DÉPART DES PECHEURS DE L'ADRIATIQUE POUR LA PECHE DE LONG COURS
La Mère heureuse.
Le Repos en Egypte (esquisse).
Dans l'intervalle des dix-neuf années, de 1816 à 1835, le hasard mit.Léopold Robert particulièrement en rapport avec trois personnes : deux hommes qui eurent une influence sakitaire sur le talent et la vie de cet artiste, et une dame, qui, sans doute bien innocemment, devint la cause des chagrins qui ont conduit cet infortuné au tombeau.
J'ai déjà nommé M. Roullet Mézerac, dont la généreuse protection envers L. Robert , jeune encore , devint , en 1816, la cause du développement de son talent. L. Robert ne parlait jamais de cet homme qu'avec l'accent de la plus profonde reconnaissance.
En 1 825 , après l'exposition du tableau de V Improvisateur napolilain , L. Robert reçut , à Rome , d'un amateur éclairé des arts de Paris , qu'il ne connaissait pas , M. M******'' , une lettre de félicitation sur ses ouvrages exposés l'année précédente, et où on lui té-
moignait le désir de posséder quelques unes de ses productions. Cette lettre exigeait une réponse, qui, suivie bientôt d'autres lettres et d'autres réponses , établit et cimenta en assez peu de temps, entre M. M****** et I.. Robert, sans toutefois qu'ils se connussent autrement que par leur correspondance, une de ces amitiés profondes si rares dans notre temps. Entièrement occupé des travaux de son art , Eéopold était resté complètement étranger aux moyens de tirer parti de son talent, dont l'importance croissait d'année en année. Alors son nouvel ami , M. M******'' , fort de son expérience et de sa supériorité d'âge, l'entoura de tous les soins qu'une amitié, devenue ingénieuse à force de tendresse, peut inventer : placement de tableaux, emploi des fonds, suite dans les affaires, tout fut réglé et mis en ordre par la prudence et l'activité de M. M******^ C'était déjà sans doute un grand témoignage d'amitié donné à Robert, que de le décharger du poids des affaires contentieuses en lui procurant une entière liberté de se livrer à la peinture. Mais l'amitié que M. M* avait conçue pour lui était d'une nature tout à la fois trop profonde et trop délicate pour qu'il se bornât à ne protéger que les actions de la vie extérieure de son illustre ami.
Doué d'une âme excessivement tendre et aimante et pourvu d'une imagination noble et élevée, L.Robert, quoique son esprit fût tenace et opiniâtre dans ses projets, avait cependant de la faiblesse dans le carac-
SUR LÉOPOLD ROBERT. il
tère. Cette disposition assez commune et cause de contrastes si étranges dans la conduite des hommes dont l'intelligence est d'ailleurs le plus fortement trempée; ce défaut ne tarda pas à frapper M. M******'. Aussi lorsque la correspondance épistolaire devint plus active et plus intime entre lui et Léopold, mit-il tout en œuvre pour le combattre.
Hélas! ceux dont l'âme est susceptible d'une amitié véritable ne l'ignorent pas , les défauts des personnes que l'on chérit le plus nous attachent autant à elles que leurs qualités : il semble même que la plupart du temps ce sont leurs défauts qui éveillent et mettent surtout en mouvement toute notre sollicitude pour elles : les espérances et les souhaits que l'on forme pour les voir plus heureuses ou plus sages, font que nous nous les approprions en quelque sorte, comme un médecin, homme de cœur, soigne et épouse le malade désespéré qu'il s'efforce de rendre à la vie.
La mort malheureuse d'Alfred Robert, en 1825, avait profondément affecté Léopold , dont le caractère naturellement porté à la mélancolie était devenu plus triste encore depuis ce terrible événement. A compter de cette époque , tout se présenta à son esprit sous un jour ténébreux ; aussi , malgré les succès de l'artiste dans sa carrière , l'homme n'était-il pas heureux dans son for intérieur. C'est cette fatale disposition que M. M******' eut à combattre dès les premiers temps où s'établit leur correspondance intime par lettres ,
car ces deux amis ne se rencontrèrent et ne se virent pour la première fois qu'au voyage que L. Robert fit en 1831 à Paris.
Les lettres de M. M******% comme le répètent souvent Léopold et Aurèle dans les leurs, sont des monuments précieux, empreints de ce que la prudence peut conseiller de meilleur quand elle est échauffée par l'amitié la plus vive et la plus sincère. On ne saurait donc douter que cette bienfaisante correspondance n'ait retardé de plusieurs années la funeste résolution de Léopold. Si la modestie de M. M******' ne me permet pas de justifier ce que j'avance par des citations, la lecture d'une des lettres de L. Robert où il fait allusion aux principales circonstances de sa vie que j'ai indiquées plus haut, et où il s'exprime avec la liberté et toute l'effusion que l'on met dans une correspondance intime, fera juger et de la force de l'amitié de M. M******' et de la confiance que Léopold mettait en son vénérable ami.
Cette lettre de Léopold a été écrite à l'instant le plus critique de sa vie; son talent était formé, sa célébrité était déjà grande, et déjà aussi son cœur était surchargé du poids affreux dont il voulut se défaire en se donnant la mort : son âme tout entière est dans cette lettre.
A Monsieur
Rome, ce 24 juin ^ 850.
« Mon très cher Monsieur ,
» Votre dernière lettre ma fait une impression bien vive, puisqu'elle m'a fait comprendre que le bonheur peut se trouver. Mais quel homme vous êtes! ! quels sentiments! et si vous êtes heureux, qui peut le mériter comme vous ?
» Je ne puis assez vous dire combien je jouis chaque fois que j'ai des nouvelles de vous, monsieur. Tout ce qui est renfermé dans vos tant chères lettres, que je conserve si précieusement, me fait du bien; tout! Il n'y a pas pour moi une parole de perdue : vos conseils m'émeuvent , et je les regarde comme parfaitement bons. Ce que vous me dites du mariage, je le pense, et pourtant qui sait si jamais je me sentirai la raison de me régler sur ce que vous m'engagez à faire? Je ne suis pas arrivé à l'âge où je me trouve sans avoir eu le cœur engagé, et même sans avoir eu des espérances de bonheur; elles se sont évanouies par les combinaisons les plus singulières, et je reste avec des regrets! Ils me seraient plus pénibles si je n'étais pas assuré que mon état de célibataire me lie plus étroitement à ma famille que si j'avais une femme , lien que j'ai toujours cherché à entretenir avec les miens par un
motif de reconnaissance. Jamais je n'épouserai une Romaine, ni une femme qui ne soit pas de ma religion, et vos idées à ce sujet me paraissent être de toute justice. Je suis de la religion réformée, et j'aime à croire que je suis religieux, non de cette manière étroite qui a tant fait de mal au monde j mais il me semble que les préceptes de toutes les croyances peuvent concourir au bonheur de l'homme , parce que tous tendent à amortir les passions qui rendent quelquefois bien malheureux si elles n'ont pas d'autre frein , ou si on a un sentiment inné de justice pour ses semblables. Un homme égoïste peut se livrer peut-être à tous ses penchants sans en souffrir. Ne s'occupant que de lui, il n'éprouve aucune peine s'il est de quelque chose dans le malheur desautres. C'est de cette manière que je m'explique le calme et même le contentement que j'aperçois dans tant de personnes, qui , à ce qu'il me semble, ne devraient pas en éprouver.
» Chacun voit le monde à sa manière; chacun y a ses goûts, ses plaisirs; l'un jouit du présent, l'autre pense à l'avenir , et en prenant des routes bien différentes , tous visent cependant au même but : celui de passer l'existence avec le plus de plaisirs et le moins de peines , physiquement et moralement parlant. Qui a raison ? Qui pense le mieux? Il y a long-temps que l'on ne peut s'accorder sur ce point.
» Mais j'arrive à ce que je veux vous dire, monsieur ; je viens vous exposer ma vie, et vous jugerez si je
SUR LÉOPOLD ROBERT. 15 pouvais chercher un autre bonheur que celui qui , jusqu'à "présent, m'a fait agir. Je ne parle pas d'une circonstance qui aurait pu me faire dévier, parce que les illusions d'un bonheur le plus incroyable avaient
bouleversé ma tête Mais c'est une histoire tout
entière que je n'entreprends pas de raconter ici!
» Sans avoir reçu une éducation soignée, ma famille, dont la fortune était bien peu considérable , a cependant fait tout ce qu'elle a pu pour que je reçusse quelque instruction, d'autant plus que je paraissais le désirer. Je dois ajouter que si j'avais été sur un autre théâtre que celui d'un village dans les montagnes du Jura, peut-être aurais-je plus profité que je n'ai fait; mais si à cet égard j'ai beaucoup à désirer, j'ai eu le bien inappréciable d'avoir l'exemple des vertus les plus rares dans ma famille, de la délicatesse de sentiment la plus exquise et la plus naturelle en ma mère.
» Arrivé à un âge où l'on a dû penser à me donner un état, je suis entré dans le commerce; mais cette carrière n'était pas faite pour moi. Après plusieurs dégoûts, après avoir passé quelque temps éloigné de ma famille, j'y suis rentré pour m'occuper à dessiner d'après quelques mauvaises gravures que je copiais avec une précision qui faisait dire que j'avais du talent et me le faisait croire. Une circonstance particulière détermina mes parents à m'envoyer à Paris , pensant qu un séjour de quelques années dans cette capitale serait suffisant pour me donner un état
qui me rendît indépendant. Alors mon père se prépara à faire les dépenses nécessaires pour m'entretenir. Hélas! j'ignorais bien complètement alors qu'il fallût un temps très long avant que, dans les arts, on pût vivre d'une manière tant soit peu sûre.
» Mais il faut que je dise un mot de la circonstance qui me fit partir. Mes parents , qui ont tant veillé sur leurs enfants pour qu'ils ne souffrissent pas d'un trop grand isolement, ne s'en séparaient que quand ils étaient sûrs de les laisser sous la direction ou avec les conseils de personnes sages. C'est ce qu'ils firent pour moi. Je ne sais si le nom des frères Girardet vous est connu parmi ceux des artistes. L'un s'est assez distingué dans la gravure en taille-douce. Ce n'est pas de celui-là dont je veux parler , mais de l'autre, graveur aussi, qui, à l'époque dont je parle, était arrivé de Paris pour épouser la fille d'un ministre protestant d'un village voisin 'de la Chaux-de-Fonds où ma famille est encore, et retourner avec sa femme à la capitale. On me le donna comme maître et directeur; et c'est chez lui que je passai les premières années de mon séjour à Paris. Je me trouvai engagé à suivre la même branche , et je devins graveur un peu malgré moi, surtout lorsque j'eus fait la différence de la gravure avec la peinture. Mon maître, que j'ai toujours reconnu pour un parfait honnête homme, n'avait cependant pas à mes yeux un talent qui me donnât l'espoir d'en acquérir moi-même , et c'est ce
SUR LÉOPOLD ROBERT. 17 qui m'engagea , tout en restant chez lui , à entrer dans l'atelier d'un maître pour apprendre à dessiner. Je choisis celui de David et je m'en félicite maintenant. J'étais bien jeune, et cette raison, probablement jointe à quelques dispositions, me firent remarquer du restaurateur de l'école.
Pendant ce temps mes parents, qui avaient d'autres enfants que l'on ne devait pas sacrifier pour moi , étaient inquiets sur le résultat de mes études. Ma mère fit un voyage à Paris pour s'assurer des espérances que l'on pouvait fonder sur mes études. Elle vit M. David qui lui en donna défavorables, et elle me quitta avec l'idée qu'elle et mon père pouvaient continuer leurs efforts pour me procurer une réussite. J'avais pour but la pension à Rome. A un premier concours, 1814, j'obtins un second prix, et un an après, 18Î5, me figurant que le premier devait suivre, je me présentai au nouveau concours. Les circonstances pohtiques firent évanouir mes espérances comme vous savez , et le cœur navré, je me retrouvai dans ma famille après lui avoir occasionné des dépenses trop considérables pour ses moyens. Cependant j'en fus reçu avec les 'démonstrations du plus grand attachement, non seulement par mon père et ma mère, mais encore par mes frères et mes sœurs. Il est vrai que si j'avais eu à me plaindre du sort, on ne pouvait m'en faire de reproches, m'étant toujours conduit de manière à conserver, avec l'amour de ma famille, l'estime géné-
raie. Mais la reconnaissance que j'ai ressentie pour ces marques particulières d'affection a été de beaucoup dans ma vie! je n'ai plus consulté que ce souvenir, et il a été le grand moteur de mes actions, car les sacrifices que j'ai occasionnés ont été, je ne peux me le cacher , pour beaucoup dans les événements qui ont entraîné bien des malheurs dans ma famille quelques années après : c'est en gémissant que je le reconnais.
» M. David m'avait engagé à peindre quelquefois dans son atelier. J'ai eu lieu de me féliciter de ce conseil qui fut cause que je pus m'occuper d'une manière assez lucrative pendant le temps que je passai en Suisse. A Neufchâtel, je fis quelques bonnes connaissances, parmi lesquelles se trouva un amateur des arts, M. de RouUet, venant de faire un séjour de plusieurs années en Italie avec sa famille. Ne voyant que Rome pour un artiste, M. de Roullet m'engagea à faire ce voyage en me disant qu'en peu d'années je pourrais me classer parmi les peintres qui vivent honorablement.
» Mais pour réaliser ce projet, il fallait encore des dépenses, et j'aurais préféré devenir paysan plutôt que d'engager ma famille à en faire de nouvelles. M. de Roullet fut instruit de ma position et me fit une proposition très désintéressée. Il s'engagea à me fournir les moyens d'étudier et de travailler pendant trois ans, et se contenta que je lui rendisse ses avances quand je le pourrais. Vous pensez bien que j'acceptai
avec reconnaissance , et je partis pour Rome avec l'idée d'y vaincre ou d'y mourir.
» J'eus le bonheur d'y trouver des amis en grand nombre, et plusieurs dont le talent et les conseils me firent abandonner la gravure pour la peinture. Ma constitution a dù être bien forte pour résister au travail le plus assidu, je dirai même le plus imprudent, ainsi qu'aux peines et aux chagrins qui suivirent des nouvelles funestes de ma famille. Enfin , grâce en soit rendue au grand ordonnateur, après bien des soucis sur ma réussite, je commençai à espérer, et à la fin de la troisième année j'avais au moins une douzaine de tableaux terminés ^ dont les artistes de Rome faisaient l'éloge , et qui plaisaient par leur originalité.
» J'avais obtenu du gouverneur de Rome une permission pour avoir un local propre à travailler dans un endroit où l'on avait rassemblé plus de deux cents montagnards, hommes, femmes et enfants, tous parents des brigands répandus dans les montagnes et qui portaient des costumes que l'on n'avait pas vus jusqu'ici. J'y passai plusieurs mois, et, après y avoir fait plusieurs tableaux, j'achetai tous les habits pour pouvoir faire de nouveaux ouvrages chez moi.
» Je n'ai iamais eu de savoir-faire pour me présenter aux amateurs qui viennent en grand nombre à Rome, et ma timidité était si grande alors qu'elle me fit beaucoup de tort. Cependant un artiste m'amena un jour M. le colonel de La Marre qui habitait
Rome. Mes tableaux lui plurent, il conduisit ses amis chez moi, et le succès le plus singulier suivit. Il était temps qu'il arrivât, car j'avais déjà été obligé d'engager M. de Roullet à continuer encore de m'aider quelque temps pour me faire passer l'hiver. C'est à compter de cette époque que la fortune m'a regardé d'un œil favorable. Enfin, après quelques mois, je me trouvai dans la position d'engager mes parents à m'envoyer mon jeune frère Aurèle , qui déjà était occupé dans une petite branche d'horlogerie ; mais voyant qu'en la suivant il aurait toujours une existence peu aisée, et me rappelant d'ailleurs qu'il avait montré des dispositions pour le dessin , je lui peignis favorablement les avantages d'un changement d'état. D'ailleurs , voyant ma nouvelle fortune, il fut naturellement entraîné à venir.
» J'avais contracté une dette considérable avec ma famille , et une autre avec M. de Roullet. Je n'eus pas de repos avant qu'elles ne fussent entièrement acquittées. C'est pour cette raison que je fis une grande quantité de petits tableaux qui m'en facilitèrent les moyens, plutôt que d'autres où j'aurais peut-être acquis davantage. J'avais un autre souci , l'incertitude de savoir si mon frère réussirait , craignant de l'engager tout de suite dans le grand genre , qui ne peut offrir de ressources que quand on a un talent tout-à-fait distingué. J'eus alors l'idée de lui faire commencer le recueil des dessins d'après me^ tableaux , ce qui l'inté-
ressa, pensant que l'entreprise de les graver pouvait être avantageuse à tous deux. Mais, tout en s'occupant de ce travail , il ne perdait pas de vue la peinture. Il poursuivait les études nécessaires pour se mettre en état de faire des tableaux. Les premiers qu'il acheva furent des intérieurs. Il me semble que cette marche est bonne. Au moins quand on fait ce genre d'après nature, on a sous les yeux tout ce qui est indispensable ; et couleur, effets, lignes , on n'a plus qu'à copier ce que l'on voit. Il en résulte, selon mon sentiment, qu'un jeune artiste travaille de cette manière avec plus déplaisir, et qu'il réussit mieux que s'il se met tout de suite en face de son imagination qui ne peut être rendue, parce qu'il manque des moyens nécessaires pour le faire. Enfin je n'ai qu'à me féliciter au sujet d'Aurèle, car le voilà lancé. Il ne lui manque plus qu'une chose . c'est d'être lui. Pour cela, je crois qu'un voyage de quelque temps qui l'éloignerait de moi qui l'influence trop, lui ferait du bien.
» Mais je reprends mon discours : ce ne fut que plusieurs années après l'arrivée de mon frère que je pus m'acquitter entièrement. Je me trouvais sans aucune avance par-devers moi, je ne pouvais donc raisonnablement pas penser à me marier; d'autant moins qu'à cet égard j'ai des idées positives , et que j'ai toujours craint de mettre une femme et des enfants dans une position peu aisée. Jamais non plus je n'ai eu l'idée de prendre une femme par des motifs inté-
ressés. Ces raisons vous expliqueront peut-être , cher monsieur, la cause de mon état présent. Ne pensez pas, je vous prie, qu'il dénote de ma part de l'aridité de cœur, et que je sois semblable à tant d'hommes qui craignent le mariage parce qu'ils l'envisagent comme un lien qui peut les empêcher de se livrer à une vie libre et peu réglée. J'aime trop l'ordre et la tranquillité pour cela , et j'ai toujours envisagé une union assortie comme le bonheur le plus complet que l'on puisse éprouver. Si je ressens quelque peine de ne l'avoir pas , je dois dire que j'ai eu des dédommagements, tels que le contentement d'avoir toujours d'heureuses nouvelles à apprendre à ma famille dont chacun de ses membres jouissait véritablement; ce contentement a fait jusqu'à cette heure mes plus chères délices.
» Ma pauvre mère, qui aimait tant ses enfants, m'a procuré le bonheur de la posséder quelque temps à Rome. Si je ne l'avais pas vue alors, combien sa perte n'eût-elle pas été plus douloureuse pour moi !
» La peinture m'occupe en ce moment d'une manière exclusive ; il me semble que je me sens intérieurement un talent que je voudrais mettre au jour . ce qui m e préoccupe et me fait envisager l'avenir avec assez de tranquillité. Si quelques récompenses ou même des honneurs m'arrivaient , je les recevrais certainement avec plaisir; mais je puis dire que je ne me tourmente pas pour en obtenir : une vie douce et contemplative
SUR LÉOPOLD ROBERT. 23 me paraît préférable aux agitations d'un cœur ambitieux; et ce qui me fait plaisir, c'est que plus je vais et plus je sens que ce calme , accompagné d'abord d'ennui , de tristesse et de mécontentement, me devient actuellement agréable. Mais pardon , cher monsieur , <xcusez-moi de vous parler toujours de ce qui me touche; je me suis laissé entraîner. Je voulais d'abord vous dire brièvement pourquoi je n'ai pas encore fait choix d'une femme : pour vous l'expliquer il fallait, ce me semble , vous donner toutes mes raisons; j'ai donc pensé à vous raconter ma vie , qui , à la vérité, est bien insignifiante , et qui ne peut avoir d'intérêt que pour les personnes qui me portent de l'affection, encore doivent-elles être douées d'une bonne dose de patience, car j'ai outrepassé la mesure d'une lettre raisonnable. »
L'étendue de cette lettre, à peu près égale à celle de toutes les autres qu'il a écrites en si grand nombre à M. M*****', depuis 1825 jusqu'à la dernière, datée du 15 mars 1831 , est un trait caractéristique de la disposition de l'esprit de L. Robert. Cet homme, cet artiste, qui, dans l'espace de quinze années, a formé son talent et achevé plus de deux cents ouvrages parmi lesquels il s'en trouve six ou sept aussi importants par leur mérite que par l'étendue de leurs compositions, L. Robert a encore trouvé le temps, malgré des chagrins profonds, d'entretenir pendant les dix années les plus laborieuses de sa vie d'artiste ,
une correspondance qui remplirait certainement trois volumes in-8o. C'est là^ si jamais on imprime ce précieux recueil, que l'on pourra apprendre à connaître L. Robert tout entier, où l'on suivra toutes les phases de la maladie de son âme, les vicissitudes du développement de son intelligence et de son talent; ses opinions sur les hommes de son temps , sur les travers de son siècle et sur le Lut de son art; que l'on en juge par les extraits qui suivent , tirés du recueil de ces lettres.
Le 7 octobre 1832, Léopold écrivait de Venise, pendant qu'il s'occupait d'arrêter définitivement sa composition des Pêcheurs sur la toile :
« Je vous dirai que je suis bien aise de me rencontrer avec Ingres pour mes idées sur la nature et Raphaël. Je répondrai aussi à votre idée, que les chefs-d'œuvre de Fart ont un degré de perfection , ou plutôt lui ensemble de beau que l'on ne trouve pas dans la nature. Je conviens qu'on peut le trouver, mais je crois malgré cela que la nature inspirera bien plutôt un véritable homme de génie que toutes les représentations qu'on en a faites, parce qu'avec son imagination l'artiste n'a pas besoin de l'ouvrage des autres pour se diriger, et que la nature lui offrira toujours des matériaux surs; ensuite chacun voit la nature bien différemment. Il y en a qui trouvent des beautés sublimes là où d'autres n'aperçoivent rien.
SUR LÉOPOLD ROBERT. 25 » J'ai été enchanté de me rapprocher de vous , à propos de ce que vous me dites du Poussin : les ouvrages de cet homme sont toujours mon admiration, à cause de la pensée profonde et toujours élevée qui s'y trouve. Tout ce qu'il a fait prouve tant de fonds, un sentiment si réfléchi, que l'on ne peut voir certains de ses tableaux sans s'arrêter long-temps pour les considérer. C'est lui et Michel-Ange qui me remuent le plus : le premier par le fond de philosophie si bien écrit , le second par une imagination si gigantesque et si originale. »
Le 30 novembre 1832, étant toujours à Venise, il disait à son ami :
« J'attends mon cher Aurèle, qui, je l'espère,
m'apportera un sort moins malheureux, car le mien est vraiment malheureux depuis long-temps. J'aimerais à vous cacher tout ce qui peut vous faire de la peine; mais tout ce qui m'arrive est de nature à ce que vous en soyez instruit , pour que vous vous expliquiez pourquoi mon tahlesiu (les Pécheurs ) n avance pas. Après mon vilain accident (une chute qui l'empêcha de travailler ), je me suis remis au travail avec courage, ce qui a duré pendant une dizaine dejours; puis après, des maux de téte, des insomnies, des dégoûts, des frissons, m'ont forcé de garder le lit plusieurs jours. Mais une crise forte et salutaire m'a remis, quoique le mauvais
temps m'ait condamné à sept jours de réclusion.... Combien vos si chères lettres me font debien î Combien je bénis au fond du cœur votre incomparable amitié, qui rend mes peines moins vives ! sans elles je ne sais si le découragement ne se serait pas emparé de moi. Depuis mon arrivée tant de choses m'ont agité! elles se sont succédé comme pour mettre ma constance à l'épreuve : heureusement que je m'en trouve encore, et malgré tous les soucis et les contrariétés que j'ai éprouvés au sujet de mon travail, et malgré des peines d'un autre genre non moins fâcheuses, je conserve
assez de fermeté Chacun doit avoir ses tribulations;
enfin , patience ! c'est mon dernier mot. Vous voyez que mon imagination n'augmente pas mon mal. Si j'envisageais l'existence comme un grand bien , j'aurais probablement l'esprit plus affecté ; mais il n'en est pas ainsi, et je trouve le sort de ceux qui reposent assez heureux, surtout quand leur vie a été bonne. Dieu me préserve de désirer la mort! j'ai encore le sentiment de tous les biens qu'il m'a accordés. Toutes les personnes qui me voient sont étonnées de ce que je conserve tant de gaieté , croyant que la vie que je mène devrait me l'ôter. Généralement on craint tant la solitude! elle paraît comme un monstre dans la vie! ici elle ne me pèse nullement , n'ayant personne que j'intéresse assez et qui m'intéresse assez pour m'en gager à changer mon genre de vie. On s'étonne de ce que je ne vais jamais au théâtre ni dans le monde ! Ce sont
des plaisirs que je n'ai plus : c'est vous dire que je suis assez calme.
« Il y a flans ce moment, à Venise, plusieurs
artistes étrangers venus pour étudier l'école vénitieime. Je suis toujours étonné de la singulière direction que l'on adopte pour devenir peintre. Elle me semble absurde , car je ne puis me figurer qu'un homme qui a quelque chose dans la téte passe des années à copier; qu'il s'occupe si peu de la nature et tant de ses imitations.
» J'ai été obligé de cesser de vous écrire, par la
visite d'un professeur de l'Académie d'ici. Naturellement, nous avons beaucoup causé sur la peinture, mais nous ne nous entendions pas parfaitement; car il me parlait toujours grands -jnaitres, et moi toujours de la nature. Cela m'amène naturellement à répondre sur quelques points de vos lettres précédentes : oui , j'accorde que Raphaël a fait un nombre prodigieux d'ouvrages admirables; mais Raphaël est Raphaël! Il a été, de tous les artistes, le plus heureusement doué, si l'on en excepte Michel-Ange, qui, à mon idée, est supérieur encore.
}) Raphaël improvisait ses tablea\ix ; de plus, il a eu le bonheur de venir dans un siècle où les arts étaient en grand honneur. Cependant je crois fermement qu'il n'a pas mis la main à beaucoup de tableaux que l'on regarde comme étant de lui : toutes les madones qui sont si semblables, il n'est pas croyable que sa belle
et si riche imagination lui ait permis de les exécuter ainsi. Si je ne me trompe dans cette dernière conjecture, Michel-Ange , alors , me paraît lui être supérieur et bien plus homme de génie, puisqu'il ne s'est pas astreint aux caprices de ceux qui lui commandaient des tableaux, et qui faisaient faire aux peintres des anachronismes ridicules. Raphaël s'en tire admirablement bien, mais je préférerais qu il eût exécuté quelques autres compositions comme celles des Stanze^ plutôt que de représenter des prêtres et des religieux avec notre Seigneur et la Vierge. ( Ceci se rapporte à la dispute du Saint- Sacrement. )
» Vous comparez Ingres à Raphaël? 11 me semble que l'on pourrait plutôt le comparer à Léonard de Vinci, qui n'a jamais voulu se faire aider, et qui, par cette raison, a produit si peu d'ouvrages, quoiqu'il soit mort très vieux. »
Après s'être élevé contre l'amour de l'argent, et surtout contre l'usage lucratif de tenir ateher , il ajoute :
« Je ne puis concevoir qu'un véritable peintre
ouvre un atelier d'élèves, à qui on fait faire chaque semaine, depuis le l^"" janvier jusqu'au 31 décembre, une figure nue, tournée, retournée et contournée; je veux dire enfin qu'au fond le maître n'approuve pas ce travail, mais qu'il ne le fait faire que par intérêt
cF argent. C'est d'ailleurs un mode faux d'enseignement que n'ont pas connu les anciens : en voulant par ce moyen enseigner la science du dessin, on lie l'imagination. Quant à moi, je sais que lorsque j'étudiais à Paris , jepouvais dessiner d'idée une figure sous toutes les faces et la disséquer jusqu'aux os, en nommant tous les muscles et disant leur office, leur origine et leur insertion. Mais à présent cela me serait im possible, je vous assure, et cependant je me sens bien autrement capable de mieux composer une figure, de la faire mieux agir et marcher, et de l'exécuter avec plus de justesse et de science , sans me tourmenter à faire plus que la nature. J'étudie donc la nature avec soin , et je compose mes ouvrages lentement et avec patience. Depuis bien des années je pense à faire de la peinture comme je la sens; je ferai un tableau pendant que d'autres en feront dix. Qu'est-ce que cela me fait ? Je ne leur envie pas ce qu'ils gagnent de plus que moi , au contraire : je me regarde comme plus heureux qu'eux, puisque avec mes goûts simples j'ai une bien plus grande indépendance. »
Dans une lettre, en date du 31 décembre 1832, où Léopold annonce à M. M******^ le retour à Venise de son frère Aurèle, qui avait été passer quelque temps en Suisse, dans le sein de sa famille, on trouve ce passage touchant sur le renouvellement de l'année :
« Voilà minuit qui sonne î J'ai voulu attendre
jusqu'à ce moment pour vous dire que je pense à vous, à votre chère famille, et que mes prières pour votre bonheur , pour votre santé et toutes les satisfactions que vous pouvez désirer, sont plus ardentes que jamais. Voici donc une nouvelle année qui commence! comme le temps passe et combien d'événements nouveaux il amène! Il est certain qu'on ne peut les prévoir, et que la plus grande sagacité humaine est souvent en défaut devant les secrets de l'avenir. Si au moins on avait la raison de se préparer à tout ce qui peut arriver, on éviterait bien des moments pénibles. Il faut dire cependant que l'on n'en aurait pas aussi de très doux. Ainsi tout se compense assez. Il y a certainement des époques delà vie bien malheureuses, mais elles passent et quelquefois elles sont suivies de calme et même de satisfaction quand surtout l'âme a conservé de l'énergie dans la peine. Mais si elle a été brisée dans la tempête , elle ne se relève plus quand le temps devient serein... Mais je ne sais ce qui m'entraîne à faire ces raisonnements. C'est, je crois, la peur, non celle d'un danger présent mais d'un qui est arrivé (le suicide de son frère), et que l'on n'envisage qu'avec un sentiment d'effroi quand on l'a évité. »
En cherchant à faire connaître Léopold par ses propres paroles, sur son art qu'il a tant chéri, sur ses affections si ardentes et si profondes et sur la condition
humaine qu'il a envisagée sous tant de faces, cette notice se sentira sans doute de l'espèce de désordre inséparable d'une correspondance familière telle que celle où j'ai puisé mes matériaux. Toutefois ce mélange de réflexions froides et savantes , d'inquiétudes vagues sur l'avenir et d'expressions de tendresse amicale et de bienveillance envers l'humanité, peindra mieux qu'une relation rigoureusement coordonnée les différents états de l'âme et de l'esprit de Léopold ; car, pendant les six dernières années de sa vie surtout, outre l'intérêt extrême qu'il prenait à sa famille , à son ami M. m*******" , il a nourri au fond de son âme une de ces passions d'amour qu'on ne peut éteindre, bien que l'on n'ignore pas qu'elle ne sera jamais satisfaite.
A. la nouvelle de la mort de Léopold , le bruit courut presque aussitôt qu'elle avait été causée par des peines de cœur. Cependant bientôt après une dame anglaise, miss Trollope, fit imprimer un livre où elle prétendait que ce funeste événement avait été provoqué par les conseils de quelqu'un de la famille de Léopold qui l'aurait indiscrètement poussé à quitter sa communion pour embrasser la religion catholique. Ce fait est entièrement controuvé , et V on a vu , dans les lettres précédemment citées, la preuve de l'attachement inviolable que L. Robert a toujours conservé pour les croyances de son pays, pour la religion de sa famille dont aucun membre d'ailleurs ne s'est jamais écarté.
Une autre dame, une Française, dans une nouvelle
intitulée Léopold Robert, et dédiée à son frère Aurèle, a cherché à expliquer la mort du peintre des Pécheurs^ en introduisant dans son récit des personnages et des circonstances d'invention. Dans la contexture de ce petit roman, écrit et pensé d'ailleurs avec délicatesse, rien n'est réel ni véritable. Mais l'auteur ^ à l'aide de sa fable, y a peint avec assez de vérité la position fausse et malheureuse où Léopold Robert s'est trouvé après s'être laissé imprudemment aller à ses illusions.
C'est en effet un amour sans espoir même probable qui a bouleversé son âme pendant cinq ou six ans, qui Ta dégoûté de la vie, et enfin a troublé sa raison au point de le porter à se donner la mort. Déjà il avait acquis de la célébrité à Rome depuis l'apparition de son Improi^isateur napolitain et de sa Madone de F arc. Jusque là L. Robert, quoiqu'il vécût fort retiré et entièrement occupé de son art, avait eu aussi sa Fornarina , dont les allures simples et même un peu rustiques eurent au moins l'avantage pour lui de l'éloigner du monde et de ne pas mêler le poison de la vanité à celui de l'amour. Mais la célébrité de Léopold devint la cause de toutes ses infortunes. C'est alors qu'il fut recherché par toutes les nombreuses personnes qui goûtaient ses ouvrages. La candeur de son caractère, le tour fin, spirituel et réfléchi de son esprit, donnaient un charme indicible aux rapports et à la conversation que l'on parvenait à établir avec lui. Sa modestie , sa timidité habituelles devenaient même un
SUR LÉOPOLD ROBERT. 33 attrait de plus pour ceux envers qui il montrait de la confiance, et il n'y avait pas jusqu'à son apparence froide et sa réserve silencieuse qui ne piquassent singulièrement la curiosité de tous ceux qui le voyaient.
Rien au monde en effet n'excite à un aussi haut degré la curiosité et par suite l'intérêt , que ces êtres dont l'âme est ardente et le caractère humble et timide. Cette combinaison, beaucoup plus commune qu'on ne pense, tourne aussi rarement au profit de ceux chez qui elle se trouve, qu'à celui des personnes qui les entourent. Ordinairement ce défaut de rapports et d'équilibre entre la force de volonté et celle d'action fait naître et accroître d'année en année, dans la vie intellectuelle et extérieure de l'homme, un trouble profond, une tempête concentrée qui ne peut guère finir que par un éclat funeste.
Entre toutes les maisons ilkistres où l'on s'empressa d'accueillir Léopold Robert à Rome et à Florence , il y en eut une qu'il fréquenta plus particulièrement que les autres. Cette famille, née en France, mais ayant été forcée de s'établir en Italie depuis plusieurs années , se composait alors du mari, de la femme et d'une parente. Ces personnes non seulement aimaient les arts , mais les pratiquaient elles-mêmes , en sorte qu'à peine Léopold Robert les eut connues, qu'il s'étabHt entre elles et lui un genre d'intimité que favorisa la communauté de leur goût. Comme peintre habile, Léopold avait l'autorité de ses conseils; cependant sa
timidité et sa modestie naturelles le maintenaient dans une réserve qui lui semblait commandée d'ailleurs par le rang social de ses hôtes.
Il faut le dire dans l'intérêt d'une bonne partie des lecteurs sous les yeux de qui tomberont ces pages , rien n'est si perfide et si dangereux pour ceux qui s'occupent des arts , je n'en excepte pas les plus habiles et les plus fameux , que cette apparence trompeuse d'égalité qui semble s'établir entre les personnesdouées de talents et celles que le destin a placées haut dans le monde. Mille aventures , depuis celle de Torquato Tasso jusqu'à la mort de Léopold Robert, en font foi, et l'on peut tenir cette vérité pour irrécusable.
On plaisanta , on gronda même Léopold de ce qu'il se tenait constamment sur une si grande réserve. Le talent, lui disait-on avec les intentions les plus honorables, est une dignité en France; il égalise tous les rangs ; et comme si on eût voulu lui donner la préséance, ses hôtes firent une suite de compositions pittoresques en commun avec lui.
Aux charmes de ces travaux se joignirent ceux d'une conversation instructive, animée et qui devenait chaque jour plus intime. Enfin séduit et bientôt subjugué par la douceur journalière d'une société choisie, où la délicatesse de son âme et l'élévation de son esprit trouvaient une atmosphère analogue à la leur, Léopold Robert, sans se rendre raison de ce qu'il éprouvait ni de ce qui pourrait en advenir, se
laissa imprudemment aller au courant d'un bonheur dont l'innocence accrut encore la force.
Pleins de confusion d'abord, ses sentiments, ses idées se rapportaient plutôt à l'ensemble de cette société où il était entouré de tant d'égards flatteurs, qu'à une personne en particulier , lorsqu'une circonstance grave fut cause de la mort prématurée du chef de cette famille. C'est alors que l'amitié et les soins tendres queLéopold prodigua à la veuve ne laissèrent plus douter à ce malheureux artiste de la nature des sentiments qu'il éprouvait. La pureté de son âme et la rigueur de ses principes ne lui avaient même pas permis jusque là de reconnaître la passion qu'il portait au fond de son cœur. Mais lorsque d'un côté il vit cette personne libre, et que peu de temps après son bon sens lui démontra clairement que les lois de la société auxquelles cette personne était invariablement soumise , ne lui laissaient aucun espoir d'union possible , alors son esprit se troubla.
Dans ces circonstances, a-t-on pris, à l'égard de cet homme étranger à toutes les séductions que présente le monde, les précautions délicates que l'état de son âme exigeait ? La personne qui a exercé tant d'empire sur son imagination a-t-elle épuisé toutes les ressources de la prudence pour détruire , dès l'origine , des espérances , des illusions nées dans un cœur candide encore comme celui d'un enfant?
Quoi qu'il en soit, et malgré le respect que je porte
à la mémoire de Léopold Robert, je veux , dans l'intérêt de ceux qui liront ces pages , signaler une faute grave qu'il a commise dans cette circonstance : au lieu de rassembler toute la force de sa volonté pour fuir loin de la personne qu'il aimait^ quand il en était temps encore, il est resté en face du danger assez longtemps pour qu'il lui ait été impossible de l'éviter. Il y a des occasions dans la vie où tout le courage de résistance est vain; il n'y a de salut que dans la fuite.
A compter de ce moment, l'âme de Léopold fut toujours douloureusement partagée entre la passion sourde qui le minait et la rigueur inflexible de ses principes religieux et moraux. C'est ce combat intérieur, dont la violence s'est incessamment accrue de jour en jour, qui a fini par briser son âme et altérer son esprit. Vainement abandonna-t-il Rome pour Florence et Florence pour Venise; aucune de ces précautions tardives ne put apporter de soulagement à son cœur ulcéré. Le seul sentiment qui soulageât parfois son âme, naissait de l'idée qu'il a nourrie jusqu'à la fin de ses jours , que la clame de ses pensées^ que cet être presque fantastique qui gouvernait sa vie, approuverait les ouvrages à la perfection desquels , pour cette raison , il sacrifiait le repos de ses jours et de ses nuits. Cet inconcevable désir qu'il avait de bien faire , cette constance opiniâtre dans la composition et le perfectionnement de ses tableaux , n'étaient rien autre chose que cet amour immense concentré dans son cœur ,
dont il a animé, embelli et si souvent attristé ses ouvrages.
Ce qui précède fera sans doute lire avec plus d'intérêt, puisqu'on la comprendra mieux, une lettre de Léopold à M. M******% dans laquelle il s'accuse du tort qu'il a eu envers cet ami de disposer inconsidérément , en faveur de la personne qui régnait sur son cœur, d'une épreuve delà gravure des Moissonneurs. Plus loin , on rencontrera encore un passage relatif au départ de la personne aimée, puis des réflexions sur le jour de la féte des Morts, des détails intéressants sur les difficultés qu'il éprouvait à terminer son tableau des Pécheurs, et une foule de réflexions curieuses sur son art.
Du i'"' novembre i832.
Après s'être excusé auprès de M. M*******^ de n'avoir pas soigné, comme il aurait du le faire, une blessure qui le força de rester dans sa chambre plusieurs semaines , et après lui avoir demandé V absolution pour cette négligence, il ajoute : « Quant à la seconde faute, j'éprouve une véritable confusion à vous en faire l'aveu; mais je ne veux rien vous cacher. La gravure (des Moissonneurs) que vous avez eu la bonté de vous procurer pour moi et de m'envoyer à Florence, j'en ai disposé sans la voir. Vous allez m'accuser de reconnaître bien peu cette marque d'amitié délicate de
votre part; vous allez m'en vouloir. Mais non, vous êtes trop bon pour me condamner sans m'entendre; voilà ce qui est arrivé : premièrement, j'ai eu l'idée que vous n'aviez pas eu une grande difficulté à vous la procurer, ensuite que M. L. B. n'avait été chargé que de cette épreuve sans lettre de vous. J'ai eu tout aussitôt l'idée de la faire venir, et pour cela j'ai attendu pendant un grand mois une occasion qui n'est pas arrivée. En£n apprenant de toutes parts qu'il s'en trouvait des épreuves, et sachant surtout que madame Z... , qui s'intéresse vivement à mes ouvrages, aurait un véritable plaisir à l'avoir, je me suis laissé aller à le lui procurer, d'autant plus que je suis peut-être moins curieux que d'autres de voir ce qui est fait d'après mes tableaux ; car toutes mes idées se concentrent pour faire du /leu/ qui, aussitôt parti de mon atelier, ne m'intéresse plus. Je n*y pense plus, pour m'occuper d'autre chose. Voilà ce qui fait que je n'ai pas cette épreuve. Je puis vous assurer cependant que je n'en reconnais pas moins l'attention obligeante que vous avez eue et dont je suis pénétré. Mais ma faute a été de ne pas demander votre assentiment avant de prendre cette détermination. Je vous en demande un million d'excuses. Madame Z..., en me renvoyant votre petite lettre , qui lui a été remise avec l'épreuve , m'exprime toute la joie qu'elle a d'avoir une aussi jolie gravure d'après un tableau qu'elle n'avait vu que bien peu avancé à Rome , jnais dont elle avait eu tout aussitôt la
SUR LÉOPOLD ROBERT. 39 meilleure opinion. Vous ne serez 'pas étonné de l'embarras que j'éprouve en ce moment; je voudrais bien pouvoir supprimer cette page, mais la franchise que je me suis imposée avec vous m'en empêche. Il me reste le désir que ce que je viens de vous dire vous occupe moins désagréablement que moi, qui me fais des reproches très vifs de m'étre mis dans le cas , par ma maladresse, de perdre un temps précieux ( à cause de sa blessure), et d'avoir mérité un sentiment désapprobateur de la part d'un ami que j'aime tant.
)) Je n'ai pas voulu recommencer une autre page autrement qu'en vous disant combien votre lettre m'a rendu riche en pensées. Il me semble que je ne peux dire que bien imparfaitement ce qu'elle m'a suggéré de réflexions. Et vous pensez bien que je n'ai pas besoin d'autres distractions que celle de chercher à rendre mes idées, mes sentiments à un ami aussi cher. Celles que l'on trouve dans le monde ne produisent qu'aridité dans l'âme; il n'est donc pas étonnant que j'en préfère de plus douces et qui sont plus en rapport avec mon être.
» Je vais commencer à parler peinture pour répondre à ce que vous m'en dites, car cela a provoqué des remarques sur la manière dont on la fait à présent : je prends Ingres qui , pour moi , est le modèle des artistes, celui qui envisage son art pour l'art, et méprise de devenir fabricant. Mais tout en émettant ce sentiment, je suis fâché, pour les arts et
pour lui , qu'il produise si peu. Son talent a tant de recherche, de caractère et de goût ; cet artiste possède une fermeté de dessin si remarquable , une exécution si consciencieuse, que nécessairement il lui faut un temps considérable pour qu'il puisse se satisfaire. Il travaille seul à ses ouvrages, c'est encore un point qu'il faut considérer, puisqu'il exclut toute comparaison avec les peintres anciens, qui, pour la plupart, avaient de nombreux élèves qui les aidaient. Il faut dire aussi que nous vivons dans un temps où l'amour que l'on a pour les arts n'a plus aucun rapport avec celui qui régnait généralement au xv^ siècle en Italie. La nouveauté et des chefs-d'œuvre que l'on ne pouvait comparer à rien , produisaient un enthousiasme général. Les grands artistes en prenaient plus de sûreté pour rendre leurs inspirations; ils craignaient bien moins la critique et le mauvais effet de leurs tableaux dans des réunions (expositions, salons) où les bons ouvrages peuvent être écrasés par de médiocres ; tandis que, placés ordinairement dans des églises, les travaux des vieux maîtres ne devaient inspirer que des sentiments bien différents. De toutes ces raisons j'en conclus donc que nos prédécesseurs travaillaient plus librement. Ils ne craignaient pas même de faire des anachronismes quand leur caprice, j'oserai le dire, les y portait. Maintenant rien n'est perdu pour les cent yeux de la critique. Ceux qui s'en inquiètent sont arrêtés , comprimés. Je
SUR LÉOPOLD ROBERT. Ai voudrais pour Ingres qu'il vécût en Italie; je suis sûr qu'il serait plus heureux et produirait davantage. Je suis désolé de ce que vous me dites de sa santé. Que j'aimerais à le voir revenir en Italie comme directeur de l'Académie à Rome; sa santé et son talent y trouveraient leur compte.
» Mais je reviens à moi et à l'indulgence avec laquelle vous me jugez. De quoiaurais-je à me plaindre? J'ai toujours vu mes ouvrages assez recherchés, et la manière dont on les a accueillis a toujours été plus flatteuse pour moi que celle à laquelle je m'attendais: ç'a été pour moi un encouragement auquel je dois tous mes succès ; car sans cela , ma timidité naturelle et la défiance que j'ai toujours eue de mes moyens l'auraient emporté, je n'aurais pu rien faire. » — Du 2 novembre. — «Ce qui pour moi est encore un stimulant pour mieux faire, c'est que je crois avoir quelque chose de plus saillant à faire sortir : ce qui me le fait penser est le sentiment dont je ne puis me défendre en voyant mes ouvrages terminés, qui me causent une impression désagréable. Je pense toujours à la nature, et dans ce que j'ai fait , je ne vois que des poupées. Vous allez m'accuser de grandes prétentions. En faisant une comparaison semblable, j'avoue qu'il y a lieu de penser ainsi au premier abord; néanmoins, en expliquant ma pensée, j'espère que vous la comprendrez; c'est le sentiment de la nature que je crois avoir plus que je ne l'ai exprimé jusqu'ici; et que je cherche à
mettre sur ma toile. Mais quand ce sentiment est profond , réfléchi , il ne peut se rendre comme celui qui ne donne que l'écorce. Voilà en quoi il y a une grande différence dans les talents , et j'ajouterai encore que l'on se fait une exécution suivant son sentiment : lès uns, qui ont une promptitude d'observation, se font une manière prompte delà rendre; au contraire, ceux qui, comme Ingres, vont chercher dans le cœur les expressions qui animent les figures , mettent plus de lenteur; ils cherchent à rendre ce qu'ils sentent, mais ce qu'ils ne voient pas. Vous concevez que ce travail est plus long , et que ce peintre a moins d'assurance que celui qui voit ce qu'il fait. Mais encore , si une expression forte peut être trouvée par bien des gens parmi les peintres qui créent vite, d'autres , plus difficiles peut-être, ne trouveront pas la fermeté de dessin qui fait qu'une figure prend un aspect caractérisé, ni cette pureté de goût qui lui donne de la noblesse. Telle est la réunion de qualités qui demande du temps à ceux qui désirent de ne pas séparer ces qualités éminentes. Voilà un bien long préambule pour vous expliquer une des raisons qui font que mon tableau est bien loin encore d'être fini. Cependant il y en a d'autres qui m'engagent à suivre mes idées sur la peinture; c'est mon peu de goût pour courir après la fortune par une route qui ne me plaît pas : je vous assure que dans mon intérêt je crois devoir faire la peinture comme je la fais. Il est vrai qu'il y a long-temps que je suis à Venise, et
que je n'ai rien fait que ce qui est sut- ma grande toile; mais il faut convenir aussi qu'un mauvais sort m'a poursuivi presque tout le temps : mes deux premiers mois de séjour ont été perdus quant au travail matériel , mais non pour les observations. Aussitôt que j'ai vu ce que je devais faire, des indispositions répétées sont venues m'interrompre , et dans les intervalles , un sentiment de dégoût que je voulais combattre l'emportait quelquefois et me privait d'énergie. Depuis deux mois il a disparu entièrement , et j'avais commencé à ce que nous appelons décrocher^ quand ma mauvaise aventure de jambe arriva encore pour me retarder. Je crois que dans la vie il y a des époques où une destinée fâcheuse s'attache à nous ; si on se laisse abattre par elle, elle ne quitte plus ; si , au contraire, on y oppose du courage et surtout de la fermeté dans nos projets, elle nous permet enfin de les exécuter , et le beau temps revient après l'orage. C'est ce qui m'a fait résister à la tentation d'aller voir mes connaissances à Florence; je me voyais content d'y arriver , mais bien contrarié de revenir à Venise. C'est décidé ! tous mes arrangements sont pris pour passer l'hiver ici; j'ai l'intention d'y terminer mon tableau , et pendant que mon frère, que je suis bien impatient de voir , en fera le dessin , je ferai le tableau de M. D****, ainsi que la copie des Moissonneurs que je vous dois depuis bien long-temps. Voilà mes projets; reste à savoir si le ciel en permettra l'exécution. Mais soyez
sûr que je ne perds pas une heure de temps sans regrets, quand je peux travailler depuis le commencement du jour jusqu'à la nuit ; et ce n'est pas par devoir, mais par passion! je suis si heureux quand je puis travailler ainsi! et après ces bonnes journées, c'est toujours pendant les dernières heures que je me sens le plus disposé. C'est vous dire assez combien il m'a fallu et combien il me faut encore de patience pour ne pas murmurer ; car vous me faites une observation que je me suis adressée souvent avec peine , sur le temps qu'il me faut pour achever cet ouvrage. J'ai néanmoins calculé approximativement ce que mes deux précédents ( la Madone et les Moissonneurs^ en avaient exigé, et je suis certain que si j'eusse travaillé de suite à ces deux tableaux, j'aurais employé plus d'un an à chacun d'eux. Ceci paraîtrait extraordinaire à ceux qui ne voient que quelques figures de petite dimension; mais s'ils savaient que sur ces toiles si simples en apparence, il a été nécessaire de faire quatre ou cinq fois plus de travail que celui que l'on y voit! ! C'est malheureux, sans doute, mais je vous assure qxi'il ne peut en être autrement à mon égard : j'en prends mon parti en brave. Vous me connaissez et savez à quel point je suis incapable de faire un discours improvisé pour rendre ce que je sens; lien est de même pour mon talent en peinture; quant aux petits tableaux, je les fais assez facilement, parce qu'ils ne demandent qu'une idée; mais sitôt qu'il doit
y avoir l'accord qu'exige une composition plus compliquée , je n'ai plus assez de logique pour me conduire pas à pas au but, et sans m'écarter de la route qu'il trace; je me dirige par instinct, en aveugle ; je tâte , je tâte jusqu'à ce que je sois content, ou, pour mieux dire, jusqu'où la patience me conduit »
Après quelques détails insignifiants il continue :
« Vous devez comprendre mon étonnement en apprenant la mort de mon ancien condiscipleN***; moi qui l'ai vu si plein de vie il y a un an ! J'ai été bien attristé en me représentant l'affliction de sa famille qui paraissait lui être fort attachée. Mais comme vous le dites ^ je pense que son caractère a été pour beaucoup dans la cause de sa maladie. J'ai été étonné de voir à Paris tant d'artistes se plaignant; mais lui le faisait avec une passion qui me paraissait bien étrange. Hélas! quelquefois on se connaît bien peu et l'on se juge toujours trop avantageusement. Quant à lui, il m'a fait souvent ses doléances qui me paraissaient venir d'un homme qui n'avait plus aucune ressource, et dans le même temps il donnait des dîners où rien n'était omis. C'est un contraste de vanité et de misère, j'oserais dire, qui me paraît singulier; c'est se créer des maux que l'on pourrait s'épargner. Il est vrai que je ne connais pas assez les obligations que l'on a à Paris quand
on s'y fixe, ni les devoirs qu'exige la société. iVlais s'ils sont tels et qu'on ne puisse les éviter, il faut bien calculer d'avance ses ressources , autrement on peut se rendre très malheureux. N*** avait certainement un talent distingué dans son genre; mais ses ouvrages, quoique bien, me paraissaient trop être une affaire d'argent, ce qu'il avouait lui-même en riant. Mais c'était un bon ami bien serviable. Enfin voilà encore une connaissance enlevée dans la force de l'âge! Ces calamités me mettent dans une tristesse dont je ne puis me défendre, car la douleur des autres me pénètre aussi. Comme vous le dites, cette année est une année de calamités et d'angoisses pour beaucoup. C'est aujourd'hui (Toussaint, jour des Morts) que l'on prie pour ceux qui ont été enlevés de la terre. Hélas ! nos prières feront-elles du bien à ceux que nous regrettons? Quoiqu'il en soit, je ne suis pas moins porté à les faire, bien que dans notre culte nous n'ayons pas cette obligation. Mais tout ce qui parle à l'âme, au cœur, devrait être universellement reçu , et il me semble qu'il y a quelque chose d'attendrissant dans ce commun accord de lamentations des vivants pour ceux qui ne sont plus. Elles nous font réfléchir à notre destinée.
Du 3 novembre. — c J'ai reçu hier une nouvelle qui m'a vivement affecté, et à laquelle je m'attendais bien peu : c'est le départ de madame Z... pour l'Angleterre.
Elle va y voir son père qui n'a pas pu obtenir la permission d'établir son séjour en Italie. Je vous laiss e à penser quelle persécution! Que les hommes, auteurs de telles décisions, ont l'âme petite et la vengeance basse! Poursuivre une famille avec une telle persévérance! Elle laisse sa mère malade pour aller trouver son père auquel on ne permet pas de passer quelques années de tranquillité et de repos , à im Age où l'on ne saurait désirer autre chose ! Elle est partie avec sa parente après la séparation la plus pénible. J'en éprouve une peine que je ne puis m'expliquer, et c'est le jour des Morts que j'ai reçu cette triste nouvelle! Sans être superstitieux, il y a des choses qui frappent, quoique la raison les condamne. Que je suis impatient de reprendre mes travaux qui feront un peu diversion à mes pensées! Il me semble que je suis encore plus seul ici depuis hier, et je le serai tout-à-fait dans quelques jours, mon jeune ami ( I ) devant partir pour rejoindre sa famille. Je compte pourtant sur la force de volonté si nécessaire dans la vie et sur l'assistance du ciel qui la donne. Puis je vous écrirai. Quand je prends la plume pour le faire, il me semble trouver des vertus que je ne me sens pas toujours. «
(i) Le fils de M. Roullel-Mezerac qui s'occupait de peinture à Venise , et auquel L. Robert donnait amicalement ses conseils.
D'après ce que l'on connaît déjà des lettres de L.Robert, on peut juger combien les idées premières de ses ouvrages étaient vagues d'abord , et se développaient avec lenteur. Les premiers tableaux qu'il fit à Rome n'étaient, à proprement parler, que des études historiées dont le sujet et la réussite étaient soumis aux chances de l'exécution que l'artiste lui-même ne pouvait pas prévoir. La plupart de ses petits tableaux, tels que ses Pèlerines dans la campagne de Rome ^ ouvrage qui rappelle la manière grandiose de Michel- Ange; ses Pifferari, où l'accent de la nature est si fortement accusé, et même sa Femme pleurant sur les ruines de son habitation , l'un de ses chefs-d'œuvre : toutes ces productions semblent moins être le résultat d'une idée préconçue que du souvenir très fort de scènes dont il a été témoin; d'autres compositions plus vastes , comme \ Improvisateur napolitain , la Madone de VArc^ paraissent avoir été achevées d'après ce même principe; mais il faut ajouter que peu d'hommes ont mis plus d'opiniâtreté et d'amour que L. Robert pour travailler et étendre une idée, pour profiter heureusement de toutes les ressources que peut offrir un sujet; sous ce rapport, son génie avait de l'analogie avec celui de Poussin.
Mais, quoique L. Robert professât une admiration sincère pour les ouvrages de l'antiquité et des grands maîtres , il avait, ainsi qu'on le voit dans ses lettres, et comme on peut le reconnaître dans ses tableaux , un
ainour vivace de la nature, qui lui a fait imprimer à toutes ses productions une grâce, un inattendu et une originalité qui lui assigneront toujours une place à part parmi les grands peintres.
11 en était de ses projets les plus vastes, comme de ses compositions partielles qui n'arrivaient à terme qu'après une gestation longue, pénible et laborieuse. Son Improvisateur napolitain , le Retour de la Madone de r Arc, et ses MoissonneujsXmoni coûté des travaux infinis , avant qu'il les laissât dans l'état où ils sont. ^ Mais de tous ses ouvrages , celui dont les vicissitudes ont été les plus nombreuses, est le dernier, le Départ pour la pèche de lojjg cours.
Il nourrissait un projet, réalisé en partie déjà par l'exécution de sa Madone de V Arc et de ses Moissonneurs ; c'était de caractériser en quatre tableaux les quatre saisons et les principaux peuples de l'Italie. Le printemps et les Napolitains font le sujet de la Madone de T Arc. Dans les Moissonneurs ^ il a peint l'été et les gens de la Campagne de Rome; Florence, ou quelque autre lieu de la Toscane , devait être la scène où il représenterait la vendange ; et enfin , il voulait s'emparer d'une scène de carnaval à Venise , pour caractériser l'hiver et le naturel des habitants de cette ville.
Il n'a jamais rien essayé sur le sujet des vendanges en Toscane; mais M. M******' possède un croquis curieux du carnaval à Venise. Ce ne fut pas sans
peine qu'il renonça à cette idée singulière pour substituer celle qui fait le sujet des Pécheurs. Cette nouvelle idée fut travaillée encore par Léopold, qui lui fit subir plusieurs modifications importantes. Dans le cabinet de son ami M. ]V[******% on voit une de ces esquisses préliminaires dont j'aurai l'occasion de parler bientôt. L'eau forte ci-jointe fera juger tout à la fois de son mérite et des changements qui ont été apportés dans la composition définitivement exécutée. L'histoire de l'exécution de ce dernier tableau de Léopold Robert est tellement liée aux souffrances de son âme , elle fait si bien ressortir ce qu'il y avait d'énergique dans son intelligence et de passionné dans son cœur, que je crois devoir en faire connaître les détails.
Sur les instances pressantes de M. M******" , Léopold fit un voyage en France, en 1831, où il jouit du succès de son tableau des Moissonneurs, autant qu'il était donné à cet homme déjà miné par les chagrins de goûter les douceurs de la gloire. Il est certain cependant que le consentement unanime d'admiration que fit éclater le tableau des Moissonneurs aussitôt qu'il fut exposé , toucha profondément l'âme de Léopold Robert. En effet, il put facilement s'apercevoir que toutes les classes de curieux étaient sensibles aux beautés que renfermait son ouvrage , et que , la simplicité de sa composition et l'élévation de son style et de ses pensées, concours de qualités fort rares, ren-
daient son tableau digne de l'admiration des connaisseurs, et accessible aux plus humbles intelligences.
Enfin , à la suite de l'exposition ( 1831 ) où figurait ce tableau des Moissonneurs , L. Robert reçut publiquement, de la main même du roi Louis-Philippe , la croix de la Légion-d'Honneur, aux applaudissements unanimes des artistes présents à cette cérémonie. Mais son cœur éprouva des émotions bien douces et bien franches , à Paris , en voyant pour la première fois M. M cet ami si tendre avec lequel il entre-
tenait un commerce de lettres depuis cinq ou six ans. Par un hasard singulier les deux frères , Léopold arrivant d'Italie, et Aurèle venant de Suisse, descendirent le même jour et presque à la même heure chez M. M******% qu'eux-mêmes étaient si curieux de voir et de* connaître. Là ils furent cho^ és , caressés comme des amis de retour après un long voyage.
Quant à moi , qui avais connu Léopold huit ans avant à Rome , je fus frappé du changement de l'expression de sa figure et même de quelques modifications dans ses manières. Je remarquai sur sa physionomie ime empreinte de mélancoHe plus forte et plus habituelle qu'autrefois , et je crus saisir quelque chose de beaucoup plus délicat dans le tour qu'il donnait à ses pensées. J'étais si loin d'imaginer alors les joies , les espérances et les douleurs auxquelles le cœur de cet homme était en proie , que j'attribuai la cause des changements que je remarquais en lui, à la
multiplicité de ses travaux et à un certain perfectionnement graduel qu'acquièrent presque toujours les hommes qui font un fréquent usage des hautes facultés de leur esprit. Mais maintenant je comprends pourquoi, tout imprégné de tristesse qu'il fût, sa conversation cependant répandait un certain parfum de tendresse et d'élégance qu'elle n'avait pas encore lorsque nous causions ensemble à Rome, en 1823. J.es passions font sur les hommes un effet analogue à celui que produisent les maladies sur les jeunes enfants : elles développent leur intelligence jusqu'à l'excès.
Tous les vœux de L. Robert étaient tournés vers l'Italie. Cependant il alla faire un séjour de quelques mois dans sa famille, à la Chaux-de-Fonds. Là il laissa son frère Aurèle pour se diriger vers Florence, où il fit deux petits tableaux, et où il revit pendant deux mois, mais pour la dernière fois , la personne dont il eût été si à désirer qu'il évitât la présence.
Ce ne fut qu'au mois de février 1832 qu'il partit de cette ville pour se rendre , ainsi qu'il en avait pris la résolution et fait la promesse en quittant Paris , à Venise , où il voulait commencer celle de ses quatre grandes compositions, qui devait représenter l'hiver, les Pécheurs. Le 22 mars suivant il écrivait à M. M******* :
« J'ai commencé mon tableau. C'est un sujet si original que celui que je traite , que je ne puis savoir
ce qui en adviendra. Et quoique j'aie quelque certitude qu'il ne sera pas reçu défavorablement, je suis capable, je vous assure, d'abandonner cette composition ; car la première condition pour obtenir un résultat avantageux , est d'être inspiré par son sujet , surtout dans le genre que je traite. Vous allez blâmer la présomption que j'ai eue en vous disant que j'étais sur d'un succès ; mais l'expérience m'a fait reconnaître qu'habituellement j'ai une idée assez avantageuse , non de ce que je fais , mais de ce que je ferai , tant la nature m'apparaît belle et noble. Aussitôt donc que j'entreprends un sujet que j'ai vu si beau dans mon imagination, je me dépite d'abord de ne pasfaire comme je voudrais ; mais tout en étant tourmenté par les difficultés , je me sens une ténacité dans le caractère qui m'oblige à continuer , de manière qu'à force de patience, de raisonnement et de tâtonnements, j'obtiens quelque succès à la fin de mes travaux. J'espère qu'il en sera ainsi pour ma présente page! »
Un peu plus loin , dans la même lettre, après quelques détails sur une promenade faite à Chioggia pour étudier les habitants de ce pays , qu'il a introduits dans ses Pécheurs^ il ajoute :
« Si je veux faire un véritable pendant à mes deux premiers tableaux , la Madone de V Arc et les Moissonneurs , je dois représenter plutôt le peuple que la
société. J'avoue qu'il est épineux de chercher k mettre de la noblesse là où tout le monde ne voit que caricature ; mais il faut la sentir , et j'ai quelque espérance. »
A cette activité opiniâtre de l'intelligence de Léopold Robert, si l'on ajoute les travaux infinis et les soins matériels auxquels il se livrait pour l'exécution de cet ouvrage, on demeurera surpris que cet artiste, dont la taille était petite, dont le tempérament ne paraissait nullement robuste, ait pu résister aux efforts de la passion qui l'a miné pendant près de huit ans, à l'instinct non moins passionné qui le poussait à faire de la peinture, et enfin aux fatigues de ces longues journées de travail pendant lesquelles il ne quittait pas son chevalet. Cette même opiniâtreté , ces mêmes tâtonnements, au moyen desquels il élaborait l'idée d'une composition, il les retrouvait encore pour faire, défaire et recommencer un groupe, une figure et les moindres détails. Rien dans ses tableaux, même les plus promptement achevés , n'est négligé , parce que tout y est fait avec amour et passion. Il n'est pas jusqu'aux précautions matérielles qu'exigent les matières colorantes et les outils, dont la plupart des peintres aujourd'hui se déchargent fort imprudemment sur des marchands et des domestiques, que Léopold Robert ne prît luimême. A l'instar des maîtres des xv*^ et xvi^ siècles, il ne craignait pas de préparer ses couleurs.
Au surplus, je ne sais quel instinct porte tous les hommes tourmentés par des passions fortes et sourdes à entretenir leur corps dans une grande activité: peut-être obéissent-ils à l'agitation de leur sang, ou plutôt sentent-ils qu'il faut faire diversion à la concentration des idées , et que le repos du corps amènerait des résultats funestes. Cet instinct paraît avoir été d'une force extrême chez Léopold dans les dernières années de sa vie , pendant lesquelles , outre la peine excessive qu'il s'est donnée pour achever son tableau des Pécheurs , \\ a encore écrit des volumes de lettres et fait de fréquentes lectures.
La lettre qui suit, toujours adressée à son ami M. M******' , peindra mieux que je ne puis le faire l'état d'angoisse et d'agitation où il se trouvait en travaillant à son dernier ouvrage.
Venise, ce 29 février 1835
« Nous venons de recevoir votre toute excellente ' du 17, que je n'ai pu lire sans avoir les yeux mouillés de ces larmes qui font tant de bien. Que je vous le répète encore après avoir reçu de vos chères nouvelles ! je me trouve toujours heureux de les lire, et je me condamnedene pas assez y penser quand unehumeur noire vient me tourmenter. Oui, grondez-moi , je le mérite ; j'avoue que je suis souvent ingrat envers cette Providence que j'invoque pourtant quand je me sens découragé de la vie, et dont je rerois toujours une forer
que bien certainement je n'aurais pas sans cela. Pendant cette malheureuse année, j'en ai eu grandement besoin quand je me trouvais confiné dans ma chambre sans pouvoir suivre mes projets et ressentant un violent ennui; je prenais ma Bible qui ne me quittait jamais, et je trouvais dans les sublimes exhortations qui y sont renfermées, une tranquillité d'esprit qui contribuait toujours à me remettre en me donnant une grande résignation. En cela , je peux m'envisager heureux , puisque j'ai un moyen de diminuer la fâcheuse tendance de mon caractère; car, il faut le dire, cette tendance existe, et je crois que c'est un mal qui est dans le sang. Quelles en sont les raisons? quels en sont les remèdes? je l'ignore. Ne le voit-on pas ce mal dans des familles entières y faire des victimes sans causes positives? Ce que j'éprouve extrêmement souvent, c'est de trouver plutôt en moi, pendant la réflexion et dans le calme, un soulagement bien préférable aux distractions extérieures : celle du théâtre , par exemple, mefaitbeaucoup de mal, et s'ilm'arrivede l'essayer dans ces moments de noir, j'en suis toujours fâché. J'ai préféré toucher ce sujet aujourd'hui parce que je me sens parfaitement bien. Ce que je vous en dis ne doit pas vous faire croire que mon esprit soit inquiet et tourmenté : le séjour de Venise est si singulier ; on y est si peu disposé à faire des promenades si salutaires ailleurs, que c'est encore une grande cause de cette disposition à l'ennui fâcheuse pour soi et pour
les autres. Voici une page que je pourrais retrancher; mais votre sollicitude est si grande pour moi, que je ne veux rien vous cacher de ce qui me regarde. Oh! combien votre dernière lettre m'a fait impression! Peut-on exprimer mieux ce que l'on sent! peut-on mettre autant d'âme ! oh ! que j'aime à vous le répéter : votre amitié me rend meilleur; elle me donne de l'énergie , delà raison ; elle met mon esprit dans un état tranquille, et elle me fait trouver du plaisir à parcourir ma carrière. Vous voyez que de bien elle me fait ! Depuis l'arrivée d'Aurèle , j'ai toujours été très bien , et si ma dernière vous a paru triste , j'en suis très étonné. Tout contribue à me rendre content; ma santé est parfaite , et jamais je n'ai travaillé avec autant d'ardeur ni de constance. Mon tableau marche : chaque jour je vois quelque chose de plus ; il me donne plus que des espérances de réussite ; jamais sujet ne m'a plu autant à développer. Il me semble qu'il y aura de l'expression avec un caractère de simplicité assez marqué. Ensuite , outre ces avantages , mon frère rompt la monotonie d'une vie trop retirée peut-être; enfin, je suis plutôt gai. Mais je ne suis pas encore aussi avancé que vous le supposez. Je fais dans ce moment ma dernière figure ; je commence ensuite mon fond , et je n'aurai plus après qu'une retouche à faire. C'est dans le courant de mai que je présume avoir fini enfin ce tableau dont j'ai presque désespéré. Mais je dois vous dire ce que ma vieille servante de mon atelier me rap-
pelait encore l'autre jour , que c'est seulement à la fin d'avril que j'ai entrepris ce dernier sujet; mais , véritablement, ce n'est qu'à la fin de novembre que j'ai commencé à y travailler avec assiduité. Ainsi, je n'y aurai pas mis beaucoup plus de temps que l'importance du tableau ne le demandait. Pendant bien long-temps j'y ai travaillé avec une ténacité qui m'étonne à présent , et quand je me rappelle les épîtres d'explications que je vous envoyais , je suis surpris d'avoir eu autant de constance , pendant tous ces mois où je me désolais de ne rien trouver de saillant dans le caractère pittoresque, et aucune action un peu grande et noble pour mes figures. Ce qui m'a fait rester ici a été la grande contrariété que j'aurais eue de quitter Venise sans y avoir rien fait. Cet amour-propre d'artiste m'a fait braver et surmonter bien des ennuis. En somme , si c'était à recommencer , je crois que j'aimerais mieux les supporter de nouveau que de me voir obligé de renoncer à mon projet; rien, à ce qu'il me semble , ne diminue autant le courage que cela. Mais, à l'égard de l'exposition , je vous avouerai que je ne suis pas fâché de n'y rien avoir cette fois : il ne faut pas fatiguer le public ; et de plus , je dirai toujours que je suis certain que deux tableaux dans des genres tout-à-fait différents intéresseront davantage qu'un seul. Au moins, quand ils seront faits , je pourrai penser à les accompagner à Paris. Du reste , à vous dire le vrai , je préférerais presque y aller à une autre
époque qu'à celle d'une exposition ; je voudrais tant avoir le bonheur de vous revoir avec tranquillité ! j'en jouirais davantage. Mais , à ma place, il n'est pas étonnant de penser si peu à paraître , étant si loin de la scène où se montrent tant de passions différentes. Je conçois qu'elles ne m'aient pas atteint. Vous me trouverez d'un froid glacial sur ce sujet , cher ami ; ah ! pensez que je ne suis pas ainsi à l'égard de votre amitié. Mais il est vrai que je suis hors du cercle , et pour vous dire une chose qui vous le prouvera mieux encore, c'est la prière que je vous fais de ne pas vous donner l'ennui de chercher des occasions pour m'envoyer les articles de journaux que l'on va écrire sur le Salon. Je suis bien reconnaissant de ce que vous y avez pensé , mais peut-être que la peine que vous auriez serait plus grande que ma curiosité ; ainsi je serais doublement fâché que vous la prissiez. Vous allez encore me blâmer, je le crains et j'en suis sûr; vous allez avoir l'idée que la peinture ne m'intéresse guère? Il n'en est pourtant pas ainsi : j'aime trop cette chère peinture; je m'y dévoue troppour que l'on puisse m'accuser d'indifférence : mais, même ici, à Venise, où il y a tant d'ouvrages remarquables , je ne cherche pas à les voir. La nature seule m'inspire , me plaît et me remue; c'est elle que je cherche à étudier, où j'ai l'espoir de trouver des inspirations originales. Je vous en prie, ne pensez pas qu'il entre dans ma manière de sentir le moindre mépris pour les ouvrages des au-
très ; Dieu m'en garde I il n'en est pas ainsi , car, au contraire, je crains d'être influencé par eux ; et surtout dans le genre que j'ai adopté , je pense que ça n'est pas avantageux. Quand je quitterai Venise , je pense toujours à aller à Florence ; voyez combien je tiens à mes projets. Mais il est fort probable que je ne ferai pas mon tableau des Vendantes dans cette ville. Je désire aller m'établir dans le lieu de la scène que je veux rendre.
» Quant à Rome, c'est une chose bien singulière j mais je n'y pense jamais, et jamais je ne forme le projet d'y retourner. Vous direz que je suis bien ingrat, n'est-il pas vrai? Mais je connais tout ce qu'elle renferme; j'y ai tout vu, et surtout je n'y compte plus un seul ami particulier ; et après l'existence heureuse que j'y ai eue, il me peinerait trop de n'en plus avoir que des souvenirs. Pardon, excellent ami, si je vous entretiens autant de moi et de ce qui me regarde! Je m'y laisse toujours aller, persuadé que si vous avez des observations à me faire, j'en profiterai. Je veux aussi vous parler d'Aurèle et de sa gravure. Je prévoyais les observations que vous lui feriez; et comme il vous le dit , elles sont tout-à-fait semblables à celles que je lui ai faites. Cependant comme je suis très entêté de mon naturel, je ne lui ai pas donné le conseil d'abandonner son projet. Il fait à présent, dans un autre genre, des essais qui seront et plus satisfaisants, et plus dans le genre convenable pour graver
de grandes choses. Avant notre départ de Venise , il sera décidé pour ce qu'il entreprendra ensuite. Je vous remercie mille fois sur le modo de réception pour nos lettres. Je n'en ai pas perdu un mot, car tous sont tellement empreints d'amitié et d'affection, qu'ils ne m'ont pas échappé. Ils me font trop de plaisir pour cela. Que j'aime à voir ce sentiment si parfaitement exprimé; mais que j'aime plus encore à penser que c'est à moi, à nous, qu'il s'adresse! C'est le véritable charme de l'existence. Qu il soit béni ainsi que tout ce qui lui est cJier^ c'est notre conclusion à vos lettres; c'est ce que nous disons toujours, et c'est ce que je pense depuis bien long-temps. Je vous remercie aussi vivement de tous vos conseils. 11 est vrai que le séjour de Venise m'a été contraire; et malgré cela, à présent, je suis content d'y être venu. Je suis persuadé que si j'avais mieux su, en y arrivant, ce que je devais y faire, bien des contrariétés ne m'y seraient pas arrivées. J'aurais désiré aussi y avoir l'esprit plus libre et uniquement occupé de mon entreprise, j'aurais apporté une gaieté qui m'aurait servi. Il est vrai que l'arrivée de mon cher frère m'a fait le plus grand bien. Oh! sans doute, il mérite et il a toute ma confiance, et c'est ce qui m'était nécessaire.
)) Nous aurions dû vous envoyer cette lettre depuis plusieurs jours. Elles mettent plus de temps pour venir ici que pour aller à Paris; car je n'en reçois jamais qui mette moins de dix jours. »
Pendant tout le temps que dura Fexécution du Islhlesiu des Pécheurs, les idées de Léopold allèrent toujours en se concentrant avec plus de force sur le fantôme de bonheur qu'il s'était fait et qu'il voyait chaque jour s'évanouir. Sa tristesse devint plus grande et plus habituelle. Il se refusait à toutes les distractions extérieures, et son temps était entièrement employé, le jour aux travaux de son atelier, la nuit à écrire les longues lettres où il confiait toutes ses pensées intimes à M. M******'. Celui-ci ne prenait pas le change sur l'altération toujours croissante de l'imagination de son malheureux ami , et il se flattait de l'attirer à Paris sitôt que la composition des Pécheurs serait terminée. M. M******' espérait qu'à la suite d'un séjour tant soit peu prolongé près de lui, il parviendrait à renouveler les idées de Léopold, et à lui faire contracter un mariage qui lui eût donné la paix du cœur et le calme d'esprit. Souvent, dans les lettres qu'il envoyait à Venise, M. M******' faisait allusion à ce projet, que la raison de Léopold approuvait bien, mais qu'au fond son cœur repoussait de toute sa puissance. Enfin lorsque le tableau des Pécheurs était presque terminé, il avait été à peu près convenu, entre M. M******' et les deux frères Robert, que Léopold viendrait à Paris, ou au moins irait voir sa famille en Suisse. Je citerai un fragment de lettre, datée du 19 février 1835, qui fera juger de l'état de l'âme de Léopold à cette époque :
19 février
« Le bon Aurèle est bien le meilleur être que je connaisse ; je suis si heureux de lui voir ce caractère calme et content , si nécessaire pour goûter la vie et donner le plaisir aux autres, que toujours de le voir, de l'entendre, me charme. C'est en somme ma grande satisfaction.
M Quant à moi, je reconnais à présent, mieux que jamais, combien il est essentiel à l'homme de ne pas s'abandonner à cette disposition malheureuse , de se complaire en ses seules idées. On finit par se persuader que l'on n'est plus en rapport avec personne.
» Que de réflexions j'ai déjà faites à ce sujet en récapitulant ma vie, en reconnaissant que dès l'enfance j'ai eu ce tort, qui, je crois, m'est venu d'une timidité trop grande , d'une sensibilité exagérée et du peu de contentement de moi-même, ou, pour mieux dire, de ma trop grande envie d'avoir l'approbation des autres, et de la crainte que j'ai toujours eue de ne pouvoir la mériter. Avec cette propension , une imagination ardente qui travaille toujours est capable d'entraîner vers bien des malheurs. Oui, excellent ami, je m'étonne souvent de voir le bon et le bien mêlés avec le mal d'une manière si particulière, que je me demande où se trouve le bonheur. Je reconnais la puissance divine qui dirige tout, et j'aime à la croire toute bonté et
toute justice. Je reconnais toutes les faveurs qu elle a bien voulu m'accorder, j'en suis attendri; mais comment se fait-il que cet attendrissement me laisse toujours une tristesse dont je ne puis me débarrasser? Je voudrais en être heureux . en jouir comme je le devrais, et je ne le puis! Ne dois-je pas y reconnaître une destinée singulièrement funeste ? Pardonnez-moi, ô vous que j'aime tant et à qui je ne voudrais donner que des sujets de contentement, si je vous parle de manière à vous attrister ! Soyez sûr qu'une grande partie de mon contentement est venue par vous! Puissiez-vous en avoir quelque satisfaction ! »
L'exposition du Louvre était prochaine (1835), et les précautions à prendre pour y envoyer de Venise le tableau des Pécheurs suspendirent durant quelques jours la vie taciturne de l'artiste. Par un concours de circonstances imprévues, le transport du tableau fut arrêté à Lyon , en sorte que la caisse n'arriva à Paris que trois ou quatre jours après l'ouverture du Salon. Aux termes du règlement, le tableau ne put être admis au Louvre. La conscience que Léopold avait de son mérite lui avait fait prendre ce petit contretemps avec assez de tranquillité; mais la preuve qu'il attachait de l'importance à son ouvrage , est l'inquiétude qu'il éprouva au sujet de son transport, et la joie vive qu'il ressentit en apprenant son arrivée à Paris.
C'est le 6 avril 1835 que je fus admis chez M. M**** à voir les Pêcheurs de Léopold , arrivés la veille de Venise. Prévenu des vives inquiétudes que le retard des caisses causait aux deux frères Robert, je me hâtai de faire une note, constatant l'arrivée des tableaux, donnant une idée de leur mérite; note qui, insérée le 7 dans le Journal des Débats, fut mise sous les yeux de Léopold, le 15, à Venise, cinq jours avant qu'il ne mît fin à sa vie.
Voici la lettre où il fait allusion à toutes ces circonstances. Elle a été écrite cinq jours avant sa mort, lorsque les inquiétudes que lui avait causées le transport de son ouvrage étaient calmées; après avoir eu la certitude que ses Pêcheurs de l Adriatique excitaient l'admiration des connaisseurs à Paris, et plein d'espérance pour les succès de son frère Aurèle, dont l'avenir l'occupait si vivement.
Le caractère de l'écriture de Léopold est évidemment altéré dans cette lettre, où d'ailleurs on peut reconnaître aussi le trouble et l'agitation de l'âme de celui qui l'a écrite, malgré le calme passager et apparent qu'il s'efforce de montrer après la réception des nouvelles favorables arrivées de Paris.
Cependant on est porté à croire, en hsant cet écrit avec attention, que dans le moment où Léopold l'a tracé, il avait rejeté, au moins momentanément, de son esprit l'idée de se détruire; aussi peut-on se figurer l'étonnement douloureux de ses amis , lorsqu'ils
apprirent qu'il s'était donné la mort quatre jours après l'avoir écrite.
A Monsieur M******\
Venise, 45 mars 1835.
« Mon cher ami et précieux conseil, m'est-il possible de ne pas sentir avec la reconnaissance la plus vive votre bonté pour nous ? J'ai deux longues lettres auxquelles je dois répondre ; mais mon cœur est si plein, que je ne sais de quelle manière commencer , ni ce que je puis vous dire pour me satisfaire. Puisque vous voulez vous réjouir de l'arrivée de nos caisses, je vous dirai aussi que cette nouvelle nous a donné un moment de bonheur bien grand , et qu'elle nous a mis dans un état plus tranquille. Avec ma malheureuse imagination, il semble que j'aime toujours voir le pire en tout , ce qui est mal; et je m'affecte bien à tort, comme si l'on ne devait pas réserver sa force morale pour supporter le mal réel. Je vous parle de résignation , cher ami , et je n'ai pas assez de confiance. Ce qui surtout m'a ému au dernier point est le succès d' Aurèle. Quel bonheur et qu'il va avoir de fruit ! quel plaisir pour notre famille ! et lui , comme il en est heureux î II n'en a pas dormi la nuit passée d'émotion. Il faut tout attribuer cela à qui de droit. Oui , cher et incomparable ami , la Providence nous con-
(luit chacun par le chemin qu elle trouve convenable; plus je vois , plus je me le persuade. Mais je ne veux pas me mettre sur son sujet, qui m'entraînerait dans de longues réflexions que je n'expliquerais pas comme je voudrais. C'est Aurèle qui s'est empressé de voir la fin de votre lettre pour savoir si les caisses étaient arrivées , et je vous laisse à penser quelle joie il a eue de me lire votre dernière page, et quel plaisir elle m'a donné à entendre. Vous faites trop d'éloges , excellent ami , de ce tableau ( les Pêcheurs ) , fait avec tant de peine , tant de chagrin ; et toute cette volonté et cet entêtement d'énergie , employés pour satisfaire la vanité, auraient pu être placés sur im bonheur plus solide. Mais, enfin, les réflexions à ce sujet m'ont été faites par vous souvent , et je sais ce que vous pensez à cet égard.
)) Mais , pour en revenir à mon tableau , if paraît qu'il est arrivé en bon état. C'est ime grande chose que je sens. Nous verrons ensuite s'il parvient à être exposé. Pour vous dire franchement , je crois qu'il le sera , avec votre désir et vos bons soins. Mais véritablement , quant à moi , il me semble que je n'y pense pas assez pour que j'y trouve un grand bonheur si cela arrive. Voilà encore quelque chose que vous condamnerez , j'en suis sûr, et vous aurez raison ; car , enfin , il est naturel , quand on a fait quelque chose , de désirer de le voir juger. J'en reviens au tableau d' Aurèle: pe bon M. D****** î je T embrasserais pour son article
au sujet de mon frère. Voilà donc un pas en avant pour ce cher frère , et son genre pris ; un genre qu'il sent , qu'il aime , et dans lequel , je suis sur, il peut mieux faire encore. Que de raisons pour lui donner de la confiance ! Ce vilain intérêt que l'on semble mépriser, donne tant de soucis , qu'il peut miner la vie si l'on n'a pas une confiance religieuse bien ferme ou au moins juste. Mais la défiance est une maladie que l'on doit bien chercher à détruire , car elle fait bien du mal.
» J'en reviens à vos chères lettres , à toutes vos inquiétudes pour nous , à vos peines , à vos soins et vos courses; tout cela me fait mal, je vous assure. Je voudrais vous les avoir évités , d'autant plus que votre santé me donne vivement à craindre par cette augmentation d'occupations ; comme si vous n'aviez déjà pas assez des vôtres.
)) Maïs, mon ami , cette vie est mêlée ; je ne
vous le dis pas comme avertissement, ce serait une espèce de conseil que je n'oserais jamais vous donner.
» Je n'ai pas répondu à votre lettre du 27, parce que cette incertitude de l'arrivée de nos caisses me coupait toute réflexion, anéantissait même tous mes projets pour cela. Je restais avec mon désir et ma reconnaissance , ce qui ne me rendait pas content , ne faisant pas ce que j'avais envie de faire, ni ce que le devoir me commandait. Mais à la fin , votre dernière m'a redonné un contentement dont je ne puis vous remercier assez.
Ce qui ma fait le plus de plaisir dans son contenu a été d'y trouver toujours la marque de cette amitié , qui est devenue si nécessaire pour moi. Si je l'eusse obtenue plus tôt et que j'eusse pu suivre vos conseils, comme je le fais à présent, je serais probablement autrement placé. Mais la vie de ce monde ne dure pas , elle n'a qu'un temps ; si elle est heureuse , c'est un bien sans doute, mais si elle ne l'est pas autant que l'on voudrait , il faut toujours chercher à y voir des espérances. Mais toujours dans mes interminables réflexions! Elles doivent bien vous ennuyer. Mon ami , pardonnez-les-moi.
» Je n'ai aucun événement dont je puisse vous faire part et qui mérite une place; j'en suis réduit à remplir ma lettre de mes pensées et de mes idées de chaque jour. J'ai cependant à vous faire les remerciements de J**** pour lui et ses tableaux. Il vous doit la nouvelle de savoir que ses tableaux sont exposés
» Je dois répondre à une question que vous me faites, dans votre avant-dernière lettre. Je vous avais demandé votre sentiment sur ma première composition, en le réclamant bien proche. A présent, je dois vous avouer que, sans les dames de Florence, j'aurais bien probablement continué mon tableau comme il a été conçu d'abord; mais leurs observations réitérées m'ont fait réfléchir et changer; et voilà ce qui en est résulté.
On a été ici généralement bien peiné et affecté de la mort de reni[)creur d'Autriche. Chacun se plaît ii en
faire des éloges, comme homme surtout. Quelle bonne chose pour un souverain dont toutes les passions peuvent être si facilement satisfaites ! Jusqu'à présent la conduite de son successeur ne donne pas de crainte de changements.
» Je viens de relire votre lettre , mon ami : que la page où vous voulez bien vous occuper de moi m'a touché vivement ! Soyez heureux par le bien que vous me faites ; que cette pensée soit toujours douce pour vous. Sans doute que des conversations me plairaient davantage et meserviraient encore plus; mais, comme vous , il m'a toujours semblé qu'un aussi long voyage que celui de Paris ne me conviendrait aucunement à présent. Ainsi, je me rends non seulement à vos raisons , mais encore à ce que je pense. Je voudrais cependant essayer une course , mais je ne suis pas décidé où ; je craindrais Rome pour l'été : il y fait une chaleur qui me semble ne devoir pas me convenir. Du reste, je n'ai pas trop de raison de me plaindre physiquement , car je ne sais ce que c'est que la douleur. Ce que vous m'avez dit de votre intention à Tégard de mes lettres , m'a attendri ; mais, comme vous le dites, il faut penser à nos fragilités, et ne pas porter trop loin dans l'avenir nos prévisions : c'est Dieu qui règle tout et qui sait tout par conséquent; et tout est bien réglé puisqu'il est toute bonté et toute justice. Je vous remercie toujours de vos conseils pour la direction que je dois prendre; je tâcherai de les suivre en tous
points. Aurèle, qui écrit à mon côté, me dit qu'il oublie de vous parler de la copie qu'il a commencée pour vous. Elle vient tout-à-fait bien, et je suis sûr qu'elle vous fera plaisir. »
Les deux frères, Léopold et Aurèle , non seulement vivaient ensemble, mais peignaient dans le même atelier , et écrivaient ordinairement à leur ami M. M*****^ dans la même chambre. Tandis que l'aîné traçait la lettre précédente, la dernière qu'il dût écrire , le plus jeune, préoccupé de l'état où il voyait son frère depuis quelque temps, épanchait ainsi ses inquiétudes dans les feuilles qu'il envoyait à leur ami commun :
Lettre d' Aurèle, jointe à la dernière de Léopoldliohert.
(Du 15 mars 1835.)
J'aurais voulu vous communiquer toutes mes
réflexions ; la crainte de prendre l'habitude de veiller , à cause de mes yeux, m'en a empêché. Toutefois, il m'en reste de surplus pour remplir ces deux feuilles. Je commencerai par le sujet qui m'occupe le plus : c'est mon frère. Certes, vos conseils à l'égard du voyage projeté sont sans doute les plus clairvoyants; mais j'aimerais mal mon frère si , à la suite d'un conseil que je lui ai donné contre mes intérêts et uniquement pour son bien, je n'osais , cher monsieur^
vous soumettre les motifs qui m'ont guidé. Vous savez ainsi que moi que le travail n'est pas la seule cause qui ait plongé mon frère dans un dégoût de la vie et un découragement qui, je l'espère, passeront , mais n'en sont pas moins préjudiciables à son travail, à sa santé et à son bonheur. Il m'a semblé que l'exercice et les distractions étaient, dans ce cas, les meilleurs remèdes. La vue de nos chères sœurs , celle du meilleur des amis , ainsi que ses conseils , me semblaient devoir produire une diversion heureuse dans une existence que l'on pourrait à toute justice comparer à une victoire désastreuse, ou plutôt à une contrée dévastée. Il est vrai que Léopold n'a jamais manifesté de penchants pour cette idée , dans la crainte de porter ses ennuis partout où il irait, et parce qu'il est singulièrement attaché à cette ville de Venise , dans laquelle il a tant souffert. La manière dont nous y vivons est sous bien des rapports préférable à toute autre. A Rome 9 nous ne sommes pas certains de rencontrer les mêmes avantages; d'ailleurs, le climat y est plus chaud qu'ici, et le schiroco s'y fait sentir d'une manière accablante sur les personnes nerveuses ; plus encore, • la personne que nous devons tant redouter s'y trouvera , et, à moins d'une rupture qui n'est pas motivée, comment l'éviter? Ensuite, qu'aller faire à Rome? si ce n'est pour travailler encore; cela fatiguerait des gens qui n'auraient pas besoin de repos. Enfin , si ce n'est à Paris je trouverai et je trouve en-
core( pardon de mon opiniâtreté, à cause du motif ) que la Suisse serait un lieu favorable pour passer Tété. Nous avons près de la Chaux-de-Fonds des bainsjet Léopold, qui aime le cheval, pourrait s'en servir pour faire chaque jour une course,et ainsi faire provision de santé; il pourrait revenir ici en automne, ou aller à Rome entreprendre quelque nouveau travail, étant en meilleure disposition : car c'est fort important, et l'économie de temps devient nulle quand la santé ne répond pas à la volonté ; ces trois années passées en sont un exemple bien convaincant. D'ailleurs , nous avons des amis dans plusieurs villes de Suisse , et sans rester tout-àfait oisif, Léopold pourrait , sous le prétexte d'aller les voir , visiter le pays , et reconnaître si plus tard nous pouvons espérer d'y aller travailler. Il trouverait déjà à Neufcliâtel , qu'il ne connaît pas , de superbes ateliers que l'on a construits dans un bel édifice destiné à l'éducation publique. Malgré les raisons que je croyais voir à cette décision de voyage, je vous déclare cependant, cher monsieur, que je baisse pavillon devant celle que vous venez de donner en faveur d'un voyage à Paris , parce que vous êtes si rempli de sollicitude pour nous , que nous ne pouvons mieux faire que de nous en remettre à votre prévoyance éclairée. Toutefois, je ne puis vous cacher une faute que j'ai commise et qui me fait tenir à ce projet de voyage en Suisse : c'est que j'en ai parlé à nos chères sœurs qui sont dans l'attente, et Dieu sait quel crève-cœur ! Il m'a
semblé qu'un voyage de quelques mois n'était pas une affaire si importante , et dans ma joie de pouvoir apprendre une bonne nouvelle à ces excellentes sœurs, qui nous aiment tant et voudraient tant nous revoir , je me suis laissé entraîner , croyant avoir convaincu Léopoldj et sans attendre les conseils de votre prudence. Qu'allez-vous dire de mon étourderie ? cela mériterait au moins une bonne tirée d'oreilles. Quant au projet d'engager notre sœur Adèle à venir nous rejoindre, nous désirerions pouvoir l'effectuer , et certainement qu'elle nous aime assez pour s'y décider dans un cas de maladie pure et simple ; mais il y aurait de notre part égoïsme à la demander. Nous avons vu , pendant son séjour à Rome, bien que l'ayant fait avec notre chère mère , combien cet éloignement de la patrie , de ses amis , et de ses habitudes lui coûtaient de privations; ensuite nous avons notre père âgé qui habite avec elle et qui resterait bien isolé, ne pouvant recevoir les mêmes soins dans la famille de ma sœur aînée. Cette réunion de motifs et bien d'autres encore, font que je désirerais que Léopold fût en disposition de se marier. Quand je le lui dis, il me répond : « Marie-toi toi-même. » Je ris , et ça finit là. Mais je suis contrarié de ne pouvoir réaliser l'idéal du bonheur pour mon frère. Les circonstances ne nous ont pas toujours rapprochés comme maintenant : peut-être mon caractère en serait-il meilleur; ce qu'il y a de certain , c'est que , malgré tout le bien qu'il veut bien
vous dire de moi et celui que vous en pensez déjà, je me trouve en-dessous de l'opinion , et la justice exige que j'avoue que je suis souvent fort peu propre à servir de consolateur et de soutien à mon frère. Mon travail m'occupe exclusivement , et je ne puis , comme le ferait une femme, suivre toutes les réflexions de Léopold, pour leur ôter l'amertume quelles contractent dans son cerveau. Quelle malheureuse disposition pourtant ! ayant tant d'éléments de bonheur : de la religion, du mérite, des vertus, des talents, et tout cela pour se tourmenter ! Mystère inconcevable de notre pauvre organisation humaine ! on s'y perd ! Changeons de discours.
.)Pour moi, par exemple, je vous avouerai tout bonnement que je suis enchanté et joyeux de mes succès, mérités ou non mérités. Cela ne m'empêchera pas de me donner toute la peine possible pour mieux faire. Mais je veux cueillir tous les fruits permis que je trouverai sur mon chemin. »
Il y avait quatre jours que ces deux lettres des deux frères étaient sur la route de France, quand Léopold Robert se coupa la gorge avec un rasoir dans son atelier, le 20 mars 1835. Qu'il ait été poussé à cette horrible extrémité par le dégoût de la vie , suite de la fatale passion qu'il portait au fond de son cœur, c'est ce qui ne saurait faire la matière d'un doute ; mais quant à la circonstance ou aux faits instantanés qui
lui ont fait prendre subitement cette résolution , on les ignôre et on les ignorera sans doute toujours, puisque son frère lui-même , qui n'a quitté Léopold que peu de minutes avant l'instant fatal ^ n'avait pas prévu cet événement. Ce qui paraît certain , c'est que Léopold Robert , épuisé tout à la fois par la force et la durée de ses chagrins , ainsi que par l'espèce de fureur avec laquelle il a conduit l'exécution de son dernier tableau, n'était plus toujours maître de sa volonté dans les derniers jours.
On conçoit alors comment la moindre impression , causée , soit par un refroidissement redouté, ou par une jalousie imaginaire^ a pu le porter à en finir tout-à-coup avec la vie. Au surplus, je joins ici la relation de cet événement, qu'Aurèle Robert a envoyée à M. M******^, un mois après, et lorsque son esprit, un peu remis du coup affreux qui l'avait ébranlé , fut en état d'en rassembler les circonstances :
« Monsieur,
» Le 1 5 , date de la dernière lettre que vous écrivit Léopold, était un dimanche. Nous avions l'habitude de passer ces jours-là à la maison , soit à écrire, soit à nous reposer. Dans la matinée, un jeune peintre allemand vint nous prendre et nous conduisit chez des dames vénitiennes pour voir des miniatures. Après
être rentrés et avoir déjeuné , nous étions dans la grande salle à causer avec J****. En parlant de mes petits succès, Léopold, qui déjà la veille m'avait tenu un langage semblable , me dit que je devrais me marier tandis qu'il en était temps , que ce serait une folie de ne pas le faire, etc., etc. Il me prêcha avec tant de chaleur et de force à ce sujet, que toutes les raisons que j'aurais eues à lui opposer ne valaient plus rien. Le soir nous dînâmes avec quelques amis chez le restaurateur , et notre Allemand nous conduisit chez un médecin de son pays venu ici pour sa santé, et accompagné de sa femme et de sa belle-sœur. J'y allais assez ordinairement le dimanche soir, et enfin , à force de prières , j'étais parvenu, ce soir-là, à conduire Léopold chez ces dames, qui s'informaient toujours de lui avec intérêt.
» La soirée se passa d'une manière charmante. Ces dames, fort bonnes musiciennes, offrirent d abord de faire de la musique , et demandèrent à Léopold ce qu'il préférait qu'elles exécutassent. Elles avaient le Requiem de Mozart, qu'il les pria de faire entendre ; puis vinrent des valses , et l'on se mit à danser. Léopold lui-même prit part à nos divertissements , et se mit à causer avec une vivacité et une gaieté que je ne lui avais pas vues depuis long-temps. Je jouissais de le voir dans cette disposition -, aussi me promettais-je bien de mettre tout en œuvre pour le faire revenir au milieu de cette aimable famille. Avant de rentrer,
nous fîmes encore avec nos jeunes Allemands une assez longue promenade. Nous trouvâmes à la maison le Journal des Débats , dans lequel M. D******'= annonce l'arrivée du tableau des Pécheurs à Paris : M. de Sacy avait eu l'attention de nous l'envoyer. Je fis lecture à Léopold de l'article qui le concerne , et après lui avoir donné le bonsoir, je montai à ma chambre. Les jours suivants jusqu'au vendredi, nous travaillâmes, selon notre coutume, l'un près de l'autre dans le même atelier. Habituellement nous causions fort peu , autant par habitude que pour ne pas nous distraire de nos travaux ; mais ce jour-là nous étions souvent en conversation. Il a toujours régné entre Léopold et moi une retenue silencieuse extraordinaire entre deux frères qui auraient dû être amis intimes. Cette disposition datait des premiers temps de mon séjour à Rome. Léopold, je dois le dire pour rendre hommage à la vérité, a toujours excité plutôt mon respect que ma confiance ; et lui , de son côté , ne trouvant sans doute pas en moi cette profondeur et cette délicatesse de sentiments propres à correspondre avec les siens , et de plus ayant l'habitude malheureuse de concentrer et de cacher ce qu'il éprouvait , n'était jamais disposé à s'ouvrir franchement à moi sur tout ce qu'il éprouvait.
» Dans les derniers jours , il était inquiet ; il se levait souvent de sa chaise pour allumer son cigare ou pour se regarder dans la glace. Vois donc, disait-
il, quelle singulière figure j'ai; quels yeux fixes; et il voulait les comparer avec les miens. Quelle différence ! ajoutait -il. J'ai rencontré tel ou tel qui m'a salué d'une singulière façon , qui m'a regardé d'un drôle d'air!... 3 'ai l'air d'un fou; je n'oserai partir en cet état.... S'il allait m'arriver un malheur en route! ! Je t'en prie , viens donc avec moi en Suisse , tu te marieras. Je voudrais te sentir avec une femme. Tiens , mon cher, crois-moi^ les fumées de la gloire ne sont rien , elles laissent un vide immense dans le cœur. — Hé bien, oui, lui disais-je, si tu le désires vivement, nous partirons ensemble.
i> Tout en parlant de la sorte , il laissait voir tout ce qu'il avait de mobilité dans ses idées, dans ses projets. Sa parole était entrecoupée , ses discours peu clairs; et je m'efforçais de lui faire rendre sa pensée plus nettement, afin de pouvoir combattre ce qu'il y avait d'inquiétant dans ses discours.
» Excuse-moi, me disait-il alors avec une douceur angélique qui m'arrache aujourd'hui des larmes , je t'inquiète, je te tourmente, mais j'aime à t'entendre ; parle, cela me fait du bien.
» Un matin il me dit qu'il se sentait mieux ; qu'il avait lu la Bible, qu'il croyait à la grâce. — Hé bien, oui , lui dis-je , n'es-tu pas convaincu maintenant que tu dois être heureux? que Dieu t'a accordé la force d'atteindre ton but si noble, si difficile, et qu'il t'accorde maintenant la récompense de tes peines, dont
tu recueilleras le fruit en jouissant de Tamitié , de l'estime de tes parents , de tes amis ?
» Souvent il venait mettre ses deux bras sur mes épaules , et regardant mon travail : C'est bien , c'est très bien 3 ta copie est mieux que la mienne , disait-il en poussant un soupir. Ça ne va plus , ma vue baisse ; je n'ai plus de plaisir au travail ! — Je lui répondais : Quand tu te seras reposé et que tu feras un tableau original , tu auras sans doute plus de plaisir qu'en faisant cette copie (celle des Moissonneurs^.
)) Enfin , je faisais des efforts incroyables pour ranimer son courage ; mais si l'effet de mes paroles était bon dans l'instant^ il était bientôt détruit par le conflit d'idées produites dans son cerveau altéré par la maladie. Une inquiétude constante et vague m'empêchait de manger, et souvent même de travailler. Léopold, qui ne pouvait se dissimuler qu'il en fût la cause , s'accusait d'entretenir mon chagrin, et de son côté il paraissait tout aussi préoccupé de moi que je l'étais de lui.
» Quelquefois je l'entraînais à la seule promenade de Venise qui soit agréable , au quai des Esclavons ; mais il y revoyait des Chiozzotti qui lui rappelaient par trop péniblement les fatigues que lui avait causées son tableau des Pêcheurs. D'ailleurs il se plaignait toujours du froid, et particulièrement de celui qu'il éprouvait à la tète. Sa santé cependant paraissait assez bonne dans les derniers jours de sa vie.
SUR LÉOPOLD ROBERT. 81 » La dernière lettre qu'il reçut de Florence est arrivée le 8. Elle lui annonçait le projet d aller à Rome , le félicitait de la réussite de son tableau dont on lui demandait une description. Cette lettre fut brûlée , comme les autres l'avaient été quelques jours avant, avec un calme qui annonçait une détermination fixe. 11 n'aimait pas à me parler de sa passion ; cependant je ne pus m'empéclier alors de lui dire que c'était à elle que j'attribuais l'état de découragement auquel il était réduit: « Tu te trompes, me répondit-il , j'en suis guéri, je n'y pense plus. — Si ce n'est pas de la passion que tu souffres , c'est de ses suites , lui dis-je; maintenant que tu l'as arrachée de ton cœur, tu dois sentir un vide ; c'est le moment d'essayer à te distraire. Allons en Suisse ou à Paris, là tu trouveras une occasion de te marier. — Ah ! mon cher, il est trop tard ! o Dieu! si je pouvais revenir dix ans en arrière, comme je le ferais!.... »
» La veille de sa mort, nous étions réunis le soir comme de coutume dans la chambre de nos padroni cU casa, avec MM. F******* et J*****. Léopold était plus triste encore qu'à l'ordinaire, et il ne prit aucune part à la conversation générale. J'affectais de paraître gai , mais par moment je sentais les forces m'abandonner , autant par inquiétude que par besoin de sommeil. Ses^yeux étaient sans cesse fixés sur les miens, et souvent il me demandait ce que j'éprouvais. Nous sortîmes enfin, et dans ce moment, il me re-
commanda d'entrer dans sa chambre en montant vers la mienne; ce n'était pas mon habitude, parce que Léopold se couchait ordinairement de bonne heure. Lorsque j'entrai chez lui, il m'attendait pour m'offrir un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, dans l'intention de favoriser mon sommeil , et il me tendit la main avec une expression tendre et triste qui me déchire maintenant le cœur.
» Je dormis fort mal. Le matin je me levai un peu tard, et Léopold , contre son habitude, monta jusqu'à ma chambre. Après nous être réciproquement demandé et donné de nos nouvelles , sans doute avec aussi peu de sincérité l'un que l'autre, Léopold me demanda ce que je lui conseillais défaire, et s'il devait partir. Comme nous avions souvent parlé de ce voyage, de ses chances et de ses avantages; comme je savais que tous ses amis lui avaient conseillé de le faire, je ne vis dans cette question de Léopold qu'une preuve nouvelle du peu de fixité qu'il y avait dans ses idées et ses résolutions, et je me bornai à lui dire que je m'en référais à lui, et qu'il devait bien se consulter pour prendre le parti le plus sage. « Eh bien ^ je parsly^ dit-il; puis, après un moment de réflexion, il fait quelques pas pour entrer dans la chambre de M. p*******^ avec lequel il aurait pu se mettre en route le lendemain. Il s'arrête, il revient, il retourne; puis, revenant encore lout-à-coup et comme entraîné par un mouvement involontaire, qui fut sans doute l'arrêt de
sa mort, il me dit : « Avant de me décider, il faut que j'aille dire deux mots en bas. » Il descend avec rapidité en me criant : « Aurèle, voilà ton tailleur qui monte. » En effet, je suis forcé de m'arréter quelques instants avec cet homme, puis je descends. J***** était à déjeuner dans la chambre de ces dames , et là je ne pus m'empécher de témoigner l'inquiétude que me causait la situation de Léopold , qui, à ce que j'appris en cet instant , était allé à l'atelier. Comme nous avions l'habitude constante d'y aller et d'en revenir ensemble, son départ me surprit, et sans savoir pourquoi, j'y courus plus vite que de coutume. En chemin je m'aperçus que j'avais la clef de l'atelier dans ma poche : il n'aura pu entrer, me dis-je; où sera-t-il ? En ce moment , il arriva qu'au détour d'une rue un malheureux chien vint se jeter dans mes jambes en aboyant, et de cet instant un pressentiment funeste s'empara de moi. Tout troublé , j'arrive au palais Pisani ; je demande à notre vieille servante si mon frère y est. — Oui. — Par où est-il entré ? — Il a donné le tour. Je donne le tour, je trouve la porte fermée. Un trait de lumière m'a frappé; tout mon sang se met en mouvement; je fais une courte prière pour demander à Dieu du secours, et je revole à la première porte que j'essaie encore d'ouvrir avec ma clef. Je frappe; j'appelle Rien ! Je m'élance comme un furieux sur la
porte que je brise avec effort; je traverse un petit vestibule, j'enfonce la seconde porte comme In pre-
mière Grand Dieu ! quel coup de foudre ! mon
pauvre Léopold étendu la face contre terre , au milieu d'un lac de sang !
» Pétrifié à cette vue, je tombe à genoux pour recevoir deux soupirs qui s'exhalaient encore de cette pauvre dépouille mortelle. Notre vieille bonne pousse des cris et des gémissements. Je la supplie d'aller chercher du secours et je reste seul; je jette alors les yeux avec effroi sur ses mains, pour chercher l'instrument cruel qui m'a ravi ce malheureux frère, et je le vois posé sur une malle où le sang avait coulé d'abord, et d'où Léopold était tombé après avoir fait son coup infernal,....
» Devant ce cadavre sanglant, le souvenir de mon frère Alfred , mort de la même manière dix ans avant, jour pour jour, se présenta à mon esprit , et je sentis qu'il fallait rassembler tout mon courage pour ne pas succomber au désespoir, pour me conserver pour mes chères sœurs. Je priai Dieu pour nous tous , mais mes idées n'avaient aucune clarté : un froid d'horreur les arrêtait ; je ne pouvais proférer aucune plainte, car la douleur entrait en moi comme un liquide entre dans un vase
» Léopold m'a avoué anciennement que deux
ou trois fois il avait éprouvé des découragements tels, qu'il avait eu l'affreuse idée de se détruire : c'était dans les premiers temps où il était à Rome, et où il était tourmenté de l'idée de réussir et d'acquitter les
dettes qu'il avait contractées; mais depuis la mort de notre chère mère et de notre frère , les idées de Léopold s'étaient tournées vers la religion. Elles s'étaient fortifiées depuis, et il ne parlait du suicide qu'avec horreur, et de notre pauvre frère qu'avec pitié.
» Lorsque nous vînmes habiter cette maison ( à
Venise), il avait éprouvé déjà une espèce de crise qui m'etfraya beaucoup : c'était en été ; la chaleur lui avait causé une inquiétude et un malaise qui lui firent croire qu'il était atteint d'une maladie très grave. Un matin il arrive à l'atelier où je travaillais , se jette sur une chaise, et poussant un grand soupir, s'écrie: « Mon cher Aurèle , c'est fini de moi ; dans quelques jours je serai mort! » Je faillis tomber à la renverse. Cependant, comme je ne vis pas immédiatement des signes sensibles du mal qu'il disait éprouver , je m'efforçai de le rassurer. Il m'assura alors avoir entendu dire qu'il existait des maladies venant tout-àcoup , et qu'il était certain d'en avoir une de cette sorte. JNous courons à la maison ; on fait appeler un médecin , qui , après avoir visité et questionné mon frère, déclara qu'il n'y avait pas apparence de maladie. Léopold fut le premier à rire de sa terreur panique; il se remit, et bientôt les distractions que nous trouvâmes dans cette maison lui rendirent de la gaieté et son énergie. Nulle part ailleurs il ne se serait trouvé mieux qu'ici, entouré comme il l'était d'amis , de son frère, de trois dames renq)lies d'obligeances pour lui,
se JNOTfCE
et qui prévenaient tous ses désirs. Que lui manquait-il? Y a-t-il de la faute de quelqu'un ? »
Toutes les circonstances relatives à la conduite de Léopold Robert pendant les derniers jours qui ont précédé sa mort, concourent à prouver que sa résolution était invariablement arrêtée. Un calme et un sang-froid apparents ont présidé à toutes ses actions : un quart d'heure avant l'accomplissement de son projet , la vieille bonne qui soignait l'atelier des deux frères l'a vu peindre encore.
Outre le testament qu'il a laissé , daté de Frascati, le 16 octobre 1830, où il dispose de ce qui lui appartient en faveur de sa famille, il a écrit neuf jours avant sa mort un billet que l'on a trouvé dans ses papiers. 11 est adressé à son frère Aurèle , et est ainsi conçu :
« Je laisse à mon frère Aurèle Robert tous les dessins qu'il a faits d'après mes tableaux , et que j'ai acquis à différentes époques. Il pourra faire de ces dessins tout ce qui lui semblera le plus avantageux dans son intérêt, ce qui est d'autant plus juste que ces dessins n'ont pas été payés par moi à leur juste valeur. C'est une petite marque de ma vive reconnaissance pour l'assistance de l'amour fraternel le plus dévoué.
» LÉOPOLD Robert. »
» Venise, ce I { février »
Les ol)servations faites sur la dépouille mortelle de T.éopold ont fait connaître qu'il setait formé un épanchement séreux dans son cerveau.
Le corps de Léopold Robert a été enterré à quelque distance de Venise, dans une petite île, le Lido , où l'on dépose les restes de ceux qui n'appartiennent pas à l'Eglise catholique. Ses obsèques ont eu lieu sans pompes. Son corps , placé dans une barque, fut suivi jusqu'au lieu de la sépulture par son frère, par ses amis et par les artistes de Venise et ceux étrangers à cette ville , qui confondirent leurs larmes pendant cette lugubre cérémonie.
La vie et la mort de L. Robert démontrent bien, quelque heureuses qu'aient pu être d'ailleurs les circonstances ordinaires de la vie d'un homme, ce que la condition humaine a toujours d'imparfait en un point.
L. Robert est né au sein d'une famille honnête et laborieuse, dont tous les membres ont été doués des quahtés du cœur et de l'esprit ; l'éducation qu'il a reçue a sufti pour développer en lui ce qu'avaient de précieux son âme et son intelligence. Né heureusement pour la culture des arts , ses parents l'ont lancé d eux-mêmes dans cette carrière; un noble protecteur l'y a soutenu et encouragé jusqu'à ses premiers succès; ses succès ont toujours été en croissant. Loin de trouver des envieux dans ses rivaux, les artistes l'ont aidé amicalement , ont toujours applaudi à sa gloire; il a éprouvé le rare bonheur de pouvoir s'acquitter envers
sa famille et son protecteur au moment même où son nom devint célèbre. Par une faveur spéciale du ciel , il a rencontré dans un de ses admirateurs un ami incomparable, qui lui a prodigué les conseils les plus sages et les plus tendres. Plein de sollicitude pour l'avenir de son frère Aurèle , Léopold est parvenu à faire développer et fleurir son talent et à lui léguer une profession honorable. Enfin, sa noble conduite envers tous ceux avec lesquels il est entré en relation , la pureté de son âme, la délicatesse de son esprit, et son admirable talent, faisaient briller au-dessus de sa respectable famille^ qu'il adorait et dont il était adoré, une auréole de bonheur et de gloire aussi pure que brillante.
Et cependant toute cette vie, si pleine de bonheur apparent , renfermait un germe fatal de destruction. Naturellement timide et triste , Léopold avait pour qualité contraire une ardeur d'imagination qu'il exagérait d'autant plus , qu'il se sentait moins propre à agir avec la force et la résolution que communiquent ordinairement les passions franches et extérieures. C'était un de ces hommes qui préfèrent les brillantes illusions qu'ils se sont faites, aux chances d'une réalité qui ne serait jamais qu'un mécompte pour eux ; en sorte que, comme toutes les âmes trempées de cette manière , Léopold trouvait im certain charme à nourrir ses douleurs et ses chimères. La mort de son frère Alfred l'avait d'ailleurs profondément frappé; et
SUR LÉOPOLD ROBERT. 89 en rapprochant divers passages de ses lettres où il fait allusion à ce malheur, en comparant les dates analogues de la mort des deux frères à dix ans de distance jour pour jour ^ il est bien difficile de ne pas croire que Léopold , avec les sentiments rehgieux qui l'animaient, garanti par les efforts de sa raison et par les conseils de son ami M. JM******' , et après avoir donné tant de preuves de tendresse à sa famille, n'ait pas, malgré tous ces motifs, cédé à une idée de fatalisme qui le subjuguait à son insu.
Dans l'intérêt de la vérité, et pour dégager Léopold du reproche qu'on pourrait lui faire d'avoir terminé volontairement ses jours, je dois dire qu'après avoir lu ses lettres avec l'attention qu'exigeait la tâche que je remplis , dans toutes j'ai trouvé l'expression constante de l'horreur du suicide et une résignation complète aux volontés du ciel. Ces sentiments , il les a exprimés jusqu'aux derniers jours de sa vie. Ainsi , comme un homme menacé d'être submergé par les eaux, il a courageusement combattu le dernier flot qui l'a englouti.
Ainsi que tous ses amis , j'ai cherché à découvrir l'accident, l'occasion qui ont pu le décidera porter le coup fatal; mais son frère Aurèle lui-même n a pu s'en rendre compte ni les déterminer. Quant à moi, je suis porté à croire que, dans l'état d'incertitude et d'agitation où lavait jeté son projet de quitter Venise, l'anniversaire de la mort de son frère Alfred a pu
l'entraîner toiit-à-coup à imiter ce fatal exemple. Ceux qui ont fait une longue expérience de la vie ont pu observer que les êtres profondément dégoûtés du monde, cèdent ordinairement à une détermination frivole, mais subite, quand ils se détruisent. Un reproche qu'on leur adresse, les cris plaintifs d'un animal , un jour nébuleux, la plus légère contrariété enfin, suffit pour pousser leur âme à bout et produire sur elle l'effet de la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
On n'a point oublié l'étonnement douloureux que la mort de cet infortuné jeta dans toutes les âmes ; mais pour faire juger de la profondeur des regrets que sa perte a causés à sa famille , et dans l'intention de ne rien laisser ignorer de ce qui peut faire ressortir ce qu'il y avait de tendre, de noble et d'excellent dans l'âme de Léopold Robert , je terminerai cette notice en citant les principaux passages d'une lettre que sa sœur, M"^ A***"^* écrivit à M. M******% dans la nuit même qui suivit le jour où la fatale nouvelle parvint aux habitants de la Chaux-de-Fonds.
29 mars 1855.
« Permettez , monsieur , que dans cette nuit de douleur et de larmes , je vous fasse part de toute l'angoisse de mon âme , à vous l'ami par excellence , à vous, monsieur, qui avez deviné et compris tout ce que l'âme de notre si malheureux Léopold renfermait d'angoissantes douleurs. Pourquoi faut-il que, mé-
connaissant tout ce que cet état avait d'alarmant, no;^is n'ayons rien tenté pour l'en faire sortir ? Si , après avoir reçu votre dernière lettre , j'avais tout quitté pour aller arracher notre précieux Léopold à l'état de découragement qui a rompu son existence, peut-être aurais-je réussi !
)> Des amis dévoués , chargés par notre courageux Aurèle de nous préparer à cette épouvantable catastrophe, l'ont fait avec tout le ménagement qu'inspire une amitié délicate. Mais, quoique porté avec précaution , le coup n'a rien perdu de sa force ; il nous a atterrés , et nous sommes encore dans cet état de stupeur qui n'est ni la veille ni le sommeil.
» Un temps viendra, j'en ai la confiance, où nous pourrons envisager avec plus de calme peut-être , mais non avec moins de douleur, le sort, le triste sort d'un frère si parfaitement digne du bonheur qu'il savait répandre sur ceux qu'il aimait !
» Notre Dieu a retiré à lui cette étincelle de son esprit, qui ne trouvait pas d'aliments ici bas. Notre bon, notre excellent Léopold est allé rejoindre une mère chérie et si digne de l'être !
» Un autre frère, qui, vous ne l'ignorez pas, monsieur, vous qui connaissiez toutes les intimes douleurs de Léopold, un frère est mort il y a dix ans, victime de la mélancolie qui , dernièrement encore, vient de faire une nouvelle victime ; un frère dont l'âme était aussi belle que celle qui animait notre respectable
Léopold! Ah! monsieur, pardonnez-moi, si, ne
pensant qu'au soulagement que j'éprouve en m'adressant à celui qui a tant fait pour le bonheur du frère que nous pleurons, je laisse ainsi aller mon âme! Croyez bien que le respect et la reconnaissance envers vous sont des sentiments profondément gravés dans nos cœurs. Je suis si sûre, en m'adressantà vous, d'être comprise dans mes amers regrets; vous-même, j'en suis convaincue, ressentirez si vivement notre perte commune, que je n'ai pu me refuser la douceur que je trouve à parler des vertus de l'être chéri que nous pleurons.
» Faut-il penser à ses talents? Hélas ! ils ont été pour lui la flamme dévorante. Ah! dorénavant je n'entendrai jamais parler de la gloire de mon frère sans penser avec désespoir qu'elle lui a coûté la vie. Le tableau ,
ce dernier tableau! dont la vue était l'objet de tous
mes désirs , maintenant, il me semble que je ne pourrai jamais la supporter : chacune des figures qui le composent a retenu, a dérobé quelque étincelle de la vie de notre précieux frère , et de quelle vie!
» Permettez-moi aussi , monsieur, de vous recommander mon frère Aurèle; lui aussi a bien besoin d'affection, et quoique, grâce au ciel, je n'aie jamais aperçu en lui cette pente à la mélancolie qui a tant tourmenté mes deux chers frères défunts , cependant, après une tempête comme celle qui vient de le frapper, il a besoin de trouver un appui dans ceux qu'il aime.
» Bientôt nous aurons la consolation d'embrasser ce vseul frère qui nous reste. Mais que d'amertume aussi dans ce retour! que d'émotions pénibles et déchirantes ! Cette réunion si désirée ne sera plus complète; celui qui en faisait la force et l'orgueil a disparu pour toujours ! Comme on a besoin de se dire et de se rappeler que telle a été la volonté de Dieu, de celui à qui rien ne résiste!
» Dans la dernière lettre de notre si cher Léopold , dans celle qui nous annonçait son retour et que nous relisions avec délices , puisqu'il nous le promettait luimême, certaines phrases qui ne nous frappaient pas alors, nous font voir maintenant tout ce qu'il souffrait. Permettez-moi quelques citations tirées de cette lettre que j'ai là sous mes yeux : « Aurèle, nous écrit il, a » voulu enfin vous apprendre luie grande nouvelle , » qui certainement vous causera une impression vive. » Je ne le voulais pas, mes chères sœurs, par un sen- » timent indéfinissable. Il me semble que je ferais bien » d'entreprendre un voyage , et je ne sais ce qui me » retient ici (à Venise). Je suis comme un paralytique, » moralement parlant ; je ne suis pas capable de » prendre par moi-même un parti , il faut donc écouter » les autres. Dieu veuille que cette dernière détermi- » nation nous soit avantageuse à tous ! Le bonheur de «vous revoir, mes bien-aimées, sera toujours senti » par moi ; mais l'idée que j'en ai maintenant est ac- » compagné'c; d'une tristesse pénible. Je me figure que
» je ne puis plus donner de plaisir à ceux même que » j'aime le plus , à cause de la mélancolie profonde qui » semble me suivre. Aurèle me dit que de changer de » lieu est un remède efficace contre cette disposition ; » ce qu'il me dit chaque jour me fait du bien. Avant » un mois donc je serai en route.
» Aurèle le bon frère, si raisonnable et si sensé, res- » tera. Je n'ajoute rien à ce qu'il vous dit à cet égard; )) toutes ses réflexions sont si pleines de bon sens , » annoncent un si grand fonds de contentement in- )> térieur, que j'en bénis le ciel. Notre Benjamin est » destiné à remplir une vocation particulièrement dé- » sirable , je le prévois î Sa santé est bonne autant M que nous pouvons le souhaiter, et sa téte est à » l'abri des maux qui attaquent ceux qui désirent » trop.... Dieu le bénisse, et vous aussi, chérissimes
» sœurs ! Je vous écrirai encore de Milan pour vous
» adresser mon itinéraire. Je vous embrasse de toutes » les forces de mon âme, en attendant que je vous » serre dans mes bras. De grâce ^ n annoncez pas en- » core mon retour^ cela ne sert à rien. »
» Vous ne lirez pas sans émotion , monsieur, les derniers témoignges de la tendresse de cet angélique Léopold à ses parents, les dernières expressions qui nous soient parvenues de ses sentiments intimes. O mon Dieu ! pourquoi faut-il que cette bouche qui ne savait que bénir, que ce cœur qui ne savait qu'aimer, soient devenus froids et insensibles ! etc., etc. »