XIV. — Jugement sur Auguste Comte
Avant de feçmer ce livre, nous devons nous recueillir un instant encore et jeter un dernier regard sur la vie qui Ta inspiré, afin d'en retenir une impression plus forte.
Lorsque surgit Auguste Comte, en 1820, Tanarchie et la rétrogradation étaient également discréditées : le régime sanglant de Robespierre avait trop prouvé Timpuissance organique de la métaphysique révolutionnaire, et la domination militaire vainement tentée par Bonaparte n'avait pas moins démontré l'impossibilité de toute rétrogradation systématique. Comme après la crise qui termina le xviiio siècle, et plus encore qu'à cette époque, la société exigeait une réorganisation instituée en dehors des anciens principes évidemment épuisés. .
La reconstruction de Tordre spirituel était donc aussi urgente qu'indispensable, et il fallait dès ce moment un esprit capable de l'accomplir ; car l'Humanité prépare le progrès, elle en élabore tous les éléments, mais la coordination finale dont il résulte, à un moment donné, ne peut jamais être efTectuée que par un organe déterminé. Ici, l'entreprise était bien difficile, puisqu'il s'agissait, en s'appuyant sur tout le travail des générations antérieures, de changer les bases de la mentalité humaine. Un génie de premier ordre, tel qu'en possédèrent Aristote et Descartes, était donc avant tout nécessaire ; mais cette rare et précieuse condition ne suffisait pas encore. Il fallait que le sentiment social, assistant puissamment un tel esprit, le poussât vers les spéculations générales. Or, parmi les plus grandes intelligences de cette époque, aucune ne suivait cette voie : Condorcet n'était plus I de Maistre donnait à sa recherche un caractère rétrograde tout à fait incompatible, et manquait de préparation scientifique, — à plus forte raison de Bonald et de Lamennais; Guizot, d'ailleurs métaphysicien, tendait à la domination politique; Gall,
(i) Voir aux 'Pièces justificatives, les n*" 35 et 36.
tint
VIE FJ AUGUSTE COMTE
Broussais, ùb Blainville, s'occupaienl de questions essentielles, mais spéciales. Seul Auguste Comte, à la fois savant^ philosophe et républicain, aspirait à la régénération sociale. Rappeler l'urgence et la diiïicullê d'une telle n'uvre, la nianiôre dont elle fuL eonduite et achevée, c'est dire combien un lel homme fut indis|>ensable et précieux, combien il était nécessaire au progrès et au salut de THumaniLé (1); car l'avénernent d'un pareil organe élait possible^ d après les aritéœdents intellectuels et politiques, surtout d'après les résultats du xviTi^ siècle: maison conçoit aisément qu'il aurait pu tarder et même ne jamais avoir lieu. Dès lors, la société occidentale demeurait condamnée à languir longtemps encore dans des oscillations indéflnies entre la métapliysique et la théologie, entre Tanarchie et ta rétrogradation, voire à se dissoudre sous Taclion du ferment révolulionnaire, malgré toute compression matérielie. (Test d'après de telles considérations (ju'il faut mesurer t'inlluence et la valeur des grands hommes.
Malgré son admirable unité, la vie du fondateur du positivisme peut se partager en trois phases distinctes : dans la première, qui a surtout un caractère social, il conçoit et proclame la nécessité de la restauration spirituelle; dans la seconde, principalement philosopluque, il construit les bases systémaliriues de cette nouvx'lle autorité ; dans la troisième, essenliellement religieuse, ii institue le culte et le réginie correspondant au dogme préalablement élaboré.
Comme nous lavons expliqué précédemment, avant d'ouvrir la première phase de sa vie publique, Auguste Comte s*était prépai-é spontanément par la culture de laphiloso|)hie do xvm" siècle et de la période révolutionnaire, en même temps que par fétude approfondie du système scientifique. Il réunissait donc les deux conditions indispensables à une telle mission : l'aspiration sociale et Tesprit positif; il joignait lardeur rénovatrice au véritable génie philosophique.
Dès 1822 il fournit la solution du [>roblème vainement al»ordé par Condorcet, en découvrant les lois sociologiques; dès 1^25 et 18^20 il donnait à cette découverte un grand but social, en la prenant pour hase d'une nouvelle autorité spirituelle, destinée à rétablir Tordre mental et moral dans tout TOccident européen et par suite à réorganiser les institutions politiques et sociales. Les principes de la régénération moderne étaient posés, il fallait passer à l'œuvre et commencer Tapplication. C'est alors que le jeune rénovateur s'aperçut que le dogme de la toi nouvelle n*était ni complet ni coordonné, et
(t) Nous avons emprunté les con^itJératîonj cî-iles>sus et les stn ventes au cours 4e M. Liffitte sur THistoÎTe générale à^ VUunaaité.
VIE DAIGL'STK COMTE
qui! fallait avant tout efVectuer celle immense systémalisalian. Laissant donc pour un temps son entreprise sociale, il consacra patiemment à cette élaboration fondaj tien taie seize aonées de son existence* et produisit le système de la philosophie positive, dogme de la religion finale, où tout le savoir lui main se trouve condensé en vue de la sociologie et de la morale.
C'est alors seulement qu'il put reprendre w le hardi projet de sa jeunesse « : fonder la religion universelle et instituer un nouveau sacerdoce* Mentalement, il avait tous les éléments nécessaires; moralement, Taspiration et Ténergie ne lui faisaient pas défaut* Cependant il est à craindre que, sans le développement d'une afleclion à la fois profonde et pure dont il avait cic jusqu'alors privé, il n'ait pu consommer cette lâche décisive; car, pour instituer ce dei'nier terme, il fallait systématiser le sentiment^ restaurer la culture du cœur, et pour cela il était indispensable d^avoir aimé profondément, d*avoir éprouvé le bienfait des affections tendres, raction intime des sentiments les plus purs et les plus délicats. On sait comment Auguste Comte obtint ce bonheur; il ne pensa plus des lors que sous la bien* faisante inspiration de la Icmme, et produisit son n'uvre principale, le Traité de sociologie instituant Ja religion de rHumanilé.
Mais il n*y a pas de religion sans sacerdoce : fonder une religion c'est fonder un sacerdoce, qui a pour but d'en conserver les principes, de les enseigner à tous, et de régler la conduite humaine d'après une croyance commune. Auguste Comte commença le nou* veau sacerdoce par lui-même; il donna, comtne nous l'avons vu en toute occasion pendant sa seconde vie, Texenipte d'une existence vraiment régénérée, et agit, par renseignement de sa doctrine, sur quelques hommes assez prépar*és par Tesprit et par le co?ur pour en recevoir le bienfait. H renonça ti toute possession et bénélices matériels, à toute fonction temporelle (I), prêcha, conseilla, consacra, eu un mot remplit les fonctions spirituelles comme s'il eût vécu dans le régime normab Et non seulement il fonda le sacerdoce par luijnéme, mais encore il en institua, pour ses successeurs, les conditions essentielles, personnelles, intellectuelles et morales. Dès lors il n'était plus simplement philosophe, mais prêtre dans toute la rigueur du mot, fondateur et i>remier pontife de la religion finale, quoiqu'on en ait dit.
A ce moment d organisation et de rayonnement spnitucLs, et
(l) Le renonce m eut temporel d'Auguste Comte fut prùclam^ par lui le 27 février 1848, en son nom et cduî d^;: tous les vèrit;ibles jspînmts au ftiicerdûcc de l^HuiTunîté, d^iis &a |irédtcatîon philosopliiquc hebdomadaire, à b mairie du Ul* àrrotidîssemait,
Voir 11 préface liu Distours sur Vimtmhk du pontivismc.
VÎE D ArGUSTE COMTE
quand il s'apprêtait a fournil* la foi positive de soa plus prècieux complément, Auguste Comte mourut Sa perte est irréparable, t*ar, outre son action directe, elle priva rnunianité du Traité de morale qu'il allait élaborer, c'esL-à-dire do la constmclioQ la plus essenliella qu'il ait pu produire, après Tinstitution de la religion elle-même.
TouLefois la mort n*a po détruire ni arrêter son oeuvre, et la continuité du niouvenieut régénérateur s'est maintenue. Nous dirons ailleurs comment elle fut assurée; nous devons ici insister seulement sur les attributs puissants et les vertus fondamentales qui lui permirent de concevoir, d*entreprendre et de coDsommer sa mission.
Il reste trop de preuves de sa grandeur intellectuel le» des monuments trop imposants de son génie, pour quil soit besoin d'attirer l'attention publique sur ce côté nécessairement saillant de sa nature. Laissant donc aux esprits compétents le soin de mesurer eux-mêmes à quel degré de puissance il porta cbacune des facultés élémentaires de rinteîligence, cjuellcs furent sa force d assimilation, sa vigueur créatrice, inductive ou déductive, et surtout sa puissance d'abstï'action, j'insisterai plutôt sur les qualilcs moins connues de son cœur et de son caractère. Toutefois, pour ceux qui ne liront jamais Auguste Comte, je dois ébaucher les principaux traits de sa nature mentale.
Outre ses connaissances concrètes, c'est-à-dire des notions très étendues sur les arts tecbniqucs et libéraux, sur les faiLs de l'histoire naturelle proprement dite, sur les théories tbéologiques et métaphysiques" outre sa profonde instruction historique et une culture esthétique extrêmement riche, Auguste Comte possédait à fond toutes les sciences absîraiies : mathématique, astronomie, physique, chimie et biologie. Il avait donc une capacité encyclopédique, une universalité d'instruction au moins aussi étendue que celles de Didei'Ol et de Gondorcet; et, suivant l'expression d'un praticien émérite, qui fut aussi un érudit des plus distingués, M. P. Janet : tt aucune science n'eut pour lui de secrets, n C'est sur ce fonds précieux, embrassant tout le savoir humain, surtout abstrait, qu'il exerça sa méditation, de manière à en dégager les lois de la sociologie et l'immense systématisation scientitique qui constitue la philosophie positive. Comme savant, Auguste Comte a donc créé la science sociale, la plus éle%oo et la plus difticile de toutes les sciences; comme philosophe, il a fondé la philosophie des sciences, accompli la systématisation positive des idées Iiumaines et institué le système de logique qui lui correspond; enliu, comme fondateur religieux, on lui doit la théorie posive de la nature humaine, la systématisation des sentiments et l'insïitution de la religion démontrable, à laquelle il devait encore
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donner pour couronnement le traité de morale positive, dont il ne put que poser les bases essentielles.
Voilà pour Tintelligence proprement dite; quant à l'expression elle fut ce qu'elle devait être. Auguste Comte écrivit la philosophie et la politique comme on doit écrire toute science, comme écrivaient Clairaut, Leibnitz, Bossuet. Ils se méprennent donc étrangement, ceux qui imputent au style de ce philosophe la difGculté qu'ils éprouvent à le comprendre. En présence de conceptions aussi fortes, c'est leur intelligence et leur instruction qui font défaut, mais non pas la parole du Maître. Qu'ils se rappellent, avant de critiquer un style aussi subtantiel, qu'à vingt-quatre ans Auguste Comte découvrait les lois de la sociologie; qu'alors il écrivait des opuscules dont un seul suffirait pour immortaliser un penseur; qu'à vingt-huit ans, et dans le feu d'une méditation non interrompue de quatre-vingts heures, il arrêtait le plan de la philosophie positive ; que cette œuvre fondamentale fut écrite pendant le^ loisirs insuffisants que lui laissaient des occupations professionnelles très absorbantes, et que troublaient encore des déchirements intérieurs; qu'enfin, l'auteur de la Philosophie et de la Politique positive livra toujours ses manuscrits à l'impression sans les transcrire, sans même y faire de corrections notables.
A contempler tant de puissance, on pourrait croire que l'esprit fut ce qu'Auguste Comte eut de plus grand. Cependant, si l'on se rappelle combien ce noble instrument a besoin, pour s'exercer à un aussi haut degré, d'être inspiré, sollicité, soutenu par le sentiment, on concevra facilement que, chez un tel homme, le cœur dut encore surpasser l'intelligence. Ceux même qui n'ont point connu le fondateur du positivisme peuvent s'assurer de la tendresse de sa nature par le profond altruisme qui respire dans tous ses écrits, et d'après le principe même de sa doctrine : la subordination de l'esprit au cœur, et de la personnalité à la sociabilité. Son âme est empreinte -dans les pages immortelles qu'il a laissées, et partout on y retrouve les élans de l'amour le plus élevé. La vénération, qui relie au passé, l'attachement et la bonté, qui rattachent au présent comme à l'avenir, étaient les sentiments prépondérants de cette nature exceptionnellement aimante, chez qui la suprême qualité du cœur, Vhumanité, s'étendait, suivant le privilège des âmes nobles, à tout ce qui est faible, opprimé, souffrant. Cette excellence morale était, du reste, la condition indispensable de la conception d'une rénovation dans laquelle la première obligation de la politique est de se soumettre sans cesse à une morale résumée par la devise vivre pour auti*ui, et dont la maxime la plus générale prescrit le dévouement des forts aux faibles. Aussi l'amour est-il le principe de la religion positive; et le
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sacerdoce qui renseigne doil surloul diriger* la force morale desliiiêe à épurer et adoucir la puissance malérieïle chargée de guider> dans rîutérét de tous, l'exploitation collective du monde extérieur. Il est donc impossible de ne point reconnaître Fijnmense cliarité qui a suscité tant de vues l>ienfaisantes, la protbnde socialiilité qui a fait concevoir et organiser le concours permanent de toutes les forces sociales (actuellement encore si opposées), afin (rassurer la constante élévation de lliornme, la jilus complète amélioration de sa situation, comme de sa nature; et Ton ne peut s'empéctier de vénérer cette force de cœur qui donne pour but essentiel à la plus haute systématisation mentale d'assin^er la délivrance et Ja rédemption des classes déshéritées, Tin corporation sociale de ces immenses et généreuses phalanges de travailleurs courbés depuis tant de siècles sous le poids de iatalités écrasantes, et qui pourront enfin s'élever à une existence véritablemeot digoe^ en recevant l'investiture civique de la religion déniontrée.
La sociabilité d*Auguste Comte ne fut pas moindre dans la vie privée : son abord était des plus faciles, son conimerce plein de bienveillance et d^aménité. Il appliquait à la pratique des hommes une maxime tout opposée à celle de l'égotsme bien entendu, et faisait toujours sur ceux qui rapprochaient la meilleure hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements qu'il obtenait par la fréquentation. Jamais même il ne se déi>artait de ce premier jugement qu'à la dernière extrémité, quand des preuves contraires et certaines le forçaient à le modifier. On comprend à quelles déceptions dut Texposer cette confiance systématique, à une époque ou le dérèglement de l'esprit et la révolte de la persfmnalité suppriment tous les scrut)ules et tous les devoirs, Auguste Comte lut donc bien souvent éiH'ouvé dans ses relations intimes, indignement circonvenu, grossièrement tronqié, làcliemcnt Iralii par ceux-là même qu*il avait le plus libéralement traités* Et fou peut dire qu'aucun de ses ennemis publics ne se poila jamais à des excès com[>arables à ceux dont se rendirent coupables les hommes (]ui, sous ce rapport, lui devaient le plus. Mais cette ingratitude n'ôte rien à la magnanimité de sa conduite; et les inconvéïiients pratiques résultés de son excessive bienveillance ne sauraient équivaloir, en aucun cas, aux avantages moraux de son inaltérable disjuisition à aimer, à estimer, à secourir, à jeler sans cesse, sur les faiblesses et les infirmités humaines, le voile généreux de la pitié. Il était si charitable et si bon que le malheur avait souvent l'ecours à lui ; et plus d'une fois, malgré sa pénurie, il lui arriva de partager avec l'indigent ses dernières ressources. Dés sa première jeunesse il a\*ail spontanément offert do se désister de
toute prétention à l'assistance et même à l'héritage paternels, afin de faciliter rétablissement de sa sœur.
Mais des âmes sincères approchèrent aussi le fondateur de la religion démontrée, et il eut, en compensation, des rapports vraiment intimes avec quelques disciples dévoués. A ces hommes aimants et respectueux il prodiguait, nous Pavons déjà dit, dans une noble familiarité, toutes les grâces de son affection, tous les charmes de sa bienveillance : prolétaires, bourgeois, aristocrates, tous étaient accueillis avec une égale bonté, traités avec autant de délicatesse et de sympathie. Les femmes surtout, quelle que fût leur condition, étaient pour Auguste Comte Tobjet d'égards et de respects que la grossièreté contemporaine a presque bannis de nos mœurs. Son culte pour Mme Devaux en offre le témoignage le plus parfait, et l'institution de sa famille adoptive en fournit une preuve tout aussi décisive.
Quant au caractère, il suffit d'avoir sur l'œuvre d'Auguste Comte une idée très sommaire pour comprendre quelle dut être son énergie. Ce n'était point assez de sentir et de concevoir le principe de la régénération moderne, il fallait consacrer toute une vie de travail et d'efforts à le dégager des obscurités qui l'enveloppaient, à l'appuyer sur tout ce qui devait lui donner de la force et le mettre en lumière, le propager et le faire accepter des contemporains. Pour arriver à ce résultat, pour s'affranchir des entraves de la tradition et des influences de l'entourage, pour s'abstraire du présent, pour remonter assez haut dans le passé et descendre assez profondément dans l'avenir : que de labeurs, que de persévérance, quelle force de volonté! On ne peut douter qu'Auguste Comte, avec sa haute intelligence et sa forte science, n'eût pu faire, comme et mieux que tant d'autres, sa fortune et son chemin scientifiques. Mais il eût fallu pour cela renoncer à la grande mission qui l'appelait, dont il eut dès l'abord le sentiment secret, et plus tard l'entière conscience. Il repoussa donc les suggestions les plus légitimes de l'intérêt personnel et les séductions d'un succès immédiat. La certitude des tribulations qui l'attendaient dans la carrière sociale ne l'arrêta pas un instant, et avant que d'y entrer il accepta résolument la lutte; il épousa la pauvreté, le maliieur et l'abandon, sans que rien pût l'ébranler : ni les menaces, ni les actes, ni l'oppression, ni la ruine !
Les sympathies d'une jeune femme également obscure, malheureuse et distinguée, le dévouement filial d'une pauvre famille prolétaire, l'attachement de quelques disciples, furent son unique récompense actuelle, et lui permirent seuls d'achever ses derniers travaux dans le recueillement et la paix.
Ce n'est pas, du reste, dans l'accomplissement de son œuvre seule
qu'il déploya celte iiidomplable énergie, coiidilionessenlieHede toute action iniportaiite, Comme noua Tavons indiqué précédemiueiU, la vie privée d'Auguste Comte, autant que sa vie publique, fut une lutte dans laquelle il ne faiblit jamais. Et c'est à cette force de caractère qoe tant de faux appréciateurs de la nature humaine, d'ailleurs souvent intéressés eux-mêmes à porter un tel jugement, imputèrent la prétendue sécheresse et la dureté de son cœur, sans jamais tenir compte des nécessités de sa mission, ni de leur propre indignité. Quand Auguste Comte avait défniiliveraent reconnu qu'une action, une démarche, une pensée, étaient mauvaises ou fausses, il le faisait sentir avec une inflexible fermeté : rien ne lui coiMait alors pour rectifier, pour faire prévaloir le bien et le vrai. C'est celle disposition qui, malgré rafTabilité et la longanimité habituelles de sa nature sympathique, lui suscila, dans le monde et parmi ceux qui le recherchaient dans des vues diverses, tant d'ennemis et do détracteurs» C'est elle qui le fit tant de fois présenter comme insociable et tyrannique, par ceux qu'il avait dû reprendre- Chacun ne reconnaissant guère aujourd'hui, surtout envers la vie privée, que sa propre autorité, on comprend que ta courageuse action du fondateur du positivisme, toujours préoccupé de régénération morale, dut plus d'une fois blesser à vif cet orgueil intraitable, celte vanité envieuse et vindica* tive qui forment le caractère prédominant de la personnalité moderoe. De là ces haines implacables, a%'Ouées ou secrètes, impudentes ou hypocrites, mais toujours destructrices, qui le poursuivirent jusqu'à la mort, qui le frappèrent au sein du tombeau, el qui, aprtis avoir abrégé son amère existence, cherchent à souiller au moins une mémoire qu'elles ne peuvent anéantir!
Ajoutons enfin, qu'à la splendeur du génie, à la chtdeur du sentiment et à la force du caractère, Auguste Comte joignit la combinaison suprême de tous ces nobles attributs, la raoralilé- Ce résultat émineut est, en elTet, très différent de la sociabililé elle-mêmej avec laquelle on le confond habituellement. Car la sociabililé consiste dans Texisteoce et rexercice spontanés des sentiments altruistes, tandis que la moralité comprend, outre cette base alfeclivc, un autre élément essentiel, rintervention mentale, qui reconnaît et lait comprendre que les bons sentiments doivent toujours subordonner leur essor à la règle commune, aux principes de conduite admis, de manière à faire regarder conimo une chose sacrée, robligation morale, le devoir. Enlîn, un certain degré d'énergie est encore nécessaire pour que celte combinaison puisse s'établir et surtoul se manifester. Des individus très richement doués de sociabilité, peuvent donc manquer de moralité; et réciproquement^ des hommes moins favorisés sous le
vie: n ArnusTi-: v.innt
rapport du cœur, peuvent porter la moralité à un lî'ès haut point» Auguste Comte possédait au degré le plus éminent cette qualité propre de rhomiue de bien, la religion du devoir.
Aucun philosophe ne fut plus sincère, et il est le premier, le seul peut-être, qui n*ait fait, dans ses écrits ou dans sa conduite, aucune concession ii ses itJlérèts, au détriment de ses convictions. Sans doute, la liberté des temps est ici dilTérente, mais elle n'explique pas seule cette constante véracité; et la courageuse franchise de ses écrits a pour nous sa principale source dans cette moralité profonde qui Tempêrha toujours de rien dissimuler. C'est ainsi qu'aucun organe spirituel n*osa parler avec tant de fermeté, soit au nom do Tordre, soit au nom du progrès, et toujours en vue de leur concilia* lion finale. Ni de Maislre, ni Condorcet» n'eurent à cet égard plus d'ardeur ou d'opiniâtreté, comme !e prouve la civique persévérance qu'il mit à flétrir, sous tous les régimes politiques^ la déviation robespierriste, Forgie militaire et la mystification parlementaire qui nous ont tant éloignés du but social entrevu par nos derniers prédécesseurs.
Le langage austère qu'il parla toujours au peuple, tout en travaillant ardemment pour son bonheur et son émancipation, en fournit une autœ preuve : jamais il ne flatta ses passions ni ses entraînements; jamais il ne fil appel à des sentiments de violence et de convoitise pour assurer le succès de sa parole* Et s'il posa d'une manière inéludable les conditions de 4a rédemplion prolétaire, ce fut toujours en rappelant les obligations morales el les devoirs sociaux qu'elle impose.
Dans une circonstance anxieuse et solennelle, au milieu des civiques alarmes et de la douloureuse perplexité suscitées par un de nos plus graves déchirements sociaux, en juin 1848. Tango modeste cïUï exerçait, comme fille, au foyer d'Auguste Comte, la salutaire protection de la femme, laissa échapper cette sentence mémorable : " Les philosophes doU'cnt braver les t'jïées sttns en porter, ù TousceuîC qui connaissent assez les ouvrages du fondateur du positivisme et rjui ont assisté à ses courageuses prétlications, sentiront combien cette noble formule résume admirablement Tintrépidité de son action imblique, politique ou religieuse.
Ce profond sentiment du devoir ne domina pas moins Ja vie d'Auguste Comte, S*il commit une faute grave au début de sa jeunesse et quand il n'avait pas encore reconstruit les bases systématiques de la morale humaine, il employa toute sa vie à la subir, à ta réparer. Pendant dix-sept années, il soulfrit avec longanimité les tourments résultés do cet ontralncment ju%^énilH; et quand une séparation qu'il n'avait aucunement provoquée vint lui rendre sa liberté
îiî^i
morale, iJ se reconnut encore maténellement responsable, et consacra cette obligation au delà de la morl elle-même. Le reste de son existence oITre un semblable caractère d'intégrité. Dans le temps de sa plus haute élaboration philosophique, il accomplissait avec une probité scrupuleuse les pénibles devoirs de sa fonction spéciale, et apportait dans les moindres actes de la vie privée, la rigueur et l'honnêteté les plus irréprocliables (1).
C'est f>ar cette croissante pi^tique de la vertu, par cette recherche continue du bien, par celle incessante préoccupation du perfectionnemement moral, qu'Auguste Comte se dégagea progressivement des infirmités inhérentes à Thomme, (|uHl dépouilla graduellement les faiblesses et les vices du siècle, pour s'élever entin, dans les derniers temps d'une existence loujours vouée au travail et constamment éprouvée par le malheui", au plus sublime état que comporte le progrès humain, la sainteté! terme auguste et qui peut seul caractériser dignement une action aussi élevée, aussi rapprochée de l*idéal rnorah A ce caractère suprême, on doit reconnaître dans le fondateur du positivisme un élu de l'Humanité, et considérer son existence comme la plus grande et la plus conii>lète tpa'elle ait encore pu produire, puisqu*au génie d'Arislote il joignit la sociabilité de saint Paul et l'énergie de Junius Brutus, et qu'il confondit dans une seule âme : la sagesse antique, la tendresse chevaleresque et la pureté catholique, la raison et le sentiment modernes.
Le langage ordinaire, surtout avec Tinhabileté qui nous est propre, est au-dessous de ce qu'il faut pour rendre de pareilles actions de grâce; l'art sublime et généreux du poète peut seul s'y élever; c'est pourquoi nous reproduisons ici VOiie à Auguste Cofnte^
Uauteur de ce chant, Charles Yundziil, polonais naturalisé, futun des premiers disciples de la philosophie positive, un des premiers croyaiiLs de la religion de rilumanilé. H mourut en i8r>*), à peine âgé de Irenle ans, digne de tous les regrets, plein de foi, de savoir et de talent
Quand de toutes parts le sol tremble,
Sous les débris amoncelés,
Quand le jour fuiti et que tout semble
Périr sous des coups redoublés;
Effrayé notre esprit s'arrête,
Et, reiiortant sa vue inquiète
Sur ce monde prés de thiir,
Il cherclie, eo ce vaste naufrage,
«itielle espérance après Forage
Reste encore pour Ta venir.
(i) Voir xiîx Pièces justificatives t n^ 37, Sauxfitirs personnels d'Augmie ComU^
VIE d'auguste comte 293
Ainsi notre siècle en délire S'avançait au gré du hasard, Comme on voit un léger navire Battu des vents dès le départ.
Issu du mouvement immense Qui dévorait toute croyance Et menaçait toute vertu, Il brisait sa dernière idole, Et, dans le vide, sans boussole, Il s'élançait vers Tinconnu.
Mais, du milieu de la ruine.
Doit naître un symbole nouveau ;
Une clarté nous illumine
Qui nous promet un jour plus beau.
Arrière les sombres présages.
Dont on épouvantait nos âges ;
L'Humanité ne peut périr :
En vain l'on croit qu'elle chancelle,
Erreur ! elle se renouvelle,
Pour un glorieux avenir.
A toi, Comte, l'honneur insigne, D'avoir, au sein des jours obscurs, Deviné la source plus digne De la foi des Siges futurs.
En vain autour de toi le monde, Égaré dans la nuit profonde.
De l'erreur écoutait la voix ; Déjà ton pénétrant génie D'une plus durable harmonie Traçait les immuables lois.
Et, tandis que partout le doute
Ébranle les convictions.
Du temps interrogeant la route
Tu saisis ses mutations.
Et, dans le flot toujours mobile
Que déroule l'essor fragile
De toutes les opinions.
Tu sais voir d'une vue sure
Les éléments et la mesure
De nouvelles constructions.
29i VIE d'auguste comte
La science reste maltresse Dans le naufrage de la foi.
Elle grandit quand tout s'abaisse Par une inexorable loi.
Elle fournit le sol propice Et les bases de Tédifice Où règne la vraie union :
Par elle ton œuvre commence, Et tu couronnes la science Pour en tirer la religion.
Elle avait exploré le monde Et surpris ses vastes secrets; Elle savait la loi féconde Que suit la vie en ses progrès.
Mais, dans ce merveilleux système, Manquait la science suprême Qui manquerait le but certain :
Toujours revenait le problème Que l'Humanité d'elle-même Dresse devant l'esprit humain.
De cette sublime existence Il fallait lire les secrets :
Il fallait de cet être immense Embrasser les nombreux aspects.
Il fallait, et ce fut ta gloire.
Deviner le plan de l'histoire; Pour nous permettre de saisir Gomment, le temps pressant sa course, Ainsi qu'un fleuve dès sa source, Le passé produit l'avenir.
Alors la science achevée
Peut embrasser tous les rapports.
Sur cette base, la pensée
Peut reposer tous ses efforts.
Et désormais, pour nous, le monde.
Dans son immensité profonde.
Se manifeste à nos regards
Gomme une vaste économie
Dont la suffisante harmonie
Prévient les capricieux hasards.
VIE d'auguste comte 295
L'Humanité devient le centre De toutes les spéculations :
C'est vers elle que se concentre Le cours de nos affections.
C'est l'idéal toujours propice Que pressentait l'essor novice De ses peuples encor enfants.
C'est elle que tout homme adore, Et c'est son règne qui doit clore Les orages de notre temps.
Tel était ton vaste problème :
Tu fus égal à ce destin.
Comte, ton ascendant suprême A du doute marqué la fin.
Que le vulgaire de nos Ages, Égarant au loin ses hommages, Te refuse ses vains respects : Les siècles où tu as su lire Seront désormais ton empire Et ton nom vivra pour jamais.