DONT M. PRÉVOST EXECUTE LES GRAVURES
Une simple pierre tiiiiiiilaire recouvre les restes de L. Robert au Lido. Mais de tous les monuments qui pourraient consacrer sa gloire et son nom, le plus im~ posant, le plus digne et le plus durable, est sans doute celui auquel on travaille en ce moment, la gravure de quatre de ses principaux ouvrages : V Improvisateur napolitain , le Retour du pèlerinage ii la Madone de VArc^ les Moissonneurs , et les Pécheurs de V Adriatique.
MM. Rittner et Goupil, qui ont entrepris la publication de ces quatre importantes compositions, en ont confié le travail de la gravure à M. Prévost , auteur des plancbes de Corinne d'après Gérard , et de saint Vincent de Paul d'après M. Delaroclie. Déjà les eauxfortes de r Improvisateur et de la Madone de UArc^ soumises au jugement de nombreux connaisseurs ^ sont devenues des gages certains du succès de cette
grande entreprise, à laquelle tous les amis des arts, et en particulier ceux qui s'intéressent à la gloire de Léopold Robert, prennent le plus vif intérêt.
Léopold, comme il a été dit plus haut, avait l'intention de caractériser en quatre tableaux les saisons de l'année et les inclinations particulières des principaux peuples en Italie. La mort l'a empêché de réaliser ce projet, en sorte que, dans le choix des quatre tableaux qui formeront l'ensemble de gravures qui vient d'être indiqué , on a été guidé par la nécessité de prendre dans les compositions de Robert celles dont la disposition particulière, présentant le plus d'analogie, permettrait de les opposer comme pendants.
V Improi^isateur ^ la Madone de VAvc^ /es Moissonneurs et les Pécheurs se prêtent on ne peut mieux, par leurs proportions analogues, ainsi que par la disposition et le nombre des figures , à la symétrie que réclame leur réunion.
Toutefois cette détermination , causée en partie par une nécessité matérielle, est loin d'avoirété le principal motif du choix de ces compositions. Entre tous les ouvrages qu'a produits Léopold Robert , les quatre que grave en ce moment M. Prévost sont les plus complets et les plus importants; de plus, ils caractérisent on ne peut mieux les quatre phases du talent du peintre, depuis le moment où il a commencé à devenir célèbre jusqu'à sa mort, de 1822 à 1835.
L'IMPROVISATEUR NAPOLITAIN
L'Italie est tellement connue aujourd'hui , que personne n'ignore le goût et le talent que l'on a pour l'improvisation dans les différentes contrées de ce pays. Cependant les habitants du royaume de Naples se distinguent par cette brillante faculté, qui y est même un trait caractéristique des classes inférieures de la société. Une telle disposition populaire dut frapper L. Robert , et lorsqu'on lui demanda un tableau représentant Corinne iniprovisani au cap Misène, l'aspect , les habitudes du pays et le goût naturel des habitants le préoccupèrent tellement , que la dernière chose à laquelle il pensa , fut Corinne et l'Anglais Oswald. Malgré tous les effoi ts de son esprit , il fut toujours ramené aux impressions qu'il avait reçues dans ses promenades à Naples et dans ses environs , et son imagination replaçait toujours là , oû sa raison lui demandait Corinne , le poëte populaire qu'il avait entendu chanter sur le Môle ou à la foire de Carditello.
Sa composition de V Improvisateur napolitain est d'une simplicité délicieuse. Sur le tertre le plus élevé de la portion de terre qui forme le cap Misène, est assis un homme d'une quarantaine d'années, ayant une jambe croisée sur le genou de l'autre , pinçant les cordes d'une mandoline dont il accompagne la cantilène qui l'aide à improviser. Près de cet homme,
couvert du simple costume de Lazzarone^ se tient un adolescent , son acolyte. Ces deux figures , placées au centre et au sommet de la composition , se détachent en partie sur la mer azurée du golfe de Baïa et sur un ciel pur qui laisse apercevoir à l'horizon l'île de Capri à droite , et sur la gauche l'autre cap , qui sépare le golfe de Baïa de celui de Naples.
Autour du tertre , où sont l'improvisateur et son jeune compagnon, se tiennent ceux qui écoutent. A droite, deux jeunes filles portant le costume de l'île d'Ischia , dont l'une dirige attentivement son regard sur l'improvisateur, tandis que l'autre écoute en fixant ses yeux vers la terre. Derrière elles , à quelque distance, apparaît une femme plus âgée écoutant aussi; puis dans le lointain, vers la plage, on distingue des pêcheurs qui transportent des avirons.
Dans la partie gauche de sa composition , l'artiste a placé un autre groupe de quatre personnages : une femme d'Ischia , dont le vêtement rouge est rehaussé d'or, et qui, par son attitude accroupie , rappelle les habitudes de l'Orient. Cette femme tient son bras étendu sur sa fille, âgée de sept ou huit ans, couchée à terre et reposant sa tête sur les genoux de sa mère. Près d'elles, il a placé deux pêcheurs , dont le plus jeune s'appuie sur l'autre. Ils sont dans la force de l'âge, et semblent entièrement préoccupés de ce que récite l'improvisateur. Enfm , du même côté , mais derrière le tertre, se tient à l'écart une jeune femme , qui cherche à
calmer les pleurs de son nourrisson qu'elle a éloigné pour ne pas troubler le plaisir des auditeurs.
Rien n'est plus simple et plus majestueux que la disposition générale de cette scène, qui prend tout son intérêt de l'aspect varié des personnages et de l'intention bien nette que le peintre a donnée à chacun d'eux. La délicatesse avec laquelle L. Robert a modifié l'attention chez les trois femmes d'Ischia, est digne de remarque. L'une écoute avec abandon; l'autre, au contraire, paraît mêler involontairement ses réflexions à ce qu'elle entend. La troisième , assise au milieu de la scène avec sa fille , a l'air d'éprouver une satisfaction intérieure , qui communique à son expression ainsi qu'à toute sa personne un calme qui tient de l'extase. Mais rien ne peint mieux ce bien-être moitié physique, moitié intellectuel, causé par ces improvisations chantées dans le pays de Naples, sous un beau ciel et en vue d'une mer admirable , que l'attitude et la physionomie de cette petite fille étendue nonchalamment près de sa mère. Le genre d'attention que cette enfant donne aux chants du poète populaire est on ne peut mieux rendu par le laisser-aller de son corps et de ses bras et par un certain regard vaguement satisfait , qui indique précisément le bien-être dont jouit cette jeune créature.
Les figures d'hommes offrent des beautés de détail qui ne sont pas moins attachantes. L'improvisateur est plein d'énergie, son jeune compagnon plein de
grâce, et les deux autres pêcheurs qui écoutent font comprendre , par la vivacité de leur expression , la passion que le peuple napolitain a pour la poésie.
Quant au lieu de la scène, copié exactement d'après nature , il a été choisi et peint par L. Robert avec cette profondeur de vérité et cette délicatesse qu'il mettait à tout ce qu'il touchait.
Cette composition à laquelle L. Robert travaillait en 1822, est évidemment du même genre que les premières qu'il avait exécutées avant , et « quil faisait facilement ^ pour me servir de ses expressions , yoarr;^ qu elles ne demandaient quune idée. » Ainsi que ses Pèlerines se reposant dans la campagne de Home ; ainsi que son Brigand en prière , ses Chevriers des Apennins ^ et plusieurs ouvrages de la même époque. V Improvisateur napolitain est la reproduction sur la toile, d'une scène, d'un sujet dont l'artiste avait été fréquemment témoin. Cependant il est facile de reconnaître dans cette dernière production plus complexe et dont l'ensemble présente tant d'unité et de grandeur, qu'en la composant L. Robert a fait de nouveaux efforts pour agrandir son talent et donner au public une conception plus forte que ce qu'il appelait ses petits tableaux. VidiU^V Improvisateur napolitain., on découvre déjà infiniment d'art dans le balancement des lignes que forment les différents groupes, et les détails en sont traités avec beaucoup d'études et de recherches. On est frappé surtout , en observant cet
ouvrage , du soin que l'artiste a pris de relever tous ses personnages par la pureté du style, sans leur rien ôter toutefois de leur originalité nationale et populaire.