XII. — La Synthèse subjective
La Synthèse subjective, ou système des conceptions propres à l'état normal de l'Humanité, est le dernier effort de l'action philosophique de ce grand homme. Résultante de tous ses travaux antérieurs, ce nouveau traité fut commencé par le fondateur de la religion universelle dans les dispositions spéciales où le plaçait l'institution récente de son testament. Et c'est en quelque sorte du sein de la tombe qu'il devait formuler pour la postérité ses dernières pensées sur l'exercice normal et définitif de la vie humaine. Cette œuvre finale, dont la promesse avait été faite dans l'opuscule initial de 1822, puis renouvelée dans la conclusion du Cours de philosophie positive et dans celle du Système de politique, devait comprendre trois
(i) D'après le contrat de mariage dont nous avons parlé, le testament de M. Comte ne pouvait avoir de valeur légale, en ce qui concerne quelques-unes de ses dispositions. Il ne lui reconnaissait donc lui-même, à certains égards, qu'une autorité morale ; et il est essentiel de remarquer qu'il avait préféré cette solution aléatoire à toute fiction judiciaire qui aurait parfaitement atteint son but, mais qu'il dut rejeter comme indigne de son caractère.
ouvrages successifs intimement liés entre eux : le Stjstéme de logiq%Me jnmlirc ou TraiteiJe PlnlosopliiemaUiéiiiatique; h Stji^tème de morale poHiiive ou Traité de retlucalioii universelle; \e îSijMhne d'industrie positive ou ïraîté de l'action totale de l'Humanité sur sa planète»
Le Sijslêinc lic PolMuine positive formait la base naturelle de celte élaboration complémentaire, qui devait achever la ^n-aude trilogie .successivement consacrée à la systématisation des idées, des afTeclions et des actions humaines. C'est pourquoi son auteur souhaitait, en |>ré parant îa iirincipale de ces trois élaborations, que la mort ou la misère ne vint point rempécher d'en accomplir le dernier terme, nil aetnm reputanSf si quld superesset agendutn!
Ce noble vœu ne fut point satisfait» une mort à jamais déplorable ayant frappé le philosophe au moment où il allait atiorder le Traité de Morale positive. Le premier terme de la Synthèse subjective fut donc seul achevé.
Cieux qui ont suivi la marche d'Auguste Comte, et qui ont le gentiment de son œuvre, peuvent seuls comprendre retendue de cette perle : te Sjistàme de niomfc devait condenser toutes les pensées, les recherches, les observations et !es méditations que cet irrésistible génie avait, depuis tant d^années, accumulées eu vue de résoudre le plus difficile de tous les problèmes philosophiques, celui de la nature humaine; et il suffit de jeter les yeux sur le plan qu'il a laissé de ce travail, pour juger du désastre.
L*esprit général et le but de la Sipdhthe Htdijccilve se tr-ouvent résumés dans riniportaiite inlroduction cjui précède sa première partie, le Stjsiétne df loffique positive. Le terme moyen tle la construction totalCj le Traité de morale, devait régler rharmoniealTective, landis que le premier et le troisième développeraient la prépondélance normale du sentitneut sur riiitelligeace et raclivité,de manière à élaldir systématiquement Tunilé humaine, en subordonnant le |)rogrès à Tordre, l'analyse à la syntlièse et Tégoïsme à raltruisme, (^.;,>sl à.Êlire eu instituanl déhnitivement l'harmonte des trois éléments fondamentaux de notre nature. Celte synthèse définiltve était donc surtout destinée à guider le sacerdoce actuel dans l'accomplissement de la régénération menlaîe, et à fonVlor renseignement normal, dont elle devait instituer les deux lernies extrêmes, la mathrnmlirjue el la morale. Ainsi, des quatre parties qui ilevaieul ronqioser Tijcuvre enlière, deux auraient léglé la contein|>latiûn la plus sinq^Ie (logique positive), puis la plus noble (morale théorique^ et les deux autres Taction la plus émineute d'abord (morale pï'âU(|ue), puis la plus grossière (industrie positive); le trailé moyen (nioiule théorique et morale prati(|ue) concernait à la lois Tune et Taulrû,
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Cette systématisation finale du positivisme devait donc être caractérisée par l'institution de la prépondérance effective du cœur sur Tesprit et Taclivité, du culte sur le dogme et le régime, enfin de la logique des sentiments sur celle des images et des signes. Pour atteindre un tel résultat, il fallait que le domaine de l'idéalisation, qui est invariablement lié au culte, et qui ne doit être cultivé que par la poésie, devînt aussi systématique que celui de la vérité pure, qui fait l'objet propre du dogme ou de la science. C'est cette nécessité qui amena la combinaison de la fétichité initiale avec la positivité finale et l'annexion de cet état spontané de l'esprit humain au domaine de la raison abstraite. Ce grand résultat fut consigné dans la inémorable irttroduction du premier volume de la SynUièse subjective et caractérisé par l'institution de la Trinité positive, où la Terre est présentée comme siège actif et bienveillant du Grand-Être, tandis que l'Espace y figure comme siège sympathique des lois abstraites. L'état normal de la mentalité humaine exigeant une combinaison permanente entre le dogmatisme et l'empirisme, entre la raison abstraite et la raison concrète, entre la théorie et la pratique, une telle harmonie ne pouvait être réalisée que par cette incorporation du fétichisme au positivisme, en complétant Tordre légal, ou le système des lois abstraites, par l'ordre volontaire, ou l'ensemble des exigences pratiques propres à chaque cas; en maintenant toutefois la constante prépondérance des lois sur les volontés. Mais ce fétichisme systématique, sciemment subjectif, et strictement destiné à l'idéalisation poétique, nécessitait une hypothèse préliminaire sur le monde extérieur; il fallait considérer les corps que le fétichisme spontané croit vivants, et la science, actifs seulement, comme vivants en effet, mais n'étant doués que de sentiment et de volonté, sans aucune intelligence. C'est ainsi que la Terre cl l'Espace peuvent être regardés comme favorisant sympalhiquement, quoique aveuglément, le développement de l'Humanité, affectueusement, intelligemment et volontairement assistée par ses serviteurs réels et ses libres auxiliaires, de manière à fonder véritablement sur l'amour la conception de Tordre universel et l'institution de l'harmonie générale.
Il est aisé de sentir la valeur morale et la portée sociale d'une telle conception ; mais il est bon, pour qu'elle ne semble pas au premier abord trop éloignée des habitudes actuelles et de la nature même de l'homme, ainsi que de l'état réel du milieu, de la rapprocher de dispositions analogues, spontanément développées dans le monde contemporain. Ces tendances sont de deux sortes : les unes, philosophiques, sont représentées par le panthéisme proprement dit; les autres, purement esthétiques, sont manifestées
par le développement croissant des poésies fétichiques, depuis le commencement de ce siècle. Or, bien qu'on ne puisse considérer rinspiratioii finale d'Auguste Comte comme émanée d'un le! mouvement» puisqiill y fut toujours profondément étranger; bien que ces lendances %'agues et empiriques ne puissent» en aucune manière» être assimilées aux constructions systématiques du positivisme, il n'en est pas moins remarquable de voir celle doctrine, d'après sa réalité et son universalité propres, donner finalement aux aspirations affectives des âmes les plus délicates, une satisfaction que rincompalibilité des doctrines antérieures, théologiquesou négatives, leur avait toujours refusée. Du reste, il ne faut pas oublier que le nouveau félicbisjne reconnaît partout sa nature fictive, sa destination purement eslbétique, surtout morale, cl que jamais il ne saurait altérer la rigueur des lois abstraites, qu'il doit seulement compléter.
Quant au premier terme de la synthèse subjective» le Système de logique posUkw.^ ou Traité de philosophie maUiématîque, le seul achevé, et qui parut en novembre 1S50, il institue religieusement la science fondamentale en lui donnant pour destination princijmle de préparer Tesprit, par des habitudes de clarté, de précision et de consistance acquises dans Télude la plus simple, à aborder convenablement le domaine sacré de la morale. En outre, une telle étude institue, dè^ le début de l'initiation uientale, le perfectionnement moral lui-môme, par l'habitude de la soumission, qui résulte de Tadhésion nécessaire de notre esprit à d'inébranlables démonstrations, d'oii provient le premier degré de la discipline de l'intelligence, qui est certainement Tattribul le plus perturbateur de noire nature.
L'ensemble des lois mathématiques est de plus conçu, dans ce traité, d'après rinstilution des mUlenx sithjectifSj comme étant ennpreint dans un espace sympathique qui le reçoit et qui nous fournit ainsi le premier type d'ado ration du destin abstrait qui nous domine. Enfin, Tauteur élucide de plus en idus, dans le courant de cet admimble ouvrage, à mesure que les diverses théories mathématiques lui en fournissent roccasion, la connaissance des lois qui régissent Tentendemeot humain, et dont il a découvert un si grand nombre.
Le second terme de la Syntlièse suhjective est le Sijsîèjne de morale posUive, divisé en deux parties, dont chacune devait successivement paraître en 1858 et 1859.
Après une amiéc de méditation assidue, cette construction suprême, la plus importante de celles qu'eut accompli le fondateur do positivisme après le traité de sociologie instituant la religion démontrée, allait être abordée, le plan en était tracé et le développement inté-
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rieur commençait à s'en faire, quand la maladie, la mort, ravirent brutalement à THumanité l'infatigable serviteur qui a tant fait pour son honneur et ses progrès.
Ce plan de la Morale positive, communiqué par l'auteur à ses plus proches disciples et religieusement conservé par eux, a été reproduit scrupuleusement ici (p. 49-50), comme le seul vestige manuscrit de cette œuvre capitale, comme l'inappréciable témoignage de son importance et de sa grandeur.
Cette indication doit sans doute augmenter les regrets en mesurant rétendue de la perte, mais elle fournit un guide précieux pour l'avenir, et permet d'espérer qu'il se trouvera quelque esprit assez puissant pour exécuter, d'après ce magnifique programme, en suivjmt ses données et toutes celles qui sont inscrites dans le Traité de politique positive, non point l'œuvre à jamais perdue d'Auguste Comte, mais une construction capable de satisfaire sur ce point aux besoins de l'Humanité (1).
Quant au troisième terme de la Synthèse subjective, rien n'en est resté, sauf quelques indications générales et un touchant projet de dédicace. Le Système (Tindustrie positive devait être dédié, comme nous l'avons dit précédemment, au digne industriel qu'Auguste Comte ne cessa d'appeler le grmid Ternaux. Le Traité de morale aurait été consacré à la mémoire de la vénérable mère du fondateur de la religion démontrée; et des deux autres ouvrages qu'il se réservait d'écrire au temps de sa retraite, sa biographie et celle de son amie, enfin un poëme en treize chants sur l'Humanité, ce dernier devait être dédié à son plus ancien et plus éminent disciple, M. Pierre Laffitte, président perpétuel de ses exécuteurs testamentaires.
Le fondateur du positivisme ne put donc remplir complètement la tâche théorique qu'il s'était imposée; mais son œuvre n'en est pas moins entière dans ses dispositions essentielles ; et, telle que nous la possédons, elle suffit pleinement au renouvellement poursuivi depuis tant de siècles par l'élite de notre espèce.
Il nous reste à raconter comment se termina cette grande existence, par quel déplorable concours de fatalités toujours tristes et douloureuses sa fin se trouva provoquée.
(i) Depuis la publication de ces lignes, ou de la première édition de notre Notice, celui qu'Auguste Comte appelait à juste titre sou principal disciple, M. Pierre Laffitte, a tenté de combler une aussi exigente lacune. Il n'a cessé d'élaborer d'abord et d'enseigner ensuite la morale positive. Ceux qui l'ont suivi peuvent seuls juger s'il s'est élevé à la hauteur de l'entreprise.
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Mort d'Auguste Comte
Quoique Augtisle Comte ait été primitivement doué iruiie conslitulion robuste^ tant de hittes, de Ij-avaux et d'cmotîons n'avaient pu mauqoer d'user son corps avant le temps. Malgré la tranquillité qu'obliurent ses derniiTes années, ses forces physifjues présentèrent alors un décroïssernent prématuré^ inversement proportionné en quelque sorte au développemenl incessant de sa puissance mentale et morale* A celte époque, on [jcut le dire, il avait réduit à sa dernière limite la satisfaction des tesoins matériels, et atténué autant qu'il est possible ractivité corporelle an profit de Texercice cérébral.
Si l'on sent toute la noblesse d'une telle exislence, on en comprend aussi la fragilité; et, bien qu'on pût raisonnablement espérer de voir cette vie si précieuse se prolonger assez pour consommer sa tâche tout entière, on devait craindre sans cesse que le moindre choc ne vint à la briser.
C'est alors, avril 1857, que M. Vieillard tomba dans un état de maladie qui dot bientôt inspirer des crainte;^ très vives à tous ses amis. Profitant d'un rétablissement apparent, M, Comte avait obtenu du malade une en l revue qui fut la dernière, et dont la complète intimité avait beaucoup resserré leurs lions. Tout à coup Ton apprit que M. Vieillard était à rextrémité, et sa mort fut si prompte (}ue la [)ersonne envoyée [^ar M. Comte pour avoir des nouvelles de sa santé, i*apix:)rla la lettre qui le conviait aux funérailles. Ce coup lui fut très sensible; il en éprouva un saisissement profond, malgré lequel il se rendit on toute bâte, à pîed, de la rue Monsfeur-le- P rince à la rue Olanche on habitait son ami.
Il arriva un peu en retard à la maison mortuaire et refusa, par une raison de convenance morale, «le monter dans une voiture rie deuil pour rejoindre le convoi. Il ne put donc Tatteindre imniédialcment ; et comme les billets d'enterrement indiquaient pour heu de réunion l'église Saint- Loiiis-d'Anlin, il s'y rendil isolément, ignorant que la marclie du cortège venait d'être modifiée, la famille de M. Vieillard ayard scrupuleusement respecté son refus de toute intervention ou cérémonie théologique. M. Comte attendait donc que le convoi, qui s'était direcUnnent porté sur le cimetière de TKst, arrivât en réalise Saint-Louis, lorsqu'il fut rejoint etavcrti de son erreur par un de ses disciples, M. le ca[nlaine du génie Anfrie. Tous deux gagnèrent le cimetière rapidement et toujours à pied; ils arrivèrent
vtK II ,>rnmTK cj^mtv
essounés, et cherchèrent longtemps le lieu de la sépulture, auquel i!s ne parvinrent que rjuand les discours étaient finis et que la foule coniûienj^iit à se retirer*
Le temps était orageux, la pluie mena»^it: M. Cotiite, harassé de fatigue, dut s'aider d*une voiture pour regagner son domicile. En arrivant il fui pris de malaise et de frisson, la fièvre f obligea à se coucher j sa nuit fut mauvaise et sans somme iL
Telle est Torigine d'une indisposition délernninéo par une forlo émotion morale, suivie d'une grande fatigue physit|ue, qui amena dans La santé de noire uiaîlre un dérangement général caractérisé par de la courbature» par un léger état de fièvre, par ia perle de Fappélit, par des saburres, de l'insomnie et de ragitation nocturne, soit un embarras gastrique fébrile.
Cet état dora quelques semaines, du 21 mai aux premiers jours de juin, en s'améliorant progressivement, jusqu'au rétahlissemont complet. Toutefois, hien que ce trouble ait pu se dissiper spontané meut, il augmenta la faiblesse générale dont nous avons parlé et rendit M. Comte encorde plus accessible aux causes de perturbalton. C'est ainsi qu*uue attaque brutale subie le i*^ juin suivant, et dont il aurait en toute autre occasion tacilement triomplié, [larvint h le frapper mortellement. KnelTet,à l'agitation qui suivit immédialeinent cette commotion si intempestive, succédèrent bientôt la lïévrc, la prostration des forces, f inappétence, une très forte congestion de l*af)pareil digestif, surtout de l'estomac et du foie, enOn une ictère considérable. Eu un mot, une perturbation morale violente provoqua ici une maladie argué neltejnent caractérisée, qu'on ne saurait, à aucun titre, rapporler à rc.vistence d'une allection organique ancienne.
Envers un tel état, M. Comte institua lui-même, dés le début» un régime parlaitemenl approprié ; le repos, une diète sévère, des laissons délayantes, des bains ttèiles, etc.; maisilnejugeapasàproposde recourir à aucune émission sanguine locale, bien qu'il en ait eu un monienl la pensée. Comme il arrive le pbjs souventen pareil cas, fellervescenee initiale une fois calmée, Tordre vital se rétablit insensiljlement. Vers le milieu de juillet, Félat général s'était notablement amélioré, et tous les appareils alVeclés, sauf un seul, avaient repris leurs fonctions normales* Les palpitations, finsomnie, f agitation, la fièvre avaient disparu; la teinte ictérique était de moins en moins prononcée; les évacuations alvines (d'abord entièrement décolorées, puis diarrhéiques et bilieuses) prenaient un meilleur aspecl ; la miction redevenait normale quant à son produit et dans son mode dVv complissement; enfin, les forces s'étaient relevées au point de permeltr4j au malade de recevoir des visites et de répondre à quelques
^ya
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lettres. Mais lappétit tardait à reparaître, l'al^domen, surtout à. répigastre, restait sonsible et embarrassé.
A cette époqtie, le malade s'était mis de lui-m<^ine à la iltèle lactée, qivil observait rigoureusemenl; ît y joignait quelques boissons rafraîchissaûtes* Mais il refusa d'eiin>loyer des moyens thérapeutiques plus actils et oolammeut des révulsifs cutanés énergiques, que j'avais été eonduit à ïui proposer dans le but de diminuer la congestion gastro-bépalique, le moment des émissions sanguines étant passé. Pressé d'achever sa dernière œuvre, il craignait que ces agents perlorljateurs ne ramenassent Tétat fébrile qui venait d'entraver ses méditations, et îl pensait que les etTorts spontanés de son organisme, aidés de moyens surtout tiygiôoiques, pourraient amener la guérison.
C'est alors que se produisit Taccident du 26 juillet, où un vomissement de sang considérable (plus d'un demi*litre), survint, sans effort ni douleur, et amena bmucoup de soulagement dans la partie la plus souilVante, restomac. Le malade n'éprouvant plus dès lorsqu'une extrême faiblesse, résultée de la perte du sang et de la longue diète qu'il avait subie, fut spontanément conduit à considérer comme une crise salutaire un pliénoniène qui pouvait amener un heureux changement dans son état, mais qui constituait cependant on événement très anxieux; car une bémorrbagie de ce genre, sans impliquer l'existence d'une lésion fatalement mortelle, l'ésulte le plus souvent d'un état de perturbation profonde; et dans la situation dilfîcile où se trouvait M. Comte, un pareil accident devait être regardé, même dans la meilleure hypothèse, comme une épreuve bien critique, ne fût-ce qu'au point de vue de l'allaiblissement fjui allait en résulter.
On comprend que l'institution du traitement était ici chose délicate, car la situation présentait deux indications aussi urgentes qu'opposées : d'une part, il fallait réparer les pertes physiques et soutenir les forces défaillantes; d'autre part, on devait laisser le tuhe digestif dans Tinachon qu*exigeait le désordre dont il était alTeclé. L'illustre malade satisfit de lui-même aux nécessités d'une telle position en gardant d'abord un repos corporel et cérébral absolu, et ne prenant que quelques boissons appropriées; puis il revint progressivement et sud sptynte à la première indication, celle de rentrelien des forces. L'alimentation fut reprise avec prudence; et les boissons nourrissantes, le lait, l'eau albumineuse, les gelées animales, etc., précédèrent de quelque temps les aliments proprement dits. Mais aucune médication active ne fut mise en usage.
Malgré l'incertitude et le danger même f[ue comporte toute intervention médicale énergique, je regrettai longtemps que Ton n'ait pas
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davantage eolrepris dans cette voie, et que l'on n'ait point insisté sur remploi des astringents, comme anliljémorrhagiques, quels qu'aient pu être leurs inconvénients immédials* Car, en présence du péril, le désir d*agir est aussi impérieux qoo spontané, sans être souvent pour t-ela ni mieux fondé, ni plus eiricace. le dois donc roeonnaître que, mèiriG alors, je ne prétendais rien affirmer quant au succès d'une intervention thérapeutique.
Quoi qu'il en soit, les forces se relevant par reflet d'un régime assez substantiel, et de mieux en mieux supporté, M. Comte commenta, vers le milieu du mois d'août, à ne plus s'aliter dans le jour; il reprit sa correspondance et reçut quelques disciples* Cette amélioration apparente, réelle même à certains égards, lui fit penser qu'il était enOn parvenu à une convalescence dont ramaigrissemeid ol la faiblesse constituaient le seul danger, et qui serait nécessairement très longue, très anxieuse, vu le degré d*une telle complication. Or, de bien autres symptômes, auxtjuels il n^accorda point asseii de gravité peut-être, et que son énergie naturelle le portait à considérer comme un simple résultat de son épuisement, ce qui était vrai en partie, d'autres symptômes, dis-je, vinrent bientôt nous frapper des plus sinistres appréfiensions* Dès les derniers jours de juillet, on avait pu suspecter la formation d'un épancbement séreux abdominal; lel'"^ août, la présence d'une certaine quantité de liquide dans le ventre était bien évidente, et un peu d'infiltration se montrait aux extrémités inférieures. Ces accidents ne tirent qu'augmenter à partir de ce jour et prirent bientôt une intensité eiïrayante : toute la cavité abdominale se remplit de liquide, et les parties inférieures du corps, les pieds, les jambes, les cuisses, le scrotum, les parois du ventre môme s'infiltrèrent successivement. De telle sorte que bientôt les mouvements devinrent extrêmement |»éniblos, et que la respiration se trouva entravée; jusqu'à ce qu'une nouvelle hémorrliagie gastrique, nécessairement mortelle, vînt tarir les sources de la vie et mettre un terme à tant de soufïrances*
Tels sont les faits principaux de cette maladie* Après les avoir résumés, nous devons chercher à les faire comprendre : et pour que cette explication soit sutïisante, nous la ferons précéder d'une exposition sommaire de ia théorie patliologitjue que devait contenir le Traité de morale, et qui constitue le dernier bienfait philosophique d'Auguste Comte.
Daprès cette conception lînale, qui Ibrme le complément indis* pensable de la théorie positive de la nature humaine et la base de la systématisation rationnelle de la pathologie, la maladie doit être considérée comme ayant toujours sa source dans Tencéphale et prin-
Vît: ti AtrrrtsTK vxnni
ci paiement dans la région des instincts, dans les organes des facultés alïeetives; les troubles de la vie végétative et animale, f|ue Ton a regardés jusqu'ici comme la maladie elle-même, n'en constituant réellement, malgré toute leur imporUioce, que la réacUon corporelle.
On ne saurait nier, en elTel, que te cervrau, qui représente le véritable foyer de toute existence développée, surtout Ijumaine; qui est Faboutissant de toutes nos imt^ressions et le point de départ de toutes nos réactions de centre de nos prinniiauK réncxes); qui, dans l'état normal, stimule et 4X>ordonne la vie de nutrilion et la vie de relation; cjui constitue le siège de nos passions, do nos conceptions et de nos rcsoUitioiis, et qui est, en un mot, Tagont essentiel du ralliement et de Taction organiques: que le cerveau» dis-je, ne conserve dans la rïialadie, en ce qui concerne sa produclion, sa duvée et sa ierminaison^ un rôle aussi prét^ondérant que celui qu'il exerce dans rétat de santé. Kt, puisque la santé résulte de Tbarmonie générale du pbysiqueet du rnoral, du corps et du cerveau, d'après l'unité obtenue dans les tondions de ce grand apimreil tmr la prépondérance babituelie des instincts sympathiques sur les senliments personnels (1), il s'ensuit que la maladie ne peut provenir que de la rupture de cette unité, quand Fattruisme, ou t*égo"isme, mais. presque toujours ce dernier, sort des limites de son action normale, soit par excès, soit par défaut. Et de même que dans l'état de santé, Tunion entre le cerveau et le corps est indissolublement établie par le système des vaisseaux et des nerfs qui subordoiment le premier à la vie de nutrition comme à celle de relation, et qui lui permettent de réagir sur elles; de même, en\crs la maladie, c'est par cet intermédiaire inévitable que le cerveau se trouve affecté par le corps, ou (ju'il le domine à son tour. C'est donc ce dnul>le lien vascu faire et nerveux dont la coonexité explique la possibilité et le modo des rapports du [>bysique avec le moral et réciprortuement, Faction du moraî, de Fâme ou du cerveau sur le physique, c'est-à-dire sur le corps (2),
La nouvelle théorie pathologique peut ainsi se résumer dans Faction que le cerveau tFT>ublé dans son équilibre alTectif (surtout et essentiel lenient d'après les variations de Vinfiiinrl eoin^ervateur) vient exercer sur le corps par le moyeu des nerfs et des vaisseaux qui, dans Fintimité des parenchymes, leur sont inextricablement unis;
(i) Voir r' partie^ p. 8-9 et 44-50; p, j,» n" jj.
(2) Le ccrvc4U nioilific U corps par les nerfs moteurs et nutritifs; il est h son tour modifié par les ttcrf* scnMtifs et par les vaLsscatix. Ccux-cî peuvent nuisi modifier le corps, m«ît loujuurs piir rinicrmcdûirc des nerfe, qui provoqucut les phénomènes fluxù»nn nr,-^ iavcr&es, Fliypéréinie et rAiiémk ûm orgaucs.
l'action cérébrale peut être, du reste, directe et spontanée, ou bien indirecte et provoquée par des influences d'ailleurs extérieures ou intérieures. Autrement dit, le cerveau qui, dans Tétat de santé, par rinlermédiaire de la moelle, du grand sympathique et des nerfs proprement dits, sensitifs,moteurset trophiques, relie en un seul tout, par sa prépondérance et son action continuejes différentes parties de Torganisme et institue l'harmonie totale, le consenstis individuel, manque, dans rétat de maladie, à cette i ndispensable coordination des actes vitaux ; et c'est cette rupture de l'unité normale, cette absence de ralliement et de gouvernement, qui constituent la maladie proprement dite, les actions organiques isolées et fatalement déréglées qui en résultent (exagération ou diminution des fonctions corporelles) n'étant, comme nous l'avons annoncé déjà, que les effets ou les symptômes du trouble cérébral. Tant que le cerveau n'est pas intéressé par le dérangement du corps, il n'y a donc pas véritablement maladie, mais seulement indisposition ou lésion, et le trouble du cerveau ou la maladie résultant surtout de la rupture de l'harmonie morale, par excès ou défaut de l'égoïsme ou de l'altruisme normal, c'est-à-dire des instincts, sentiments et passions qui les constituent, il s'ensuit qu'en définitive la maladie, comme la santé, dépend de l'unité cérébrale, et que, par conséquent, la médecine, qui s'efforce de rétablir la santé, comme l'hygiène, qui a pour but de la conserver, est étroitement subordonnée à la morale, qui fournit seule les moyens d'instituer et de maintenir une telle unité (1).
Enfin, il est essentiel d'ajouter que l'action des causes perturbatrices, physiques ou morales, est d'autant plus puissante qu'elle s'exerce sur des cerveaux plus développés et dont le degré d'impressionnabilitè, comme celui de réaction, est d'autant plus grand, ainsi (jue le prouve l'observation de la série animale et surtout celle de notre espèce. Mais celte considération ne suffit pas encore pour expliquer, d'après la théorie précédente, l'invasion de la maladie sans cause extérieure directe ou d'après une simple perturbation
(i) Les limites de cette notice nous interdisant de donner à ce grand sujet tout le développement qu'il exige, nous sommes forcés de renvoyer le lecteur au Système dé politique positive ^ où est exposée la théorie de la nature humaine, et surtout aux précieuses Lettres sur la maladie dans lesquelles Auguste Comte a ébauché le complément pathologique de cette grande théorie, que nous reproduisons à la lin de ce volume. Voir aux Pièces justificatives y
11 est bien entendu que nous exceptons, pour le moment, de cette théorie pathogéniquc, les empoisonnemeuis d'origine végétale, animale ou minérale, ainsi que les destructions de tissus et d'êtres par cause physique (incim'ration, congélation, attrition, etc.), quoique dans la résistance de l'organisme à ces différents moyens de mortification, l'influence du système nerveux central trouve encore à s'exercer.
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morale, ainsi que la persistance des désordres corporels, après que l'équilibre cérébral s*esl rétabli; pour les faire comprendre, il est nécessaire que nous ajoutions quelques mots sur la prédisposition morbide, ou sur ce que les pathologistes ont appelé c(m$titutio7i médicale.
La systématisation positive de cette importante notion, introduite par M. le docteur Audiffrent dans sa thèse inaugurale et développée dans ses autres ouvrages de biologie (1), tant d'après une indication d'Auguste Comte que d'après ses propres méditations sur les résultats consignés à cet égard dans les écrits des grands épidémistes, résulte de la considération de la relation directe de l'homme avec son double milieu cosmologique et social, c'est-à-dire de la réaction de ce milieu, dont le second élément prend de plus en plus de prépondérance, sur les trois appareils cérébral, nerveux et viscéral, qui subissent respectivement son influence. Or l'étude de ces appareils, qui composent le dualisme organique fondamental cerveau et corps, démontre que la constitution qui prédomine aujourd'hui est caractérisée par une grande instabilité cérébrale, par un éréthisme considérable, à la fois nerveux et sanguin, enfin, par une altération des humeurs (surtout du sang), consistant en une diminution de leur plasticité, qui prédispose singulièrement aux troubles nerveux et aux désordres végétatifs : fluxions sanguines rapides, suppurations, ulcérations, hémorrhagies et infiltrations. C'est-à-dire que, chez de pareils tempéraments, le défaut d'harmonie cérébrale tenant toujours une porte ouverte à la maladie (ou rupture de l'unité propre à l'encéphale), celle-ci se produit brusquement et pour la moindre cause, et que, d'abord cérébrale, elle devient bientôt viscérale d'après la violence de ses réactions nerveuses et l'état des parenchymes où elles s'exercent. Cette vue complémentaire de la grande théorie pathologique d'Auguste Comte permet enfin d'expliquer d'une manière positive tous les états mordides, en tenant compte, bien entendu, des causes personnelles et de l'idiosyncrasie ou de l'état particulier de chaque individu.
Eh bien, c'est cet état spécial de prédisposition individuelle que nous devons déterminer, chez le fondateur du positivisme, avant d'analyser en elle-même l'affection à laquelle il a succombé. Quelle était sa situation cérébrale et corporelle quand il fut atteint de la perturbation finale?
Auguste (^mte était né, je le répète, avec une forte constitution,
(i) Réflexions sur un cas de névrose de la cinquième paire, et sur les névroses en général^ par le docteur Audiffrcnt; thèse pour le doctorat en médecine; Montpellier, 1859.
dont son extrême activité mentale avait arrêté le développement dans l'âge de l'adolescence surtout ; car la concentration intellectuelle est directement défavorable à l'accroissement organique, en troublant et entravant le travail digestif et l'élaboration nutritive. Cette suractivité cérébrale coïncidant chez lui, et de très bonne heure, avec une vie tout à fait sédentaire, enlevait à son corps la stimulation nécessaire, et plaça bientôt toutes ses fonctions végétatives et animales dans un état de langueur qui ne manqua pas de se compliquer des susceptibilités nerveuses qui se développent en pareil cas. De là, ces troubles digestifs qui le tourmentèrent si longtemps. Le meilleur correctif d'une pareille disposition est, sans aucun doute, le repos de Tâme, la modération de l'exercice intellectuel et une activité corporelle suffisante ; mais la situation personnelle et domestique de M. Comte, les besoins irrésistibles de sa nature mentale et morale, les exi- " gences de sa vocation, son dénûment matériel, ne permirent jamais ciiez lui de semblables ménagements; il ne put même avoir, pendant longtemps, un régime nutritif convenable. Des excès de travail incessants, une alimentation insuffisante, à l'âge même où le corps a le plus besoin, une grande irrégularité de régime, les chagrins et les luttes qui furent le triste et constant apanage de toute sa vie, amenèrent de bonne heure, chez lui, l'arrêt du développement végétatif, la débilité du système musculaire, la détérioration de sa constitution, cette surexcitation nerveuse à laquelle se joignit bientôt la singulière mobilité fluxionnaire que tous ceux qui l'ont connu ont pu remarquer et qui avait provoqué, dès son enfance, une hémorrhagie pulmonaire à laquelle il faillit succomber ; puis cette flaccidité des chairs et cette tendance à l'infiltration qui, du reste, paraîtrait héréditaire dans sa famille.
D'autre part, malgré son énergie exceptionnelle, malgré ses vives dispositions spontanées à la vénération et à la bienveillance, par suite même de son entreprise de rénovation, l'équilibre cérébral resta fort instable chez lui jusqu'au moment où la profonde affection qu'il conçut pour M'»^ Devaux lui permit d'atteindre sa plénitude et son unité morales. Un organisme aussi délicat, un cerveau aussi sensible à l'impression, aussi prompt à la réaction, exige^iient sans aucun doute un milieu social plus stable et moins perturbateur que celui résulté de la décomposition révolutionnaire : mais il y a des fatalités inéludablcs (1).
Chacune des grandes compositions d'Auguste Comte fut donc pré-
(i) Nous rappelons que nous devons au D"" Audiffrent la majeure partie de ces considérations.
272 VIE d'auguste comie
cédée de crises pathologiques dont les deux extrêmes furent véritablement foudroyantes. La première, résultée de chagrins accablants et des méditations excessives qu'avait exigées la conception de la philosophie positive, aboutit à la terrible maladie de 1826. La seconde, qui survint pendant le travail préparatoire du Traité de politique, se termina, après une longue agitation fébrile, par un érysipèle de la face; la troisième consista dans l'exaltation nerveuse qui précéda la rédaction du premier volume de la Synthèse subjective; enfin, la dernière, déterminée par une émotion meurtrière survenue pendant l'excitation résultée de la méditation préparatoire du Traité de morale, termina une existence qui s'était accomplie dans les luttes les plus anxieuses et les plus pénibles contre une organisation corporelle dont la faiblesse acquise constituait déjà une cause permanente d'insurrection. Car, d'après un érélhisme nerveux spontané, accru par cette débilité organique, l'abstraction continuelle exigée par des travaux transcendants laissait le corps habituellement dépourvu d'action cérébrale régulière, de gouvernement, et dès lors accessible à toutes les influences étrangères perturbatrices.
Ainsi donc, à l'époque où nous prenons cette histoire, au commencement de l'année 1857, M. Ck)mte, bien que sa santé ait paru s'améliorer d'après la disparition de ses dérangements gastriques antérieurs, qui avaient cessé par suite du calme moral l'ésulté à la fois de son culte quotidien, de la transformation de sa position sociale et de l'achèvement de son élaboration la plus essentielle (la Politique positive), M. Comte, dis-je, n'en était pas moins dans un état d'affaiblissement progressif très sensible et très inquiétant, où 1^ tendance fluxionnaire se prononçait de plus en plus. L'indisposition qui suivit la mort de M. Vieillard avait encore accru, comme je l'ai dit précédemment, sa faiblesse et sa susceptibilité nerveuse, la tendance aux congestions par conséquent, et l'imminence de tous les accidents qui peuvent en résulter. C'est alors qu'eut lieu, le 13 juin, par suite d'une attaque aussi inattendue qu'imméritée, la violente commotion morale qui vint porter le dernier coup à cet organisme déjà si fatigué. Cette agression brutale et les funestes débats que suscita sa répression, provoquèrent en elTel un orage intérieur, une rupture momentanée de l'unité cérébrale, dont le corps aurait, en tout autre temps, surmonté le contre-coup, mais (ju'il subit à ce moment d'une manière désastreuse. Le moral réagissant trop fortement sui* ce physique délabré, y porta le trouble qui l'agitait, et produisit bientôt l'anarchie organique que nous avons décrite : la fièvre, des congestions rénale, gastro-intestinale, hépatique, l'ictère; enfin, la plupart des dérangements viscéraux qui correspondent à une perturbation profonde de
VIE DAtGLSTE COMTE
l'harmonie cérélu^ale. I/unilé tnorale fut bientôt rétablie, il est vrai, et le plus grand nombre des organes végétatifs aflectés revint, quoique lentement, à sou état normal ; mais, co que Ton pourra comprendre d'après les données thiéoriqoes que nous avons fournies plus haut» l'appareil digestif, le foie et Testomac surtout, soit qu'ils fussent antérieuremenlpîu3a(ïaiblis que les autres parties, ou qu'ils aient été sur le moment davautago frappés, restèrent le siège d'une congestion passive considérable et persistante. Et c'est cet état d'hyperémie chronique qui donna lieu aux principaux accidents que nous avons signalés» à rulcérattou de la muqueuse, à Thémorrhagie et à Tascite.
Voici donc, eu résumé, comment on peut concevoir, selon nous, l'ensemble de cette perturbation : le trouble cérébral fut suivi d'un état spasmodique des viscères abdominaux portant principalement sur le foie et sur le système capillaire gastro-intestinal (sur tous les vaisseaux qui envoient leur sang à la veine t^orte); ce spasme détermina d'abord la résorption de la bile et l'ictère, qui sa dissipa peu à peu, avec le relâchement des conduits hépatiques. Quant au spasme des ea[Hllaîres, il produisit d'aljord les troubles habituels, tels que la diminution ou la suspension des sécrétions normales, puis sa résolution fut suivie d*une congestion passive intense de ces vaisseaux, résultée de la faiblesse de leurs parois, qui ne pouvaient opposer à la distension une résistance suffisante. De cette congestion provinrent, entre autres» rempAtement abdominal, les pesanteurs épigastriques et lombaires, les ardeurs vésicales, l'ulcération de la muqueuse do l'eslomac, l'ascile, enfin la première héniorrhagie. Après cet accident il y eut nécessairement augmentation de la faiblesse générale, de la laxité des tissus et de l'appauvrissement du sang, comme en témoignent les progrès rapides de Tascite et i'infdtration de toute la partie inférieure du corps; enfin, la seconde héinorrhagie en fut encore une conséquence, car la congestion gastro-intestinale, toujours passive, dut nécessairejnent se reformer aussitôt après le premier dégorge* merd, les vaisseaux se trouvant de plus en plus incapallles de toute rétraction tonique de leurs parois, et activer te travail d*uleéralion sur le \yoini où il s'était d'abord produit (ulcère simple de reslomac, nIcus t'otonihttn). Cette secoïide [jcrte de sang, quoique peu considérable, amena inévitablement la mort, par épuisement.
Auguste Comte a donc succombé aux suites d'une maladie aiguë, que tout autorise à considérer, dans l'origine, couitJie im ictère idiopatliique uu essentiel; alVeclion d'abord cérébrale, [suts bienlùt corporelle, et tinalement incurable, diaprés les distjositions antérieures du malade ; car, au îieu de se dissiper entièrement, après que Tordre général fut rèlablij le désordre local s'aggrava de plus en plus, sans
srre
Texistence d'un cancer, taxèrent d'irrationnel le traitement diététique qui fut adopté, et donnèrent à penser que le défaut de connaissances médicales» que l'inhabilefé pratique et Fabscncede soins suffisamment éclairés, furent pour beaucoup dans la mauvaise issue de cette aflection.
Comme tons ces dires intéressés^ qui fournirent au journalisme le thème de railleries méprisables, ont de plus excité les regrets de personnes bienveillantes, mais mal informées, il est de noire devoir de les réfuter ici. Pour ccïla, il suffira, je crois, de signaler la contradiction manifeste qui existe entre ces diverses allégations : car si Auguste Comte était réellenient atteint de cancer, qo'imporlait le traitement de celte inexorable affection? Les princes de la science ne la guérissent pas davanlage que les médicastres campagnards, et tous les praticiens savent combien il est avantageux de ne point tourmenter un tel état palbologiqiie par des efforls tbérapeutiques inconsidérés. Qu'ils mettent donc leurs discours d accord, ceux qui, pour décharger un coupable d'une responsabilité lourde, émettent des assertions aussi incompatibles et aussi injustes, et qu'après avoir, autant qu'il dépendait d'eux, entravé, tourmenté, compromis Texistence du foFidaleur de !a religion universelle, ils ne viennent point reprocher sa perte à ceux qui lui furent toujours dévoués, et qui s*etTorcèrent constamment d'assurer ou de prolonger sa vie.
Mais ce serait peu que d'avoir réduit de semblables imputations^ et je dois surtout insister sur la Imule initiative que prit Auguste Comte en conservant la direction générale de son traitement. La grandeur d'une telle résolution devait, en elTet, échapper à des hommes exclusivement préoccupés de trouver dans sa conduite des sujets de blume ou de ridicule, et ce n'était ïK>int à eux qu'il appartenait de la signaler à l'attention publique.
Ici, connue partout ailleurs^ le fondaleur du positivisme voulut fournir un type do la conduite humaine régénérée, un exemple anticipé de rexistence normale. Il dut, par conséquent, dans cette grave circonstance, appliquer courageusement à ses risques et périls, les règles morales qui prévaudront dans l'avenir. A ce nouveau point de vue, la maladie étant totijours individuelle, et ne concordant pas assez avec les types alislraits construits par la raison théorique, lo malade reste le meilleur juge lïe sa situation, G*est ce qui fut formulé par notre Maitre, pendant sa maladie, dans cet aphorisme importarU, : La médecine prêsenle un vice logique esseniiei , pinsqu'elle eut rédu'Ue à recourir à des procédés (fénéniux daits des ctts spéciaux. Donc, tout malade qui possède les connaissances biologiques indispensables, s'il conserve, au milieu du trouble palhoio-
VïK 0 AllGïmTE tlOMÎÎ'
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giqiie, son intelligence et son énergie, doit toujours pouvoir instituer lui-même l'eosembîe du traitement qui lui convient, en fournir les indications principales et oe re<:oiirir au médecin proprement dit que ï*our obtenir des renseignements plus exacts sur la valeur des symplôrnes, ou sur l'emploi particulier des moyeus. C'est ce que fit Auguste Comte : il conserva jusqu'à la ïm l'iastilution, la surintendance et la responsahUUé de son traitement, et ne demanda d'avis médicaux que potir préciser la signification de certaines mani* festatioos pathologiques ou de quelques applications tljérapeutiques(l).
Quelle conduite plus ferme, plus digne, plus conforme à ses prin* cipes, et aussi plus prudente et plus sage, pouvait-il tenir? Nul ne contestera, je pense, la compétence biologique de Tauteur de la théorie positive de la nature humaine'? Nul, sa lucidité constante et son inébranlable énergie pendant la longue malache qui le conduisit au tomlieau? Quoi de plus rationnel et de plus sage alors que sun refus de recourir à Tempirisme médical, si souvent incapable de justifier ses prescriptions, et auquel» il faut bien le reconnaître, les insuccès ne font i)as défaut? N'en déplaise donc aux susceptibihtés pédantesques, en s'anVancbîssant de cotte dernière tutelle provisoire comme il s'était affranchi déjà de la théologie, de la métaphysique et même de la science, c'est-à-dire en fjurdant de chacwie tVellen foat ce qui pouvait s' inco^^porer au posHivhme, Auguste Comte agit normalement et comme un véritable maître!..... Devait-on préférer de lui voir alidiquer, en cette circonstance suprême, et son génie, et son courage, pour remettre en tremblant à des étrangers peut élre incompétents, le soin de son existence menacée?
Si, pendant toute sa vie, le fondateur du positivisme avait témoigné de la plus constante énergie, l'exemple qu'il donna durant sa dernière épreuve vint dignement couronner sa carrière. Pendant le temps qui sépara les deux hématémôses, c'est-à-dire du 2(> juillet aux 4 et 5septenibre, temps qui fut si rempli de soulfrances, il témoigna
(l)Ces avis spécmix furent tlcmAudt''S par Auguste Comte k plusieurs de lics disciples médecins ; entre autres, i MM, les dactcurs Second, alors prolessctir agrège près Li Faculté de niédectnc de Paris, et Audiffretitt dtî l.i Faculté de Montpellier, i^ui le vjsîttrcm a diftérentes ^lipoques. M, leiloctcur de Alontègre le vît également. Enfin, notre Maître voulut encore, par un excès de bienveîHauce dont je demeure aussi confus que reconnaissstnt, me demattder particulièrement de* avis. Il ni*annonça par une lettre du mercredi, 7 Dante 69 (25 juillei 1857), qu'il m'avait choisi pour être son médecin, comme il V entendait ^ et comme je vien* de Icxpliquer ci-dessus» Je le visitai donc plus souvent depuis cette époque, surtout dans les derniers temps de sa maladie; et, bien qu'il se soit toujours réservé le clioix des nicdiciitioni qui îtii furent appliquées» bîcîi qu*ii ait écarte mes contieils^ j'ai cru devoir m^honortr quelque temps d'un titre qui ne convient "^uère à ma médiocrité, je le reconnais» mais qui reste i pniais précieux pour moi, comme étant un témoignage de la trop généreuse tilTectioti que voulut bien m'accorder ce grand homme (Voir b ptk^ Juiiiftcathf u^ J4).
VIK llAUCîrSTF: COMTF
d'une patieocê ©l d'une force tlïtiiie incompat*ables» Alors aussi put ^ uioalit^r dans toute son élendue ralTectioD de la famille prolétiwrv t-iM» a*était L'onsacréo à son assistance doiiie.sLique, et dont Je dévuiiéiuont utlei^riil imi c^etfo rirconstance sa plus tout'hante et sa plus
i*Mji vaincu du la nécessite de ses dernieris travanx» Auguste Ukintv n)ulait vivre encore, non pour lui, mais pour aulrui, pour les ooiili^uipurains ci pour les descendants, pour achever la Sifnthése /k^Uiective et surtout le Traité de morale, enfm pour assurer plus forlonmut raction de lu nouvelle doctrine par ïe choix et Tinstallation du «ton Huccesseur religieux. Rien de grand comme la lutte qu'il soutint aU*rs; et Ton doit adroetire, comme je lai dit, que c*esl cette lurce tic volonté qui lui permit de résister aussi longtemps* Maîtrisant (m tlouleur, insensible à toute inlinnité, jugeant avec sang-froid le d«ui«tM' de sa situation, il put rester impassible devant la mort, plein do Ht'nvmlé morale, de vigueur inlellectuelïej de confiance et de fermi>li>. Tels turent son héroïsme et sa toi, jusqu'au moment où la Mf^iHUido liématémèse vint lui annoncer qu'il fallait se recueillir et ijultter lu vie, Cette mâle intrépidité, ce complet renoncement per- Homiel, i>rocurcrent à ses derniers moments une paix profonde, qui lunmirt no permit à sa grande âme de faiblir sous le poids des fatalili>rt corporelles.
Dans les derniers jours d'aoïit, et même au commencement de H(^pti!ndtrcsrétatd*Augusle Comte était demeuré stalionnaire, les forces |ili)>ti(|Uos, excitées, su[jplêées par son énergie morale, semblaient se nuiimer; et, bien que Tmliltration progressât aux [parties inférieures, r*ipprlit et les digestions se maînleoaient encore. Le malade ne M*uiaait plus, même la nuit, et ï»référail s'étendre sur un canapé. Son inntincil était rare, entrecou[)é, plus diOicile encore sa locomotion. M, Cundo [passait sa vie dans des alternatives de repos éveillé et de lento déaudrolation dans son appartement. Il partageait son temps tvnlro Mos méditations habituelles, sa correspondance intime et ses Vijiile« fanjdiéros; il s'entrelcnait souvent avec sa lille adoplive et non excellent mari, dont l'assistance lui devenait de plus en plus Mtdls|)cnsable; enfin, il trouvait dans les épancbcments de son culte (u'ivé le soulagement et le repos. Je le visitais autant qu'il m'était [lermiB par mon éloignement et les exigences de ma profession, et le «ouvenir de noire dernier entretien oo sWacera jamais.
Lors de notre précédente entrevue, Taugusle malade, apercevant que je ne partageais point sa fermeté, m*avait invité à lui livrer le fond de ma (lensée sur sa situation, et le courage m'avait manqué pour fonnuler un tel aveu en sa présence. J'avais donc répondu
vîF! r>ArTnr"sTr: ftnvTE
d'une îoanière é\cisi\e; mnis sentant bientôt la gravité d'une semblable dissimulatioUj je lui avais écrit, avec auLaot de ménagemeols que possible, combien sa position me semblait actuellement désespérée : u PardoTHiez (disais-je en terminant ma lettre), cber et vénéré « Maître, une démarcbe aussi tiardie; mais je ne crois p*as qu'il soit « convenable d^abuser un malade tel «lue vous. Ce triste expédient, « ressource des Ames faibles, est indigne d'un grand coeur, et si <i chaque mortel avant de rendre à la Terre ses organes corporels, « doit se recueillir religieusement et résumer dans le chant du cygne « une existence qui s'achève, comliicn cette grande pensée de la « mort ne doil-elle pas être familière et présente aux méditations du rt philosophe et du prêtre, pour qui ïe passage à Timmortalité doit u encore être un acte de dévouement et d'enseignement social 1 »> — (31 août 1857),
Lorstjue je l'abordai, Auguste Comte mo parla de celte lettre, qui ne ravait aucunement ébranlé. Il me reprocha paterneîlemenl ma faiblesse^ et me rappela que médicalement il avait fait tout ce qui était raisonnable pour écarter la mort; tandis que, par sou testament, il avait pourvu, en ce qui dépendait de lui. aux suites d'un tel événe* ment; qu'alors il fallait attendre avec calme Tissue naturelle d'une lutte très anxieuse en eiïet, mais dont il ne désespérait pas encore de sortir triomphant. Il m'entretint ensuite d'une entrevue toute récente que sa longanimité habituelle n'avait pu refuser aux instances de M. Liltré, et me dit looto la peine que lui avait causée cette regrettable visite* A travers les remontrances^ les objections et les critiques qui avaient rempli la conversation de celui-ci, il avait senti Ja profonde anîmosité, la haine que nourrissait contre lui cet ancien disciple, et il s'était promis de ne plus le revoir (1).
Laissant alors les préoccupations du présent, son entretien se porta sur les espérances de Tavenir; il me parla du grand travail qu'il aclievait et des projets qu1l avait conçus pour bâter ravénernent du positivisme. Puis» s'abandonnant à Tardêur habituelle de ses épaîichemenfs familiers, il éleva la conversation vers les plus hautes régions de laction religieuse, en contemplant chez nos descendants régénérés tout ce (jue son génie avait conçu pour la grandeur et l*amélioration de Thomme. 'l'el je Tavais vu dans ses plus grands jours, au temps des prédications philosophiques du Palais-Cardinal, dans le feu de ses asi>iralions tes plus nobles, tel je le revoyais alors. L'ardeur et la majesté de son àme enllanuTiaient son regard, trans- , formaient ses traits et sa voixî Au heu d'un mourant, j'avais devant
(ï) — * Littré, me dît-il. est venu voir pour combien j'en avais encore tiaus le vcolre w.
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vif IrArniiSTI- ClOMTK
moi le fondateur du positivisme aussi plein de grandeur et de forée que je Teusse jamais rencontré. Avec un sentiment indicible d'en- Ihousiasme et de douîeiir, de confiance et de désespoir, j*ernbrassaî respectueusement ses niaîns aiiiai^'ries; c'était la dernière fois que je devais entendre sa parole... Je m en fus éperdu, navré par le speclacle de sa décadence physique, exallé |jar la puissatice de sa nature morale, l(ésitant entre la réalité corporelle et la splendeur cérébrale. Certes je n'espérais plus que son organisme épuisé pût triompher des désordres qui le minaient, mais je ïu'ahandonnais à la pensée qu*une ànie aussi puissante pourrait soutenir quelque temps encore ses instruments débilités.
La journée dn 4 septcmhre fut passahîe. M. Comte put prendre (juelquas dispositions d'adinituslration domestique, et régla sa dépense avec Tordre caraclénslif|ue qu'd iniro(ïuisait partout. Mais au repas du soir Fappétit ht délanl; le malade éprouvait un malaise général, inaccoutunié, une tristesse et des pressentiments involonlaires; il dut reluser sa nourriture et s'étendre sur son lit de repos, A neuf Ixeures du soir le désordre s^accrut et présenta tous les s»gnes d'une liémorrhagie interne. En elfet, M. Comte s'étant levé pour chercher quckpie soulagement, rejeta aussitôt par la bouche une petite quantité de sang. Cet événement plongea dans la consternation la famille qui, nuit et jour, veillait sur lui. Elle voulait me faire mander immédiatement, mais notre Maître, par un regrettable excès d'altroisme, et pour éviter k tous ce dérangement, préféra qu*on attendît au jour. A quatre lieures du matin, se sentant soulagé, il exigea que î^es enfaniHy qui depuis si longtemps ne dormaient guère et qui avaient encore tia^ssé cette nuit tout entière auprès de lui, allassent prendre du refios. Ils se retirèrent, mais veillèrent à sa porte au lien de se coucher. Vers cinq heures du matin, ayant entendu quelque bruit, ils entrèrent et trouvèrent, leur clier malade étendu sans forces et sans mouvement auprès de Tau tel de son culte privé. Tandis qu'il ollrait à sa noble patronne les derniers actes de sa gratitude, le meilleur et le plus profoml de son cieur, un nouveau vomissement de sang Tavait surpris et abattu,
— « M. Robinet avait raison, mes enfants (murmura-t-il d*une voix éteinte), il faut le prévenir : mais laites en sorte de ne poiu^ t^elVrayer. n
Puis i! se ht étendre sur un tapis, la tète posée sur un coussin, devant le canapé où il avait passé la plus grande partie de sa maladie ; et, désimnt se recuillir, il pria ses enfants de s'éloigner, en se faisant attacher au bras le cordon d'une sonjielte, afin d'appeler s'il en était besoin. A sept lieures il sonna pour demander quelque boisson :
vre n AUCDSTK comtk
âSi
« Voilà, dit-H k M"*'' Soplûe, L'ominent jo serai dans ma tombe. « Il resta dans la même altitude jiisrju*a midi (|u'il appela pour se laire conduire à son lit, alin d'y attendre t^loiquemeiU la mort. Comme il refusa de s'y lais;?er porter, et que sa chaml»re était assez éloignée, cette translation fut longue et diflicile, tant il était entravé, dt'^faillant, « Que je suis donc faible, mes cnfantsî » furent les seuls mois qu'il prononça.
Après s'être couché, il eut un peu d'afçitalioD, quelques mouvements aoluniatiques; il demanda souvent à boire et exprima plusieurs fois son regret tle ne rnc voir point arriver. Entîn, vers trois heures, il voulut parler à M. Loncliampt; notre confrère était vetui dans la malinêc déjà, et m'avait de suite averti par dépêche tiMégraphique. Mais la latalitê voulut que je fusse atisent pour le service de tna profession, et cet einpccliement me laissera des regrets étei-nels.,.
Lorsque M. Loncliampt revint, il était quatre heures : Auguste Comle se trouvait plongé dans un abaltemenl dont il ne sortait, par intervalle, que pour jeter un regard éteitd sur le bouquet de Heurs artiïicielles, ouvrage et présent de Clolilde Devaux, qui se trouvait placé en face de son lit. Ce signe de vie fut le dernier! Privées de leur excitant normal, toutes les fonctions de ce grand organisme allaient s* éteindre une à une, lentement, paisiblement : les plus élevées d'abord, les sens, le mouvement, la pensée, raiïection; puis les plus élémentaires, celles qui servent de base mdispensalilc à nos meilleurs attributs.
Quand j'arrivai, le malade venait de tomber dans un assoupissement profond. Son regard était fixe, sa pbysionomie calme et imposante; le sourire de la résignation et de la paix intérieure animait encore son visage, mais il s'y mêlait une navrante expression de regret! Uimniobibté de la mort s'était emparée de lui. La respiration» très trrégulière, était à peine sensible; le pouls, intermitterd et misérable, annon«;ait ta fm de la lutte. Les enfants adoptifs d* Auguste Coude, assistés de M, Lonchampt, veillaient en silence à son chevet; ils attendaient son réveil! .le dus briser cette illusion dernière et déchirer ces cn?urs si profondément attachés au meilleur et au plus ^rand des bonuries, en amionçant que ce calme trompeur n'était qu'une irrévocable agonie, le prélude inexorable de la mort ! Parole cruelle et dont ceux-là seuls qui ont perdu les êtres les plus chers à leur allection pourront comprendre tout TelTet* Nous confondions notre douleur, nos larmes et nos sanglots au chevet de ce père bien-aimé, ([uand les cris déchirants de la malheureuse Sophie annoncèrent que le fondateur de la religion de l'Humanité venait de
VIE DAroUSTK GOSITK
ren^lre le dernier soupir (samedi, 5 septembre 1857, six heures et demie du soir).
La nuit se i^assa dans les plus tristes émotions, à veiller prés du lit funèbre, à prendre les mesures (jue nécessitait le fatal événement. Les 6 et 7 septemlire furent employés en préparatifs funéraires^ sous la direction de M. Lonchampt, et de la manière la plus courornie aux recommandatïons du défont. Soo corps, laissé jusque-là sur son lit de mort dans Tattitude suprême, fut respectueusenient préservé de toute investi^^^alion anatomique comme de toute opération d*einliaumement, et ne fut enveloppé du linceul et renfermé dans la bière que quand les progrès de la décomposilîon physique eurent fourni la preuve absolue de la mort. Ceux des disciples d'Auguste Comte qu! étaient venus se joindre à ses enfants adoptifs pour veiller prés de lui^ accomplirent avec eux ce pieux devoir*
D'après le souhait qu'il avait formulé pour le cas où il ne pourrait obtenir la communauté de sépulture qu'il regardait comme sa meilleure récompense, le fondateur du positivisme fut placé dans son cercueil la main droite sur soo cceur et tenant embrassé le médaillon que Clotilde Devaux lui avait offert^ garni de ses cheveux, en Tappe* tant le don du cœur. A défaut du cercueil conjugal, un simple cénotaphe portant l'inscription suivante : Clotdde Devamc^ éienieUe cùnipagne d'Auguste Comte, îiée le 3 avril 1815^ à Paris, et décédée le 5 avril Î84G à Parh, fut i>lacé dans la bière avec un autre emblème consacrant un vœu 11 liai et un regi-et bien touchant, ainsi exprimés : A la digne mère d* Auguste Comte, Hosalie Boijer, née le ^8 janvier IKVi, à Jonquiêres (Hérault!, et dfkédée le S mars /837, à Mont* pelUer.
Les funérailles eurent lieu le 8 septembre : elles furent ce qu'elles devaient être, simples, touchantes, respectueuses. Vu I cloignenient de la plupart des positivistes ((luelques-uns étaient accourus de bien loin cependant), le cortège était peu nombreux. Des voisins et quelquelques invités s'étaient joints aux disciples proprement dits et marchaient dans Tordre suivant : les cordons du char funèbre étaient tenus par MM. Fabien Nfagnin, Auguste Hadery, Martin Thomas et llobinet; les exécuteurs lestanientaires suivaient, puis les membres de la Société positiviste, enlln les assistants étrangers. Quelques dames accompagnaient, dans les voitures de deuil, la fille adoptive d'Auguste Comte, et partageaient sa douleur.
Le convoi se rendit au cimetière du Pére-Lachaise, choisi par notre Maître comme lieu de sépulture; et, suivant son vœu, en passant dans la rue Saint-Antoine, on s'arrêta ([uelques instants devant leghse Saint-Paul pour consacrer un pieux souvenir. Au champ du
VIE d'aiigiistk coMTr. 283
repos, le corps fut déposé dans un caveau provisoire, où il devait attendre qu'une tombe définitive fût prête à le recevoir. Au milieu de rémotion générale, quelques paroles de regret et de glorification furent prononcées (1), et les disciples du fondateur de la religion universelle se séparèrent après avoir déposé sur sa tombe et sur celle de son éternelle compagne l'hommage funèbre de leur vénération.