III. — L’Industrie pastorale
« Le régime pastoral, d’après un économiste bien connu, M. de Lavelaye, est encore aujourd’hui le plus avantageux dans les pays où, au début, la population est rare et les pâturages très étendus. » On peut donc dire que la Guyane, au moins dans certaines régions , est le pays de 1 élevage par excellence. Il existe, en eltet, dans le Nord-Ouest de la Colonie, du quartier de Macouria à celui d’Organabo, plus de 200,000 hectares de savanes, qui pourraient facilement nourrir un minimum de 200,000 têtes de gros bétail. Il suffirait d\ faire quelques améliorations portant, soit sur la quantité, soit sur la qualité et le choix des pâturages.
Les savanes guyanaises. — Elles se divisent en savanes proprement dites et pâturages salés ; suivant la position topographique de ces terrains, on peut distinguer, en allant de la mer vers l’intérieur :
1° Les bas pâturages salés, directement en contact avec la mer ou séparés d’elle par un rideau de palétuvier; les Ilots marins les recouvrent pendant la plus grande partie de l'année.
Us sonl constitués par du sable, mêlé d’une forte proportion de sel et de vases, et portent aux époques de basses marées une maigre végétation de joncs et de carex, absolument inutilisable pour les bestiaux.
2° Les hauts pâturages salés , un peu plus élevés, forment comme une chaîne de mamelons bordant le rivage et dominant les anses; ils semblent constitués par les cordons littoraux, sortes dé digues na turelles élevées lentement par la mer contre ses propres envahissements. Le sable aride et nu l’été, se couvre, dès les premières pluies de l’hivernage, de graminées et de légumineuses très recherchées par les animaux. L'herbe produite par ces pâturages salés communique à la chair des animaux une saveur et un parfum pari iculièrement agréables.
3° Les savanes basses , immenses étendues de terrains, noyés pendant les pluies, et couverts l'été d’une végétation courte et rare, où les bestiaux trouvent une nourriture peu copieuse : ce sont des fétuques, des paturins, la candie aquatique, des joncs, des carex. Les eaux pluviales descendant des terres hautes de l’intérieur s’accumulent dans ces bas-fonds, arrêtées par la ligne des cordons littoraux. Le sol est en effet, tantôt argileux et imperméable, comme sur certains points du quartier de Synnamary, tantôt (savanes tremblantes de Corrossony) constitué par une couche de terreau reposant sur une autre couche, souvent très épaisse, de vase molle, laquelle repose à son tour sur une base d'argile imperméable ; quelquefois, comme à Maoouria et à Kourou, ce sol est formé par du sable reposant directement sur un sous-sol de granité plus ou moins fissuré. A part les savanes tremblantes, qui ne sont que des espèces de tourbières en voie de formation, sans aucun intérêt actuel pour l'agriculture, ces savanes basses peuvent constituer par le dessèchement d'immenses et riches pâturages.
4° Les savanes hautes , voisines de -la ligne des premières collines et correspondant aux terres hautes; immenses prairies, à l'abri des inondations de l’hivernage, arrosées par de nombreuses rivières et plus de vingt criques, et parsemées de charmants bouquets d’arbres. Le sol est formé par une couche légère de sable mêlé à une petite quantité de terre végétale reposant sur une hase de granité, plus ou moins fendillée, et permettant ainsi l’écoulement facile des eaux dans les parties profondes. Ces savanes couvrent les parties élevées des quartiers de Macouria et d’Organabo. On y rencontre, surtout dans l’hivernage, une belle végétation de graminées et de légumineuses (herbe à balai, paturin, chiendent, fétu que, mélilot, gesse, etc...); mais elles sont arides l'été.
5° Entre les savanes hautes et les savanes noyées, s'étendent des terrains, ni trop secs, ni trop humides, où croissent d’excellents pâturages et qui peuvent être immédiatement utilisés pour l'élevage; on les a appelés savanes moyennes.
'L'ois sont, en quelques mots, les divers aspects que présente la savane guyanaise. On voit qu’il suffirait en réalité de peu de choses, pour la transformer en une vaste et grasse prairie naturelle, prête à nourrir d’innombrables troupeaux, d'animaux de toutes sortes.
L’aménagement de ces savanes ne présente pas de grandes difficultés. De nombreux cours d’eau les sillonnent. Les déssèchements et les travaux d’irrigation pourraient, sans
trop de peine être menés à bien.
L’humidité du sol, une fois régularisée, il deviendiait neces
saire de faire disparaître progressivement les herbes de mau vaise qualité, pour les remplacer par des plantes propres à assurer aux animaux une nourriture plus fine, plus substantielle et surtout plus constante. Dès lors, il serait tacite, a\ec
un pou de méthode et de soins, d'obtenir des résultats importants (1).
Le Bétail. — La Guyane n’a pas de races indigènes; mais chevaux, bœufs, moutons, porcs, tout y prospère à l'envie. Le bétail qu’on y rencontre provient entièrement de l'importation. S’il n'a pas toutes les qualités désirables, du moins s'est-il acclimaté, et rend-il de réels services à la population. Il y a encore ici de nombreuses et importantes améliorations à réaliser, soit dans le choix et l’origine des nouveaux animaux à introduire, soit dans les méthodes d’exploitâtion zootechnique.
C'est l’élevage du cheval qui donne le plus de bénéfices, mais c'est aussi l'exploitation la plus délicate, et en même temps celle qui demande le plus de capitaux.
L'introduction des chevaux dans la Colonie parait remonter à rétablissement des haltes , en 1766, par M. Maillard.
Les rares espèces qu’on rencontre encore dans les savanes de Sinnamary ne se prêtent guère à une description générale. C'est, en effet, un mélange de races françaises, anglaises, portugaises et africaines, où les croisements inconsidérés ont donné lieu à une variation désordonnée. Cependant, elles tiennent du milieu commun une constitution assez uniforme, qui montre clairement quelles races il convient d’introduire désormais dans le pays. Avec des caractères craniologiques, souvent très dissemblables, ces chevaux présentent assez uniformément une taille petite, une allure vive, une longue crinière, une longue queue, des yeux vifs et une grande rusticité de complexion. On le voit, ils rappellent assez les variétés barbe ou camarguaise , avec lesquelles ils semblent avoir certains liens de parenté.
(1) Dans ce qui précède, comme dans ce qui . va suivre, nous avons fait de fréquents emprnnts au Mémoire sur les Méoaqëries de la Colonie , de M. Léger-Oérard.
Quoi qu'il en soit, il est facile de comprendre que, « parmi •les chevaux qui conviennent le mieux au pays, ainsi que le dit M. Léger-Gérard, les chevaux d’Afrique tiennent le premier rang : ils joignent aux formes élégantes la force, la souplesse et la sobriété. Leur taille est moyenne ; ils sont habitués à la chaleur, à la nourriture herbacée. C’est de là qu’on devrait tirer les étalons. Quant aux juments, ajoute-t-il, je ne conçois pas comment on peut aller en chercher, à grands frais, aux États-Unis, tandis que l’ile de Marajo, très voisine de ce pays, peut nous en fournir en abondance et à peu de frais. L’espèce est de moyenne taille ; 1a, tête' est un peu forte, les oreilles un peu longues et éloignées l'une de l’autre, mais le corps dégagé et bien fait, les membres secs et nerveux. » Avec ces deux éléments, on arriverait sans doute à obtenir une variété de chevaux propres à la selle et au trait léger; mais il ne faudra songer à produire, ni des bêtes d’attelage, des vrais carrossiers, ni surtout des animaux de gros trait. Pour ce dernier .usage, les mulets conviennent du reste bien mieux au pays que les chevaux. L’industrie mulassière présente dès lors un grand intérêt pour nous. On sait, en effet, la quantité de mulets et de mules qui est importée chaque année, soit des États-Unis, soit des possessions espagnoles voisines. Les animaux provenant des colonies espagnoles, plus petits, plus vifs, plus rustiques et infiniment plus faciles à acclimater, nous conviennent particulièrement. Par l’accouplement de quelques baudets importés du Poitou avec les juments du Marajo, nous arriverions rapidement à obtenir une race de mulets réunissant toutes les aptitudes désirables.
L’élevage des animaux de race bovine présente peut-être moins de difficultés; maiss, on peut encore y réaliser de nombreuses et importantes améliorations, soit dans le choix des reproducteurs, soit dans les soins à donner aux jeunes. De sérieux bénéfices ne tarderaient sans doute pas à récom-
penser ces efforts, car les boucheries de la Colonie sont aujourd'hui approvisionnées en majeure partie par les produits de l’importation étrangère.
L’élevage des moutons a presque totalement disparu de la Colonie. Ces animaux, qui ne valent pas moins de 35 à 40 francs à Cayenne, nous sont, pour 1a. plus grande quantité, expédiés par les Antilles anglaises (Barbade et Sainte-Lucie). Ils prospèrent cependant admirablement à la Guyane, lorsque l’on sait choisir les pâturages et leur donner les soins indispensables. Les deux races autrefois élevées dans la Colonie provenaient, l'une d’Afrique, l’autre de France. Il est probable qu’elles convenaient peu à notre climat et qu’on n’a pas su donner à ces animaux les soins nécessaires. Abandonnés à eux-mêmes dans des pâturages ingrats, souvent humides, sans retraite et sans abri, vivant dans la boue et la fiente, couverts d’insectes, ils ont dû périr peu à peu par cachexie.
A la vérité, on n’élève pas autrement ici les porcs . mais la race porcine est douée, on le sait, d’une grande force de résistance. Elle prospère à la Guyane, bien qu’ici encore d’importantes améliorations ne soient pas inutiles.
Ces améliorations qui intéressent à la fois l’élevage du bœuf, du cheval, du mouton et du porc, sont relatives au choix des reproducteurs et des méthodes de reproduction, à l’alimenta lion et aux soins hygiéniques des animaux. Sans entrer dans tous les détails que comporterait un semblable sujet, disons que trop souvent les animaux sont abandonnés à eux-mêmes, vivant en plein air, à la merci des intempéries, des tigres et des voleurs. Il serait utile qu’ils puissent être rentrés tous les soirs dans un parc sec et propre, et quand il pleut, sous un hangar bien couvert. On devrait choisir pour ces abris un terrain élevé, sur la pente d’un coteau par exemple, où l’écoulement des eaux fût facile. On arriverait ainsi à assurer la santé et le bien-être des troupeaux; les mal a-
Cayenne. — Un Coin de la place des Palmistes
dies et les épizooties qui désolent trop souvent nos hattes et nos ménageries deviendraient plus rares. Par les bonnes méthodes de reproduction et l’alimentation rationnelle, la reproduction s’accroîtrait rapidement, et nous pourrions enfin pourvoir à notre alimentation, et même exporter sur une grande échelle. Que les colons s’adonnent donc sérieusement à cette précieuse industrie, qui ne réclame ni une maind’œuvre importante, ni des capitaux bien considérables !...
IY. — La Sériciculture
Des essais tentés et des résultats obtenus à la Guyane, en 1840, par Perrotet, et en 1858 par Al. Michély, il résulte ce fait nouveau dans les annales de la sériciculture : l’éducation possible du ver à soie, en plein air, sous un simple hangar ouvert.
C’est, en effet, au naturaliste Perrotet, envoyé en Guyane par le gouvernement français, dans le but d’y tenter l’établissement de l’industrie de la soie, que nous sommes redevables de l'introduction et de l'acclimatement du mûrier. Ses essais sur les graines du Bombyx mort qu'il avait apportées avec lui ne furent pas moins heureux. Mais, soit négligence, soit inexpérience de la part des habitants, cette espèce ne tarda pas à s’éteindre complètement dans la colonie. C'est à Michély, créole cayennais, que revient l’honneur d’avoir le premier définitivement assis à la Guyane les bases techniques de l’industrie séricicole.
Il eut recours à l’espèce indigène, le Bombyx hesjyerus. Un simple hangar, ouvert à tous les vents, suffisait aux expériences de cet agronome, il était parvenu, en échelonnant les éclosions, à obtenir une montée tous les dix à douze jours. Ainsi, lorsque la première série était à la montée, la seconde
graine, et la quatrième à la naissance des papillons. Le ver
mange pendant dix-huit jours et fait ses mues en douze. Le cinquième âge est de six jours et la montée de deux. Enfin, le cocon est confectionné en trente-six heures, et le papillon donne de 550 à 590 œufs.
D autre part, d après Michély, le mûrier à la Guyane peut produire quatre récoltes de feuilles par an. D’après ses calculs, un hectare de plantation peut donner, en ces quatre récoltes, au moins 35,000 kilog. de cocons évalués, à cette époque, à raison de 5 francs le kilogramme, soit un produit brut de 175,000 francs!
De fait, les cocons qu'il envoya à l’Exposition de 1867 furent très remarqués et reconnus supérieurs par la qualité de leur matière soyeuse, à la plupart de ceux qu’on obtenait alors en France et en Italie, depuis l’invasion de la maladie des vers-à-soie. Et bien que l’évidage des cocons ne fût pas sans présenter quelques difficultés, la soie obtenue avait pu être exposée en même temps par un industriel de Paris, M. Forgemol, sous forme de filés et tissus divers qui reçurent les plus hautes récompenses.
Si nous ajoutons que la France importe annuellement pour une valeur d’environ 13 millions de kilog. de soie brute et bourre de soie, dont à peine 110,000 kilog. sont fournis par les colonies française, nous aurons, croyons-nous, suffisamment prouvé l’important avenir offert à la Guyane par cette nouvelle industrie.
Y. — L’industrie forestière
Il est peu de pays qui soient aussi intensément et aussi uniformément boisés que la Guyane, et on peut dire, sans métaphore, qu’elle n’est qu’une immense forêt vierge, dans l’exploitation de laquelle il y a, sans contredit, une source de richesses énormes. L’industrie forestière revêt en effet en Guyane un caractère tout spécial : nous nous trouvons en
•face d’immenses futaies, plusieurs fois séculaires, dont l’exploitation doit être d’autant plus rémunératrice que l’exploitant n'a pas eu à supporter les frais de semences ou de plantation, et que, dès lors, il n’y a pas à prélever sur le produit brut, — très élevé à cause de la grande valeur de nos essences — les intérêts accumulés d’un capital longtemps inactif.
O11 sait qu’une forêt donne deux genres de productions : le bois , qui est la production principale, et un certain nombre de productions secondaires , dont quelques-unes cependant peuvent à elles seules constituer des richesses considérables.
Le bois. ; — On distingue deux catégories de bois : les bois de feu et les bois d'œuvre. Les bois de feu sont dits de chauffage ou de charbonnette , suivant qu'ils sont utilisés directement ou qu’ils doivent préalablement passer par la charbonnière. Quant aux bois d’œuvre, on les divise en : bois de service ou de constructions civiles et navales et bois de travail (menuiserie, ébénisterie, charronnage, etc...).
Bois de feu. — Toutes les essences de peu de valeur et les arbres de faibles dimensions donnent du bois de feu, ainsi que les petites branches et les parties non utilisables des bois d'œuvre. On considère cependant le palétuvier rouge comme le bois de feu par excellence, son intensité calorifique est presque double de celle des bois ordinairement employés pour le chauffage direct. D’une façon générale, en Guyane, il y aurait peut-être intérêt à employer les bois de préférence à la houille pour alimenter les machines à vapeur; cela se démontre facilement, chiffres en mains. Malgré l’inconvénient que présente en raison de son volume le bois employé comme combustible, les chemins de fer des Etats-Unis et du Brésil en font une grande consommation. Cet inconvénient disparait d'ailleurs quand il s’agit de machines fixes, ou
même de locomobiles de ferme, dont le déplacement possible
11 est pas assez considérable pour que les frais de transport du combustible puissent être mis en ligne de compte. Ajoutons qu’à Cayenne l’hectolitre de charbon (le sac) vaut de 2 fr. 50 à 3 francs, et que le stère de bois à brûler ordinaire se vend de G à 8 francs et le stère de palétuvier rouge de 10 à
12 francs.
Bois d'œuvre. — Quant aux bois d'œuvre , des expériences laites comparativement avec quelques-unes de nos essences et les meilleurs bois d'Europe, ont montré la supériorité incontestable des premières, au point de vue de la durée, autant que de la résistance à la rupture. Des pièces d’angélique (par exemple) employées à côté de semblables pièces de chêne, dans le corps de plusieurs vaisseaux de guerre français, ont été retrouvés, à la visite, plusieurs années après, absolument intactes, alors que le chêne était complètement pourri. Quant à la résistance, elle a été reconnue pour le balata, entres autres, plus de trois fois supérieure à celle du chêne, et près de deux fois supérieure à celle du teck de première qualité. L'élasticité du courbaril est quatre fois plus grande que celle du chêne et deux fois supérieure à celle du teck. Celles de nos essences qui paraissent les plus durables sont : le coupi, le bois violet, le wacapou et l’angélique.
En dehors des bois de service, les forêts de la Guyane offrent une variété incomparable de bois de travail. L’ébénisterie surtout y trouve des ressources inépuisables. « Ses bois précieux, dit M. Jules Gros, sont un des chefs-d’œuvre de la création. Quelques-uns offrent un parfum plus délicat que les plus suaves arômes, les autres des couleurs plus belles que celles des plus beaux marbres. Blanc de lait, noir de jais, rouge, rouge de sang, veiné, marbré, satiné, moucheté, jaune sombre, jaune clair, bleu de cobalt, bleu d’azur, vert tendre, toutes les couleurs de la palette ont été mises à contribution
parla nature. Un hectare de Lois de la Guyane française pourrait fournir les éléments de la plus admirable mosaïque que l’on ait encore jamais vue. »
Nous allons donner ici une courte description de nos principaux bois d’œuvre, qui ont été magistralement étudiés par le DL' Sagot auquel nous empruntons une bonne partie des renseignements qui suivent :