LE RETOUR DU PÈLERINAGE A LA MADONE DE L'ARC
Léopold Robert aimait à prendre ses sujets dans les classes les plus humbles de la société , et à en relever l'humilité par la pureté et l'élévation du style. Cette double disposition de son esprit a influé sur la composition de ses moindres ouvrages; elle se fait sentir dans \ Improvisateur napolitain , et elle domine évidemment dans son tableau représentant le Retour du pèlerinage à la Madone de l'Arc^ terminé en 1827.
L'Italie méridionale est le pays d'Europe où certaines traditions du monde païen se sont le mieux conservées, au moins quant aux formes ; et dans une partie du royaumedeNaples,autrefoislaGrande-Grèce, les usages que le peuple y conserve tirent souvent leur origine delà plus haute antiquité. On n'est pas éloigné de croire, par exemple, que les danses populaires, telles que la tarentella et la saltarello^ sont des traditions effacées de la cordace des anciens Grecs. Le goût des fleurs tressées, des processions pompeuses, des danses en marchant au bruit des instruments , ainsi que l'usage de se vêtir d'habits brillants et de ne se mouvoir en marchant qu'avec une certaine gravité majestueuse , sont autant d'anciennes habitudes qui plaisent infini-
ment au peuple des campagnes et des îles du royaume de Naples , qui ne manque pas de les suivre dans toutes les cérémonies religieuses qui leur en fournissent l'occasion.
La scène par laquelle Léopold Robert a représenté le Retour- du pèlerinage à la Madone de V Arc en fournit un exemple. Il ne put voir sans en être frappé ce maintien et ces expressions si graves que conservent les gens du peuple en Italie, lorsqu'ils se livrent même aux plaisirs les plus entraînants, comme la danse. Ces beaux costumes à demi orientaux des femmes d'Ischia , dont la pesanteur spécifique semble ajouter quelque chose encore à la gravité naturelle de leurs mouvements et de leurs figures, parurent propres à l'artiste, en les opposant à la vivacité des Lazzaroni,à caractériser ce qu'il y a de frivole au fond , et de majestueux quant aux formes dans le peuple napolitain. Mais pour exprimer plus complètement son idée et être tout-à-fait vrai , il pensa à déployer cette pompe extérieure de tradition évidemment païenne, en l'appliquant, comme les habitudes du pays l'y autorisaient, à une cérémonie chrétienne.
Aux fêtes de la Pentecôte, les gens du peuple de Naples ont coutume de se rendre en pèlerinage à la Madone de VArc^ chapelle située dans un petit village à quelque distance de la capitale, pour prier la vierge d'être favorable à la fertilité des terres. Sur un chariot traîné par des bœufs, se placent des hommes et
des femmes , non seulement vêtus de leurs plus beaux habits , mais ornés avec des fleurs et des feuillages de toute espèce. Dans leurs mains ils tiennent des thyrses composés des productions végétales les plus brillantes du pays, et auxquels pendent des amulettes et des images de la vierge et des saints. Le chariot, ainsi que les animaux qui le traînent, sont couverts des mêmes ornementset s'avancent lentement entourés d'hommes, de femmes et d'enfants dansant et faisant retentir l'air de leurs chants , du son des castagnettes et d'autres instruments de percussion. C'est avec ce cortège, précédé et suivi d'une foule de pèlerins et de curieux montés sur des chevaux et des ânes , ou portés sur des petits cabriolets couverts de cerceaux (^calessi), garnis aussi de fleurs et de feuillages , que l'on va visiter la Madone de VArc , et que l'on en revient à la chute du jour.
Léopold Robert , dont l'imagination aimait à se rel^oser sur toutes les choses belles, grandes et élevées, en choisissant pour sujet le Retour du pèlerinage à la Madone de VArc^ en a éloigné toutes les circonstances qui auraient pu le rabaisser. Sa composition ne comprend donc que le chariot traîné par les bœufs , deux femmes et quatre hommes montés dessus , et à peu près autant de personnages dansant ou jouant des instruments autour d'eux.
Sur le char est une jeune fille assise , se maintenant à un thyrse fixé sur le char, tandis qu'un jeune homme,
iOi DESCRIPTION DES QUATRE TABLEAUX
dont le chapeau pointu est couvert de feuilles et de fleurs , la soutient par la taille et semble prendre le même soin envers une fille plus jeune, occupée à faire une espièglerie à un jeune garçon renversant son thyrse et s'appuyant lourdement sur un enfant Lazzarone qui souffle machinalement dans un sifflet de ferblanc. En ajoutant à ces personnages celui de l'Improvisateur napolitain avec sa mandoline, que l'artiste a placé sur l'arrière du char, on aura une idée complète de cette partie du tableau.
Devant le char il y a deux femmes , belles par leurs traits , par la grandeur et la grâce majestueuse de leurs mouvements; toutes deux dansent, l'une en jouant du tambour de basque, l'autre en déployant avec élégance son tablier. A droite de ces deux belles figures est celle d'an Lazzarone dansant aussi, faisant résonner ses castagnettes, mais avec cette aisance et cette fierté qui distinguent le peuple napolitain dans ses jeux. Cependant on aperçoit la téte et les épaules des bœufs qui agitent en marchant les feuillages qui couvrent leurs cornes ou décorent leur joug.
Devant le char marchent deux enfants du peuple : le plus jeune presque nu, portant un thyrse sur l'épaule, le second faisant retentir un instrument de bois et ouvrant la marche du cortège.
A quelque distance de la composition principale , on distingue des pèlerins et pèlerines suivant le char^ et dans l'intervalle libre que laissent les figures , on
reconnaît le golfe et une partie de la ville de Naples , jusqu'à Castellamare et Sorrente.
Dans cet ouvrage remarquable, il est facile de voir que l'artiste a fait de nouveaux efforts pour élever et châtier son style, soit dans l'ensemble de la composition où rien n'est donné au hasard , soit par le choix des mouvements et par la délicatesse du dessin , où tout a été étudié avec un soin et une recherche extrêmes, î.a grande quantité de petits tableaux et l'extrême simplicité des sujets achevés jusque là par I.. Robert, avaient fait considérer cet artiste , par quelques critiques superficiels, comme un peintre de genre , comme si l'élévation d'un artiste ou d'un poète ne tenait pas à celle de son style, bien plutôt qu'à l'espèce de sujet qu'il traite. L. Robert , sensible à ce reproche qu'il méritait si peu , et ayant à cœur de faire reconnaître à quel point il était mal fondé, prit pour sujet le retour de la Madone de l'Arc , où ne figurent que des j)aysans et des hommes de la dernière classe du peuple , mais qu'il eut l'art de représenter, tout en se conformant à la nature , avec une grâce et une majesté qui rivalisent avec celles que l'on admire dans les plus belles compositions antiques. Ce tableau , exposé au salon de 1827, recueillit les suffrages de tous les connaisseurs et particulièrement des artistes qui , en le voyant, prévirent que Léopold était sur le point de mûrir et de perfectionner son beau talent.