CHAPITRE Vlll
Langue.
La lan^e chinoise est monosyllabique et exempte de toute flexion ; les caractères qui la composent sont donc indéclinables et inconjugables, c.-à-d. que c'est par les tons et par la position des mots, la connaissance des particules, dont remploi constitue Tossature de la phraséologie, que la lan^e devient intelligible. Tout d'abonl, il faut établir une distinction entre la langue écrite et la langue parlée. La langue parlée en Chine dans la bonne société aujourd'hui est désignée sous le nom de kouan-hoa, par opposition aux dialectes locaux, désignés généralement sous le nom de Tou-hoa, Les dialectes les plus répandus sont ceux de Canton et du Fou-kien, sans parler des langues particulières des tribus sauvages. On distingue le kouan-hoa du kou-weriy style antique écrit plus essentiellement monosyllabique, partant moins précis, qui, indispensable pour Fétude des livres classiques (kinff), ne répondrait pas, à cause de son vague, aux besoins de la vie actuelle. Entre le kou-wen et le kouan-hoa, les Chinois placent des styles intermédiaires, tels que le style des compositions littéraires ou werir-tchanÇy le style des documents administratifs et celui de Thistoire, qui, tous, quant à la syntaxe, procèdent du style antique, tout en étant plus précis. Les Chinois divisent leurs mots en mots pleins, che-tseu^ qui ont une signification propre, et en hiu-tseu^ mots vides, qui servent en général de particules, à compléter le sens des mots pleins et à exprimer les rapports des mots entre eux. On divise les che-tseu en deux sections, en sen-tseu ou houo-tseu, mots vivants, qui marquent l'action, les verbes, par exemple, et en se-tseu^ mots morts, qui marquent la nature des choses, (es substantifs par exemple. Les inflexions de la voi]^
sont représentées par cinq tons : chang-ping, hia-ping, chang-chen, kiu-chen eijou-chen, c.-à-d. ouvert, muet, montant, descendant et rentrant. Quelques philologues européens, Wade et Stent, par exemple, marquent ces sons par des chiffres. Les jeunes Chinois les apprennent pai* la pratique dans les écoles. On fait remonter à Tempereur Fou-hi l'invention des caractères chinois que Ton répartit aujourd'hui en six classes ou six genres : 1° Sianghin, caractère figuratif dans lequel, par exemple, le soleil est représenté par un rond avec un point dedans, la lune par un croissant, etc., c.-à-d. que Tobjet est indiaué par une image grossière; 2^ Tche-seu, caractères indicatifs, j'appellerai même suggestifs, qui s'adressent à l'esprit plutôt qu'à l'œil, ainsi trois triangles dont l'un en tête représentent un monceau ; deux carrés marquent le voisinage ; 3° Houi-i, caractères composés qui consistent dans la réunion de deux caractères pour obtenir un troisième sens, que n'avaient pas les caractères pris séparément; 4° Kia-tseu, caractères empruntés dont le sens propre est employé au figuré ; 5° Hin-chen, caractères syllabiaues, qui donnent à la fois le son et l'idée ; 6° Tchovun-tcfiou, caractères retournés ; l'ensemble de ces six classes de caractères chinois porte le nom de lou-chou. Les caractères chinois se composent d'un certain nombre de traits qui sont au nombre de neuf ; ce sont : le point, tckou ou tien ; la liçne, hoa; la virgule, p'ié ; la lance, koen ; le crochet, kiue ; la ligne brisée, kou; la courbe, i; le trait, ti\ le pied, nah. D'une façon générale, le caractère chinois est formé d'un radical ou clef et d'une phonétique; depuis l'an 100 av. J.-C, époque à laquelle le classement encyclopédiaue par clefs a été fait pour la première fois, le nombre ae ces clefs a vaiié suivant les lexicographes ; à la fin des Ming leur nombre a été réduit à !214 et c'est ce chiffre oui a prévalu dans le dictionnaire de l'empereur Kang-hi ; les caractères y sont rangés d'après le nombre de leurs traits, depuis un jusqu'à dix-sept traits sous deux cent c[uatorze clefs. Le nombre des caractères de la langue chinoise est considérable, ainsi le dictionnaire de Kan^-hi contient 44,449 caractères, résultant de la combinaison des 214 clefs avec 1040 symboles constitutifs désignés par Marshman sous le nom de primitif et par Callery sous celui de phonétique ; en pratique, sept ou huit mille caractères sont amplement nécessaires pour les besoins. Les Chinois se servent d'encre (me'), de pinceaux {pi) et de papier itche), La base de l'encre est du noir de fumée et de la colle mis dans des moules; cette encre porte des noms suivant sa qualité et est ornée de caractères, de personnaoes, de figures, etc. Les Coréens avaient jadis la réputation, perdue depuis, de faire une encre supérieure à celle de la Cliine. Le pinceau, cfxi se tient presque perpen*
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diculairemeat, est généralement assujetti dans une tige de bambou. Il y a plusieurs sortes de papier; papier fabriqué avec Técorce de bambou, avec des algues marines, avec d^autres écorces. Le papier le meilleur marché est celui qui est fabriqué avec de jeunes pousses de bambou. « Les quatre trésors (se-pao) de la lable d'un écrivain, disent les Chinois, sont Tencre, le papier, le pinceau et Tencrier (me-tong). » La calligraphie, si en honneur en Chine, ne suffisait pas à reproduire les écrits et les habitants du Céleste-Empire connaissaient de bonne heure Timprimerie ; d*une façon générale, nous pouvons dire avec S. Julien, qu'ils ont commencé à imprimer en 581 , avec des planches xyloeraphiques ; qu'en 904, ils ont fait usage de planches ae pierre gravées en creux, et, en 4040, de types mobiles. Aujourd'hui, ils se servent beaucoup des caractères métalliques européens. Nous n'avons pas à revenir sur l'origine de la lan^c chinoise, nous en avons déjà parlé à propos de l'histoire : une seule fantaisie n'a pu trouver place, c'est celle d'un nommé John Webb, qui a voulu faire de la langue chinoise la langue primitive parlée dans le monde entier avant la tour de Babel (Londres, 1669); un autre Webb a eu la non moins grande fantaisie de taire dériver le grec du chinois (Londres, 4787). Histoire des études chinoises. Les premiers livres imprimés en Europe dans lesauels on ait reproduit des caractères chinois sont une des premières éditions du Theatrum Orbis terrarum d'Abraham Ortelius, VHistortadelgran reynode la China du P. Juan Gonçalez de Mendoça, publié à Rome en 4585, et le Thrésor de V histoire des langues y de Claude Duret, imp. à Cologny, 4643. Les voyages du P. Martin Mai'tini de Trente déterminèrent des vocations de sinolo^es, chez Jacob Golius, en Hollande et le médecin Christian Mentzel de Berlin (né à Furstenwald le 45 juin 4622, mort à Berlin le 47 janv. 4704 ; Sylloge Miniitiarum Lexici IMino-sinicocharacteristici,.. [Nuremberg, 4685]; Kiirze chinesische Chronologia oder Zeit-Register aller chinesischen Kayser... Berlin, 4696). Un Chinois de Nanking, nommé Tchin Fo-tsoung, que le P. Couplet avait amené de Chine, fournit lors de son passage à Oxford au célèbre Thomas Hyde, orientaliste et bibliothécaire enchefdelaBodléienne, divers matériaux que ce savant a utilisés pour écrire plusieurs dissertations extrêmement intéressantes (Epistola de mensuris et ponderibus Sérum seu Sinensium; Oxford, 4688 ; Svntagma, Oxford, 4767). Ce Tchin parait être le premier Chinois lettré venu en Europe dont on ait conservé le souvenir. Citons encore André MuUer de Greilfenhagen (Abdallœ Beidavan Historia Sinensis; Berlin, 4689; Opuscula nonnulla orientalia^ Francfort-surrOder, 4695; Marco Polo, Berlin, 4674). Une chose sin-
culière à noter, c^est le peu d'influence qu*ont eu sur les études chinoises en Occident les quelques missionnaires français qui, pour différents motifs, rentrèrent en Europe. Il s'en trouvait cependant parmi eux de distingués : tels sont les pères jésuites Le Comte, Bouvet, Foucquet, Foureau qui avaient une profonde ou tout au moins une bonne connaissance du chinois. Bayer (né à Kœnigsberg en 1694, mort le 21 févr. 4738) peut être considéré comme le dernier et en même temps le plus remarquable de ces sinologues de Fancienne école ; nous entendons par ancienne école cellç des savants dont nous venons de parler, qui ont acquis leurs connaissances au hasard, et dont les ouvrages, inutiles à consulter pour Tétude de la langue, ne sont que des objets de curiosité. Nous avons dit que Bayer était le plus remarquable de ces orientalistes, car sans être fort en chinois, il était bien supérieur à ses devanciers. Il a eu le premier le mérite de nous donner des textes étendus, et nous a laissé un livre, le Muséum Sinicum (Pétersbourg, 1730), qui était un progrès notable sur les travaux précédents. On trouvera dans cet ouvrage une préface avec un historique des études chinoises en Europe, une grammaire, un lexique, un traité des poids et mesures. Il a également donné d'autres travaux mtéressants dont quelques-uns ont été insérés dans les Acta Petropolitana. Avec Fourmont l'ainé, commence l'école modenie des sinologues, et nous voulons dire par école moderne, celle qui a puisé son inspiration directement dans les ouvrages publiés en Chine. Fourmont est le premier qui eut l'idée de se servir des ouvrages utilisés par les missionnaires eux-mêmes pour étudier la langue chinoise. C'est au premier travail de linguistique de quelque étendue imprimé en Chine, VArte de la lengua mandarina du dominicain Francisco Varo (Canton, 1703) que Fourmont emprunte les éléments de sa Graminatica duplex (?2ivh^ 1742). Il fauf marquer dans cette période De Guignes père et Le Roux Deshauterayes. Les missionnaires de Peking du xviii® siècle, Visdelou, Gcrbillon, Alexandre de la Charme, Régis, Parrenin, d'incarville, Gaubil, Amiot, à des titres divers, historiens, astronomes, etc., ont possédé une connaissance profonde de la langue chinoise, mais deux hommes surtout ont eu une influence considérable au point de vue de la linguistique, le franciscain Basilio Brollo, de Gemona (né à Gemona le 25 mars 1648, mort dans le Chen-si le 13 août 1703) et le jésuite Joseph-Marie de Prémare (né le 17 juil. 1666, mort en 1735). Ce dernier a donné la Notitia Linguœ Sinicœ, qui n'a été imprimée à Malacca qu'en 1831, et dont le manuscrit a servi utilement à Abel Rémusat pour sa Grammaire (Paris, 1822). Le dict. du P. Basile est celui qui a été remanié et publié par De Guignes (le fils)
par ordre de Napoléon, à Paris, i8i3, gr. in-fol. ; le travail de De Guignes a été fortement attaqué par Klaproth, dans un supplément (Paris, 1819, in-foL). Cependant des missionnaires protestants fondent aux Indes et en Chine une nouvelle école de sinologues; citons parmi eux Joshua Marshman (Lun-Yu; Serampour, 4807 ; Clavis Sinica, i8i4), rillustre Robert Morrison dont le grand dictionnaire en trois parties (Macao, 1845-1822, 6 vol. in4) domine tous ses autres travaux fort importants aussi ; 'William Milne (Sacred Edict, 4817), Walter Henry Medhurst {Dictionary of the Rok-Këèn Dialect ; Macao, 1832; Translation of a Comparative Vocabuîary of the Chinese, Corean and Japanese languages; fi^tavia, 1835, Chinese and English Dict., Batavia, 1842-43, 2 vol.); K.-F.-A. Gutzlaff, E.-C. Bridgman (Chinese Chrestomathy; Macao, 1841; Chinese Repository; Canton, 1832-51); Samuel Wells Williams, avec son Middle Kingdom (New- York, 1848) et surtout son Syllabic Dictionary (Changhai, 1874) ; James Legge, avec sa grande traduction des King, Alexandre Wylie (Notes on Chinese Literature, 1867), Chalmers (Dictionnaire de Kang-Hi); Edkins (Philologie comparée) ; E. J. Eitel (Dict., Buddhism, Feng-shuy). D*ailleurs, les missionnaires catholiaues donnent aussi de beaux travaux, avec les lazaristes Joachim Alphonse Gonçalves (né en 1780 à Tojal, Portugal, mort à Macao le 3 oct. 1844), Dict. mrtugaischinois, chinois-portugais (Macao, 1831-^3) ; Arte china (1829) et Callery, Systema phoneticum (Macaos 1841). Le prêtre des missions étrangères Delamarre laisse en manuscrit un dictionnaire français-latin-chinois et le jésuite Angelo Zottoli donne le plus grand ouvrage qu'on ait jamais écrit sur la langue chinoise, le Cursus litteraturœ sinicœ dont 5 vol. ont paru depuis 1879 (il doit y en avoir 6). Ajoutons les travaux récents des PP. Couvreur et Boucher. Abel Rém\isatest le véritable rénovateur des études chinoises en Europe, il y a laissé sa forte empreinte sur toutes les branches d'études : sa Grammaire est encore la plus simple cpi existe et ses Recherches sur les langues tartares (Pans, 1820) sont classiques. Il inau-
Sura le 16 janv. 1815, au Collège de France, un cours e langue et de littérature chinoises, qu'il conserva jusqu'à sa mort, en 1832. Le successeur d'Abel Rémusat, Stanislas Julien a laissé dans la science un grand renom et un nombre d'ouvrages considérable, parmi lesquels nous retiendrons la Méthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chi^ nois (1 861) et la Syntaxe nouvelle de la langue chinoise, (1869-70). Dans cette période, citons encore Guillaume Pauthier, rival de Julien, A. Bazin (Grammaire manda" fine, 1856), Edouard Biot; Julien a eu pour successeur
au Collège de France d'Hen-ey de Saint -Denjrs. En dehors du Collège de France, le chinois est ensei^é à TEcoIe des langues orientales vivantes : Bazin, qui fut chargé de cours de 1841 à 1843, vit, en 1843, son cours transformé en chaire, qu'il occupa jusqu'à sa mort, 1862. Julien lut alors chargé de cours jusqu'en 1871, époque à laauelle il fut remplacé comme professeur par le comte klcczkowski (né le 27 févr. 1818, mort le 23 mars 1886) remplacé par Maurice Jametel (mort le 17 mai 1889) et Gabriel Devéria. A côté de cette chaire, cette école enseigne le japonais (M. Léon de Rosny, autorisé en 1863 à faire un cours, est nommé professeur titulaire en 1868), et l'annamite (M. Abcl Des Michels, chargé de cours en 1871, est nommé professeur en 1872); enfin, un cours d'histoire, de géographie et de législation des Etats de l'extrême Orient dont l'auteur de cet article a été chargé le 5 août 1881, a été transformé en chaire le 30 mars 1888. Il convient d'ajouter à tous ces noms celui d'un de nos consuls en Chine, M. Camille Imbault- Huart, qui vient de terminer un grand Cours éclectique de langue chinoise parlée^ en 4 vol.. Dans les pays étrangers les études chmoises sont représentées : en Angleterre par le Rév. James Legge. Sir Thomas Francis Wade (Hsin Ching Lu, Hong-kong, 1859 ; 7zu Ehr Chi, 1867), le professeur R. K. Douglas, du Kine's collège et A. Terrien de La Couperie ; en Hollande par G. Schlegel, professeur à l'université de Leyde; en Allemagne par Georges von der Gabelentz, professeui* à Berlin, C. Arendt, professeur au séminaire des langues orientales de cette même ville et le docteur F. Hirth des douanes chinoises (Wilhelm Schott est mort à Berlin et Pfizmaier à Vienne) ; en Russie par Vasiliev, Bretschncider, Pozdneiev (l'archimandrite Palladius est mort à MarseiUe en 1878) ; en Italie par Severini, Valenziani, Puini.
L'impression des livres chinois en Europe a été l'objet de la préoccupation de tous les sinologues: notons les eflforts de Fourmont et les caractères faits pour le dictionnaire de De Guigucs. Marcellin-Legrand donna en 1836 des caractères malheureusement trop grêles qui ont été largement employés dans les publications de l'époque, notamment dans celles de Pauthier. Les Hollandais doivent au docteur J. Hoffmann leur fonte également employée dans l'impiimerie viennoise de Holzhausen. Mais c'est aux missionnaires protestants de Chine que l'on doit les plus grands progrès de la typographie chinoise et aujourd'hui on emploie de préférence les caractères de l'American Presbyterian Mission Press, de Chang-hai, qui ont servi à l'impression des ouvrages de l'abbé Perny.