XXXII- Lettre
Ti août 1846,
« Avant de reprendre enfin la grande composition que je fus forcé, il y a trois mois, d'interrompre dès son début, j'éprouve, ma chère amie, le besoin d'avoir avec vous une explication déhnitive sur le vrai caractère général de cette mémorable crise-^ destinée à exercer une influence si fondamentale sur tout le reste de ma vie, tant publique que privée*
« Déjà, l'intime alTection que j'ai eu le bonheur de concevoir pour
(i) V* Testament i^Anguiie Comte^ avec les documents qui s'y rapportent, publié par ses exéctneun tcstamentaurc»; i vol, gr. in-8, Paris, 1884, 10, rue Monsiçur-k-Princc.
VOUS, peut être regardée comme ayaat assez subi l'épreuve du temps» puisqu'elle s'enracina toujours plus profondément à mesure qu'elïe s^épura davantage. Le moment est donc venu de vous faire directement apprécier réterneîle gratitude que je vous dois à ce titre, et dont vous ne pourriez autrement vous former une juste idée. Sans avoir d'abord satisfait à celle douce obligation générale Je ne saurais dignement commencer une élaboration où le cceur n'aura pas moins de part que Tesprit. En même temps, un tel préambule doit tendre à mieux développer, en la caractérisant davantage,la salutaire influence permaneote que vous êtes ainsi appelée à exercer, fùt-ee à vote insu, sur ce long travail.
<ï Jusqu'ici c^étaît surtout de ma vie publique quavaient dCi émaner les consoiations propres à ma vie privée. Voici maintenant arrivée enfin, grâce à vous, l'heureuse réaction par laquelle, au contraire, mes affections personnelles vont directement perfectionner mon activité sociale. Telle est^ ma Clotilde, Fimportante explication que je dois aujourd'hui vous exposer convenablement une fois pour toutes» en réclamant d*avance, d*une manière spéciale, votre cordiale attention dans une appréciation aussi dilicile, qui, tout en m'eiforçant de Téclaircir autant que possible, ne pourra devenir assez nette qu'après une lecture réitérée.
« Dès rorigine de notre liaison, vous savez que je vous signalai expressément celte grande connexité, dont j'éprouvais déjà le sentiment intime quoique encore confus. Mais les circonstances mêmes au milieu desquelles s^accomplissait cette indication initiale devaient vous disposer à n'y voir alors qu'une sorte d exagération passionnée. Tout au plus, aviez-vous pu y constater une nouvelle confirmation de la célèbre maxime générale de Vauvenargues, sur la relation nécessaire de l'essor mental à rétan moral. Cependant, en consacrant à masainii' Cloiilde une délicieuse matinée, dont les suites m*ont été si précieuses à divers titres, et d*oû datera toujours le cours régulier de notre sainte amitié, je vous donnai bientôt une manifestalioB effective du profond caractère qu*avait spécialement pris en moin cette affinité fondamentale. Néanmoins, un tel exemple ne pouvait que préf>arer, sans y suppléer, Texplication rétléchie que je tente maintenant, et d'après laquelle, écartant des généralités incontestables, mais trop vagues, pour considérer surtout la nature propre de mes travaux, et inéme la phase actueîle de leur dé\'eIoppement total, j*espère vous faire bien comprendre, comme j'en suis profondément convaincu, que l'éternelle affection qui semble seulement destinée à charmer désormais ma vie privée, doit aussi améliorer notahlemenlj ma vie publique. En un mot, l'harmonie fondamentale de ces deui
VIE D AUGUSTK COMTÉ
ordres d'existence, qui jamais n'avait pu jusqu'ici s'accomplir chez moi, vient de se constituer enfin sur des bases durables, pendant cet heureux trimestre exceptionnel où votre scrupuleuse amitié a pu craindre» au contraire, d^avoir involontairement troublé le cours général de mes travaux : voilà ce dont il m*importe aujourd'hui de vous convaincre, par suite d'une suflisaate appréciation sommaire de ma double vie antérieure.
« Naturellement voué, presque au sortir de Tentance, à poursuivre de toutes mes forces l'immense régénération sociale profondément annoncée par mes précurseurs révolutionnaires, j'eus Tavantage de sentir suffisamment, de très bonne heure, que cette noble destination de ma vie entière exigeait avant tout une forte préparation scientifique. Après avoir complètement satisfait à cette diûicile condition fondamentaïe par une longue continuité d'efforts à la fois spontanés et systématiques, je dirigeai aussitôt mes premiers travaux personnels vers la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, seule base solide d'une vraie rénovation ultérieure de leur système politique proprement dit. Mais le cours même de cette opération initiale me conduisit bientôt à reconnaître, il y a vingt ans, qu'une telle entreprise sociale resterait nécessairement prématurée tant qu*elle ne reposerait pas d'abord sur une pleine systématisation abstraite de toutes nos conceptions réelles, d'après laquelle la raison commune serait préalablement sou mise à la graduelle initiation mentale que j'avais individuellement subie, et dont j'avais cru jus(îu*alors pouvoir ainsi dispenser essentiellement le public. Suivant une telle conviction, je dus donc suspendre, presqu'à son début, ma grande élaboration politique, pour consacrer la première moitié de ma vie publique à la fondation d'une véritable philosophie, base indispensable de tous les travatix ultérieurs de rénovation sociale. Ma crise peï'sonnelle de 1826, que le fatal concours des peines morales avec les etlbrts intellectuels rendit épisodiquemenl si horrible, fut déterminée par rétablissement de celte intime solidarité, et me conduisit à la conception généi-ale de cette philosophie nouvelle, directement destinée à imprimer enftn au xrx" siècle un caractère spéculatif convenablement distinct de celui du siècle dernier. Outre les immenses difficultés mentales propres à une telle construction, les soins de ma santé et les divers embarras, intérieurs ou extérieurs, de ma situation individuelle, prolongèrent beaucoup la sulfisante exécution, d'abord orale, puis écrite, de cette grande entreprise préalable, qui, comme vous le save7- peut-être, n'est réellement achevée que depuis trois ans. Sa terminaison me ramenait dès lors, suivant le plan naturel de Tensemble de ma vie publique, à reprendre désormais^ sur cette large et
VIE n ACOt'STE COMTE
solide base, mon élaboration primitive de la réorganisation sociale, que j'annonçai aussitôt, en effet, devoir constituer directement !a destination nécessaire de la seconde partie de ma carrière, après un suffisant intervalle, aujourd'hui accompli, de repos et de préparation. Tel devait donc être le cours général de mon évolution philosophique, inévitablement partagée en deux grandes époques : Tune par dessus tout mentale, où le point de vue social ne domine que comme principale source de la systématisation abstraite, l'autre éminemment sociale, où il s'agit enfin de reconstituer, d'après une saine doctrine préalable, la vie morale de rtlumanité.
« La réorganisation spirituelle des sociétés modernes, où ma jeunesse avait vu une opération unique, se décompose nécessairement en deux entreprises successives, d'après les deux faces simultanées mais distinctes de notre existence morale, suivant que Ton considère la systématisation des idées ou celle des sentiments, double préparation indispensable à la systématisation finale des actions humaines. Si j'eusse persisté à systématiser les sentiments avant les idées, mon essor philosophique, contraire à la coordination naturelle, aurait pris inévitablement un caractère vague et niènie mystique, fmalement dangereux, comme tendant à prolonger radicalement Tanarchie actuelle au lieu de la résoudre. Mais, aujourdliui que la base intellectuelle est dignement posée, je dois directement tourner mes principales forces vers la partie morale de ma grande entreprise. C*est ainsi, chère amie, que je suis enfin parvenu, pendant ces trois mois qui peut-être vous semblaient perdus pour mes travaux, à concevoir nettement le caractère qui doit profondément distinguer la seconde moitié de ma vie philosopliique* Dans mon ouvrage fondamental, lesprit de recherche, et même de discussion, devait prévaloir, afin de m'élever gi-aduellement, suivant l'ordre naturel de nos diverses conceptions, au vrai point de vue définitif de la sagesse humaine, . Maintenant que j*y suis solidement établi, il ne s'agira plus que del procéder désormais, d'après des principes déjà admis, à une dograatisation sociale directement destinée surtout à systématiser nos sentiments essentiels. En un mot, je puis maintenant regarder la supériorité intellectuelle du positivisme comme assez constatée, du moins chez tous les esprits d'avant-garde; il me reste donc, dans mon\ second grand ouvrage, à en constituer aussi la supériorité moralepi seule sérieusement contestable aujourd'hui,
« Telle est, ma chère Clotilde, Tunique portion qui puisse jamais être convenablement divulguée de Timportante explication que je vous expose maintenant. Déjà mes plus intimes amis ont reçu réquivalent d*une semblable appréciation, que je communiquerai,
VI K hAUfîtîSTE COMTK
bientôt à d'autres, el im jour peut-être au public lui-même. Mais l'ensemble de l*explieatioix restei^a Déoessairement rùservé toujours pour vous seule, vu l'intime éclaircissement personiici qui en constitue rindispensablo complément. Car cette sommaire détermination du vrai c^aractcre propre i\ eiiaeurie des deux grandes parties de ma vie publique indique spontanément une disposition corrélative de ma vie privée, (]ui pourtant ne comporte, au moins de ma part, qu'un simple examen secret,
« Au début de ma carrière ptiilosophique, où je poursuivis prématurément une immédiate réorganisation morale^ j'ai vivement senti combien Tessor des aflections tenrlres importait, non seulement à mon boulieur personnel, mais aussi u la plénitude de mon action sociale, et cette intime persuasion ne contribua pas peu à mon fatal mariage* L'imparfaite satisfaction d'un tel besoin détermina surtout le douloureux caractère de Forage de 1826, qui, si j*eusse été assex heureux pour trouver alors une Glotilde, ne serait pas devenu, malgré sa gravité propre, plus dangereux que la crise, fort analogue au fond, d'où je sors amélioré à tous égards. Toutefois, la nature, plus intellectuelle que sociale, de mes principaux elTorls philosophiques pendant les douze ans environ qui suivirent cet ébranlement décisif, ne dut pas me donner lieu, sauf les pertes de temps et de forces, de déplorer beaucoup, quant à ma vie publique, les tristes lacunes affectives inhérentes à ma malheureuse situation domestique. Mais, depuis trois ans, mon élaboration doil, au contraire, devenir, ^lour tout le reste de ma vie, encore plus morale que mentale; en sorte que les besoins du cœur, toujours restes si énergiques chez moi, feute d*avoir jamais été convenablement satisfaits, ont dû bientôt acquérir une irrésistible prépondérance. En môme temps, par une précieuse coïncidence, une indispensable séparation, d'autant plus irrévocable de ma part, i[ue je ne Tai nullement provoquée, m*a pleinement allranchi d*une intolérableoppression intérieure, heureusement convertie entin en une simple clar^ge pécuniaire, dont mon caractère m*em pèche de sentir le jusle poids réel* A la vérité, les deux premières années de cette nouvelle situation, pendant rintervalle naturel en Ire ma grande élaboration prijnitive et le début de ia suivante, se sont surtout passées à savourer la sorte de félicité négative résultée , pour moi de ce calme inespéré, succédant à une si longue agitation journalière. C'est seulement depuis un an, environ, que rapproche de mon second grand ouvrage essentiel et le pressentiment graduel de son vrai caractère général, otit dû m' indiquer spécialement rimportance d'un essor personnel des affections douces, suivant les nouvelles exigences d'une élaboration philosophique où le cœur doit
âoo
VIE n'AU(ursTR cowtk
désormais avoir encore plus de part que l'esprit : cette stimuiatioQ publique a été d'ailleurs ea pleine harmonie spontanée avec Timpulsion privée qui, après avoir assez goîité le simple repos, devait naturellement me faire désirer le bonheur et redouter rîsolement. Telle estj ma très chère Clotilde, la double disposition intime qui, à votre insu, m*a rendu si pleinement opportun le naïf développement de notre précieuse amitié, à quelques reslnctions que puisse rassujetlir Télat préalable de votre propre cœur. Vous devez ainsi concevoir maintenant que je ne cède à aucun entraînement passionné en persistant aujourd'hui, autant qu'il y a trois mois, à considérer ce doux sentiment habituel comme devenu désormais aussi indispensable au perfectionnement de ma vie publique qu*au bonheur de ina vie privée.
^f Pour mieux concevoir la vraie relation générale des deux crises qui circonscrivent la seule partie de mon passé, public ou privé, qui puisse vous intéresser directement, il n'est pas inutile d'y joindr rmdicatîon d'une sorte de crise interinédiaire, à caractère moinÉl prononcé, mais de pareille nature, déterminée, en 1838, par le passage du préambule purement scientifique de ma grande constniction philosophique à l'élément sociologique qui devait la constituer déûnitivement. Quoique dans cette seconde et principale moitié de ce long travail, le point de vue social dût rester surtout spéculatif, et par suite ne put tendre aussi puissamment qu^aujourd'hui à développer en moi les besoins aiïeclifs, cependant cette époque forme réellement une phase remarquable dans une telle histoire intime de ma double existence. Son principal résultat caractéristique a consisté en une vive excitation permanente de mon goût naturel des divers Ijeauxarts, surtout de la poésie et de la musique, qui reçut alors un notable accroissement habituel. Vous en sentez aussitôt ralfiriité spontanée avec ma tendance ultérieure vers une vie principalement atTective; et d'ailleurs il intlua très heureusement sur l'amélioration immédiate i de mon ouvrage, en tout ce qui concerne révolution esthétique de l'Humanité. Dans Tordre privé, cette époque présente aussi quelque intérêt comme également intermédiaire entre les deux crises essentielles; car, c'est alors que je cessai, pour la première fois, de solliciter, tout en la permettant encore, une nouvelle cessation d'une séparation provisoire, et que je signifiai ma terme résolution de rendre désormais irrévocable toute pareille situation renaissante.
« Enfin, il n'est iieut-être pas superflu de compléter rapprécialioû de ces trois crises pei'sonnelles, à la fois mentales et morales» en y indiquant accessoirement un sigulier caractère matériel, qui, quoique secondaire, m*a t>eaucoup servi à perpétuer d'une manière plus tranchée leur souvenir respectif. Un de mes petits secrets pliiloso-
Vm D ArntSTK COMTE
phiques, dont je veux bien vous faire part, consiste dans ce précepte général, plus précieux qu'il ne semble d^abord : pour consoHder et faciliter tout perfectionnement intellecïuel ou alYectif, il importe beaucoup de le lier à quelque perfectionnement physique, relatif surtout à une amélioration habituelle du régime jiialérieL G*est de ce principe que dérive au fond tout ce qu*il y a d'essentiel dans la théorie positive des sacrements, dont rempirisme sacerdotal sentit confusément la portée, comme signes physiques de nos divers progrès spirituels.
A ce titre, je puis vous dire que les trois crises essentielles de ma double évolution personnelle, pendant les années 1826, 1838 et 1845, se trouvent i>our moi familièrement consacrées par un durable symptôme matériel, en ce que j'y ai été respectivement conduit à Tabstinence définitive, d'abord du café, puis du tabac, et aujourd'hui du vin.
w Telles sont, ma chère amie, les diverses indications secrètes qui complètent la partie ostensible de ma difficile explication sur la nouvelle physionomie, à la fois publique et privée, propre à la seconde moitié de ma carrière* Les vrais connaisseurs de la nature humaine soupçonneront bien que Tune des deux portions de cette analyse suppose nécessairement Tautre» mais sans qu'ils puissent réellement la deviner. Ils savent, en elTel, qu'on ne peut agir profondément sur les sentiments des autres (|u*en y participant soi-même, et que, par conséquent, une élaboration pîiilosophiqoe désormais relative directement à la vie affective exige, dans celui qui racconiplit, le vif essor simultané dîme telle existence. Après avoir jadis conçu toutes les idées humaines, il faut maintenant que j*éprouve aussi tous les sentiments, même en ce qu'ils ont de douloureux : c'est une irrésistible condition préalable, naturellement prescrite à tous les régénérateurs de riîumanité. Une expansion habituelle de nos principales émotions, surtout de la plus décisive et de la plus douce à la fois, devient donc autant indispensable aujourdliui à mon second grand ouvrage que mou ancienne préparalior» mentale dut d*abord Tétre au premier, .respère que, diaprés ces aperçus, vous ne pouvez plus conserver aucun doute essentiel sur Theureuse efficacité philosophique que j'attends de notre éternelle amitié.
« Mon organisation a reçu d*une très tendre mère certaines cordes intimes, éminemment féminines, qui n*ont pu encore assez vibrer, faute d*avoir été convenablement ébranlées. L'époque est enfin venue d'en développer l'activité, qui, peu sensible directement dans le premier volume, essentiellement logique, de mon prochain onvrage, caractérisera fortement le tome suivant, et encore plus le quatrième ou deniier. C*est de votre salutaire inlluence que j'attends, ma Ciotilde, cette inestimable amélioration, qui doit dignement écarter
VFK n vVrCUSTE COMTE
les reproches de certains critiques sur le prétendu défant d'onction propre à mon talent, ou quelques âmes privilégiées ont seules reconnu déjà une profonde sentimentalité implicite, en m'avooaiit avoir pleuré à certains passages philosoptiiques, ceux-là môme que j'avais, en etTet, écrit tout en larmes, A vous seule j'oserai librement soumettre d^avance tout ce que j'ai rêvé pour développer en tous sens la gran-j deur morale de l'hommej maintenant que vous commencez enfin ài sentir combien serait étrange une amitié qui ne comporterait jamais d'entretiens sans témoins. Vous seuie pourrez entièrement dissiper une mauvaise honte pliilosopliique de paraître trop sensible, parce que la pureté et la siocérilé de mes émotions ne vous seront jamais suspectes, quelque exaltées qu'elles puissent d'abord vous semblera Il s agit surtout, au fond, d'incorporer intimement au positivisme,! avec des améliorations radical as, tout ce que le système catliolique du moyen âge a pu réaliser» ou même ébaucher^ de grand ou de tendre : Téminente supériorité de votre nature morale me garantit que ce qui reste en vous d'esprit voltairien ne saurait vous empêcher de sympatliiser dignement avec de telles tentatives, quand elles rous"' seront familièrement indiquées dans nos doux épanchements»
n Un célèbre écrivain (M, de Lamennais), qui connaissait déjà ma triste situation domestique, disait de moi, il y a vingt ans : c'est une belle ûme qui ne sait où se prendre. J'espère lui avoir jusqu'ici prouvé que je le sais, s'il a réellement suivi de bonne foi mon développement total. Mais je compte, grâce à vous, rempôcher désormais de conseiTer a cet égard le moindre doute sincère. Ne craignez pas» d'ailleurs, ma noble amie, que votre insuffisante instruction préaJable vous prive d'exercer assez envers moi cette inappréciable assistance, que je chercherais vainement hors de votre éminenle alTection. Une douloureuse initiation personnelle a spontanément développé, dans votre rare intelligence, la plus fondamentale de toutes les étudas, celle de la nature humaine, qui, même à l'état empirique, importe bien davantage à la réalisation d*une telle influence philosophique qu'une vaine préparation scientifique, d'où, en ce qu'elle olïre de plus efficace, c'est-à-dire l*éducation mathématique, découle trop souvent aujourd'hui l'altération radicale du vrai régime logique par l'habitude d'un ergotage sophistique résulté d'une irrationnelle ten* dance à déduire quand il faudrait observer,
c Cette explication fondamentale, où l'esprit et le cœur ont égale* ment participé, est elle-même très propre à caractériser, par le fait, rheureuse connexité naturelle que j'ai voulu vous y rendre directement familière pour servir de base à la précieuse réaction philoso- j phique que j'attends habituellement de notre amitié* La procbÂioa^
VÏE DAtîGTrSTF! COMTE
mi
exécution d'un ouvrage que j'enlreprends, j^ose le dire, dans la plus sainte disposition à saisir pailoot et k perpétuer dignemeot les divers mérites de Tordre antérieur, en rendant toujours une afleclueuse justice à tous nos prédécesseurs quelconrjues, ne pouvait être mieux préparée que par cette secrète dédicace où, en vous témoignant une digne reconnaissance de Tutile amélioration que je vous dois déjà, je place désormais mon essor direct de Tamour universel sous la douce stimulation continue de notre pur attachement privé. « Votre ami dévoué,
ff A'" Comte, »
« P.'S, — Ma gratitude me semblerait incomplètement exprimée, si, à cette précieuse iniluence permanente, je ne joignais ici Tindication d'une autre réaction tavoraliîe, qui, quoique passagère, doit vous être brièvement signalée. C'est l'aptiLude spontanée de votre alfeclueux dévouement à écarter les graves inquiétudes que ma situation matérielle aurait récemment inspirées à tout autre, et peut-être aussi un peu à moi-même, malgré mes habitudes invétérées d*heureuse insouciance philosophique. Des embarras temporaires, inhérents à la petite persécution linanciére dont nos coteries scientifiques iiTont honoré, n^offrent plus maintenant aucun danger sérieux, quoiqu'ils ne soient pas encore totalement dissipés (1); mais ils ont acquis, pendant les derniers mois, un aspect assez menaçant pour m*affecter si je n'eusse pas été délicieusement préoccupé de vous. Or, je puis me rendre, à cet égard, la pleine justice que, grâce à cette éminente diversion, ma crise nerveuse, d*ailleurs très grave au fond, n'a pas été un seul instant troublée par aucune fâcheuse réllexion sur des difllcultés qui devaient pourtant me sembler alors inévitables et pro-
^ cbaioes. Recevez-en aujourd'hui, ma Glotilde, mon i-emerciement
I spécial, »
me
! for
LETTRK (2)
« Je vous ai promis, ma noble amie, de vous indiquer sommaire* ment l'ensemble des saines notions philosophiques sur Timportanco fondamentale du mariage et de la famille. Une juste impatience me
(i) On sait qu'îiti lieu de se ralentir^ connue l'espéniît alon Auguste C^nite, avec ssi. Iot)g»t)imité biibitudle, ceite persécution ne ût que s'aggraver ce Hnit par le priver totalement de SCS moyens dVxistcncc (Note du biographe).
(a) Celte épître, ou plutôt celle composition philosophique sur le mariage, se rapporte à la *4û' lettre Uc hi correspondance d'Auguste Comte ;tvcc M'"» Devaux ^a), Elle fui écrite le dimanche ii janvier 1846, i la demande de celte dame cl pour cllct en vue d'un roman qu'elle avait en préparation et que la maladie Fempcchi de publier.
(a) Tutammt p, 48i.
âiH
pousse à accomplir cette heureuse tâche plus proniptement que je ne Tespérais, afin de hâter Tinstant où mes conceptions trop systématiques acquerront, sous votre aimable plume, la grâce et l'onction qui peuvent seules les faire doucement pénétrer chez toutes les intelligences, en les rendant chères à tous les cœurs.
<t La nouvelle philosophie sociale se distinguant surtout par son caractère toujours historique et son esprit sagement relatif. Je crois de\'oir vous signaler d'almrd la vraie hlialion générale des opinions actuelles sur ce grand sujet. Cette seule appréciation préalable suffit pour y écarter spontanément de longues discussions et de stériles déclamations. Elle ne saurait être convenablement indiquée sans la rattacher rapidement à la vraie théorie fondamentale de Fensemble"^ de révolution humaine, à la fois intellecloelle et sociale.
u II n'existe, en tout genre, que trois manières de philosopher : i" la méthode théologique, franchement fondée sur des fictions qui ne comportent aucune preuve ; 2° la méthode métaphysique, procédant toujours d'après des abstractions personnifiées; î> la méthode positive, qui part directement d'une exacte appréciation de la réalité. Chez rindividu et dans l'espèce, le premier mode convient seul à renfance de la raison humaine, et It* dernier à sa pleine virilité; le second, incapable de rien organiser, n'est destiné qu'à préparer Témancipation mentale en permettant la transition de l'on à l'autre état. La vulgaire division générale des temps histoi-iques constitue spontanément une sorte d'aperçu empirique de cette marche nécessaire; car Tesprit de rantiquité l'ut éminemment théologique, et celui du moyen âge essentiellement métaphysique, tandis que l'esprit moderne est principalement positif, comme Tindique de plus en plus, depuis cinq siècles, son essor préliminaire.
*L Toutes les spéculations humaines, sans excepter les plus simples, ont d*abord surgi sous Tinspiration Ihéologique, pour aboutir finalement à la démonstration positive, en passant par Targumentation métaphysique. Mais cette marche commune a dil être plus ou moins rapide, suivant la complication croissante des divers sujets de contemplation* Les doctrines sociales devaient donc subir, après toute les autres, celle transformation fondamentale, dont Texlension à * principal domaine constitue la seule issue intellectuelle de l'immense révolution qui s*opére maintenant, d'après rinitiative française, dans tout roccident européen.
a Pendant le siècle dernier^ l'esprit métaphysique a irrévocablement complété rémancîpalton préliminaire de la raison humaine, en ùtant à Tespril théologique Tempire qu'il conservait encore sur las^ principales notions morales et politiques. Ce salutaire ébranlement
vrE 0 AUGUSTE COMTE
préalable était aussi iDdispensable pour Tordre que pour le progrès, parce que Tinfluence religieuse^ si longtemps nécessaire à tous deux, avait dû, depuis la fio du moyen âge, devenir à la fois oppressive et impuissante. Mais cet immense service temporaire, maintenant assesi accompli, ne doit pas empêcher aujourd'hui de reconnaître la nature purement négative de la philosophie nnétaphysique, qui dut triompher au xvin« siècle, et dont rinflueiice, quoique radicalement énervée, dirige encore la plupart des esprits actifs. Après avoir abouti partout au doute spéculatif, son génie exclusivement critique devait toujours pousser à Tanarchie sociale, en discréditant les anciennes maximes, sans pouvoir en établir de nouvelles. Succédant à ce déblai nécessaire, la systématisation positive reconstruira bientôt Tensemble des saines notions sociales, sur des bases vraiment inébranlables, que ne comporta jamais le régime théologique* Mais pendant ce fatal interrègne, notre faible raison se trouve inévitablement livrée aux plus dangereuses fluctuations, d'abord théoriques, puis pratiques, envers toutes les règles tbndamentalea de la sociabilité.
u Un sophisme caractéristique, qui contenait en germe toutes les aberrations ultérieures, a conduit la métaphysique révolutionnaire, chez son plus éloquent organe (1), à condamner radicalement toute société, en faisant prévaloir la chimérique conception d'un préalable état de nature, qu'un prétendu contrat originaire avait fait de plus en plus dégénérer en existence sociale. Celte dangereuse hypothèse fournissait alors le seul moyen d'imprimer assez d'énergie, soit active, soit même spéculative, pour dégager l'avant-garde de l'Humanité des liens oppressifs d*une organisation caduque, afm de Tenlralner vers une régénération lotale. Néanmoins, de telles conceptions constataient spontanément Ti m puissance radicale de l'esprit métaphysique à s'emparer convenablement du domaine social, toujours antipathique à son caractère essentiellement întlividueL Sa tendance crilique eut trop longtemps, et conserve encore, une véritable utilité politique, en s'appliquant au régime ancien. Mais depuis que cette application est assez complète pour avoir manifesté le besoin d'un système nouveau, cet esprit négatif, désormais privé de sa principale destination, est entraîné, par sa nature absolue, à une activité morale de plus en plus désastreuse, aveuglément tournée contre les bases élémentaires de la sociabilité humaine, de manière à constituer un obstacle direct à la régénération finale, en s'opposant à tout véritable régime quelconque, Uioévilable débordement des utopies anarchiques, bornées d'abord à Tordre politique proprement dit, s'étend maintenant jus-
i) Jean-Jao<jues Rousseau, — R.
vre B'AUGUSTK COMTE
qu'au triple fondement yniversel de Texistence sociale, la propriété^ la famille et le mariage.
« On cherche vainement à contenir ces rava^^es métaphysiques en s'elTorçant de ranimer lesprit religieux (1), dont la tendance, finalement rétrograde, a seole accrédité un tel abus do raisonnement. Ces efforts empiriques n'ahou tissent réellement qu'à perpétoer et à aggraver le mal, en inspirant à la raison moderne des inquiétudes propres à maintenir Toftlce transitoire de Fesprit critique, qui, sans cela, resterait livré à son inopportunité actuelle, faute de toute importante application* L'inaptitude évidente des croyances théologiques à conserver leur antique empire intellectuel démontre asse^; leur impuissance radicale a protéger réellement les notions sociales laissées sous leur dangereux patronage. Il est certain, au contraire, qu'une telle solidarité compromet aujourd'hui de plus en plus toutes les saioas maximes morales comme tous les vrais principes politiques, en faisant rejaillir sur elles le discrédit croissant dim ordre d'idées devenu depuis longtemps incompatible avec notre essor mental Toutes les notions élémentaires sur le mariage et la famille sont tellement conformes aux tendances spontanées des populations modernes qu^elles n'ont, à vrai dire, pour les intelligences actuelles, d autre tort essentiel que la forme religieuse encore inhérente à leur conception dogmatique. C'est donc exclusivement à Tesprit positif qu'est aujourd'hui réservée la sage consolidation de ces maximes fondamentales, qu*il peut seul dégager des sophismes métaphysiques. L'abus du raisonnement ne saurait être contenu par une philosophie hostile à l'essor final de la raison humaine, mais uniquement par celle qui le développe en le régularisant, et qui, à ce titre, peut seule surmonter désormais d'inévitables discussions.
if Quoique l'esprit positif ait du surgir d'abord envers le^ plus simples sujets, il a ensuite étendu graduellement son domaine à des éludes de plus en plus compliquées. La systématisation directe des notions sociales constitue certainement sa principale destination, qu'il peut aujourd'hui aborder immédiatement, en résultat final de ce long préambule. Son incontestable supériorité intellectuelle devient le gage assuré de sa pleine efficacité morale. C'est à lui seul qu'il appartient de dissiper le fatal conflit qui existe, chez les modernes, entre les besoins du cœur et ceux de Tintelligence. En vertu de sa réalité caractéristique, il doit être éminemment social, puisque tout notre essor spéculatif s'accomplit par la société et pour elle : tandis que Tesprit théologique, naturellement personnel, n'avait pu devenir
{1} Rdigieux pour Ihéûîûgiqtti, — R,
VIE D ACGÏ7STE COMTE
social qu*indirectenientj en fournissant à la sagesse sacerdotale un précieux moyen initial de consacrer les résultats empiriques de Texpérience universelle.
(K La saine philosophie conçoit, à tous égards, l'active intervention humaine comme subordonnée à un ordre invariable, spontanément résulté, en chaque cas, de Tensemble des lois correspondantes. Cet ordre naturel n'est jamais modifiable qu'entre certaines Hniiles déterminées, d'autant plus distantes qu'il s'agit d'événements plus complexes. Quoique les eftets sociaux comportent, à ce titre, plus de modifications que tous les autres, ils n'en sont pas moins autant assujettis à d'inaltérables lois, dont la découverte y ofîre seulement plus de difficyllés. 11 faut toujours s'attacher d*abord à connaître suflisamment cette économie spontanée, que notre sagesse systématique doit tendre ensuite à consohder et améliorer le plus possible. Un tel fondement extérieur peut seul prévenir les divagations et contenir les divergences auxquelles notre faible raison est sans cesse exposée; en même temps, un tel but garantit constamment notre vraie dignité, en assignant à notre judicieuse activité une noble et vaste destination, à la fois individuelle et collective, pour le perfectionnement universel. On comprend ainsi en quoi les institutions humaines sont également naturelles et artificielles.
« En ce qui concerne la famille, et surtout son principal fondement, le mariage, la part de la nature et celle de notre sagesse deviennent aisément appréciables, quand on se place au point de vue convenable. On ne peut douter que Thorame ne soit, comme beaucoup d'autres animaux, et même à un plus haut degré, entrainé spontanément vers l'état de mariage, dont il nous ofTre toujours et partout la réalisation essentielle, caractérisée surtout par la fixité d'union. La consécration systématique de la société n'intervient ensuite que pour mieux assurer la plénitude et la stabilité de ce lien élémentaire, en dissipant l'irrésolution et en prévenant l'inconstance»
« Cette double nécessité s'explique aisément par une saine appréciation de la nature humaine, envisagée surtout quant à la diversité des sexes. Notre humanité est principalement supérieure à toute animalité en vertu de sa combinaison caractéristique entre la raison et la sociabilité. Or, de ces deux attributs élémentaires, le premier est plus prononcé chez l'homme, et le second chez la femme* De là résulte la prééminence naturelle du mariage sur toute autre association quelconque ; puisque les deux sexes se trouvent ainsi placés dans la disposition habituelle la plus favorable à leur perfectionnement mutuel, qui consiste surtout, pour chacun d'eux, à mieux développer par là les qualités qu'il possède moins. Telle est la noble
Ui
VIE DArODSTE COMTE
desti Dation sociale du mariage, directemeût envisagé, et même abstraction faite de la propagation sur laquelle on a trop exclusivement appuy*^ son appréciation réelle. Pour bien concevoir cette aptitude fondamentale, il faut considérer sommairement Fanalyse positive de toute existence humaine.
a Notre vie se compose à la fois de pensées, de sentiments ou penchants^ et d'actes* Dans leurs vaines disputes sur la prééminence de l'existence spéculative ou de l'existence active, les philosophes ont essentiellement négligé Texistence atlective, qui pourtant imprime seule aux deux autres leur impulsion habituelle, sans (aquetle leur exercice s'épuiserait bientôt en stériles elTorts. Sous cet aspect, le positivisme consacre systématiriuement Theureux aperçu pressenti par rinstinct social du catholicisme, qui» à travers ses formes mystiques, proclama réellement Tarnoor universel comme le vrai mobile central de THumanité. Les travaux de spéculation, et même ceux d'action, quoique beaucoup mieux adaptés à la plupart des organismes, déterminent communément, par leur persistance prolongée, une intolérable fatigue. Au contraire, les affections bienveillantes peuvent seules persévérer au plus haut degré sans jamais lasser, et leur simple diminution passagère inspire toujours d'intimes regrets. Elles constituent donc la principale base du bonheur personnel, outre leur tendance directe à garantir le bonheur général en poussant chacun à servir les autres, soit par ses pensées, soit par ses actes.
^ C'est ainsi que le njariage devient te premier lien de FHumanité, en développant spécialement nos facultés aflectives. Après que l'éducation proprement dite a rendu chacun apte à Faction et à la spéculation, il complète cette double préparation élémentaire, par un digne essor de Talfection qui doit animer la vie sociale. En effet, c'est seulement entre les deux sexes, et en vertu de leur diversité caractéristique, d'abord natoretle, puis civile, que peut exister habiluellement une entière liaison. Dans le même sexe, l'amitié reste presque toujours exposée à d'inévitables rivalités, qui en altèrent la sécurité avant d'en corrompre la pureté. La concurrence ne peut totalement disparaître que d'un sexe à l'autre, pour donner lieu, par leur union, au plus doux concoure, résulté d'une tendance spontanée de leurs moyens respectifs vers leur commune fin. Qu'est-ce, en eftet, que le sentiment conjugal, sinon la véritable amitié, consolidée et embellie par une incomparable possession mutuelle? C'est ainsi que le plus énergique instinct de notre animalité, cessant denous entraîner à de brutales perturbations, nous conduit à la plusj douce harmonie dans cette sainte intimité qui utilise toute Faptitude»]
naturelle d*un tel appétit à nous dégager de Tégoïsme fondamental. S'il était possible que cette admirable économio n'eût pas encore axisté, celui qui nous en ofTtirait Tuiopique avènement serait cerlai* Dément regardé comme le plus grand bienfaiteur de THumanité. Auprès de cette notion fondamentale, on néglige bientôt, malgré leur gravité réelle, les inconvénients accessoires ou passagers, et même les dangers exceptionnels, que l'imperfection humaine attache inévitablement à celte première base du bonheur intime, individuel ou sociaL Quoiqu'on doive, sans doute, tendre toujours à diminuer autant que possible, ces maux secondaires, le rétrécissement d'esprit et le dévergondage de cœur propres aux temps de transition anarchique ont pu seuls conduire à en exagérer la considération spéciale jusqu'à méconnaître 1 ellîcacité essentielle d'une telle institution*
u Sa pleine spontanéité n'est pas douteuse pour celui qui apprécie judicieusement les elTorls mêmes que l'excentricité, naturelle ou factice, a souvent tentés contre elle* Les plus rebelles à de tels liens fmissent d'ordinaire par en déplorer amèrement l'absence. Toutes les intimités vraiment recommandables qui sVtablissent hors de cet ordre régulier tendent bientôt à revêtir, artdant que possible, ses principaux caraclères, en constituant une alTection à la fois exclusive et indissoluble. Quand Timagination humaine s'est librement élancée à la conception idéale du parfait bonheur, elle a érigé réternité d'union en attribut essentiel de ses plus nobles utopies sur la vie future. L'inconstance systématique que tant d'esprits superticiels osent aujourd'hui prôner, ne pourrait aboutir qu'à dégrader radicalement, chez les deux sexes, les principaux attributs de l'Humanité, en s'opposant à toute profonde moralisation mutuelle.
n Malgré d'incontostahles rJ>us, la solennelle intervention de la puissance sociale est haljituellement indispensfd>le à la pleine efficacité de cette économie naturelle. Les organisations énergiques, seules susceptibles d*alTections prorondes, n'ont peut-être besoin d'une telle sanction que pour compléter leur doux bonheur par une noble publicité. Chez l'immense majorité, où tout est médiocre, en bien comme en mal, l'esprit, le cœur et le caractère, chaque vie privée, sans ce frein salutaire, se consutuerait bientôt en (capricieux essais aussi désastreux que su péril us. On aperçoit aujourd'hui cette funeste tendance là où le pi^olestantisme a assex altéré les mœurs modernes pour introduire un usage réel du divorce. Quant aux inconvénients propres à rindissolubililé, ils sont ordinairement compensés» dans l'état normal, par les mêmes causes qui la rendent nécessaire. Car l'aptitude à se modifier beaucoup résulte spontané-
âi€
ment de cette médiocrité native qui interdit toute tendance très prépondérante. Une telle faculté ne peut alors se développer assez qu'en présence d'une situation vraiment inaltérable. Nul n'a choisi son père ni son fiis, et pourtant ces relations comportent une pleine harmonie. Quoique Tunion conjugale ne puisse être aussi préparée, le libre choix personnel qui lui est propre tend à compenser cette moindre consistance naturelle, mais seulement quand la consécration sociale a imposé un invincible frein aux caprices individuels. Entre deux êtres aoissi divers, y a-t-il trop de toute leur vie pour se bien coonaître et s'aimer dignement? La virginité préalable, la fidélité conlioue et le veuvage linal, resteront toujours en honneur, même chez le sexe prépondérant.
« Outre cette indissoluble sanction, la société générale exerce spontanément une heureuse réaction sur le lien élémentaire qui lui sert de base, en assignant aux deux sexes des destinations distinctes, essentiellement conformes, d^ordinaire, à leur nature respective. Quelque séditieuses réclamations qu'excite aujourd'hui cette répartition fondamentale, Tétude de Thomme et de rflumanilé démontrera de plus en plus une telle harmonie, sans laquelle d'ailleurs on ne saurait comprendre ronîverselle persistance de cette économie* Aucun esprit sérieux ne tentera d'expliquer, par le simple abus de la force matérielle, un ordre où Ton voit si souvent la plus frôle créature obéie et respectée, même dans ses caprices, par lant de vigoureux agents* La vie affective étant spécialement prépondérante chez la femme, rien n*est plus sage qu*une constitution sociale qui lui en confie la principale culture permanente, en réservant à Thomnie les travaux suivis, soit de spéculation, soit d'action, qui, d'ordinaire, lui conviennent mieux. Si la nature féminine est, en général, moins susceptible de résolutions à la fois énergiques et persévérantes, elle devient par cela même plus modifiable et s'adapte plus aisément à toute invariable situation. L'uniformité de destination se trouve aussi, chez les femmes, en harmonie spontanée avec la variété beaucoup moindre de leurs types individuels. Toute saine appréciation de notre nature conduira donc à admirer profondément la sagesse instinctive de feconomie fondamentale qui, dans chaque acte social, réserve communément à riiorome la décision finale, en attribuant à la femme rintluence consultative ou modificatrice. La seule époque où fintervention sociale des femmes ait été ainsi constituée dignement, sous Fascendant du principe chevaleresque, indique hautement la noble efficacité que comporte cette apparente restriction. Si, par une impraticable aberration, les deux sexes pouvaient jamais être appelés à suivre indifféremment les mêmes carrières, on peut
assurer que cette fatale conçu rreoce, loin de seconder l'essor féminin, le rendrait bientôt impossible, en lui imposant des luttes trop inégales. Une situation impartiale, sans être indifTérente, qui dispose à robservation sans pousser à ractioti, est certainement très favorable au développement, à la fois intellectuel et moral, des facultés propres aux femmes dans le mouvement journalier de l'Humanitf', L^absence correspondante de responsabilité pratique, et le droit fondamental à vivre du travail masculin, constituent d*ailleurs d'inévitables compensations habituelles de cette inertie relative, en complétant le régime élémentaire de toute association humaine.
*^ Telle est, en aperçu, Tappréciation positive de Tinstitution du mariage» envisagée dans ce qu'elle olTre d'essentiellement commue à fous les modes quelconques de sociabilité. Une étude rationnelle des principales variations qu'y apporte successivement révolution nécessaire de THumanité n'aboutit qu'à éclaircir et à confirmer cette théorie élénjentaire ; quoique le spectacle inopportun de ces changements ait souvent conduit jusqu'ici, faute d'une véritable doctrine historique, à de très dangereuses fluctuations, qui disposent encore tant d'esprits irréllt^chis à regarder comme radicalement arbitraires les plus saines maximes sociales.
« Le positivisme constitue spontanément la conciliation nécessaire, si vainement cherchée jusqu'ici, entre l'ordre et le progrès, en montrant que non seulement Tordre est, à tous égards, la première condition du pi'ogrês, mais que sous tous les aspects sociaux, le perfectionnement humain consiste surtout à développer de plus en plus Tordre fondamental, f|ui contient, dès Torigine, le germe naturel de toute amélioration quelconque. C'est ce que Tensemble du passé prouve clairement quant au mariage.
« Si celte union élémentaire est destinée directement à permettre aux deux sexes Tessor mutuel de leurs facultés caractéristiques, on peut dire que ses variations régulières ont toujours tendu à la mieux adapter à ce grand but. Bien loin de disposer les deux types humains a la vaine égalité qu'on rêve aujourd'hui, le cours de la civilisation développe nécessairement leurs principales dilTérences, surtout mentales et morales, qui sord d*ahord jteu prononcées, comme nous le montrent encore les rangs inférieurs, où se conserve spontanément, à beaucoup d'égards, T image de chaque phase antérieure.
a Dans Tantiquité grecque et romaine, le pas principal a consisté^ sous ce rapport, à substituer la monogannie à la polygamie primitive. Quoiqu'une superficielle appréciation ait souvent conduit à représenter la diversité de ces deux modes comme essentiellement régie par le climat, un plus mûr examen démontre qu'elle déjiend partout
VIE 1>*AUGU5TB COMTE
du degré de civilisation, Au nord autant qu'au sud, on retrouve toujours la polygamie en remontant assez le cours des âges sociaux : le midi ne manifeste pas moins que le nord la tendance finale de notre espèce vers la vie pleinement monogame, qui prévaudra bientôt chez les plus civilisés Orientaux. Mais, quelle que fut Timportance de ce premier progrés, chez les populations grecques et surtout romaines, il s'y trouvait trop neutralisé, soit par la nullité sociale des femmes chez des nations militaires, soit par Texistence de Tesclavage domestique, qui maintenait une sorte de polygamie pratique, soit aussi par l'excessif privilège de répudiation conservé aux hommes. C'est pourquoi le mariage y resta encore essentiellement borné à sa destination physique, et les sympathies morales que les modernes y apprécient surtout furent alors cherchées ailleurs, même par les plus éminentes natures.
w A radmirable révolution accomplie au moyen âge, sous le catholicisme, l'Humanité devra toujours la première ébauche de la\Taie constitution normale du mariage propre à notre espèce. La famille n'était constituée chez les anciens que d'après le despotisme presque illimité du chef domestique. Sauf cela, TÉtat ne s'y inquiétait que des qualités personnelles susceptibles de mieux développer la commune activité guerrière. Par rinitiation catholique, l'Huoianité a commencé à sentir Tiraportance fondamentale de la vie domestique, soit comme la plus convenable à la plupart des hommes chez les sociétés industrielles, soit aussi comme la meilleure école de la vie pleinement sociale. Le mariage a priSj en même temps, la prépondérance qui lui convient dans Tensemble des liens élémentaires : elle fut alors heureusement représentée par l'innovation sponlanée qui obligea la femme à renoncer au nom de son père pour prendre celui de son époux. En ébauchant enfin rindépendance radicale de la morale envers la politique, cette grande phase a irrévocablement placé dans la famille le véritable centre de la moralité humaine. Un aveugle esprit révolutionnaire peut seul entraîner aujourd'hui à méconnaître cet immense progrès, et à tendre vers Tan tique subordination directe de rindividu à l'État, qui ne constituerait maintenant qu'une intime rétrogradation. Pendant cet âge catholique, que la métaphysique protestante ou déiste taxe si follement d'une ténébreuse baï*bai*io, Féducatïon sentimentale de notre espèce accomplit le plus grand pas qu'elle ait pu faire jusqu'ici, L^admîrable institution de la chevalerie vint alors témoigner au monde que, du moins chez les classes supérieures qui servirent ensuite de type universel, lamour jusque-là si brutal, avait eniin développé la noble nature qui le distingue dans l'Humanité. Fréquemment parvenu à la plus exquise délicatesse, il
VIE D AllGUJîTR COMTE
devint capable, par ses moindres encouragements, de déterminer avec persévérance d'actifs dévouements, également favorables au perfectionnement moral, et même pliysique, de Tun et l'autre sexe. La vraie condition sociale des femmes, la juste liberté de leur vie intérieure, les droits matériels et moraux inhérents à leur situation, et la sage restriction d'une indispensable suprématie, furent alors aussi normalement établis que le permirent la civilisation contemporaine et la nature propre de la doctrine précaire qui servait d'organe imparfait à la sagesse sacerdotale pour diriger Tessor spontané des populations d'élite.
fit Sous tous ces aspects, le positivisme^ successeur nécessaire du catbolicisme, après la clôture de rinterrégne métaphysique, devra surtout accom(>br dans un îiiibeu plus favorable la systématisation ûnale de la morale bumaioe tentée par le noble régime du moyen âge, en consolidant sur des hases inébranlables et perfectionnant d'après de meilleures inspirations ce que le système antérieur n'avait pu ébaucher qu'avec des croyances passagères, bientôt hostiles au développement naturel de rintelligence et de la sociabilité. C'est dans un tel changement de principes que doit aujourd'hui consister essenliellement la saine reconstruction philosophique de la doctrine du mariage. L'institution actuelle n'exige d^ailleurs aucune grande înno* vation spéciale, sauf les précieuses améliorations qu'amènera spontanément la refonte générale de Téducation et des mû:;urs. Depuis la lin du moyen Age, l/ascendant catholique, même avant que sa décadence devint ostensible, a radicalement perdu son ancienne aptitude à faire convenablement respecter les prescriptions morales que Tllumanité avait établies sous sa direction initiale. Il n'a pu lancer qu'une impuissante llétrissure sur le dévergondage habituel qui discréditait de plus en plus, même publiquement, toutes les saines maximes conjugales, encore dangereusement adhérentes à des croyances justement décliues. Connnent espérer, par exemple, qu'une indispensable émancipation pût maintenir un respect sincère pour la vraie subordination des sexes, quand sa consécration officielle dérivait uniquement d'une puérile fiction religieuse sur Torigine physique de la femme? La systématisation positive peut seule garantir ces grandes notions, comme toutes les autres conceptions vraiment sociales, aussi bien contre les frivoles sarcasmes que contre les sophismes anarchiques. Privé du caractère sacré que lui imprima le catholiciome, le mariage n'a pu être réduit que provisoirement, par la métaphysique de nos légistes, à la grossière nature d'un simple contrat temporel. Une véritable réorganisation lui rendra bientôt, suivant un mode plus efficace et plus durable, l'auguste consécration spirituelle
vit: tiALUîUSTE COMTE
qu*exige le premier lien élémenlaire de toute société huinaioe. La même puissance morale (]ui en dirigera Kurloul Tusage habituel se trouvera d'ailleurs natureltemeiit autorisée, par la nouvelle convielion publique, à corriger autant que possible ses inconvénients accessoires ou exceptionnels j sans recourir presque jamais, sauf les disposi lions secondaires, à une intervention temporelle qui tend à dégrader cette sainte institution, quelque indispensable qu'y soit aujourd'hui son office hétérogène, jusqu'à Tavéoement d'un ordre oonnaL
« Je n'ai pas besoin, ma chère aniie, d'indiquer davantage i2ette sommaire appréciation, que votre esprit et votre cœur développeront sans difficulté, en l'adaptant convenablement à votre noble composition actueile. La troisième partie de la leLlre pliîlosophiqoe que j*eus le bonheur de vous oiVrir à l'occasion de la sairde Clotiïde renferme d'ailleurs quelques aperçus directs, que j'ai pu dès lors écarter ici, sur l'avenir social de votre sexe sous Tascendant tinal du positivisme.
« En commençant rindication que je viens d'achever, je comptais y aborder Tensemble de la constitution de la famillle humaine, qui, fondée par les liens conjugaux, se perpétue par les relations tiliales, et s'étend par les rapports fraternels. Mais le sujet principal m*a trop entraîné pour me permet ti'e, du moins cette fois, l'examen des deux autres éléments de cette théorie fondamentale : ils me semblent d'ailleurs beaucoup moins utiles à votre élaboration. Au reste^ si vous désiriez, à leur égard, quelques éclaircissements immédiats, vous pourriez consulter avec fruit le cinquantième chapitre de mon grand ouvrage. Sa lecture spéciale, déjà reconnnandée, vous deviendra, pour Télude de cette lettre, bien plus facile que ne le suppose votre admii"able modestie. Ge n'est point aux savants que je m*y suis surtout adressé, mais k tous les esprits sains qu'animent des cipurs lionnétes, sans aucune autre initiation philosophique que celle qui ressort spontanémenl de Fenscmble de la vie réelle.
a Adieu, ma digne amie ; je vous remercie solennellement de m'avoir ainsi procuré la douce satisfaction spéciale de vous servir personnellement sans cesser de poursuivre convenablement ma mission sociale.
ft Ai^^ Comte, u
11 jaiiviêi iN^y'i.
CXLVIIe Lettre
u Quoique la réouverture de mon cours (1) doive désormais diminuer beaucoup la disponibilité de mon dimanche, j*espère, ma 1res chère amie, qu'elle ne m*ôtera pas entièrement le bonheur, dont j'ai si souvent joui pendant les six derniers mois, de m'occuper spécialement de vous ce jour-là. J'aime à vous le prouver déjà en vous adressant ces deux lignes cordiales avant d'aller à ma séance initiale. Votre noble ascendant a désormais lié profondément chez moi l'essor habituel des plus hautes pensées à celui des plus tendres sentiments. Ne soyez donc pas surprise que je tienne à inaugurer secrètement ce seizième service annuel par un souvenir spécial de ma bien-aimée. Je ne puis voir revenir cette journée sans me rappeler aussitôt combien l'ensemble de mon existence se trouve heureusement changé depuis la dernière réouverture, par la noble tendresse qui m'anime. Cette courte effusion ne peut d'ailleurs que me préparer mieux au ministère que je vais remplir, en faisant spontanément prévaloir la disposition la plus favorable à un tel acte philosophique.
(( Le charmant bonjour auquel je n'ai pu répondre avant-hier me laissera le souvenir permanent d'une affectueuse expression caractéristique, dont j'éprouve le besoin de vous remercier spécialement, quand vous y avez daigné mentionner votre bonheur de m^acquérir. En effet, c'est bien là, ma Clotilde, le mot qui nous convient mutuellement, pour désigner à chacun de nous sa meilleure propriété. Plus notre intimité se développe et se consolide, mieux je sens journellement que cette chaste union est devenue chez moi la principale condition d'un bonheur que j'avais toujours ardemment rêvé, mais sans pouvoir, hélas î l'éprouver jamais avant d'avoir subi votre bienfaisant empire.
tt Combien je le comprenais hier, par exemple, pendant ces heures trop rapides de tendre contemplation et de libre épanchement que chaque semaine me ramène maintenant dans votre auguste solitude I Quoique je ne vous aie point encore remerciée assez directement de cette incomparable concession, vous savez que j'en sens dignement tout le prix. Chacune de nos deux libres entrevues hebdomadaires a son heureux caractère propre. Le jour que je vous reçois, il me semble que je commence enfin à posséder convenablement un véritable intérieur. Mais, quand je viens vous voir, c'est vous-même que j'apprécie surtout. La noble simplicité de votre modeste asile me
(z) Le cours d'Astronomie populaire (Note du biographe).
VIK D AL GL'STE COMTE
rappelle plus vivement et vos malheurs exceptionnels et les éminentes qualités de votre cœur comirie de votre esprit. Tout ce qui m'entoure y tend spécialement à me péiiélrer davantage traneaiTectueuseadmiration^ que ranimerait moins une brillante demeure. Ce cootrasle involontaire entre votre situation et voire mérite me fait mieux apprécier alors Taimable résignation qui vous dispose iiabituellement iiattendre sans impatience un plus digne avenir, que bientôt, j espère, déterminera votre sage persévérance dans une précieuse élaboration, u Adieu, ma noble et tendre Ciolilde, comptez à jamais sur le respectueux amour dont votre cher }»lnlosoplie se sent aussi fier qu'heureux.
M A'^^ Comte. »
tk DimaurlH* iiialiti, 2r» jniiviir ]HH'> (10 Iniires),
(t Quoique j'aie très peu dormi, je suis assez bien portant pour espérer que ma séance m*ex citera sans me tatiguer, malgré la solennelle émotion qu'une longue habitude et une pleine conviction ne m'empêchent pas d'éprouver lors de cliaque réapiiarition annuelle devant mon publie. L'acte d'adoration que je viens d'accomplir rapidement minspire, je le sens, un surcroît de zèle et de conliance poor le devoir qui va m'arracher à \'ous* »
On voit, d*après le caractère de ces entretiens, quelles préoccupations, quels sentiments animaient ces nobles coeurs; la profonde morahté qui dominait leurs plus secrets épanchements, et Tidéal auquel il leur fut donné d'atteindre.
Cependant, Auguste Comte ne devait pas jouir longtemps d'un tel bonheur : après une année de relations exceptionnelles, sa daine
lui fut ravie! Coup affreux, qui 1 ébranla profondément Sa
douieur fut immense, telle qu'il n*en aurait pu supporter de plus forte; et son cœur infiniratnit sensible, profondément attaché, fut déchiré cruellement. Rien ne témoigne mieux de sa peine et de ses respeets que î'ellbrt accompli pour reprendi"e à la mort, à l'oubli, au néant, celle douce et angélique personne! Pour un temps il ne sembla survivre qu'afin d'immortaliser son amie : et c'est à elle que fut dédié son principal ouvrage, sa grande construction religieuse. On ne saurait lire sans émotion la touchante dédicace qui lui consacre le Sfjstàrnf de polit h] ne positive^ tant elle renferme de larmes et de regrets, de noble résignation, d'inépuisable gratitude :
(i . . . Ton adorable modestie, cédant enfin à mon affectueuse u insistance, avait francbemeot accepté la juste dédicace de ma
VtE D AUGUSTE CÔMtK
M seconde élaboration philosophique, commencée. Fan dernier, sous ft la naissante stinnulation de ta oobie tendresse qui, malgré la mort, et continuera d'embellir tout le reste de ma mélancolique existence, u Que ta mémoire sacrée reçoive donc cet hommage solennel d*une « reconnaissance convenablement motivée, qui n'est plus contenue tt par tes toucliants sct^upules» ....
« A toi seule, ma Clotilde, j'ai dû ainsi, pendant une année sans {i pareille» l'expansion tardive mais décisive des plus doux senlimenls « humains
t( Ceux qui savent que Tessor continu des insUncLs sympathiques M constitue la principale source du bonheur, personnel ou social, M respecteront iri ma solennelle gratitude pour rinelTable félicité u que tu m as dévoilée
*t Après avoir noblement consacré la première moitié de ma vie a |)ublique à développer le co'or par Tespril, je voyais sa seconde a partie vouée surtout à éclairer lesprit par le cœur, sans les inspi- M rations duquel les grandes notions sociales ne peuvent acquérir « leur vrai caraclére. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles lumières M si je n^eusse dignement subi Ténergique ascendant du sentiment le (i mieux propre à dégager rhomme de sa personnalité fondamentale^ n en faisant dépendre d'autrui sa principale satisfaction?
u Toi seule m'as donc permis de développer convenablement cette réaction du cœur sur Tesprit, devenue indispensable à Tensemble de ma mission (i)l ».
Mais celte manifestation solennelle d*une douleur et d'une reconnaissance iiitinies, n'est pas seulement un acte personnel, sa portée sociale est immense, puis(|u'elle met le progrès sous le patronage de l'ascendant féminin, qui lui semblait fataleinenl hostile. Motivée sur la particiiïation féconde et décisive qu'eut une nolile dame envers la transfortnalion religieuse de la philosophie liositive, elle associe intimemeot la femme au grand mouvement de régénération. Par elle» en eiïet» son puissant promoteur sentit la force et le charme des alfections privées, et leur inestimable prix, comme condition du développement réel des sentiments sociaux. Dès lors il comprit le rôle du cœur, sa prépondérance universelle, et put saisir enfin la véritable grandeur de la femme, sa sainteté, la mission sacrée qu'elle remplit dans le monde comme amante, comme épouse et comme mère. Destination suprême dont dépend la terminaison de Timmense révolution qui, depuis tant de siècles, agite l'Occident ; Tunité devant se rétablir paï* Fadhésion du sexe aimant aux principes de la sociabilité moderne.
(î) Voir la didîcAce do Syiihm iipùliiique poiitht, tome V\ p«gc tt.
218 VIE d'auguste comte
A ceux qui peuvent comprendre la grandeur de ce résultat, la glorification de Clotilde Devaux ne paraîtra point exagérée; et les âmes élevées sentiront toujours l'immensité de son bienfait. Sa gloire fut d'avoir mérité, et d'avoir laissé surgir le profond amour qui rouvrit au philosophe les sources bénies de la grâce, les voies sacrées de la religion ! Associée dans le temps, par la vénération des âmes régénérées, à la gloire du fondateur de la synthèse universelle, comme elle lui fut unie, dans l'espace, par la plus pure affection, cette si digne et si touchante femme doit passer dans les plus lointains souvenirs, comme la compagne immuable de celui dont elle a charmé et grandi l'existence, pour le plus grand bien de l'Humanité.
L'influence de M™® Devaux, loin de cesser après sa mort, n'en devint que plus intime. Au lieu de laisser s'affaiblir le souvenir de la femme qu'il avait si profondément aimée, Auguste Comte fut amené, par la grandeur de son attachement et par l'extrême tendresse de sa nature, à lui vouer un culte quotidien qui devint à la fois et sa meilleure consolation et la source de tous ses progrès ultérieurs. C'est la réaction mentale et morale de cette salutaire adoration qui suscita le renouvellement spirituel auquel il dut les inspirations et les lumières indispensables à sa nouvelle élaboration, la régénération sympathique qui caractérise sa seconde vie. Grâce à la généreuse affection qui ne cessa de le posséder depuis lors, il éprouva tellement la puissance du cœur, son invincible suprématie naturelle, que cette excitation constante lui inspira directement le principe affectif de la systématisation finale, les vo ies logiques de son accomplissement. De suite, il reconnut que le grand problème consistait à soumettre l'esprit au cœur, la personnalité à la sociabilité, l'égoïsme à l'altruisme, le monde à Ta mour î Et tirant aussitôt des prémisses de la sociologie la notion fondamentale de l'Humanité, il en forma le principe de la régénération politique, désormais instituée en vue de cette existence suprême. De là le règlement et le ralliement des forces humaines, l'unité individuelle et sociale obtenue par la religion démontrée. L'amour pour principe et l'ordre pour hase; le progrès pour but : telle est, dès ce moment, la formule essentielle de la réorganisation moderne, que le fondateur du positivisme puisa dans les inspirations de son culte privé, et qu'il sut admirablement développer, sous l'assistance continue de cette même providence morale, dans son immortel Traité de sociologie.
VIE d'auguste comte 219
Comme nous l'avons dit précédemment, la dédicace du Système de politique^ écrite en 1846, dans les premiers moments d'un deuil éternel, put seule amener la reprise des grands travaux qu'imposait à Auguste Comte l'accomplissement de sa mission. Et dès l'année suivante on put apprécier la puissance de cette incubation secrète, où la douleur et l'amour apportaient au génie tant de forces nouvelles. Le préambule philosophique du Cours d'astronomie populaire acquit alors un caractère et un développement qu'il n'avait jamais eu. Dans les douze séances consacrées à cette mémorable introduction, et qui occupèrent les mois de février, mars et avril 1847, le futur auteur de la Politique positive sut condenser tout le plan de cette immense construction, dès lors arrêtée dans les profondeurs de son génie ; et par cette exposition saisissante, par ces longues et puissantes improvisations sur les plus éminents sujets de la science humaine, la nouvelle philosophie acquit déjà la consistance et la. dignité d'une véritable religion.
L'auditoire nombreux et recueilli qui suivait ce cours était surtout formé de prolétaires : Auguste Comte fut toujours, on le sait, désireux et fier d'un tel public, et toujours il lui réserva son meilleur enseignement. Or l'exposition de 1847 fut, entre toutes, recherchée des auditeurs populaires ; et ce fait nous semble aussi important que mémorable, bien qu'il ait excité les railleries mal inspirées de quelques pédants. Deux cents communistes, attirés par le bruit que commençait à faire la prédication positiviste, à une époque où le peuple cherchait et méditait profondément, s'étaient donné rendezvous, pour apprécier la nouvelle doctrine sociale, aux séances consacrées à l'exposition des théories sur la propriété et le régime industriel. Bien qu'une telle démarche n'ait eu d'autre résultat effectif que de provoquer quelques conversions personnelles, elle n'en constitue pas moins un fait historique plein d'intérêt, puisqu'elle témoigne hautement des ardentes préoccupations sociales qui animaient alors le prolétariat. Une presse superficielle et qui comptait sans doute exploiter, sans le comprendre, ce grand mouvement populaire, eut beau mettre tous ses soins à le laisser ignorer, il n'en fut que plus irrésistible quand, en 1848, il vint surprendre tant de gens habiles et mettre un terme à l'expérimentation constitutionnelle. Auguste Comte achevait alors la première partie du Discours sur Vensemhle du positivisme, et ce grand travail, résumé de la prédication religieuse et sociale qu'il avait faite en 1847, relevait naturellement au point de vue qui convenait à cette nouvelle situation. Quand éclata la révolte, il venait de résumer les principes philosophiques qui doivent servir de base à la reconstruction de l'ordre moderne et d'indiquer les élé-
VIE r>At-GtTSTE COMTE
ments sociaux qui peuvent concourir à ce grand avènement : Vinlluence des idées régénératrices ne pouvant s^exercer assez que par Falliance des prolélaires et des pliilosoplies, et par l'adhésion des femmes aux nouveaux principes de sociabilité. LYnénement qui confondait tant de prétendus sages trouva donc le fondateur du positivisme admirablement iirétaré : instruit de l'avenir par la méditation continue du passé, il se mit â l'oeuvre pour éclairer le présent^ et put surmonter victorieusement cette épreuve capitale. Sans s'émouvoir d'un désordre inévitable ni se laisser entraîner par de folles espérances, sans s'elïVayer de ï* immensité de son isolement ni se laisser imposer par 1 entraîjiemeol de tout uu peuple; avec Finflexible conviction du savant et l'intrépide fermeté du citoyen, il 3ut tracer à cette société chancelante sa route vers Tavenir, fixer le bot et organiser les moyens.
Ainsi, le 25 Février 1848, au lendemain de la lutte, au milieu du bouleversement général, il publiait un Appel qui témoigne autant de ïa constante unité de sa toi que de la fermeté de sa conduite (Ih Le S mars sui%'ant, en annonçunl la formation d'une Association politique dont il se trouvait à la fois le fontlateur et le président, il émettait son remarquable manifeste (2). Enfin, le Discours sur l\mscmbie du posiihname venait, en juillet 1848, lîxer définitivement la nature et les principes de la réorganisation moderne (3). Son épigraphe caractéristique : Réorganuet, sans Dlen ni roî^ par le euHe stfslêtnatiqae de VHumamiéf résumait admirablement l'esprit d*une telle œuvre, puisque la double tendance irrécusable des sociétés modernes vers une foi positive et vers une activité pacifique, s'y trouvait pleinement consacrée, en même temps qu'elle y était nobleinent associée à la réalisation des plus hautes aspirations du Moyen-Age envers l'étabhssement d'une religion universelle.
Ce grand discours préliaiinaii-e, «jui établissait les caractères fondamentaux de la synthèse moderne, ejï attendant le traité magistral auquel il sert d'introduclion, allait former le code de la phalange régénéralrice dont la Société positiviste devenait le premier noyau. Et l'on peut dire que dès cette époque le positivisme se trouvait à la fois constitué comme écoîe philosophique, comme parti politique eij comme secte religieuse.
(i) Association libre pour Vtmtruction posiHvi du peuple dans tout VOccident enropém^j Pans, 25 février 1848, Voir «ux. Pikes juilificatives, u» 33.
(2) Le FotuîaUur de la Sociiié positîvisie à quicùnque désire s'y incorporer, Paris, le 8 luait ' 1848, Voir 2UX. *Pikes justificatîveSj i\° 24.
(3} Discours iur tUtisemhk du ^mitivisme, par Auguste Comte^ auteur du Sysième de phtith Sophie positive. — Paris, juillet 1848, i volume in-8'\
Mais la société fondée par Auguste Comte, dominée par des obstacles et par des conditions qu'il est aisé de se rappeler, ne put s'agrandir beaucoup ni devenir prépondérante. Si Ton en excepte un écrivain connu, M* Littré, elle n'était formée que d'hommes neuis, sans réputation et sans intluence actuelles : des prolétaires,, quelques médecins, quelques professeurs, d'anciens élèves de TÉcole polytechnique, etc., s'y trouvaient agrégés à des titres divers^ c'est-à-dire avec des degrés diOérents de conviction et de sympathie. Toutefois, elle lirait de la personoe de son fondateur une haute importance, et reçut de lui une direction que nulle autre association de ce genre ne sut alors présenter.
S*il est vrai qu*en renversant le régime catholico- féodal ^ la première partie de notre révolution ait mis à Tordre du jour la recons- Iruction de Tordre social, il est certain aussi que la seconde moitié de ce grand ébranlement doit aspirer de plus en plus à remplacer ce qui a été détruit. Eh bien! la Société positiviste est la seule qui, dans ce temps et grâce à la direction qui lui fut imprimée par son illustre président, resta sans cesse, au milieu de la divagation générale, dans le véritable sens du mouvement humain ; la seule qui ait reconnu, proclamé, que la reconstruction cherchée devait s'accomplir, non pas d*après les principes négatifs qui avaient dirigé la démolition, mais d'après ceux, réellement organiques, que Tensemble de notre évolution avait fait surgir pour un tel office, et que la philosophie positive a depuis longtemps établis. A ce point de vue, on ne saurait contester que la Société formée par Auguste Compte pour assister les premiers efforts de reconstruction, ne mérite dans Thistoire (malgré le peu de retentissement de ses actes) une place vraiment importante ; car son intervention marque le point de départ du mouvement organique communiqué par le fondateur du positivisme et dont la continuation doit amener la terminaison de la révolution occidentale, par Tavéneraent d'un étal social définitif* C'est [»ourquoi nous regardons comme essentiel de résumer ici les travaux de cette assemblée.
Dès qu'il eut constitué la Société ix>sitiviste, Auguste Ckjmte y présenta sa théorie politique de la transition moderne, et le résumé de cette exposition servit de base aux rapports que nous devons ana* lyaer. Deux concernent Torgaoisation temporelle de la république naissante, tandis (pi'nu troisième a pour ul*iet de pi'éparer sa direction spirituelle.
Le premier de ces actes est le Rapport sur la question du travaU^ lu le 24 mai 1848, à ta Société positiviste, par un de nos confrères les plus éminents, M. Fabien Magnin, ouvrier menuisier. Auguste Comte
a la i-- même jugé ce travail, qu'il qualifie de mémorable, et dans lequel, dit-il, le vrai mécanisme industriel se trouve mieux apprécié, 60 quelques pages, que dans tous les volumes con.^crés à la prétendue science des économistes. Je me bornerai donc à dire que le pobliciste prolétaire, convaincu que Timprévoyance sociale est la principale cause des désordres industriels, concluait qu*en attendant une organisation réelle de Tindustrie humaine, qui ne peut résulter selon lui que d'une régénération préalable des opinions et des mœurs, le gouvernement devait, autant que possible, avec intelligence et sagesse, inlerveoir pour atténuer les plus criants abus; pour lever les embrras les plus proches, parer aux désordres les pkis remédiablés, et provoquer surtout, parmi les chefs industriels, des habitudes plus désintéressées et plus sages. Autrement dit, il invitait les gouvernements modernes, et celui de la Hépobhque Iranraiseen particu* lier, à exercer désormais la plus importante de leurs attributions initiatrices, durant la période transitoire qui doit nous élever de Tétat de guerre à Télat de paix, en secondant sagement Tindustrie, base essentielle du régime futur (1).
Quant au second rapport (2)» sans être aussi original par le fond, il était plus important peut-être par son objet, directement relatif à la nature et au plan du gouvernement qui convenait alors à ïa situation française. Il hit présenta à la Société le 2 aoQt 1848, par M* Lit! ré, rapporteur, assisté, pour l'élaboration du projet, par MM. Lahilte, aujourd'hui directeur du posihvisme, et Fabien Magnin, précédemment cité. Une exacte condensation das indications qu*avait rournics Auj^uste Comte relativement à la direction politique de la transition actuelle, fait de ce travail un document très remarquable, et dont il nous faut rappeler les points principaux*
L'état révolutionnaire île la France et de tout TOccident se trou* vant plus manifestement démontré par l'éljraîilcment de févrierj il fallait, après la chute de la monarchie constitutionnelle, établir un gouvernement qui r'épondU, chez nous d'abord, aux besoins d'une telle situation^ et qui pût s'appliquer ensuite à toutes les parties de la république occidentale, à mesure que les circonstances Texigeraieut. Or, îa principale condition d'un tel système était, bien évidemment, de régler le présent en vue d'un avenir déterminé, tout en tenant compte d'un passé irrévocable. La conception ratiorjnelle de la nouvelle direction sociale ne pouvait donc émaner que de la phi-
(i) 'Hppport à U Société jmilmiif! par h Corn m îa ion i bar g ce d' examinât la question du iravaiL Paris, juin 1848.
(2) 'apport à la Sociiié positivhte par îa Commission chargée d'examiner ta Halure et k plan du noHvtau couver fumfitt révolulionnaite de ht *^ publique française. P-iris* août 1848.
losophie positive, puisque seule elle avait su expliquer l'ensemble du mouvement humain et fixer son terme réel.
C'est ainsi qu'Auguste Comte se trouvait conduit à anticiper sur le plan de ses travaux ultérieurs, et à en détacher les considérations relatives à cette politique de transition.
D'après l'étude positive des antécédents et du but, cette situation intermédiaire devait être conçue comme tendant à instituer le régime pacifique et rationnel qui caractérisera l'état finalde l'Humanité, et la direction politique correspondante, comme destinée à préparer cette transformation décisive. A une situation transitoire et révolutionnaire il fallait un gouvernement de circonstance, sciemment révolutionnaire, c'est-à-dire temporaire et préparatoire. Et comme le principe fondamental de l'organisation politique, pour l'état final, consiste dans la séparation complète des deux grands pouvoirs sociaux, spirituel et temporel, les fonctions intellectuelles n'y devant plus être exercées par les mêmes organes que les fonctions gouvernementales, et ces deux grandes actions sociales devant rester mutuellement indépendantes, la nature exclusivement pratique de la direction intérimaire s'y trouvait formellement indiquée. Abdiquant donc toute prétention théorique, et laissant aux philosophes le soin de la rénovation spirituelle, un tel pouvoir devait se borner à assurer l'existence sociale par un énergique maintien de l'ordre (tranquillité intérieure, paix extérieure), et à favoriser le progrès en secondant sagement le développement industriel, et Surtout en faisant scrupuleusement respecter la liberté d'exposition et de discussion indispensable à l'avènement d'une nouvelle doctrine générale.
Tel était le caractère essentiel de la dictature progressive indiquée par la vraie théorie historique, pour franchir dignement l'intervalle qui nous sépare encore du terme définitif où l'Occident aspire depuis tant de siècles.
La nature sociocratique et la destination relative d'un tel pouvoir se trouvant incompatibles avec les habitudes absolues et les prétentions éternelles des gouvernements fondés sur le droit divin ou populaire, ou même résultés d'une transaction quelconque entre ces deux principes, il devait présenter une constitution également étrangère aux formes monarchique, démocratique et parlementaire. Le progrès étant finalement incompatible avec la royauté (puisqu'elle représente le dernier vestige du régime des castes, fatalement théologique, militaire, et par conséquéiit rétrograde), comme l'ordre est certainement inconciliable avec la démocratie (puisqu'aucun gouvernement normal n'est possible au moyen d'assemblées délibérantes), la forme républicaine, irrévocablement consacrée, restait ici la condition fon-
damentale du progrès, tandis qa*une dictature civile, pratique et collective, limitée quant au nombre de ses agents par la nature des fonctions à remplir, y devenait le sur garant de Tordre. La devise caractéristiquej ordre et progrès^ surgissait donc pour indiquer la tendance fondai ne o taie û\m gouvernement pacifique ot constructeur, où trois gouvenieursy dirigeant respectivement (avec Tassistance d'une assemblée purement administrative), Textérieur, Tintérieur et les finances, se trouvaient investis des seules attributions légitimes de l^ancienne royauté, modifiées selon les exigences de Tesprit et de , la sociabilité modernes.
Pour donner au progrès des gages irrévocables, tout en assurant puissamment ti permanence de l'ordre, laction politique, le gouvernement, qui^ dans Tétat final, doit appartenir aux chefs industriels régénérés j se trouvaient ici déférés, pendant cette transition exceptionnelle, aux plus éminents prolétaires, parmi lesquels devaient être choisis les triumvirs, tandis que Vassemblée, exclusivement chargée de voter le budget et de contnMer son emploi, se composerait natu-i rellemenl de ricties choisis par le suiïrage universel convenablement' • modifié. C'était reconnaître solennellement, sans aucune menace perturbatrice, la plus haute obligation politique de la situation moderne, Hncorporation du prolétariat à la soi-iélé, et consacrer aussi, sans aucun danger de rétrogradation, la légitimité et la nécessité de Tappropriation des capitaux humains. Car le progrès et ï*ordre politiques dépendent certainement de ces deux conditions respectives.
Enfin une mesure décisive, satisfaisant a la double tendance de notre temps vers une activité |)acifique et vers une foi démontrable, réduisait Farmée (iranstormée en gendarmerie) à ce qu'exige le maintien du repos public, et assurait sincèrement la liberté spirituelle, en supprimant le munopr»le universitaire et théologique par labolition des budgets correspondants : a Larévolulion ne sera close, « disait judicieusement le rapporteur, M. Littré, que quand les opiu nions et les mœurs aui"ont été réorganisées sur les principes de « philosophie positive. Or, tant que le gouvernement fera enseigner « à titre ofliciel, soit la doctrine théologique, soit la doctrine méta- « physique, il entravera, autant qu*il est en lui, celte révolution H finale.,... Les trois doctrines sont en présence, la théologie, la u. métaphysique et le positivisme; c'est d'une discussion générale, w parfaitement libre, parlaîtemenl égale, que le jugement définitif tt doit sortir. »
Telle était la marche rationnelle que devait suivre la nouvelle république pour reprendre l'oeuvre de son énergique devancière,
VIE d'auguste comtc 2Î^
pour continuer le xvni* siècle sans le reproduire, et pour nous élever enfin à l'état social entrevu par cette grande époque.
Le dernier rapport dont nous ayons à rendre compte se rattache à l'organisation du nouveau pouvoir spirituel (1). Exécuté d'après les indications d'Auguste Comte, ce travail fut présenté par le docteur Segond (rapporteur), et lu en assemblée le 28 février 1849.
Former une classe de théoriciens mentalement et moralement régénérés, entièrement consacrés au service de l'Humanité, telle était la destination de VÉcole positive et le but du projet soumis par le rapport correspondant à l'examen du public. S'il eût pu recevoir son accomplissement, la transition se serait trouvée bientôt pourvue d'organes spirituels, comme elle l'aurait été de véritables chefs temporels, par l'établissement du triumvirat proposé.
Pour assurer cette marche, pour consolider cette organisation et rattacher plus étroitement le présent, ainsi régularisé, à l'ensemble du mouvement humain, la glorification du passé devenait indispensable. Tel fut le but d'une autre création, le Calendrier positiviste (2). Cette grande conception, qui témoigne chez son auteur autant de savoir que de puissance mentale, et qui ne pouvait émaner que d'une âme aussi sympathique, est surtout destinée à ralJier dans un même sentiment de reconnaissance, de profonde et réelle vénération envers des bienfaiteurs et des ancêtres communs, les instincts civiques, patriotiques, humanitaires, spontanément développés par la civilisation occidentale. Exposée par Auguste Comte à la Société positiviste, elle fut bientôt condensée par lui dans une publication mémorable qui présentait la systématisation du culte spontané des grands hommes, d'après la vraie philosophie de l'histoire, et qui préparait, par la glorification des types qui ont le mieux servi l'évolution générale, l'adoration abstraite de l'Humanité.
Le Calendrier positiviste comprend donc la série des ancêtres intellectuels et sociaux de la grande famille occidentale, depuis le début théocratique de nos plus lointains aïeux jusqu'à l'ouverture de la crise finale qui entraîne depuis plus de cent ans l'élite de notre espèce vers son organisation définitive. Chaque grande phase historique y
(i) Rapport à la Société positiviste par la Commission chargée d'examiner la nature et le plan de VEcole positive, destinée surtout à régénérer les médecins; in-8, Paris, 1849.
(2) Calendrier positiviste, ou système général de commémoration publique^ destiné surtout ï la transition finale de la grande République occidentale, composée des cinq populations avancées, française, italienne, espagnole, britannique et germanique, toujours solidaires depuis Charlemagne ; par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive, et publié au nom de 'la Société positiviste. Paris, avril 1849 (soixante-unième année de la grande Révolution). — Voir aux Pièces justificatives y n© lo, la 8« édition de ce Calendrier.
ym U'àtTGUSTE COMTE
est représentée par un nombre déterminé de types individuels, tandis que le grand ébranlement qui vint nous arracher alors au passé et nous pousser vers l'avenir y est solennellement consacré par l'usage. exclusivement positiviste qui fait dater Tére moderne du commencement de la Révolution (1789).
« Cette commémoration systématique de tout notre passé est surt. tout destinée à développer profondément, chez la génération « actuelle, l'esprit historique et le sentiment de continuité, afind^im- (ï primer à la seconde partie de la grande Révolution son vrai carao a lève propre. L'énergie de nos pères ne pouvaiteiitrevoir une pleine « rénovation sans leur haine instinctive du régime qui enchaînait « leurs conceptions. Au contraire^ noire essor décisif vers l'avenir ne <( peut désormais reposer que sur une digne glorification du passé <t dont ils nous ont alTranchis. Depuis leur victoire, cette solennelle u justice constitue la seule condition qui manque encore à notre irré- « vocable émancipation. Uordre et le progrès Texigent également, « car les utopies subversives et les tendances rélrogrades ne « trouvent plus d'appuis vraiment dangereux que d'après Tentière « ignorance des lois fondamentales de révolution humaine. »
Tels sont les actes principaux directement ou indirectement émanés du fondateur de la Société positiviste, et qui distinguent haute* ment Texistence de cette assemblée. Inspirés par une franche sociabilité^ éclairés par une science profonde, empreints d'un véritable civisme, tous tendaient à diriger le présent, par des voies rationnelles et légitimes, vers un avenir assuré; tous se recommandaient aux méditations des gouvernements et des peuples par la sagesse des vues et par l'opportunité des moyens. Si de tels eiïorts sont demeurés impuissants, si ces enseignements salutaires ont été négligés et sont restés sans écho parmi notre génération, la faute en est àTabaissèment moral et à la débilité intellectuelle de ce temps. Oubliant quels faibles commencements ont eu les plus grandes choses, et quel triomphe obtient finalement la vérité, les rêveurs officiels, les empiriques accrédités, tous ceux, en un mot, qui ne s'inclinent que devant Tascendant matériel et qui n ont que la religion du succès^ purent accueillir ces grandes leçons avec une dédaigneuse et superbe ironie : elles n'en restent pas moins la loi de ravonir. Quant au présent, nul ne peut mettre en doute ce qui fut advenu si Faction positivistei franchissant Tenceinle de la petite assemblée, se fût produite dans ces immenses réunions où le peuple cherchait vainement la lumière, et si l'esprit de THumanité Teùt assez profondément pénétré pour que la grande pensée moderne, s' unissant à la force populaire, conquit enfin l'universel ascendant ?
VIE U AUGUSTE COMTE
Au lieiï de ralentir l'activité d'Auguste Comte, ces travaux préliminaires ne faisaient que le préparer à rachèvement de son œuvre principale* L'élaboration de la Politique positive se poursuivait, en effet, à travers ces civiques occupations, au point de nï'tre plus retardée déjà que par des obstacles extérieurs. La dédicace de ce grand ouvrage avait été écrite en 1846, son discours préliminaire en 1848, et son introduction fondamentale se trouvait achevée dès 1850* L'ensemble de l'œuvre, préparé par des expositions hebdomadaires faites à la Société positiviste et par les cours philosophiques de 1840, 1850 et 1851, à la Mairie des Petits* Pères et au palais Cardinal, devait recevoir une pleine réalisation dès que les entraves matérielles qui y mettaient empêchement viendraient à être levées*
Pour comprendre les difficultés qui retinrent la publication du traité de Politique, on doit considérer le dénûment de son auteur, et se rappeler que le fondateur du positivisme regardant justement les productions de l'esprit, les œuvres spirituelles, comme appartenant à THumanité plutôt qu'à Tindividu, avait renoncé, dès cette époque, à tout mercantilisme philosophique et à tout profil résultant de la vente de ses écrits. Repoussant, en son nom et pour ses successeurs, le bénéfice de la prétendue propriété litiémire^ il avait résolu d'affecter invanablement le produit de ses {ru\Tes à Tacquittement des frais d'impression et à la fondation d'un fonds typographique destiné aux publications de l'Ecole positiviste. Mais pour devenir ainsi son propre éditeur, et pour disposer à son gré de la vente ou de îa distribution gratuite de ses livres, Auguste Comte devait, avant tout, obtenir la coopération d*un imprimeur, circonstance qui, vu sa constante pauvreté, demeura longtemps un obstacle.
Ce n'est qu'en 1851 que le positivisme se trouva assez avancé pour qu'une intervention de son propre public vint écarter ces regrettables difticultés. M. Joseph Loncharapt couvrit les frais d'impression du premier volume de la Politique positive^ comme l'avaient tait en 1848, pour le Discours préliminaire, de généreux disciples hollandais (1), et comme le fil, en 185i, M. Georges AudilTrent envers le tome final de ce grand ouvrage, M. Thunot, l'honorable et habile imprimeur d'Auguste Comte, n'ayant exigé aucune garantie pour ses autres publications. Nous manquerions à on véritable devoir si, en consacrant ici cette noble protection, à laquelle nous devons la Politique positive et l'institution de notre fonds typographique, nous n'exprimions à son égard la profonde reconnaissance qu'elle mérite.
(i) MM. Vcrtduchéac, de Stirum, de Capelkn, Willem de Consttnt-Rebecqtte, etc.
2B0 VIE B AUGUSTE COMTE
On doit remarquer enfin que si ces conditions étaient favorables à Tindépendance et à la dignité de la publicité positiviste, en lui évitant Tavide oppression des éditeurs et le scandale qui résulte trop souvent de la réclame commerciale, elles pouvaient cependant, surtout au début, lui être nuisible par le peu de retentissement qu'elles lui procuraient.
• L'obstacle matériel une fois levé, l'entière publication du Système de Politique positive se fit avec une régularité vraiment imposante, et s'accomplit avec une remarquable célérité. Le premier volume (depuis longtemps achevé) parut en juillet 1851 ; le second en mai 1852 (la même année que le mémorable opuscule qui résume si admirablement la religion de l'Humanité, — le Catéchisme positiviste) ; le troisième fut édité en 1853, et le dernier en août 1854. Ainsi se trouvait assurée la plus grande tâche d'Auguste Comte, la réorganisation de la société moderne par la religion démontrée, d'après les bases fournies par la philosophie positive. Ainsi se trouvait réalisé, dans son âge mûr, le hardi projet de sa jeunesse, quant à la restauration de l'autorité spirituelle.