LETTRE ÉCRITE PAR AUGUSTE COMTE
AU PRÉSIDENT DE l'aCADÉMIE DES SCIENCES DE PARIS
27 juillet 1840.
Conformément au règlement formel de l'Académie des sciences, la lettre suivante devait être lue intégralement à cette Académie, dans sa séance du lundi 3 août 1840, sur la demande spéciale d'un membre (M. de Blainville), qui en avait personnellement garanti la convenance. Après la lecture des deux premiers alinéas, un académicien (M. Thénard) a demandé que cette lecture ne fût point continuée, et elle a été en elTct supprimée, par suite d une délibération à laquelle la grande majorité de l'Académie parait être restée essentiellement étrangère. Dans l'intérêt de ma candidature, je crois donc devoir aujourd'hui publier textuellement ma lettre, aûn que les nombreux académiciens qui, n'ayant point participé à cet acte d'oppression, ne sont pas décidés à me condamner sans m'entendre, ne se trouvent pas ainsi privés d'une communication susceptible d'éclairer l'important jugement qu'ils doivent prochainement prononcer. Il faut aussi que le public impartial ot éclairé, supérieur aux passions et aux préjugés des coteries scientifiques, puisse directement apprécier si aucune partie quelconque de ma lettre a réellement motivé une telle dérogation aux usages, aux règlements, et, j'ose le dire, aux devoirs académiques, surtout en un cas où, me trouvant eu concurrence avec un membre de cette Académie, je devais, ce me semble,
(l) îievue occidentale, 3* année, no 6, pages 42o-/i31.
Les autres apostilles sont de MM. de La Borde, Ternaux, Thénard, P. Arago, Ch. Dupin. Ghaptal, baron Fpurier, Poinsot.
daTanlage espérer qu*uiie respectueuse discussion ne m y sérail pas violemment interdite. Celte uiôâure exceptionnelle paraîtra maintenant d*aula«l plus ùlrange que, dons une occasion identique, une lettre essentiellenient :5ûiiiblable, soit pour le fond, soit pour la forme, que j'avais adressée à r Académie le 19 septembre 18315, y avait <Hé, sur la demande de l'illustre Dulong, lue entièrement , à la satisfaction générale de rAcadémie et du public, comme le témoignèrent alors spontanément les comptes rendus des principaux journaux ; quoique je n'eusse point fait encore, à TEcole polytechnique, les lerons de hautes mathématiques qui constituent aujourd'hui mon titre le plus décisif à la chaire que je réclame.
Auguste Comte, Paris, le mardi h août 1840,
^1 Monsieur le président de t Académie des sciences* Monsieur lo président,
Dans ma dernière candidature pour la chaire d'analyse transcendante ai de mécanique rationnelle, alor^, comme aujourd'hui, vacante à l'Écok polytechnique, j^eus l'honneur, il y a quatre ans [le lundi 19 septembre 18301, de soumettre h l'Académie quelques respectueuses réclamations, iïue cette illustre compagnie daigna écouter intégralement avec une bienveillante attention, quoiqu'elles fussent entièrement dirigées contre l'esprit habituel de telles élections. En les reproduisant sommairement aujourd'hui, je dois d'autant plus compter sur une disposition non moins favorable, qu'une expérience décisive, dont je parlerai ci-après, et qui alors n'avait pu encore avoir lieu, est venue depuis conlirmer, à mon avantage, l'exactitude de ces rèllexions générales.
N'ayant opéré, pendant un siècle et demi, d'autres élections que celles do ses propres membres, rAcadi'niie a dû être spontanément entraînée, par l'irrésistible ascendant d'une telle habitude, à transporter ensuite le même esprit à tous les autres choix dont elle a été successivement investie dans le siècle actuel, en jugeant aussi les professeurs, comme les académiciens eux-mêmes, d'après la considération prépondérante des mémoires spéciaux relatifs à des points particuliers de la science. Or, cette disposition très ralioanelle à l'égard des choix purement académiques, du moins jusqu'à ce que la constitution de l'Académie s'adapte plus complètement aux besoins actuels de Tesprit humain, devient au contraire, j'ose le dire, essentiellement empirique, quand on Tétend abusivement à des élections d'une tout autre nature, auxquelles devrait présider un tout autre esprit. Une aussi sage compagnie n'a certainement besoin que d'être franchement avertie à ce sujet, pour se tenir désormais sufûsamment en garde contre l'en traînement involontaire de ses propres antécédents, aQn que te public impartial et éclairé ne puisse point lui reprocher de ne cormaître qu'un seul mode humuable d'appn'cier les hommes, à quelques destinations diverses qu^il s'agisse de les appliquer* Si TAcadémie, comme le sont ailleurs d'autres corporations savantes, était directement investie du droit de députation h nos Assemblées nationales, elle ne continuerait point, sans doute, è preodfc
PIKCES JUSTIFICATIVES
encore la considéra Lion des mémoires atîadémiques pour mesure essentielle de la capacité polititjue. Appliqué à la capacité didacliquc, cet aveugle usage n'y e.-il pas, au fond, yim conforme à rharmonie nécessaire entre les moyens et la fin.
D'ôclatanLs excmple:j, qu^il serait super Qu de citer, ont ncttemont prouvé de nos jours, surtout dans rinstoire de Tlicole polytechnique, qu'une éminente aptitude au perfectionnement isolé de diveri^ sujets scientifiques était pleinement conciliabîe avec une radicale inaptitude à tout eiiseiguemeut rationnel, non seulement oral, mais encore écrit. Cette irrécusable observation sera aisément expliquée par tous ceux qui auront convenablement approfondi la théorie de renseignement, où Pesprit d'ensemble devient spécialement indispensable, pnisqu^il y faut surtout la considération habituelle du caractère fondamental de la science^ de 1 -exacte coordination de ses diverses parties, et de ses rapports essentiels avec le reste du système scientifique* Est-il donc surprenant que cet esprit d'ensemble, sans être rigoureusement incompatible avec Tesprit de détail qui doit ordinairenient présider aux travaux acadômiques proprement dits, accompagne toutefois très rarement Inaptitude aux recherches spéciales, presque toujours concentrées sur des points de doctrine isolés, dont lu préoccupation continue doit disposer à oublier ou à néi^^liger les autres éléments de la science ? Aussi, quoique o*ayant pas composé de Mtmoires, et ayant dirigé tous mes travaux vers la pliilosophie des sciences positives, j*ose croire que men; titres sont réellement beaucoup plus spéciaux pour une candidature, non académiquf, mais didactique, que si j*eusse employé autant de temps et d'efforts à perfectionner les connaissances do détaiL Ceux mêmes, parmi les juges compétents, auxquels mes recherches inspirent le moins de sympathie, ne sauraient méconnaître que les trois premiers volumes de mon Traité de philoso/thie positiva sont éminemment propres^ par leur nature, à déterminer pôremptoirement .^i leur auteur possède ou non la capacité didactique, pour laquelle la plupart des mémoires ne peuvent, au contraire, fournir que des indications vagues, indirectes, fort équivoques et souvent trompeuses.
Si Tesprit philosophique, en tant quo distinct de Pesprit purement scientifique, est généraîenieut indispensable à tout enseignement rationnel, aucun autre cas no saurait, ce me semble, plu^ impérieusement exiger une telle condition fondamentalo que celui dont il s'agit ici, ru rimportance supérieure de cette chaire transcendante, destinée surtout h faire nettement ressortir tes conceptions principales do la science mathématique, Tintime aoîiduritô de ses diverses parties essentielles, et rensemble de ses vraies relations avec les di^lTérentos branchoa de la philosophie naturelle. Beau-* coup déjuges compétents qui ont pu convenablement observer, soit en Idimôme, soit dans ses résultats ordinaires, le système actuel d'enseignement de rÉcole polytechnique, y déplorent avec raison Ta bus des habitudes algébriques trop exclusives, qui disposent à ma! concevoir la relation générale de Tabstrait au concret, une vicieuse prépondérance des signes sur les idéo&, qui tend bien plus a orner la mémoire qu*ù exercer le jugement, enfin un
Vie d'august£ comte
penchant trop commun à faire prévaloir la considération isolée de rinstrument analytique sur celle des phénomènes dont il est éminemment destiné à perfectionner l'étude rationnelle: d'où résullenl trop fréquemment de graves altérations à rheureuse influence, pratique ou théorique, de cette belle institution* Or, de tels dangers exigent évidemment Tintroduction directe de Tes* prit philosophique, qui ne sacrifie plus Tinterprétation concrète des formules à leur contemplation abstraite, et qui, toujours préoccupi^ de la considération approfondie de l'ensemble do l'étude de [a nature, sache enfin disposer les jeunes intelligences à sentir judicitîusement la vraie destination do Tanalyse mathématique, tout en faisant dignement ressortir ses éminents attributs.
Telles sont les indications préHmiDaircs relatives à Tappréciation spéciale^ pour ma candidature actuelle, de mes travaux écrits, que chaque juge peu directement examiner. Quant à mes titres pratiques, je dois d^abord rappelé!*' que, depuis vingt-quatre ans, mon existence n'a jamais cessé de reposer uniquement sur rcxcrcicc le plus actif et le plus pénible de renseignement mathématique, duus tous les modes et à tous les degrés dont il est susceptible : CD sorte que je ne saurais craindre, sous ce rapport, aucune concurrence quelconque. Attaché depuis huit ans à i'Ecoîe polytechnique, j*y ai été inopinément conduit par mes devoirs, aussitôt après avoir échoué dans ma candidature de 1B30, à remplir provisoirement, pendant deux mois, les èminenlcs fonctions que je soîiicîte aujourd'hui* La manière dont je mVn acquittai est maintenant devenue tellement notoire, que les juges, même les plus mal disposés envers moi, n'hésiteront pas, j'espère, à reconnaître l'imposant témoignage qui en résulte en ma faveur. QuUI me soit permis, à ce sujet de rappeler spécialement Tirrécusable suffrage d'un illustre savant, dont l'Académie, comme l'École polytechnique, déplorera longtemps encore la perte prématurée^ et qui, alors directeur des études de cette école, avait personnellement assisté à beaucoup de mes leçons : je n*oublierai jamais lu zèle généreux avec lequel sa rare et scrupuleuse loyauté, surmontant ôa modeste réserve habituelle, lui ht une loi de proclamer énergjquement le^ impressions favorables que cette é|>rGUve décisive lui avait inspirées à mon égard, aOn do repousser, par Tirrésistible ascendant de son esprit et de son caractère, les injustes et malveillantes insinuations auxquelles j'avais été en butte un peu auparavant, au sein môme de cette Académie. Malgré que sa voix consciencieuse ne puisse plus, hélas! s'élever pour faire rendre à mes services la tardive justice qu'il avait daigné me promettre d'après une telle expérience, je ne crains point aujourd'hui d'appeler directement, en garantie de ce que je viens d'avancer, tous ceux qui, à un titre quelconque, ont eu connaissance de cette affaire ! j'en adjure spécialement nUustre géomètre auquel tous les bons esprits se félicitent de voir enlln confiée la direction générale de notre enseignement malhémalique, et qui, ne m'ayant jamais perdu de vue depuis que j^eus le bonheur, il y a plus de vingt-cinq ans, d'être son élève à rÉcole polytechnique, est le plus propre à juger mon aptitude réelfe aux fonctions didactiques que je viens réclamer aujourd'hui*
En cette grave conjoncture, d'où va dépendre tout mon av<;mr social, je crois devoir, avec une haute franchise, me placer immédiatement sous la
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protection de Tensemble de rAcadémie contre les préventions qui ont pu subsister à mon égard dans les sections spéciales auxquelles se rapporte naturellement une telle candidature. Si une sage institution n'a point confié aux sections isolées de semblables nominations, et, leur attribuant seulement la présentation et la discussion, a soigneusement réservé au corps entier de l'Académie la décision finale, ce n'est point, sans doute, uniquement dans la crainte des rivalités personnelles : ce doit être surtout afin de neutraliser, autant que possible, par cette indispensable pondération mutuelle, les divers préjugés inhérents à chaque spécialité, et dont les autres académiciens doivent spontanément être mieux préservés. C'est donc sur leur haute raison que je compte le plus ici pour rappeler convenablement rharmonie rationnelle qui doit exister entre les fonctions à remplir et les conditions les plus propres à leur accomplissement. On doit, sans doute, toujours désirer, surtout en un cas aussi capital, que le talent didactique ne soit pas, s'il est possible, séparé d'une vraie capacité d'invention : mais, sous ce dernier aspect, il est évident que les Mémoires ne constituent point la seule garantie décisive. Tous ceux qui, môme sans adopter mes principes, auront impartialement apprécié mes travaux, me rendront, je Tespôre, la justice de reconnaître que la non-production de mémoires académiques ne tient nullement chez moi à la stérilité d'invention, mais à la direction inusitée que ma vocation caractéristique a du imprimer à l'ensemble de mes propres recherches, dont les principaux résultats, quoique d'une autre nature, no sont certainement, j'ose le dire, abstraction faite de leur réalité, ni moins originaux, ni moins difficiles, ni moins importants, que ceux qui se rattachent à la marche la plus suivie depuis deux siècles. Si, à raison même de son caractère, et surtout de sa nouveauté, ma direction philosophique m'interdit inévitablement presque toute participation aux divers encouragements, utiles ou honorifiques, que l'organisation actuelle prodigue très justement aux recherches purement scientifiques, faut-il aussi me voir enlever, par suite de celte position exceptionnelle, jusqu'aux attributions qu'une telle vie intellectuelle doit me rendre plus spécialement apte à remplir? Personne n'oserait l'admettre, à moins de regarder la philosophie des sciences comme ne méritant, de la part des savants, aucune sorte d'encouragement quelconque, et comme en devant être, au contraire, systématiquement repoussée; ce qui certes n'est nullement l'intention de l'Académie, qui, en conséquence, empêchera, j'espère, que le principe de la spécialité, abusivement détourné, à mon préjudice, do sa vraie destination rationnelle, ne soit ici érigé en maxime directement opposée au principe universel de l'aptitude, dont il ne doit évidemment constituer qu'un simple cas particulier, par la subordination constante du moyen au but.
Je ne crois pas, en terminant, devoir excuser, auprès de l'Académie, rétendue inusitée de la discussion que je viens d'ébaucher, sauf le regret que j'éprouve de n'avoir pu l'indiquer sans confusion en termes plus concis. Car, des réflexions directement destinées à perfectionner, au profit de tous, une des plus importantes attributions actuelles de l'Académie, ont tout autant de droits, sans doute, à sa scrupuleuse sollicitude que les communications
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journalières quelle reçoit sur des points particuliers de doctrine. Le p<^rilleux honneur d'avoir cette fois pour concurrent un académicien me fait d*ailleurs espérer que ma respectueuse remontrance obtiendra aujourd'bui un surcroît spécial d*attention et même d*intérôt, de manière à prévenir ou à dissiper des inquiétudes trop conformes à re3prit critique de notre lemps pour devoir être entièrement dédaignées. Au reste ,qiiel que doive être le sort réel de cette nouvelle candidature, je dois ici déclarer finalement que je no rûDoncerai jamais à udo chaire qui, depuis vingt-quatre ans, fut^ à mes yeux, un but constant d'elTorls journaliers; respèrience ayant désormaU pleinement motivé cette juste obstination, en démontrant, d'une manière irrécusable, que mon aptitude eJTective correspond suffisamment à cette lég^îtîme ambition.
Daignez agréer, Monsieur le président, lliommage de la respectueuse cou» sidéralion de votre dévoué serviteur,
Auguste Comte, Ancien éUVve de l'École polytechnique, Képéllteur d'Analyse Iranscendaote et du Mécanhpjc raUoriiiellc h celte École, et examiiiAleur des eaudidaU qui ^'y destlDciit. Rue (tUlm r**» 5, près le Panthéon,
pM'h, îe lundi 27 juUlet 1K40 (i).
Voici le carton impertinent que le sieur Baetielier. Oditenr du M*' volum*' du" Cuurs de phiff/sophif positive, se crut Ic droit fl inséier, sans en prévenir rautcur» en léle dudit volume» lors de sa publication; d'où le procès au tribunal do commerce, gapé piir Auguste Comte. — R,