E POSITIVISME
donne M. Littré est d'autant moins heureux, que la découverte de la loi d'évolution intellectuelle ayant été faite d'après un travail -d'abstraction très-prolongé, et non par observation directe, a nécessité des méditations profondes, de très-grands efforts de raisonnement, une concentration rationnelle considérable, un véritable génie en un mot. Il n'est donc point exact de la présenter comme un fait de pure observation empirique, ni comme un aperçu résulté en quelque sorte d'un heureux hasard. Mais il y a plus : Auguste Comte ayant établi plus tard, dans la Politique positive, que le progrès n'est que le développement de l'ordre, et qu'à ce titre les lois dynamiques de la sociologie sont subordonnées à ses lois statiques, a, en même temps, rendu déductive la conception de ces lois, qui n'avaient pu être primitivement obtenues que par induction. Il les a donc établies rationnellement, comme une conséquence nécessaire des lois de l'existence sociale, et comme lois propres de l'entendement. M. Littré n'aurait pas dû ignorer, ou omettre, ce progrès important (1).
11 est encore moins vrai de dire, comme l'a fait cet écrivain, qu'il n'y a aucune concordance entre l'analyse mentale dont Auguste Comte a emprunté les bases à Gall, et la loi empirique d'évolution intellectuelle qu'il a découverte en sociologie. D'abord, l'auteur de la Philosophie positive n'a aucunement emprunté à Gall les bases de son analyse mentale : au contraire , il a toujours et justement signalé la construction de ce philosophe comme étant surtout défectueuse en ce qui concerne l'analyse intellectuelle. Aussi, la théorie qu'il a donnée lui-même des facultés de l'esprit ne résulte point, comme celle de Gall, de l'observation directe et biologique en quelque sorte de l'individu, mais de l'ana-
(1) Voir le Système de politique positive, tome 111, Préambule général , et ch.
ApnftS AUGUSTE COMtlî.
lyse des produits de l'intelligence humaine dans tous les temps, dans tous les lieux, et sur tous les sujets qui lui sont accessibles. Il y a donc une différence fondamentale entre la marche suivie par Auguste Comte et celle adoptée par son illustre prédécesseur. D'ailleurs celui-ci ne cherche à déterminer que des fonctions et des organes, tandis que le premier s'applique surtout à découvrir les lois de l'existence intellectuelle. Aussi la différence est grande entre leurs résultats respectifs : comme on peut s'en convaincre en comparant, en ce qui concerne les facultés de l'esprit surtout, le tableau cérébral fourni par Auguste Comte et celui qui résume l'analyse de Gall.
Enfin, il y a une concordance si parfaite entre la loi sociologique de l'évolution mentale et les lois logiques individuelles, que la première peut se déduire de la principale loi statique de l'entendement ou de sa disposition fondamentale à faire toujours l'hypothèse la plus simple compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus, et qu'elle figure, à ce titre, parmi les lois de l'intelligence humaine. Partout Auguste Comte signale, pour le sentiment, l'esprit et l'activité, cette identité fondamentale, l'évolution sociale résultant de la constitution individuelle, et reproduisant toujours, sauf des différences d'intensité, la marche spontanée présentée par l'individu. Cette vérité essentielle est établie, rappelée, dans tous ses ouvrages, et l'on a droit de s'étonner, au moins, de rencontrer sous la plume de M. Littré des inexactitudes aussi étranges, aussi inexplicables que celles que nous venons de relever, et qui ne sont malheureusement point les seules infidélités que présentent les Paroles de philosophie positive. Comment lire sans surprise, par exemple, l'énumération des quelques idées dérivées qu'il croit avoir ajoutées au fonds trouvé chez Auguste Comte? A cet égard, on ne peut lui reconnaître en propre que sa théorie des quatres âges historiques , qui ne dérive point, assurément, delà méthode ou de la doctrine positive, et qui
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établit, au contraire, le divorce complet de son auteur avec cette grande philosophie.
Mais, si la démarche de M. Littré n'est, intellectuellement, qu'une illusion académique, elle offre plus de gravité quand on la considère du point de vue social. Le positivisme , qu'elle attaque par sa base, n'est pas, en effet, la fantaisie d'un moment, un hochet philosophique inventé pour la distraction de quelques curieux littéraires. C'est une doctrine sociale qui aspire à un grand but, c'est une foi universelle qui commence une entière et bien urgente rénovation, et qui, de plus en plus, doit fournir le fil conducteur de la politique contemporaine pour devenir l'agent de sa régénération. Il y a donc une inconvenance réelle (outre l'irrationalité du fait), une légèreté bien coupable, à vouloir infirmer ainsi, sans motif social, un système aussi respectable ; à appeler le doute sur ses principes les plus fondamentaux, à condamner dans une brochure de quelques pages, sans fournir aucune preuve, aucun développement, sans énoncer aucun fait, une doctrine appuyée sur tant de travaux, de démonstrations et de découvertes, et sur laquelle repose à cette heure tout l'avenir de l'Humanité I
Du reste , nous sommes forcé d'ajouter que les circonstances au milieu desquelles s'est produite l'attaque de M. Littré, lui donnent un caractère encore plus déplorable. On sait comment et jusqu'à quel point il devint contraire au fondateur de la religion démontrée, et que, de plus en plus, il voulut témoigner contre lui. Les encouragements ne manquèrent pas pour l'enhardir dans cette voie : les faux positivistes qui le suivirent quand il quitta la société fondée par Auguste Comte, les académiciens (métaphysiciens ou savants) , les littérateurs' et les révolutionnaires l'y provoquèrent à l'envie. Tous d'exalter son mérite et d'en venir à des flagorneries si étranges, qu'au dire d'une presse à la vérité aussi peu désintéressée que compétente
APUES AUGUSTE COSITK.
dans cette question , la France compterait peu d'hommes comme M. Littré ; que la révolution n'en aurait guère à lui comparer; qu'enfin il serait, par le génie et le caractèi'e, infiniment au-dessus de son prétendu maître, celui qui a si prodigieusement accru la philosophie positive, et dont le nom signifie tout ensemble : intelligence de premier ordre, savoir infini, suprême moralité !
Pour déjouer cette intrigue coupable, il eût été honorable à M. Littré de réduire, par une courte et modeste dér claration, des exagérations aussi évidentes; de reconnaître qu'il est plutôt érudit que savant, puisqu'il n'a fait aucune découverte ni coordination scientifique ; plutôt écrivain que philosophe, puisqu'il n'a produit aucune théorie réelle sur le monde et sur l'homme, puisqu'il n'a fourni que de simples travaux littéraires (traductions, préfaces, notes et commentaires, articles de journaux et de revues, etc. , mais pas un seul ouvrage important, pas une seule pensée originale); qu'enfin, au lieu d'accroître prodigieusement la philosophie positive, il n'en a jamais accepté momentanément que quelques aperçus généraux, pour s'y montrer bientôt radicalement hostile.
Mais loin de là : M. Littré s'est gardé de troubler le zèle de ses panégyristes-, il a laissé brûler devant ses autels un encens mérité par une autre gloire; enfin, il est descendu dans la voie que l'esprit de parti lui traçait et dans laquelle sa haine personnelle pour le fondateur du positivisme le poussait depuis longtemps. Sa circulaire du 1" décembre 1857 affecte un ton jusqu'alors inusité et quil n'eût certainement osé prendre du vivant d'Auguste Comte : elle parle des lacunes de la philosophie positivepense que ce serait une illusion de croire qu'il ne reste plus qu a prêcher une sorte de foi, et qu'il y a lieu de mettre au courant cette doctrine, là où elle n'y est pas, de la rect^fieroù elle pèche. Puis M. Littré fait un nouveau pas : amené à reconnaître qu'en effet M. Comte fut atteint.
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en 1826, d'un caccès d'aliénation mentale dont il guérit, il ne voudrait ccpendcint pas nier absolument que, sur les détniers temps de sa vie, ce penseur n^ait éprouvé quelques-uns des inconvénients inhérents au régime mystique auquel il s'était soumis (1). Plus tard, cette première insinuation publique se trouve corroborée : M. Littré distingue assez petfidement les deux moitiés de la vie de son ancien maître, surtout les grandes compositions qui les caractérisent respectivement, la Philosophie et la Politique positives. Il àôcorde encore à la première son approbation, mais il couvre la seconde d'un silence injurieux. Il se contente de noter éil passant, et sans descendre aux preuves, qu'Auguste Comte a manqué la déduction sociale que préparait sa fondation philosophique, et qui reste le travail des générations à venir. En même temps il laisse le journalisme répéter sur tous les tons qu'en prenant à la philosophie positivé ce qu'elle a de bon, il avait eu le rare mérite d'éviter les illusions et la chute de son application sociale. Enfin, M. Littré fait savoir qu'il prend en héritage cette philosophie positive malgré ses lacunes et ses imperfections, et passant aux rectifications promises, il exhibe sa théorie des quatre âges qui commence pour lui le remaniement, c'est-à-dire une tentative de dispersion de l'œuvre d'Auguste Comte. Après quoi, venant au moment présent, aux délibérations et aux œuvres, et prenant sa plus haute initiative, son plus vaste essor, il annonce que l'action régénératrice doit se borner désormais à se tenir aussi près que possible de l'esprit moderne pour profiter de ses inclinations, pour le conseiller dans ses épreuves, pour l'éclairer sur la vraie signification de ce qu'il veut et de ce qu'il fait.
Voilà comment le seul homme qui ait eu jusqu'ici, parmi les vulgarisateurs du positivisme, pouvoir de publicité, eii-
(1) Journal des Débats, numéro du 29 décembre 185T.
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tend rendre compte à ses contemporains de la nature de cette doctrine, de la marche qu'elle a suivie, des elForts qu'ont produits ses véritables adhérents, et des résultats
qu'ils ont obtenus!
Certes, Auguste Comte n'avait pas lui-même entrevu jusqu'où pourrait s'étendre une telle défection, lorsqu'il l'appréciait, il y a plus de trois ans, dans une addition de son testament, et qu'il en signalait le principal danger.
M. Littré n'est donc pas et ne fut à aucune époque le représentant du positivisme : jamais cette religion ne toucha son cœur, n'éclairason esprit : et son action définitive fut telle, que la première réparation qui doive être faite par l'opinion publique au nouveau culte, est de ne plus considérer un tel adversaire comme son principal patron, de tenir pour apocryphe le prétendu positivisme qu'il enseigne , et de renier, sous ce nom, la soi-disant école qu'il semble dirigercar il serait à la fois trop injuste et trop dangereux de conondre amsi la religion positive avec les derniers efforts de 1 esprit négatif, qui ne lui emprunte passagèrement quelques armes que pour recommencer la guerre de l'incrédulité.
Il n y a qu'un positivisme : cest la religion de V Humanité l Et ceux-là seuls sont positivistes ou près de l'être qm acceptent tous ses dogmes et cherchent sincèrement à les appliquer. Il est donc juste que le public cesse de se méprendre aussi gravement à cet égard; il est urgent qu'il cesse, en dépit du journalisme, de regarder comme les représentants légitimes de notre doctrine quelques partisans nconséquents du régime académique et parlementaire. Il taut qu 11 sache que des prolétaires, des patriciens et des
LSTt T r'""'î^'°^ "^^^^^^^^ que desfemmes, cï Tur ftndn P ^ T ^^^'^"^ ^"
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Ceux qui s'attachèrent à Auguste Comte pendant sa vie, et qui sauvegardèrent autant qu'ils purent son existence matérielle ruinée par la persécution académique et compromise par la défection révolutionnaire, se retrouvèrent après sa mort pour assurer ses dernières volontés et continuer son œuvre. Le groupe de disciples qu'il avait choisis pour exécuter son testament, et qui avait à sa tête un président aussi digne que capable, surgissait naturellement pour entreprendre cette double tâche.
L'exécution du testament ne présentait, on le sait, d'autre difficulté capitale que le mauvais vouloir de la seule personne qui pût y apporter obstacle , et qui fit, en effet, tout ce qui dépendait d'elle pour l'entraver.
Après avoir assuré la sépulture d'Auguste Comte et satisfait à toutes les obligations funéraires (soin que personne ne vint lui disputer), l'exécution testamentaire poursuivit l'accomplissement de son mandat : elle s'assura de la jouissance du domicile sacerdotal et se prépara au payement des dettes, ainsi qu'à l'acquittement des annuités qui lui incombaient-, enfin, dès que la vente de l'héritage d'Auguste Comte fut annoncée, elle en décida le rachat. C'est • alors que se manifesta, par des sacrifices au moins honorables, la sincérité des adhésions positivistes. En France, en Angleterre, en Hollande, des subsides furent spontanément rassemblés et adressés au président de l'exécution testamentaire, ce qui lui permit d'intervenir avec eflicacité (1).
(1) Parmi ces généreux coopérateurs, je dois rappeler noire excellent
Al'UÈS AUGUSTE GOMTK.
La presque totalité des objets composant la succession fut recouvrée et rétablie dans l'appartement consacré; ce qui reconstitua le siège matériel du positivisme, désormais confié, suivant le vœu du fondateur, à la garde de sa fille adoptive. Enfin, la cérémonie commémorative indiquée par le testament eut lieu le troisième dimanche après la mort d'Auguste Comte (1) , et sa tombe fut érigée à l'endroit et suivant le mode qu'il avait prescrits. Ses disciples remplirent donc ses dernières volontés autant que le permirent les circonstances difficiles où ils se trouvaient (2) .
Quant à la continuation de l'œuvre , elle présentait des difficultés plus graves encore : le premier Grand-Prêtre de la religion universelle n'ayant choisi, ni par conséquent désigné, aucun successeur immédiat, s'il était impossible de laisser une vacance dans la direction spirituelle de
frère et ami le docteur Cousin qai, des premiers, oû'rit ses ressources disponibles.
René Cousin, qu'une mort subite a enlevé, depuis, à l'affection de sa famille et de ses amis, le 31 décembre 1858, était venu au positivisme par une voie bien touchante, celle des tendres sentiments. Dans le deuil profond que lui laissait la mort d'une épouse ardemment aimée, il eut notion du culte si noble et si consolant que la religion positive indique à tous ceux qui ne peuvent et ne veulent oublier. Il écrivit à Auguste Comte pour avoir des explications sur ce culte intime, qu'il institua aussitôt envers celle qu'il pleurait. C'est ainsi qu'il devint positiviste, et qu'il le resta jusqu'à la mort. Le docteur Cousin demeura veuf pendant huit années; il respecta scrupuleusement toutes les obligations de ce noble état, et fut toujours fidèle à la mémoire de sa compagne. 11 exerçait avec modestie et dévouement, dans un village de la Brie, le sacerdoce médical, et reçut sur sa tombe la plus douce récompense que puisse obtenir un homme de bien : l'expression des regrets de toute une population attendrie, par l'intermédiaire spontané d'un de ces prolétaires qu'il aimait tant à secourir.
(1) Voir aux Pièces justificatives , n° 20.
(2) C'est surtout au zèle et à la sagesse de M. LaQtte qu'est due l'exécution du testament, M. Lonchampt présida aux soins de l'inhumation, et M. AudilVrcnt, à qui nous devons en outre la pensée du Conseil! positivislv, obtint la concession du logement. On ne doit pas oublier cnlin que la possibilité d'agir fut assurée par le dévouement de nos principaux patrons temporels.
LK l'USniVlSAlK
l'Ëglise naissante, il n'était pas sans danger de pourvoir à sa restauration. La nécessité suggéra le meilleur parti : les positivistes désignés par Auguste Comte dans son testament, comme devant se préparer aux fonctions sacerdotales, se constituèrent en conseil, et décidèrent que le président de cette réunion prendrait, à , titre provisoire, la direction du positivisme. Du reste, le provisoire ne devait porter que sur la personne du fonctionnaire, mais nullement sur la valeur des actes accomplis. M. Pierre Lafitte, déjà président perpétuel des exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, et désigné par lui comme approchant le plus de la préparation sacerdotale, fut naturellement appelé par ses confrères à l'occupation de ce poste difficile, qu'il sut accepter avec dévouement. En même temps, notre éminent confrère, M. Fabien Magnin, inaugurait la présidence temporelle que lui conférait le testament. La direction positiviste se trouvait donc suffisamment reconstituée.
Le nouveau chef spirituel eut d'abord à s'occuper du ralliement que pouvait compromettre la mort de son illustre prédécesseur. 11 l'obtint, d'après la fermeté du plus grand nombre des adhésions, par suite des efforts communs que nécessita la restauration du siège religieux, par la continuation des circulaires annuelles, enfin par son ascendant personnel et par l'assistance dévouée et la noble subordination volontaire de M. Richard Congreve, l'un des membres britanniques du Conseil positiviste et le principal représentant de la nouvelle religion en Angleterre. Ce n'est qu'après avoir satisfait aux nécessités les plus urgentes du moment que M. Lafitte put réguUèrement aborder l'exercice de l'office sacerdotal. Alors le culte, jusqu'ici limité aux consécrations domestiques, s'agrandit en ébauchant les célébrations sociales réservées à l'avenir. Deux fêtes, qui pourront recevoir quelques modifications ultérieures, mais qui se perpétueront assurément dans le temps, comme elles s'étendront dans l'espace , furent instituées par le
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nouveau directeur pour célébrer respectivement la naissance et la mort du fondateur de la religion universelle. Ces solennités touchantes, en rappelant chaque année les vrais croyants au berceau de leur foi, ravivent leurs souvenirs, rapprochent leurs cœurs, élèvent leurs âmes et systématisent, dans un cas profondément senti, la disposition croissante que témoignent de plus en plus les Occidentaux émancipés pour le culte des grands serviteurs de l'Humanité.
En même temps, la pratique du culte privé se maintenait par l'administration d'un des sacrements les plus importants, celui de la destination sociale. Tandis que s'organisait la continuité sacerdotale , une noble ébauche du patriciat avait surgi : un de nos plus éminents confrères pouvait enfin aborder le problème agricole sur une échelle digne de lui. Après avoir lutté longtemps contre un sol avare, avec des forces insuffisantes et dans des conditions trop défectueuses, M. Auguste Hadery se voyait près de succomber et de renoncer à la tâche importante qu'il avait entreprise, quand il fut secouru par une intervention magnanime. Un jeune positiviste anglais dont je regrette profondément de ne pouvoir signaler le nom à l'admiration publique, avait su apprécier la valeur de notre confrère et comprendre la haute opportunité de son entreprise; il lui offrit généreusement les capitaux nécessaires pour la continuer, ou plutôt pour la reprendre sur des bases plus larges et plus convenables. Une somme de 250,000 francs fut volontairement consacrée par lui, à titre de don social, pour former le nouvel établissement agricole de M. Hadery. Nous croyons devoir insister sur le double caractère politique et religieux de cet acte. D'abord il réalise, à un premier et très remarquable degré, la prévision d'Auguste Comte sur l'institution spontanée de riches artificiels, comme moyen de fournir des chefs industriels régénérés, c'est-à-dire acceptant des obligations sociales, et
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comme un procédé parfaitement normal pour recruter à l'origine le patriciat positiviste. Ensuite elle prouve la puissance des convictions déterminées par la nouvelle foi, qui peut inspirer déjà de pareils actes de dévouement, dans une classe que l'on regarde injustement comme nécessairement dépourvue de sentiments sociaux. Mais l'entreprise de M. Hadery étant de son côté une tentative toute civique^ accomplie jusqu'ici dans des conditions inouïes et avec une abnégation personnelle véritablement trop absolue, l'intervention que nous venons de signaler surgissait , on peut le dire, envers un cas tout à fait exceptionnel. C'est cette initiative spontanée que la religion positive a dû consacrer, afin de lui assurer son véritable caractère, toute sa grandeur et toute sa portée.
Le 25 Gutteraberg 71 (6 septembre 1859), le lendemain de la célébration annuelle instituée pour la mort d'Auguste Comte, devant les positivistes occidentaux réunis au siège de leur foi, le ministre actuel du culte de l'Humanité a conféré à M. Hadery, propriétaire-cultivateur, le sacrement social de la destinalion (1). Cette noble investiture fut précédée d'une longue exposition des principes de la nouvelle économie politique, ou de l'organisation réelle de l'industrie moderne. Et après avoir rappelé les devoirs réciproques des entrepreneurs et des travailleurs, des chefs industriels, des riches ou nouveaux patriciens, et des prolétaires ou nouveaux citoyens, entre eux et envers la société, leurs obligations communes envers l'Humanité, le représentant du sacerdoce positif proposa au nouveau chef industriel les conditions essentielles de tout engagement de ce genre :
Vous reconnaissez , lui dit-il , que la richesse , sociale
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 25, la 12'^ circulaire annuelle du directeur du positivisme.
Le sacrement de la destination a été de nouveau conféré cette année, le 25 Guttemberg 72 (6 septembre 1860), à Paris, à un positiviste anglais.
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dans sa source et dans sa destination, doit néanmoins recevoir une appropriation personnelle qui lui assure son entière efficacité reproductrice, et qui permette la digne indépendance du fonctionnaire chargé d'en diriger l'emploi pour le service de l'Humanité?
Vous promettez de ne prélever qu'avec une sage économie ce qui est nécessaire à votre entretien personnel, de manière à employer surtout le revenu de votre capital à l'amélioration des agents du travail et au perfectionnement des instruments?
Vous promettez d'instituer, autant que possible, une digne hérédité sociocratique du capital que vous allez administrer au nom de l'Humanité?
C'est après avoir juré solennellement adhésion et fidélité à ces trois points fondamentaux de toute fonction industrielle que M. Auguste Hadery fut consacré, à titre de fonctionnaire-propriétaire, comme chef agricole, dans la ^^ classe du patriciat positiviste.
En même temps que le culte, l'enseignement se trouvait abordé. Le 15 Bichat 70 (17 décembre 1858), M. Lafitte inaugurait quant à lui cette grande fonction sacerdotale. Il reprenait le Cours philosophique sur V histoire générale de VHumanité, professé jadis avec tant de grandeur par le fondateur du positivisme. Cette longue prédication hebdomadaire exposant d'abord les lois fondamentales de l'existence sociale au point de vue de sa constitution et de son évolution, fournit ensuite leur vérification d'après l'examen de la série historique, depuis son origine fétichique jusqu'à la dernière crise révolutionnaire, pour en déduire finalement les principes de la réorganisation moderne (1).
(1) Pour donner une idée exacte du cours de M. Laûtte nous en avons reproduit le programme dans nos Pièces justificatives , n° 26.
Ce cours a été renouvelé celte année (1869-1860), et le Discours d'ouverimc qui en indique le but, la destination et le plan, a été imprimé en 1859