SIXIÈME LETTRE
Paris» le dimanche t4 Shakespeare 67 (485&).
Mon cher disciple,
Votre nouvelle question sur l'innerva Uoq
ne me semble point assez nettement posée pour que j'y puisse faire maintet)anl une réponse spéciale. Je vous invite seulement à vous eûbrcer directe-
PCfiCCS JUSTIFICATIVES
ment d*i concevoir le dualisme général entre le corps et le cerveau» Peur cela vous devez regarder If corp^ comme composé de trois parties, l'une végétative, les msc^res^ deux autres animales, active et passive, les muscles (y compris les os) et les sens. Ces trois systèmes corporels sont respectivement subordonnés aux trois rt-gions cérébrales, La liaison s'établit par les trois appareils nerreux, nutritif, moteur et sensilif, dont la moelle épinière et le grand sympathique constituent so!i!omcnt des moyens àr perferlionnement
SKPTIÈIIE LETTRE.
Pari», |p mardi 23 Bichal (17 {1855),
Mon cher disciple,
En outre son développement (1) m'a permis la vérification spéciale de ma conception générale sur la source essentiellement cérébrale de la maladici au moins dans rhoîiime, surtout civilisé. Car elle a suscité, comme tous les préambules de mes grands travaui, une crise physique, prifïci paiement relative à l'appareil digestif, dont la surexcitation m'a contraint à m'abslenir de dîner pendant treize jours. De végétative, la réaction cérébrale est aujourd'hui devenue animale, et consiste dans une agitation convulsive qui, bientôt dissipée, va me ramener un état pleinement normal, sauf la stimulation durable de la région spéculative, succédant à celle de la région active, d'après une influence primitivement afTeclive; ce qui me représente en petit la marche essentielle de nos perturbations; en sorte que, comme médecin, vous pourrez utiliser l'incident que je me plais à vous décrire à celle fin
HLITIÈME LËTTHB.
Paris, le vendredi 1 Charlemagne ^1 (1855).
Mon cher disciple,
Quant à vos conjectures sur la longévité,
je ne dois que vous encourager à les rendre plus fermes et plus vastes en les systématisant davantage. Nous ne sommes, en tout genre, qu'au début du perfectionnement, môme envers notre situation et surtout pour notre nature. La longévité, qui suscitait tant de vagues espérances chez Bacon et Descaries, doit nous fournir un ample domaine de conceptions et d*amôlioratîons. Mon père spirituel allait jusqu'à rêver Taxtension indètlnte. Quoique la philosophie positive écarte de telles chimères, elle confirme l'espoir continu d'un succès notable et croissant, d'après le?? progrès du régime humain, complété par Thérédité.
(1) Il s'iigit ici du testameïit d'Aucrusle Comte (Note du bio^mphe).
vt« d'auoitsti; oomtr
Ceci me conduit a terminer ma réponse en vouii ifsdiquant a cSRRp une conception t,'éiiéro!e, qui trouvera normalement sa place, en 1858, da»s le traité do la nature humaine, où doit consister la première moitié de ma Murale positive. 11 faut regarder comme la principale imperfection de tjolre organisme individuel» l'insuffisante harmonie entre le corps et le cer?eau. Le cerveau pourrait, je rrol^*, user deux corps, oï peut-être troiîî, si b surcession fêtait possible, tant sa constitution est plus stable. Dans la plupart des cas normaux, !a i^lalue ne tombe que parce qtie lo piMestal est pourri. Cette discordance ne convient pas seulement aux morts précoces : elle **xi^le souvent chez de dignes vieillards. Après un siècle de durée» le cerveau de Fonlenelïe ne cessa de fonctionner que faute de hase végétative. \'ou> pouvez dès lors senfir qu^dle portée comportent nos moyens d augm*^nter Iti longévité, quand ils seront systématiquement dirigés vers l'institution d'une meilleure harmonig? entre le corps ft le cerveau, par le développement des rèatîtions, à peine ébauchées jusqu'ici, du moral sur le physique.
En fixant à près de deux siècles le maximum de durée compatible avec 1*1 cunstitution humaine^ llufeîand n'était inspiré que d'après des observations purement empiriques sur les meilleurs *'as de longévité constatée. Mais, s'il avait été guidé par la conception précédent'^ il aurait pvj faire mieux accueillir son appréciation, en posant la question de longévité systématisée, comme consistant à faire durer le corps autant que le cerveau pourrait naturellement vivre. Ainsi conçue, Tutopie semble final*'ment réalisable, et mèmt* on doit raisonnablement espérer d'augmenter rintrinsèque longévité da cerveau , ,
NOTE SUR LA MALAHIE D^AUGUSTK COMTE.
On pense hien que les incertitudes et les contradictions qui s'élevèrent sur la nature et te traitement de îa maladied^ notre Maître, après sa mort, ne furent pas sans m'affectfr.
J^écrivis donc à ce sujet, pour me rassurer, à un homme considérable oi tout particulièrement propre à nous renseigner en Tespéce ; M. le docteur Cruveilhier père, professeur d'anatomie pathoiogiqur à la t'acutté de méde- (tine de Paris^ qui avait^ le premier, signalé, dans sa longue et si honorable carrière scientifique, Texistence et la fréquence de Vulfêrt* simplt H fion ront'éreux de Testomac, ttfms rottmdiuTi^ trou rond*
Voici sa réponse :
Monsieur et honoré confrèrf'.
Je m^cm presse de répondre aux questions que vous me faîtes lUionneur de m'adresser dans votre letlre du Vi janvier»
Je ne connais que deux lésions organiques qui puissent donner lieu h rhémalhémèse, le cancer et Tulcère simple de l'estomac.
Or. du moment que les symptômes que vous avez observés vous paraissenl
MftCES JUSTrnCATtVKS
éloigner Tidée du cancer, il est clair que TOtre malade a succombé à un
ulcère simple de Teslomac.
Le premier cas de cette maladie que j'ai observé m'a fourni rexemple d'une hémorragie intense, sanx vomùsement.
Le malade se -coucha dans un état qui ne donnait t|ue de^^ craintes ♦''loignées ; on If^ trouva mort le lendemain malin dans son ïit.
La cause de cette mort Hmi une htoorragie interne : le sang remplissait tout 1- estomac et tout Tinleslin grôle.
Vous terminez votre lettre en me posant plusieurs; questions dont vous medemandeii la solution :
1'* question : « Le travail d*ulcération\ après s'être propa^:è do la muqueuse à la tunique fibro-musculaire, et de là vers la membrane séreuse qui la recouvre, n'a4-il pu, à ce moment et à ce point, provoquer une exhalation capable de former épanchement dans la cavité du péritoine? ^i
Je réponds que cela est possible, quoique rare (les épanchemenls dans la cav. périt, sont plus communs dans le cancor); cela est passible, car toute phlegmasie, tout travail morbide développé dans Tépaisseur d*un organe de Tabdomen peut avoir pour conséquence one hydropisie ascite.
2* question : « L'ulcération simple tle reslomac peut-elle rendre compte de r ascite, et, consécutivement, de Tintiltration des membres inférieurs; et, tous les symptômes de cette lésion étant donnés, la formation de répancliement séreux doit-il la faire exclure? »
Ma réponse à cette seconde question est une conséquence de ma réponse à la question précédente : oai^ rnlcêre .simpiv de Fedorriftc peiU rrndre compte de l' ascite fit de rinfihraiion des membres inférieiirx; non^ la fomuttion de fépa fiche mefd séreitx ne doit ptts la faire exclure,
Jo désire, Monsieur et honoré confrère, que ces réponses puissent remplir votre but. Il est malheureux que Tautopsie de votre malade n'ait pas été faite; mais, je Le répète, la discussion ne saurait porter qu'entre cen deux maladies : y avait-il cancer ? y avait-il ulcère simple de Testomac?
Je vous prie, Monsieur et honoré confrère, d'agréer Tex pression de mon dévouement.
Cruveilhier.
Paris» 27 janvier 1859.
Il va sans dire que pour nous Tutcère simple de Testomac n'est pat^ ici la maladie même, mais une conséquence de la maladie, l'accident anatomique ultime qui amena la mort; et que cet épi phénomène n'infirme aucunement la nature et la certilude de l'affection qui le précéda et permit sa formation, à savoir le trouble céréhral du début, amenant» d'après les antécédents dépressifs du malade, la congestion hépato-gastro-inlestiuale, I -infiltration des tissus, rulcéralion et rhéniorra^ie,
XL Litlré, encore qu'il n'ait pas ej^aminé le malade, a affirmé le cancer; et pour cause.
Il s'est appuyé pour cela sur le témoignage de M. le docteur de Montègre, qui aurait ^ sur le vif et sur le cadavre* palpé et constaté la tumeur.
v\r. d'auoustr oomte
A c^^ dire, j'oppose rafllrmation suivante : après la mort de noire Maîlr« nous aTons, M. le docteur Bazalgette et moi, avec* tout le soin possible el sans aucuQo retenue, sans aucun empêchement, pratiqué le môme examen : maiâ sans reocontrer ni engorgement, ni néoplasme, ni tumeur au fnie, à restomac, aux intestins, nulle part : ce qui confirme le résultat des palpitions que j^avaîs déjà pratiqu^eâ pendant que le malade vivait.
Quant à la responsfibilité du Lraîlemenl, elle ne saurait iDCOjnber à personne autre qu'à M. Comte lui-même: cela rôsulte de déclarations éerit€f qu^ildt à M. de Consola nt-Rebecque, à M, !e capitaine Anfrie ef auîr^^s. t^i dont voici les termes :
« En acceptant le généreux dévouement médical de M. Robiriet, je me suis ouvertement réserv/^ la surintendance du traitement.
t< Au fond, il ne nfa réellement Tait qu'une consultation, dont j*al successivement écarté toutes les parties, d*après une courte épreuve, en fone *iur je suifseit/ responsable (1). »
Je prie le lecteur d'observer que c'est cette situation très oeUe qm m'a déterminé, non sans un profond regret, à décliner définitivement le titrr de 7néfirat( trAïu/uste Cmnte. quetque prix que je dusse y attacher. — R*
No 35
PAROLES PHONONCÉES AUX funkhaii.le:!^ d^augïjste comte
Le 27 Gulteinberg lit* (mardi H septembre t857). Par 1p Df RooiNKT.
Mesdames, Messieurs,
CVst à la postérité qu*appartient la glonfication de la grande exîstenê? qui vient de finir; elle ne saurait être assez bonorée que dans l'avenir, et vouloir Tappr/'cier aujourd'hui serait presque une profanation*
C'est donc pour accomplir un pieux devoir et satisfaire au commun besoin de nos cœurs, que nous osons prononcer sur cette tombe sacrée quelques paroles de regnd,.
La mort, qui nous éprouve si cruellement, n*enlève pas seulement Tobjet de quelques affections privées, elle frappe aussi rfïumanité dans ses plus obers intérêts; et ce n'est point tant un malheur domestique que nous avons à déplorer, quHine immense calamité sociale 1 Ceux de nous qui ont eu le bonheur de partager l'intimité de ce noble mortel, pourront sans doute mesurer, à la douleur qu'ils ressentent, Tel end ue de leur perle. Mais qui saurait calculer ce que ce fatal événement apporte de retards et d'écueila a la grande œuvre de la régénération moderne? Le majestueux édifice reli» ^''iaux, récemment élevé par ce glorieux créateur, se trouve, à jamais peutil) J'^oute que J 'avais plusieurs fois insisté près de notre Maître pour qui] consultât MM, les docteurs Gcndrto et Cruveilhier. — R»
être, privé de son sublime couronnement moral ! La famille positiviste reste orpheline à son berceau, et la rénovation spirituelle perd en même temps et son moteur et sa direction.
Devant un semblable désastre, tout ami du progrès, tout homme de bien, tout vrai citoyen de la Terre, sent son âme profondément ébranlée, et porte sur l'avenir des regards pleins d'effroi !
Mais la mort n'a rien d'absolu. Messieurs ! quand la terre funèbre a dévoré la dépouille mortelle, l'âme se retrouve dans les œuvres qu^elle a produites, et dans les souvenirs qu'elle a inspirés : c'est ainsi que les grands hommes ne meurent jamais. La fin de leur existence n'est que le commencement de leur immortalité; et ils font plus encore, du sein de la tombe, qu'ils n^ont accompli pendant leur trop courte durée.
Tu es donc immortel, ô Maître vénéré ! immortel comme Aristote et Descartes, immortef comme le grand saint Paul, immortel comme fondateur de la Religion de l'Humanité ! ta mémoire est éternelle comme tes œuvres ; et ton nom sera béni dès ce jour jusqu'aux âges les plus reculés.
Car ta doctrine, toute d'amour, va toucher les cœurs et gagner les âmes ; par elle, l'ordre va renaître dans les esprits bouleversés, Tardente charité éteindra toute haine, et la concorde régnera, après tant d^orages, pour l'accomplissement des plus hautes destinées.
Par elle, la paix s'étendra sur la Terre, séchant partout et le sang et les larmes 1
Voilà l'avenir, Messieurs; quant au présent, il reste plein d'amertume et de difficultés?...
Mais si nous voulons remplir notre tâche, et devenir les fils de ce glorieux père, ne nous éloignons jamais de lui : conservons son auguste souvenir au plus profond de notre cœur; portons à sa mémoire un culte journalier, purifions, agrandissons nos âmes pour Vy conserver religieusement ; pénétronsnous de son esprit, animons-nous de ses généreux sentiments, de son inaltérable civisme, de son intrépide courage ; venons souvent à sa tombe bénie, répéter la formule sacrée de notre sublime Religion :
L'Amour pour principe, Et l'Ordre pour base; Le Progrès pour but.
hm
Vît D*AUUUSTÈ COMTÉ