‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 61 sur 103 · LETTRE D^AUGUSTE COMTE A M. LITTRÊ · texte numérisé non relu

LETTRE D^AUGUSTE COMTE A M. LITTRÊ

PanSj le luadi l^ César 6a (29 avril IS&t).

Mon cher Monsieur Litlré,

Voici le reçu que je vous dois en échange de celui de M"* Comte. Pai bien présumé que celui-ci se trouvait déjà dans une lettre que j'ai renvoyée sans l'ouvrir, comme je traiterai dorénavant toutes celles qui me viendraient de la même source. Mais je devais attendre qu'il nie revînt par vous. Nos comptabilités respectives sont maintenant en règle.

Très touché des nobles sentiments que vous voulez bien m'exprimer, et dont la pleine sincérité m'est si prouvée, je ne pouvais être aucunement choqué des cordiales représentations do votre lettre exceptionnelle* Ce qu'elles renferment d'involontairement injuste m*offre un résultat naturel du généreux silence que j'ai toujours gardé auprès de vous envers une femme coupable, dont les vices^ quoique fort graves, ne deviennent sensibles

PIÈCES JUSTIFICATTVES

que dans une entière intimité* La nature de vos relations avec elïe \m permet de ne vous laisser voir que ses qualités. En vous éclairant plus lot sur ses torts fondamentiiux, je craîf^nais de vous priver d'une conversation qui vous est agréable, et de lui faire pt^rdre un noble et salulaire eontact, Mais, d'après votre lettre, je dois enfin renoncer à une réserve qu'on a exploitée eorilre moi. Néanmoins^ je bornerai mes explications, comnio dans Ja séance exceptionnelle de Tavant-dernier mercredi (1), à ce qu*exige strictement la suffisanlo reclitication de vos conjectures nalurelh'S sur la prétendue sôvôritf' d'uae conduite toujours ca raclé risée par un excès d'indulgence.

Il faut d'abord voua rassurer au sujet de la pension, M"*^ Comte est une habile comédienne, presqoe toujours en scène, surtout envers vous. L*èclat qui vient d'avoir lieu lui a semblô prescrire celte démonsi ration. Mais, au fond, je suis convaincu, diaprés une connaissance trop chèrement acquise, qu'il n*y a là rien de sérieux. Si ce jeu dure jusqu'au nouvf*au trimestre, j'accepterai provisoirement toute rentrée anormale, sauf à la tenir toujours disponible pour la fin do celle comédie.

Ma leltre décisive du 10 janvier 1847, dont je voys communiquai alors la copie, lui déclarait que, depuis lojiglemps, IV'nsemhle de sa conduite conjugale ne me laissait à son éL^ard que de simples devoirs pécuniaires. Je les ai toujours remplis scrupuleusement, même au milieu de ma plus gronde détresse personnelle, au point de me trouver ainsi arriéré aujourdliui d*une année de loyer, privé de renouveler asse^ naes vêtements, et forcé de m'endetler envers mon incomparable Sophie. Tout cela me permet do laisser librement poursuivre la comédie qui vienl de commencer, sans jamais mVn reprocher les suites quelconques.

Cette mémorable lettre annonçait aussi que rôlemelle amie dont la perte objective était alors récente, constituait ma seule épouse véritable, à laquelb' j'avais noblement dédié la grande élaboration que je commtn<;ais. M"^' Comte accepta pleinement cette déclaration par un silence de plus de deux ans. Si elle pouvait jamais projeter sérieusemenl de refuser sa pension, ce devait être alors. Quand je consentis, par pure piliè, à recevoir ses lettres et à y répondre pendant le premier semestre de 18d<}(2), je lui réitérai d'abord celte formelle expression de mes sentiments intimes, et une telle condilloji de correspondance fut encore acceptée lacitemenl, quoiqu'av^'C l'espoir secret de Téluder ensuite. Une de ses lettres annonça dès lors, sans aucun motif spécial, la comédie actuelle de î'tiôpital et du refus de pension.

Avant de caractériser ma situation domestique, je dois indiquer un éclair-

(1) 11 â'a{^t îri de 1& séance de la Société poaitivïsle daiia laquelle Aiigubte Comte expoâa sa situation réelle viB*îi-vis de M^'b Comte, ainsi que Ica motifs et la cnuî*e de leur aépa ratio il

Cette explkatiùii publique eut lîou le 2â Archimède 63 {13 avril 1851); étaienl pré» âctits : MM. Laffille, Dr Segoud, Jundzjll, Fili, P. Mugain, D' de Monlègre, Lefebvrc, Belpaiime, l^eyronnet, Piéton, — U.

(2) On :4aît quel usa^o indigne M« Lillré a fait de celte correspondance dan» ma livre contre Augunte Comte, — fl.

sg»

VIE D*AOOUSTE OOMTB

cîssement provoqué sur la sâine théorie du marifigc, en y dislinguanl l'union léi^ale ^4 T un ion morale.

La première ne comporte de juste dissolution que dans des cas exlrôraemr>nt exceptionnels, on je ne me suis pas trouvé, maïs dont ma noble et tendre Clotilde offrît le plus louchant exemple, assez expliqué à nos conrrères. Quant à funion morale, f*lie peut toujours cesser par Tindignité prolongée de Tnn des conjoints. Si !ê lien légal persiste alors, mais sans enl'ants, il se réduit a des devoirs matériels» Il ne comporte d'autre réaction morale que d'imposer la chasteté aux tendresses exceptionnelles. La société ne peut ni ne doit exîfEfer jamais qu'un cœur renonce à se développen par cela seul que son essor initial avorta sans reproche.

Je suis» au reste, très désintéressé dans celte question prénérale. Car» entre M""* Comte et mot, il ne s'agit jamais de rompre t\inion morale, puisqifolle n'exista jamais. Huant au lien légal, je suhirai dignement toutes les conséquences matérielles de sa juste perpétuité* J'ai ^crupuîeusement accepté ses réactions alTectives, puisque ma sainte pat^sion resta toujours aussi purequ*^ profonde. Mon éternel veuvage garantit pleinement la persistance spontanée d'une telle condition.

Tout cela réduit mon explication actuelle à vous indiquer comment la ronduite de M'«*» Comte empêcha toujours Tunion morale que j'espérais voir naître de noire union lé^'-ale,

La source générale de cette triste anomalie consiste dans la nature très exceptionnelle de cr type anti-féminin.

Toujours douée de beaucoup d'esprit, et jadis d'une grande énergie, elle est presque dépourvue de cette tendresse qui constitue le principal attribut de son sexe. Depuis notre fatal mariage du 19 février 1825, sa conduite» quoique très licencieiise, n'indiqua jamais, envers personne, un véritable attachement. Les deux autres instincts altruistes, soit vénération, soit bonté, lui sont encore plus étrangers. Malgré ses airs positivistes, sa nature restera purement révolutionnaire; Tespril n*y servit jamais qu'à construire des sophismes pour justifier des inclinations vicieuses, et le caractère h s'insurger contre toute règle morale. Son éducation exceptionnelle ne fit que développer cette mauvaise organisation, en disposant à trouver partout de5 droits et nulle part des devoirs. Telle e^t ranomalie qui, trop tard connue* fit entièrement échouer le généreux calcul d'où résulta mon déplorable mariage.

C'est, en effet, sans amour que je commis, à vingt-sept ans, ma smh faute irrépnrable, qui a tant pesé sur toute ma vie privée, et longlemps entravé ma vie publique. Ne me jugeant ni beau, ni même agréable, et jpourtant tourmenté d'un vif besoin d^affection, je choisis une épouse qui dut m'aimf*r par une intime reconnaissance, fondée sur ce mariage exceptionnel, (tuoique nous fussions également pauvres. Si ce juste espoir s'était réaliser je me sentais disposé à m'altacher corapbMemenL Mon calcul eut probablement réussi envers toute autre femme. Pour achever de caractériser ma faute, j*ajouto que, accomplie sans passion, elle le fut aussi malgré ma famille, dont les préjugés s'y opposèrent justement»

De Pautre côté, le calcul fut beaucoup moins noble, sans être plus beureux. M™û Comte espéra toujours me transformer en machine académique, lui gagnant de Targent, des titres et des places. Celle qui semble vouloir consacrer sa vieillesse au positivisme, en contraria, de toutes ses forces, l'élaboration initiale. Elle ne l'apprécie que depuis l'éclatante justice dont vous fûtes si dignement l'immortel organe; si toutefois sa rouerie invétérée lui permet d'y voir, même aujourd'hui, autre chose qu'un nouveau rôle, comme était jadis la dévotion pour ses pareilles. Quoi qu'il en soit, sa nature, dépourvue de bonté, lui fait toujours, chez les autres, attribuer la condescendance à la faiblesse. Son inclination principale vers une domination complète et grossière se trouva donc entretenue, d'après ma généreuse conduite, par l'espoir de maîtriser un caractère qu'elle méconnaissait. Chaque concession nouvelle ne fit qu'aggraver cette aberration, qui peut-être subsiste encore, malgré l'expérience. Dès lors, Tabsence totale de principes moraux lui permit d'employer, comme moyen habituel de gouvernement, les plus extrêmes alternatives, souvent poussées jusqu'à la désertion complète, quand je résistais à ses coupables procédés. Si elle n'eût été qu'impure, j'aurais toujours pardonné peut-être; mais, s'étant montrée sans cœur et sans délicatesse, j'ai dû finalement mépriser.

Il faut ici passer sous silence les escapades secondaires, bornées à demeurer quelques semaines en hôtel garni, sous le moindre prétexte. Ces cas seraient presque innombrables, dès le début de notre ménage. Quant aux séparations principales, persistant davantage et suscitant des arrangements pécuniaires, ma lettre du 10 janvier 1847 vous apprit déjà qu'il y en eut trois avant celle qui fut irrévocable.

La première s'accomplit en mars 1826, après un an de mariage. Sa réaction morale concourut avec un excès intellectuel à déterminer ma grande maladie cérébrale. Quoique cette femme incorrigible n'ait jamais su avouer sincèrement un tort grave, j'attribue à ses remords sa belle conduite d'alors, au milieu d'une situation très difficile (1). C'est la seule époque vraiment honorable de toute la vie de M"»* Comte. Sa première séparation fut ainsi terminée dignement quand je recouvrai la santé.

En 1833 eut lieu la seconde, qui dura quatre ou cinq mois, à Paris et en province, sans d'autres motifs réels que le besoin d'une liberté effrénée et le dépit de ne pouvoir commander arbitrairement. Cette fois, quoique moins affecté, je fus assez bon pour solliciter la rentrée, enfin octroyée dédaigneusement.

La troisième séparation formelle survint, en mai 1838, par suite de mes justes répugnances envers de coupables visites. Elle ne dura que trois semaines. Mais je ne fis alors aucun effort pour obtenir sa cessation. Quoique j'accueillisse avec trop d'indulgence le retour spontané de M"« Comte, je lui signifiai ma résolution de traiter comme irrévocable toute nouvelle tentative semblable. Je donnai même à mon autorité conjugale une attitude

(1) On verra au no 15 de nos Pièces justificatives que le rôle de cette dame so -borna ici à tromper le pauvre malade, après sa guérison, sur une intervention Wélairc de sa part, absolument inventée. — II. '

as8

VIE D AUGUSTE COMTS

de fermetéf qu'eût exigée beaucoup plus tût celte indiscîplïnabte nature, mdii qui rlu moins durait dû lui annoncer la réalité d'une telle disposîtlou.

Après quatre nouvelïes années d'indif^nes luttes journalières, une ioqualt* fiable conduile poussa M™'' Comt*j à son quatrième et dernier abandon du toit commun* Pendant les six mois qui précédèrent son départ, je remplis loyalement mon devoir en m'efifarçaiit de la délouroer d'une telle issue, devenue pourtant indispensable à ma trauquîllitt', seul bien où aspiraient alors mes prétentions privées. Je réitérai souvent ma déclaration antérieur»' t^ue cette fois le retour ne serait jamais sollicité, ni même accueilli, Mai?; une folle présomption empêcha d'écouter ces dignes avis cher une femme persuadée que je ne |M)urrais pas rester trois mois sans consentir à tout pour terminer risolement. Cette triste expérience finale offrit un Irait caractéri?:tiqiie, qui vous donnera quelque idée de ma situation inouïe.

Vous save2 que j*écrivaia alors les conclusions générales qui constituèrenl le nœud décisif de mon ouvrage fundameiitaU où la science, enfin complétée, acquérait ainsi Tirrévocable dignité d'une vraie philosophie* Ce travail suprême exigeait le plus grand calme moral, pour concentrer toute* mes forces mentales vers sa digne terminaison, avant le prochain retour de mou service d'examinateur, commençant toujours le 20 juillet. H était donc convenu que M"^^ Comte partirait seulement le l''' août, afin qu^une telle secousse morale ne coïncidât point avec cette grande crise intellectuelle. Néanmoins, M™« Comte voulut, le 15 juin, me quitter immédiatement» pour, osa-t-elle dire, ne pas manquer un joli appartement, orné d'un jardin commode. Cette journée me tut terrible, et je m'y sentis prés de retomber, en 1842, dans TaUVeux épisode cérébral de 1820, par un concours analogue d'iniluences perturbatrices. Je n'évitai ce nouveau choc qu>n refusant éoergîquement de donner à cette indigne femme aucune partie de la somme convenue jusqu'à Péchéance du 1"*" août. Alors elle allendit le terme lixé d*abord, mais en déclamant contre ma tyrannie.

Telle fut, en beaucoup d'autres cas, la conduite de celle à qui j'eus le malheur de donner mon nom. Pendant dix-sept ans de cohabitation, j'ai souvent coneu ainsi des pensées de suicide, auxquelles j'aurais probablement succonibé, malgré mes fermes principes, si la pirofonde amertume de ma situation domestique n'eût été surmontée par le sentiment croissant de ma mission sociale. Mes travaux philosophiques en furent notablement entravés. Si mon grand ouvrage me tint douze ans, ce ne fut pas seuIcmeDl par ses diflicultés propres et mes embarras matériels. J^estime que mes troubles domestiques y inlluèrent pour un bon tiers. Mes trois derniers volumes, constituant sa principale moitié, furent accomplis en moins de quatre ans; parce que mon énergie tardive avait, depuis 1838, rendu mon intérieur moins insupportable. Tout Touvrage pouvait donc s'achever en huit ans, au lieu de douze, si j'avais toujours possédé cette demi-tranquillité. Loin de nf offrir Tappui domestique qui facilite ordinairement les grands travaux d'esprit, mon intérieur me présenta sans cesse un obstacle capital, qui ne fut pas le moins difficile à sunnonter. Celle qui alTecte aujourd'hui d'apprécier mon mérite philosophique le sentait si peu en novembre 1837

qu'elle osa mo déclarer devant ûaûx téraoîns, dont Tim vit encore^ combton elle plaçait Armand Marrast au-dessus de moi. Depuis que co misérable est discrédité, elle a vivement nié cette étrange préférence. Mais» quoique la haine inspirât une telïe déclaration, ïa frivolité pouvait seule y faire penser* Devenue positivi^^le à l*àge où îa Maintenon se fit dévote, celte dame ne m* trouvera pas plus crédule pour Tune d^^ ces convorsions qu'envers rauln N'ayant janiaiB apprécié mon esprit, je lui reproche surtout d'^avoir encore moins compris mon cœur, après dix-sept ans de ménafîe; tandis que ma sainte compagne me jugea principalement sous cet aspect, au bout de quelques mois de relations fort imparfaites.

Celte sommaire indicatiui) équivaut essentiellement à celle cjue j*exposai récemment à nos confrères. J*achév<î ainsi la pénible explication rendue indispensable par une funeste provocation, émanée d*une vaine prétention à m*interdire toute digne expansion publique de ma juste reconnaissance philosophique envers mon angélique Clotilde,

La précieuse gratitude persûonelle que vous daigne» me témoigner pour le développement moral et religieux du positivisme s'étendra bientôt jusqu'à la sainte influence involontaire qui, régénérant mon cœur, me procura 11* privilège d'une seconde vie publique. Si, avant ma grande publication d<^ juillet, vous désiriez connaître la dédicace funèbre qui, en 1846, ébiiucba la religion de niumanité, je pourrais vous la communiquer immédiatement, avec la préface caractéristique où îe Tai réceumient motivée. Ce double préambule est, en eiïet, déjà imprimé, et même tiré : j'en possède maintenant un exemplaire en feuilles. Vous y verriez avec quels ménagements je fais entrevoir au public ma fatalité domestique, dont cette lettre* vous donne enlin une idée générale. Dans ma vie privée, je n'ai jamais haï personne, encore iuoins la malheureuse qui portera toujours mon nom; mais l'ensembîe de sa conduite ne me permet point de restimer. 11 est vrai que Dante chanta sa Béatrice sans faire aucune allusion à son propre mariage; mais son épouse fut irréprochable, quoique peu sympathique. Mon cas n'est point aussi favorable, et pourtant j'y garderai publiquement toute la réserve possible, même si je survis à la coupable* Si sa conduite avait été celle de M"» Littré, je n'aurais jamais aimé ailleurs. Malgré ses torts, je ne uï'y croyais pas môme autorisé tant qu'elle restait sous le toit conjugal, Cesi seulement deux ans après sa désertion irrévocable que mon cœur, ainsi demeuré vierge r-xccq^tionnellcmeut jusqu'à quarante-sept ans, chercha les chast*'3 éiuoiions qui me raniment depuis six ans, et que la mort rendit bientôt plus fixes comme plus pures. Mais cette intime consolation, source continue des plus nobles améliorations, me dispose elle-même à oublier un douloureux passé, dont la mémoire troublerait d'ailleurs le peu d'années de pleine vigueur cérébrale qui me restent encore pour servir diirneiîient le vrai Grand-Ètre. Je sons, mieux que mon cher Dante, qu'il faut avoir bu du Léthé avant de s'abreuver dans l'Eunoé. C'est donc malgré moi que je retrace mes longues souffrances, et j'espère mijourd'hul que ce sera la dernière fois* Dès 1842, j'exprimais à^mon vieil ami combien j'étais disposé à regarder désormais ma fatalité domestique comme ayant seulement abouti à aug*

ma

raenter de trois mille francs (réduits ensuite à deux mille) mes contributions annuelles. Telle fut surtout ma disposition croissante après ma rt^génératitm morale, Si la cotipablf\ renonçant à une concurrence insensée, gord<î enfin lo silence convenable* elk obtiendra de moi une équivalente attitude, tempérée même par la sollicitude naturelle que je lui conserverai de loin. Mats* S0U3 de nouvelles provocations, mon profond amour de la paix ne m^empôcliera jamais de soutenir dignement la ^çuerre, que je pousserai, s^il le faut, jusqu'à faire prononcer la séparation légale, suivant Tan non ce qui termina ma lettre du 10 janvier 1847.

Tout à vous*

Auguste C011T12, 1©* rae Moaeieur-le-Prînce,

P. -S* Je vous autorise pleinement à faire lire celte lettre par M"'*^ Comte, si vous le jugiez convenable» Mais je ne veux pourtant recevoir aucune récrimination qui pourrait résulter d'une telle comtniinication, 11 s'agit ici d'une explication fraternelle envers mon principal collègue, et nullement dVnfjurHe, ni de discussion, que je ne permis jamais à M*"'* Comte, en lui laissant d'ailleurs pleine liberté d'exposer le cas à sa manière.

§ 4, — LETTRE D^AUGUSTE COMTE A M. AUDIFFRENT. Parb, le jeudi aoir 20 Moïse 65 (I8Ô3). Mon cher Disciple,

b* vain replâtraj^^e projeté par M. Littré sout^. l'impulsion insensée de Mme Comte m'a déjà forcé d'écrire en Hollande, au début de ce mois, une longue explication, que M. de Capellen avait pourtant espéré de m*éviter d*aprcs noire eulrrtien spéci«Tl. Mai:^ je comptais bien, grâce à M. Lai* nile, être dispensé d'en reproduire aujourd'hui Téqui valent en Provence. Votre gétiérosité naturelle a cru néanmoins devoir encore revenir sur ce pénible incident, déjà verbalement expliqué devant la Société positiviste, et pour lequel je me trouve donc obligé de formuler une quatrième appréciation, qui du moins sera la H^rnière. Toutefois votre connaissance antérieure du cas me permettra de la rendre plus explicite sans retendre davantage.

Sachez d'nbord (jue ce projet déplacé vient surtout de M™ Comte, qui tlomine complètement M. Littré, peu désireux, je crois, d'un tel rotoor. Malgré ses cinquante ans de vie impure, cette dame compte me survivre, *-t son égoïsme cuncenlrè ne s'occupe déjà que de s'assurer la prolongation de sa pension après ma mort. Tant que la souscription fut dirigée par son plus intime ami. chargé d'ailleurs de lui transmettre mes payements trimestriels, elle se crut incorporée au positivisme, d^ manière à penser que dans ce cas» une simple tartine circulaire suffirait pour maintenir à la difjne vmve le budget accordé par moi. Mais il en est tout autrement depuis qu'une coruplête rupture a privé M. Littré de l'administration du subside et fuit passer à de» disciples dévoués l'entremise trimestrielle. Son ami devenant de plus en plus étranger à rôeole, au parti, surtout à l'Église que je fonde, elle sent que,

après ma mort, il n'aurait plus assez de crédit parmi les positivistes pour les déterminer à conserver une charge qui ne constitue chez eux aucun devoir social envers une indigne épouse dont je n'obtins jamais que des entraves; d'autant plus que leur sollicitude se trouverait alors concentrée justement sur l'admirable fille adoptive, qui ne cesse de me fournir, depuis onze ans, sa précieuse intervention journalière. L'habile comédienne a donc compris qu'il lui fallait obtenir, à tout prix, entre M. Littré et moi, un replâtrage quelconque, qui la rétablirait, à son avis, dans ses anciennes connexités avec l'ensemble des positivistes. Telle est la principale source d'un tel projet, et surtout de l'étrange obstination avec laquelle cette indigne intrigante le poursuit indirectement, quoique, dès la première tentative, je l'aie radicalement repoussé.

En Tappréciant sans aucun égard à cette impure origine, je vous convaincrai facilement que toute persistance, de la part de qui que ce soit, ne pour* rait maintenant que me susciter des tracasseries entièrement stériles. Car je puis vous l'avouer librement, je n'estime plus M. Littré, ni comme homme public, ni même comme homme privé ; et par suite, toute vraie réconciliation est impossible entre nous, tandis que je ne peux, d'ailleurs, supporter aucun replâtrage où je serais seul à ne rien gagner. Le positivisme prescrit sans doute le pardon encore plus fortement que ne le fit jamais le catholicisme; puisque toute vengeance suppose une indigne impulsion. C'est pourquoi j'ai toujours pardonné, même à l'indigne dame que j'eus le malheur d'orner de mon nom. Mais le positivisme est à la fois trop réel et trop juste pour confondre, suivant le vague théologique, le pardon avec un oubli, qui, outre qu'il n'est pas plus facultatif en morale qu'en géométrie, deviendrait très blâmable en conduisant à traiter semblablement les personnes méprisables et les gens estimables. Il faut même sentir que le mérite effectif du pardon résulte surtout de ce qu'on n'a point oublié l'injure, quoiqu'on ne la venge pas : car on fait ainsi fléchir la personnalité sous la sociabilité. Si l'on pouvait réellement oublier, cette noble conduite n'aurait aucune difficulté morale. Tel est le vrai sens d'un grand précepte sur lequel on a beaucoup divagué théoriquement, mais qui fut toujours pratiqué comme je l'entends, même longtemps avant les gasconnades chrétiennes.

Intellectuellement, vous savez que M. Littré n'a pas la moindre force réelle. Tout son talent est d'écrivain, et d'ailleurs sans spontanéité, puisqu'il ne sait pas parler. Son instruction le rangera toujours parmi ceux qui tranchent en sociologie sans savoir l'arithmétique. Depuis que le positivisme ne souffle plus sur lui, vous le voyez rétrograder rapidement vers l'absolu métaphysique, et bientôt il retombera dans le type d'obscur érudit ou de journaliste médiocre d'où je le soulevai pendant treize ans. Il admet déjà l'astronomie sidérale et rejette le tablf^au cérébral. Sa manière d'entendre la division fondamentale des deux pouvoirs humains redevient de plus en plus confuse et radicalement vaine. Loin de nous offrir aucun avantage, sa coopération ne nous susciterait plus que de graves embarras, afin de remorquer un agent rétif.

Politiquement, vous savez, sans doute> d'après M. Laffitte, qu'il n'est point

VIK D AUGUSTE COMTE

|>ermts aujourd^imi de le regarder comme positiviste, bî toutefois, il fut jamais autre chose qu*im râvrolutîonnaire mal converti, tendant sans cesse, suivant sa souche protestante, a ne reconnaître aucune autre autorité que la sietinc envers les prmci pales questions. Son appréciation gémValede la républi(]ue dictatoriale reste encore au point d'aveugle antipathie que voua vîtes Tau tlcrnier. Il croit de plus en plus que la présidence de la rèvolutîon occidentale appartient désormais à l'Angleterre ! l Vous voyez donc qu'il ne comprend aucunement les lois sociologiques, quoiqu'il en puisse disserter ea vrai littérateur, Qtie ferions-nous d'un tel adjoint? Je raimerais mieux pour adversaire que jiour alHè, quoiqu'il ne puisse désoriuais être rôeUement ui Tun ni Tautre^ on vertu de son épuisement radical, qui doit faire regarder sa vie publique comme terminée.

Moralement ênlin, vous n'ignorez pas le peu de cas quHl faut faire de son caractère et de son cœur. Toujours indiscipHnable, il proposait dernièrement aux Hollandais de renouer avec moi sur ii pied (Tétp^UU^ca qui ne fui jamais, vous le savez, que le pis aller de la dominalion. Quoique mon impulsion logique Tait conduit jusqu'au seuil de la religion, sa si^cheresse radicale ne lui permet pas d'y pénétrer utilement* Aussi proies te-t-il vainement contre les principales pratiques de notre culte, et repousse-t-il la loi du veuvage qui sert do base â notre régime domesti<|ue* Tant qu'il appartint à la Sociélé positiviste, il y provoqua rinsubordinalion continue, d'après son imperfectioii spéciale quant à la vénération.

Si de r homme public vous passez à Thomnie privé» vous ne pouvez pas l'estimer davantage. Outre sa conduite très blùmable envers une épouse irréprochable quoique bigote, son intiinilô coupable avec h\^^ Comte indique utie faibli' délicatesse, depuis qu'il connaît assez la conduite de cette dame pour la mépriser, s'il était moins imparfait. Son insuflisante moral» tô serait au besoin assez constatée par l'inqualifiable familiarité qu'il accorde à rignobte Belpaume, tro[ï vil pour que la police se le soit allaché, comme on le suppose. Ce digne agent d'un vieux démon féminin est allé jusqu'à tenter contre moi Tinfàme calomnie (|ui salirait aussi trois personnes, en m'allribuunt une abominable paternité. Sous celte impulsion^ on a môme osé récemment ajouter que celte admirable fiimille prolétaire était nourrie aux dépens d*un philosophe, dont la quatrième circulaire annuelle annoncera prochainement que ralimcnUdîon totale coûte rnifie fratics par an, c'est-à-dire moins, |ioiir ma fille et moi, que si je vivais isolé 1 1 Toutes ces indignités se colportent sous la silencieuse adhésion de M. Littré, qui ne cesse pas d'en frèquenter les îtonorahles auteurs des deux sexes 1 Comment pourrais-je ne point le mépriser» quoique je fasse une juste part à sa faiblesse?

Néanmoins en retour de ses anciens services, je lui laisserai tacitement le bénéfice public de l'appréciation morale que j'eus le malheur de consigner au début de ma Politique positive^ et qui pourtant cessait d'être vraie, à mes yeux, quelques semaines après Tavoir écrite, et môme avant la publication efiective d'une préface imprimée trop tût. Pour apprécier celte générosité, ne rattribuez pas à la crainte de me discréditer par une rétractation. Car, si Tesprit absolu de la métaphysique repoussait de tels retours comme inconsé-

l'IKCES JUBTiriCATlVES

quenls, le gôoie rcLitif du positivisme les admet et m^me les prescrit, pourvu qu'ils soient assez motivés. Je ne serais nullement embarrass*^ d'une telle explication si je la jugeais opportune. Le public y verrait bientôt une preuve de plus de ma tendance ordinaire à me tromper plutôt en Lvien qu'en mal, malgré Texcessive sévérité qu'on m'atlribuo vulgairement. D'un autre côté, n'exaiïérez point les services effectifs qup M, Littré rendit au positivi^mo, qui certes Ten a largement rôcompens>; en le tirant de la foule deséruditsit des journalistes où sa propre nature l'eut indéfini ment relégué* Son premier opuscule est le seul des trois qui puisse et doive rester, grâce à la réimpression que j'en ai projetée, dès Torigine, au début d'une édition finale de ma Phih^opkiv posifin:*". Le second est vulgaire, sauf quelques beaux articles, et le troisième mauvais, h part certain*? alinéas et la préface mémorable qui relie après coup cette indigeste compilation. Mais, dans son meilleur travail, une affectation calculée à me nommer et citer le moins possible nuisit beaucoup à Tepsor du positivisme, qui serait aujourd'hui beaucoup plus avancé si mon ndhêrent parisien avait dès lors aussi dignement apprécié ma personne que l'a fait. Tan dernier, mon noble (aliyersaùr américain, pour lequel je suis assimilable à Aristote, et môme cêrébralemcnt supérieur. Tout cela nem'em* pochera point de garder un silence complet sur mon appréciation du personnage, méaie civique ou philosophique. Je bornerai ce que j'en dois dire dans la préface de mon prochain volume à caractériser sa scission politique à propos de la dictature, en regrettant de voir ainsi redevenu finalement révolutionnaire riiabile écrivain que j'espérais conserver toujours comme principal collègue* Mais je mentirais au public si jo ne lui communiquais pas convenablement une séparation qui doit faire époque dans riiistoiredu positivisme, en faisant cesser tout mélange entre la religion et l'irréligion, entre les constructeurs et les démolisseurs. Dans une précieuse visite que me fît inopinément, le mois dernier, M. Wallace, auquel j'avais annoncé cette scission avant qu'il quittât Philadelphie, cet éminent Américain m'en félicita profondément, comme d'une crise très salutaire pour le positivisme, dont le principal avènement dépend désormais des vrais conservateurs. Telle est

aussi ma propre conclusion.

Tout à vous»

Sîyné : Auguste COMTE, 10^ rue Monâieur*lu-Princt:.

No 15

Page 1