT!!! pensant, comme il le dit ensuite, qu'il

fallait être riche pour devenir philosophe (2)»

(i) 11 disait, en effet, à b jin de si cjj-rièrc, qu'il aviit passé k première moitié de si vie à Acquérir des idées, et la seconde à en vendre.

(2) Voir aux Pikes jmtijicaiiity, n" ii» § V, Fixité politique de Saint-Simon.

De documents qui nous ont passé sous les yeux aux Archives tiationiles, iï nous semble résulter que, sous le nom d'HENRi Simon^ il faisait, avec C^tiFB&ER, partie des agents enrôlés par l'abbé d'EsrAGNXC pour fournir l'armée frauvaise en Belgique (1793); et que, certainement, sous le même nom, il exploîiait ensuite, rue du Cardinal-LemoinCt U fabrication des cartes à jouer républicaines. C*est alors qu'il commença ses spéculations sur les biens nationauji avec le Prussien de Rcdcrn.

t* AUGtSTE COWTE

prétendue carrière scientifique nous offre une égale sincérité, un pareil désintéressement (1).

Enfin, quand une douloureuse fatalité fit échoir le gouvernement de la France au moins favorable des dictateurs militaires que la situation révolutionnaire tendait k faire surgir, quel rôle prit à son égard le philosophe Saint-Simon? Flatteur abject de la puissance du moment, renégat éhonlé de la tradition du xv!!!*-* siècle, on le vit, après avoir déifié, dans une adresse menteuse, les principes et les hommes de la Révolution, glorifier la rétrogradation théologique et militaire, applaudir au rétablissement des entraves dont la Convention avait déblayé la route du progrés, et insulter bassement à ses plus grandes œuvres comme à la mémoire de ses plus nobles représentants (2)î C'est alors qu'il proposa son physicmne, stratagème

I libéral qui, sous prétexte d*ordre pubbc, instituait pour les riches rémancipalion intellecloeîle et Texploitation sociale, en réservant aux pauvres les langueurs de rignorance et les rigueurs de Toppression, Là est le véritable esprit du système de Saint-Simon, tel qu'il le conçut toujours, et tel qu'il fut appliqué depuis par les meneurs de son école. Le physlchme devint, en eiïei, TÉvangile philosophique, comme V industrialisme fut le Code politique de cette ploutocratie f|ui institua la nouvelle exploitation populaire, et qui consomma notre plus funeste mystilication sociale. La royauté constitutionnelle, sous Louis-Philippe, en systématisant une telle action, en faisant perdre à notre France le sentiment et fintelligence de la grande rénovation qu'elle devait accomplir^ n'a que trop réalisé le programme de Saint-Simon! Si cet homme avaitrcompris le mouvement moderne, s*il avait eu une foi réelle dans la régénération rationnelle et pacifique à laquelle aspire notre société, si un sincère amour de THumanité avait jamais échauiïé son cœur, aurait-il ainsi glorifié Foppression, et systénialisé Tobscuranlisme, comme moyens de gouverne-

' ment? Cette conduite coupable méritedonc à son auteur une inefîaçable flétrissure! et la force des choses est telle, que les plus exaltés parmi ses admirateurs n*ont pu s empêcher de formuler eux-mêmes les motifs de son irrévocable condamnation : u A ces vérités, ont-ils dit, se

, « mêlant des erreurs capitales : un penchant exagéré vers fautorité ; u faristocratie de la science substituée à faristocratie de la naissance;

tt l'alliance ouvertement PRÊGHÉE entre le capital et L^tNTEL-

fl) Voir 4UX Piicii pisti/kathes, n'' ir, § IV, Désintéressement ei sincérité théorique ik Saint» a) Voir aux Piket jmtificaiîtts^ n» ii| §§ IV et V»

ite

« LtOENCE, EN VITE DE MAINTENIR DANS L*ORDRE LA PLÈBE IGNORANTE W ET PAUVRE (1) ! »

Mais cette détestable trahison n'empêcha pas le fondateur de rindustrialisme d^entonner la trompette humanitaire quand le moment fut venu, et de faire alors du socialisme, comme il avait voulu Caire du despotisme. Toutefois, pour apprécier à leur juste valeur ses déclamations néo-chrétiennes, on doit se rappeler qu'alors même il continuait d'adorer ardemment la richesse, comme autrefois la puissance militaire, et qull voulait mettre la société tout entière à la , merci des chefs industriels non régénérés, c'est-à-dire confier le gouvernement général de l'Humanité à des organes qui en sont totalement indignes. Du reste, à cet égard encore, il n'eut pas plus d*originalité que de sincérité, puisque ses formules ne sont qu*une reproduction atténuée des thèmes habituels de la prédication catholique, si révolutionnaire à son début, envers Tordre romain*

Si donc on considère que Saint-Simon fut trafiquant pendant la Révolution; qu'il fit, sous l'Empire, de radulation bonapartiste et de la littérature scientifique pour obtenir des récompenses pécuniaires, des honneurs et des sinécures académiques; enfin, qu'il redevint royaliste et néo-catholique sous la Restauration ; si Ton tient compte de ses palinodies et de ses contradictions perpétuelles; si l'on se rappelle la dangereuse équivoque de son physicisme, son hypocrisie déplorable et la duplicité intéressée de son industrialisme (tentatives qui ne furent rjue trop encouragées et qui contribuèrent certainement à faire éconduire la Révolution et à l'éloigner de son but) ; si Ton considère qu'il fut toujours spéculateur, homme d'affaires, et qu'en systématisant Tagiotage moderne, le matérialisme industriel, comme en consacrant à titre définitif te parlementarisme et le déisme, il ouvrit la voie aux plus fâcheuses déviations de notre temps, on restera convaincu de son infériorité mentale et morale, autant que de son incapacité inévitable envers la régénération spirituelle et temporelle de l'Occident.

IlL — Même sujet.

Les considérations qui précèdent devraient suffire pour démontrer que le positivisme ne peut émaner du saint-simonisme; mais il aut des raisons plus directes encore, pour désabuser les esprits

{i) Voyez îcs Œuvrer choisies de Siiiit-Simon, prccciêcs d'an cssii sur sa doctriDtff Bruxelles, Vau Mecncn cl 0% 1859. — T, I, IntroductioUt p«gc XXI,

VIF- li M GfSTK COMTi: 417

prévenus qui ne se donnent pas la peine d'aller jusqu'au fond des choses. C'est pourquoi nous allons descendre aux faits ol preuves de détail.

Auguste Ciornte avait vingt ans quand il entra en rapport avec SaiDt-Sitnon (1818). Sa préparation scientifique était pour ainsi dire complète, et sa foi républicaioe, réîêvalion naturelle de son cœur et de son esprit, l'avaient depuis longtemps placé au point de vue général que nécessitait la rénovation. Or, il s'en fallait de beaucoup, nous Tavons déjà dit» que l'inventeur du physicisme fût dans les mêmes condiitions. Il suivait le mouvement libéral depuis 1814 seulement, et faisait alors de la politique constitutionnelle. Mais il met* tait dant'* ses écrits un faux air de xvin*-' siècle qui leur procurait une originalité relative, et c'est celle apparence qui trompa le jeune Comte. Il crut reconnaître en lui un héritier du grand siècle et se rallia avec enthousiasme; l'habileté de Saint-Simon fit le reste. « Séduit par lui, dit le premier, vers la tin de ma vingtième M année, mon enthousiasme, jusqu'alors appliqué seulement aux « morts, me disposa hienltU à lui rapporter toutes les conceptions H qui surgirent en moi pendant la durée de nos relations. Quand « cette illusion lut assez dissipée, je reconnus qu'une telle liaison u n*avait comporté d'autre résultat que d'entraver mes méditations « spontanées, antérieurement guidées par Gondorcet, sans me pron curer d*ailleurs aucune acquisition. Tandis que divers contacts « personnels me firent alors obtenir des éclaircissements seconu daires, dont je me plus toujours u proclamer les sources, celui- « là resta dépourvu de toute efficacité réelle, scientifique ou u logique, o (1).

Voilà comment le fondateur du positivisme devint le secrétaire d*abord, puis le collalioraleur, et enfin Vélève du fondateur de Tindustrialisme, pour demcui'er finalement sa dupe; car celui-ci, loin de rien céder, intellectuellement ou niatériellement, à son prétendu disciple, ne cessa de Texploiter, sous ce double rapport, en s'appropriant ses premiers travaux.

On s'étonnera sans doute qu'Auguste Comte ait pu se méprendre à ce point; mais il faut considérer d'une part son extrême jeunesse, et de Tautre, se rappeler que la pliase impérialiste que venait de parcourir Saint-Simon était alors généralement ignorée, par suite de la constante réser\'e de sa publicité. Il n*avait en efiet, comme il le dit lui-même, placé ses ouvrages u qu'en malm sures », et les personnages .officiels auxquels il les avait adressés étaient, à ce moment,

n^ Potitiiftu pofitket préûcc» p. xvi. l. 111*

aê

trop occupés de leurs propres affaires pour signaler au public son brusque changement d'opinioo. On De connaissait donc de lui que ses derniers écrits politiques, ses pamphlets libéraux, et il pouvait se présenler en toute assurance comme ayant assisté en philosophe à la Révolution et à la réaction qui Favait suivie, sans y prendre d'autre part que de méditer sur de tels événements. Cest le fruit de cette longue et civique étude qulî venait oHVir à ses contemporains en vue de leur être utile, et pour les mener au port où ils devaient se reposer après lant d'orages. Auguste Comte ne fut pas le seul à croire qu'il en était ainsi ; et bien des gens, aujourd'hui même, n*en sont pas encore désabusés.

Or, que professait ce littérateur, lorsque Comte vint à lui'? En philosophie, le principe de la gravitation universelle soumise à Taclion divine constituait sa dernière explication du monde et de t'homme : soit un compromis impossible entre les lois de la matérialité et le surnaturalisme, Eo politique, il avait délaissé l'absolutisme militaire i>our le parlementarisme constitutionnel; il prêchait Tapplication universelle de la constitution anglaise. En économie sociale, il arrivait à rindustrialisme, c'est-à-dire à Texploitalion de la société par les banquiers, les commerçants, les fabricants et les propriétaires, qu'il regardait comme appelés à prendre Tinitiative de la réorganisation moderne* Que protéssa-l-il après sa rupture avec Auguste Comte ? Le déisme chrétien î Et pendant leur liaison, que lui vit-on propager?

A peine eut-il subi le contact ou plutôt rascendant du jeune philosophe, qu'on aperçoit son langage cljanger : il devient moins banal et moins vague; ses idées se précisent, ses tendances paraissent plus positives. M semble comprendre un moment la division de la théorie et de la pratique, car il enlève alors aux industriels rinitiative de la rénovation, qu'il rend aux artistes et aux savants. Il abandonne lui-même la direction théorique, qu*il laisse à son collaborateur, et suit exclusivement la direction pratique, De1820àl824, il se livre donc à des projets de réforme politique et sociale, sans se préoccuper personnellement de la refonte des opinions. Oubliant ou délaissant volontairement son ancien physicisme, il garde à cet égard le plus profond silence, et au lîeu de s'appuyer sur cette prétendue base intellectuelle, il accepte pour philosophie de l'histoire, et comme guide politique, Texposé sociologique fait en 1820, par son jeune secrétaire, dans le journal VOrganisaiem\ sous le titre de Sommaire uppréciation de Vensemble du passé moderne. Il se laisse attribuer ce travail^ et en amalgame les principaux résultats dans ses autres écrits. Il critique donc et rejette Tadoption de la constitution anglaise.

réceminent proclamée par lui comme l'unique planche de salut de la société européenne. Il cesse on moiiient de coûdamoer aussi aveugJémeot la révolution Irançaise ; il blâme et llétrit la déviation militaire qu'il avait tant applaudie! Il attaque le régime métaphysique, parle de forces sociales positives, intellectuelles et pratiques, de méthode historique. Il fait ressortir la nécessité d'élever la politique au rang des sciences, en laissant prévaloir Tobserv^ation sur FimaginatioD, le point de vue organique sur le point de vue critique. Enfin, en iS22, il annonce, pour la première fois, la découverte d'une grande loi dans la direction des sciences morales et politiques, qui €ioit être aux phénoîuènes iiociaux ce que la gravitalion est aux phé* ^lomènes physiques^ mais il ne la formule pas : il n*en donne aucun énoncé, il n'en fait aucune explication, il ne se l'attribue pas formellement !

Il y a loin de là assurément aux idées exprimées dans le Mémoire mur la science de Vliomme et dans le Travail sur la gravitation; et aucun lecteur impartial im saurait rnéconnaître Tinlluence qu'eut Auguste Comte dans un pareil changement : car c'est précisément à cîette époque qu'il tlécouvrit lui-mônie les lois abstraites de l'évolution sociale, ce qui explique la singulière annonce qu'en put faire ^on patron. Et si l'on songe à l'impossibilité propre, scientilique et logique, où se trouvait celui-ci h l'égard d'une semblable découverte, -a-insi qu'à l'impuissance où il fut toujours de la déclarer sienne, de la «comprendre, de se rassimiler, de l'appliquer, en un mot d'en tirer un parti quelconque, il sera mis hors de doute qu*il n'y a point par- '^icîpé* Au contraire, la capacité scientilique et philosophique d'Auguste Comte, l'exposition véritablement magistrale qull lit, dès le citébut, de cette découverte fondamentale, les immenses déductions «ju'il sut en tirer aussiiùt et depuis, montrent pleino.inrnt que lui seul ^n est l'auteur.

Il y a plus, un texte qui parle haut, en l'espèce, conservé et m^trouvé dans les papiers de Gorale^ prouverait qu'à ce moment xnêmef 1822, il aurait été question, pour Fauteur du Plan des travaux mcientifiques nécessaires pour réorganiser la société, de vendre, et, pour Saint-Simon, d'acheter le dit opuscule! ce qui tranche déliniti- ^ement la question de paternité des lois sociologiques (1).

Cependant récole saint-simonienne, à une ou deux personnes près, a toujours revendiqué pour son propre chef la découverte des

(i) V* 4 nos Pièces justificatives le ti" la : Finit sous-sging privée ttt la suggestioiu qui ' rapportent.

V. en outre le n" 15, litmignuge d*Augustt Comte sur as rttativHS ai'ec Saint-Simon .

VIK D AUGUSTE COMTE

grandes lois historiques qui servirent à fonder le positivisme, et s'est appuyée, pour assurer cette prétention, sur les déclarations d'Auguste Comte lui-même.

Voici ce que Ton trouve à. cet égard dans Tlntroduction aux Œuvres choisies de Saint-Siinon, publiées eo 1859 à Bt*u .belles : « Co quatrième cahier (du C4athé€iti$me des Industneh} n'était point destiné seulement à continuer Texposilion des principes politiques et moraux dont le développement avait commencé dans te premier et dans le second cahier, il avait surtout {X)ur objet de rectifier et de compléter Tex position de politique positive qu'Auguste Comte, qui se glorifiait alors du titre d'élève de Saint-Simon, avait faite dans le troisième cahier, avec une clarté et une vigueur de style qu'on regrette de ne point retrouver dans ses autres ccrits,

H Comte, adoptant dès lors ht classification historique à laquelle il ê^est longtemps arrêté (1), considère le pro(fnh de V Humanité comme s^accomplissanl en trois pJiases : phase thëologique, phase métaphysique, phase positive ou rationaliste, et subordonne les facultés niO' raies et physiques aux facultés intellectuelles (2).

ir Cette façon de former la série historique et cette hiérarchie des facultés humaines qui en était à la fois la conséquence et le principe (3) paraissaient incomplètes et fausses à Saint- Simon (4), qui tenait à placer sur la pied d'une entière égalité la faculté sentimentale et la faculté rationnelle, dont la combinaison devait, selon lui, former le pouvoir spirituel, tandis que la faculté industrielle constituait le pouvoir temporel (p. LXVI et LXVII).

— « A la môme époque (1825-26), Auguste Comte, qui figura parmi les [premiers rédacteurs de ce recueil (Le Prodtictetir)^ persévère dans la direction étroite où il s'était engagé^ ïnahjré les ave^iissements de Saint-Simon^ en écrivant le troisième cahier du Catéchisme des Industriels. » — (p. C IL)

Bien que cette appréciation ne soit nullement exacte en ce qui concerne la nature de Tel aho rat ion d'Auguste Comte, ni même Topinion de Saint-Simon sur son mémorable travail, que celui-ci qualifia, en 1822, de « pièce fondamentale ►>, dans la préface du Contrat social, et qu'il reconnut encore, en 1824, être le « meilleur écrit qui ait

(î) Toujours. — R, (2) Erreur* — R.

(î) Même erreur. L'auicur met idfacuUé au Heu de capacité. — R. (4} Ce n'était tlotic paï lui qui avult trouvé cette façon de fûrmer b série tiistorique, cette loi des trâb phastcs^ puisqu il kâ jugeait fausses? — R.

vin n Ai'firsTF: comte

jamais été publié sur la [jolllîque générale »^ cei>endanl elle ne manque pas crimportaiice coi noie élablissariL que la direct ion d'Augiisle Comte lui fut constammenl propre, et qu'elle n'émana |X)riît de Saiot-Simon.

L'auteur anonyme de T Introduction aux (ICuvrcs choisies ne se contente pas, du reste, de celte déclaration; il est si persuadé que les principes et les tendances d*Auguste Comte sont opposés à ceux de Saint-Simon, qu*il écarte absolument leur appréciation de l'analyse très détaillée cfull fait des différents écrits de ce dernier. Ainsi, il ne dit pas un mot du Contval social^ quoiqu*il ait été publié sous le nom de Saint-Simon, et quoiqu'il en connaisse parfaiteuienl Texistence. Il garde la même réserve à l égard du troisième cahier du Catéchisme des Industriels, qu'il n*a pas cru à propos de réimprimer, parce qu'il « n'appartient point à ta série des travaux de Saint- Sitnon ! »

Ce fait est assez signilicatif, je pense (1).

En efTet, le jeune philosophe, au peu plus fort de la fascination exercée sur lui par son prétendu mailre, en i8!2i, inscrivit la déclaration suivante dans raveriissemont dont il fit précéder, dans le troisième cahier du C4atéchisme des Industriels, la réimpression de son opuscule fondamental : Plan des travaux scieniifujue'i nécessaires pour réorijaniser la société^ en lui superposant le titre général bien décisif, quoique prématuré, de Syatème de politique positive :

a Afin de caractériser avec toute la précision convenable Tesprit « de cet ouvrai^e, quoiqu'étant, j'aime à le déclarer, Félùve de M. Saint- « Simon, j'ai été conduit à adopler un titre général distinct de celui « des travaux de nion maître. Mais celte distinction n'inllue point sur I* le but identique des deux sortes d'écrîts, qui doivent être envisagés « comme ne formant qu'un seul corps de doctrine, tendant, pardeaœ « voles différentes, à rétablissement du même système politique.

« .fai adopté complètement celte idée philosophique émise par cf M, Saint-Simon, que la réorganisation actuelle de la société doit « donner lieu à deux ordres de travaux spirituels, de caractère opposé^ u mais d'égale importance. Les uns, qui exigent remploi de la capaet cité scientifique, ont pour objet la refonte des doctrines générales; M les autres, qui doivent mettre en jeu la capacité littéraire et celle « des beaux-arts, consistent dans le renouvellement des sentiments tt sociaux.

(l) Ces deux publications : Le Contrat social cl le Tratiê de potUùpte poiiilvr (j^ cahier du Càiichisnie dis Iftduiirîttt), ne sûnt autres qu'une premicre et seconde édition du Plan da tra- Vtiux îci^ntiftiJiueÀ nîcmair^s pour tcorganistr la société , pat Auguste Comte.

VÎE D*AL*GUSTE COMTE

a La carrière de M. Saint-Simon a été employée à découvrir les « principales conceptions nécessaires pour permettre de cultiver w efficacement ces deux branches de la grande opération philoso- <i phique réservée au xix® siècle. Ayant médité depuis longtemps M les idées- mères de M, Saint-Simon, je me suis exclusivement atta- « ché à systématiser, à développer et à perfectionner la partie des a aperçus de ce philosoplie qui se rapporte à la direction scientiii tique. Ce travail a eu ixïur résultat la formation du système de «t politique positive, que je commence aujourd'hui à soumettre au u jugement des penseurs.

« J'ai cru devoir rendre publique la déclaration précédente, afin *< que si mes travaux paraissent mériter quelque approbation, elle u remonte au fondateur de Técole philosophique dont je m'iionore de a faire partie, »

Cette déclaration paraît décisive, il faut en convenir : cependant il est aisé de prouver qu'elle n'établit aucunement îa filiation spirituelle d* Auguste Comte envers Saint-Simon, surtout en ce qui concerne la lot des trois étatSj mais qu^elle témoigne seulement de son aveugle enthousiasme, de son excessive délicatesse et de rentière captation dont il était victime*

Premièrement, Auguste Comte n'attribue explicitement ni implicitement à celui qu*il proclame son maître, la découverte des lois lois sociales ; il ne mentionne point, quoi qu'on Tai dit et imprimé, la loi d'évolution intellectuelle comme étant une des idées-mères de cet écrivain, et ne lui reconnaît pas davantage celle de Tactivité pratique, ni la loi du classement positif des conceptions humaines qui est le complément nécessaire de la première. Tout ce qu'il dit sur ce qu'il croit devoir à Saint-Simon, peut et doit s'entendre de la communauté des tendances et du but, malgré la divergence des moyens, divergence qu'il constate et qu*il maintient, tout en la regrettant.

En second lieu, le maUre établit plus tbrmellement encore Toriginalité des idées de son disciple et leur incompatibilité avec les siennes propres, dans une déclaration non moins importante qui précéda, dans le môme opuscule, Tavertissement que nous venons d'apprécier. Il dit :

« Ce troisième cahier est de notre élève, M* Auguste Coipte. Nous (< lui avions confié, ainsi que nous Tavions annoncé dès notre preu première livraison, le soin d'exposer les généralités de notre sysa téme : c'est le commencement de son travail que nous allons « mettre sous les yeux du lecteur.

u Ce travail est certainement très bon, considéré du point de vue u oii son auteur s*est placé ; mais il n'atteint pas exactement au but

VIE d'auguste comte 123

tt que nous nous étions proposé, il n'expose point les généralités de « notre système, c'est-à-dire, il n'en expose qu'une partie, et il fait u jouer le rôle prépondérant à des généralités que nous ne considé- « rons que comme secondaires.

« Dans le système que noiis avons conçu, la capacité industrielle u est celle qui doit se trouver en première ligne ; elle est celle qui doit n juger la valeur de toutes les autres capacités, et les faire travailler w toutes pour son plus grand avantage,

« Les capacités scientifiques, dans la direction de Platon et dans (( celle d'Arisfote, doivent être considérées par les industriels comme (t leur étant d'une égale utilité, et ils doivent par conséquent leur M accorder une considération égale, et leur répartir également les w moyens de s'activer.

« Voilà notre idée la plus générale; elle diffère sensiblement de <r celle de notre élève, qui s'est placé au point de vue d'Aristote, M c'est-à-dire au point de vue exploité de nos jours par l'Académie « des sciences physiques et mathématiques : il a considéré par « conséquent la capacité aristoticie^ine comme la première de toutes, tt comme devant primer le spiritualisme ainsi que la capacité indus- « triélle et la capacité philosophique.

a De ce que nous venons de dire, il résulte que notre élève n'a « traité que la partie scientifique de notre système ; mais qu'il n'a <K point exposé sa partie sentimentale et religieuse : voilà ce dont « nous avons dû prévenir nos lecteurs. Nous remédierons autant « qu'il nous sera possible à cet inconvénient dans le cahier suivant, u en présentant nous-mêmes nos généralités.

tt Au surplus, malgré les imperfections que nous trouvons au « travail de M. Comte, par la raison qu'il n'a rempli que la moitié « de nos vues, nous déclarons formellement qu'il nous paraît le tt meilleur écrit qui ait jamais été publié sur la politique générale. »

Il est impossible de caractériser plus nettement l'opposition fondamentale qui a toujours existé entre le positivisme et l'industrialisme, et cette déclaration nous paraît décisive. Oui, Auguste Comte place, dans le travail de rénovation, et pour effectuer la reconstituetion de la doctrine générale, la capacité scientifique (c'est-à-dire la méthode et l'esprit positifs) avant la capacité sentimentale et religieuse, et surtout avant la capacité industrielle, la régénération des opinions avant la réforme des institutions, la systématisation des idées avant celle des sentiments et des actes, en un mot, la conception avant l'exécution : par le seul motif qu'il faut savoir afin d'agir et de pourvoir. Oui, il reprend la direction d'Aristote, dont il est le

124 VIE d'auguste comte

véritable disciple ; mais il diffère aussi profondément que possible de Saint-Simon, qui, certainement, n'est point son maître (1).

Mais pourquoi celui-ci, sentant et appréciant cette divergence, voulut-il présenter un tel rival ou tout au moins un pareil contradicteur comme son élève, et s'approprier des travaux aussi opposés aux siens?

Une première fois, en 1820, il s'était fait attribuer, comme nous l'avons déjà dit, une très remarquable appréciation historique d'Auguste Comte sur l'ensemble du passé moderne. Nous ne parlons pas des travaux de tous genres, articles de journaux, de revues, etc., principalement sur l'économie politique, que Comte écrivait alors gratuitement pour Saint-Simon, qui les signait (2). Bientôt après, en 4822, il s'était magistralement emparé du mémorable opuscule où, pour la première fois, son élève exposait la grande découverte sociale qu'il venait d'accomplir, et le plan de rénovation qu'elle lui avait inspiré. Pour cela, le maître avait simplement superposé au titre spécial et modeste de l'ouvrage (Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société^ par Auguste Comte, ancien élève de l'École polytechnique). Cette étiquette pompeuse et mensongère : Du contrat social, par Henri Saint-Simon. Cependant, la seule part qu'il avait prise à cette mémorable publication, qu'il qualifiait avec raison de pièce fondamentale, c'était de l'avoir, sans aucun scrupule, annoncée aux industriels, dans une courte préface, comme une exposition de la partie scientifique de son système ! exposition dont il avait chargé son jeune collaborateur (il ne l'appelle point son élève, et Auguste Comte lui-même ne prend pas encore ce titre). Mais quel était donc ce système dont parle ici Saint-Simon ? Ce n'était point le physicisme, assurément, puisqu'il l'avait complètement abandonné, dissimulé, laissé inachevé, et que d'ailleurs, comme nous l'avons démontré précédemment, il diffère trop profondément du positivisme, même à l'état naissant, pour que celui-ci puisse en être considéré comme le résumé ou le développement. Sans aucun

(i) Voir à nos Pièces justificatives, n° 13, Tartide essentiel intitulé : Témoignage d'Auguste Comte sur ses relations avec Saint-Simon,

(2) Voir aux Pièces justificatives, n© 13, les extraits de la correspondance d'Auguste Comte avçc M. Valot; et, n* 12, le projet d'achat ou le contrat de vente entre l'auteur et l'exploiteur du livre (*PIan des travaux scientifiques^ etc.); et surtout, dans la Revue occidentale, dirigée par M. Pierre Laffitte (6" année, no» 4, 5, 6; 7» année, n»* 2, 3, 5 ; 8" année, n» i), la restitution de tous les articles publiés par le collaborateur de Saint-Simon dans L'Organisateur, k Producteur, L'Industrie, Le Censeur, etc., que des recherches patientes et éclairées ont rassemblés, avec tant d'autres renseignements précieux, de manière à former un véritable monument biographique et bibliographique élevé à la mémoire du fondateur du positivisme, sous le titre de : Matériaux pour servir à l'histoire d'Auguste Comte.

viK d'auguste comte

doute, c'était Tindustrialisme. Or, puisque son inventeur qui^ depuis 1814, ne s^élait occupé que de polémique» n'avait élaboré aucune systématisation théorique, surtout positive; puisqu'une telle cons* truction n'existe nulle part dans ses écrits, et qu'il tut toujours incapable de TefTectuer, comment osait-il présenter comme le résumé d'opintoDS scientifiques et philosophiques qu'il n'avait point, Toeuvre de son soi-disant collaborateur ?... Cette action déloyale, ce détour- Dément intéressé de la pensée d*autrui, qui, pour nous, représente un des plus coupables abus de confiance, appellent encore sur leur auteur une réprobation sévève, une véritable condamnation ! Et ce n'est point avec plus de justice que l'école soutient cette prétention déloyale. Si le positivisme est la partie scientifique de l'œuvre de Saint-Simon, s'il s'y raltaclie à un degré quelconque, pourquoi les saint-simoniens le repoussent-ils î pourquoi Tattaquent-ils ? pourquoi ont-ils constilué leur système en dehors de cette base nécessaire, avant qu'elle tut élaborée ? comment sont-ils parvenus à des conclusions diamétralement opposées aux siennes? pourquoi leur dogme est-il métaphysique et non point scientifique?

Enfin, pour ceux que les considérations qui précédent n*auraient pas convaincus, ajoutons ces paroles, en quelque sorte testamentaires, prononcées par le Socrate moderne un peu avant sa mort et rapportées par Enlantin dans ses (l'ouvres :

« J'ai voulu essayer, comme tout le monde, dit Saint-Simon, de systématiser la philosophie de Dieu ; je voulais descendre successiveraent du phénomène univers au phénomène système solaire, de celui-ci au phénomène terrestre, et enfin à l'étude de fespèce considérée comme une dépendance du phénomène sublunaire, et déduire de cette étude les lois de Vorganisalion sociale^ objet primitif et essentiel de mes recherches.

« Mais je me suis aperçu à temps de rimpossihiHlé d'établir jamais une loi jyosUive et coordinatrice dmis cette philosophie,*..* »

Le novateur reconnait donc lui-même, ici, et déclare, qu*il n'a pu trouver les lois sociologiques !

Or, en 1824, alors que Saint-Simon, incapable de toute transformation positive, retournait de plus en plus au déisme : bien qu'il connût depuis deux ans le travail d'Auguste Comte; bien qu'il l'eût publié et annoncé de|>uis comme le manifeste de ses propres opinions en sociologiei il le fit réimprimer dans son catéchisme économiste, pour le désavouer presque immédiatenienL Qu'est-ce autre chose, en effet, qu'un complet désaveu des principes de la philosophie et de la politique positives, que ce projet de constitution qu'il publia dans le

im

VIE D AUGUSTE C0MT15

quatrième cahier du Catéchisme des industneUy comme Texposition générale de son syslème, en rectification des opinions de son disciple ? Je laisse à chacun le soin d'en juger :

— M R, Voici notre réponse à votre première interrogation; elle w mérite de fixer toute votre attention, car elle est un résumé relatif u à la question la plus importante que vous puissiez nous adresser.

" La royaulé héréditaire, clans Tordre de primogéniture* est \i rinstitution fondamentale des grandes sociétés politiques actuelles.

u Le Collège scientifique suprême, composé de la manière que « nous avons indiquée ci-dessus, forme le conseil initiatif de S- M- ;

u Les projets arrêtés dans le conseil initiatif sont envoyés à t< Texamen de T Académie des sentiments et de F Académie des raia sonnements.

<L Ces projets, après avoir été examinés par TAcadémie des raili sonnements et par celle des sentiments, sont présentés, avec les u observations faites par ces deux Académies, au Conseil adminis* M tratif suprême.

« Le Conseil administratif suprême se compose des industriels if les plus importants. Ce Conseil est composé des indostriels : a d'abord, parce qu'ils sont, de tous les Français, ceux qui ont fait (1 preuve de la plus grande capacité en administration; ensuite, « parce qu'ils sont les reiirésentants naturels de îa classe industrielle, « qui forme Timmense majorité de la nation ;

rt Ce Conseil est chargé de taire tous les ans le projet de budget, « et de vérifier si les ministres ont employé convenablement les « sommes qui leur ont été accordées par le budget précédent;

i^ Ce Conseil alloue, dans son travail sur le budget, les sommes u qui lui paraissent convenables pour Texécution des projets qui ont H élé soumis à son jugement, et dont la réalisation lui paraît utile ;

« Le projet de budget, ainsi élaboré, est remis au conseil des tt ministres, qui, diaprés les ordres du Roi, le présente aux Chambres ti et en poursuit roxécution dans tous les détails. » — (Saint-Simon, 4« cahier du Catéchisme des îndnslriels).

Qu'est-ce que cette élucubration légitimiste, résumé des idées lea plus avancées et des aspirations les plus hautes de Saint-Simon, der*l nier mot de son action rénovatrice en 1824, peut avoir de commun, je oe dis pas avec le positivisme constitué et tel que nous Tavons ébauché au cûininencemerit de celte notice, mais avec Topuscule fondamental qui l'ut la première pierre de cette immense construction? el comment pourrait-efle légitimer cette étrange assertion du fondateur de Tindustrialisme : <r Ce travail, dont nom avotis jeté les

TIE D AUGUSTE COMTE

buaes, et dont nous avons confié Texéciilion à noire élève Auguste Comte, exposera le système industriel à prioti^ pendant que nous continuerons dans ce catéchisme son exposition ^>|ïOi*^eHarh'» Qu'on y regarde d'aussi près que Ton voudra, et la comparaison attentive du Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société^ ou du 3<^ cahier du Catéchisme des Industriels avec ceux qui Je précédent, et surtout avec le suivant ( le 4*), mettra de plus en plus en évidence la divergence radicale, ineffaçable, qui exista toujours entre les opinions d'Auguste Comte et celles de Saint-Simon, Tandis que le premier, éliminant les conditions essentielles de la civilisation calholico-féodale, proposait de réorganiser la société en substituant la science à la théologie et Tindustrie à la guerre, le second, conservant le déisme et la royauté, c est-à-dire les bases fondamentales de Tancien régime, n'en présentait qu*une atténuation arbitraire* Des comités pratiques et des comités théoriques, ou Tintroduction du parlementarisme dans Tinduslrie et Textension du régime académique à tout le monde spirituel; des industriels dans le Parlement, des théologiens et des mécaniciens dans l'Académie ; Tasservissement de tous les organes théoriques aux fonction naires pratiques commandés par un chef militaire, le roi : tel est le plus grand etTort de rénovation auquel cet esprit médiocre et parasite ait pu s'élever finalement. Dès lors il n'est plus permis de confondre sa ridicule tentative, son indigeste panacée, cette grossière entreprise de chantage industrialiste, avec la vaste synthèse élaborée par Auguste Comte ; et, sans même invoquer contre ce singulier maître la rétrogradation décisive instituée par le Nouveau christianisme y on peut attendre désormais de tous les appréciateurs compétents et honnêtes qu'ils reconnaissent enfin Tabîme qui sépara toujours le positivisme du saint-simonisme( 1).

(i) L'asservisse incni du spirîtud .lu temporel et b confusion des deux pouvoirs sociaux ihéohque et pratique, ont été consacrés par Saint-Simon en termes encore plus formels :

« UNION CÉNÉRALE

H DES CiVPACÏTKS INULISTRIELKKS HT SCIENTIFIQUES <i (Lohjel de celte union csl TétalilissBiiiciil du régime induatHd)*

<^ <t Les industriels et les publicistes Corment deux comités séparés. é Le comité des industriels adminiiJtrc les fonds de h société. « Les travaux que les publicistes désirent publier sont soumis k rexamcn de ce comité ^ et « nepeui'fnt point tire imprimés sarti xo» CJomenttmtnt , ^

* Le comité des publicistes fera un premier examen des. travaux scientifiques qui auront 4 pour ohjtt l'éiahUiicmmt du iyithnû induitritl,

m Ce comité jugera ces travaux en première instance^ c'csi-à-dirc iî tes rejettera, ou bien ♦ il les présentera au comité des industriels pour en obtenir ta permhiion et tes moyem de ftj If faire imprimer,

ot Tous le> sATanis, artistes cl littétiitcurs de France cl des payi» étrangers scro&t invités

VÎE D AUGUSTE COHTE

Mais puisque celte doctrine s'est élevée en dehors du positivisii naissant, et sans attendre que sa base théorique fût achevée; puisfju elle a surgi en contradiction formelle avec son principe logique fondamental, qui prescrit de systématiser les idées avant les sentiments et les actes; puisqu'elle n'admit et n^appliqua jamais aucun des conceptions, même les plus essentielles, de la philossphie pc tive, pourquoi Saint-Simon et se-s disciples se sont -ils obstinés < revendiquer pour eux l'origine de ce système? C'est que la faveij qui fut accordée de 1820 à 1825 aux publications collectives de littérateur par un public d'éhte était due surtout aux écrits qu'Auguâ Comte y insérait, et que même rassistance matérielle qui fut alors ofTerte à Saint-Simon par un éminent industriel et par d'autres personnages était spécialement destinée par eux à Télabo ration de la PùUtîque positive! Voilà pourquoi le fondateur de Pindustrialisme, tout suivant une marche opposée à celle de son disciple^ fit en sorte de i rattacher ses travaux, et pourquoi ses adeptes imitèrent plus taij cette conduite, quand ils se furent constitués en secte religieuse, sait par quel sophisme ils essayèrent d'incorporer le positivisme saiût-simonisme, malgré son incompatibilité radic-aJe, et comme ils accomodèrent le régime des lois naturelles avec celui des volonté arbitraires. Ayant décrété l'identité de Vidée-Loi et de Vidée-JJieu^ il purent attribuer à Tauteur du Nouveau christianisme la découver des lois sociologiqueSj et consommèrent cette spoliation en attaquant leur véritable inventeur comme plagiaire et comme hérésiarque (1829).

Mais les contemporains ne se sont point mépris à cet égard, et n*€st pas a Saint-Simon qu'ils rapportèrent les encouragements ol les attaques que suscita la première ébauche de cette grande rénovation. Les opuscules d*Auguste Comte causèrent une sensation pr

r par la scKÎété a lui communiquer ceux de leurs trav;iU3c qui aHroni pt^ur objet Véhblissen « du système industriel.

• Etc..,.. (Catècbùmt dts Industriels y 2' cahier, J824}. w

II ribuire de li que: S^int-Sîmon n'a jamais compris uî admi^; b division de Li tlièorie j de la pratique, la séparation des pouvoirs spirituel tt temporel» qui est la base essentielle} la réorganisation moderne; que de plus il reconnaissait iLti-tuéme n'avoir point construit! nouvelle doctrine génénér.ile ni te système politique correspondant, puisqu'il conviait k œuyrc tes. savants et les artistes européens; qu'ijnfiii il jiiêconnaissait totalement, la pature| les conditions d'une telle opèrjtiorj^ puisqu'il la considérait comrue devant résulter d'eiforts multiples, de discussions jcadétiiiques, de votes par assis et lever, etc., tandis qu'une synthéxt ne peut jamais être elTectuêe que p^r une seule tète, pour passer ensuite dans toutes les auti si elle est admissible.

Qjic signifient donc les prétentions des disciples actuels de Saint-Simon k le rq comme ayant construit k système piiilosophique et politique de l'avenir ?

LA REUGION DE L UCMAMTÉ

fonde dans le inonde intellectuel à une époque où la réorganisation spirituelle était encore à Tordre du jour et préoccupait tous les esprits aclifs. Son début social lui attira donc des approbations aussi remarquables que diverses, parmi lesquelles nous devons mentionner surtout celles do grand Carnot et du ministre de Yiilèle* C'était bien encore à Auguste Comte, et non point à son prétendu maître, ques*adressait rappréciation que M. de Lamennais produisit dans le Mémorial catholique, eo février 1826, sur la restauration positive du pouvoir spirituel ; c'était bien à sa philosophie, et non pas au Nouveau Chnstianidinc, que Benjamin Constant lançait l'anathème du libéralisme, et que la plupart des écrivains émancipés de ce temps, sans en excepter M* Guizot, prétendaient se rattacher; c'est à elle, enOn, que Saint-Simon dut les sympathies et ia protection d*un homme véritablement éle%^é, M. Ternaux, que la fortune n'avait point détourné des devoirs civiques et des préoccupations sociales. Eh bien! \\ taisait une telle diOerence entre Tinduslrialisme et le positivisme, entre Auguste Comte et Saint-Simon, qu'il en vint à refuser à ce dernier son assistance pécuniaire pour toute autre destination que réiaboration de la PolUkiue positive. C'est ce qui détermina celui-ci au simulacre de suicide du 9 mars 1823, et c*est ce tiui amena certainement la réuii pression de l'epuscule fondamental d*Auguste Comte dans le Catéchisme des industri'els, réimpression qui, autremenl, resterait inexplicable, d'après la divergence absolue de cet écrit avec les autres parties du recueil.

Après sa rupture avec l'auteur du Nouveau christtianiême, Auguste Comte eut encore des relations avec M. Ternaux, et en reçut plusieurs fois des encouragements et des ajjpuis. Sa i-econnaissance en demeura si vive qu'il devait, après bien des années, consacrer cette nobte assistance en dédiant au grand inddstriel fran< rais le dernier volume de sa Sffnthrue subjfxiim^ relatif à la systémalisalton finale de l'action collective de Thonime sur le monde extérieur ou à rindustrie positive. Outre cette protection directe, il reçut encore à cette époque des marques très explicites de sympathie, sinon d^adliésion, envers l'esprit généml de sa philosophie. Sans parler des démarches de J.-B. Say et d autres publicistes éminents, nous rappellerons qu'au moment où il fut question do créer une inspection du commerce et de Tindustrie (1827), une pétition clialeureu- ?ment apostilléepar MM. f^oinsot, J.-lî. Say, Charles Dupin^ Ternaux, iuizot, comte Alexandre de Laborde, Thénard, Ciiaptal, b^oui'ier, de rAcadémie des sciences, F. Arago, etc, demandait cette fonction

VIE 1>AIÎGU5TE COMTB

pour Auguste Comte, dont les signataires attestaient également le mérite théorique et pratique (1).

Au reste, les hommes qui n'hésitèrent point, malgré févidence, à lui contester la découverte des lois sociales et la propriété de sa fondation philosophique, ne devaient pas respecter davaQtag0.j sa réputation privée. Ils le représentent donc habitoellement comme ayant aggravé son larcin Ihéorique par la plus noire ingratitude envers celui quils désignent comme son maître et comme son bienfaiteur. Un intraitable orgueil^ qui, selon eux, aurait porté le^ jeune philosophe à ne reconnaître ni supérieur oi égal^ une sécheresse de cœur qui lui interdisait toute alTection privée ou publique» seraient les motifs réels de celte double trahison. C'est du moins ce qui ressort des dires mis en circulation par Fécole saint-siraonienne, et qui sont acceptés et propagés par le journalisme; c'est ce qui résulta surtout d'une réponse faite à Auguste Comte par M. Michel Chevalier, dans le Globe du 13 janvier 1832, Or la fascination qu'exerça Saint-Simon sur son jeune secrétaire résulta certainement plutôt de ses dispositions naturelles à Tenthousiasme et à la vénération que de la supériorité réelle du maître et de son ascendant théorique, puisqu'elle aboutit seulement à lui faire attribuer à ce littérateur les conceptions initiales qui surgissaient en lui sans qu'il en fût rien en réalité, et sans qu'il se laissât même aucunement dévier par ses tendances irrationnelles. Les sentiments trop généreux et trop aveugles qui portèrent Auguste Comte à considérer et proclamer* Saint-Simon comme son maître ; la dignité de sa rupture avec lui ; la délicate réserve qu'il garda à cet égard jusqu'au moment où le positivisme fut compromis par les prétentions des sainl-simoniens et sa moralité intéressée par leurs diffamations; la qualification de maître qu*il refusa, à son tour, de la part d'un des premiers disciples de la philosophie positive pour ne garder que le litre de coUègue et d*ami; la vivacité et la délicatesse d'alTection dont témoignent indubitablement, à cette époque, quelques-unes de ses relations privées : tout cet ensemble de laits concorde peu, déjà, avec Torgueil et la sécheresse que lui attribuent ses ennemis. Mais le sentiment social qui respire dans tous ses écrits^ oppose un démenti formel à ces accusations : aucun écrivain, aucun savant, aucun philosophe ne proclama jamais avec autant de générosité, d'admiration et de respect

(i) Voir pour tout» ces relations, les précieux documents que M. Pierre Liffittc & eiitraits des archives positivistf» et publiés dans b Rn'iu occidentale, deuxième tiniiée, t. U; troisième anuce, n** a^ $ et 6; «jujitriàmc 4nnêc, u"" i; cini^^uictnc année, n*» 2; neuvième année^ n** 1 et l; et surtout le W 19 de nos Pièces justificatives.

les résultats obtenus par ses devanciers ; et s'il repoussa la filiation saint-simonienne, ce ne fol, comme nous Favons rappelé, que pour se rattacher par Condorcet à sa vé niable tradition, à se^ précurseurs réels. Tout prouve donc qu'Auguste Comte était aussi richement doué par le cœur que par l*esprit; et ses ennemis se sont étrangement abusés en attribuant à un défaut de tendresse rinnexibilité résultée de l'énergie de son caractère et des nécessités de sa mission.

Ajoutons enfin» et ceci est capital, qu1l ne reçut pas davantage de Saint-Shnon matériellement quintellectuellement ou moralement, I] ne lui dut point sa subsistance, même temporaire; et tout Tait penser que, sous ce rapport, il perdit encore à un tel contact. Il est vrai qu*il fut introduit chez ce personnage à titre de secrétaire et aux appointements de trois cents francs par mois : mais U ne reçut jamais que le premier triynestre de ce traitementf et fut indemnisé du surplus par des promesses et des lins de non-recevoir, comme il arrive trop souvent en pareil cas. Comte travaillait gratuitement et sans cesse à la célébrité de son emplûi/eur, qui tirait parti de ses écrits, pécuniairement aussi bien que littérairement. Les subsides qui lui étaient accordés par M. Ternaux, et qu'il s'appropriait directement, étant destinés, en majeure partie, à la publication de la Politique posiiîvej il s'ensuit qu'en définitive Saint-Simon bénéficia autant sur Auguste Cojnte au temporel qu'au spirituel. C'est donc à bon droit, et sans la moindre ingratitude, que celui-ci se sépara en 1824, lorsqu'il se fut aperçu de la nullité philosophique et morale do personnage, et qu'il eut enfin reconnu la double exploitation dont il était victime (1).

Enfin la lettre suivante, écrite le 13 janvier 1832 par l'auteur du Cours de philonopîiie positive au directeur du Glohe^ M, Michel Chevalier, témoigne qu'il ne figura jamais parmi les membres de récole saint-simoniennc, et indique nettement la nature des relations qu'il eut avec eux* C'est pourquoi nous la reproduisons ici :

u Monsieur,

a 11 est tellement désagréable de prendre la plume pour enlreteu nir le public de considérations personnelles, au lieu de l'occuper « d'idées seules susceptibles de fintéresser, que j*ai d'abord hésité à « réclamer contre l'article qui ine concerne dans le Globe du mardi « 3 janvier 1832. Cependant, après une telle provocation, je crois w devoir surmonter cette juste répugnance, et je ne puis me dispen-

(ï) Voii i no5 *Pifca jmtificaîiva^ n*» 13, son jugement liéfinîtif sur Saim^Sinioo, ci le déuit de ce nittrchandage pbilosophi«}ue.

TÎE D'ArcrSTE COMTE

« ser de relever les expressions fort inconvenanles que vous av&n a employées à mon égard, sans en avoir proljablement senti toute la M porlée, quand vous avez parlé de ma prétendue séparation de la t< société sainl-simonienne.

« Gomme vous étiez, je crois, encore occupé de faire vos études u à répoque des événements auxquels votre article se rapporte, il (t n'est pas étonnant, Monsieur, que vous n'en ayez point une con- € naissance exacte. Si vous vous en étiez informé avec plus de soin, « vous aurieiS été convaincu que je n*ai jamais fait partie, sous aucun « rapport, de Tassociation saint-simonienne, et vous vous seriez sans u doute dispensé d'expliquer pourquoi je m'en serais séparé.

« J'ai eu, Monsieur, pendant plusieurs années, avec M, de Saint * a Simon, une liaison très intime» fort antérieure à celles qu'ont pu il avoir avec lui aucun des chefs de votre société. Mais cette relation te avait entièrement cessé environ deux ans avant la mort de ce phi- « losophe, et par conséquent a une époque oi'i il n'était pas encore « question le moins du monde de saint-sinioniens. Je dois d'ailleurs « vous faire observer que M. de Saint-Simon n'avait point encore « adopté alors la couleur théologique, et que notre rupture doit « même èlre attribuée en partie à ce (|ue je commençais à apercevoir M en lui une tendance religieuse profondéraenl jncon)i>atible avec la <r direction philosophique qui nrest propre,

<i Depuis la mort de M. de Saint-Simon, j ai inséré dans le Pro^ t ducteur^ pendant les deux derniers mois de 1825 et les trois prête miers mois de 1826, six articles destinés à faciliter au public Tin- II telligence de mes idées fondamen laies sur la relonte des Uiéories t( sociales* Mais ma coopération à ce journal, à ta fondation duquel K j*avais été absolumejit élrani;er, fut purement accidentelle. J'ai (T consenti à publier par cette voie quelques articles partant niasignaii ture, comme j'eusse pu le faire par la Revue encydopédique^ ou « dans tout autre recueil dont la direction poîi tique n'eiM pas été u radicalement opposée à la mienne. J'ai d'ailleurs cessé toute inser- II tion aussitôt que je me suis aperçu que les éditeurs de ce journal « tournaient aux idées religieuses, dont il n'avait d'abord été nullei' nient question. Du reste, même pendant le court intervalle de cette i< sorte do coopération, je n*ai jaitiais assisté une seule foh aux réu* u jiioûs régulières ou irrégulières des rédacteurs de ce recueil, qui me u sont presque tous absolument inconnus. Mes rapports avec îe f* n>n duvieur étaient donc purement littéraires; et je les avais, dès rori- (I gine, tellemenl siniplitiés, même sous ce point de vue, que je me « suis toujours borné à adresser mes articles au rédacteur général (i (M. Cerclei), qui eût pu refuser de les publier, mais que Je n'avais

VIE n AL'fîlSTK COMTE

« nulJemeûl autorisé à y iairoduire la moindre modiJicaLioii, et qui et de fait tes a tous textuelleaient insérés. IVaprès ces renseigne- <( rnents, vous serez sans doote disposé, Monsieur^ h préjuger dés à u présent la légèreté de la singulière explication que vous avez a donnée de faits quï n'ont janiais existé. Quoique plus jeune que M les chefs de voire secte, mes travaux et mes écrits ont éle très « antérieurs aux leurs. La première émission du coininencement de <t mon Système de politique posHive^ dont mes articles du Prodncteur u ne sont que le développement partiel, date de 1822 (j'avais alors a vingt-quatre ansl; un second degré de publicité a été donné à cet u ouvrage au commencement de 1824, près de deux ans avant Tapu parition du Produeteur. Gomme je n*ai jamais varié le moins du « monde de la direction philosophique que j'avais dès lors nettett tnent caraclérisée, et dont la puhlication de mon Cours de fyhihso- « phif* posiiive, commencée en 18;Mï, n'est qu'une plus ample et plus « générale manitéstatioii, U serait difiicile de concevoir que j'eusse a jamais pu rien devoir aux travaux des pères saint*simoniens, qui u atlecteot peu d'ailleurs, ce me semble, une telle prétention. ïl est, a au contrair'e, très certain fjue t'irdluenee de nja parole ou de mes c écrits a contribué dans' rorigine à Féducation philosophique et « politique de vos chefs actuels; ce dont je suis, du reste, fort loin ^ de me plaindre, en regrettant seidement qu'ils n'en aient pas a mieux prohté. Mais quoi qu'il en soit^ Monsieur, j*ai lieu de u m'étonner d'avoir été confondu dans votre exposé avec les perse sonnes qui, ayant commencé leur carrière philosophique au sein w de votre société et sous les inspirations de ses chefs, ont cru « devoir plus tard s'en séparer; ce que je regarde d'ailleurs comme ♦4 une grande preuve de bon sens,

cf Par suite des mêmes considérations, il me paraît peu tacite de

u comprendre comment j'aurais pu, selon vos doctorales expres-

u sions, rester en arriére dans la marche du saint-simonlsmet faute

<r d'en pouvoir suivre le progrès. Entré avant vos pères suprêmes ou

<l non suprêmes dans la carrière philosophique, et y ayant marché

«i sans interruption dans une direction invarialile» je ne pourrais me

« trouver mamtenant à l'arriére que par suite d'une infériorité intel-

« lectuelle bien prononcée. Or, quoique vos chefs se soient hardi-

w ment posés comme les hommes les plus capables de France et

« même du monde entier, je ne sache pas fpfils soient encore allés

<c jusqu'à penser qu'une telle prétention pût devenir un article de

n foi ailleurs que parmi leurs dévots. Je crois donc que s'ils eussent

<i été consultés à ravaiice, ils n'auï*aienl nullement ratifié les termes

u qne vous ave/, employés à mon égard, ils savent parfaitement que

VIE D AUGUSTE COMTK

« je n'ai jamais hésité, à aucune époque, à regarder et à proclamer il hautement Tinfluence des idées religieuses, même supposées slric- « tement et constamment réduites à leur moindre déveJoppemenl, « comme étant aujourd'hui, chez les peuples les plus avancés, Je « principal obstacle aux grands progrès de rintelligence humaine et a aux perfectioonements généraux de rorganisation sociale. La voie « scientifique dans laquelle j ai toujours marché depuis que j'ai (t commencé à penser, les travaux que je poursuis obstinément pour (t élever les théories sociales au rang des sciences physiques, sont « évidemment en opposition radicale et absolue avec toute espèce de « tendance religieuse ou métaphysique (1)* Ainsi le public éclairé <t comprendra difficilement, Monsieur, comment j^aurais pu rester M en arriére dans une direction qui n*a jamais été la mienne, et que (t j'ai toujours regardée comme essentiellement rétrograde. Si vos M supérieurs, après avoir suivi pendant quelque temps la direction (t positive (qu'ils n'ont d'ailleurs jamais liien comprise faute d'avoir u lait les études préliminaires convenables), ont Jugé à propos d'en <i prendre une autre entièrement opposée, ils ont sans doute cru bien « faire; mais je ne puis nVempéelier de trouver tort singulier que ce « soit en leur nom que vous parliez à mon é^ard de déviation et de u ralentissement. Soyez persuadé, Monsieur, que tous les observau teurs impartiaux et compétents seraient clioqués de cet étrange d renversement de rôles, s'ils pouvaient prendre quelque intérêt à « un tel débat.

« Il est possible, Monsieur, que ma persistance invariable dans « la voie philosophique que j'ai suivie dès mes premiers travaux « passe dans votre esprit pour une sorte de répugnance aveugle à

(t) II est indî«perisjible, pour oc pas *vc méprendre sur k sens de c<:rtâLns passages coiX" tenus dinv U lettre que nous reproduisons cî-dcss us, de se rappeler qu*îd, comme dAQs se* premiers opuscules et dans Je Coun de pbUaaopbie poiitivc, Auguste Comte emploie encore le terme nîigkyn et ses dérivés, comme équivalents du mot théologie ^ etc. Alors, en effet, il n^avait point explicitemeut accompli l'anjLly&e fondjiitentde^ qui, distinguant à |.tttiais {a théologie de U religion, pose celle-ci comme le procédé essentiel de h synthèse humaine» dont la première ne forme plus qu'un eus particulier, et propre au début d'une telle évolution. Ce résultat décisif ne fut obtenu par lui que dons son œuvre principale^ fruit de sa matunté, celle qui c^tractérisc absolument ses tendances et son génie, le Syitcme de. politique positiDf. Néanmoins* Ï£s Opuscules, comme la *Thilosophiey témoignent incontestablement des mêmes aspirations synthétiques ou religieuses, mais non théolagiques, vers le rétablissement de ranttè humaine par lavéncmenl d*unc fui scieniilîque ou démontrable. Il n'existe doue de désaccord, à cet égard, que dans la forme, ci nullement quant au fond. C'est pourquoi îc lecteur impartial doit remplacer ici et ailleurs les mots reli^hn ou ntigKux par ceux : théologie^ tbiatogique^ qui donnent le véritable sens. l>cs lors, le passage qui nous occupe serait ainsi transformé : tt Les travaux que je poursuis obstinément pour élever les théories sociales au rang des sciences physiques, sont cvidcmmcnl tu oppositiou radicale et nbsoluc AVèC toute espèce dé tendance théologiqae ou métaphysique. * — (R).

VIE D AUGUSTE COMTfc

c toute innovation, quoique vous fussiez certes le premier à m*adres-

a ser un tel reproche* Mais quand même je ne serais pas profondé-

<t ment convaincu que la direction positive est la seule qui puisse

ce aujoufdliui nous conduire à une vraie et définitive rénovation des

<( théories sociales, et par suite des iostilutions politiques, j'aurais de

n la peine à comprendre qu*on exécutât jamais rien d'important en

u changeant tous les deux ou Irois ans ses conceptions principales,

n Du reste vous conviendrez, Monsieur, que si je me suis trompé

« dans la direction générale de ma philosophie, je n*ai pas choisi du

(t moins celle qui se prête le plus commodément à Tinfériorilé et à la

« paresse de F intelligence* Au lieu des longues et dirriciles études

w préliminaires sur toutes les hranches fondamentales de la philoso-

a phie naturelle qu'impose absolument ma manière de procéder en

(♦ science sociale ; au lieu des méditations pénibles et des recherches

rt profondes qu'elle exige continuellement sur \es lois des phéno-

« mènes politiques (les plus compliqués de tous), il est beaucoup

« plus simple et plus expéditif de se livrer à de vagues utopies dans

« lesquelles aucune condition scientifique ne vient arrêter Tessor

u d'une imagination déchaînée* Il est surtout très attrayant, je

n l'avoue, pour ceux qui visent à la quantité des suffrages beaucoup

u plus qu*à leur qualité, après avoir adhéré à trois ou quatre épi-

j^ graphes sacramentelles et sans prendre d'autre peine que celle de Icomposer quelques verbeuses homélies, de se trouver tout à coup

Cl un grand homme, du moins momentanément, aux yeux d'un cercle

flt assez nombreux par lequel d'ailleurs on a l'avantage d'être vénéré

« comme un modèle de vertus. Ajoutez que la voie saint-simo-

ft nienne conduit a la fortune et la mienne à la misère, et vous aurez

« achevé de démontrer que j'ai suivi une fort mauvaise direction.

«. Cependant, Monsieur, je suis tellement obstiné que je ne voudrais

c( pas en changer, quoique je sois assez jeune pour pouvoir le faire

a avantageusement. L'estime et la sympathie d'un très petit nombre

<t d'esprits éminents, juges compétents de mes travaux, telle est la

Cl seule grande récompense que se soit jamais proposée mon ambi-

*< tion, trop modeste ou troi) élevée, comme vous croirez devoir

« l*entendre.

<( Votre société n'a point encore, à ce que Ton m'apprend, arrêté

u les bases de sa nouvelle morale; j'espère cependant, Monsieur,

« que, vous contbrmant, par provision ilu moins, aux vieilles règles

(( de la moralité littéraire, vous voudrez bien insérer textuellement

M dans le plus prochain numéro du Glohe^ ma réponse à Tattaque

tt inconsidérée que vous vous êtes permise envers moi. Je désire

u' qu'elle ait sur vous assez d'intluence pour vous empêcher désor-

136 VIE d'auguste comte

u mais de me mêler en rien dans aucune histoire de la secte saint- « simonienne, à laquelle j'ai le droit d'exiger qu'on me regarde u comme ayant toujours été absolument étranger. Quand vous « croirez seulement devoir vous livrer à une critique quelconque de « ma philosophie, je garderai le plus profond silence, parce qu'elle « est effectivement tombée, par le fait de la publicité, dans le domaine u des journalistes disposés à la juger. Mais il ne saurait en être de « même lorsqu'il s'agit d'assertions erronées relatives à ma per- « sonne, et qu'il m'importait beaucoup de démentir.

« Je dois vous prier, Monsieur, de vouloir bien excuser la lon- « gueur de cette lettre; mais vous reconnaîtrez sans doute que, s'il u est aisé de présenter en deux lignes toute îa position d'un écrivain c( sous un point de vue absolument faux, la rectification ne peut <t jamais être aussi concise.

<f J'ai l'honneur d'être, etc.

« Paris, jeudi soir, 5 janvier.

« A. Comte,

« Ancien élève de l'École polytechnique, « Rue Saint-Jacques, n» 159.

(( P. S. — Je dois vous prévenir. Monsieur, que dans le cas qù (( l'insertion exacte de cette lettre dans votre journal me serait « refusée, j'aurais recours, quoique avec le plus grand regret, à la « publicité des autres journaux. »

V Une dernière considération doit terminer l'appréciation qui nous occupe : c'est que la purification morale qui est le but suprême de la religion de l'Humanité, et la glorification de la chair qui caractérise finalement le saint-simonisme, de même que le caractère ploutocratique du premier et la nature éminemment sociale du second, montrent sous un tel jour l'opposition radicale de ces deux doctrines parvenues à leurs conséquences extrêmes, qu'il n'est plus permis désormais de les confondre, ni même de les comparer. Il est donc légitime d'espérer qu'un public sérieux ne verra dans les efforts actuels de nos littérateurs et des entrepreneurs de biographies pour rattacher l'œuvre d'Auguste Comte à laMentative de Saint-Simon, qu'une intrigue blâmable tendant à compromettre et entraver l'avénement de la religion universelle.

Pour terminer ce chapitre, et pour ne rien omettre dans une discussion aussi essentielle, nous rapporterons encore ici, malgré sa longueur et sauf à nous exposer à des redites, le, jugement eo dernier ressort que Comte port^ sur tous ces faits^ vingt-neuf ail

VÏE D At'OUSTE CO>!TF

après qu'ils se furent passés, en 1853 par consécjaent, dans la prétace du troisième volume de son Stjslême de Politique poi^Uive :

« Dès le début de ma carrière, dit-il, je n ai jamais cessé de représenter le grand Gondorcel comme mon pt're siiirilueL Cette llïiation normale ressort directement de la comparaison des doctrines; puisque ma fondation de la sociologie consista surtout à réaliser dif^nemenl le pixijet conçu par inon pi'éeurseur pour subordonner la politique à riiistoire. Mais Tanalogîe personnelle cou firme, j'ose le dire, la succession philosopliï(|ue, en montrant, des deux côtés, avec un invariable dévouement, une tendance continue à transporter Tesprit scienliiique dans le domaine social^ d*après une préparation mathéinaticiue,

H Outre mes constantes déclarations, de tels rapprochements doivent suffire aux esprits impartiaux et judicieux pour rejeter comme absurde toute autre supposition sur l*impulsion initiale de mes travaux. Cependant, la Cunêsle liaison de ma première jeunesse avec un jongleur dépravé (H* de Saint-Simon — K,) poussa l*envie et la frivolité vers une hypothèse qui, malgré son irralionnalité, se propagea beaucoup. Une secte épliémcre^ bien digne, à tous égards, du chef qu'elle se forgea, devint le principal organe d'une fable qui hii permettait, en satisfaisant sa liai ne, d^exploiter impunément mes premiers écrits. Voilà pourquoi je crus devoir insérer, à ce sujet, une noie spéciale dans la dernière préface de mon ouvrage fondamental (1).

(r) Cours de phihmphU pûiit'n^, t. VI, prcùcc* p. VII, VI II et IX:

M A cettiî époque, et quanJ j'etab parvenu i sentir à b fois \i portée et rinsuftmnce de U gntndc tentJitive Ue Condurcetf mon évolution spontanée fut profondément troublée pendant quelques années, saus cependant être jamais déviée ni suspendue, par une lijison funeste avec un écrivain fort ingénieux, mais très «iypurlîciel, dont la njturc propre, bejucoup plus active que «tpéculativc, était assurément peu philosophique, et ne comportjait féellcment d'autre mobile essentiel qu'une immense joibition personnelle (le célèbre M. de Saint-Simon)» Il avait, de son coté, déjà senti, ù sa mjiniérCi ic besoin d'une régénération s^iciale fondée sur une rénovation nienialc, quclc|ue vague et incoliérente notion qu il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre, d'après la profonde irrationnalite de son éducation générale» Cette coïncidence devint pour lui» à moï\ égard, U base d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une partie notable de mon activité philosophique vers de vaines tentatives d'action politique directe ; quoique, du reste, il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation a une publicité immédiate et peut-être même prématurée, une attention plus décisive ù l'efficacité sociale du développement industriel, sur Kiqueltc, toutefois, j'avais été auparavant éveillé par les doctrine!! économiques, premier fondement réel de la direction qui caractérisait surtout M. de Saint*Sîmon. Une telle conformité apparente, quoique très incomplète, en effet, constitua aussi, après notre rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuatians dirigées contre l'originalité de oies premiers travaux en philosophie politique, en attribuant une importance factice k une vicieuse qualification (celle d'<;/i^tr. — R) que m'avait inspirée, en 1824, une générosité fort m»il entendue, ainsi étrangement récompensée, et que ne portait point, deux ans auparavant, la première édition de récrit correspondant (Prospeiitu dfs travaux icientifi^us nkessaitts^ ctC4 ^ R), L'ensemble de mon essor ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaincs récriminations contre un pliilosophe qui a souvent, j'use îe dire, accordé à chacun de ses divers

VIE D ACCUSTE COMTE

Je me serais borné toujours à cette explication décisive, si je n'eusse ensuite reconnu qu'elle n'avait point emptïché plusieurs écrivains, même bienveillants envers moi, de propager, par irréflexion, uoe sopposilion plus ridicule encore qu'odieuse. La comparaison directe des doctrines a, depuis longtemps permis d'apprécier cette calomnie contradictoire, où mes premières inspirations émaneraient d'une source qui les repousse. Mais, afm que mon silence ne concoure point à prolonger une telle méprise, je reviens une dernière fois sur de pénibles souvenirs pour déclarer ici que je ne dus rien à ce personnage, pas même la moindre instruQtion,

« Séduit par lui vers la fin de ma vingtième année, mon enthousiasme, jusqu'alors appliqué seulement aux morts, me disposa bientôt à lui rapporter toutes les conceptions qui surgirent en moi pendant la durée de nos relations. Quand cette illusion fut assez dissipée, je reconnus qu'une telle liaison n'avait comporté d*autre résultat que d'entraver mes méditations spontanées, antérieurement guidées par Condorcet, sans me procurer d'ailleurs aucune acquisition. Tandis que divers con tacts personnels me tirent alors obtenir des éclaircissements secondaires dont je me plus toujours à proclamer les sources, celui-là resta dépourvu de toute efficacité réelle, scientifique ou logique.

<t Une telle stérilité s*explique aisément d'après la nature et féducalion d'un écrivain vague et superficiel. Il ne se distingua réellement des autres littérateurs que comme moins lettré, quoique autant

prédécesseurs, fort au-delà de ce qu'il en avait vérîtablcmcnt tiré, d'après la double tendance qui m'entraîne, soit à éviter de$ détails indiftercnts au publk en rapportant la valeur totale de chaque conception à celui i|ui en a manifeste le premier germe distinct/ lors même t] ne U saine appréciation et la réalisation principale m'en sont essentiellement dueUi soit k montrer, autant t|ue po&iible, les racines antérieures qui peuvent donner plus de force 1 mes propres pensées.

a Quoique ce célèbre personnage ait, i mon égard, indignement abusé du facile a^icendaut iaJividuel que devait lui procurer mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposa il renthousiasme politique et philosophique, je dois cependant profiter d'une telle occastoti pour venger ici sa mémoire des graves imputations que doivent inspirer k tous les hommes sensés et k t ou les les dmes pures les honteuses aberrations éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort. S'il eût vécu quelques antiées de plus, son absence totale de vraies convictions et son entraînement presque irrésistible vers les bruyants succès immédiats cusseut peut-être égaré sa vieillesse fort au-delâi des bornes qu^il avait toujours spéculativement respectées. Mais» quoî qu^il en soit d'une telle conjecture» je puis directement assurer que^ pendant %i% années CQviron d'une intime liaison, je ne lui \i,i p^s entendu proclamer utie seule fois aucune de ces maximes profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs qu'il n'avait jamais connus, J'ai pu seulement observer en lui, après l*aflaiblissemenl résulté d*une fatale impression phy* sique, cette tendance banale vers une vague religiosité, qui dérive aujourd'hui si fréqucm* ttient du sentiment secret de T impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent U réorganisation soci^e sans y être convenablement préparés par leur propre rtnovatioo ment&le. a

dépourvu d'instruction scientifique. Toujours incapable de rien créer, il se bornait k refléter les inspirations extérieures, même dans ses aberrations.

«r Son éclat passager conslituera, pour la postérité, l'un des symptômes caractéristiques de notre anarchie mentale et morale, puisqu'il résulta seulement d'un charlatanisme elTœné, dépourvu de tout vrai mérite. Le cœur et Fesprit de ce personnage se retracent exactement dans le cynique résumé qu*il se plaisait à taire de sa propre vie, dont il représentait les deux moitiés comme respectivement consacrées à i*achal et à la vente des idées. »

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