IV. — TURGOT, BORDIN, OU COMTE
Maïs la critique ne s'arrête pas pour si peu; elle ne désarme jamais.
S'il était difficile, — on n'a pas dit impossible, — d'attribuer à Saint-Simon la loi d'Auguste Comte, il restait à essayer d'en reporter à d'autres la découverte.
Les néo-Kantiens ou Kanto-Platoniciens, comme les appelait Broussais, dont plus d'un avait des attaches saint-simoniennes, et des hommes qui, pendant un temps, avaient suivi le fondateur du positivisme, trouvèrent bientôt (après sa mort, toutefois), en remontant ou descendant, comme il plaira, jusqu'au spirituatiste Bûchez^ qu*il n'était pour rîen dans rétablissement des lois sociologiques; qu'il les avait volées; et que ses disciples s'étaient taits, par leur silence ou leur ignorance, les complices de ce détournement. Voici la thèse : Comte n'a pas découvert la loi du processus intellectuel; Turgot et Burdin en sont les seuls inventeurs.
MM* AudilTrent et Sémérie ont répondu comme il convenait (1); nous nous sommes associé à cette défense; M , Pierre Laffltte a clos le débat (2), que nous allons résujner, en laissant de côté, bien entendu, comme n'ayant d'intérêt qu*au moment de la polémique, les insinuations malveillantes, les intentions de ridiculiser, les mensonges ou erreurs de lait, les injures et tout ce que les haines d*écoles savent inventer.
Il faut bien dire que la découverte des lois sociologiques était
(i) V*oir une brochure topique intitulée : La ht des tmi états,, réponse 1 M. RenouVier, directeur de U Cihtique philosophiqui-, par K. Sémérie, în-8, Paris, LeroflXi 187$.
( J) Dâh% le u<> 4 de Lu ^H^'ue occidtntaîe (;* année, i«^ juillet 1881], p. r à 47, MaUriauit fùuf nr\ir à ia biogniphit d'*^ugusle Comte. — Esscniiei.
dans Vair k la fio du xvni'' siècle, et que tous les penseurs de l'école eDcyclopédique y tendaient, ceux au moins qui appartenaient au groupe s*occupanl plus spécialenienL d'économie sociale, de philosophie politique et de philosophie de Thisloire : Turgot, Diderot, Georges Leroy, de Brosses, Quesnay, Boulanger, Condorcet, elc\ Au commencement de co siècle, Fonlenellc avait même parlé de lois naturelles pour les phénoinènes sociaux, sans en formuler aucune; il avait de plus émis un pressentiment non moins remarquable sur la nature collective de rilumanité.
Sans la crise rôvotutionnaire et l'orgie militaire qui suivit, on peut être certain que Ton n'aurait pas attendu jusqu'à 1822 pour trouver les kises théoriques de la science sociale.
Cela est si vrai qu'il n'y a pas jusqu'au chevalier de Boufflers qui n*ait eu son éveil et qui n'ait dit son mol à ce sujet. Il commence ainsi un Discoiirn sur la Uuératitre^ prononcé devant l'Académie des sciences el helles-lellres de Berîiji, le 0 août 1798 : m Tout est venu pai' degrés dans la société comme dans la nature : le moral suit le physique aussi constam nient que Tatmosphère se meut avec la planète; nos idées même semblent soumises à ia lot du dévehppement des êtres organisés, et les progrés constants de la croissance, depuis le fœtus jusqu'à l'homme lait, sont Timage en raccourci des pas continuels de Tcsprit humain vers ce qu'il appelle sa perfection. ►» On ne saurait mieux parler.
Doit-on ajouter le nom du docteur Burdin à ceux que nous venons de citer, s*il n'a été que l'écho des élaborations, dires et écrits (le ces nobles penseurs; s'il n'a lait tjue transmettre le résumé de leurs approximations envers l'institution des lois sociologiques, sans y rien ajouter de lui-même, et s'il n'a laissé sur ce grand sujet, pour sa part d*enbrts personnels, (jue le résultat de leurs vues [larticu* lières, accaparées par Saint-Simon dés 1798, sans aucune fécondation ultérieure, el reproduites par lui en 1813, dans le Mémoire sur la science de VHûmme ?
D'ailleurs Burdin, qui procédait sans doute de Haller, de Vicq d'Azir et de BufTon en biologie, sa rattachait encore plutôt, pour la sociologie, à Du puis et à Bailly, qu'à Turgot ou Condorcet. Cependant, il nous semble avoir connu, du moins on peut le présumer, les Dieux fétiches et la Méchanique des langues du président do Brosses, les dernières lettres sur l'Homme, de Georges Leroy, et certains travaux de Boulanger sur Tanliquité et réconomie sociale.
Voyons d'abord le texte de Turgot.
Il se trouve dans le plan de son deuxième discours sur l'histoire universelle, dont lobjet était : Les progrès de VesprU humain, — Lô
VIE DAUGUSTE COMTE 141
premier avait pour sujet : La formation des gouvernements et le mélange des nations.
Ce grand esprit avait en effet, dès sa première jeunesse, de vingtquatre à vingt-cinq ans, arrêté dans sa tète et jeté sur le papier le projet d'une histoire universelle, dont son célèbre discours en Sorbonne, le 1 1 décembre 1750, sur les progrès successifs de Tesprit humain, n'était que le brillant prélude. Mais la vie politique, dans laquelle il entra de si bonne heure, et sa fin prématurée, ne lui laissèrent pas le temps de réaliser, dans l'âge mûr, cette ^suggestion de sa jeunesse.
Avec un tel penseur et un tel savant, on est loin, du reste, des vagissements philosophiques de Saint-Simon, et l'on sent, d'autre part, combien il est regrettable que Comte n'ait pas eu pour guide, à son début, les premiers essais de ce grand homme sur la science sociale (1), avec ceux de Condorcet, au lieu de s'empêtrer dans les réminiscences confuses et diffuses du fondateur de l'industrialismte.
« Avant de connaître la liaison des effets physiques entre eux, dit Turgot, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des êtres intelligents, invisibles et semblables à nous ; car à quoi auraient-ils ressemblé ? Tout ce qui arrivait sans que les hommes y eussent part eut son dieu, auquel la crainte ou l'espérance fît bientôt rendre un culte, et ce culte fut encore imaginé d'après les égards qu'on pouvait avoir pour les hommes puissants ; car les dieux n'étaient que des hommes plus puissants et plus ou moins parfaits, selon qu'ils étaient l'ouvrage d'un siècle plus ou moins éclairé sur les vraies perfections de l'Humanité.
« Quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables, sans avoir acquis néanmoins de vraies lumières sur l'histoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme essences et facultés^ expressions qui, cependant, n'expliquaient rien, et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtres, de nouvelles divinités substituées aux anciennes. On suivit ces analogies et on multiplia les facultés pour rendre raison de chaque effet.
« Ce ne fut que bien tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette n>écanique d'autres hypothèses que les mathématiques purent développer, et rexpérience vérifier. — Voilà pourquoi la physique n'a cessé de â^gén^fer en mauvaise métaphysique, qu'après qu'un long progrès
» <U M- Pierre La£|tte, datée du lo juin 1875, que ce ne serait lit pm coonals«uice du discours de Turgot.
142 VIE D* AUGUSTE CONTE
dcufis les arts et dans la chimie eut multiplié. les combinaisons des corps, et que, la communication entre les sociétés étant devenue plus intime, les connaissances géographiques ont été plus étendues, que les faits ont été plus certains, et que la pratique même des arts a été mise sous les yeux des philosophes. — L'imprimerie, les journaux littéraires et scientifiques, les mémoires des académies, ont augmenté la certitude au point que les seuls détails sont aujourd'hui douteux. » (1).
Tel est Vapfirçu de Turgot sur la loi naturelle du processus mental ou des progrès de l'esprit humain ; car il n'y a qu'aperçu et non pas loi tant que toutes les conditions de l'événement ou du phénomène considéré ne sont pas explicitées et liées, de manière à embrasser tous les cas. Turgot, en effet, ne rend pas compte de la nécessité de cette marche spontanée de notre intelligence ; de plus, il n'indique que le cas polythéique de l'explication théiste, et ne dit rien de l'état fétichique ni monothéique ; il est très confus aussi sur le terme positif de la progression^ qu'il caractérise à peine. — Ceci n'est pas un reproche, bien entendu, mais une constatation. — Car le jeune et profond philosophe n'en a pas moins indiqué, on ne peut s'y méprendre, la progression spontanée, théologique, métaphysique et scientifique, dans la recherche de la vérité.
Enfin Turgot, cela est certain, n'a pas senti toute l'importance de son aperceptioki, puisqu'il n'y est pas revenu, puisqu'il ne l'a jamais reprise, étendue, complétée; puisqu'il ne la signale point, dans sa correspondance, à Condorcet principalement, qui, encore que marchant dans la même voie, et cherchant pour son propre compte, ne semble pas l'avoir davantage reconnue, comprise, mise en lumière, utilisée.
Passons à Burdin; c'est Saint-Simon, nous l'avons dit, qui, au début de son Mémoire sur la science de Vhomme, rapporte, en termes approximatifs, les idées que ce médecin philosophe lui a exposées et transmises en 1798, sur le sujet qui nous occupe :
« Toutes les sciences ont commencé par être conjecturales; le grand Ordre des choses les a appelées toutes à devenir positives. L'astronomie a commencé par être de l'astrologie; la chimie n'était à son origine que de l'alchimie. La physiologie qui, pendant longtemps, a nagé dans le charlatanisme, se base aujourd'hui sur des faits observés et discutés. La psychologie commence à se baser sur la physiologie et à se débarrasser des préjugés religieux sur lesquels elle était fondée.
(i) Turgot, Œuvres, t. II, p. 656, chez Guillaumin, Paris, 1844.
€ Les sciences ont commencé par être conjecturales parce qu*à Torigine des travaux scientifiques il n*y avait encore que peu d'observations faites, que le petit nombre de celles qui avaient été faites n'avaient pas eu le temps d'être examinées, discutées, vérifiées par une longue expérience, et que ce n'était que des faits présumés, des conjectures. Elles ont dû, elles doivent devenir positives parce que l'expérience journellement acquise par Tesprit humain lui a fait acquérir la connaissance de nouveaux faits et rectifier celle plus anciennement acquise de certains faits qui avaient été observés d'abord, mais à une époque à laquelle Ton n'était pas encore en état de les analyser.
« L'astronomie étant la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux, est la pre* mière qui doit avoir acquis le caractère positif. La chimie doit avoir marché après Tastronoraie et avant la physiologie parce qu'elle considère l'action de la matière sous des rapports plus compliqués que la première, mais moins détaillés que la physiologie,
« Par ce peu de mots, je crois vous avoir prouvé que ce qui est arrivé est ce qui devait arriver. C'est beaucoup de savoir la raison qui a amené successivement Tordre des choses qui nous a précédés, puisqu'elle donne le moyen de découvrir ce qui arrivera (1). i»
Dans cet autre aperçu, car nous n'avons encore ici que des aperçus^ d'une très haute valeur, raaisavec des implicites importants, et non pas une loi générale explicite, on sent de suite la dilTérence qu'il y a d'un homme de génie à un esprit moins élevé et moins vigoureux, quoique encore bien ferme et bien pénétrant. Turgot, en effet, embrasse la généralité do phénomène et reste au degré d'abstraction nécessaire pour le caractériser; Burdin, au contraire, omet un chaînon essseniiel, la phase métaphysique, sans laquelle le processus est rompu, insaisissable. De même, il n'établit pas le caractère Ihéologique indispensable de son état primitif conjectural. Cependant, il indique un point important qui avait échappé à Turgot : il louche en quelques mots, vagues il est vrai, à la question capitale du classement des phénomènes, dans Teffort spontané pour arriver de Fétat initial et fictif à l'état définitif ou scientifique.
Quoi qu*il en soit, nous n'avons certainement pas encore la loi d'évolution mentale, telle que Ta seul établie et formulée Auguste Comte. Avant d'en exposer la découverte totale, ouvrons une parenparenthèse, elle est indispensable*
La critique est-elJe bien assurée, a-t-elle prouvé que Saint-
(i) Saifti-Simou, Œuvrei choisies^ T. U, pages 21 et 22,
Simon ait communiqué au jeune Comte, à ce singulier élève^ à ce néophyte de vingt-quatre ans qu'il enlraînait dans son orbite depuis quatre années, — les lois sociologiques furent découvertes et formulées par l'ancien [x>ly technicien en 1822, et il était entré au service de son patron en 1818, — qu'il lui ait communiqué, dis-je, le Mémoire sur la science de V hommes et notamment les 15 ou 16 pages qu'il y attribue au docteur Burdin?
Nous nous permettons d'en douter.
En effet, Tauleur nous apprend lui-même et à plusieurs reprises, — principalement lorsqu'il se défendit si platement, dans le vain espoir de séduire V Empereur (î!), d'avoir propagé le physicisme (c'était sa doctrine d'alors), — qu'il n'avait fait imprimer son travail qu'à un très petit nombre d'exemplaires et qu'il ne les avait placéa-J quVn maîH.s sûres (1 ). Or, de 1818 à 1824, époque do son exégèse industrialiste, il taisait et cachait avec un soin jaloux sa phase antérieui^, ses élucubrations physi cistes el son adulation bonapartiste, dont on ne trouve aucune trace dans la correspondance d'Auguste Comte avec M. Valat (2). Après une légère opposition et des velléilés libérales qui, sans doute, devaient ajouter plus de prix à sa capitulation prochaine, Saint- Si mon redevenait alors royaliste et néo-catholique, lï est donc peu probable déjà qu'il ait choisi ce moment pour'^ communiquer à « son élève » le Mémoire sur la science de V homme.
En effet, s'il en eût été ainsi, si Comte avait pu prendre alors dans cette communication généreuse et bénévole de <* son maître », la loi de la marche de l'esprit humain, celui-ci lui aurait -il reconnu, presque aussitôt el en le critiquant, comme nous Favons précédemment établi, la propriété de cette découverte? Surtout, lui aurait-il proposé de la lui acheter, comme tout porte à croire qu'il Ta fait (3)?
Cent fois non !
Il aurait justement, publiquement, par la presse tout au moins^ sinon par les tribunaux, réclamé son bien, son dii, et Iraité son disciple prévaricateur comme il Teùt mérité !
Ajoutons que Burdin, qui cependant ne mourut qu'en 1836^ aurait eu également beau jeu à protester et revendiquer ; ce qu'il ne lit pas davantage que Saint-Simon, à ce moment ni plus tard.
(i) Voici ta liste des destinaraircs : MM. i^anset, Portai, l^elleLin, Cuvier, Gcoffroy- Saint-Hilaire, Halle, Bbînville, Chaussier, Oypuytftfn, Burdin, Itjrd, Pinel, CorvisArt, Girard, Lordat, Prunelle, de Candollc» prince de litïncvenl (TaUcyrand), de Chotseiiil* Gouflkr, de Ségur, de Jaucoort, de N^rbannc, Sœmmering, AnteQriehtj Gâll, Œtsnor, Andllon, Scarpa, Evcrard-Hùmc. — Œuvm çhoiiifs^ T. 11.
(a) Voir k nos Pikes justifiçaih^, n'' ij, les lettres d'Auguste Comte; el no ii, § tV, Dàintirissenunt et sincérité théoriques de Saint-Simon.
(j) Voir h pièce n" 12.
C'est donc que ni Tun ni l'autre ne s'y croyait autorisé.
(^ci nous paraît forcé, incontestable.
Néanmoins, comparons le travail du jeune philosophe, dans l'opuscule de 1822 (Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société)^ aux passages cités de Turgot et de Burdin :
« Les savants doivent aujourd'hui élever la politique au rang
des sciences d'observation. Tel est le point culminant et définitif auquel il faut se placer
« Par la nature même de V esprit humain, chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie, dans sa marche^ à passer successivement par trois états théoriques différents : Vétat théologique ou fictif; Vétat métaphysique ou abstrait ; enfin, Vétat scientifique ou positif, .... (1)
« Dans le premier, des idées surnaturelles servent à lier le petit nombre d'observations isolées dont la science se compose alors. En d'autres termes, les faits observés sont expliqués, c'est-à-dire vus à priori, d'après des faits inventés. Cet état est nécessairement celui de toute science au berceau. Quelque imparfait qu'il soit, c'est le seul mode de liaison possible à cette époque. Il fournit, par conséquent, le seul instrument au moyen duquel on puisse raisonner sur les faits, en soutenant l'activité de l'esprit, qui a besoin, par dessus tout, d'un point de ralliement quelconque. En un mot,- il est indispensable pour permettre d'aller plus loin.
« Le second état est uniquement destiné à servir de moyen de transition du premier vers le troisième. Son caractère est bâtard, il lie les faits d'après des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles, et qui ne sont pas encore entièrement naturelles. En un mot, ces idées sont des abstractions personnifiées, dans lesquelles l'esprit peut voir à volonté ou le nom mystique d'une cause surnaturelle, ou l'énoncé abstrait d'une simple série de phénomènes, suivant qu'il est plus près deTétat théologique ou de l'état scientifique. Cet état métaphysique suppose que les faits, devenus plus nombreux, se sont en même temps rapprochés d'après les analogies plus étendues.
« Le troisième état est le mode définitif de toute science quelconque; les deux premiers n'ayant été destinés qu'à le préparer
(i) Plus tard, Comte condensa et compléta encore beaucoup sa formule, dont voici la dernière expression :
< Chaque entendement présente la succession de trois états : fictif, abstrait et positif, envers les conceptions quelconques, avec une vitesse proportionnée à la généralité des phénomènes correspondants. » — Le premier état est toujours provisoire, le second purement transitoire, et le troisième seul définitif. — {Philosophie première, Août 1854).
'M TIE D*AUGrSTE COXTZ
ip«i-)erlk:fDent. Alors, les faits sont liés d'après des idées ou lois ;^4iiénues d'an ordre entièrement positif, suggérées et confirmées par jfx isiT^ ^ox-mèmes, qui souvent même ne sont que de simples faits «B«z géoéraux pour devenir des principes. On tâche de les réduire Wu/yar^ au plus petit nombre possible, mais sans jamais imaginer XT^iU dlsrpcrthétique qui ne soit de nature à être vérifié un jour par foidi^i^nratioo, et en ne les regardant, dans tous les cas, que comme u£i faoven d'expression générale pour les phénomènes
^ En ocHLsidérant la politique comme une science et lui appliquant les observations précédentes, on trouve qu'elle a déjà passé pbr les 4eux premiers états, et qu'elle est prête aujourd'hui à atteindre au (roîjsiiVme.
^ La doctrine des rois représente l'état théologique de la politiqtje, Cest effectivement sur des idées théologiques qu'elle est fondée en dernière analyse. Elle montre les relations sociales comme basées mr Vidée surnaturelle du droit divin. Elle explique les changements mccemi» de l'espèce humaine par une direction surnaturelle immédiate, exercée d'une manière continue depuis le premier homme j«jj$qu'â présent. C'est ainsi que la politique a été uniquement conçue jui^]u'à ce que l'ancien système ait commencé à décliner.
V La doctrine des peuples exprime l'état métaphysique de la (iOlitique. Elle est fondée en totalité sur la supposition abstraite et métaphysique d'un contrat social primitif, antérieur à tout dévelop- (K;ment des facultés humaines par la civilisation. Les moyens habituel» de raisonnement qu'elle emploie sont les droits, envisagés comme naturels et communs à tous les hommes au même degré, qu'elle fait garantir par ce contrat. Telle est la doctrine primitivement critique, tirée, à l'origine, de la théologie, pour lutter contre l'ancien système, et fjui ensuite a été envisagée comme organique. C'est Rousseau, principalement, qui l'a résumée sous une forme systématique, dans un ouvrage qui a servi et qui sert encore de base aux considérations vulgaires sur l'organisation sociale (1).
« Enfin, la doctrine scientifique de la politique considère l'état social HOUH le(ju(;l l'espèce humaine a toujours été trouvée par les obscrvatcîur.s, cotnmn la cotiHéquence nécessaire de son organisation. Kilo con(;()it 1(5 l>ut do (;et état social comme déterminé par le rang (juo J'homnuî occupe dans le système naturel, tel qu'il est fixé par les faits, et na/tn Mrc anvisagë comme susceptible d'explication. Elle voit, en offert, résulter dej ce rapport fondamental la tendance cons-
(i; Du {.onliitt uuial, ou j}iimifv\ du droit polituine. 1762. — (R).
VIE d'auguste comte 147
tante de Thomme à agir sur le surplus de la nature pour la modifier à son avantage. Elle considère ensuite Tordre social comme ayant pour objet final de développer collectivement cette tendance naturelle, de la régulariser, de la concerter pour que Taction utile produite soit la plus grande possible. Gela posé, elle essaye de rattacher aux lois fondamentales de Vorganisalion humaine, par des observations directes sur le développement collectif de Vespèce, la marche qu*elle a suivie et les états intermédiaires par lesquels elle a été assujettie à passer, avant de parvenir à cet état définitif..,,,
« Tel est Tesprit de la doctrine positive qu'il s'agit d'établir aujourd'hui, en se proposant pour but d'en faire application à l'état présent de l'espèce humaine civilisée, et en ne considérant les états antérieurs que comme nécessaire» à observer pour établir les lois fondamentales de la science.
a II est aisé de s'expliquer tout à la fois pourquoi la politique n'a pas pu devenir plutôt une science positive et pourquoi elle y est appelée aujourd'hui
(( Les sciences sont devenues positives, Vune après Vautre, dans l'ordre où il était naturel que cette révolution s'opérât. Cet ordre est celui du degré de complication plus ou moins grand de leurs phénomènes, ou, en d'autres termes, de leur rapport plus ou moins intime avec Vhomme, Ainsi, les phénomènes astronomiques d'abord, comme étant les plus simples, et ensuite, successivement, les physiques, les chimiques et les physiologiques, ont été ramenés à des théories positives; ceux-ci à une époque toute récente. La même réforme ne pouvait s'effectuer qu'en dernier lieu pour les phénomènes politiques, qui sont les plus compliqués, puisqu'ils dépendent de tous les autres. Mais il est évidemment aussi nécessaire qu'elle s'effectue alors, qu'il eût été impossible qu'elle arrivât plutôt (1).
« En résumé, il n'y a donc jamais eu de révolution morale à la fois plus inévitable, plus mûre et plus urgente, que celle qui doit maintenant élever la politique au rang des sciences d'observation entre les mains des savants européens combinés. Cette révolution peut seule faire intervenir dans la grande crise actuelle une force vraiment prépondérante, seule capable de la régler et de préserver la société des explosions terribles et anarchiques dont elle est menacée, en la plaçant dans la véritable route du système social perfectionné que réclame impérieusement l'état de ses lumières. »
(i) En voici la formule ultérieure et complète : Toutes nos coticepiions (et par conséquent toutes les sciences) passent successivement de l'état thcologique initial par V intermédiaire métaphysique, à l'état positif, conformément à l'ordre de complication croissante et de généralité décroissante de leurs phénomènes (Auguste Comte). — C'est la loi de classement.
itô
VIE D'AtCUSTE COMTE
Cette fois il ne peut plus y avoir de doute» la loi du processus intellectuel est trouvée : avec une abstraction et une généralité convenables, toutes inconnues dégagées et toutes les conditions en fonction dans le phénomène bien explicitées (V. Revue occidentale^ 5« année, o^ 4, p. 1-47, la démonstration de M. P. Laffilte)! Aussi le jeune inventeur d'en proclamer d'ores et déjà les conséquences inévitables : la possibilité de eoristruire la science sociale, et, par elle, de régler aussi la politique en lui communiquant un degré de positivité suffisant
Mais telle est la force des choses et du lien naturel des opérations logiques de notre entendement, que du môme coup, Ctomte sentit que ce n'était pas encore assez, et qu'il fallait d*aulres considérations pour asseoir définitivement la science sociale sur Texplication et la coordination de toute la série des temps écoulés^ afin de loi donner prise sur la politique.
C'est ainsi que, par une marche objective directe, en s'appuyant sur rexamen de la série historique, il arriva à la décou%erte de la progression naturelle ou de la loi de factivité humaine, en même temps qu*à celle de la marche de notre intelligence (i).
« Nous croyons, dit-il dans le célèbre opuscule, que cette histoire peut être partagée en trois grandes époques ou états de civilisation, dont le caractère est partaitement distinct au temporel et au spirituel. Klles embrassent la civilisation considérée à la fois dans ses éléments et dans son ensemble
flt La première est Tépoque théologique et mihtaire.
tf Dans cet état de la société, toutes les idées théoriques, tant générales que particulières, sont d'un ordre purement surnaturel. L'imagination domine franchement et complètement sur l'observa* tion, à laquelle tout droit d'examen est interdit
u De même, toutes les relations sociales, soit particulières, soit générales, sont franchement et complètement militaires. La société a pour but d'activité unique et permanent la conquête* Il n'y ad'industrie que ce qui est indispensable pour l'existence de respèce humaine. L'esclavage pur et simple des producteurs est la principale institution.
« Tel est le premier grand système social produit par la marche naturelle de la civilisation. Il a existé dans ses éléments à partir de* la première formation des sociétés régulières et permanenles» 11 ne s'est complètement établi dans son ensemble qu'après une longue suite de générations.
(i> Voici h formule de cette loi : Notre jclivîié, dans tous les temps et dans tous les htuXt passe inéTitablement, dins son cvolution niturelle, par trois états succes$if : militaire couquéraiit, tiiilitaire défcnsif, pacifique ou industriel. — A. C.
XTF, D AUGrSTE COMTi:
» La secofule époque esf Vépoque métaph}jsiquc et légiste. Son cai^actère est de n'en avoir aucun bien tranché. Elle est interra édiaire et bâtarde» elle opère une transi tioii*
« Sous le rapport spirituel, elle a déjà été caractérisée dans le chapitre précédent. Uoliservation est toujours dominée par l'imagination, mais elle est admise à la modifier entre certaines limites. Ces limites sont ensuite reculées successivement, jusqu'à ce que Tobservatioû conquière enJin le droit d'examen sur tous les points. Elle l*obtient d'abord sur toutes les idées théoriques particulières, et, peu à |3eu, par Tusage qu'elle en tait, elle finit par racquérir aussi sur les idées théoriques générales, ce qui est le terme naturel de la transition. Ce temps est celui de la critique et de rargumentation.
d Sous le rapport temporel, l'industrie a pris plus d'extension, sans être encore prédominante. Par suite, la société n'est plus franchement militaire et n'est pas encore franchement industrielle^ soit dans ses éléments, soit dans son ensemble. Les relations sociales particulières sont modifiées. L'esclavage individuel n'est plus direct; le producteur encore esclave commence à obtenir quelques droits de la part du militaire. L'industrie fait de nouveaux progrés, ils aboutissent enfin à l'abolition totale de fesclavage individuel. Après cet affranchissement, les producteurs restent encore soumis à farbitraire collectif. Cependant, les relations sociales générales commencent bientôt à se modifier aussi. Les deux buts d'activité, la conquête et ia production, sont menés de front. L'industrie est d'abord ménagée et protégée comme moyen militaire. Plus tard son importance augmente, et la guerre finit par être conçue, à son tour, systématiquement, comme moyen de favoriser rindustï'ie, ce qui est le dernier état de ce régime inlermédiaire.
u HnfiHy la irohiême époque est l^époque scientifique et industrielle. Toutes les idées théoriques particulières sont devenues positives, et les idées générales tendent à le devenir. L'observation a dominé fimagi nation quant aux premièi'es, et elle fa détrônée, sans avoir encore aujourdliui pris sa place, quant aux secondes.
a Au temporel, l'industrie est devenue prépondérante. Toutes les relations particulières se sont établies, peu à peu, sur des bases industrielles, La société, prise coHectivement, tend à s'organiser de la môme manière, en se donnant pour but d'activité unique et permanent, la production.
a En un mot, cette dernière époque est déjà écoulée, quant aux éléments, et elle est prête à eommeuL-er, quant à fensemble. Son point de départ direct date de Fintroduclion des sciences positives en
i:nï
VtE DAITGUSTE COMTE
Europe par les Arabes et de raffranchisseinent des communes, c'est-
ù-dire du xi^ siècle environ »
C'est de ces incomparahle.s pK^misses que Comte sut tirer, a\ ec le temps, par une méditation JrrésistiMe, des déducUons grandioses : ta science sociale, statique et (lyttanii(|ue, la morale ])ositive, théorique et pratique, la série encyclopédique des sciences abstraites, en un mot, lûute la philosophie positive, el plus lard encore la politique rationnelle qui lui correspond, enfin celte religion deriîunianité à laquelle avaient aspiré, vainemeiU, lantiquité et le moyen-âge, et »iu*entrevirent certainement, au xviie'^ siècle, les plus grands penseurs et Jes pïus ardents révolutionnaires î Burdin, d'après d'Holbach el d'après îa tentative d'établissement du culte de la Raison, la religion de l'an 11, en reconnaissait la nécessité, il en pressentait le^ bases intel* lectuelles el le caractère bumairï, et cette noble vision hanta et tourmenta inlructueusenient Saint-Simon pendant la plus graride partie de son existence.
V. — Les Opuscules sociaux. — La Conception définitive de LA philosophie des sciences.
Il résulte de ce que nous avons établi précédemment, que Télaboration des premières œuvres dans lesquelles Auguste Comte épancha rélan initial et spontané de ses aspirations rénovatrices, avarU que d'entreprendre leur développement systénialique, constitue une des phases les plus remarquahles et les plus émouvantes de sa vie.
La vigueur de ce début lui conserve une chaleur qui pénètre, un prestige qui impressionne protbndément, et l'on y sent au vrai le continuateur du granti xviir' siècle, des Diderot, des Hume, des d*Alcnihert, des Lagrange, des Buffon, des Turgot, des Condorcet.
De vingt à vingt-huit ans, en ellel, Comte sut poser îe problème de la réorganisation moderne, si admirablement abordé par son prédécesseur le plus direct dans VEsquissc d'un tableau huiorique des profjrès de V esprit hntnain, et donner sa solution générale avec une rectitude et une force qui n'appartiennent qu'au génie.
On ne saurait assez admirer ce grand phénomène social par lequel un organe d'élite devient* à un moment donné, pour THumanité tout entière, le promoteur des plus éminents progrès. Doué d'un esprit puissant, d'un grand cœur et d'une indomptable énergie,
VIE d'auguste comte 151
pourvu d'une instruction rigoureuse et complète, inspiré parla Révolution et placé par elle dans le sens du mouvement humain, déterminé enfin par Turgence du moment, Auguste Comte fut, pour notre temps, ce glorieux initiateur.
Nous avons dit son civisme spontané, sa positivité croissante, et l'insatiable besoin qui le poussait à accorder ses tendances intellectuelles avec ses aspirations sociales : nous devons rappeler encore le mémorable événement qui fit surgir en lui cette indispensable unité. En 1822, après bien des travaux et des efforts, dans le feu d'une ardente méditation (1), il découvrait, comme nous l'avons établi précédemment, la loi fondamentale de l'évolution humaine, intellectuelle et pratique. Par elle, la réorganisation politique et sociale recevait une base positive, et la rénovation moderne se trouvait assurée.
Quand on songe aux difficultés effectives et à l'importance capitale de cet enfantement, aux efforts d'assimilation et d'abstraction qu'il suppose, à la force scientifique et logique de cette première élaboration, quand on apprécie la construction philosophique et religieuse dont elle devint l'origine, on n'hésite point à la considérer comme une des plus grandes découvertes qui aient éclairé la voie du progrès; car, une fois dégagée du chaos de l'histoire, cette admirable loi sociologique allait bientôt permettre à une déduction hardie de fixer le sens et le but de la civilisation humaine, et son infatigable révélateur pouvait aussitôt proclamer, au sein d'une société de plus en plus déchirée par les efforts de l'empirisme rétrograde ou anarchique :
Que tous les phénomènes réels, sans excepter ceux de la politique, sont soumis à des relations invariables, à des lois naturelles ;
Que notre esprit, d'après une de ces lois, passe toujours des croyances théologiques initiales aux conceptions positives et finales, par l'intermédiaire éphémère des explications métaphysiques; tandis que notre activité, d'après une semblable impulsion, suit une marche non moins constante et naturelle, en allant de son début guerrier conquérant à son terme pacifique ou industriel, par la transition de l'état guerrier défensif ;
Que toujours et partout l'état des opinions et des mœurs détermine celui des institutions, et que la nature des croyances générales amène en politique un ordre correspondant ;
(i) — «r En l'année 1822, où je fis, me disait Auguste Comte, mon système de politique positive, je travaillai pendant cinq nuits successives, de 7 heures du soir à 10 heures du matin, et c'est à la fin de la deuxième de ces nuits, vers le matin, que je découvris et formulai définitivement la loi des trois Etats j». — A ce sujet, Auguste Comte remarquait que la condition nécessaire pour les grandes dé«|Duvertes était une intense continuité d'efforts. — M. P. Laffitte.
vit: Il AUGUSTE COITTE
Que la philosophie donc^ ou la croyance générale, passant de Tétat Ihéologiqae et métaphysique à l'état positif, la politique doit substituer le régime de raclivité pacifique à celui de l'activité militaire ;
Et qu'enfin, la réorganisation spirituelle, conilition préalable et nécessaire de la réforme sociale, doit résulter de ravéoement d*une autorité démonlmble, basée sur l'ensemble de la réalilé scientifique, ayant pour organe ïa classe des savants régénérés, constitués en corporation philosophiqoo ou en sacerdoce, alin de procéder à la rénovation universelle.
Le but de révolution humaine était donc enfin positivement établi d'après les tendances réelles ou les lois manifestées par cette progression elle-même, et représenté comme consistanl en un état de civilisation définitif dans lequel Ftiomme pourrait librement développer toutes !es aptitudes légitimes de sa nature, pour sa plus grande satisfaction et celle de ses semblables, d'après une activité pacifique toujours dirigée par une foi démontrable. Tout devait se résumer dans une morale positive, uniquement fondée sur des motifs humains, instituant, d'après une autorité spirituelle unanimement reconnue, un vaste système de devoirs privés et publics.
La série d'écrits par les(|uels Auguste Comte établit, à son début, ces importantes propositions sociologiques, a été reproduite par lui, sur la fin de sa carrière, dans le dei'nier volume de sou Système de Politiqife positive ^ afin de faire sentir la parfaite tiarmonie de tous ses travaux. Ou ne saurait, en effet, méconnaître Tunité d*une telle entreprise, en sojigeaot que son dernier terme théorique (la Sijnthése subjectivej commencée en 185*3), avait été annoncé dans Topuscule de 1822, comme la PoUtUpte le fut dans les conclusions du Cours de Philosophie positive (1842); c'est pourquoi nous donnons ici la liste de ces premiers travaux, en appelant Tatlenlion des honimes sérieux sur ces admirables productions, qui permettent de suivre, pour s'initier au positivisme, la marche spontanée de son fondateur, et qui témoignent de ses tendances constantes vers l'élablissement de la religion démontrée.
Ces opuscules, les seuls qu'Auguste Comte ait jugés dignes d*étre conservés, tous ses autres essais ayant été détruits ou désavoués par lui, comme étant prématurément conçus ou mal inspirés, sont, dans Tordre chronologique :
1^ Séparation rjènèrale mxire les opinimu et les désirs (juillet 1819) ;
2«> Sommaire appréciation de V ensemble du passé moderne {publiée en 1820 dans V Organisateur, et attritiuée à Saint-Simon);
3*^ Plan des travaux scientiftques nécessaires pour réorganiser la
VIE [I .VlGrSTK COMTE
société (imprimé pour la première fois en 1822, dans «ne brochure intitulée Du contrat social, par H. de Saint-Simon; réimprimé en 1824, dans le troisième cahier du Catéchisme des induntriels, sous le titre généra! de Systêtne de F^oiUlque positive);
4^ Considérations philosophiques sur les sciences et les savants (^publiées en 1825, dans les n*'* 7, 8 et 10 du Prodnctetir) ;
5" Considéraliùiis sur le pouvoir spirituel; 1826, n*"' 13, 20 et 21 du Producteur;
«Jo Examen du traité de Broussais, sur l'irrttatimi et la folie, dans le Journal de Paris, août 1828.
En conséquence, toute autre publication que Ton voudrait attribuer a ce philosophe doit être considérée, suivant son vœu et sa volonté expresse, comme apocryplie oo récusée.
Le second de ces opuscules, en ébauchant la conception générale du passé moderne, distinguait déjà les deux mouvements, positif et négatif, ou de décomposition et de recomposition, dont le concours caractérise la révolution occidentale. Le contraste liistor*ique entre la France et rAnj^leterre, suivant que prévalut le pouvoir central ou la force locale, s'y trouvait assez étalili pour avoir dès lors guidé plusieurs écrivains (|ui n*en ont jamais indiqué la source. Le troisième, qui est aussi le plus essentiel, déterminait irrévocablement la direction philosophique et sociale de son auteur, d'après sa découverte des lois sociologiques et par la combinaison intime des deux points de vue scientiOque et politique. Son titre général (Système de Polituf ne pof^iiive), (luoique prématuré, atteste cependant la constante unité d'une action théorique qui promettait, dès son début, la systématisation qui ne pouvait être clTectuée que par sa maturité. Le quatrième opuscule {ConsidéraiionH sur les sciences et les sai-^ants) manifestait une tendance encore plus directe vers l'établissement d'une nouvelle autorité spirituelle, d'après une philosophie fondée sur la science. Une démonstration suffisante des deux lois fondamentales de révolution sociale y précédait rappi'éciatron générale de la marche continue de rilumanitè vers la réorganisation du pouvoir théorique. Enfin, le cinquième et dernier écrit sociologique exposait d'une manière décisive la constitution du nouveau pouvoir philosophique, d*après la division essentielle des deux puissances sociales élémentaires, théorique et pratique, ou spirituelle et temporelle*
Quant à l'étude consacrée à l'examen du livre de Broussais (sixième et dernier opuscule), Comte y abordait d*emblée la théorie de la nature intellectuelle et morale de Thomme ou des fonctions du cerveau (qu'il ne devait entièrement acljever qu*en 1854)» ce qui com|>ltHait rébauche puissaule de toutes ses créations ultérieures et
VIE DAUGUSTR COMTE
permet de dire que la série des opuscules sociaux, de 1819 à 18^8, contenait eu germe tout le système. Cela dément, par les faits eux* mêmes, cette affirmation osée de M. Littré, qu'il y aurait hiatus et changement de front entre la phUosophie et la polUîfine posiiive (1).
Telle est cette phase initiale où fut posée, dluspiration en quelque sorte, la première pierre de rédifice positiviste. Dans la candeur de cet âge, Auguste Comte fit un appel solennel et naïf aux savants de TEurope : il les conviait au grand unjvre,à la cotistruetion effective de la nouvelle doclrine générale. Mais il apprit bientôt, par leur silence et leur éloignenient, que l'esprit synthétique et le sentiment social n'étaient plus en eux, et qu'ils étaient, désormais, irrévocablement tombés, descendus au régime de la spécialité dispersive^ étroite, de l'intérêt personnel et de rindifférence pour les choses sociales. Le développement cojUinu, ardent^ de ses aspirations régénératrices^ le rapide et vigoureux élan de son génie constructeur ne tardèrent pas à lui faire comprendre que cette lâche immense revenait tout entière à celui qui l'avait conçue et qu'il fallait s*y préparai'* Loin de lui donc les hésitations et le doute : à lui la foi dans l'avenir et le labor improbitSy le travail créateur et irrésistible; à lui seul Télaboration de la philosophie positive.
Afin de donner toute la précision qu'elle mérite à cette première phase de la vie théorique de Comte, et pour faire assister le lecteur au détail de cette immense tbndation, en même temps que pour montrer Texistence précaire, incertaine et déprimante au milieu de laquelle elle fut poursuivie, nous rapporterons ici deux lettres qu'il écrivit alors à M, Valat, son ami Je plus intime (XVII et XVIlï de la correspondance), et qui constituent un témoignage aussi assuré qu*in* téressant :
« Paris, le 3 septembre 1824.
« Je veux décidément m*occuper, pendant ces vacances, d'asseoir mon existence matérielle sur des bases un peu moins précaires que celles que je lui ai données jusqu'à présent. Je suis profondement ennuyé de cet ordre d^occupations; mais je reconnais que, jusqu'ici, j'ai donné trop peu dlmporlanco au matériel de ma vie, si bien que j'en ai souvent souffert, et que j'en soulTrirais encore plus si cela continuait ; je reconnais qu'il est temps enlin de songer à cela
(i) Ces tr&vaox prélimlnaîres, les seuls que l'auteur avoue et revendique, ont éié réunie en un charmant volume» sous k» titre de Opuscules de philosophie sociale, par Auguste Comte, tu* 13 de 300 pageSi chear E. Leroux. Paris, 1883.
VIE d'auguste comte 1S»
un peu sérieusement, et, comme me le disait un de ces jours Af. Gidzot, de m'en occuper fortement une bonne fois, afin d'en être débarrassé pour toujours.
0 Ne crains pas, mon cher ami, que le commencement de succès moral obtenu par mes premiers travaux me fasse illusion sur la confiance que je dois leur accorder, sous le rapport secondaire de mon existence matérielle. Non, je suis trop convaincu que le nombre d'hommes qu'ils peuvent intéresser est trop restreint, et que l'intérêt même qu'ils inspirent à la plupart d'entre eux n'est pas assez vif pour que, de très longtemps, et peut-être même de toute ma vie, il m'en revienne autre chose que de l'estime et de la gloire. C'est là, et tout ce que j'espère, et tout ce que j'ambitionne : je travaillerai toute ma vie, et de toutes mes forces, à V établissement de la philosophie positivef mais je le ferai parce que telle est ma vocation irrésistible, parce que là est la source de mon principal bonheur, et sans prétendre jamais à aucune autre récompense qu'à l'estime des têtes pen. santés d'Europe. Sous le rapport pécuniaire, si je puis retirer de mes publications de quoi suffire aux frais d'impression (et j'en suis sûr, même dès à présent), je serai parfaitement content, et ne m'attends pas à davantage. Tu vois donc, mon cher Valat, qu'il est difficile que je sois attrapé et que mes espérances soient déçues, car elles ne sont pas fort étendues. Mais il faut vivre, et {>our cela je vais chercher tout bonnement à régulariser le moyen d'existence qui m'a suffi jusqu'ici, et que j'ai eu le tort de trop négliger, c'est-à-dire l'enseignement
« Je dois commencer par te remercier beaucoup, mon cher Valat, du jugement favorable contenu dans ta première lettre ; il m'a fait un bien grand plaisir, et a confirmé la confiance que beaucoup d'autres approbations lionorables et distinguées m'avaient déjà donnée dans la route que je me suis tracée. Mais comme les compliments n'avancent guère bs discussions, j'aime mieux, au lieu de m'étendre à ce sujet, me livrer à un premier examen de tes objections.
tt Celle qui porte sur l'incertitude des connaissances humaines, et qui est la plus essentielle, me paraît, je te l'avoue franchement, porter tout à fait faux. On peut dire certainement de fort belles choses qui seront même vraies en grande partie, sur l'incertitude de nos connaissances, et depuis Pascal, et avant, on n'y a pas manqué. Mais tout cela n'est pas la question. Il ne s'agit pas de savoir, en général, si les méthodes d'investigation de l'homme ne sont pas nécessairement entachées d'une très grande imperfection ; on sait bien que nous ne pouvons jamais raisonner avec la sûreté et la netteté que nous donnerait sans doute une meilleure organi-
VtE D AUGUSTE COifTÏ!
sationj pour laquelle il y aurait môme encore de nouvelles choses à désirer, car tout être est fait nécessairement de manière à concevoir au-delà de ce qu'il paot exécuter, et cela est même indispensable pour assurer les progrès de fespèce. En un mot, l'absolu, dans quelque sens que ce soit, non seulement n'existe pas, mais ne peut pas même être imaginé par nous^ et tel a é\é jusqu'ici le vice fondamental de la philosophie. Mais en rentrant dans la condition réelle des choses et des hommes, Il est question, lorsqu'on parle de méthode, non de savoir si ïa meilleure que les hommes puissent employer n'est pas nécessairement très imparfaite, mais uniquement de décider laquelle de toutes celles que Tesprit humain peut concevoir est la plus avantageuse à sas recherches, ou, si l'on veut, la moins mauvaise. Toute discussion qui ne porte pas làdessus est nulle et chimérique de sa nature. Pour préciser mon idée, on pourra crier tant qu'on voudra contre la méthode employée dans les sciences positives, on pourra faire un tahleau très sombre {ou exagéré, ou môme vrai) de leur faiblesse; mais quand on aura finij il restera toujours à examiner si la méthode positive n'est pas, à tout prendre, préférable encore à la méthode théoiogîque et à la méthode métaphysique, les seules que Fesprit humain puisse employer nécessairement dans ses investigations quand il ne se sert pas de ïa première. Or, posée ainsi, la question ne peut pas être d'une bien longue discussion; et la prédominance relative de la mélhode positive sur les méthodes ihéologique et métaphysique est aujourd'hui un fait que personne ne peut contester ni ne conteste. Voilà ma réponse essentielle à la grande objection. Je te dirai, d'ailleurs, quoique cela ne soit pas indispensable pour ma justification, que tu as, à ce qu*il me semble, singulièrement exagéré Fimperléction actuelle des connaissances positives. Pour moi, je t'avoue que je suis beaucoup plus en admiration des pas immenses qui ont été faits dans toutes les directions spéciales, depuis mohis de deux siècles que te germe de la philosophie posUive a commeijcé à se développer^ qu'étonné de ce qu'il n'a pas été fait encore de plus grands progrès. Je vois, en chimie par exemple (qui ne date réellement que de cinquante ans), un beaucoup plus grand nombre de résuHats positifs et hors de toute contestation que tu n'en trouves; le reste me parait tenir à Tenfance de la science. Les incertitudes qui te tourmentent en physique me paraissent beaucoup plutôt porter sur les formes que sur le fond, car les systèmes sur la lumière, la chaleur, etc., ne doivent être envisagés que comme des méthodes dlnvestigation, et jamais, même quand ils seront plus perfectionnés, comme ayant aucune réalité intrinsèque; et de ce point de vue il est évident que
les changements de système dans les sciences physiques n'empêchent pas et même servent puissamment le développement réel de la connaissance, car on ne quitte un système pour un autre que lorsque celui-ci permet de concevoir d*une manière plus étendue les faits généraux qui sont Tessentiel de la science, et dont il est très clair qu'à travers toutes les incertitudes dont tu te plains, le nombre a considérablement augmenté dans ces derniers temps et augmente de jour en jour. Je comprends beaucoup moins encore ce que tu me dis relativement à la physiologie. Je ne dis pas et n'ai point dit que cette science fût très avancée, car elle est évidemment dans Tenfance, vu sa difficulté et le peu de temps depuis lequel on lui applique la méthode positive; il est môme clair que je la représente dans mon ouvrage comme moins avancée que les autres par cette double raison. Mais j'ai énoncé un fait que je continue à croire exact pour tous ceux qui sont au courant de cette science, qu'aujourd'hui tous les phénomènes physiologiques proprement dits (c*est-à-dire ceux qui se rapportent à rindividu ou au couple considéré isolément) sont soumis à des considérations positives qui certainement ont infmiment besoin d*ètre pertectionnées, mais qui n'en sont pas moins, dès aujourd'hui, positives, c'est-à-dire entièrement dégagées de théologie et de métaphysique.
« Je t'avoue franchement^ mon cher ami, qu'il ne m'est pas possible d'entrer dans ta colère et ton indignation au sujet de la doctrine de GalL Je la regarde, au contraire, comme ayant complété la révolution rtui a rendu positive la physiologie, en soumettant Tordre de phénomènes vulgairement appelés moraux à la méthode positive. Crois bien que tu te trompes à l'égard de cette théorie, dont on a commencé, suivant l'usage, par rire il y a vingt ans, mais dont, je puis te le garantir de visu et auditUj il n'est pas aujourd'hui un physiologiste éclairp et vraiment au courant qui n'admette les idées fondamentales, quoique aucun, pour ainsi dire, n'en regarde l'application immédiate telle que Gail Ta tentée que comme tout à fait hasardée* C'est là une de ces idées-mères dont on trouve le germe et Taperçu partiel dans tous les penseurs qui se sont occupés précédemment de ce sujet avec quelque tbrce. Voici^ à cet égard» ma manière de voir. Cabanis (pour ne pas remonter plus haut, ce qui est inutile en ce moment) a conçu nettement le premier que l'époque était arrivée de soumettre les phénomènes monutx aux mêmes lois, considérations et méthodes que les phénomènes p/ii/siques, ou, pour mieux dire, de faire cesser la différence fondamentale de nature qu'on supposait entre eux, malgré les nombreux et importants rapports qui les liaient évidemment, et dont il a donné de si frappants
VIE D ALGUSTE COMTE
résumés partiels. En un mot, Cabanis a conçu que les phénomènes dits moraux devaient dorénavant s*appeler cérébraux et nerveux, ets^étudier en conséquence ; il a fortement insisté sur l'importance et la nécessité de cette grande rélormation. Mais son opération était incomplète; ses travaux, tout en prouvant qu'il fallait faire ainsi, ne renfermaienl pas une conception fondamentale propre à mettre en activité et à établir comme étude courante, ce quij dans son ouvrage, ne se présentait en définitive que comme un simple conseil dépourvu de mode d'exécution : il a fait ce qu1l a pu, on n'a pas de reproche à lui adresser; mais il n'en restait pas moins une grande lacune à remplir. Les travaux de Gall me semblent avoir |J0ur tendance et pour résultat de h combler, après les avoir bien étudiée et médités. Au lieu de se borner à concevoirj en thèse générale, et même péniblement, comme Ta fait Cabanis, les phénomènes moraux comme dépendant de TorganisaLion, Gall a dit : « En vertu de Taxiome fondamental de la physiologie, il n*y a point de fonctions sans organe, je considère, d'après les expériences incontestables faites de tout temps^ le système nerveux cérébral comme le siège des fonctions intellectuelles et alfectives en général, et, en second lieu (ce qui était absolument indispensal>le pour compléter la conception), l'expérience et la discussion immédiate. de ces fonctions nous les montrant distinctes et indépendantes quoique ayant entre elles de nombreuses et importantes relations, je considère le système nerv^eux cérébral, et le cerveau en particulier, non comme un seul organe, mais comme un ensemble d'organes (ce qui d'ailleurs est confirmé par l'anatomie humaine ou comparée) dont chacun est le siège d*une fonction morale particulière, sauf à trouver, par l'observation et rexpérience dirigées par une sage analyse, quelles sont et les fonctions réellement distinctes et les organes correspondants, n Si Gall s'en était tenu à cette généralité, tout le monde pensant l'eût approuvé, car tout cela est courant aujourd'hui chez les physiologistes; mais peut-être n'eùt-il pas fait révolution. Il y a joint une première détermination des fonctions cl de leurs sièges qui est évidemment al:>surde sous plusieurs rapports, et hasardée sous presque tous, mais qui, à prendre la cliose de mon point de vue philosophique, me semblait indispensable pour fixer les iifœs ut bien entraîner les esprits sur ce terrain, en comptant que la discussion et la culturt? de la nouvelle branche de la science rectilieraient de jour en jour la déterniinatioiî primitive, ce qui efTectivement arrivera à coup sûr. C'est là la partie faillie de Gall et malheureusement la seule que les hommes qui n'y ont pas beaucoup pensé en connaissent; mais elle n'est évidemment que d'une importance secondaire. Quant aux bosses
im
du crâne, sur lesquelles se sont jetés les gens d'esprit qui ont voulu juger ce qu'ils ne comprenaient pas, il est très rationnel d'admettre gu'à une fonction morale prépondérante il doit correspondre un organe cérébral plus développé, et on sait d'ailleurs très positivenaent par i'anatornïe que la forme du cerveau est traduite extérieurement par celle du crâne* Je sais fort bien que tu n'ignores pas cela, mais je me trouve entraîné à le rappeler, pour le faire sentir que si efîeclivemeDt la liste des fonctions inlellecluelles et affectives et celle dos parties cérébrales qui en sont le siège étaient faites d'une manière positive (ce qui, je le répète, n'est pas encore et ne sera pas, avant une ou deux générations au moins, puisque ce doit être rœuvre du temps et d'une observation variée), il serait très naturel de juger jusqu'à un certain point par la forme du crâne des dispositions prédominantes, soit intellectuelles, soit affectives. Car tu ne doutes pas, je pense, qu'il n'y ait des dispositions innées, indépendantes de l'éducation et des circonstances extérieures, sans prétendre pour cela que les actes qui en résulteraient d'après telle ou telle éducation et dans telles ou telles circonstances soient rigoureusement déterminés par rorganisation, absurdité qu'on reproche vulgairement au docteur Gail, et qu'il n'a certainement jamais avancée, quoiqu'il soit loin d'être exempt de blâme sous d'autres rapports très essentiels.
« Je te demande pardcm de toute cette digression qui, malgré sa longueur, est bien loin dïHre suffisante pour l'objet que je m'y proposais. Ty reviendrai si lu le désires; mais je serai content aujourd'hui si les aperçus que je viens de l'indiquer peuvent le faire envisager avec plus de sang- froid et de réllexion un ordre de travaux qui, malgré ses grandes et nombreuses imperfections, n'en est pas moins destiné à faire époque dans l'îiisloire de Tespril humain.
« Crois bien ce que je le dis, que c est à peu prés f opinion commune, Elit ostensible, soil secrète, de tous les physiologistes actuels de quelque valeur, et qu'une doctrine ne se soutient pas ainsi en ascendance pendant vingt ans à travers tout le ridicule et toutes les prétentions même odieuses qu*on a jetés sur elle, si elle n'a pas quelque fondement réel qui mérite cju'on y lireane garde plus que lu ne me semblés Tavoir fait Mon opinion est, en résumé, que la physiologie est devenue aujourd'hui une science entièrement positive, non seulement malgré la doctrine de Gall, mais en partie à cause de cette doctrine*
« Après avoir ainsi discuté ta grande objection sur les sciences positives en général» il est assez inutile que j'insiste en particulier sur la partie de cette objection relative à la politique. Car on ne voit
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pas effectivement pourquoi les phénomènes que présente le développement d'une espèce sociale n'auraient pas de lois tout comme les autres, et pourquoi ces lois ne seraient pas susceptibles d*être découvertes par l'observation tout comme celle des autres, à la réser\'e seulement que la nature de cette fraction de la physique en rend rétude plus difficile; ni enfin pourquoi les hommes ne pourraient pas tomber d'accord sur l'existence de ces lois, une fois constatées par cette méttiode, comme ils Font fait dans les autres cas. Du reste, je suis certain que toute la discussion que je viens d'entamer, et que je continuerai si tu veux, sera signguliéreinent éclaircie dans ton esprit quand tu verras ma deuxième partie, où j'examine d'un premier coup d'œil générai la marche historique de Fesprit humain, et oh tu ti*ouveras Texplication des contradictions et des anomalies apparentes que cette marche présente à cetui qui se borne à un aperçu superficieL Je crois que je parviendrai a faire sentir, par le fait même, qu'il y a des lois aussi déterminées pour le développement de respèce humaine que pour la chute d'une pierre.
u Ta seconde objection est beaucoup moins importante, mais elle a bien plus de réalité que la première, et je crois depuis longtemps que mon ouvrage a besoin là-dessus d'une rectifleation que j'exécuterai quand cette partie se réimprimera. Je n'ai pas prétendu et je ne prétends pas que les savants actuels doivent être mis imnicdiatement à la politique, ce qui^ d^aiîleurs, est impraticabïe, comme je l'ai dit en note. Il faut transporter aux choses ce que j'ai dit, dans le texte, des personnes,
« C'est la méthode emploijée par lea astronomes ^ les physicietu^ Im chimistes et les phifstologistes^ qui doïi être appliquée à la politique Ihèoriquey si on veut sortir du bavardage et des extravagances^ et non les individus eux-mêmes, qui y sont très impropres dans leur état aclueL Mais je suis convaincu qu'on ne peut véritablement connaître aujourd'hui la méthode positive sous ses divers aspects, assez pour rappliquer à de nouveaux objets (et probablement il en sera toujours ainsi), qu'en faisant une étude directe et approibndie des applications qui en ont été failes jusqu'ici. Et d'ailleurs, je regarde comme indispensable la connaissance des lois générales des phénomènes pour pouvoir bien étudier la politique^ car l'homme et surtout rtîomme social n'est point dans la nature un phénomène isolé qu'on puisse étudier sans connaître les autres ordres de phénomènes..... n
VIE d'auguste comte 161
Paris, le 3 novembre 1824.
« J'aurais, par exemple, beaucoup de développements à
ajouter aux discussions contenues dans ma dernière lettre sur l'esprit de ma doctrine ; mais, dans l'ignorance de l'elTet qu'elles ont produit sur toi, je ne sais sur quels points je devrais spécialement insister, et, de peur de frapper faux, je me tiendrai tranquille aujourd'hui. Je te dirai seulement un mot sur la dernière phrase de ta petite lettre du 25 août, qui m'annonce que tu trouves une remarquable analogie entre ma philosophie politique et celle de M. Cousin, ou, plus exactement, la partie de la philosophie de Kant que M. Cousin a propagée en France. Ton observation n'est pas assez précisée pour que je puisse te dire avec certitude si je la trouve juste; car il est possible, en effet, que pour certains points de détail je me trouve arriver aux mêmes résultats que le kantisme, dans lequel il y a certainement de fort bonnes choses, au milieu d'une foule d'extravagances. Mais quant à l'esprit général de mes travaux, et surtout quant à la méthode, il y a opposition absolue entre ma doctrine et celle du kantisme, et surtout avec cette partie du kantisme professée par Cousin, et qui n'est certainement pas ce qu'il y a de mieux, il s'en feut. Il y a entre ces deux manières de procéder et entre les résultats auxquels elles conduisent, la même différence qu'entre la physique péripatéticienne et celle qui se fait depuis Galilée; en un mot, l'une est de la métaphysique pure, l'autre de la physique positive. Mais, je le répète, je ne disconviens pas qu'il n'y ait, à quelques égards, une certaine analogie entre la tendance de ipes travaux et celle des idées les plus générales de Kant. Quant à M. Cousin, c'est fort différent; il est bien loin de comprendre la portée des idées-mères du philosophe de Kœnigsberg »
Mais ce n'est pas tout encore, et noup voulons insister plus fortement ici sur ce point essentiel : que c'est à 1826 qu'Auguste Comte fixa lui-même la date de cette conception suffisante et définitivement arrêtée dans son esprit, de la systématisation de la philosophie positive, qui a exigé de sa part des efforts de méditation si exceptionnels.
Afin de le prouver, nous allons rapporter aussi la mémorable lettre qu'il écrivit à ce sujet à M. de Blainville (1) :
(i) Nous empruntons ce document à un travail publié par M. Pierre Laffîtte, dans le n^ 2 de la '^fvue occidentale, 3* année.
VIE D'ÀUGtJSTE COMTE
if Paris* ce lundi 27 février 1896^
il Mon Cher Monsieur de Blaînville,
« Conoaîssant loule la valeur de votre temps, et attachant une grande importance à n*en pas troubler récooomie dans les cas où je n'en ai pas un besoin immédiat, je me borne aujourd'hui à déposer chez votre portier le paquet de numéros du Producteur contenant les trois articles que j'ai déjà publiés sur la question du pouvoir spirituel; et j'i' laisse aussi ce billet, destiné à vous expliquer le motif principal de cette communication , motif que je préfère d^ailleurs vous exprimer par écrit, pour plus de précision.
« Je sais que vous me connaissez assez pour penser que ce ne sont pas des éloges que je cherche essentiellementj quoique de la part d*un homme tel que vous, mon amour-propre y soit infiniment sensible^ et que je considère une telle approbation comme la plus grande récompense à laquelle je puisse jamais prétendre, et le plus efficace encouragement qui puisse soutenir mon activité philosophique. Mais vous croyez, j 'espère, en général, que ce que j'attends surtout de vous, c'est une censure raisonnée (passive ou même active) capable de me pousser au perfectionnement de Tensemble de mes travaux, et même de m'en indiquer la voie, directement ou indirectement, Voilà principalement ce qui me fait attacher une importance capitale à ces précieuses consultations philosophiques, spontanées ou combinées^ mais portant toujours sur les points fondamentaux, que vous seul (absolument seul) au monde pouvez me fournir à ce degré. Je n*ai jamais eu plus besoin que dans ce moment'Ci de ce cri ténu m si décisif.
<i Un travail continu de quatre-vingts heures, dans lequel le cerveau n'a pas cessé d'être dans le plus haut dej^vré d'excitation normale, sauf quelques intervalles de sommeil extrénietnent courts, a été occasionné en moi (il y a huit jours) par le troisième article de cet examen du pouvoir spirituel que je vous apporte* Il en est résulté une véritable cnse nerveuse (qui dure encore, quoique aJTaibïie) qui m'a fait voir sous un jour beaucoup plus complet et beaucoup plus net que jamais il ne m*était arrivé, Fensemble de ma vie. Je vous en ai donné une idée vendredi-, en vous disant que cette vue avait porté à la fols sur ma vie intellectuelle et sur ma vie sociale, combinaison à laquelle je ne m'étais jamais élevé jusqu'ici. Tous ces symptômes
me portent à croire que cette sensation vraiment d'ensemble laissera en moi des traces profondes, et exercera sur mon avenir total une direction prépondérante, surtout si je parviens à me la maintenir habituelle, au degré possible, ce que je pense avoir lieu d'espérer. Je vous ai déjà dit que son premier elTet intellectuel avait été de me faire concevoir, dés à présent, mon cours avec le degré dlmportance qu'il doit avoir pour être traité dignement. Je dois vous parler aujourd'hui d'un effet subséquent, qui m'a conduit, en dernier résultat, à concevoir une refonte totale, et, à mon gré, vraiment i^tjstématiqae de mon ouvrage sur \di politique positive^ dont vous avez la première partie. Au lieu d'entreprendre la deuxième partie, comme je Ta vais compté jusqu'ici, je me propose maintenant d'exécuter d'abord cette refonte, si vous en avez la même opinion que moi. Dans celte hypothèse, je rexécuierai certainement lorsque les circonstances de ma position me laisseront la disponibilité matérielle rigoureusement suffisante, ou que je serai parvenu, malgré ces circonstances, à me procurer artiticieltement cette disponibilité, et afm de remplir convenablement la grande tâche qui m'a été imposée par cela seul qu'un homme tel que vous s*est porté pour mon garant.
« Vous rappelez- vous, mon cher Monsieur, m*avoir bénévolement critiqué, il y a environ deux ans, sur le titre de système donné à mon travail, e1 m'avoir dit tjoesi cette qualification exprimait une intention réelle et profonde, elle n'exprimait pas encore un faitl CH arrêt, si précieusement sévère, est une nouvelle véritlcation de votre maxime favorite, devenue aussi la mienne, sur la nécessité des obstacles. Il a, d'abord, sans doute, par un efTet instinctif, un peu choqué mon ambition philosophique; mais cette sensation passagère n'a pas empêché l'action plus durable exercée sur la région frontale. Cette seconde inlluence, qui n'a pas cessé depuis lors de se faire sentir comme avertissement dans toutes mes médî talions, d'abord très vaguement, et ensuite de plus en plus nettement, serait au besoin pour tout physiologiste une preuve infailbble, quoique indirecte, de U profonde justesse de votre décision salutaire.
« Enfin, pour abréger cette exposition, je nie bornerai à vous dire, en ce moment, quel a été le résultat final de cette série de sensations, 1el qu'il m*a été révélé par ma dernière crise, sans vous faire passer par une succession graduelle d'états moins caractéristiques, qu'il est inutile de vous reproduire, et que, d'ailleurs, il me serait bien difficile de retracer, même approximativement. Je suis donc parvenu aujourd'hui à voir très distinctement que cet ouvrage (même en le supposant complété par ma deuxième partie), ne remplissait pas complètement les conditions fondamentales d'un véritable système (à
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la manière dont vous et moi entendons ce mot), sinon peut-être dans la nature même de la conception qui y domine, mais du moins, en tout cas, dans la nature intime du mode d'exposition qui y règne, ce qui doit certainement influer, à un degré quelconque mais important, sur la pensée même de l'ouvrage. Voilà pour la partie critique de ma petite révolution intellectuelle.
u Quant à la partie organique, qui est pour vous et pour moi le véritable point de la difficulté, c'est sur cela précisément que je vous demande aujourd'hui une consultation directe afin de décider si je n'ai qu'à exécuter, avec toute' la maturité et toute la modération possibles, ou bien si je dois encore chercher dans la même direction jusqu'à ce que j'aie atteint l'état vraiment systématique,
« Je vous entretiendrai dans quelque temps de mon plan de refonte, qui, quoique arrêté, n'est pas encore assez développé pour que je puisse vous en parler aujourd'hui directement. Je me borne dans ce moment à vous indiquer les éléments. Si je vous demande, en cet état des choses, une opinion que' tout autre trouverait peut-être prématurée, vous sentez que c'est afin d'assurer ma marche si je suis décidément dans la voie de la solution directe, ou, dans le cas contraire, de me remettre le plus promplement possible à de plus profondes élaborations.
« Dans la première série d'articles (n*" 7, 8 et 10 du journal) que vous avez lue, je me suis attaché à présent3r mon ensemble d'idées sous la face scieiitifique, ou abstraite. Dans la série que je vous apporte, je le présente directement sous la face politique, ou concrète. Je vous prie de vouloir bien lire ces trois articles (surtout le deuxième et encore plus le troisième) avec toute l'attention que vous savez mettre aux choses sérieuses, en prenant pour cela le temps absolument à votre convenance.
« Je ne défends en aucune manière l'exposition des idées qui s'y trouvent, laquelle n'est point certainement assez systématique; vous savez que lorsque la production coïncide avec l'expression, il est fort difficile de remplir cette grande condition, à moins que le travail n'ait préalablement atteint, dans la conception même, Tétat systématique. Mais je crois que vous trouverez dans ces articles de véritables idées de gouveryiementy dont vous déplorez si justement l'extrême rareté ; vous verrez, comme vérification, que je suis arrivé à me séparer nettement et profondément, sur les points capitaux, de la politique des industrialistes et des économistes (qui sont au fond les mêmes), toutefois en observait dans les formes tous les ménagements convenables.
« Dans le quatrième article, j'examinerai directement la nature de
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Torganisation spirituelle moderne, en considérant le pouvoir spirituel : 1® en lui-même, dans son caractère propre; 2« dans son mode d'action sur l'ensemble de la société, nationale ou européenne; 3^ dans sa relation générale avec le pouvoir temporel.
« Le cinquième article sera consacré à constater les éléments de réorganisation spirituelle qui existent aujourd'hui et à exposer la marche générale de cette réorganisation, conçue comme devant précéder et préparer nécessairement la réorganisation temporelle. La conclusion de cet article et de tout le travail sera, finalement, de ramener le point de vue de la première série d'articles, et de montrer la formation de ma physique sociale comme étant, soit sous le rapport de la doctrine, soit même sous celui de V organisation^ un commencement direct de reconstruction. C'est surtout ce retour auquel j'arrive naturellement, si bien même, que c'est sans l'avoir prévu en commençant le travail, qui me fait espérer que je suis enfin parvenu à l'état vraiment s«/s((^ma(igue, dont il est, ce me semble, le symptôme le plus formel. Enfin, en terminant ce cinquième article, ou, ce qui vaudrait mieux, dans un article spécial, destiné à couronner l'œuvre, j'indiquerai directement la combinaison des deux points de vue dominants dans les deux séries d'articles. Je présenterai ma conception delà politique comme physique sociale, et la loi générale que j'ai découverte sur les trois états successifs de l'esprit humain, comme n'étant qu'une seule et même pensée considérée sous les deux points de vue distincts de méthode et de science; cela posé, je démontrerai que cette pensée unique satisfait directement et complètement au grand besoin social actuel, considéré sous ses deux faces de besoin théorique et de besoin pratique. Je ferai donc voir que ce qui, d'un côté, tend à consolider l'avenir en rétablissant Tordre et la discipline entre les intelligences, tend, d'un autre côté, à régulariser le présent, autant qu'il est possible, en fournissant aux hommes d'État la base d'une pratique rationnelle.
tt Pour un homme aussi habitué que vous à enjamber sur les détails après avoir conçu l'ensemble, je pense que vous n'avez pas besoin d'attendre l'exécution de ces deux ou trois derniers articles pour porter un jugement décisif sur la question que je vais vous soumettre et que j'ai d'ailleurs tant d'intérêt à vous proposer le plus promptement possible. J'arrive donc, en résultat de tous ces préliminaires, à la poser directement.
« Considérez tous mes travaux précédents, y compris ce dernier, comme de simples e'tuc/i^s, de véritables préparations; supposez, de plus, que ce dernier travail soit entièrement terminé et concevez enfin que son grand résultat philosophique pour moi, savoir la
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cambinnhan directe et intime de mes deux points de vue abstrait et concret, soit coQvenablement et suiïisainment élaborée* Si, après celle sorte de noviciat général, je refais la première partie de mon livre avant d*entreprendre la deuxième (dont vous vous rappelez bien l'objet; en la faisant précéder d'un discours préliminaire ou j'expo* serai sonmiairejnent mon idée-ni6ï*e sous ses trois faces de méthode^ de science et de ihéoriej et irempioyant tout ce que j'aurai fait jusqu*alors que comme malériaux, et que j'exécute ce travail bien strictement dans le même esprit qui aura présidé à sa conception, aurai-je enfin acquis véritablemeût le droit d'intituler cet ouvrage système àe philosophie posilive? Telle est, réduit*^ à sa plus simple expression, la question fondamentale que je vous soumets. Elle doit exercer une puissante influence sur toute ma vie, sous les rapports les plus importants. Je n'ai pas trop de toute la vie céiébrale qu'il nresl encore penuis d'espérer, pour exécuter dignement un plan ainsi cont^'u, en y joignant ractivité que je dois avoir, dans un ordre d'idées plus général, pour la philosopîtie posilive. Si je ne rnesuis pas abusé, vous pouvez compter que, avant la tin de cette année, mon premier volume aura paru» exécuté dans cet esprit, de manière qu'ensuite je n'aie plus qu'à donner à ce système le second degré de développement indispensable pour qu'il puisse s'emparer complèteiT:cnt des espriLs, ce qui m'occupera jusqu'à ce que je consacre essentiellement à la philosophie positive le reste de mon activité possible.
« Il s'agit donc pour moi, mon cher Monsieur, dans cette gravd circonstance, d'une véritable expérience physiologique sui' moîl même, dont vous seul au monde pouvez être le juge compétent. Si vous croyez, comme je l'espère, pouvoir pmnojicer une opinion positive sans que l'état des choses soit plus caractérisé, j aurai, suivant votre avertissement, ou à creuser encore pour arriver à cette couche d'idées vraiment systématique que je veux atteindre absolument, ou a commencer la construction de l'édillee sur cette base granitique propre. Ces deux ordres de travaux étant essentiellement dilFérents, vous sentez qu'il m'importe infiniment de savoir, autrement que par un instinct, lent à se prononcer avec précision, quel est celui auquel je dois me livrer directement. J'ai déjà un commencement d'opinion à ce sujet, jo dois l'avouer franchement, mais votre avis intîuera considérablement, vous n'en douiez pas, sur ma décision finale, l^ jugement que vous porterez après un mûr examen aura sur moi, quel qu'il soit, une action fort supérieure à celle que pourrait avoir l'avis unanime en sens contraire de toutes les académies d'Europe réunies en concile scientilique pour décider la question, parce que je suis pleinement convaincu que
lorsqu'il s'agit de système, c'est à vous qu'il faut s'adresser aujourd'hui, surtout dans un genre qui a été l'objet de vos méditations directes quoique passives. Par cette consultation, vous ajouterez un nouvel et important service à. toutes les obligations analogues qui vous ont assuré déjà, avec d'autres plus personnelles, raifection profonde quoique respectueuse de celui dont vous possédiez auparavant l'estime la plus complète et la mieux sentie.
« Votre tout dévoué,
({ A. Ck)MTE. ))
(( P.'S. — J'ai écrit à Humboldt dans le sens que vous m'aviez si judicieusement indiqué, et je viens d'en recevoir une réponse flatteuse, affectueuse même, qui m'assigne un rendez-vous ce soir. »
La conclusion de tout ce qui précède s'impose :
Comte procède directement de Condorcet, qu'il rectifie dès lors, développe et complète :
Par la découverte des lois sociologiques et par la conception ferme de la philosophie positive ;
Par l'assimilation qu'il s'est faite et qu'il introduit dans la philosophie de l'histoire, des idées des de Maistre et des Bonald sur Tordre humain : d'où la formation d'une série historique sans Tiiatus, d'après l'appréciation normale du moyen âge; d'où encore, la conception d'une nouvelle foi, à base scientifique, et d'un nouveau pouvoir spirituel : soit la transformation positive de la religion.
Notons que c'est ce côté organique du positivisme naissant qui valut à son auteur la sympathie de conservateurs dignes de ce nom, dont Blainville est assurément un des plus importants et des plus illustres.
Il est donc aisé, d'après ce qui précède, de saisir toute l'importance de la période d'incubation qu'Auguste Comte traversait à ce moment, et la grandeur des résultats auxquels il saurait parvenir un jour, si la possibilité lui en était laissée par les événements.