‹ Notice sur la vie et les ouvrages de A.-P. de CandolleChapitre 2 sur 4 · NA AR · texte numérisé non relu

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recteur de l'Académie, Mr. Cellérier, ont eu essentiellement en vue le citoyen et le professeur genevois, tout en faisant quelques excursions heureuses dans le champ de la vie privée et dans le domaine de la science. Il est impossible d’exprimer plus noblement, au nom du pays qui a vu naître De Candolle, les regrets que sa mort y a causés, et le vide qu’elle y a laissé. Mais ces notices destinées à être lues publiquement, la première dans une séance politique, la seconde dans une séance académique , ne devaient nécessairement pas dépasser certaines limites ; aussi elles ne pouvaient être complètes.

Je ne me flatte point, on peut le croire, de faire aussi bien, et moins encore de faire mieux que mes nombreux prédécesseurs dans l’œuvre que j'entreprends; j'ai eu le temps de reconnaître combien il est difficile de tracer le portrait fidèle et complet d’un De Candolle; mais j'ai aussi acquis la conviction que ce portrait était à faire. J’essaierai donc, et si, pour accomplir cette tâche, il faut surtout y mettre du cœur, je ne désespère pas de réussir. Ce que je vais tenter, c’est de faire connaître l’homme tel que je l’ai compris, tel que je l'ai aimé. Pour atteindre ce but, je raconterai simplement sa vie : sa vie avec ses événements extérieurs, avec ses travaux scientifiques ; sa vie dans le silence du cabinet, comme dans le tourbillon des affaires et du monde; sa vie, enfin, dans les impressions qu’il éprouvait, autant du moins qu'il m'a été donné de les connaître, soit par les notes qu’il a laissées luimême ‘, soit par les relations que j’ai eu le bonheur de sou-

tenir avec lui.

me

* Mr. De Candolle a laissé des Mémoires sur sa vie, que son fils a bien voulu me confier ; mais je me suis imposé la loi de n’en faire usage que pour compléter ou rafraîchir mes propres souvenirs. Je n’ai cité aucun fait dont je n’eusse déjà eu connaissance par De Candolle lui-même; je n’ai laissé percer à son égard aucune impression que je n’eusse déjà, éprouvée avant la lecture de ses Mémoires.

Je ne m’étendrai pas beaucoup sur l’enfance de De Candolle. Je ne suis pas de ceux qui lisent après coup la vie de l’homme fait dans celle de l’enfant; je crois peu à l’avenir des fruits précoces ; si De Candolle montre de très-bonne heure du goût pour l’étude, de l'aptitude et de la facilité pour le travail, je ne puis voir là les symptômes d’un mérite bien transcendant. Que d’enfants, en effet, qui ont donné les mêmes espérances ! combien peu qui les ont réalisées !

De Candolle naquit à Genève le 4 février 1778 ; on a souvent fait le rapprochement que Linné était mort le 10 janvier de la même année. Son père était l’un des premiers magistrats de la république, et sa famille, originaire de Provence, y existe encore et y jouit d’une considération méritée. L’un de ses ancêtres était venu s'établir à Genève, fuyant les persécutions religieuses qui enrichirent cette ville de tant d'hommes puissants par l'intelligence et par l’élévation du caractère.

Le jeune De Candolle, après avoir suivi le Collége, entra en 1792, comme étudiant , dans l’Académie. La tourmente révolutionnaire, qui agitait alors Genève, interrompit fréquemment ses études, et l’oblisea de se réfugier avec ses parents dans une campagne située au pays de Vaud, près des bords du lac de Neuchâtel. Il put cependant revenir à Genève, au printemps de 1794, et y suivre quelques leçons de botanique que donnait alors Mr. Vaucher. Ces leçons achevèrent de développer le premier goût de botanique que le séjour de la campagne venait de provoquer en lui, et qu’il lui avait permis de cultiver. Elles eurent aussi pour effet de le mettre en rapport avec Mr. Vaucher ; et les relations intimes et toujours les mêmes , malgré des séparations nombreuses et prolongées, qu’il soutint avec cet homme distingué à tant d’égards, furent constamment pour tous les deux une grande source de jouissance. C’était chose étonnante, au premier abord, que ces deux hommes si différents par leurs goûts, par leurs habitudes, par leur manière de voir, se conyinssent aussi bien, et fussent si fortement attachés l’un à

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l’autre. Et pourtant, pour qui les connaissait, l’explication de ce phénomène moral était facile : il n’y avait pas uniquement entre eux le lien d’une passion commune pour la même science ; il y avait, de plus, la même lucidité dans l’esprit, la même vivacité dans la conception, le même plaisir à obliger, la même élévation dans le caractère, le même amour pour leur pays.

En 1796, 4gé par conséquent de 18 ans seulement, De Candolle fut, avec trois de ses condisciples , faire un court séjour à Paris. La circonstance qu’il fut recommandé à Dolomieu , et plus encore peut-être le besoin qu’il éprouvait de se rapprocher des hommes distingués, le mirent en rapport avec plusieurs des naturalistes célèbres de l’époque. Il entendit et connut Cuvier; il entrevit Desfontaines, qui devait être plus tard son maître et son ami; il se mit de lui-même en relation avec Lamarck, dont il avait déjà étudié la Flore française, ouvrage qui devait devenir presque entièrement le sien. De retour à Genève, il sentit le besoin de soutenir avec les savants que renfermait alors sa ville natale, des relations du même genre que celles qu’il avait entamées à Paris. Il se mit facilement en rapport avec Senebier ; et la liaison qu’il contracta avec ce savant aimable et bienveillant, dont les travaux plus ingénieux que profonds sont marqués au coin d’une rare sagacité, contribua sans doute à augmenter chez lui le goût de la botanique, et particulièrement de la physiologie végétale. Aussi conserva-t-il toujours une profonde reconnaissancé pour Senebier, et il lui dédia le premier genre de plantes qu'il fut dans le cas d'établir.

De Candolle connut également Horace-Bénédict De Saussure ; mais cette relation, de courte durée, ne fut pas bien intime. Le caractère sévère et l’esprit rigoureux de De Saussure allaient moins bien à De Candolle que la facilité gracieuse et l’espèce de laisser-aller scientifique de Senebier. D'ailleurs , ce qui mit peut-être un peu de froideur dans cette courte relation entre le grand physicien dont s’honore Genève, et le grand botaniste dont elle devait également s’honorer plus tard, ce fut

l’insistance avec laquelle De Saussure chercha à dégoûter De Candolle de la botanique pour le porter vers l'étude de la phy- sique, et Ja fermeté avec laquelle le jeune homme de 19 ans sut résister à l'influence d’une autorité aussi imposante. Au reste, si De Saussure fut le premier, il ne fut pas le seul savant qui eût désiré que De Candolle dirigeät son génie vers la recherche des lois générales de la nature, au lieu de se borner à en étudier un règne : j'ai entendu De Candolle lui-même tenir à honneur les regrets que son ami Biot lui avait exprimés à cet égard, à la suite d’un travail de physique expérimentale qu'ils avaient fait en commun, et dont j'aurai plus tard occasion. de parler.

Mais est-il possible, est-il convenable, d’imprimer forcément une certaine direction aux goûts et à l'aptitude d’un jeune bomme? Je ne le pense pas; d’ailleurs je ne crois pas beaucoup à l’influence des circonstances extérieures pour déterminer celte direction. Il existe chez l'homme de génie, et c’est le seul ici que j'aie en vue, des prédispositions, des préférences qui üennent à la nature de ses facultés, et qui le poussent vers une certaine étude plutôt que vers une autre, le plus souvent même sans qu’il s’en rende compte. Les circonstances extérieures sont l’occasion qui permet la manifestation de ces tendances ; elles n’en sont pas la cause, sauf dans quelques rares exceptions. Maintenant, jugeant après coup, doit-on, quand un homme a fait faire de grands pas à une science, regretter que ce ne soit pas sur une autre qu'il ait dirigé ses travaux ? Je ne puis l’admettre. De Candolle aurait été, sans doute, un physicien des plus distingués ; mais n’oublions pas qu'il a été le premier botaniste de son époque. Il était né botaniste, il serait devenu physicien.

Les conseils de De Saussure , joints aux directions de Senebier, ne furent pourtant pas sans quelque influence sur le caractère spécial des premiers travaux botaniques de De Candolle : ils contribuèrent à porter principalement son attention vers la

partie physique, soit physiologique, de l'étude des végétaux. Dans l'été de 1797, et dans l'hiver de 1798, il entreprit les recherches auxquelles je viens de faire allusion ; les résultats en furent consignés plus tard soit dans ses ouvrages, soit dans des mémoires particuliers. Elles avaient eu principalement pour objet la germination des graines des légumineuses, la végétation du gui, la marche de la sève dans les lichens. Dans le méme été de 1797, il découvrit la première plante nouvelle dont il a enrichi la botanique. Un jour, il se glissait le long d’un de ces couloirs qu’on trouve sur les côtes du Jura, lorsque, apercevant sur une branche un corps rose qui lui était inconnu, il arrache la branche en passant, et l'emporte dans sa course rapide jusqu’au bas de la montagne. Il reconnut ensuite que sa précieuse conquête était la réticulaire rose dont il inséra plus tard la description dans le Bulletin Philomatique.

Les premiers travaux scientifiques de De Candolle indiquaient déjà chez lui de la perspicacité et un vrai talent d'observation. Ses recherches sur la végétation du gui jetaient un jour tout nouveau sur la manière de vivre de ce singulier végétal et en général des plantes parasites ; ses observations sur la marche de la sève dans les lichens annonçaient, chez le jeune botaniste , le désir d’aborder les plus grandes difficultés de la science , et la capacité nécessaire pour le faire avec suecès. Ce dernier travail n’était pourtant pas exempt de quelques erreurs que l’auteur eut l’occasion de rectifier lui-même plus tard. La Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève, fondée depuis quelques années par Bonnet et De Saussure, à laquelle il avait communiqué ses premières recherches, l'admit alors , quoique à peine âgé de vingt ans, au nombre de ses membres. Elle commença ainsi, pour lui, la série de ces nombreux honneurs scientifiques quil reçut successivement durant toute sa vie, et qui ne cessèrent qu'à sa mort‘.

‘ Le lendemain de sa mort il arrivait encore à Genève un diplôme d’une Société scientifique d'Amérique, qui décernait à De Candolle le titre de membre honoraire.

Nous sommes au commencement de 1798 ; les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait Genève devenaient de jour en jour plus graves; une réunion à la France était imminente. De Candolle se décida à aller chercher une carrière hors de Genève, et à retourner à Paris, où l’attendait un vaste champ ouvert à sa noble ambition, et où l’appelaient les souvenirs pleins de vivacité et de fraicheur de son premier voyage. Il part, et de cette époque date pour lui la vie de l’homme fait, celle qui nous intéresse essentiellement, et qui doit surtout nous occuper. Paris, Montpellier, Genève, sont les villes qu’habite successivement De Candolle, et où s’élaborent ses travaux. Leurs noms résument d’une manière heureuse les trois grandes périodes entre lesquelles sa vie se partage naturellement à dater de 1798: c’est ce dont il est facile de se convaincre, en jetant un coup d’œil rapide sur chacune d’elles.

La première période s’écoule à Paris de 1798 à 1808: elle se passe au milieu du mouvement social et scientifique qui agitait alors cette grande ville, et auquel De Candolle prit part avee l’ardeur de la jeunesse et avec l’activité qu’il apportait à toute chose. La position honorable que lui assignent l'originalité et l'importance de ses recherches le met bientôt dans l'intimité de ces savants qui étonnaient l’Europe par le nombre et la grandeur de leurs travaux. La chaleur de son cœur et son goût pour les sciences sociales le poussent à s’associer aux efforts des amis de l’humanité, qui s’occupaient activement alors des moyens de soulager les classes pauvres. Ses qualités aimables et la haute portée de son intelligence le font accueillir avec faveur par les hommes les plus éminents dont se composait Ja société française à cette époque. Savant, philanthrope, homme du monde, De Candolle trouve du temps pour tout ; sa vie déborde de toute part.

À cette période d'activité et, je dirai, d’effervescence, succède, de 1508 à 1816, une époque de tranquillité et de méditation, De Candolle est à Montpellier et, pendant les huit an-

nées de son séjour dans cette ville, il met en ordre, il élabore la prodigieuse quantité d'idées et de matériaux qu’il avait emportée de Paris.

Mais cette vie tranquille et peut-être un peu monotone ne pouvait longtemps lui suffire. Le besoin d’activité et la verve d'intelligence dont il était doué requéraient d’autres aliments. Paris devait être naturellement son point de mire ; il aurait été sans aucun doute le lieu de son retour, si les événements politiques, en créant pour De Candolle des circonstances nouvelles, ne l’eussent déterminé à quitter Montpellier pour Genève. Des souvenirs moins brillants, mais peut-être plus profonds; des amis moins expansifs, il est vrai, mais tout aussi affectueux; des parents respectés et chéris de leur fils, une patrie qui renaissait belle d’espoir et d'avenir, attiraient De Candolle à Genève ; un concours momentané de circonstances décida son retour. Il y revint en 1816 ; il ne l'a dès lors plus quittée : ce séjour, de 1816 à 1841, constitue la dernière et la plus longue des trois périodes de son histoire. Ce n’est pas le mouvement d'idées ni l’éclat de la vie de Paris, ce n’est pas non plus la vie douce et facile de Montpellier, s’écoulant au milieu d’un cercle d’amis intimes et de paisibles travaux, que De Candolle retrouve à Genève. Ce qu'il y trouve, c’est un mélange de l’un et de l’autre de ces genres de vie, c’est-à-dire une vie à la fois d'action et d'étude, de socitté et de cabinet ; heureuse combinaison des éléments qui avaient successivement dominé dans les deux premières périodes.

On le voit, ces trois séjours de Paris, de Montpellier, de Genève, constituent dans la vie de De Candolle trois phases bien distinctes, et forment par conséquent, dans son histoire, trois époques bien tranchées et les divisions les plus naturelles sous lesquelles je puisse grouper les détails de cette vie si bien remplie, dont j’essaierai en terminant d'envisager l’ensemble. C’est alors que je pourrai examiner jusqu’à quel point la succession de ces trois périodes, si différentes dans leur ca-

ractère, a pu contribuer à la manifestation des hautes facultés dont la Providence avait doué De Candolle: question intéressante que je me borne à indiquer maintenant, car il serait prématuré de l’aborder avant d’avoir réuni les éléments néces-

saires pour la résoudre,

1798—1808 (paris).

Voilà De Candolle pour la seconde fois à Paris. Ce n’est plus, comme à son premier voyage, un simple séjour d'agrément en société avec quelques amis, qu’il a en perspective ; c'est seul, en vue de se faire une carrière, que le jeune homme de vingt ans se trouve fixé, pour longtemps peut-être, dans cette grande ville. Il retrouve Dolomieu prêt à partir pour l'Egypte, et refuse de l’y suivre par déférence pour ses parents. Il essaie quelques études de médecine, et dans ce but il fréquente les hôpitaux; mais la vue des malades lui inspire une profonde tristesse , et il sent bien vite qu’il n’est point propre à l'art médical. C’est vers le Jardin des Plantes que se dirigent ses pas ; son assiduité y est remarquée, il n’y est bientôt plus désigné que sous le nom du jeune homme à l’arrosoir, à cause de l'habitude qu’il a contractée de s’asseoir des journées entières sur un arrosoir pour étudier des plantes et prendre des notes. Cette ardeur scientifique n'échappe point au directeur du Jardin, Mr. Desfontaines, dont l’estime pour le jeune naturaliste ne tarde pas à se manifester. Le botaniste l’Héritier avait engagé Redouté , le fameux peintre de fleurs, à faire le dessin de toutes les plantes grasses qu’il verrait fleurir, afin de suppléer ainsi à l'impossibilité de les conserver dans un herbier; mais il fallait publier un texte avec ces dessins. Mr. Desfontaines, consulté, indique De Candolle qu'il connaissait à peine, mais qu’il avait deviné, Cette circonstance fit naître lintimité qui a duré sans la moindre altération jusqu’à la mort de Desfontaines, entre le maître et le disciple ; relation que la bien-

veillante prévenance du maître avait commencée, et que la reconnaissance du disciple, pour celui qui avait su le comprendre si tôt, entretint de la manière la plus touchante. De Candolle ne pouvait parler de Desfontaines que les larmes aux yeux, et la notice qu’il a publiée en 1836 sur cet homme excellent, qu'il appelait son second père, laisse percer à chaque page les sentiments de vénération et de profonde affection qu’il avait pour lui.

L'ouvrage des plantes grasses eut un grand succès ; il le dut au mérite du texte, joint à la beauté des dessins et à la nouveauté de ce genre de publication. Cette entreprise eut aussi pour De Candolle l'avantage de lui ouvrir l’accès de tous les herbiers, et de lui procurer plusieurs relations scientifiques, entre autres celle de l’Héritier lui-méme, dont les riches collections botaniques furent entièrement mises à sa disposition. À la mort de l’Héritier, qui eut lieu en 1800, il devint possesseur de l’herbier que ce botaniste, amateur distingué, s’était plu à enrichir des plantes les plus remarquables ; et cet herbier fut ainsi le noyau et la base de celui qu'il n’a cessé d'augmenter durant sa vie, et qui a rendu de si grands services à la science, par le parti qu’en a tiré le propriétaire et par la générosité avec laquelle il en a facilité l’accès à tous les botanistes. Quelques herborisations faites dans l’été de 1798 à Fontainebleau, avec Brongniart, Cuvier et Duméril, furent pour De Candolle l’origine de sa liaison avec ces hommes supérieurs. Une course qu’il fit alors en Normandie ne fut pas sans résultat pour la science: il explora avec soin les côtes de l'Océan, et en étudia les productions tant végétales qu’animales. Des observations anatomiques et physiologiques sur les algues marines, dont il fit usage plus tard dans la Flore française, et des recherches microscopiques sur les fucus, qu'il publia dans le Bulletin Philomatique, furent le fruit de ses explorations.

De Candolle avait aussi fait au bord de la mer quelques travaux sur les poissons, et, à son retour à Paris, une circonstance

particulière que je tiens à mentionner l’appela à continuer quelques études de zoologie. Il venait d’être chargé de recevoir de l'Administration du Muséum d'Histoire naturelle de Paris tout ce que cette Administration voudrait bien adresser à Genève, où l’on désirait avoir une collection zoologique. Il consacra deux mois entiers à ce travail, dont il s’acquitta avec zèle el activité. Ses relations avec les professeurs du Muséum contribuèrent à lui faire obtenir, en faveur de Genève, une collection nombreuse et assez méthodique pour pouvoir servir avec fruit à l’enseignement ; mais, arrivée à sa destination, la collection disparut ; et quand en 1818, vingt ans plus tard, recommençant à nouveaux frais, De Candolle entreprit avec quelques-uns de ses collègues et de ses amis de fonder un Musée d'Histoire naturelle dans sa patrie, il ne retrouva de son ancien envoi qu’un zèbre mal empaillé, qu’on a vu longtemps figurer dans les armoires de ce Musée. Les études de zoologie qu’il fit en 1798 dans le but d’être utile à sa ville natale, et dont une malheureuse négligence annula. pour le moment le résultat, ne devaient pas être perdues pour Genève; elles étaient destinées à remplir plus complétement encore le but en vue duquel il les avait entreprises. Ces études lui permirent, quand il accepta en 1816 les fonctions de professeur d’Histoire naturelle dans l’Académie de Genève, de joindre à l’enseignement de la Botanique celui de Zoologie, et de diriger, jusqu’à ce qu’il eût formé des élèves capables de l'aider, l’établissement du Cabinet d’Histoire naturelle dans le Musée.

L'année suivante , c'est-à-dire en 1799, De Candolle fit un voyage plus considérable que celui de Normandie dont nous venons de parler : il visita la Hollande avec un ami. La science ne fut pas l’objet exclusif de ce voyage ; le pays lui-même, les mœurs de ses habitants, les hommes remarquables qu’il renfermait fixèrent surtout son attention. À Amsterdam, il étudia le commerce ; à La Haye, il s’occupa de politique ; à Leyde, il examina en détail l’enseignement supérieur, saisissant rapidement,

avec son esprit clair et méthodique, ce que chacune de ces trois villes présente de spécialement intéressant pour celui qui les visite. Ce voyage fut pour De Candolle une véritable expérience sur la manière de voyager utilement ; il devint pour lui un type qu'il suivit constamment plus tard ; et lorsque en 1840, souffrant déjà cruellement de la maladie qui l'a enlevé, il fut au congrès scientifique de Turin où j’eus le bonheur de l’accompagner , je retrouvai chez lui ce même besoin de tout voir, d'interroger sur toute chose, de recueillir des renseignements exacls, qui avait caractérisé déjà son premier voyage.

À son retour de Hollande, De Candolle reprit avec un zèle nouveau ses occupations scientifiques. Mais le voyage qu'il venait de faire, en élargissant le cercle de ses idées, et en dirigeant son esprit sur des objets étrangers à la science pure, avait créé pour lui de nouveaux besoins intellectuels. Il sut y satisfaire sans que «æs’occupations qui étaient l’objet principal de sa vie, en souffrissent le moins du monde; et la vie sociale qu’il se créa à Paris est si intimement liée à sa vie scientifique, qu’on ne peut comprendre l’une qu’au moyen de l’autre. Essayons donc de faire connaître, avant d'entrer dans le détail de ses travaux, la manière dont il sut prendre dans la société de Paris la place honorable qu’il y a constamment occupée.

La première et la plus intime de ses relations fut celle qu'il forma avec la famille Delessert, avec cette famille qu’on retrouve toujours, depuis plus d’un demi-siècle, mélée à l’histoire des hommes illustres, et à celle des grandes et bonnes choses en science comme en philanthropie. C’est à la femme respectable qui était à la tête de cette famille, que Rousseau adressait ses Lettres sur la botanique ; c’est avec sa fille, non moins remarquable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit, que sir S. Romilly entretenait une correspondance pleine d’iniérét sur les événements de la révolution française’; ce sont ses

‘ Cette correspondance a été récemment publiée dans les Mémoires de sir S. Romilly, dont la Bibl. Univ. a rendu compte. Voyez cahier de mai 1840 (vol. XXVII), page 65.

fils qu’on a vus constamment et qu’on voit encore à la tête de tout ce qui est bon, de tout ce qui est utile, de tout ce qui élève l'intelligence et ennoblit le cœur. De Candolle devait se trouver bien au milieu d’une semblable famille ; aussi les moments qu’il y passa, faisant de la botanique avec Mr. Benjamin Delessert , jouissant de distractions littéraires avec la sœur et le frère de son ami, et savourant avec tous les douceurs de la vie intérieure et d’une confiance affectueuse, se gravèrent en caracières ineffaçables dans son souvenir.

De Candolle fut bientôt reçu dans plusieurs maisons des plus agréables de Paris, et y rencontra les notabilités littéraires et scientifiques les plus marquantes de Pépoque. Il se lia plus particulièrement avec Dupont de Nemours , dont l'esprit toujours jeune et l'imagination vagabonde avaient pour lui un charme tout particulier. Il connut Morellet, ce vieillard aimable qui, débris encore vert du dix-huitième siècle, en était demeuré un représentant fidèle, par sa conversation piquante et gracieuse, par son esprit fin et caustique, par un mélange de véritable savoir et de légèreté séduisante dont la tradition a disparu avec les restes de la brillante société de cette époque. Je ne puis résister au plaisir de raconter l’anecdote qui mit De Candolle en rapport assez intime avec Morellet.

Le bon abbé venait d'avoir 80 ans, et il avait composé pour le jour anniversaire de sa naissance dix-huit couplets qu’il avait chantés à ses amis, mais quil ne voulut jamais consentir à leur laisser. De Candolle ayant réussi à les lui faire chanter une seconde fois, et les ayant écoutés avec attention, les retint si bien qu'il put, par un effort de mémoire extraordinaire, écrire immédiatement lui-même toute la chanson. Aussi dès lors, chaque fois que Morellet voulait chanter quelqu’une de ses jolies chansons dont il tenait à garder le monopole : Mais, faites sortir De Candolle, disait-il, parce qu'il me volera. Et De Candolle ne sortait pas, et De Candolle le volait, ce dont ne s’accommodait pas trop mal la petite vanité pleine de bonhomie du poète, qui

n'ignorait pas que les mains entre lesquelles son bien était tombé sauraient le faire valoir au profit du vrai propriétaire.

On comprend tout l'intérêt que devait présenter, à un jeune homme plein de feu et d'intelligence, ce spectacle de la société française à l’époque dont nous parlons. C'était le moment où, après le déluge des six années de la révolution, l’arche rendait à la France le peu de restes de l’ancien régime qu'elle avait recueillis, et qui, appelés à vivre sur un sol métamorphosé, devaient eux-mêmes pour s'y acclimater se modifier notablement. Rien n’était plus curieux et plus instructif que la vue de cette époque de transition, où le passé jetait ses dernières lueurs pleines de charmes, en venant se fondre dans un présent et surtout dans un avenir plus sérieux et plus solide peut-être, mais sans contredit bien moins aimable. Je me représente Morellet, Dupont de Nemours , épanchant leurs souvenirs pleins de fraîcheur dans des anecdotes et des saillies où la grâce le disputait à l'esprit, et tempérant la gravité des penseurs sérieux dont ils étaient entourés, par quelques paroles d’où une plaisanterie douce et fine n’excluait point la profondeur. Je me demande comment la réunion de semblables éléments, si propres à la fois à charmer l’esprit et à élever l’intelligence , n’aurait pas été, pour un homme tel que De Candolle, une jouissance des plus vives et un enseignement de chaque instant. Je ne m'étonne plus que, formé à une semblable école, et prédisposé comme il l'était à en recevoir impression, il soit devenu l’homme de société aimable et spirituel que nous avons connu, tout en demeurant le savant profond et laborieux dont nous avons admiré les travaux.

De Candolle avait peu de goût pour la politique et ne s’en mélait point. Il fut, cependant, forcément appelé à y jouer un rôle momentané dans une occasion remarquable. Il s'agissait de faire connaître au Premier Consul les vœux de chaque département. Désigné à cet effet, avec Mr. Fabry de Gex et Mr. Bastian de Frangy, au nom du département du Léman, De

Candolle n'ignorait pas ce qu’il y avait de délicat à représenter, auprès du gouvernement français, Genève qui avait vu avec douleur sa réunion à la France, et dont Bonaparte disait: On parle trop bien anglais à Genève. Aussi, quand s’approchant de la députation du département du Léman, et s'adressant plus particulièrement au député de Genève , le Premier Consul demanda : Eh bien, Genève est-elle contente de sa réunion à la France? — Non, général, répondit De Candolle, mais depuis le 18 brumaire elle est un peu moins mécontente, cachant “ainsi habilement, sous la fleur d’une flatterie personnelle qui avait un fond de vérité, ce que cette réponse courageuse d’un véritable Genevois avait de hardi et de peu obligeant pour la France. Bonaparte ne parut point blessé de la franchise du député ; il chercha seulement à lui démontrer les avantages pour Genève de sa réunion à la France, sous les rapports commerciaux et industriels. S’aperçut-il qu’il n’avait pas produit une bien grande conviction sur l’esprit de son interlocuteur ? On peut le croire, car De Candolle fut du petit nombre des savants de l’époque qui n’eurent jamais part aux faveurs impériales. En dehors de ses travaux scientifiques, peu d’occupations intéressèrent plus vivement De Candolle que la part qu'il prit à œuvre de la Société Philanthropique, dont il fut lun des fondateurs, Convaincu que, quelle que soit l’utilité des sciences prises dans leur ensemble, un homme voué à leur étude doit cependant rendre quelques services à la société, il choisit de préférence à la politique, pour laquelle il se sentait peu de goût, des occupations philanthropiques. La confection des soupes économiques, l'institution de secours mutuels entre les ouvriers, le développement de l'instruction primaire, furent les points importants qui occupèrent essentiellement la Société Philanthropique, dont De Candolle fut longtemps le secrétaire et l’un des membres les plus actifs, avec MM. Benj. Delessert, de Rumfordt, de Pastoret, de Lasteyrie, Matthieu de Montmorency, Degérando, etc. Cette circonstance le mit en rapport

non-seulement avec les hommes distingués que nous venons de nommer, mais avec une classe de la société bien différente. Appelés par les ouvriers eux-mêmes à les aider dans l’organisation de leurs sociétés de secours mutuels, les membres de la Société

Philanthropique se rendaient fréquemment , le dimanche, au milieu d’eux. De Candolle, qui était l’un des plus zélés pour répondre à ces appels, apprit ainsi à bien connaître le peuple de Paris, les besoins de la classe pauvre, ses défauts et ses qualités. Cette expérience pratique, que rendirent encore plus complète les visites nombreuses qu’il fit aux hôpitaux et aux prisons avec Mr. Delessert en vue d’en améliorer le régime, contribua beaucoup à former son opinion sur la bienfaisance publique et sur les questions sociales et économiques qui s’y rattachent. Les services qu’il a rendus plus tard à Genève, sous ce rapport, font voir le parti qu’il avait tiré d'observations faites sur une grande échelle, et de réflexions inspirées à la fois par un esprit juste et par un cœur compatissant.

Une autre circonstance l’avait appelé à s’occuper d'économie politique, mais à un point de vue bien différent. Il avait obtenu l’autorisation de visiter les prisons, et il devait cette autorisation à l’intervention de J.-B. Say ; il fit ces visites avec lui ; dès lors il était difficile qu'il ne s'établit pas une liaison entre deux hommes qui, mus par les mêmes sentiments, mettaient en commun leurs observations et leurs réflexions. Ainsi, Mr, Say devint et est toujours resté un ami pour De Candolle, qui, de son côté, avait conçu une véritable affection pour le célèbre économiste et pour toute sa famille. Mr. Say était fort occupé alors de son ouvrage d'économie politique, et il en entretenait souvent De Candolle, qui conserva toute sa vie les notions qu’il avait puisées dans ces conversations, et sut, dans bien des occasions, les appliquer utilement.

Tout en travaillant avec ardeur au développement de la Société Philanthropique, De Candolle avait été amené à réfléchir sur les causes de la pauvreté, et il avait attiré l'attention de ses

collègues sur l'avantage qui pourrait résulter d’encouragements pécuniaires accordés avec discernement aux industriels. Cette idée trouva faveur; le ministre de l’intérieur, qui était alors Mr. Chaptal, y donna suite et facilita les moyens de la réaliser. Elle eut pour conséquence la création de la Société d’encouragements, dont l’organisation fut l'ouvrage d’un comité restreint dans lequel était De Candolle. Il a eu dès lors la satisfaction de voir cette société constamment prospérer ; et en 1833, dans une séance à laquelle il assistait, il reçut des témoignages de considération qui lui prouvèrent qu’on n’avait point oublié les services qu’il avait rendus, en sa qualité de l’un des fondateurs de cette précieuse institution.

Mais la science, au milieu de ces occupations variées et du mouvement du monde, ne perdait point ses droits. Encouragé par Desfontaines, De Candolle venait d'achever la Monographie des Astragales, Il l'avait déjà présentée à l’Institut et avait obtenu l’approbation de ce corps savant, quand ii apprit que Pallas venait de faire paraître un ouvrage sur ie même sujet ; cette circonstance retarda la publication de son travail, et si elle lui ôta l'honneur de la description de quelques espèces nouvelles, elle lui laissa du moins en entier celui de l’établissement des genres et de l’application de la méthode naturelle, à laquelle se prétait admirablement bien le groupe des Astragales. Quelques recherches d’anatomie végétale l’occupaient en même temps; mais le travail le plus remarquable qu'il fit à celte époque, fut son étude du sommeil des plantes. Trois semaines employées nuit et jour, sauf le peu de temps qu’il consacrait au repos, à suivre comparativement les mêmes espèces de plantes, exposées les unes à la lumière du jour dans le Jardin même, les autres à des alternatives d’obscurité et d’éclairement artificiel dans un local fermé, le conduisirent à reconnaître l'influence de la lumière solaire sur ce curieux phénomène, et la possibilité d’en remplacer l’action par celle d’une lumière arüficielle. I parvint aussi à changer complétement. les habi-

tudes des plantes et à renverser entièrement les heures de leur sommeil, en les éclairant artificiellement pendant la nuit et en les plaçant dans l’obscurité pendant le jour.

Visité souvent, lorsqu'il travaillait à ses expériences, par Desfontaines et Thouin, De Candolle vécut pendant ce temps dans l'intimité des professeurs du Jardin des Plantes, dont la société intéressante et instructive contribua beaucoup à son développement scientifique. Les recherches sur le sommeil des plantes, suivies jour par jour avec un vif intérêt par ces professeurs, firent sensation dans le monde savant ; c’était un genre d’observations tout nouveau, sortant des sentiers battus de la science, et dans lequel la persévérance, jointe à l'invention, avait amené les résultats les plus curieux, Aussi ce travail valut-il à son auteur sa présentation à une des places vacantes dans la section de botanique de l’Académie des Sciences ; et si, à cette époque, on lui préféra un botaniste beaucoup plus âgé et qui avait des droits incontestables à la place, le fait même de cette présentation n’en fut pas moins des plus honorables pour un jeune homme de vingt-deux ans.

Reçu à cette occasion membre de la Société Philomatique, il se trouva faire partie du comité composé de MM. Brongniart, Biot, Cuvier, Duméril, Lacroix et Silvestre, qui, chargé de la rédaction du Bullelin, se réunissait le soir, une fois par semaine, pour faire en commun ce travail et pour causer familièrement. Ces réunions avaient beaucoup de charmes, soit par l'intimité qui régnait entre ceux qui les composaient, soit parce qu’elles mettaient en contact des hommes supérieurs, mais occupés de sciences différentes, qui, disciples et maîtres chacun à leur lour, se trouvaient tous gagner à cet échange mutuel de connaissances. De Candolle rencontra plus tard le même avantage dans la Société d’Arcueil dont il fit également partie avec Berthollet, Laplace, Thenard, Gay-Lussac, Humboldt, Arago, etc. Il inséra dans le recueil des travaux de cette Société, qui forme l’une des parties les plus importantes de

l’histoire des sciences, un Mémoire sur l’influence de la lumière sur la direction des tiges des végétaux, et des recherches étendues de géographie botanique.

Mais je m'aperçois que j’anticipe; je reviens donc en arrière, et je signale en passant quelques expériences très-bien dirigées, faites à Plombière par De Candolle pendant un voyage, en vue de dissiper l’erreur généralement répandue que les eaux chaudes naturelles se refroidissent moins vite dans les mêmes circonstances que les eaux chauffées artificiellement.

Je dois mentionner également la part qu’il prit à un travail fait en commun avec Mr. Biot sur la conductibilité des différents gaz pour la chaleur. Ces expériences appelaient ceux qui les suivaient à passer tout d’un coup d’une température trèsbasse, de 0° environ, à une température très-élevée, de 60° à peu près. Îl fallait toute la vigueur et l’entrain de la jeunesse pour ne pas souffrir de ces brusques transitions; les précautions mêmes que prenaient les jeunes physiciens pour en éviter les fâcheux effets, contribuaient à les soutenir dans leur travail par la gaîté qu’elles excitaient chez eux. C’est en leur servant d'aide dans leurs expériences que De la Roche, jeune étudiant en médecine à cette époque, prit un goût tellement prononcé pour ce genre de recherches, qu'il continua plus tard à s’en occuper seul, et fut amené ainsi à faire ses beaux travaux sur le calorique rayonnant. Mr. Biot, en exposant dans son Traité de Physique mathématique les recherches qu’il avait faites avec De Candolle, rend pleine justice à son collaborateur, dont la sagacité et le talent d’observation l’avaient frappé. De à l’origine des regrets qu’il exprimait souvent, et auxquels nous avons déjà fait allusion, de ce que le botaniste genevois n'avait pas pris la physique, au lieu de l’histoire naturelle, pour but de ses travaux.

La principale circonstance qui détermina le retour définitif de De Candolle à ses études de botanique, auxquelles la nature de son génie le ramenait d’ailleurs constamment, et qui l’éloigna

pour toujours des recherches physiques, me paraît étre intimement liée à l’événement le plus intéressant de sa vie, à celui qui décida de son bonheur et fixa définitivement sa carrière, enun mot, à son mariage.

Au milieu du mouvement du monde dans lequel il était lancé, le jeune savant aimait à venir se reposer au sein de quelques familles genevoises établies à Paris, Un genre de vie plus simple, un accueil plein de cordialité, absence de gêne et d’étiquette qui régnait dans ces réunions, dont la plupart avaient lieu à la campagne, faisaient pour lui une diversion agréable à la fatigante agitation de la société du grand monde. Il trouvait là des compatriotes, des personnes qui le comprenaient, auxquelles il pouvait communiquer ses impressions, et qui les partageaient. Une famille surtout, la famille Torras, et dans cette famille une personne, Me Torras, avait pour lui un charme particulier. Une inclination mutuelle fut, après quelques obstacles, couronnée par le mariage, et, en 1802, De Candolle âgé de vingt-quatre ans épousa M'° Torras. Avec une jolie figure, de la grâce et de l’esprit, une jeune fille à dixhuit ans est toujours sûre de plaire ; mais pour qu’elle fixe le goût d'un jeune homme aimable, spirituel, habitué au grand monde, vivant au milieu des savants et des philosophes, il faut que les dehors flatteurs dont je viens de parler recouvrent chez elle un caractère distingué et une intelligence peu commune. De Candolle trouvait chez M"° Torras ces qualités à la fois brillantes et solides ; il en ressentait l’influence, et il y cédait avec d'autant plus de douceur que son attachement était partagé. Il s'établit entre ces deux jeunes gens une affection vive et profonde, fondée sur un mérite réel et non sur des avantages frivoles et passagers. Aussi leur mariage fut-il, pour tous deux, l’événement le plus heureux de leur vie et la source de ce qu'il y eut de plus réel et de plus constant dans leur bonheur.

En se mariant, De Candolle sentit qu’il fallait désormais songer à son avenir, d'autant plus que son père avait, comme la

plupart des capitalistes genevois, perdu une grande partie de sa fortune par l'effet de la révolution française. Il comprit que ce n’était plus à des recherches dictées par la seule impulsion du moment, mais à un travail suivi et lucratif, qu’il devait maintenant se livrer. Au milieu des distractions de plus d’un genre dont il avait été entouré, il n'avait point cependant négligé la botanique. Il avait lu à la Société Philomatique un rapport ayant pour objet l'examen comparatif des recherches sur les conferves de Mr. Vaucher et de celles d’un Mr. Girod de Chantrans, dans lequel, tant par la précision et l'exactitude que par le nombre des observations, il faisait ressortir la supériorité du travail de Mr. Vaucher, jugement que le monde savant a pleinement ratifié. Il avait également communiqué à la même Société une découverte qu’il avait faite en étudiant la graine des Nymphéacées, savoir que cette famille, placée à tort dans la classe des Monocotylédones, appartient à celle des Dicotylédones. Cette opinion, qui fut contestée assez vivement par quelques botanistes, a été dès lors confirmée par son premier défenseur , et établie par lui sur des preuves irréfragables, dans un mémoire publié en 1824 dans les Mémoires de la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève.

Mais tout cela n’était encore que des travaux accidentels, intéressants sans doute pour la science, mais peu propres à répondre au but que se proposait De Candolle et que sa nouvelle position lui faisait un devoir de poursuivre. Il se décida donc à accepter une proposition qui lui avait déjà été faite plus d’une fois, mais qu'il avait toujours éludée pour se livrer à d’autres recherches moins assujettissantes et peutétre plus originales. Cette proposition était celle que lui faisait avec instance Mr. de Lamarck, l’auteur de la Flore française, de publier une nouvelle édition de cet ouvrage Important, en le mettant au niveau de la science. Il entreprit cet immense travail avec une ardeur dont on peut se faire une idée,

quand on en voit les résultats et qu’on les compare au peu de temps qu'il emplova à les obtenir. De Candolle fit de la Flore française un ouvrage tout nouveau; il suffit, pour s’en convaincre, de lire la dédicace à Mr. de Lamarck, qu’il mit en tête de cette nouvelle édition. En même temps qu’il rappelle, avee une scrupuleuse exactitude, ce qui appartient à Mr. de Lamarck dans cette œuvre considérable, il se contente d’énumérer les additions et les modifications qu'il y a apportées, et cette simple -énumération, qu'il a cherché à rendre aussi modeste que possible, ressort comme l'expression d’un esprit supérieur qui s’empare d’un ancien üitre pour faire un ouvrage tout nouveau.

De Candolle utilisa, pour son entreprise, des ressources considérables qu’il parvint à se procurer : d’abord l’herbier de l’Héritier, riche de huit mille espèces, qu’il avait acquis et déjà passablement augmenté ; puis l’herbier de Lamarck qui naturellement fut entièrement à sa disposition ; celui de Mr. Benjamin Delessert , déjà très-remarquable à cette époque tant par le choix que par le nombre des espèces, et qu’il mit à contribution comme il l'aurait fait du sien propre ; et beaucoup d’autres encore dont l’accès lui fut immédiatement ouvert. Il organisa des correspondances dans toutes les parties de la France et des pays avoisinants qui étaient alors réunis à l'empire français. Il sut tirer parti des relations qu’il avait dans différentes villes, à Turin, à Genève, à Neuchâtel, à Montpellier. Ireprit, dans ses précédents travaux, tous ceux qui pouvaient lui être de quelque utilité, tels, en particulier, que les Recherches sur les champignons qu'il avait faites avec beaucoup de soin, ct son étude des algues marines, qu’un séjour au bord de la mer lui permit de compléter. I se mit en rapport avec Hedwig fils, pour avoir sur la famille des mousses, très-négligée jusqu'alors en France, des renseignements que personne n’était mieux à même delui fournir que le fils du botaniste qui s'était rendu célèbre par l'étude approfondie de cette famille du règne végétal. Il obtint de Ramond communication de sa Flore des Pyrénées, de

Mr. Schleicher sa collection des plantes des Alpes, et d’un grand nombre d'autres botanistes des documents spéciaux, qui avaient tous pour lui une grande valeur en regard de l’usage auquel il les destinait. La vue seule de tous ces matériaux accumulés aurait effrayé un autre que De Cardolle ; mais ce fut pour lui, au contraire, l'occasion de développer dans toute leur puissance cet esprit d’ordre, ce coup d’œil prompt et juste, cette force d’analyse, qui, une fois constatés par cette prande épreuve, déterminèrent pour toujours le caractère spécial de sa supériorité, en le mettant hors de ligne pour le talent de la classification et de la description des espèces.

Quoiqu'il soit difficile de donner en peu de mots une idée exacte de tous les genres de mérite que présente la Flore française | il me paraît cependant qu’on peut le faire en rappelant les trois ou quatre traits distinctifs de cet important ouvrage. — De Candolle ajouta 2000 espèces aux 2700 que Lamarck avait déjà décrites comme croissant naturellement en France. Voilà déjà un premier résultat saillant, — Les descriptions des espèces furent , pour quelques familles surtout , telles que les algues et les champignons, de véritables chefsd'œuvre qui, comme ouvrages spéciaux , auraient eu déjà à eux seuls une grande valeur, — La description des organes et leur action , en d’autres termes, le traité abrégé d’organographie et de physiologie végétale qu’il mit en tête de ouvrage, fut une idée des plus heureuses qu’il réalisa le premier , avec un succès qui tient à la manière claire et animée dont ce morceau est écrit autant qu’à la nouveauté des vues qui y sont exposées. [l a repris plus tard ces deux sujets pour en faire deux ouvrages importants , sous le titre d'Organographie végétale et de Physiologie végétale , en profitant de tous les progrès qu'avait faits la science, et des connaissances nombreuses qu'il avait lui-même acquises dans l’intervalle. Mais, quel que soit le mérite de ces deux Traités, je ne crois pas qu’ils fassent oublier les deux chapitres mis en tête de la Flore fran-

çaise, à cause du charme tout particulier que présente cette exposition abrégée des principes généraux de la botanique à ceux qui en abordent pour la première fois l'étude : elle est écrite avec une verve et une netteté qui entraînent, et qui obligent les plus rebelles à aimer une science si bien exposée.

Mais le mérite dominant de la Flore française , et ce qui en fait pour De Candolle lun de ses titres scientifiques les plus marquants, c’est le judicieux emploi de la méthode naturelle dans la classification des espèces. — Deux méthodes divisaient à cette époque les botanistes. La première , due essentiellement à Linné , dite méthode artificielle, avait surtout pour but de fournir les moyens les plus faciles de classer les végétaux et de les distinguer les uns des autres. La seconde, la méthode naturelle, due à Bernard de Jussieu, avait en vue, dans la classification des végétaux , de rapprocher Îles unes des autres les plantes qui, par la coïncidence de leurs caractères les plus essentiels, ont le plus d’analogie entre elles, sans s'inquiéter si ces caractères sont faciles ou difficiles à distinguer , mais en se préoccupant uniquement de leur importance relative dans l’organisation et la vie du végétal. Tout partisan que De Candolle était de la méthode naturelle qu'il a, sinon créée , du moins développée et appuyée sur des bases tellement solides qu'il Fa fait généralement adopter, il ne méconnaissait pas certains avantages particuliers que pouvait présenter, au point de vue pratique, la méthode arüificielle. Aussi essaya-t-il, dans la Flore française, d'employer les deux méthodes , mais en restreignant la seconde au but bien différent dans sa nature, et bien inférieur dans sa portée, qu'elle pouvait atteindre. De Candolle exprime si clairement cette différence et cette infériorité dans les lignes suivantes de sa dédicace à Mr. de Lamarck, que je ne puis m'empêcher de les rappeler ici. |

Après avoir dit qu’il s’occupera d'abord des principes généraux de la botanique, en décrivant les organes des végé-

taux et leurs fonctions , et avoir rappelé qu’il existe, outre cette étude générale, une partie de la science au moins aussi importante, qui a pour objet l'étude spéciale des êtres et l’art de distinguer les végétaux les uns des autres , il ajoute :

« Ici deux routes se sont offertes aux naturalistes : la méthode naturelle , qui tend à placer chaque être au milieu de ceux avec lesquels il a le plus grand nombre de ressemblances importantes ; la méthode artificielle, qui n’a d’autre but que de faire reconnaitre chaque végétal et de l'isoler au milieu du règne. La première , qui est une véritable science, doit servir de base immuable à l’anatomie et à la physiologie ; la seconde, qui est un art d'empirique , peut bien avoir quelque commodité dans la pratique , mais ne saurait agrandir le domaine des sciences, et offre une mulutude indéfinie de combinaisons arbitraires. La première , ne visant qu’à la vérité, a établi ses bases sur les organes les plus importants à la vie des végétaux, sans considérer si ces organes sont faciles ou difficiles à observer ; la seconde, ne tendant qu’à la facilité, a établi ses divisions sur les organes les plus apparents et les plus faciles à étudier. »

On comprend, d’après cette citation, que si De Candolle fit usage , dans la Flore française, de la méthode artificielle aussi bien que de la méthode naturelle, il était loin de mettre ces deux méthodes sur la même ligne : la première n’était pour lui qu’un procédé , la seconde c’était la science. Aussi l’ouvrage, dans son ensemble, est-il complétement basé sur la méthode naturelle : c’est l’ordre naturel qui est suivi dans la description de la structure des plantes et dans l'exposition de leur histoire et des rapports qui règnent entre elles. La méthode artificielle a servi seulement à former , sous le titre de méthode analytique , un tableau de 400 pages qui renferme les noms de toutes les plantes décrites dans l'ouvrage ; ces noms sont groupés sous des divisions et subdivisions combinées de façon à faire trouver facilement le nom de la plante

qu'on à sous les yeux ou dont on lit la description. Plusieurs méthodes artificielles se présentaient à De Candolle pour dresser ce tableau, Il à préféré la méthode dichotomique que Lamarck avait employée déjà dans la Flore française ; elle consiste, comme on le sait, à conduire l'élève au nom de la plante, en le faisant toujours choisir entre deux caractères contradicioires. Le but de cette méthode est de faire distinguer les plantes par leurs caractères les plus faciles et les plus saillants, et arriver ainsi par voie d'analyse, et toujours par la comparaison de deux caractères qui s’excluent dans la même espèce, à trouver le nom qui se rapporte à la plante qu’on a en vue.

C’est à tort, à mon avis, que Mr. Daubeny regarde l’emploi que De Candolle fit de la méthode dichotomique dans la Flore française, comme une concession à Lamarck. Sans doute c'eûl lé une concession , el une concession que De Candolle n'aurait jamais faite, s’il avait employé cette méthode à l’exclusion de la méthode naturelle ; mais il l’appliqua seulement à la construction de cette espèce de table analytique, mise en tête de louvrage pour faciliter surtout aux commençants le moyen de trouver le nom des plantes. Ce n'est donc point, évidemment, comme système de classification qu’il faut considérer l'analyse dichotomique , dans les limites du moins où De Candolle en fit usage; pas nlus que, dans un ouvrage d’un autre genre , on ne doit regarder une table analytique des matières par ordre alphabétique, comme l'expression des principes fondamentaux qui ont dirigé l'auteur.

La combinaison des deux méthodes, qui satisfaisait à la fois aux exigences de la science et à celles de l'étude, contribua pour beaucoup au grand succès qu’obtint la Flore française ; succès tel que, malgré l’étendue et la spécialité de l'ouvrage et son prix élevé, l'édition tirée à 5000 exemplaires à été épuisée en vingt ans. Il faut même y ajouter 1500 exemplaires

d’une Synopsis plantarum in Flord Gallicd descriptarum , ex-

trait abrégé de la Flore , que De Candolle fit paraître en vue de faciliter, pour les herborisations, l'usage des précieux documents réunis dans l’ouvrage fondamental, trop volumineux pour être facilement transporté. Mais la cause principale de ce succès fut que la Flore française, nonobstant le but restreint qu’elle semblait avoir, présentait à tous ceux qui voulaient étudier la botanique, l’avantage d'être le premier ouvrage élémentaire et pratique fondé sur la méthode des familles naturelies et la première Flore d’un grand pays.

Je me suis arrêté un peu longuement sur la Flore française, parce que cel ouvrage est le premier qui ait fait connaître ce qu'était réellement De Candolle et ce qu'il devait être dans l’avenir, parce qu’il-résume en même temps d'une manière assez complète les divers genres de mérite de son auteur. Au reste, tous ceux qui ont écrit la biographie de De Candolle en ont jugé de même, et les botanistes étrangers à la France ont été les premiers à porter haut la valeur de la Flore française. Voici comment s'exprime à ce sujet Mr, Daubeny, l’un des plus justes appréciateurs du mérite scientifique de De Candolle :

& Il n'aurait pu choisir une meilleure méthode pour généraliser ses vues et vérifier les idées qu’il-avait préconçues. La compilation d'une flore locale est souvent utile pour donner à l’esprit habitude d’observations rigoureuses; mais l'investigation botanique d’un pays aussi vaste que l'était alors la France, qui comprenait un parcours géographique aussi considérable et une variété si grande de positions, devait naturellement étendre les idées, en présentant un grand nombre de formes végétales et d'échantillons qui appartiennent ordinairement à des pays différents. Ainsi, la flore de la Picardie et de la Normandie est analogue à celle des côtes voisines de l’Angleterre et des Pays-Bas: celle du centre de la France se rapproche de celle du sud de l'Allemagne ; celle du Languedoc a du rapport avec celle du nord de l'Espagne, tandis que. les environs de Toulon et d’Hyères participent du climat du,

midi de Fitalie, car l’oranger et le dattier, qui prospèrent dans plusieurs points des rives du golfe de Gênes, ne se retrouvent qu'à une latitude un peu plus méridionale que celle de Rome. Si, d’une part, les Alpes du Dauphiné et les Pyrénées font voir l’influence qu’exercent sur la végétation une position élevée et une atmosphère raréfiée, d'autre part la longue étendue de côtes que présente la France permet de comparer les productions d’un climat modifié par le voisinage de la mer, avec celles qui sont propres au sol dans l'intérieur des terres. »

Le grand travail de la Flore française, qui dura trois ans, n’absorbait ni tout le temps, ni toutes les facultés de De Candolle. En 1803, il remplaga momentanément Cuvier dans la chaire d'Histoire naturelle au Collése de France. C'était la première fois qu'il abordait l’enseignement public, et il faisait cet essai devant un auditoire imposant que l'habitude d’entendre Cuvier devait avoir rendu difficile. Cependant il réussit, grâce à sa facilité d’élocution, à la clarté de son exposition et à la nature même de son cours, qui avait pour objet la Physiologie végétale, partie nouvelle de la science qu'on n’avait point encore enseignée d'une manière explicite.

Le succès qu’obtint De Candolle le fit songer à se vouer à l'enseignement, et il entrevit la possibilité d’obtenir une chaire de Botanique dans l’une des Facultés de Médecine de France. Cette perspective l’engagea à postuler le titre de Docteur en Médecine , nécessaire pour pouvoir enseigner, même en qualité de professeur d'Histoire naturelle, dans une école de médecine. Il avait bien fait quelques études médicales au commencement de son séjour à Paris, mais nous avons vu qu'il s’en était vite dégoûté. I ne lui était donc pas très-facile d’acquérir le titre qui lui était nécessaire ; cependant il ÿ parvint en obtenant de n’étre appelé, pour toute épreuve, qu’à publier et à soutenir une dissertation. Il avait déjà fait quelques recherches de botanique qui se rattachaient à la médecine, telles

qu'une comparaison des différentes racines connues sous le

nom d'Ipecacuanha, et un travail sur les diverses algues confondues à doses diverses dans la mousse de Corse. Mais il choisit pour sa dissertation un sujet beaucoup plus vaste, savoir l’étude des propriétés médicales des plantes , faite en vue d'examiner si les plantes de la même famille ont en effet des propriétés analogues. Il fut bien vite frappé de l’analogie que présentaient les propriétés des plantes de chaque groupe dans tous les pays, et il découvrit les causes de plusieurs exceptions. L'ouvrage qu'il publia, à la fois savant et très-original, fut accueilli avec une grande faveur, soit au point de vue scientifique, comme appuyant la méthode naturelle d’un genre de preuves tout nouveau ; soit au point de vue pratique, comme facilitant singulièrement l'étude de la botanique médica'e, et même celle de la matière médicale en général, et comme donnant à cette étude un caractère théorique qu’elle n'avait point eu jusqu’alors. L’Essai des propriètés médicales des plantes fut bientôt généralement répandu, et une seconde édition, que l’auteur enrichit de développements intéressants, devint nécessaire. Ainsi cette dissertation, à laquelle De Candolle n’avait travaillé qu’en vue du doctorat qu’elle devait lui faire obtenir, devint.pour lui sinon le plus brillant ou le plus important de ses titres comme botaniste, tout au moins l’un des fleurons les plus élégants et les plus estimés de sa couronne scientifique,

La nature du travail auquel la confection de la Flore française avait astreint De Candolle, avait dirigé son attention d’une manière toute spéciale sur une partie de la botanique vers laquelle. il s'était déjà senti attiré plus d'une fois : je veux parler de la Géographie botanique. En vue d'étendre ses connaissances sur celte partie nouvelle de la science, il avait déjà souvent quitlé Paris pour faire seul, ou en société de quelques amis, des excursions botaniques. Les Alpes, le Jura, les Pyrénées avaient été alternativement l'objet de ses explorations. II aimait ces voyages, dans lesquels la science et l'amitié le faisaient passer facilement par-dessus les petits événements malen-

contreux qui souvent les traversent. Aimable et facile voyageur , sa bonne humeur inaltérable savait résister aux contrariétés les plus pénibles, qui devenaient souvent pour lui ou le sujet de plaisanteries propres à soutenir sa gaieté et celle de ses compagnons de voyage, ou l’occasion d’observations intéressantes et de réflexions sérieuses.

Dans le nombre des anecdotes auxquelles ces courses botaniques ont donné lieu, il en est une que je lui ai entendu raconter quelquefois, et qui mavait frappé par la manière pittoresque et vive dont il rendait compte des sensations qu'il avait éprouvées, Elle n’a rien de plaisant; loin de là, l’événement qui s’y rapporte aurait risqué de dégoûter tout autre que lui des herborisations dans les montagnes. De Candolle était allé avec Biot et Bonpland visiter le Creux du Vent, escarpement demi-circulaire d’environ six cents pieds de bauteur, situé dans [a partie du Jura la plus voisine de Neuchâtel. Pour retourner à la campagne de son père, où il demeurait, il se décida à gravir l’escarpement, entreprise très-difficile, mais qui épargnait un détour d’une journée et avait l’avantage de faire voir un très-beau pays. Distrait par le soin de recueillir les plantes remarquables que cette localité renferme, il manque la fissure qui, taillée dans le roc, sert de sentier; il en prend une autre, et bientôt ses deux compagnons et lui se trouvent devant une paroi verticale de rocher, ayant au-dessous d’eux un abîme de plusieurs centaines de pieds de profondeur où le moindre faux pas peut les précipiter. Dans cette position périlleuse, ils n'ont plus qu’un parti à prendre, celui de gravir le rocher escarpé. Ils s’y décident, et les voilà s’aidant des pieds, des mains, des saillies du roc et de quelques plantes qui croissaient çà et là. Quel malheur de venir mourir sur cette laupinière du Jura, après avoir gravi le Chimborazo ! disait Bonpland, pendant que Biot se plaignait avec chaleur à De Candolle de ce qu'il l'avait conduit dans un si mauvais pas. Et De Candolle,

se reprochant en effet d'être la cause du danger dans lequel se trouvaient ses amis, s’efforçait de les encourager. Enfin nos voyageurs parvinrent au sommet dans un état pitoyable, leurs habits déchirés, l’un sans souliers, l'autre sans chapeau, mais tous trois sains et saufs, heureux et gais de la manière dont s'était terminée leur aventure,

Une autre fois c’est dans les Alpes, qu’en traversant un col difficile De Candolle glisse sur une pente de neige ; il est sur le point de rouler au fond d'un précipice , lorsque, entrevoyant une fissure, il y plante sa pique avec une présence d’esprit incroyable, et se trouve retenu, par cet obstacle improvisé, jusqu’au moment où son guide effrayé vient enfin le rejoindre et l’aider à se tirer d’affaire.

Ces petites excursions avaient déjà dévelopré son goût pour la géographie botanique, lorsque les études auxquelles l’appela son travail de la Flore française lui firent, comme nous l'avons dit, sentir la nécessité de s’occuper sérieusement de cette branche spéciale, Aussi accepta-t-il avec joie la mission qui lui fut offerte par le gouvernement français de parcourir en six années toute la France, pour en étudier la botanique dans ses rapports avec la géographie et l'agriculture. Ces voyages formèrent la matière de six rapports, qui qui ont été imprimés dans les Mémoires de la Societé d’Agriculture de Paris; nous y reviendrons en nous occupant de quelques autres travaux de géographie botanique , qui ne parurent également qu’à une époque bien éloignée de celle dont nous parlons. Un événement important dans la vie de De Candolle et qui eut une grande influence sur son avenir, doit maintenant attirer notre attention ; je veux parler de son départ pour Montpellier et des circonstances qui amentrent.

On se rappelle que De Candolle, présenté à l’Institut ion jeune encore, mais muni cependant d’un bagage scientifique considérable, n’avait pas été nommé ; il ne s’attendait nulle-

ment alors à une nomination, et il regarda comme un honneur

le seul fait de sa candidature. C’était en 1800. Mais une place étant de nouveau devenue vacante en 1806 dans la section de Botanique, par la mort d’Adanson, elle était dévolue de droit au botaniste qui, indépendamment de plusieurs travaux spéclaux, avait fait les Recherches sur le sommeil des plantes, l'Essai sur leurs propriétés médicales, et, par-dessus tout, qui venait de mettre la dernière main à la publication de la Flore française. De Candolle, quoique appuyé par Cuvier, Desfontaines, Chaptal, Laplace, Berthollet, Biot et d’autres sommités de l’Institut, ne fut pas nommé; Palissot de Beauvois l’emporta sur lui de deux ou trois voix. Les causes de cette injustice manifeste n'étaient pas difficiles à découvrir : De Candolle, quoique jeune, avait inspiré déjà des jalousies ; De Candolle, quoique naturalisé par l'estime et l'affection de ses nombreux amis, avait une origine étrangère ; De Candolle avait volé de succès en succès, et les succès fatiguent les esprits étroits, et malheureusement il y a des esprits étroits partout. L'Institut à noblement réparé plus tard son erreur en appelant le botaniste genevois à l’une des places réservées aux huit étrangers les plus éminents dans les sciences, hommage d’autant plus honorable que ce fut une démonstration toute spontanée de la haute estime qu'avait pour lui le premier corps savant de l’Europe.

L’issue malheureuse de sa candidature causa à De Candolle un désappointement sensible ; il tenait à cette nomination, nonseulement comme à une distinction honorable, mais parce que c'était un moyen de parvenir à quelque place élevée dans l’enseignement, but alors de son ambition. Dès qu’on put connaitre son désir à cet égard, on s’empressa de lui offrir la place de professeur de botanique dans la Faculté de Médecine de Montpellier, qui était devenue vacante par la mort de Broussonnet. Il avait déjà entrevu la possibilité d’avoir cette place ; mais il ne s’élait pas arrêté à cette idée, ayant l’espérance d'arriver à l'institut. Maintenant la position était changée ; il avait d’ail-

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leurs té très-bien accueilli lors de son passage à Montpellier, en faisant son second voyage botanique, et il avait conservé du court séjour qu'il y avait fait alors, une impression des plus favorables. Il se décida donc à accepter la place qu’on lui offrait; mais ce ne fut qu'après s’être assuré que cette nouvelle fonction ne l’obligerait pas de renoncer à ses voyages annuels, auxquels il tenait d'autant plus que celui qu’il venait de faire dans les Pyrénées avait eu pour lui un grand intérét. Le caractère consciencieux qu'il a toujours montré à un si haut degré dans l’accomplissement de ses devoirs, lui faisait craindre que l’une des fonctions ne fût incompatible avec l'autre, et que l'enseignement ne souffrit des longues absences qui résulteraient forcément chaque année de ses excursions scientifiques. Il n'accepta que lorsque le ministre qui l’avait nommé, finit par lui dire, pour lever ses scrupules : Choisissez ; vous aurez les deux places, ou vous n'aurez ni l’une ni l’autre.

L'année 1808 venait de commencer quand il partit pour Montpellier avec sa femme et son fils âgé de dix-huit mois; il avait lui-même alors trente ans, et il y en avait dix qu’il était venu se fixer à Paris. Il emportait avec lui le souvenir des plus belles années de sa vie, le sentiment d’une position conquise dans la science par des travaux marqués au coin de la persévérance et d’un vrai talent, une connaissance du monde basée sur les relations les plus intéressantes et les événements les plus curieux au milieu desquels il avait vécu, et par-dessus tout cela la certitude qu’il laissait à Paris des amis dont l’affection et l'estime lui étaient assurées pour jamais.

1808—1816 (monTrELLIER).

Après les dix années qu’il venait de passer à Paris, De Candolle trouva à Montpellier un genre de vie plus calme et plus propre à des études suivies. Il ne faut pas croire cependant

qu’il y vécut isolé et en dehors de tout mouvement de société. Loin de là ; il sut bien vite se créer, dans cette ville, des relations agréables dont plusieurs ont duré jusqu’à la fin de ses jours. Sa femme et lui devinrent le centre d’une réunion d’amis intimes, dont ils faisaient le charme autant par la bienveillance du cœur, qui était chez eux une seconde nature, que par les ressources d’un esprit à la fois cultivé et plein de naturel. Les souvenirs que leur séjour a laissés à Montpellier sont encore vivants ; et quand en 1836, vingt ans après avoir quitté cette ville, De Candolle y retourna , la réception que ses amis lui firent lui montra d’une manière touchante combien était réel et profond l'attachement qu’il leur avait inspiré. |

Des événements de divers genres venaient cependant apporter, de temps à autre, quelque diversion à cette vie dont la douce uniformité aurait fini par fatiguer De Candolle. Indépendamment des voyages agronomiques et botaniques qu’il fit à cette époque, il se permettait quelques excursions tantôt à Paris, tantôt à Genève; il recevait aussi, à Montpellier, des visites agréables et intéressantes. Enfin les secousses politiques de 1814 et 1815 troublèrent plus qu'i ne l'aurait voulu la fin de cette période, si paisible d’abord, de l’histoire de sa vie, et furent la cause déterminante de son retour à Genève.

La première visite que De Candolle reçut à Montpellier, dès qu’il y fut définitivement fixé, fut celle de son père qui, malgré son grand âge, voulut aller voir par lui-même l’établissement de son fils. Il eut la douceur de le rendre témoin du bonheur de son intérieur, et de la considération dont il était entouré. Plus tard il eut le plaisir de recevoir le D" Hooker, botaniste distingué, dont il apprécia bientôt le talent et le caractère , et avec lequel il commença alors une liaison qui n’a jamais été troublée par le plus léger nuage. |

En 1813, De Candolle eut la visite de Davy. L'Empereur, malgré la guerre acharnée que se faisaient la France et l’An-

gleterre, avait consenti, par égard pour la science , à accorder au célèbre chimiste anglais la permission de venir à Paris; Davy profita de cette autorisation pour parcourir le continent, et fit un séjour de quelque durée à Montpellier. De Candolle l’accueillit de son mieux; mais la relation qui s'établit entre Davy et lui fut moins intime qu’on n'aurait pu s’y attendre. Homme d’impression plus que de raisonnement , plus babile peut-être à deviner la nature que disposé à l’étudier, Davy ne devait guère bien s'entendre avec De Candolle, qui, essentiellement logicien et observateur , n’admettait pas facilement les conceptions souvent admirables, mais quelquefois aventureuses, de son hôte illustre, et avait peine à s'habituer aux boutades de cette imagination dont rien quelquefois ne pouvait réprimer les élans. Lady Davy, qui accompagnait son mari, s'était concilié, par son esprit aimable et par son caractère bienveillant, toute la sympathie de De Candoile et de sa femme, qui seize ans plus tard, dans une triste circonstance , la mort de Davy, lui en donnèrent une preuve touchante par les soins dont ils l’entourèrent. Sans avoir pour Davy ce penchant que détermine moins l’analogie des positions qu'une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger, De Candolle professait cependant une grande admiration pour le savant dont les magnifiques découvertes avaient changé la face de la chimie. Aussi, quand en 1829 il fit rendre de la manière la plus solennelle les derniers devoirs à Davy, qui venait de mourir subitement à son passage à Genève, il montra d’une manière éclatante la haute considération qu’il avait pour l’un des représentants les plus brillants de la science.

Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps sur ces détails ; j'ai hâte d'arriver à la partie dominante de l’histoire de De Candolle dans cette période, je veux dire à sa vie scientifique, — Elle se manifeste sous deux formes distinctes, l’enseignement et les ouvrages.

Jusqu’alors , sauf dans une seule occasion où il avait remplacé Cuvier, De Candolle n’avait point abordé l’enseignement. On peut donc dire que sa carrière de professeur commence à Montpellier, que c’est dans cette période de sa vie qu’il joint la qualité de maître à celle d'auteur, et que du rang de simple savant il passe à celui de chef d'école. Cette nouvelle forme, sous laquelle se manifesta son activité scientifique, eut pour De Candolle une grande portée : elle révéla chez lui un talent d'exposition dont il n’avait eu l’occasion de donner que quelques preuves ; elle fit voir son aptitude à exercer une influence heureuse sur les travaux de la jeunesse, et laissa dans ses ouvrages des traces remarquables du genre de travail auquel elle l’astreignit.

Cette liaison entre l’enseignement et la culture des sciences, qui caractérise éminemment l’école française, est, je n’en doute pas, l’une des causes qui ont le plus contribué à lui assigner la haute position qu’elle occupe. En groupant autour du savant un certain nombre d’élèves, le professorat augmente la puissance de ses moyens scientifiques, et lui permet souvent d’aborder des travaux que, réduit à ses seules forces, il n'aurait pas le temps

d'achever dans le court intervalle d'une vie humaine, et pour

lesquels il faut cependant sinon unité d’action, du moins unité

de direction et de pensée. L’enseignement, en appelant le maître à exposer la science à ceux qui en commencent l'étude, l’habitue à un besoin de clarté et de rigueur qu'il porte également ensuite dans ses recherches originales, et qui tend à les rendre plus parfaites et plus populaires. L'obligation de revenir sur tout l'ensemble d’une science fournit souvent l’occasion, à celui qui l'enseigne, d’apercevoir des poinis encore mal éclaircis , des lacunes qui ne sont pas comblées, et fait naître chez lui le désir d’éclaircir ces points, de combler ces lacunes ; plus d’une grande découverte à dù son origine à cette circonstance. Enfin , rien n’est plus doux pour celui qui

aime une science, rien ne contribue davantage à la lui faire

aimer, que d'y initier de jeunes esprits avides de s instruire, et dont l’ardeur réagit sur celui qui l’a provoquée, Tous ces heureux effets de l’enseignement, sur lesquels je me suis étendu d’autant plus volontiers que hors de France ils ne sont pas toujours appréciés comme ils devraient l’être, De Candolle me paraît les avoir éprouvés au plus haut degré dès le commencement et jusqu’à la fin de sa longue carrière de professeur, Je les ai signalés dès l'abord, parce qu’ils sont pour moi l’un des guides qui m'ont le mieux dirigé dans le jugement que j'ai été appelé à me former sur la valeur ct l'influence de ses

travaux.

L'installation de De Candolle comme professeur, à Montpellier, fut brillante. Accueilli avec distinction par ses collègues, avec enthousiasme par les élèves, il prit bientôt la position que Jui assignaient naturellement son talent et son caractère. À la chaire de Botanique qu'il occupait dans l'Ecole de Médecine, il joignit, en 1810, une seconde chaire également de Botanique, qui fut instituée dans la Faculté des Sciences nouvellement organisée. Il dut à l'influence de Cuvier cette seconde nomination, qui contribua à le fixer définitivement à Montpellier, et qui l’engagea à donner dans cette ville à l'enseignement de la botanique tout le développement dont il était susceptible. Ses cours, suivis par trois Ou quatre cents auditeurs, excitèrent bien vite un grand intérêt, soit par la manière neuve et piquante dont le sujet y était traité, soit par la diction agréable du professeur. Jusqu’alors ies cours de botanique avaient consisté seulement dans la démonstration d’un certain nombre de plantes ; mais l’enseignement de l'organographie et de la physiolôgie végétales, celui d’une description méthodique des plantes d'après les principes de la classification naturelle étaient tout nouveaux. De Candolle se mit immédiatement à improviser ses leçons, ce qui n’était point l’usage à l’école de Montpellier ; et le succès de cette improvisation fut tel, que tous les autres professeurs furent obligés de suivre cette méthode sous peine de

perdre leurs auditeurs, Une fois par semaine , pour compléter son enseignement , le maître menait herboriser à la campagne, pendant toute la journée, 2 à 300 de ses élèves. Tout en herborisant lui-même, il répondait aux mille questions qui lui étaient adressées ; puis, après une matinée employée à l’herborisation , il réunissait autour de lui tout l’essaim des jeunes botanistes , et leur expliquait collectivement les caractères des plantes qu'ils avaient recueillies. Après un frugal repas qui terminait la journée , il revenait avec eux à la ville, en glanant encore sur la route quelques espèces oubliées. Il lui était facile de distinguer, au milieu du grand nombre, ceux de ces jeunes gens qui montraient le plus d'intelligence et d’intérét pour la science; une fois qu’il les avait reconnus, il en faisait un peut corps d'élite dont il s’entourait plus particulièrement, et d’où sont sortis plusieurs hommes distingués. Nous citerons entre autres Mr. Félix Dunal, dont les travaux botaniques sont dignes du maître qui l’a formé , et Mr. Flourens qui, de la physiologie végétale, a passé à l’étude de la physiologie animale, et a mérité, par ses brillantes découvertes dans cette branche des sciences, d’être appelé à recueillir la succession de Cuvier à l’Académie des Sciences. Dans ses excursions botaniques, comme dans tout son enseignement , De Candolle montrait aux élèves un intérét sérieux et réel, dont ils savaient apprécier la valeur, et dont, en plus d’une occasion, ils lui témoignèrent leur reconnaissance par leur déférence à ses avis, et par leur respect pour ses recommandations.

De semblables moyens mis en œuvre par De Candolle , avec l’activité de la jeunesse et la volonté de réussir, ne devaient pas rester stériles. Aussi l’impulsion qu’il imprima non-seulement à l'étude de la botanique, mais encore à celle de toutes les sciences naturelles, dont l'importance pour l’étude de la médecine fut dès lors mieux comprise, porta-t-elle d’heureux fruits dans l’école de Montpellier.

Il faudrait, pour bien faire saisir tous les effets de l’in-

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