‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 18 sur 103 · COMTE · texte numérisé non relu

COMTE

^mbinés pour faure une expérience! La résultante n'en fut pas heureuse.

C'est au début d'une telle union, et parmi les complications [morales qu'elle vint bientôt ajouter aux difficultés <le sa situation, |qu*Augasle Comte entreprit sa fondation philosophique. Sans aucune fortune personnelle, doublement sépiré de sa famille par sa vocation sociale et jmr son mariage, exclu d'ailleurs, d'après ses antécédents polytechniques et ses premiers travaux philosophiques, de toute fonction dépendante du gouvernement, il n'avait d^autre ressource que celle de son travail. Il obtenait, comme nous Tavoos dit, sa subsistance par reiiseigneineiit privé des mathématiques; et ce pénible exercice, auquel il devait consacrer la meilleure partie de son temps, venait encore entraver l^accomplissenient d'une œuvre qu'il poursui%^ait à travers tant d^obstacles avec la plus énergique persévérance. Il allait môme en exposer le plan dans un cours particulier que n*avaient pas dédaigné de vouloir entendre des hommes tels que Fourier (le géomètre), de Ilumboldt, Broussais, de Blainville, Arago et des Jeunes gens comme Carnot (le fds), Mongéry, d*Eichtal, Gondinet, etc., quand un événement terrible vint brusquement Tarréter (1). Ébranlée par tant de secousses et de fatigues^ son âme accablée devait perdre quelques instants sa puissance et son unité pour subir un orage aussi passager que violent. Le trouble fut tel, que Ton crut devoir placer le précieux malade dans un établissement spécial, alfeclé au traitement de la folie. La crise dura de longs mois, et ce n'est que vers la lîn de cette triste année, que le calme put se rétablir. Euhn, la guérison était assez assurée, dès 1828, pour permettre au jeune pliilosophe de reprendre la suite de ses travaux.

Dans la vie ordinaire, lorsqu'un homme est frappé d'un semblable malheur, chacun s'empresse de le secourir ou de le plaindre : parents, amis, connaissances, étrangers même, lui témoignent une généreuse pitié. La sympathie les porte à protéger Tinfortuné, à compenser pour lui les rigueurs de la fatatité par un redoublement de délicatesse et d'alVection. S'il vient a guérir, et qu'il puisse reprendre la pratique de la vie, une sollicitude charitable l'entoure encore, éloignant tout ce qui pourrait lui rappeler son malheur. Et quiconque oserait le lui reprocher, serait flétri par l'opinion comme ayant forfait à la bienfaisance, M n*en est pas toujours ainsi dans la république des lettres, et le pédantisme, comme Témancipation d'esprit, dispense, à ce quil parait, des obligations de la moralité vul-

(r) Ce cours s'ouvrît ctiex M* Comte, qui demeurait alors rue Saint-Jâct^ues, n** xjç. il tCcat que trois séances, h maladie étant survenue*

vri: d'auouste comte

gaire* Malgré les éclatantes preuves de génie, de puissance et de rectitude mentales qu*Auguste Comte ne cessa de donner après comme avant cette fatale éprouvée, malgré la pratique constante des plus mâles et des plus liautes vertus, une basse envie n'a pas cramt d'exploiter contre lui cette grande infortune, et d'infirmer, à ce titre, ses plus éminents travaux. Des concurrents avides, des rivaux sans pudeur, ont usé de cette arme exécrable pour Técarter de leur chemin; après sa mort, une honteuse critique fit de ce douloureux épisode le principal fondement de ses lâches altaques ; enfin, quelquesuns de ceux qui, dans un t*^mps, rapprochèrent de plus près pour rabandonner ensuite, n^ont pas rougi de ramasser dans le champ de la calomoie ce triste el coupable expédient et de s en faire un moyen pour porter devant les tribunaux mêmes les revendications les plus osées ! Tant dlngi-atitude et de haine fut souvent le partage des plus augustes bienfaiteurs de rilumanilé, et il aurait manqué quelque chose sans doute à la gloire du fondateur de ia religion universelle, s'il n'avait eu aussi Tauréole du malheur, s'il n'avait bu jusqu'à la Jie ce calice amer de rfnjustice sociale, auquel la trahison sait mêler tant de lieU II L'oonaissait &i bien ce triste privilège du génie et raliaissement de ses contemporains, qull adressait, dans le dernier volume de son œuvre philosophique, cette mémorable déclaration à toutes les âmes loyales cai*ables d'en apprécier le vrai caractère :

« L*essor initial de cette opération orale (le premier cours de phi- « losopliie positive) fut douloureusemenl interrompu, au printemps « de 1826, par une crise cérébrale résultée du fatal concours de <i grandes peines morales avec de violents excès de travail. Sagement a livrée à son cours spontané, cette crise eut sans doute bientôt a rétabli l'état normal, comme la suite le montra clairement* Mais « une sollicitude trop timide et trop irrétiéchîe, d'ailleurs si naturelle t' en de tels cas, détermina malheureusement la désastreuse inter- « vention d'une médication empirique, dans rétablissement parliii culier du fameux Esquiro!, où le plus absurde traitement me u conduisit rapidement à une aliénation très caraclérisée. Après que (( la médecine m*out enlin heureusement déclaré incurable, la puis- « sance intrinsèque de mon organisation, assistée d'ail ectu eux soins ot domestiques, triompha naturellemeiit, en quelques semaines, au « commencement de Fhiver suivant, de la maladie, et surtout des « remèdes (1). Ce succès, essentiellement spontané, se trouvait, dix-

(i) Ces affectueux soins domestiques dont parle ki routeur de la Phîlosoplûe positive, et sur U nature desquels it fut s! longteni|vs abusé, ne sont autres, en réalité, que i:eux de son excellente mère, accourue i Parit pour rasslstcr dans sa maladie.

Voir h pièce û" i>, /m imporianie à consnltcr.

VTE »*AlîOtrSTE COMTE

ni

tt huit mois après, lellement consolidé que, en août 1828, appréciant u dans un journal le célèbre ouvrage de Broussais sur rirrilation et << la folie, ,futîtisais dr*jii philosophiquenieiiL les lumières personnelles « que celte triste expérience venait de me procurer si chèrement

C^ envers ce grand sojel. Le lecteur sait assez, d'ailleurs, corninent je i constatai irrécusablemeot, Tannée suivante, que ce terrible épisode « n*avait nullement altéré la parfaite conlinuité de mon essor mentul, « en accomplissant jusqu'au bout rélaboralion orale ainsi interrumi« pue trots ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le traité que I j'actiève aujourdliui.

r u Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute i* point à de vaines préoccupations personnelles la conlMence hardie u que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront Fapprécier. En un

É« leraps où Tanarchie morale conjporte, chez des natures inférieures, I le recours aux plus indignes moyens, sous l'excitation passagère t< ou permanente des antipathies individuelles ou collectives, j*ai cru <f devoir ino garantir d avance, par cette franche ex position , contre ft les insinuations infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter <« les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor de ma « nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume doit surtout

P imprimer spontanément une dangereuse impulsion (1). » Pendant le reste de son existence, Auguste Comte put souvent constater la justesse de cette prévision ; et depuis sa mort, les diatribes honteuses dont il a été fobjet ne Font que trop largement réalisée. Tous ceux qui vont demandant au journalisme ou aux dictionnaires biographiques, même les plus nouveaux et qui ont le plus de prétentions à la justice et à l'impartialité, ce qu'on doit penser des hommes et des choses, seraient bien surpris, assurément, si quelqu'un leur apprenait que Fauteur du Sijslème de PolUique jiosltive n'est point un miséi'abîe insensé ! Ce résultat odieux prouve assez rabaissement du niveau mental et moral dans cette classe de littérateurs qui, sous prétexte d'instruire, pervertit le plus souvent les esprits et les cœurs.

rBî Auguste Comte n'est pas, comme le prétendent ces tristes inslituleurs, un fou dangereux, un eimemi du genre humain; si, comme quelques tiommes le croient ardemment, sa philosophie, sa politique et sa morale surgissent en un temps de dissolution sociale pour éclairer, améliorer, pacifier et unir, quel mal n'ont pas produit ces blasphémateurs à gages, ces accusateurs intéressés, ces fanatiques aveugles trônant pour la plupart dans nos académies ou nos coteries littéraires, qui, pendant tant d'années, ont tenu la lumière sous le

» (f) Cours d* rhîioiû^hit pQsHk'ii t. VI» préface, p. X et XL

VIE I) AUGUSTE GOitTE

boisseau, et s*efTorcent encore aujourdliui d'empêcher ravènement d'uoe doctrine fatale à leur prépondérance, en appelant Fodieux et le ridicule sur la personne de son fondateur?

VIL — Fondation de la philosophie positive

Dès la fm de 1828 Auguste Comte reprenait publiquement, à VAthvnée de Paris, rexposition orale précédeinnient interrompue rue Saint-Jacques; el cette fois d pouvait Tacbever entièrement, en suivant le proprrammequll s'était tracé en 1826, et qui avait alors circulé manuscrit parmi ses auditeurs (1 ï.

C'est seulement après une telle épreuve, qui témoigne de l'immense travail pbiïosopliique accompli chez lui dés cette époque, et qui peut seule donner une idée convenable de sa prodigieuse activité mentale et de la force de son génie, qu'il entropril la publication de son ouvrage l'ondani entai, le Cours ou Système de philosophie positive. Cette grande élaboration n'est, en effet, que le développement écrit de ses méditations antérieures et de ses levons orales. Dès que le caractère social de son entreprise fut pleinement étal^li, il avait abordé la construction de la doctrine générale quMl avait précédemment annoncée. En 1820 il en avait déjà coordonné le vaste plan, et c'est le violent effort nécessité par celte systématisation difficile qui, combiné à des perturbations afïectives, provoqua la crise terrible dont nous venons de parler. En 1828 il en exposait publiquement le système, et de 1830 à 1842 il en fournissait le complet développement.

Le premier volume du Cours de philosphie positive parut donc en 1830, et le dernier en 1842, La lenteur de celte pulilication s'explique d'après tes obstacles privés et publics imposés à son auteur, encore plus que par la difficulté de Tueuvre; car, outre les embarras résultés d'occupations professionnelles absorbantes et de troubles domestiques continuels, la crise commerciale qui suivit l'explosion de juillet 1830, et qui ruina son premier éditeur, l'empêcha de rien publier avant 1835. Toutefois, l'importance comme la nouveauté du sujet le forcèrent de donner à la sociologie un développement qu'il n'avait pas d'abord prévu.

Quand on compare entre eux les pricipaux opuscules d'Auguste Comte, on ne peut y méconnaîlre une progression continue, dont le dernier terme caractérise nettement le but commun à tous les autres,

(i) Voir aux» Piéas justificatites, n«> t6.

savoir : la réorganisation du pouvoir spirituel d'après la rénovation

de la philosophie. Dés son déhut, il avait cru cette réorganisation

^directement accessible : mais Tensemble de ses premiers essais le

^Konduisit bientôt à reconnaître qu'elle exigeait un travail intellectuel

^fcréalable, sans lequel il était impossible dVHablir la doctrine générale

^Hestînée à terminer la révolution occidentale. Voilà pourquoi il dut

^■nalement consacrer la première moitié de sa carrière à construire,

^pi^après les résultats scientifiques oblenus, une philo^sophie vraiment

^positive, seule base possible de la religion universelle. 11 fallait, en

^effet, à la nouvelle synthèse une assise immuable qui lui permît de

jto^sister à toute attaque^ à toute discussion ; une force étrangère à

^^'ancienne inspiration religieuse comme à toute révélation ihéolo-

gique : la démomtraiiœi!*.. Mais quand ce fondement théorique fut

solidement établi par un labeur incessant de seize années, l'auteur

*dut revenir à son point de départ et consacrer le reste de ses forces à îa destination sociale qu'il avait d'abord entrevue. Cette incontestatile continuité de ses deux carrièras, philosophique et religieuse,

Iest manifestement attestée, du reste* comme nous lavons dit, par le litre même de sa grande construction politique^ qui se trouve idenpque à celui de Topuscule fondamental de 1824 {Stjstème de Politique hositive). La pliilosophie positive n'est donc que la base intellectuelle De celle «ynthése définitive, et son élaboration doit être envisagée pomme une immense parenthèse intercalée par son auteur entre le pébut spontané et la réalisation systématique de ses premières aspirations sociales. Mais jamais celle opération préliminaire ne saurait être considérée comme présentant un caractère opposé à celui de la construction qui l'a suivie et à laquelle elle sert de fondement.

Considérée d'une manière générale et dans son élat de complet développe lueot, la nouvelle philosophie n'est autre chose, comme je

Irai préccdemment exposé, que la syslénKilit-aliun positive des idées humaines, ou l'explication réelle du monde et de Thomme, d'après le régime des lois naturelles substitué partout au régne des volontés arbitraires. Elle consiste donc essentiellement dans l'application complète de la notion de loi naturelle à lous les ordres de phénomènes réels, objectifs et subjeulifs, ou dans la conception positive de l'ordre . universel, cosmologique, vital, social et moral. Elle délaisse par con* ^^équent tes causes quelconques, Ihéologiquesou mélapbystques, pre- ^Bniéres ou finales, comme étant à la fois inaccessibles et vaines; elle Hiibandonne le pounptoides choses et n'en recherche que le comment, c'est-à-dire les lois elTectives des phénomènes de tous genres, leurs rapports réels et constants ; enfin, elle substitue partout le relatii à l'absolu, et renonce à toute systématisation extérieure, objective,

d*après une cause première unique et omnigénératrice, pour n*admellre que des lois multiples, dont la coordination ne peut être faite que subjectivement, par rapport à rHuinanilé. Eo outre, la ptiilosophie positive repose tout entière sur la séparation du concret et de l'abstrait, sur la division de la science et de Fart ; elle ne spécule directement que sur rexistence, sur les phénomènes qui la composent, mais nullement sur tes êtres qui la manifestent, et dont l'étude spéciale appartient à la pratique, Enfm, elle assure la combinaison finale des deux grandes méthodes subjective et objective, et institue la logique positive qui associe la réaction affective (logique des sentiments) à remploi des images et des signes, pour faciliter l'essor habituel de la méditation et procurer l'exercice normal de la vie cérébrale. Au point de vue logique comme au poînl de vue scientifique, la philosophie positive institue donc un renouvellement total et un état plus parfait de Tente ndemeni humain.

Mais bien qu'elle ait été constituée avec tous ses caractères essentiels dans l'ouvrage fondamental d'Auguste Comte, elle a cependant reçu de ses traités ultérieurs (la Politique positive et la Sffnihhe subjective) des perfectionnements de la plus haute importance. C'est ainsi que son domaine fondamental, ou la hiérarchie abstraite des sciences élémentaires correspondant aux six grandes catégories de phénomènes réels, s*est accru .d'un terme capital, par [a subdivision nécessaire de Tordre humain en socioloffle et morale; c'est ainsi que le système des lois nalureUes, que nous appelons aujourd'hui plnlosopjiie secomie^ s'est vu précéder d'un préambule extrêmement important, la ]j/*i7osojL)/M'*? j>reï«ïcre, qui comprend un ensemble de lois plus généraleis encore, complètement indépendantes de la nature propre des phénomènes et pouvant être constatées dans chacune des grandes catégories d'événements qui forment Tordre universel.

Quant au Cours ou Siistàiuc de philosophie positive^ outre Ttnslitution de la hiérarchie encyclopédique, il contenait une construction scientifujuc aussi neuve que décisive, qui complétait Tédificeabstrait^ et permettait la coordination de ses parties. Cet ouvrage tbndamenlal expose donc la philosophie des sciences, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie inclusivement : chacune y est appréciée tiuanl à sa nature, c'est-à-dire dans son objet propre, dans ses principes» et dans ses divisions intérieures ; quant à sa position relative dans le système général, ou dans ses rapports avec chacun des éléments qui le composent. On sait que la généralité décroissante et la compïication croissante des conceptions et des phénomènes correspondants, sont le principe universel de cette vaste coordination. Or, les fonde-

ments essentiels des sciences préliminaires» malhématique, astronomie, physique et chimie, ceux même de la biologie, étaient établis avant Auguste Comte, mais leurs lois n'étaient rapprochées qu*en mathématique, de manière à représenter une véritable construction scientifique. Outre ce travail élevé et difficile de systématisation préliminaire et de coordination respective qui consiste à tirer des constructions abstraites des observations précédemment accumulées, le fondateur de la philosophie positive devait donc créer avant tout le dernier terme de rédifice abstrait, Ja sociologie ou physique sociale ; car toute coordination générale, et même partielle, restait impossible sans cet élément prépondérant et final, les intermédiaires devant toujours être subordonnés aux extrêmes dont ils opèrent la liaison* C'est ce qu*il fit avec une incomparable vigueur : pour la première fois, les phénomènes historiques furent soumis à une méditation pleinement positive, dégagée de toute préoccuîiation concrète, de tout alliage théologique ou métaphysique. Il fut établi que les pliénomènes sociaux, malgré leur mobilité infinie, malgré leur exiréme complication, présentent cependant des relations constantes et natu-

Blles, qu'ils sont, comme tous les autres, soumis à un ordre régulier, |onl les dispositions fondamentales sont immuables; tjue Texislence

:>ciale a des lois fixes pour chacun de ses attributs élémentaires (Fintelligence, fV'tivité, la sociabilité); que ces lois expliquent rationnellement l'ordre humain individuel et collectif; qu'enfin elles se subordonnent à celles des phénomènes moins élevés, quoique n'en résultant jamais, ce qui permet d'établir leurs rapports envers elles» et de combiner ces grandes relations en un système général qui représente Tordre universel.

Le premier volume du Cours de Philosophie positive expose d'abord le plan et le but de fouvrage, puis la philosophie mathématique. Le second fournit la philosophie astronomique et pliysique ; le troisième, la philosophie chimique et biologique. Les autres tomes sont consacrés à la Physique sociale. Le quatrième commence par exposer la nécessité de rendre enfin positives les conceptions sociologiques; il donne une admirable appréciation de la politique thèologique et de la politique métaphysique ; il démontre leur danger et leur impuissance; leur antagonisme nécessaire : puis il pose les bases

Bsentiellcs, logiques et scientifiques, d'une politique positive, ou

cience sociale, envisagée au point de vue statique, mais surtout dynamique, ce dernier étant plus propre à mettre en évidence, surtout au début, la réalité de fordre humain. Quant aux cinquième et sixième volumes, ils apportent à l'appui des principes posés dans le précédent, f institution de la série historique, c'est-à-dire Texplication

VIE D AUGUSTE COîfTE

scientifique de révolution humaine» philosophique, politique etl sociale, une véritable philosoplde de l' histoire; en outre, le tome final établit, d'après ces prémices, le terme positit'de révolution générale, rétat scientifique-industriel; et il expose les moyens généraux olTerts par la nouvelle philosophie pour assurer favénement de ce régime définitif. Sa conclusion contient en germe tous les résultats développés et obtenus depuis par le Système de politique positive^ dont elle annonce rélaburalioo ; elle forme donc le lien indissoluble qui unit ces deux grandes opérations successives.

Nous donnons à la fin de cette notice Fannonce que fit alors Auguste Comte, de son ouvrage fondamental, et le plan qu*il traça lui-même de cette grande exposition (1). Mais pour concevoir la valeur et la portée d'une telle œuvre, il est indispensable de la méditer profondément, si l'on a la préparation scientifique et la force intellectuelle qu exige une semblable étude. A cet égard, nous nous contenterons de répéter, après tant tTappréciateors compétents, que cette immortelle fondation, en complélant révolution positive et renouvelant les voies de renlendement bomain, place inconlestablement son auteur dans la grande famille intellectuelle qui préside éternellement au progrès bomain, à côté d'Aristote, de Bacon et de Descartes.

VIII. — CoNSÉQUEhXES PERSONNELLES DE LA FONDATION DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE.

Quoi qu'il en soit de la philosophie iiositive, l*œuvre et Fauteur restèrent absolument inconnus et méconnus pour les contemporains immédiats, et cette grande construction tliéorique ne sembla provoquer d'abord que Toutrage et Tabandon. Nous devons soulever ici le voile qui recouvre les péripéties de ce temps d'épreuve, et laisser entrevoir les motifs d*une semblable défection. Mais pour mieux faire comprendre cette réaction an ti pat bique, nous ferons précéder notre récit de quelques rénexion^ sur Tétai mental et moral du milieu spécial où elle s*est développée-

Depuis ratïaiblissement de Tautorité spirituelle instituée au moyen âge, c*est-à-dire depuis la décadence inévitable el indispensable de la foi catholique, deux ordres d'idées ont de plus en plus dirigé la masse des esprits actifs en Occident, savoir : les opimons scientifiques ou positives, et les croyances métaphysiques ou négatives ; les unesélabo-

(t) Pikis justificativis, n» 17.

it l'ensemble des notions réelles qu'il nous est. permis d'acqyérir sur le monde et sur l'homme, les autres éliminant, par une critique indéfinie, les explications générales de la théologie et liant provisoirement, par des abstractions également chimériques, toutes les données isolées obtenues par l'investigation positive. Or, savants et métaphysiciens acquirent, par la force des choses, et surtout d'après la désuétude croissante du théologisme, un tel ascendant social, que Tempirisme gouvernemental, afin de se subordonner ces forces théoriques et pour s'en assurer le concours, fut conduit à les consacrer officiellement. C'est ainsi que s e^t relevé et corroboré chez nous le régime académique, où toutes les spécialités scientifiques et toutes les sectes métaphysiques furent rassemblées, réunies en un faisceau dans la main de l'autorité temporelle, d'après la fondation de l'Université de France par Tinstinct et la volonté rétrogrades de Bonaparte, qui, de la sorte, en même temps qu'il maintenait adminis- |ativement l'unité dans le monde intellectuel, y faisait prévaloir sans testation possible sa propre domination. Cinq ans à peine après la volution française, nous avions ainsi une science et une philosophie d'Ftat, sans compter les trois religions reconnues par le cordât. C'est bien à partir de ce moment que, excepté Comte, il n'y plus chez nous de philosophes, c'est-à-dire d'hommes joignant à toutes les connaissances particulières, toutes les idées générales de leur

Bps, Le xvni** siècle était clos, on entrait dans Tàgede la spécialité, [l'autre part, et pour obvier à l'incomplète investigation de la nce officielle, qui laisse volontairement en dehors de l'étude tive les phénomènes intellectuels, moraux et sociaux, en les idonnant à une métaphysique évidemment incapable de résoudre de semblables priiblènies, et surtout de diriger la conduite humaine, privée ou publique, le mouvement de décomposilion spirituelle a fait surgir une nouvelle classe d'organes quasi-théoriques, qui font leur objet propre de l'étude de la politique, et môme de sa direction. Cet nement du journalisme consomme donc la division mentale et mie des sociétés actuelles, puisque le sentiment et ta culture du cœur y restent au Ihéologisme, tandis que la direction intellectuelle y appartient à racadémisme, partagé lui-même entre les métaphysiciens et les savants, et que le contnMe politique et social s'y trouve de plus en plus exercé par les organes de la presse périodique.

Les inconvénients de cette dispersion de l'action spirituelle ne sont que trop manifestés par le désordre qui règne actuellement partout dans les opinions et dans les mœurs; mais c'est surtout parmi les nouveaux organes de la fonction théorique que le mal est parvenu n comble. Les savants se laissent de plus en plus détourner du

VIE U AUGUSTE COMTE

but général de la culture scientifique, pour s'égarer dans une analyse indéfinie; les inétapliysiciens, refusant toute base objective à leurs spéculations, creusent sans cesse Tabîme de irrationalité et de la divagation; et les journalistes, tiraillés à leur tour entre un empirisme grossier et une ontologie chimérique, appliquent sans scrupule^ pour îa plupart, une incompétence générale aux plus difficiles questions qui puissent être proposées à la méditation humaine. L'action d'un tel corps théorique se troa%^ant nécessairement privée d*une direction commune, comme de toute vraie destination sociale, reste donc arbitraire, contradictoire, et l'absence de réglementation y entretient une irrationalité de culture, une anarchie d*opinions, un égoïsme de tendances et d'aspirations qui concourent également à son abaissement mental et moral. La science, comme la métaphysique et la politique, ne sont plus guère aujourd'hui que des moyens d'élévation personnelle, et les diverses classes qui se partagent leur domaine sont plutôt constituées en vue de Texploiter collectivement, que pour le conserver et raccroîlre. Elles semblent surtout préoccupées de perpétuer entre leurs mains le monopole qui leur est attribué, et forment, en réalité, des corporations avides, oppressives, ardentes à écarter et à détruire tout ce qui pourrait porter atteinte à leur privilège.

On comprend quel accueil était fatalement réservé, dans un tel milieu, à la doctrine qui prétendait restaurer Tautorité spirituelle, régler les forces intellectuelles en vue de leur destination sociale, enfin, remplacer la dispersion académique et l'agitation parlementaire par une régénération totale des opinions, des mœurs et des institutions. L'Académie et TEglise repoussèrent la nouvelle philosophie, comme le journalisme la nouvelle politique, et toutes ces forces, rétrogrades ou anarchiques, se trouvèrent spontanément coalisées pour empêcher ravénement d'une religion nécessairement contraire à la perpétuité de leurs abus. Ainsi s'explique la malveillance, la haine, la rage même, que suscita la première comme la seconde élaboration do la foi nouvelle, et la réprobation unanime qu'elle rencontra, dès lors et toujours, parmi ces classes intéressées. Quel contraste avec l'approbation distinguée, éclairée et chaleu* reuse, qui, sous la Restauration, c'est-à-dire au sortir du premier empire et quand on sentait encore en France le souffle de la Révolution, avait accueiMi les essais philosophiques de Comte! On peut mesurer par là rintensitéde la chute, l'abaissement de l'esprit pubhc, son écrasement par la terrible machine d'obscurantisme ou par Renseignement d'Etat qu'avait installé le despotisme impériaL

« Dès l'origine de mon essor philosophique, dit le réformateur,

VIE d'auguste comte

« dans la mémorable préface du tome Vï*^ de son ouvrage fonda- <f mental, dénué de tonte fortune personnelle, même future, j*ai eu « le bonheur de comprendre que mon existence matérielle devait a directement reposer sur des occupations professionnelles indépenii dan tes de mes travaux spéculatifs, dont le succès serait, par leur « nature, trop lointain et trop incomplet pour jamais suffire à conso- « lider ma position privée. AOn toutefois que cette nécessité conlinue (I tendu, autant que possible, à développer ma vocation principale, <f sans jamais pouvoir Taltérer, je choisis spontanément, à cet effet, M en 1816, l'enseignement mathématique, envers lequel mon aptitude (t spéciale avait été, j'ose le dire, déjà remarquée ^ pendant que j'étun diais à i*École polytechnique, aussi bien par mes chefs que par <t mes camarades. Cet enseignement a sans cesse constitué, depuis n cette époque, dans ses divers degrés, et sous tous ses modes, mon <t unique moyen d existence. »

Après une longue et pénible pratique de cet enseignement privé, le professorat officiel lui étant alors interdit par la nature de ses idées et la notoriété de ses opinions politiques, et quand la Révolution de juillet eut un peu désarmé cette rigueur, M, Comte tut introduit à TÉcole polytechnique en 1832, sous les auspices de M. Navier, professeur titulaire, comme répétiteur d*analyse transcendante et de mécanique rationnelle. En 183G, il y occupait, par intérim, la principale chaire mathématique, et s'acquittait de cette fonction avec une supériorité qui témoignait hautement de sa protbnde capacité scientifique et didactique. Celle mémorable épreuve lui valut un triomphe bien flatteur : car on vit, fait exceptionnel, la noble sollicitude qu'elle suscita chez tous ses élèves, rivaliser avec celle de son chef principal, l'illustre Dulong, alors directeur des études, pour faire retentir avec éclat, dans tout le monde savant, la rare élévation de cet enseignement vraiment supérieur (1). C*est à la suite de cette manifestation si honorable qu'Auguste Comte devint examinateur d'admission, tout en conservant ses fonctions de répétiteur. Ce cumul lui permettant de réduire ses leçons particulières, il ne retint, en dehors de TEcole polytechnique, que le cours de mathématiques spéciales qu'il professait dans rétablissement de M* l^ville, et qui était surtout apprécié pour la partie la plus difticile, renseignement du calcul différentiel, qu'il ajoutait de lui-même au programme ordinaire de ces cours.

Il fut examinateur d'admission jusqu'en 1S44, répétiteur jusqu'en

(r) V. la correspondance ValAi, principilemcni les lettres XXXV, XXXVI et XXXVII, et la préûce du t. Vt du Cotàn de pbtîosopbk pouHve,

vt£ d'auguste comte

1852; et de 1830 à 1848, pendant dix-sept années, il fit gratuitement,

à la mairie du troisième arrondissement de Paris^ un cours public d'astronomie qui attirait un auditoire de plus en plus nombreux. Cet enseignement très actif, très varié, très étendu, qui ne subit jamais d'interrupUorij n'enlevait pas moins de huit heures par jour à ses travaux philosophiques ; et, sans compter les publications et les cours relatifs à sa mission sociale, iî put encore fournir, dans cet intervalle, deux ouvrages scientifiques proprement dits: la Géométrie analyttquef qui parut en 1843, et V Astronomie populaire qui estde 1844*

Quant à TinOuence qu'il exerça sur le public mathématique, elle fut surtout due à ses fonctions d'examinateur. Élèves et professeurs sont en général trop dominés aujourd'hui par Tintérêt personnel pour sacrifier quelque chose au seul attmit scientifique* Tant que le philosophe put influer sur les admissions polytechniques, on fit donc quelques eJTorts pour s'élever jusqu'à lui ; mais tout retomba dans rornière de la dégénération algébrique, lorsque la cl iule de l'auteur de la Géométrie analytique replaça TÉcole sous finHuence de f esprit académique. Un instant ralentie par le puissant effort d*Auguste Comte, la déviation mathématique reprît donc, aussitôt qu'on Teut écarté, son mouvement et sa vitesse antérieurs*

Toutefois, Fimpression qu'il laissa dans ce milieu fui, on peut le dire, aussi honorable qu'unanime: c'est, avant tout, le souvenir d'une morahté profonde, d'une intégrilé parfaite» et ensuite le sentiment d'une incontestable supériorité théorique. Et l'on peut dire à cet égard qu'il fut autant apprécié par ses condisciples et par ses élèves que par ses supérieurs officiels^ MM. Fourier, Navier, Dutong, Poiosot surtout. Du reste, son émancipation totale était si bien connue, malgré qu'on en ignorât la véritable tendance et la portée, que c'était un dire courant parmi les élèves que le ^ père Comte i» avait mis Dieu en équation, et qu'il ne lui avait trouvé que des racines imaginaires. Mais, encore que sa justice et son incorruptibilité fussent généralement reconnues, son inflexibilité même et sa manière d'examiner le faisaient redouter de tous les candidats aux épreuves d'admission. Son mode d'interrogation, aussi nouveau qu'efficace, la difficulté des problèmes qu'il proposait aux élèves, et qui, très souvent, embarrassaient les professeurs eux-mêmes, provoqua parmi eux une véritable levée de boucliers, des mécontentements et une animosité très vive, ce qui n*enjpécha point ces queslions de tomber dans le domaine public, et de passer plus tard dans les habitudes du corps enseignant {!),

(i) Voir 1a Rnuf ocddentah , 13*" JUTiée, n"* 5, p. i^i-'Aoo^ ^^ittgmie Comk TipétiUnr d'analyst cl de tnécaniiiue à t École polytechnique^ par M. PicircLaffitte.

VIE DAUGUSTE COMTE

Il y a deux indications bien dislinctes dans un examen du genre de ceux que faisait subir M, Comte : il faut s*assurer d'abord que rélève possède l'ensemble des connaissances nécessaires pour suivre renseignement supérieur qu'il doit recevoir en cas d'admission; puis apprécier, autant que possible, en dehors de celte capacité d'assimilation, la forco intrinsèque de rinteiligence, la nature et !a porlée intellectuelles du candidat. L'interrogation de M. Comte répondait toujours à cette double nécessité; et il fixait son jugement déOnitif d'après les résultats de cette investigation composée. Le degré d'instruction acquise était constaté par les (juestions ordinaires, et c'est seulement après qu'il introduisait ces problèmes ingénieux et profonds qui mettaient en jeu l'intelligence proprement dite, dont il tenait grand compte dans ses jugements*

Mais pourquoi des esprits très forts, quil avait présumés tels et admis par conséquent dans un bon rang à l'école, en sortaient*ils souvent dans les degrés moyens ou ultimes, tandis que des intelligences bien inférieures obtenaient les premiers rangs? Il y a à cela des raisons morales et intellectuelles, nous ne jmrlerons que des dernières. Sous TinOuence de la direction acadénuque, l'enseignement de l'école qui serait plus justement appelée aujourd'hui monoiech' nique que pohjtechmffue, d'après l'envahissement croissant des sciences physiques et mathématiques par le calcul algébrique, est devenu tellement vicieux, au dire de ceux qui se rangent à la manière de juger de M, Comte, que la combinaison des signes y remplace presque partout les grandes théories et les conceptions essentielles, et que toute idée d'ensemble et de but y a disparu. Dès lors, les bons esprits, dégoûtés d'une culture aussi aride qu'inutile, s'en éloignent et la délaissent de plus en plus, tandis que les inlelligences médiocres, où la mémoire et l'expression l'emportent sur la méditation, lleurissent dans la culture d'une telle déviation. C'est pourquoi M* Comte avait coutume de dire, d'après sa longue et judicieuse expérience, j^ue les premiers sortants de cette école n'étaient le plus souvent et sauf exception, que des esprits faux ou des intelligences amoindries; c'est pourquoi il se trouvait, à cet égard, en dissentiment si profond avec ses confrères et ses derniers supérieurs ofilciels, et pourquoi son enseignement et sa manière d'examiner, quoique meilleurs, ont été attaqués et dépréciés par tous ceux qui devaient en subir l'embarrassante supériorité.

L'enseignement ne fut pas du reste entre les mains du philosophe un vulgaire instrument de lucre, un moyen banal d'avancement personnel. En y apportant tous ses soins et cette scrupuleuse moralité qui distingua toujours sa conduite, il sut le rattacher directement à

VIS D AtGtïSTE COMTÉ

sa mission, et de très bonne heure il aborda la réoovatioa menlale par la régénération des théorie» inlérieiu'es.

Vers la moitié du siècle dernier l'esprit humain avait achevé ses^ principales acquisitions mathématiques* Les éléments essentiels de cette grande science se trouvant désormais élaborés, leur coordination devait bientôt paraître autant accessible qu'urgente. Et c'est vers un tel but que le génie de Lagrange dirigea ses principaux efforts, ses découvertes spéciales ayant toujours tendu à lui faciliter cette haute . opération. Cependant, malgré la puissance d'un tel esprit, malgré] riraportance de sa mémorable tentative, il faut reconnaître que laj systématisation de l'illustre géomètre a réellement avorté, La cause de cet insuccès résulte de ce que Lagrange ne pouvait se placer encore à un point de vue assez général ni assez élevé, la série scientifique n*étant pas encore complétée, et toute systématisation partielle du savoir humain se trouvant, par la nature même des choses, impraticable.

Auguste Comte reprit ce grand problème comme élément de la rénovation mentale qu'il méditait. Maître de tout le domaine positif, d'après la constitution récente de la sociologie, il put, en subordonnant toujours le premier degré de la science universelle à son ensemble, réaliser la systématisation vainement tentée par son illustre prédécesseur. Quelques mots suffiront pour rappeler ici comment fut elTectuée cette coordination.

Élémentaires ou supérieures, les éludes mathématiques ont toutes pour objet la connaissance des propriétés des nombres, de l'étendue et du mouvement. C'est-à-dire que cette science aborde directement, et sans aucun préambule, Tétude de l'existence universelle réduite à ses pliénoraènes les plus simples et les plus généraux^ ceux sur lesquels reposent nécessairement tous ses autres attributs. Il n'existe aucun objet, aucun être qui ne présente ces qualités fondamentales, tandis que la nature nous offre beaucoup de corps chez lesquels nous ne pouvons en constater d'autres. Tels sont les astres, par exemple, que leur situation lointaine ne nous permet d'explorer que sous le point de vue numérique, géométrique et mécanique* Ces trois aspects se trouvant réunis, du reste, dans tous les corps qui nous entourent, on a pu les y découvrir et les étudier plus facilement que dans les cas astronomiques, après avoir fait abstraction des autres événements qui en compliquaient Tobservation» Dès lors, tout corps offrant ces attributs élémentaires, et certains êtres naturels n*en présentant aucim autre, on doit les considérer comme les phénomènes les plus généraux et les plus siniples de l'existence universelle, tout ce qui ne comporte pas cetle triple appréciation ne pouvant

VIE D^AUGCSTE COMTE

réellement exisler que clans notre entendement. C'est pourquoi la mathématique est la science fondamentale, préliminaire, servant d*introduction nécessaire à toutes les autres, dont l'objet est à la fois plus spécial et plus élevé.

Le domaine naturel de cette science une fois reconnu, la coordination de ses trois éléments principaux, et celle de leurs parties respectives, deviennent une application tle la loi du classement positif de nos conceptions, d'après leur généralité décroissante et leur complication croissante» Or, i! est certain que les idées de nombre sont plus ujiiverselles et plus simples que celles d'étenduer qui sont ellesmêmes plus générales et moins compliquées que celles de mouvement. Car le nombre, indépendant par sa nature des deux autres attributs matbLvmatiques, et pouvant s'appliquer à une bien plus grande quantité' d'objetSj est, en réalité, le terme extrême de l'abstraction positive, la notion la plus générale et la plus simple (jue comporte notre entendement. L'ordre mathématique est donc lidélement représenté par la succession hiérarchique du calcul, de la géométrie et de la mécanique. Et cette progression, qui reproduit li la fois la marche historique de l'esprit humain et Toi'drc didactique qui convient â son initiation, est en même temps conforme à Tensemble du système abstrait.

Ainsi constituée quant à son domaine et à sa distribution intérieure, la mathématique se rattache à la hiérarchie scientifique par l'affinité de son terme supérieur, la mécanique, envers le second degré de la science universelle. En elTet, l*astronomie, qui nous offre rapplication la plus directe et la plus complète de la mathématique, se confond avec elle par sa base essentielle, le double mouvement de la Terre et les lois de sa gravitation étudiées au seul point de vue géométrico-mécanique.

Enfin je dois rappeler aussi que l'élément mathématique le plus général, le calcul (surtout algébrique), possède, outre son utilité propre, une importante destination logique, son office essentiel consistant à développer autant que possible notre puissance déduclive. Au contmire, sous le rapport scientifique, la science fondamentale consiste principalement dans la géométrie et la mécanique, qui instituent réeliemeol la théorie de rexistence universelle, d*abord passive ou statique, dans Tétude de la forme, puis active ou dynamique, dans celle du mouvement.

Tel est, en résumé, la conception générale qui a présidé à la systématisation de la mathématique. A cette indication trop sommaire, nous devons ajouter quek|ues détails sur la régénération spéciale de ta géométrie analytique, afin de laisser entrevoir à ceux qui

VrE D AI^GDSTE COUTE

ne connaissent point ce travail, la puissance philosophique et la portée scientifique de sou auteur, celui à qui racadémicien F. Arago ne reconnaissait de « titres mathénialiques d'aucune sorte, ni grands ni petits. »

Ou peut dire, à cet égard, qu*Auguste Comte est, avec d*Alembertj le seul qui ait convenablement senti et proclamé la haute importance de la rénovation mathématique commencée par Descartes. Cette grande initiative, surtout remarquable au point de vue logique, consiste dans la fondation d*one méthode nouvelle, bien plus que dans racquisttion de théorèmes jusqu'alors inconnus. Surtout préoccupé de la rénovation mentale» Auguste Comte sut apprécier dignement l'œuvre de ce grand précurseui", et il en fit le premier comprendre la véritable nature. A ce point de vue déjà, la systématisation de la géométrie analytique par J 'auteur de la philosophie i>ositive, présente un puissant intérêt (1),

Dans cet ouvrage, après avoir hautement reconnu la valeur de rinitiative cartésienne, Auguste Comte introduit systématiquement la division fondamentale entre les spéculations abstraites et les recherches concrètes, en classant les objets de son étude d'après les diverse^s propriétés générales des ditïérents types géométriques, dont Tappréciation paî-ticylière peut être dès lors etTectuée d'après fa connaissance de ces propriétés elles-mêmes. C'est ainsi que surgît, dans le cas le plus simple, la distinction fondamentale entre Tabstrait et le concret, bientôt appliquée [tar la pliilosophie positive à toute la série de nos conceptions réelles, depuis les plus inférieures jusqu'aux plus élevées. Partout Tabstraît étudie Jes propi'iétés et les événements : le concret s'appfiquant seulement aux êtres.

Les anciens étudiaient courbe par courbe, individu par individu, et la révolution cartésienne a consisté dans la substitution de Tétude générale des propriétés, à Tétude spéciale des êtres géométriques. Toute révolution moderne s'est produite sous Tiiitluence de celte conception rénovatrice qui, malgré les efTorts d'Auguste Comte pour en faire comprendre la valeur, reste vraiment encore inaperçue, bien qu'elle gouverne tous les esprits (2).

Le Traité philosophique d' Astronomie popidairey le cours qu'il résume et la systématisation que l'un et l'autre ont élaborée, sont

(i) Traité élémentaire tU géomètrk analytîijue à iUnx ti à trois dimtmhm, contenant toutes les tliéorics généralts de géométrie accessibles à Tanalysc ordinaire, un vol, in-S de 600 p,, Paris, 1843.

(2) Nous devons à robligeance et au profond savoir de M. Laffîtte le$ tz\\& et les domiées essentielles de cette appréctation mathémiitîque d^Atigu^tc Cumte, outre ce ijue nous avons emprunté au Cattchtsme pontivistg.

VIE DAtfODSTE COMTE

encore une applicatioo de la méthode générale de Descaries. Aussi, chacun de ces cours était-il précédé d'une importante introduction philosophique, qui faisait ressortir les caractères essentiels du véritable esprii scientifique, et qui rattachait l'astronomie au système complet des notions positives, en lui assignant son rang encyclopédique, entre la mathématique et la piiysique, auxquelles elle se trouve respectivement liée (i).

C'est ce discours préliminaire sur Tesprit positif qui, prenant d*année en année plus d'importance et d'extension, finit, en ajoutant à son caractère philosophique une tendance profondément sociale, par ébaucher, en 1847, la grande construction religieuse réalisée plus tard par le Traité de sociologie.

Quant à Pouvi-age lui-même, après un préambule qui institue l'astronomie comme Tétude céleste de la planète humaine, c*est-àdire, comme la connaissance positive de nos relations géométriques et mécaniques avec les astres susceptibles d'allecter nos destinées en modifiant l'état de la Terre : après avoir élucidé quelques questions préliminaires, et indiqué les moyens généraux d'observation précise, Tau tour y classe les objets de l'astronomie proprement dite {géomé* trie et Uiécanique célestes), d'après les diverses recherches générales dont les astres sont susceptibles, au lieu d'étudier, comme on l'avait fait jusqu'alors, les différents corps spéciaux qui entrent dans la composition du système solaire. Ainsi, il considère successivement la question générale des distances, des formes, des mouvements, etc., et présente, dans un second cas très important, une nouvelle application décisive de l'abstraction scientitique Ç2),

Ue tels travaux, des spéculations aussi élevées, qui avaient pour objet de fonder la philosophie des sciences^ et qui parvinrent à ce résultat, portaient leur auteur à regarder le monde savant comme le centre normal de son action rénovatrice. C'est pourquoi ses efforts se dirigèrent spontanéinent vers un milieu dont il devait espérer un accueil intelligent et sympathique. Il s'adressa donc, pour faire apprécier et prévaloir plus sûrement ses efforts de réforme philosophique, aux organes sociaux qui lui semblaient devoir les comprendre et les seconder !e mieux. C'est dans ce but qu'il demanda, en 1832, à M. Guizot, ministre de l'inatrubtion publique, qui le

(r) Discours sur Vaprit piniiif, prononcé à rouvcrture du cours d'astronomie populaire, Paris, 1844» uîi vol. in-8°, chez V, Dalmont et Dunod, libraires-éditeurs, quai des Augustins» 49*

{2) Traité philosophique d'astronomie pùputnirc ou exposition systématique de toute» les notions de philosophie a<itronomique, soit jideintiïqueH, soit logiques, qui doivent devenir m&iverseUcincnt familières; un vol. ia*8 de 486 pageii^ Paris, D&lmonl et Ûunod, 1844*

VIE D'AtTGUSTE COMTE

connaissait depuis 1824, et qui avait paru apprécier ses premiers travaux, de fonder au collège de France, pour la lui confier, une chaire où serait enseignée l'histoire philosophique des sciences (1). C'est ainsi que, postérieurement, il crut devoir taire appel à TAcademie des sciences de Paris. Mais une triste expérience ne larda pas à lui faire sentir, dans tous ces cas, combien il s*était trompé.

Gonvenabïemeot apprécié par la dernière génération de savants qui se rattache, chez nous, au win^ siècle, il se vit repoussé de tous, quand cette grande famille iotelleclueïle vint à s'éteindm. Après la mort de Fourier (le géomètre), après celle de Navier^ Auguste Comte se trouva en butte à Tanimosité de corporations aveugles, où la noble protection de son dernier appréciateur mathématique, M. Poinsot, tut aussi impuissante que le zèle énergiqoe de M. de Blainville, un de ses juges les plus éclairés. Du reste, Fisolement que subirent eox-niémes, au miheu de la fooïe académique, ces deux hommes éminents, réprésentants ultimes du mouvement scientifique du siècle, confirme assez rinsuffîsance de ce public. Loin de lui conquérir la considération, les encouragements et l'assistance qu'il méritait, l'essor philosophique d'Auguste Comte ne fît donc que provoquer à son égard une répulsion systématique* Et ce déplorable résultat fut surtout amené par la jalousie que suscitait, chez des individualités étroites, son incontestable supériorité, et par les appréhensions que leur inspirait une philosophie qui mettait en évidence les dangers et les vices du régiraeacadémique.

C^était une conséquence nécessaire de la systématisation positive d'après la prépondérance de la sociologie, que la juste revendication de la haute intluence si longtemps exercée par la mathématique. Les géomètres, habitués depuis un siècle à une domination absolue sur les différents domaines scientifiques, ne virent pas sans émoi leur suprématie définitivement contestée par celle de la science sociale, et ils accueillirent avec une invincible répugnance la discipline mentale qui les obligeait à respecter désormais chacun des termes élémentaires de la grande échelle dont ils ne devaient occuper que le degré le plus infime, c'est-à-dire le plus éloigné des hautes études sociologiques et morales. Une telle subordination, quoique indispensable et légitime, ne pouvait être acceptée que par des hommes sincèrement dévoués au progrés ou d'esprit assez puissant pour s'élever du plus humble échelon de la positivité abstraite k son couronnement socio-

(i) Voir aux Pièces justificatives n" 19, les fiits reUlîfs à cette deniande et au refus de M« Guizot.

(ique : personne ne répondit à Fappel du fondateur du positivisme! Le monde savant se retrancha derrière la triple barrière de rintérêt collectif, de la routine académique, de J'orgueil pédantesque : et toutes ses antipathies se concentrèrent au sein de l'Académie des sciences de Paris, pour écraser le rénovateur. C'est ainsi que le continuateur de Deseartes, pour avoir fondé la sociologie et créé la I philosopliie des sciences, vit organiser par les savants une opposition [destinée à étouïTer sa voix, en détruisant ses moyens d'existence.

Seul excepté, diaprés les exigences du parti Ihéologique, de la réparation qui compensa, pour tous ses camarades, le dommage résulté de la proscription générale de 1816, il fut, en outre, formellement exclu de renseignement public. Écarté plus lard de la même carrière par rintluence do parti métaphysique et privé de la publicité que méritaient ses travaux, d après le silence concerté d*une presse essentiellement soumise à rinfluence de ce parti il), Auguste Comte [n'obtint jamais de la classe inteUectuelle à laqueUe il appartenait, celle des savants^ ni égards, ni protection, ni justice. Frustré deux fois, à rÉcole polytechnique, de la chaire mathématique à laquelle ses services, son mérite et ses travaux lui donnaient un incontestable i droit, il fut dépouillé, sans plus de raison, de ses fonctions d'examif-iiateur en 1844 et de son modeste emploi de répétiteur en 1851, à rage de cinquante-quatre ans, après dix-neuf années d*un irréprochable service I

Pour accomplir de pareils actes, il fallut violer ouvertement les règlements de TAcadémie, abandonner les traditions administratives de rÉcole, préférer des rivaux dérisoires, combiner, enfin, les déplorables ressources de rintrigue et de la calomnie {2). Tel fut le résultat des tentatives que fit le fondateur de la philosophie positive pour régénérer les savants. Tel fut Taccueil que reçut d'eux, dans sa patrie, celui dont le génie honorait déjà la France aux yeux de l'étranger. Mais tandis qu'il se voyait ainsi sacriOé par des coteries ennemies, il quittait le théâtre de sa chute emportant de la jeunesse qu'il avait scrupuleusement servie, sans jamais la llaitter, et des chefs pratiques

(i) Voir aux 'Pikts justîficalk'ei, n^ 19^ rappréciatlon de cette influence, par Auguste Comte lui-même, dans la note relative à M» Guizot.

(1] Lcï gestes de cette lutte, ou peut dire acharnée, se trouvent relatés dans les diverses préfaces dont M. Comte faisait précéder ses ouvrages, notamment dans celle du VI* voiume àc Pbikfophie poiitive et dans ses lettres k M, yaLtt.

Nous reproduisons en outre, â nos Pièces justihcatives, celles qu*il écrivit, en 1840^ au président de rAcadémie des sciences; en 1844, au maréchal Soult ; en 1848, au général I-amonciérei comine ministres de la guerre ayant l'Ecole polytechnique dans leurs attributions; ainsi que l'appel qu'il adressa, en 18461 au public occidental (n"* 20, 21 et 22).

immédiats qui avaient pu le conDaStre, les lémoignages les plusbooorables d'estime, de considération et de regret (1).

Mais si la direction générale des travaux d'Auguste Comte inspirait un éloignement unanime à nos diverses classes spéculatives, il était présumable que leur caractère social les ferait apprécier par de hommes qui semblaient chercher en dehors du monde officiel desl éléments de progrès et de régénération. Il n'en fut rien : malgré ses antécédents républicains et sa sollicilude constante pour Félévation des prolétaires, malgré Tindépendance et la dignité de son caractèrej en dépit du civisme et de la haute émancipation de tous ses écrits, il ne fut ni mieux accueilli ni mieux jugé par les meneurs de notre démocratie. Bien qu'il fut connu de tous ses chefs, et qu'il eût figuré comme Vice-Président parmi les membres les plus dévoués de VAs- ^ociation iwlytechnujue, dont une des aspirations les plus importantes fut d'organiser un enseignement populaire (2), il ne put jamais influer, individuellement ou collectivement, sur ce qu'on appelait alors Topposition républicaine. Ce résultat, qu*on ne saurait attribuer à r indignité du successeur de Condorcet, s'explique par la profonde divergence d'opinions qui le séparait des membres de ce parti. Parmi les hommes qui marchaient alors, dans des intentions diverses, sous le drapeau de la Ilévolution, bien peu se trouvaient encoi*e animés par le véritable esprit de son glorieux début. Ce grand mouvement social avait rapidement dévié de sa direction normale, ef rinstinct républicain, si sur et si puissant à son origine, s'était de plus en plus affaibli. L'édifice féodal une lois renversé et Tindépendance du foyer régénérateur se trouvant assurée, il fallait, suivant Tadmirable pressentiment du grand tmrti qui a réellement accompli cette phase essentielle de notre histoire, instituer un état de choses

(i] Nous devons surtout rappeler ici Ia lettre du gcaéral qui commandait l'Ecole en 1853 (M» Aupick, croyons- nous).

On trouvera également des déuîU pleins d'intérêt sur ce duel émouvant ^ dftns la correspondance Valat» dernières lettres, surtout les n"* XXXV, XXX NT et XXX VU, complétées par celles que Comte ^ échangées avec John Stuart Mlll de 1841 à 1846 (a).

On pourra lire aussi avec fruit le Précis de J. Longchampt, et suitout, daûs la Rn'ue oft^rdentaU^ 9* année, n"* 2 (relations avec Poinsot]; lo*, ii» et ii* années, n»* i, 2, 6 (puWiCAtion de la Tbiloiopbie positht^ affaire de l'Ecole polytechnique)» par M. Pierre LAfEttc.

(2) C'est comme membre de cette association qu'Auguste Comte ouvrit, en i8}û, le cours public et gratuit à*Astrdmmie popuhùre qu'il continua jusqu^en 1847» ^i^ ^^ depuis longtemps il se fut séparé de la société polytechnique.

Voir la Jî^-w* occidtnt/tkt 4" année, n» i, p» 94 et 96 : Lettres d'A» Comte au Président de rAssociation polytechnique, salle Saint-Jean» â î"H6tel de Ville, et une lettre de M. Adolphe Gondinct, camarade de promotion d'Auguste Comte à l'Ecole polytechnique (promotion de i8i4-i8t3). dans une brochure intitulée: L'Association polytechnique (5J« année), Dititihu^ tion des prix tiW.i Paris, 1863.

(0) Un voU la-a, chez Laruux, Pirii, i877.

Fier, quoique provisoire, dans lequel une dictature progressive pût maintenir Tordre matériel iûdispensable à l'existence sociale et assurer Fentière liberté spirituelle nécessaire à la réorganisation. Au contraire, après la chute de Danton, la sanglante et funeste réaction métaphysique de Robespierre vint inaugurer une période véritablement rétrograde, en s'efTorçant d'instituer Tordre nouveau d'après les principes négatifs qui avaient présidé au renversement de Tordre ancien, et même en considérant le régime exceptionnel de la Terreur comme Tétat normal de notre société.

Les dangers et les iropossibili Lés d'une telle politique expliquent assez la nécessité des efîorls continus exercés par le parti conservateur pour replacer la France sur ses anciennes bases, au lieu de l'abandonner à Taveugîe initiative de ces dangereux progressistes. De là cette série d*oscillations fatales, tantôt rétrogrades et tantôt anarehiques, qui depuis un siècle bouleversent le foyer de la préparation moderne sans atteindre à son véritable but, la conciliation de Tordre et du progrés. Mais tandis que, cédant aux circonstances, aux nécessités de leur temps, nos conservateurs ont su modifier leurs principes absolus et les plier aux exigences contemporaines, le parti révolutionnaire, trop peu soucieux des leçons du passé, trop ignorant des progrès récemment accomplis, semble s'attacher irrévocablement aux préceptes d'un négativisme condamné. La philosophie de Rousseau et la politique de Robespierre inspirant toujours les sentiments, les pensées et les actes de la démocratie, elle méconnaît aujourd'hui comme alors les véritables tendances de la Révolution, le caractère organique et positif de la transition qui succède à sa période destructive pour nous mener à la réorganisation poursuivie depuis 89,

îl y a donc chez nous bien peu de républicains, parmi tant de révolutionnaires. Et c'est ainsi qu'Auguste Comte, recueillant presque seul le véritable esprit de la Convention, la grande direction philosophique et sociale du xvnr siècle, celle des encyclopédistes, se trouvait isolé dans le camp démocratique, sans action sur les chefs, sans influence sur les masses. Résumant, d'après l'inspiration dantonienne, la politique contemporaine dans Tinstitution d'une dictature civile et progressive, il devait rester incompris de tous ces rêveurs qui poursuivaient des systèmes absolus et projetaient des constitutions éternelles, le règne indéfini de la tribune et des assemblées parlantes irresponsables, le gouvernement des comités impersonnels, Tapplication du jacobinisme à l'industrie. Aussi le voyons-nous, après Tébranleraent de 1830, rappeler vainement, au roi et au peuple,

190 VIE d'auguste comte

le grand principe de la transition moderne (1), et accomplir, sans plus de fruit, en 1835, sur le parti démocratique, sa dernière tentative personnelle. Figurant au procès d'avril comme défenseur d'Armand Marrast, avec M. de Lamennais et tant d autres, il fit de vains efforts pour combattre, chez ces jeunes hommes, les principes décevants de la métaphysique révolutionnaire, leur déisme rétrograde, leur égalité utopique, le dogme absolu de la souveraineté populaire (2). Mais que pouvait, sur des âmes ardentes, imprégnées de négativisme, avides de satisfactions immédiates, de réformes radicales et soudaines, l'austère et inflexible philosophe qui voulait remplacer l'entraînement des passions par une méditation sévère, par une étude consciencieuse, qui prêchait la réforme individuelle, une longue et difficile éducation, qui posait enfin la reconstruction de l'ordre spirituel, celle des principes, comme l'indispensable condition d'une sage et véritable réorganisation sociale ?

Une expérience solennelle est venue, depuis, soumettre la politique révolutionnaire à une épreuve décisive : le gouvernement de la France échut, pour un temps, en 1848, à cette ardente et sincère démocratie : ses principes essentiels furent appliqués. On sait, hélas! quel terrible démenti l'impitoyable logique des faits et le suffrage universel lui-même vinrent infliger au parlementarisme démocratique, et combien ce régime, contre le gré de ses instituteurs, devint funeste à la cause qu'il prétendait servir...

Pour achever de caractériser la lourde pression qui fut, à cette époque, exercée par un milieu incompatible et dévié sur le fondateur du positivisme, nous devons revenir sur l'intrigue instituée contre lui par la presse occidentale (surtout française), et qu'il a si justement qualifiée de conspiration du silence. Par une entente générale vraiment remarquable, les travaux de ce penseur furent si soigneusement dissimulés, que longtemps on ignora, en Europe et même en France, l'existence de cette vaste systématisation et jusqu'au nom de son auteur. Après les appréciations diverses qui accueillirent, en 1826, les premiers essais d'Auguste Comte, essais qui caractérisaient assez la nature et la force de son esprit, la tendance de ses recherches, un silence concerté, que rien ne put troubler, couvrit le

(i) Voir aux Pièus justificatives, n» i8, l'adresse rédigée par Comte au nom de VAssocia^ tion polytechnique t et remise par lui à M. de Montalivet, dans une circonstance assez critique, le 22 décembre 1830, à quatre heures du soir, le jour de Vêmeute des minisires.

Voir aussi la Revue occidentale,, passim.

(2) Revue occidentale, 6* année, n»» 2 et 3 (relations arec Armand Marrast et le parti républicain) ; 7* année, n» 4 (relations avec Fabien Magnin et le groupe communiste).

VrE DArCUSTE COMTE

développement progressif de son œuvre ; et la philosophie positive était depuis longtemps achevée, que rien n'en avait encore transpiré^ du moins chez nous. C'est ainsi que cette grande construction demeura si longtemps igoorée, malgré Thommage que lui avaient rendu à Télranger (notamment en Angleterre), quelques hommes trop élevés pour se soumettre à de semblables artifices (1)*

Ce n'est que vers 1844, après le signal parti de TAnglelerre, et grâce à riotervention d\m écrivain assez connu, que la France put apprendre, par la voie de la presse périodique^ le grand œuvre récemment accompli par un de ses enfants* M, Emile Littré» membre de rinstitut, estimé déjà comme érodit et comme littérateur, honoré même comme homme public, pour son caractère et sa fixité politiques, prit enfin sur lui de rompre le silence qui pesait depuis quinze années sur Télaboration de la philosophie positive, et publia, dans le journal le National^ une série d'articles remarquables, où cette philosophie se trouvait dignement appréciée (2). Dans le même temps, d'autres appréciations surgirent, en Hollande, en Italie, en Amérique, qui toutes saluaient convenablement rapparition de !a nouvelle philosophie (3). Mais ces libres hommages, qui prouvent la puissance de la foi positive, bien que déjouant le silence obstiné de la presse, ne purent modifier ses dispositions. Au lieu du mutisme

(t) Voir AQTL Pièces jusiijicatives, x\° 19, le passage de h PbîlostypbU potitivt relatif au silence de la presse métaphysique, à l'égard du positivisme, dans la note consacrée à M. GuÎEOt. Quant aux manifestations qui se prodiiisifcnt en Angleterre et qui précédèrent ccllt de M. Littrét en France, outre Tapprcciation de sir David Brewsier, qui parut dans la *^ifue d'Editnbonrg en i8}8, nous signalerons un compte rendu signé F. C, extrait du Britiih and fûteing Rcvietv^ et reproduit par la Rftiée britanmqiu\ dans son numéro d'août 1845, Cet article est intitulé : Les Philosophes français. L*autcur, après avoir examiné les diverses Ecoles françaises, adhère formellement à la philosophie positive :

• Une philosophie de rhistoirc est chose nece^isaire, dit-iL Si la base que M. Coniic a posée est bonne» son livre (le Coun de ^Philosophie posîHw) sera Touvrage le plus mémorable du xix*^ siècle; il aura fondé une- science et fourni la loi qui y préside, M. Comte sera en même temps le Bacon et le Newton de la science sociale....,

>;< Pour nous, dîl*îl encore, M. Comte est le philosophe qui a montré» dcpoîs Bacon, la compréhension Va plus vaste et la plus universelle

« Ce que nous disons ici (îl s'agit du style] après tant d'éloges, nous est inspiré par notre *( sincère désir de voir se répandre une doctrine qui est la nôtre, et que nous croyons destinée « à ctrc cn6n h scuk et vraie philosophie. »

(2) Les appréciations de M. Littré. publiées dans le Kattonal, de 1844 à 1850» ont été réunies en un volume sous le titre de Conservation^ révolution et positivisme (chez Lidrangc, rue Sai nt' And ré-dc5- Arts, 41, Paris, iSçi). Bien que cette exposition du positivisme soit incomplète à beaucoup d'égards, et même inexaac sur quelques points, clic n'en constitue pas motiu une publication pleine d'intérêt. — Nous sommes obligé d'ajouter à celle note de la première édition de notre livre, que depuis, M» Littré a renié cet opuscule.

(;) Jt dois rappeler X ce sufet, dans la RevM méthodiste publiée a New- York, le cahier de )atïvicr iS^2, où FcEuvre philosophique d'Auguste Comtfi^fut si dignement appréciée par un aidv ersaire tbéologique.

sa mission, et de très bonne heure il aborda la rénovation mentale par la régénération des théories inférieures.

Vers la moitié du siècle dernier Tesprit humain avait achevé ses principales acquisitions mathématiques. Les éléments essentiels de cette grande science se trouvant désormais élaborés, leur coordination devait bientôt paraître autant accessible qu'urgente. Et c'est vers un tel but qoe le génie de Lagrange dirigea ses principaux efforts, ses découvertes spéciales ayant toujours tendu à lui faciliter cette liante opération. Cependant, malgré la puissance d'un tel esprit, malgré l*importance de sa mémorable tentative, i! faut reconnaître que la systématisation de Tillustre géomètre a réellement avorté, La cause de cet insuccès résulte de ce que Lagrange ne pouvait se placer encore à un point de vue assez général ni assez élevé» la série scientifique iTétant pas encore complétée, et toute systématisation partielle du savoir humain se trouvant, par la nature même des choses, impraticable,

Auguste Comte reprit ce grand problème comme élément de la rénovation mentale qu'il méditait. Maître de tout le domaine positif, d'après la constitution récente de la sociologie, il put, en subordonnant toujours le premier degré de la science universelle à son ensemble, réaliser la systématisation vainement tentée par son illustre prédécesseur* Quelques mots suflîront pour rapiieler ici comment fut effectuée cette coordination.

Élémentaires ou supérieures, les études mathématiques ont toutes pour objet la connaissance des propriétés des nombres, de retendue et du mouvenieot. C'est-à-dire que cette science aborde directement, et sans aucun préambule, Tétude de Texistence universelle réduite à ses phénomènes les plus simples et les plus généraux, ceux sur lesquels reposent nécessairement tous ses autres attributs. Il n'existe aucun objet, aucun être qui ne présente ces qualités fondamentales, tandis que la nature nous oflre beaucoup de corps chez lesquels nous ne pouvons en constater d'autres. Tels sont les astres, par exemple, que leur situation lointaine ne nous permet d'explorer que sous le point de vue numérique, géométrique et mécanique. Ces trois aspects se trouvant réunis, du reste, dans tous les corps qui nous entourent, on a pu les y découvrir et les étudier plus facilement que dans les cas astronomiques, après avoir fait abstraction des autres événements qui en compliquaient l'observation. Dès lors, tout corps offrant ces attributs élémentaires, et certains êtres naturels n'en présentant aucun autre, on doit les considérer comme les phénomènes les plus généraux et les plus simples de rexistence universelle, tout ce qui ne comporte pas cette triple appréciation ne pouvant

VIE D*ArCJrSTE COMTE

réellement exister que dans notre entendement. C'est pourquoi la mathématique est la science fondamentale, préliminaire, servant d'introduction nécessaire à toutes les autres, dont l'objet est à la fois plus spécial et plus élevé.

Le domaine naturel de cette science une fois recormu, la coordination de ses trois éléments principaux, et celle de leurs parties respectives, deviennent une application de la loi du classement positif de nos conceptions, d'après leur généralité décroissante et leur complication croissante. Or, il est certain que les idées de nombre sont plus universelles et plus simples que celles d'étendue, qui sont ellesmêmes plus générales et moins compliquées que celles de mouvement. Car le nombre, indépendant par sa nature des deux autres attributs mathématiques, et pouvant s'appliquer à une bien plus grande quantité' d'objets, est, en réalité, le terme extrême de l'abstraction positive, la notion la plus générale et la plus simple que comporte notre entendement. L'ordre mathématique est donc fidèlement représenté par la succession Ijiérarchique du calcul, de la géométrie et de la mécanique. Et cette progression, qui reproduit à la fois la marche historique de l'esprit humain et roj'dre didactique qui convient à son initiation, est en même temps conforme à Tensemble du système abstrait.

Ainsi constituée quant à son domaine et à sa distribution intérieure, la mathématique se rattache à la hiérarchie scientifique par l'affînité de son terme supérieur, la mécanique^ cnver-s le second degré de la science universelle* En effet, rastronomie, qui nous offre rapplication la plus directe et la plus complète de la mathématique, se confond avec elle par sa base essentielle, le double mouvement de la Terre et les lois de sa gravitation étudiées au seul point de \Tje géométrico- mécanique.

Knfm je dois rappeler aussi que l'élément mathématique le plus

général, le calcul (surtout algébrique), possède, outre son utilité

Lpropre, une inqiortante destination logique, son office essentiel con-

Psistant à développer autant que possible notre puissance déductive,

Au contraire, sous le rapport scientifique, la science fondamentaie

Lcousiste principalement dans la géométrie et la mécanique, qui insti-

rluent réellement îa théorie de l'existence universelle, d'abord passive

ou statique, dans l'étude de la forme, puis active ou dynamique, dans

^eelle du mouvement.

Tel est, en résumé, la conception générale qui a présidé à la systématisation de la mathématique. A cette indication trop sommaire, nous devons ajouter quelques détails sur la régénération spéciale de la géométrie analytique, ali[i de laisser entrevoir à ceu.x qui

lui

VIE B \cgvstk: comte

celui dont elle portait le nom, sans qu'elle dût jamais le revoir. Victime innocente et soumise d*une infortune imméritée, elle supportait dignement te poids d'une profonde imperfection légale qui l'attachait, hélas ! au réprouvé que la société avait dû rejeter de son sein. Libre moralement, elle ne pouvait civilement s'appartenir.

Moins irréprochable et moins accablé dans son malheur, qui résultait d'une généreuse, mais coupable témérité, Auguste Comte ne se trouvait ni moins libre ni moins retenu envers l'épouse qui s*étaît séparée de lui, et qull ne devait plus revoir. Une telle fatalité, cette fraternité dans le malbeur, un égal isolement et un égal besoin d'affection, tendaient déjà à rapprocher ces deux nobles victimes; mais Testirae et la sympathie que le temps lit surgir entre elles vinrent bientôt les unir par les liens les plus dignes que comportât leur situation*

Dans Tétat d*exaltation morale et de tension afTective où se trouvait Auguste Comte, le contact de M^"^ Devanx fut une révélation : il sentit aussitôt qu'en elle était le bonheur auquel il aspirait. Cependant il contraignit longtemps Toxplosion de son cœur, et ne découvrit qu'en tremblant son amour. Ses premiers aveux sont pleins de délicatesse et de déterence, et ne furent accuoïUis que par une réserve imposante, qui commandait plutôt le respect et la crainte qu'une libre tendresse. La lettre qu'écrivit le philosophe le 2 juin 1845, à roccasion de la Sainte-Clotilde, indique assez comment il devait et savait aimer (1).

En août de la même année, M. Comte fut, avec son amie, parrain d*un enfant nouvelïement né dans la ftunille de cette dame; et ce lien spirituel vint encore resserrer leur union. H put, dès lors> la fréquenter plus souvent, plus intimement; et le charme naturel des relations sympathiques, Fattrait réciproque qui rapproche les âmes élevées, le besoin de deux coairs jusqu'alors privés des jouissances les plus pures et les plus légitimes, engagèi-ent ces nobles amants dans les voies d'une indissoluljle affection. L'inaltérable pureté de la dame, Ténergique loyauté, le respect chevaleresque du philosophe, assurèrent à leur commune tendresse un commerce vraiment élevé, qu'aucune faiblesse ne put ternir. C'est ainsi que le fondateur de la foi positive reçut de sa chaste et généreuse arnie les dons du cœur, les bienfaits de la grâce, l'investiture et la consécration morales*

Ilien^ dans noli'C temps, ne saurait approcher de ces nobles amours; et la grossièreté contemporaine, qui ne peut distinguer de la pure tendresse un instinct perturbateur et grossier, a dû les blas-

(i) Voir Je premier volume de Pdiiiqm positive^ dédîcici:, page XXXIV.

VIE Dx\UGL'STE COMTE

iS5

phémer sans les entendre. C'est donc aux plus dignes interprètes du moyen-âge, aux sublimes amants de Béatrice et de Laure, que Ton doit remonter aujourd'hui pour comprendre une telle passion.

Et pourtant il y a là un enseignement précieux^ la révélation d'un louchant mystère, la condition du bonheur à venir : je parle de la régénération intime de Thomme, de sa transformation morale par la puissance de l'ascendant féminin. Heureux ceux qui peuvent dire avec le poète :

Quel la cl II? imparaciLSA ta Diia mente^ Ogiii basso poiisior tlal cor m'avulse.

A ce point de vue, quelle n'est pas la grandeur de la nouvelle Béatrice? Elle paraît, et le cœur du philosophe est ému, touché : la chanté Tenllammej ses meilleurs sentiments s'exaltent, son attachement, sa vénération, sa bonté s'accroissent, son génie prend un nouvel éclat, son énergie se retrempe à ce foyer vivifiant ! On devait le croire épuisé par tant d'efibris, consumé par une existence de lutte et de travail, et le voilà qui reoait à une autre vie, plein d'enthousiasme, de force et de majesté, prêt à reprendre sa course jusqu'à ce qu'il ait accompli la fondation de la religion universelle

Auguste Comte a laissé de son amour un monument inappréciable : c*est la correspondance qu'il eut avec sa bien-aimée. Et Ton trouve dans ses admirables lettres de si intimes preuves de sa grandeur morale, de la délicatesse et de l'excellence de son cœur, que nous n'avons pu résister au désir d'en présenter ici quelques fragments :

Page 1