‹ Notice sur la GuyaneChapitre 3 sur 35 · II. — Hésunu'* historique · texte numérisé non relu

II. — Hésunu'* historique

C’est en 1498 que Christophe Colomb découvrit la Guyane, contrée qu’il appela Terre de Paria, du nom des Indiens qui l’habitaient. Mais ce n’est qu’en 1500 que Vincent Pinçon, l’un de ses officiers, en parcourut le premier les côtes, de l’Amazone à l’Orénoque, voyage au cours duquel il donna son nom à une rivière dont la situation incertaine est la cause des contestations encore pendantes sur les vraies limites des Guyanes française et brésilienne.

Après Pinçon, de nombreux voyageurs, parmi lesquels on cite comme ayant laissé des relations intéressantes les Anglais Walter Raleigh et Laurent Keymis, visitèrent le pays, attirés par les trésors fabuleux du lac Parimé et de la ville Manao del Dorado. que, sur le rapport d’un officier espagnol, on croyait exister vers le centre de la Guyane. Les récits les plus merveilleux et les plus imaginaires se multiplièrent sur ce thème.

C’est à la suite de ces séduisantes narrations qu’une foule d’aventuriers se précipita vers la Guyane. En peu de temps cette émigration prit les proportions colossales d’une véritable invasion.

Dans le cours du dix-septième siècle, de nombreuses expéditions d’Européens s’y succédèrent.

La première partit de Rouen en 1604 et vint débarquer sur les bords du Mahury, sous la conduite du seigneur de la Rivardière.

D’autres vinrent en 1626, en 1633; et en 1635, Cayenne fut fondée par les membres de l’une d’entre elles, au pied du morne Céprérou.à l’entrée de larivièrequi lui donna son nom. En 1643 eut lieu l’expédition de la Compagnie dite du Cap du Nord . conduite par Poncet de Brétigny; en 1652. celle dite des

Douze seigneurs ou de la France Equinoxiale. Puis en 1654, les Hollandais s’emparèrent de la colonie naissante et la gardèrent sous leur domination pendant dix années, jusqu’en 1664, époque à laquelle ils en furent chassés par de la Barre, pour le compte de la Grande Compagnie des Indes Occidentales , qui n’était que la continuation de la précédente. Mais bientôt, en 1667. les Anglais surprirent à leur tour Cayenne, incendièrent les maisons, ravagèrent les plantations qui commençaient à s’étendre, puis se retirèrent.

Les nombreuses tentatives de colonisation qui se succédèrent dans cette période n’eurent guère plus de succès les unes que les autres. Toutes étaient également mal organisées, mal recrutées, mal dirigées, indisciplinées, violentes et cruelles à l’égard des indigènes. Dans ces conditions elles ne pouvaient prospérer. Trop faibles pour résister à des attaques quelque peu sérieuses, elles périrent toutes, massacrées par les Indiens ou dispersées par des ennemis venant du dehors : les mêmes causes avaient les mêmes effets.

C’est alors que, vers 1674, le Roi, ayant perdu confiance dans ces compagnies privées, les colonies furent réunies à la Couronne el placées sous son autorité directe. De cet événement date pour la Guyane une ère de prospérité, où ses cultures et son commerce prirent une extension qu'ils n’avaient connue jusque-là que sous la domination des Hollandais. Mais, dès 1676, ceux-ci s’emparèrent de nouveau de la colonie. Ils en furent chassés dans le courant de la même année parla flotte de l’amiral d’Eslrées. La prospérité de la Guyane alla dès lors croissant jusqu’en 1686; les habitants s’engagèrent alors, contre la colonie de Surinam, dans une expédition malheureuse. où périt la meilleure partie de la population Cayennaise. La colonie, épuisée par ce dernier désastre, languit, jusqu’à la fin du dix-septième siècle, qui ne la trouva guère plus avancée que cent ans auparavant.

Au début du dix-huitième siècle, la Guyaue parut entrer enfin définitivement dans la voie du progrès. Les anciennes plantations furent relevées et étendues, d’autres furent créées en café et eu cacao, denrées nouvellement introduites de Surinam. Les Pères jésuites en établirent sur différents points de la colonie d’immenses et de prospères.

Sur ces entrefaites (1713) intervint le traité d’Utrecht. qui constitue encore aujourd'hui le nœud gordien de la contestation territoriale franco-brésilienne. Peu de temps après parut le règlement maritime (1717), qui adoucit si heureusement les rigueurs du pacte colonial, resté applicable à la Guyane. Le commerce de la colonie en reçut une forte impulsion. Mais bientôt éclata la catastrophe de Kourou (1763), à laquelle le pays doit cette réputation si imméritée d’insalubrité qui. encore aujourd’hui, constitue le plus sérieux obstacle à sa prospérité.

Cette entreprise, aussi mal organisée, aussi mal recrutée et aussi mal dirigée que ses devancières, eut le même sort qu’elles : c’était assez naturel. Mais comme elle était incomparablement plus vaste, elle fut de toutes la plus désastreuse et en resta la plus tristement célèbre. Le but n’en était ni agricole, ni industriel, ni commercial : il s’agissait simplement (disent les ordonnances) <c d’y établir une population nationale et libre, capable de résister par elle-même aux attaques étrangères et de servir de boulevard aux autres colonies d Amérique. » Des navires arrivèrent coup sur coup, chargés d émigrants. Rien n'était préparé pour les recevoir. En l’espace de dix-liuit mois il vint douze mille apprentis-colons appartenant à toutes les classes de la Société, qui furent ainsi jetés al aventure (( sur une plage déserte, sans abri, sans secours, avec des vivres pourris venus d’Europe et des eaux saumatres poui toutes ressources alimentaires. » La plupart moururent de faim, de malpropreté, de découragement, de misère physiolo-

gique et morale» Des survivants, les uns furent ramenés en France, les autres s’établirent entre les rives du Kourou et du Sinnamary, où ils se livrèrent avec succès à l'élève du bétail. Les chefs de l’entreprise qui, parleur imprévoyance, leur incapacité. leur mésintelligence, leur manque d’ordre et d'esprit de suite, étaient seuls responsables de ce désastre, s’empressèrent, pour se défendre, d’accuser l’insalubrité du climat. En réalité, leur culpabilité fut publiquement reconnue ; ils furent même jugés, condamnés et jetés à la Bastille. Mais l’esprit public avait été trop douloureusement frappé à la nouvelle de cette épouvantable catastrophe pour que l’impression ne survécût pas. même au verdict des tribunaux. Le nom de Kourou demeura un sujet d’opprobre pour la colonie tout entière.

Cependant, dès 1768, cinq ans après, un nouvel essai était tenté. Le baron Bessner organisa, sur la rivière du Tonnégrande, un établissement agricole, avec d’anciens soldats comme travailleurs. Cette tentative échoua encore. Les colons découragés par les premières difficultés, rentrèrent en France ou à Cayenne. Bessner ne perdit pas courage. En 1776, il lança une nouvelle entreprise, sous le nom de Compagnie de la Guyane , au capital de 3 millions. Le plan, mal conçu, souleva d’abord la, vive opposition de l’intendant Malouet. Envoyé à la Guyane pour étudier sur place les conditions d’installation de la Compagnie, Malouet examina sérieusement les ressources de la colonie, en parcourut les côtes, remonta les rivières, traversa les savanes et les forêts vierges, inspecta les plantations et visita les villages indiens. Puis, en juillet 1777.il se rendit à Surinam, pour étudier les moyens économiques et techniques auxquels cette colonie devait sa prospérité. 11 ramena l’ingénieur Guizan. qui. dès son arrivée a Cayenne, se mit à l’œuvre (1778) analysa les terres, fit des nivellements, traça-des canaux de dessèchement, et établit des

plantations modèles. Grâce à lui, l’intendant put enfin installer la Compagnie sur de nouvelles bases, le long des bords de FOuanary (Oyapock). Malheureusement, Malouet malado. fut obligé de rentrer en France. Ses suppléants modifient entièrement son plan d’opérations, et l’entreprise périt comme ses devancières et par les mêmes causes.

Dès l'année suivante, Malouet, à son tour, forma un projet de colonisation (Compagnie de l’Appronague). En même temps, Bessner. nommé gouverneur (1781), présenta un projet de sucreries au cap Càchipour qui, par les bénéfices énormes qu’il promettait, enleva tous les suffrages. La mort de ce dernier, survenue en 1785, fit évanouir le projet, en même temps que toutes les espérances qu’il avait fait naître.

Cependant, la situation économique de la colonie se ressentait encore de la vigoureuse impulsion donnée à la culture par l’administration heureuse de Malouet, lorsque parurent, en 1794, les décrets de la convention abolissant l’esclavage et amenant brusquement l’abandon des exploitations rurales. L’arrivée des déportés du 18 fructidor vint ajouter encore au discrédit qui pesait déjà si lourdement sur la colonie, depuis les événements de Kourou. Le chagrin, le dénùment et tous les maux de l’exil annihilèrent les forces de ces malheureux. Encore une fois, l’insalubrité du climat fut accusée de cette hécatombe.

En 1803, le gouverneur, Victor Hugues, voulant favoriser la reprise du travail, rétablit l’esclavage à Cayenne, en vertu de l’arrêté du 16 frimaire, an XI. Mais, quelques années après, en 1809. la colonie tombait entre les mains des Portugais, qui l’occupèrent durant huit années. C’est sur ces entrefaites, que le traité de Paris de 1814 interdit la traite des noiis.

Après la reprise de possession de la Guyane par la F rance, en 1817. et pour parer aux inconvénients qui devaient résulter de la suppression de cette source de main-d’œuvre, on pensa

à l’immigration asiatique (Chinois. Malais). Mal conduile, cette entreprise subit un nouvel échec.

Cependant, les efforts se multipliaient pour sauver la situation économique du pays ({ni s’aggravait chaque jour. Les encouragements étaient prodigués à l'agriculture. Tonat et Prosper Thibault, en 1822, faisaient des essais de culture à la charrue, et présentaient, l’un à Maeouria, l’autre à Cayenne, les plus heureux résultats ; et, dans le courant de la même année, la colonie vit l’introduction des deux premiers moulins à vapeur pour sucreries.

L'année suivante, un essai de colonisation blanche (Laussadelphie) échouait misérablement, ajoutant encore au découragement qui commençait à s’emparer des esprits. Une autre tentative, faite sur des bases plus restreintes (1824-1828) subit le même sort (Nouvelle-Angoulênie) : les mêmes fautes avaient les mêmes conséquences. C’est alors que M"’e Javouhey, supérieure générale et fondatrice de la Congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, offrit de continuer l’entreprise tentée naguère à Mana, et d’y fonder des établissements propres à servir d’asile aux enfants trouvés. On se livra, non sans succès, à l’élève du bétail, l’exploitation des bois et la culture des vivres. Mais, en 1835, Mme Javouhey se vit forcée de modifier les conditions d’exploitation de sa petite colonie. Aux travailleurs blancs qu’elle avait amenés de France et qui l’avaient quittée, elle substitua des noirs affranchis en vertu de la loi du 4 mars 1831. De cette époque, date effectivement la fondation du bourg de Mana.

Un définitive, la situation générale de la colonie ne cessait de s’aggraver. Elle traversait même déjà une période de gêne réelle, dont la cause première résidait dans la dépréciation de la propriété foncière que l'indifférence des propriétaires avait grevée d’hypothèques pour plus de trois cinquièmes de la valeur totale. Plusieurs causes indirectes influaient également

sui cet état de choses : la cessation effective et complète de la traite des noirs, après la loi du 4 mars 1831, d’où manque de bras ; 1 imminence de 1 émancipation des esclaves, menaçant 1 agriculture de stérilité et la propriété de ruine ; enfin, l’avilissement des prix des principales denrées de culture.

Déjà les exploitations rurales déclinaient sensiblement, beaucoup même disparaissaient. Cependant, on note, en 1843, la création d’une usine centrale, établie à Cayenne, pour la manipulation du coton, seule denrée qui résistât encore à la crise.

Cn 1845, les colons de la Guyane, prévoyant les désastres de l’émancipation prochaine, proposèrent à la métropole un projet de colonisation ; il fut repoussé.

Alors survint l’émancipation. Ce fut la réhabilitation sociale de toute une race d’opprimés, le triomphe du droit sur la force, une page glorieuse et touchante ajoutée à l’histoire de 1 humanité. Mais ce fut aussi la débâcle économique.

Du jour au lendemain, les ateliers agricoles se vidèrent ; les nouveaux affranchis refusèrent le travail. Ils se répandirent en ville, dansant et chantant leur liberté reconquise. Les bras qui fertilisaient le sol l’abandonnèrent ainsi en masse, préférant n’importe quel métier au travail de la terre qu’ils regardaient maintenant comme l’emblème avilissant de leur dur servage.

Quelques exploitations, plus puissamment montées que les autres, résistèrent seules à la ruine, à force de persévérance et d’argent...

La Guyane se trouva bientôt entièrement dépourvue de la main-d’œuvre nécessaire à ses cultures. Le remplacement des 13,000 esclaves subitement affranchis et fuyant les ateliers s’imposait donc. Dès 1852, la Métropole lançait un décret daté du 13 février, sur les immigrations aux colonies françaises et sur les engagements et la police du travail. L'année suivante,

la colonie recevait déjà un fort contingent d’immigrants africains. Elle allait' enfin entrer dans une nouvelle ère de pros-» péri té.

Sur ces entrefaites, la Guyane fut désignée comme colonie pénitentiaire. C’est, en effet, en 1854, qu’elle reçut le premier convoi de condamnés. On a pu espérer un moment qu’elle trouverait dans la transportation sa régénération économique. Mais aujourd'hui que l’expérience est faite, il faut bien reconnaître que les résultats n’ont pas justifié ces espérances.

En 1855. une nouvelle cause de désarroi vint se greffer sur la première. Nous voulons parler de la découverte, dans le haut du tleuve Appronague, de riches gisements aurifères.

Il I tassa sur le pays comme un vent de folie. Tout fut abandonné pour les placer s, où les capitalistes devaient trouver un placement plus avantageux pour leurs fonds, et les ouvriers une plus forte rémunération du travail de leurs bras. La maind’œuvre agricole, déjà si rare, fit ainsi définitivement défaut, et les quelques exploitations qui avaient pu jusque-là résister à la' débâcle de l'émancipation se virent ruinées à leur tour par l’industrie de l’or naissant à la Guyane et y apportant sa fièvre malsaine. Ce fut le coup de grâce donné à l’industrie agricole à la Guyane.

Les conséquences d'une telle révolution économique ne se firent pas attendre. Les vivres et les objets de première nécessité devinrent rares et les habitants de la Guyane se trouvèrent. pour la vie matérielle, aux prises avec des difficultés qui n'ont pas encore complètement disparu, mais qui, depuis quelque temps, se sont sensiblement atténuées.

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