LETTRE XVI
« pAii>, 2t mai iHi'i.
» . • . . Lorsi]ue je revus ta dernière lettre, au mois de janvier 1822, je commençais à être dans le moment de la composition directe de l'ouvrage même dont je t'envoie aujourd'hui la première partie (l).
« Tu nio demandais une exposition rationnelle de ma doctrine politique^ . ,
<( . . . J'étais même convaincu que toule discussion philosophique serait peu fruclueuse entre nous avant que tu eusses lu et médité cet ouvrage, h premier auquel fuie mî> mon nom, et le premier qui contienne une eipftsition sttii^ftmante et méthodique dv V ensemble de tttes idées.
« . ». Ce n'est eiîectivement qu'aujourd'hui que je puis remplir cetlu coodilion, ijue je m'étais imposée, et t'adresser le commencement de mon ouvrage,
« ♦ . . Je» croyais d'abord, comme je viens de le le dire, que ce trarail serait fini beaucoup plus proraptemeni qu'il ne l'a été; rar, cotnmencr rn janvier iH2È, il ne fut irrmifu^ qt.Cau mois de mai de fa même nnnée^ Première cause d^ajouruement de ma lettre. Mais ce n'est pas là la plus grande, comme tu le vois, puisqu'il y a deux ans' aujourdliui qu'elle n'existe plus. La principale est relative à la publication de ce, , . (2).
(t] Le tu* cahier du catéchisme de» industiuei^ : Plans des tramu^r tfcientifique^t néeensaires pour reoi'ganiser la sociéié, — R. (i) Mot manquant dans l'ofiginaL — {Note de réditeup).
a Aussitôt que mon travail fut terminé, je ne doutai pas, comme tu penses qu'il était naturel de le faire, que la publication n'en fût immédiate, ainsi que cela était convenu avec M. de Saint-Simon, qui était, si tu t'en souviens bien, le directeur de notre association pour toute la partie d'impression, de publication^ enfin pour tous les arrangements financiers quelconques^ dont je ne me mêlais en aucune manière , m'en reposant entièrement sur lui (1). En effet, l'ouvrage fut composé typographiquement presque sur-le-champ, et naturellement tu sens qu'ayant été amené à attendre jusqu'alors pour te faire réponse, je devais encore l'ajourner jusqu'au moment de t'envoyer l'ouvrage, moment que je devais croire très prochain, puisqu'il ne restait plus qu'à tirer les épreuves. Or, c'est ici que la chose se complique : attention ! Un autre personnage va entrer en scène ; c'est mon ci-devant collaborateur Saint-Simon qui est la cause de tout le reste de l'ajournement. Le voici qui va commencer; écoute bien.
« Par un motif peu important et dont je ne me souviens plus [à moins qu'il ne fût un prétexte, comme je soupçonne aujourd'hui que cela pouvait bien être), Saint-Simon suspendit le travail des imprimeurs pour un temps qui devait être fort court, un mois tout au plus. Il se borna à faire tirer quelques épreuves, afin de pouvoir communiquer l'ouvrage à différentes personnes que cette communication anticipée devait intéresser; mais la publication devait, je le répète, être presque immédiate. J'y eus confiance et je fus cruellement trompé. Voici comme :
« Pour prendre les choses à priori (ce qui abrège beaucoup Une exposition), je dois te dire que jusqu'alors je n'avais pas mis mon nom à ce que j'avais fait, en partie pour ne pas contrarier mes parents, en partie par f influence de mon cher collaborateur , qui ne s*en souciait guère, préférant, par un calcul fort simple, une gloire entière à une demi-gloire tout au plus qui lui serait revenue sans cela. Du reste, soit dit en passant, je ne suis pas fâché aujourd'hui qu'il en ait été ainsi ; car les écrits précédents ne méritaient pas que j'y misse mon nom; je ne les considère aujourd'hui que comme des études qui m'ont été fort utiles, mais seulement préliminaires; je préfère beaucoup que mon entrée dans la carrière, aux yeux du public, se fasse par un ouvrage capital, qui m'^est beaucoup plus propre, étant entièrement pur de ^influence exercée précédemment sur moi par Saint-Simon, influence, du reste, qui a puissamment servi à mon éducation philosophique. Je reviens à mon sujet. Je te disais donc que, jusqu'à cet ouvrage, mes travaux n'avaient pas porté mon nom, et quelques personnes seulement, en très petit nombre, auxquelles j'en avais fait confidence, savaient que je m'occupais d'idées de ce genre. Mais en faisant cet ouvrage, je sentis que le moment était venu de secouer et la tutelle de mes parents à cet égard, laquelle ne pouvait toujours durer, et celle non moins fâcheuse de Saint-Simon, qui devait également finir. Par une espèce d'instinct de moi-môme, dont je me trouve' aujourd'hui bien heureux d'avoir suivi l'inspiration, je compris que l'ouvrage était trop important pour que je dusse laisser échapper cette occasion; et, effectivement, si
(1) Voir le no 12 de no» pièces justificatives : Vente sous seings-privé.
VI K OAUGUSTK COMTK
j'avais eu la béttiâe de te faire, jô me serais tait un tort presque irréparable, et Saint-Simon m^ aurait mis définitivemefit le pied sw ta gorge. Tu le sentir facileaient, si tu considères que tous mes travaux subséquents devant être U suite stricte de celui-là^ il serait devenu très dîfflcile d'y mettre mon tiotu* si j*avais laissé passer le premier sous le nom d'un autre; le public o'aurail su que penser de celte disparate^ dont Saint-Simon se serait d*ailïeurs fait une arme contre moi. Je lui sîgni/ini donc mon intenlion fonnellement arrêtée de mettre désormais mon num a Unis mv^; f^criU, à commencer par ctlui-ci, II sentait^ sans doute^ pour son compte, autant que moi pour le mien, Pimportance décisive de cet acte, car il me parut en être profondément contrarié. NéanmoïnSi ne pouvant s*y opposer, il fallut bien qU'il me laissât faire. Mais à partir de ce moment, // eut une très vive répugnance en son for intérieur^ à laisser paUier mon livre ^ et il chercho à ajourner le plu.'i possible cette publicfttion^ en profitant, pour cela, de tous les moyens dont il put s'aviser, et surtout de ceux que ma confiance lui laissait comme directeur adminiMratif de notre association {{], C'est là, je le crois aujourd'hui, ce qui le détermina d'abord à suspendre le tirage, et à se borner à faire lirer quelques épreuves pour la communicalion autici|»ê<' dont je te parlais tout à Theure. Mais sa répugnance s'accrut à ud degré infiniment plus grand par TelTet de celte communication. Car, toutes les personnes auxquelles il communiqua ce travail en ayant été enchantées, et des félicitations très QaLteuses m*en étant revenues, quoique je ne fusse nullement en rapport avec elles, puisque lui seul les voyait, il vit qu'il devait^ à tout prix, empêcher une publication qui devait, suivant de telles îippareiices, éclipser ses travaux^ ou, du moins, arranger les choses de manière que, profilant de nos relations antécédentes. il put me présenter au public comme une sorte de manœuvre littéraire à ses ordres et à ses gffges, dont louk'S les idées n^étment qu'une émonation et un simple déve^ hppemcnt des sitnm's{2}, Quoiq^^e je n'aie su que beaucoup plus tard, et tout récemment même, les choses que je t'explique là, cependant, isans m'en douter alors, et m'en tenant simplement à mon intention arrêtée, je suis parvenu heureusement à éviter ce piège, au moins à peu prés. C'est ainsi que pendant deux ans il m'a, tantét sous un prétexte, tantôt sous un autre, fait ajourner la publication de ce travail, qui, dans tout cet intervalle, m'était constamment représentée comme devant avoir lieu presque immédiatement Enlln, il n'a pas été possible à Saint-Simon de remettre davan*
tage celte publication, ni df me faire consentir ù la suhaltemisation qWii projetait ; mais il en est résulté une rupture complète et irrévocable entre nous de/nii^ deux mois. J'en suis, du reste, très content sous beaucoup de rapports, principalement à causo de rmfluence directrice qu'il voulait toujours exercer sur moi, ^ît dont il élait fort pénible d'avoir constamment à se défendre, et à cause de l'approbation apparente qoe je paraissais donner à une foule d'idées et de démarches extravagantes d'un honune généralement déconsi-
(1) Voir Pièref jajstî/hattves, n« 12. — H.
(i) Ceci explique entiéremi;ut Ws préfiiecâ euibarraâsêeîï et loachcâ miâe^ par Saint- Simon au Conimt aûcial et au Ul" cahier du Catéchisme deg industrieh.— ^^
PIÈCVS JUSTIFICATIVKS 377
Mé, etc.f etc. EDÛn, pour couper court, ?oilà un mois seulement que mon ouvrage simprime et que je puis te l'envoyer.
« L'ouvrage que je L'envoie contient encore quelques traces de ma liaison avec Saint-Simon, parce que la rupture a suivi le connue ncement de Timpressioû. Elles consistent dans le mot éiève et dans ïe développement de ce mot qui se trouve au préambule. Ces traces dis paraîtront dons la prochaine édition^ air rths ji'éttvrnf que dfi compJaimnre, Je dois certainement beaucoup^ intellectuellement, h Sainl-Simon, c'est-à-dire qu*iî a puissamment contribué à me lancer dans la direction philosophique que je me sul< créée nettement aujourd'hui^ et que je suivrai sans hésitation toute ma vie ; mais le^ exfiressiom dont je me skù^ servi pûur n^ndre ce service vont très an delà dr h réalité, et je ne Tai fait que^ en partie par induence, et en partie pour qu6^ dans notre querelle^ je n'eusse pas le moindre tort de mon cùté, mi^me aux yeux !es plus prévenus en faveur de Saint-Simon. Dans la préface de la .prochaine édition, je mettrai quelques mots qui exprimeront tout cela à la Buance exactt^ delà vérité.
u Par un tour perfide que m'a joué Saint-Simon, il se trouve que ceci ne
peut pas encore compter pour une publication réelle de moii lîvre^ car tout
|8e réduit de fait k cent exemplaires que j"ai adressés en totalité aux per-
"sonnes que je savais y prendre le plus d'intérêt, de aorte qu*il n'y en a pas
un seul en vente
«Je n'ai pas besoin de te parler de Tobj^t de mon ouvrapre : lu en jugeras bien mieux par toi-mùme. L'idée principale est, comme tu le verras, que la p^dtliquf doit ftttjmtrd'hitt et ftrut dervnir utif scicrwe positive et phystqtte^ traitèt à ta iwmiéve du VaHronomie^ de la chimie^ file; que mon oiivraye a pour but dr In faire ainn; qne c^est là U scui moyen de terminûr P4^}^ue révolutiomiaire dftm Ifiquelle nou^ sommeit mcore^ en faisant converger tom les ejtimtt virs une doctrin*' iifiique: que, par là, se manifestera tm nouveau pouvoir .spirituel ^ co* pable de rempLicvr le ctert^è et de rfkirtjamier C Europe pur Pêdututtion
<< Je suis extrêmement satisfait de Taccueil fait à mon ouvrage par les personnes auxquelles je Taî adressé; il est généralement approuvé, et de la manière la plus flatteuse, cVsl-à-dirc que cela ne se réduit pas à de vains compliments, mais qu'il influe profondément sur des esprits de premier ordre. Je t'en parlerai avei* plus de délail la prochaine fois. Je me bornerai actuellement à te citer rapprobation très llalteuso de T Académie iies sciences, qui me Ta manifestée ofdciellement, quoiqu'elle soit retenue par la crainte de se compromettre avec le gouvernement; je le citerai ensuite spécialement M. de Huiiiboldl, M. Poin^ot H nurtoui M. fruizoï (encore M. Ciuizoi en scène), qui a déeiarv qu^il se tottffeuit soua tmi tumnière^ etc. EîiHnf il n*y a pas de jour où je ne re<;oivo ou une lettre très lîatteuse, ou une visite de féticitatiou de la part d'hommes marquants que je ne connaissais point du tout auparavant, ou très peu. Dans les hommes à haute pusition sociale, je te citerai le respectable Ternaux, \L H. Delessert, M. de Laborde, M. de Broglie, t'ic, etc. J\ii des approbateurs jusque dans 1'^ gouvernement, et je compte mémo faire remettre un de ces jours un exemplaire à M. de Villêle, par 80D beau-frère, que je connais, après f|uui
la
VIE D^AUGUSTB COMTE
j'en irai causer avec lui, pour Itti développer ncrtains points sur lesquels îl est, je crois, possible de dous eDlèndre, en mettanL de côLô ceux sur lesquels îl est impossible que nous pensions de m^me... » (1)»
TÉ.\IOIGiNAGE DWUGUSTE COMTE SUH M"^^ COMTE
§ 1. — CÛRHESr^JNDANCE VALAT.
Lettre XII L
« FariSf te S4 sepUmbre 181^,
n Les femmes en général et collectivement ont tant à souF-
frir dcrf mâles de leur espcce, qn*en particulier jû me croù ohlùjé dv a/mpc/i^t^ ffuftml ijue jf ie jMihy itfs forts ffthiérmo- dr mon .sfxr. Car, en vérité, mon ami, rhorrible !oi du plus fort, que les hommes ont su modifier à leur é^ird, bien qu^elle soit encore loin d'être délrùnée, règne entièremeot de la masse des hommes à l*égard do la masse des femmes, et, en détail, elle ne s'exerce aussi que trop. Une femme, dans Tordre social actuel, est regardée par les ïois^ et presque toujours par les hommes, souvent moins libéraux que nos codes eux-mêmes, comme un meuble, comme un joujou destiné de toute éternité au bou plaisir et i^ Fusage de Sa Majesté f Homme, qui, par la grâce de Dieu et par ta force de ses muscles, est constitué propriétaire de l'animal domestique appelé femme: à peu près comme dans les colonies, ou un blanc est propriétaire de ses noirs, un plutôt comme en Pologne, en Rui>sie, en Ilon^aûe, en Bohême, etc., etc., et, il y a quelque? siècles, dans toulc TEurope, ou un seigneur est maiirr de ses serfs. On déguise, dans ht honne vompftgnie^ cette triste condition des femmes, par beaucoup de fadaises qu'on leur débite, par de mauvais quntraitts ou on leur répète qu'elles sont les ittaitrcssrA, les fluminafriees^ que b?s hommes sont leurs eschtve,^, et autres b(*^tises de cette force; mais tout cela ne change puînt Pétat des choses, et pour en juger îl t^uffit d^?xa miner le sort des femmes dans îes classes infé* Heures, où Ton dît les choses tout crûment, comme elles sont, aussi bien que riîi'iérieur des raénoges dans les classes supérieures» Je croîs que Ton peut dire, sans exagérer, que, si la tri'^te condition des femmes n*étnit point modifiée par les sentiments que fait naître dans l'homme le besoin physique de l'amour, elles seraient purement et simplement des serfs de t^lêbe et même pis; vois ce qu'^elles sont chez les sauvages : de pures bétes de 8omme, Chez nous, quel est le sort de celles qui n'ont point de fortune por elles-mêmes? Le travail le plus assidu et te moins soldé, qui leur manque môme très souvent, vu que les hommes ne leur ont laissé qu'un très petit nombre de professions, et des moins lucratives; ou bieo h^ libertinage,
(l> Il est essentiel d'observer qu'il ny n pas ici un seul mol sur le D' BuMin (son nom n'est même pas prononce), ni rien qui ressemble à une proteâlation de t>ainl-Simon ou de Burdin contre la prétendue prise de possession de \ciin idées par Auguste Comte. — l\.
c'est-à-dire la vente de leur personne, soit au premier venu, soit au plus offrant et dernier enchérisseur. Je m'étonne toujours, en faisant ces réflexions, qu'il puisse exister des femmes qui ne soient pas libérales; il me semble entendre un serf de Russie parler en faveur de Tesclavage des noirs des Antilles. Il est certain que la loi du plus fort ne cessera de s'exercer à l'égard des femmes que lorsqu'elle aura cessé entièrement de se faire sentir à l'égard des hommes; cela est inévitable et dans la nature des choses : aussi les femmes sont directement et personnellement intéressées, comme femmes, aux progrès de Tordre social, et ce qui le prouve, c'est qn'en effet l'histoire montre que le sort des femmes s'est constamment amélioré dans la proportion des progrès de la civilisation... »
Lettre XX.
» Paris, le 25 décembre 1824.
« Je dois être marié dans quelques jours, et tu sens que cela, quoique fort heureux sous les rapports les plus importants pour moi, doit beaucoup ajouter à la gravité de mes inquiétudes, car ^épouse une femme de vingtdeux ons^ gui n'a d^nutre dot que celle qui inspire à Harpagon de si comiques remontrances y son bon cœur, ses grâces, son esprit d*une trempe j)eu commune, son amabilité, son heureux caractère et ses bonnes habitudes : je t'en parlerai plus amplement une autre fois. Enfin, j'espère cependant venir à bout de tout* ces obstacles... »
Lettre XXIIL
<v Paris, 16 novembre 1823.
« Si tu savais combien j'ai besoin [au milieu de tout le fracas de cette ville, qui n'est pour moi qu'un désert puisque je n'y suis entouré que d'indifférents) de sentir qu'il y a quelque part, quoique malheureusement à deux cents lieues de moi, quelqu'un avec qui je sympathise pleinement de cœur et d'esprit, tu ne serais pas si avare de tes lettres... Tu me crois heureux; je le suis en effet, sous certains rapports, sous tous ceux qui dépendent essentiellement de mon organisation et de mes antécédents; mais sous d'autres je ne soufuiite pas à mon plus cruel ennemi un pareil bonheur. Tout ceci est une énigme pour toi, je le sais bien, mais plus tard elle s expliquera. Si des ce moment tu on devines quelque chose, je te prie de le garder dans le plus profond tle ton dmCy même pour moi, jusqu'au moment où nous nous en entretiendrons formellement.,, »
Lettre XXIV.
« Paris, le tl novembre 18i5.
« Je crains, mon cher ami, de ne m'ôtre pas bien expliqué dans ma derniènî lettre au sujet de mes chagrins intérieurs. Je me doute bien que tu en as deviné la cause; mais si je m'étais fait entendre complètement, je n'éprouverais pas la peine de ne pouvoir céder à tes instances amicales pour t'en développer les détails. Il était bien inutile de te justifier d'avance d'une froide curiosité dont jamais je ne t'ai cru capable, surtout entre nous. Mais sois bien per-^
nm
VŒ D AUGUSTE COMTE
stiadê, mon clier îiiïii, ijuc ce n'est pas manque d'assez de confiance si mon êjïanchement n'a pas été plus compiet II y a entre nou^, je ^esf^è^e, comui»» entre tous vrais amis, im abandon franc et absolu; mais lu sens, néanmoins^ qu'il y a temps et forme convenable à chaque genre de commuoîcation. Je Tassure que, quanta celle-ci, le moment n'est pas encore venu* Dans les c/*05P5 de crltc nuturCt k sentiment du tttal é/)rouvé a nécessniremeni des intervniles fiari^ le.uiHeh ta vie m xerfrit pas mtppnrtatfie. J*étais, en écrivant ma derDièrc letlre, dans une des mauvaises veines, et je inc suis abandonné dans ce^ens. Aujourd'hui il n'en est plus de même, et je pourrais, si je voulais faire le charlatan ou le poète, le tracer un tableau des plus séduisants- Ces întervaller^ de beau temps ne me font, sans doute, aucune illusion sur te fond du caractère de mon climat intérieur, parce que rcxp(riem:r yrCa oppri,^ à ne pas compter sur If m darn\ Mais tu comprends que» du moins, ils ne disposent pas mon cœur à ia plainte. Que ^ais-je, même? Dans ces éclairs de bonheur, je ne pui^ rompïétement me souslraire à l'espoir agréable d'une meilleure situation permanente, bien que mon cruel jntjement mVn démontre la vanité. Je veux attendre que cette position soit plus< caractérisée et qu'elle s'annonce comme irrévocable, d'une manière qui interdise définitivement toute illusion; et alors je m'expliquerai. Jusque-là, si je ne le fais pas encore positivement, croii^ bien, mon cher ami, que c'est uniquement dans la crainte que cette confidence détaillée ne réa*risse <ur moi de façon à m'ôler toute po^sibilitii de retour; car, je me connais, c'ist là l'eflet qu\dle produirait. Je uf' sais 61 tu me romprends, mai^ j'er^père que ton cœur entendra le mien. Je dois d^ail leurs t'a vouer que, pour rendre cet épanchement vraiment complet et satisfaisant, pour te bien expliquer rorigine et- le caractère de celle position bizarre et fatale, enfin pour te faire bien comprendre comment el pourquoi îl m'est à peu près impossible d y remédier, il faudrait absolument une entrevue directe, non seulemi^nt à cause de îa longueur de la conft* rence, mais aussi et surtout parce qiiQfuurais alors à te dire des choses rpie je ne me déciderai jamais à confier att papier^ à moins que tu ne bràîaSHs ma lettre itut'le'chumpj et encore même vramdrttis-je les vurieitx dans le trajet. Ainsi, mon cher ami, cruis-m*en sur parole, puisque je n'ai pas de moyen pot>iliC de démonstration. Ce n'est ni par une puérile affectation de mystère, dont tu me sais incapable, et encore moins par la crainte d'un défaut de sympa- ,thie et de discrétion, que je sais si bien indigne de toi, que j*ajourne celle grave communication; c'est uniquement parce qu'elle est à la fois encore intempestive dans l'état où sont tes choses, et impossible par notre éloignement. Je ne me repens point de t'en avuir parlé vaguement, puisque cela m'a soulagé^ mais il me serait cruel d'être obligé de résister à les instances pour un épanchement plus positif. Sois d'ailleurs bien assuré que tu n'as absolument aucun moyen, ni qui que ce soit, de remédier au mal le moins du monde, et que dans cette explication^ quand je le la donnerai, je ne chercherai ni n'espérerai d'autre bénéfice que celui du soulagement qui résultera de cet épanchement même. Ainsi, si tu m'en crois, lu n'insisteras pas davfin* tage.
«t Je suid bleu fâché que le lou de ma lettre t'ait détourné de me tracer le
PIÈCES JUSTinCATIVES 381
tableau de ton bonheur. Où as-tu pu croire que je le trouverais intempestif? Bien au contraire; moins je réprouve, plus j'ai besoin de me consoler un peu en le contemplant dans un ami. Heureusement que, par une inconséquence dont je te sais un gré infini, tu n'as pas entièrement tenu celle promesse. J'ai vu avec le plus grand plaisir ce que tu me dis de ton intérieur, et je t'engage à n'être plus aussi concis sur ce sujet. Tu as rencontré, à ce que je vois, la compagne que je t'ai toujours souhaitée, et qui peut le plus faire ton bonheur réel, en étant elle-même fort heureuse. Je crois que je n'ai guère besoin d'insister pour te faire sentir le prix inestimable d'un tel trésor, ni pour l'engager à le soigner de toute ta sollicitude... »
Lettre XXV.
«Paris, le 18 janvier 1826.
« ... Quant à moi, je suis actuellement dans une période de calme sous le grand rapport dont je t'ai parlé, et je prévois que peut-être je finirai par prendre le dessus ; mais ce sera vraisemblablement avec la condition de perdre la plus chère partie du bonheur que je m^ étais promis dans ma vie^ car si j'espère de la tranquillité, c'est uniquement parce que je crois que je finirai par devenir, sous ce rapport, tout à fait indifi^érent, ce qui est, certes, une triste perspective, quoique la moins fâcheuse, à tout prendre, dans la bizarre situation où je me trouve enchaîné... »
§ 2. — LETTRE D'AUGUSTE COMTE A Mn^e COMTE.
Madame,
Un fatal mariage, seule faute capitale de toute ma vie, m'impose envers vous des devoirs spéciaux, que j'ose dire avoir toujours remplis scrupuleusement. L'ensemble de votre conduite depuis vingt-deux ans les a finalement réduits à de simples obligations pécuniaires, au sujet desquelles je suis certain de ne mériter aucun reproche. Quoique la pension que je vous, accordai, lors de notre irrévocable séparation, fût évidemment exagérée pour ma position, j'ai été fort peiné quand la persécution matérielle que je subis maintenant m'a forcé d'en supprimer le tiers. Jusqu'ici chaque trimestre, à l'un ou à l'autre taux, vous a été assez exactement payé d'avance pour que vous deviez regarder le retard actuel comme résulté d'insurmontables em^ barras passagers, dont je gémis surtout à cause de leur réaction sur vous. Tout cela ne vient que d'un délai exceptionnel dans les payements mensuels de M. Laville; je ne pense pas que vous y puissiez craindre sérieusement la moindre indiff(ôrence ou négligence de ma part au sujet d'une aussi grave obligation. L'expérience de douze années antérieures m'assure d'ailleurs que cette rentrée périodique reprendra bientôt son cours ordinaire ; ce qui me permettra de vous- envoyer immédiatement le dernier trimestre de 1846.
Quoique les ressources que je me suis créées pour attendre le rétablissement de ma position polytechnique paraissent devoir prochainement devenir suffisantes, je serai pourtant forcé, sans doute, pendant quelques autres
vtE d'auguste cômtb
trimestres, de ne pas tous satisfaire d'avance, comme je le faisais toujours avant cette criso : mais je tiens à reprendre cet usapre aussit<:>t que ma situation te comportera. Au reste, je ne saurais croire que, après avoir exacteraenL reçu, pendant trots ans et demi, y ne pension annuelle de trois mille francs, qui n*est réduite à deux mille que depuis un an, vous n'ayez pas ainsi opéré des économie!^ capables de vous faire supporter quelques retards prévus et même annoncés.
Une rupture^ dôfiiHtive quoique récente, m'empêche de conservor, pour mes envois d'argent, Tancienne entremise do M, Lenoir, malgré son offre de la continuer. Je la trouve, à tous éf^^ards, avantageusement remplacée par celle de M. Littr*^, si, comme vous me Tindiquez, il accepte réellement cette mission trimestrielle, que» dans ce cas, j'utilii^erais dès la prochain^^ occa* sion, suivant la forme que vous désirez. Mais ne comptez pas que ce nouveau mode puisse aucunement voub dispenser des reçus accoutumés, auxquels je ne cesserai jamais de tenir beaucoup* Tout renouvellement des étranges difficultés qu'ils éprouvèrent pendant lerr deux premières années de notn* situation finale, u*abou tirait qu'à me faire aussitôt changer le moyen de transmission, en vous envoyant dès lors un simple commissionnaire, qui ne pourrait rien livrer sans quittance.
Uêvidente mauvaise fui avec laquelle vous expliquez votre abandon définitif du toit conjugal , su lirait pour m'înterdire à ce sujet toute vaine discussion, quand même je n'aurais pas, depuis quatre ans, irrévocablement clos ces débats sans issue. Pensez ou parlez à cet égard comme il vous plaira, eu ni'attribuant tous les torts que vous voudrez : mais soyez bien convaincue que la situation est irrévocable, et que je ne vous reverrai jamais. Longtemps vous m'avez assez méconnu pour rapporter à la faiblesse du caractère un excès d'indulgence et de longanimité qui tenait surtout à la bonté du cœur : rexperience a dû maintenant vous apprendre que. si ma volonté est souvent un peu lente à se former, elle devient finalement inQexible.
Après que vous m'eûtes quitté, pour la troisième fois sérieuse, en mai 1838, quand je consentis à vous laisser rentrer sans toutefois vous en avoir aucunement sollicitée, je vous avertis formellement que la quatrième séparation serait éternelle. Je vous ai ensuite répété souvent ce loyal avis; et, pendant les derniers mois de votre séjour, jusqu'à Fépoque décisive d'août 1842^ je vous ai prodigué à cet égard les remontrances et les annoncea que mon devoir exigeait. Si votre sot orgueil vous a d'abord fait croire que je ne pourrais jauiais me passer de vous, Teipérience a dû bientôt vous détromper. Trois mois après votre départ, j^'avais déjà laissé voir ma finale situa* tion domestique presque aussi publiquement qu^aujourd'hui.
Quant à votre inconcevable menace actuelle de rentrer malgré nioi par nécessité financière, prenez-y garde, Madame; toute tentative semblable ne pourrait que vous devenir très funeste. J'aime beaucoup la paix, maïs sans craindre la guerre d*aucune espèce. Nulle détresse pécuniaire ne me déterminera jamais à surmonter une trop juste antipathie, que le t^mps et la réflexion aggravent de plus en plus, en me faisant mieux apprécier IVn-
PIÈCES JUSTinCATIVES 383
semble de vos torts envers moi. La paix est à la fois mon seul bien domestique, la base môme de ma santé, et la condition indispensable d'un bon emploi philosophique du peu d'années énergiques qui me restent encore pour ma haute mission sociale. Depuis quatre ans et demi que j'en jouis enfin, je l'ai tellement appréciée que je suis très décidé à me l'assurer par tous les moyens légitimes. Il est impossible que vous regardiez votre rentrée comme vous étant encore facultative, et indépendante d'un assentiment que je ne donnerai jamais. Afin de mieux prévenir d'inutiles eiforls, je vous avertis cependant, une seule fois pour toutes, que, si vous faisiez à cotte fin une tentative réelle, je formerais aussitôt une demande légale en séparation de corps.
Votre mari, Auguste Comte.
Dimanche 10 janvier 1847.
Tenant beaucoup à ne vous laisser aucune illusion sur la possibilité de me revoir jamais, je dois saisir l'occasion très naturelle que vous m'offrez aujourd'hui pour vous faire convenablement une révélation décisive, que M. Lonoir s'était déjà chargé de vous expliquer en juillet dernier, quoique sa faiblesse inouïe Tait empêché de remplir cet office volontaire.
Personne ne sait autant que vous combien ma vraie situation domestique eut autorisé, depuis longtemps, une affection exceptionnelle. Mais je suis ici dispensé d'invoquer aucunement ces malheureux droits. Le simple rapprochement de quelques dates irrécusables mettrait ma conduite au-dessus de toute atteinte, quand même le noble lien dont je dois vous instruire n'aurait pas conservé jusqu'au bout la parfaite pureté dont je me sentirai toujours heureux et fier.
Deux ans après notre séparation, je vis, pour la première fois, chez ses parents, en octobre 1844, une jeune dame, aussi irréprochable que charmante, qui excita d'abord ma sympathie spéciale par une destinée domestique trop analogue à la mienne, quoique plus funeste encore et plus injuste. Avec un esprit non moins distingué que le vôtre, elle vous surpassait infiniment par le cœur. La vertueuse passion que j'eus le bonheur de concevoir graduellement pour elle constituera toujours la principale phase de ma vie intime. Pendant une année sans pareille, la profonde révolution morale que pouvait seul produire en moi un tel ascendant a heureusement réagi sur l'ensemble de ma nouvelle élaboration philosophique, en faisant ressortir, d'une manière plus nette et plus décisive, le vrai caractère sentimontal du positivisme. Quoique plus jeune que vous de douze ans, mon angélique Clotilde m'accorda bientôt la réciprocité d'affection que je n'avais jamais pu obtenir de vous. Mais, après avoir entrevu ainsi une sainte félicité, je n'ai pas tardé à sentir, le plus douloureusement possible, combien je suis à jamais voué au malheur privé. A l'entrée du printemps dernier, j'ai vu succomber cette noble et tendre victime, malgré mes soins les plus soutenus, assistés par l'actif dévouement qui, pendant dix-huit nuits consécutives.
VIE D*AtGU«TB COMTB
retînt mon excellente Sophie aaprès de celle dont l'âme était assez grand
pour oser traiter en scBiir cette éniinenle domestique.
Telle fui. Madame, ma seule épouse véritable^ celle qui, dans Tunique nuit que jVJe passée sous son toit, au début de son agoni<^. à la suite de son exlrème-oiiclioo, caractérisait spontaniltmcnt toule ma destn ej
par ce touchant résumé ; Vom n'narcz p*i<i en une cttmjmffne i Depuis neuf mois, je n'ai pas laissé écouler une seule semaine sans aller, sur sa tombe sacrée, renouveler les solennelles promesses qui adoucirent ses derniers jours : ce culte extérieur n'est d'ailleurs que le signe d^un culte intérieur encore plus assidu^ qui durera autant que moi» parc^ qu'il constitue ma f>rincipale t^alisfacUon privée. Après six mois dlncomparabUs douleurs» je ne suis parvenu à reprendre dignement mon travail philoso* phiquf^ quVn accomplissant la dédicace exceptionnelle promise à mon éternelle collègue, pour motiver publiquement la profonde gratitude, à la fois pcjsrntnelle et sociale, que mérite sa puissante influence involontaire sur ramélioration fondamentale rie mon second grand ouvrage.
Vu celte ioévitabli^ publicité ult^Tieure, il convenait, à tous égards, Madame, que vous fussiez d'abord informée spécialement d*une intimité qui, malgré sa courte durée, iramorlalisera peut-être, à c6té du mien, le nom de l'ange dont jf^ n'ai pu (iréserver îa vie* Quoique mon cœur n'ait jamais ètl compris du vôtre, i*espère que vous me connaissez assez pour sentir qus j'ai éprouvé beaucoup de peme à vous adresser cette explication, devenue aussi indispensable à votre repos qu'au mien. L'insuffisance de côux que j'en avais chargé depuis longtemps m'obligeait, malgré ma juste crainte de vous affliger, à m*en acquitter enfin moi-même, en saisissant Tune de ces occasions, nécessairement de plus en plus rares, qui me déterminent a vous écrire. Ce mode, au reste» était peut-être le plus digne d'un homme qui n*a jamais craint de vivre au grand jour, et qui surtout n'a besoin ni de my^ tère, ni d^excuse, au sujet d'une atîectton dont il s'honorera toujours.