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LES FRÈRES DE L'INSTRUCTION CHRÉTIENNE

Ploërmel, après la Révolution, n'aurait pas aussi d'histoire s'il n'était devenu le centre et le foyer d'un Institut religieux qui restera l'honneur de la Bretagne moderne, qui démontre à lui seul ce qu'il y a de sève et de vie dans la vieille nature bretonne, et que les autres provinces nous envient. Les humbles Frères de l'Instruction Chrétienne sont aujourd'hui pour Ploërmel ce qu'étaient autrefois les Carmes, et mieux encore.

Tout le monde sait que l'Institut des Frères, voués à l'enseignement primaire dans les campagnes bretonnes, est l'œuvre d'un véritable homme de génie, l'abbé Jean-Marie de Lamennais, et l'admiration populaire a consacré ce fait en donnant à ces religieux le nom même de leur fondateur. Tout le monde connaît aussi les traits principaux de la vie si pleine de l'abbé Jean, égal par l'esprit, supérieur par le cœur à son trop célèbre frère, de toute la hauteur qui

sépare la charité de l'égoïsme, Ce que Ton connaît moins, ce sont les origines et les développements de l'Institut, auquel ce grand homme de bien consacra exclusivement les quarante dernières années de sa longue carrière.

On s'imagine très-généralement qu'un des bienfaits de la Révolution a été la diffusion de l'instruction dans les classes ouvrières et dans le peuple des campagnes, voués sous l'ancien régime à l'ignorance la plus absolue. Pour se convaincre du contraire, il suffirait à l'esprit le plus prévenu de comparer les paperasses municipales contemporaines aux vieilles archives paroissiales : pas n'est besoin d'approfondir : il ne faut qu'un coup-d'œil. A voir la manière hardie dont signent les uns, la façon plus que problématique dont les autres essaient de tracer lourdement leur nom, on sent que les premiers savaient réellement écrire, qu'ils se servaient habituellement et volontiers de la plume, tandis que pour les autres c'est un instrument rebelle et rarement manié. La vérité, c'est que la Révolution et les guerres de l'Empire avaient jeté deux générations dans une ignorance fatale et inévitable; c'est qu'au lendemain de ces sanglantes épreuves, la France était exactement dans le même état qu'au lendemain des invasions barbares; c'est qu'à ce moment aussi on éprouva le même besoin, la même soif d'in-

struction, et qu'à voir ce réveil des esprits on put croire qu'ils ouvraient pour la première fois les yeux.

Ce fut alors que deux prêtres, deux Bretons, se dirent simultanément, sans se connaître, sans s'être concertés, que l'Église, qui a créé les sociétés modernes, qui les a conservées et maintenues dans une condition si admirablement supérieure aux sociétés antiques, ne devait pas, ne pouvait pas rester étrangère à ce mouvement de restauration intellectuelle. Mais le clergé régulier était complètement anéanti ; le clergé séculier comptait douloureusement les vides faits dans ses rangs éclaircis par le martyre et par l'apostasie, et avait bien assez de ses oeuvres les plus essentielles. Il fallait créer un Institut spécial, une sorte de Tiers-Ordre religieux qui, laissant au sacerdoce ses recrues indispensables, se recrutât lui-même dans les classes les moins lettrées. Il fallait surtout que ces nouveaux moines fussent réguliers par la seule force de leur obédience, puisqu'ils étaient destinés à vivre isolés au milieu du siècle, sans l'appui de l'exemple fraternel et sans l'abri du cloître.

Ce plan pouvait paraître tout à fait irréalisable partout ailleurs qu'en Bretagne, où l'on vénérait saint Hervé, le maître d'école qui n'avait jamais voulu recevoir que les Ordres mineurs, où l'on savait l'histoire de François le Su, le catéchiste de File de Sein, où l'on

voyait à l'œuvre les Sœurs-Blanches. Aussi, comme je viens de le dire, ce fut au cœur de deux prêtres Bretons que le nouvel Institut apparut presque au môme jour et à la même heure.

Au mois de janvier 1816, M. Gabriel Deshayes, curé d'Auray et vicaire-général de Vannes, jeta les fondements de cette œuvre, et admit dans sa maison Mathurin Provost, de ia paroisse de Ruffîac, le premier des Frères. Ce novice obscur fut, suivant l'expression d'un mémoire manuscrit sur lequel je travaille, « le grain de sénevé, qui, en moins d'un demi-siècle, devait produire ce grand arbre à l'ombre duquel tant de milliers d'enfants reçoivent, dans les deux mondes, le bienfait de l'instruction chrétienne. » Frère Mathurin fut seul pendant six mois, Au mois de juin de la même année 1816, M. Deshayes put lui adjoindre un second novice : Mathurin Guyot, de Ploërmel. Au mois de septembre 1817, M. Deshayes avait sept sujets.

A la même époque, M. Jean-Marie de Lamennais, vicaire-général de Saint-Brieuc, avait réuni dans sa propre maison trois jeunes gens. « Son modeste logis de Saint-Brieuc, dit un éloquent panégyriste de l'abbé de Lamennais (1), se remplit tout à coup des hôtes les plus étranges. Des

(1) L'abbé de Lezeleue, Oraison funèbre. Vannes, Lamarzelle, 1861, in-8°.

jeunes hommes, que lui-même était allé chercher à leurs champs, à leurs filets, au retour d'une campagne de l'Empire, et dont il avait ému la forte foi par le sequere me du Maître, étaient devenus les écoliers et les commensaux du vicaire capitulaire. On le voyait se délasser du gouvernement des âmes en donnant à ces hommes de bonne volonté des leçons d'arithmétique ou d'orthographe. Plus la tâche était obscure , plus il tenait à honneur de l'accomplir en personne. C'était bien lui aussi que Dieu avait choisi pour recruter une fois de plus la sainte armée de l'Église, et donner son mot d'ordre : Dieu seul! aux humbles sentinelles de la foi. »

Tout à coup M. Deshayes et M. de Lamennais apprirent qu'ils s'occupaient chacun de son côté d'une œuvre exactement semblable. Tous deux comprirent en même temps qu'il n'y avait qu'une chose possible, la réunion « des deux essaims dans une même famille, » et bientôt dans une seule ruche. L'abbé de Lamennais voulait voir au plus tôt les frères à la besogne. Il n'avait point de sujets formés; il prit ceux de l'abbé Deshayes et fonda immédiatement les maisons de Pordic, de Lamballe et de Dinan. C'était là le caractère et le génie de l'abbé de Lamennais ; avant qu'on eût le temps de discuter si une chose était faisable, il l'avait faite.

Le 9 septembre 1820, tous les membres des

deux noviciats d'Auray et de Saint-Brieuc furent réunis pour la première fois dans une retraite à Auray. Ce fut là que les deux fondateurs donnèrent à leurs disciples le nom de Frères de V Instruction Chrétienne et la devise : Bien seul. 11 y avait alors cinquante frères environ.

En 1821, M. Deshayes fut appelé à la direction des Filles de la Sagesse, à Saint-Laurentsur-Sèvres. Il choisit dix de ses Frères, qu'il amena avec lui, pour fonder un institut d'hommes à côté de la maison de femmes quïl allait diriger, et laissa à M. de Lamennais l'œuvre des Frères de Bretagne. Les Frères vendéens prirent le titre de Frères de Saint-Gabriel, du nom de leur fondateur, et plus tard, il fut statué que le cours de la Loire séparerait le théâtre livré au zèle de chaque maison. Néanmoins, M. Deshayes n'abandonna jamais ses premiers enfants : on le voyait chaque année se rendre aux retraites, et lorsqu'il mourut, en 1842, on remit à l'abbé de Lamennais, précieuse relique, un doigt de la main dont M. Deshayes avait signé la règle commune donnée dès l'origine à l'œuvre commune.

L'Institut des Frères venait d'être régulièrement autorisé par ordonnance royale du 1er mai 1822, lorsque M. de Lamennais fut forcé d'accepter les éminentes et importantes fonctions de vicaire-général de la Grande Aumônerie. Malgré la multitude des occupations et des préoccupa-

tions dont il était accablé dans ce poste élevé, sa pensée ne quittait pas l'œuvre à laquelle il s'était dès-lors voué d'une manière si absolue que toutes les instances ne purent le décider à accepter l'épiscopat, pour lequel tout semblait le désigner depuis longtemps, et qui lui fut souvent et toujours inutilement offert.

C'est du fond de son cabinet à la Grande Aumônerie, notamment, que M. de Lamennais tenta de réaliser le projet, depuis longtemps conçu, d'acheter une maison qui fût le centre et le foyer de l'Institut. Il songea d'abord à une maison appartenant aux Filles de la Sagesse, à Josselin -. le noviciat de Saint-Brieuc y fut transporté en 1823, et on y donna la retraite annuelle. Mais l'insuffisance et la mauvaise condition des édifices firent renoncer de suite à cet établissement, et au mois de mars 1824, le fondateur acheta l'enclos des Ursulines de Ploërmel, et une partie des bâtiments claustraux délaissés depuis la Révolution par les religieuses qui étaient allées s'installer dans l'ancien couvent des Carmélites, comme nous l'avons dit au chapitre précédent.

La maison conventuelle des Ursulines, désertée par elles depuis plus de trente ans, était livrée à tous les usages, et dans un état de délabrement difficile à dire. Un boulanger entassait ses fagots dans la chapelle, lourd édifice du

xvne siècle, dont Ogée, je ne sais pourquoi, s'était évertué à dire des choses superbes. Un laboureur, qui exploitait F enclos, logeait ses vaches dans le chœur des religieuses, et ainsi du reste. On nettoya, on déblaya, on rappropria à la hâte, et le 5 novembre 1824, deux cents ans précisément après le jour où les Ursulines avaient pris possession de ce terrain en 1624, le noviciat des Frères de l'Instruction Chrétienne fut transféré à Ploërmel.

M. de Lamennais, libre enfin de quitter la Grande Aumônerie, vint presque immédiatement rejoindre ses chers Frères, qu'il ne devait plus quitter. Il écrivait à la date du 26 novembre 1824 : « Je suis à Ploërmel depuis dix jours. J'y ai été fort occupé des réparations de la maison principale. Elles vont assez vite; mais elles seront dispendieuses. »

En effet, grâce à l'énergique activité de M. de Lamennais (que dans l'intimité de la congrégation on nommait simplement le Père), avant le 15 août 1825, la maison, pour ainsi dire reconstruite, était habitable, et la chapelle, convenablement restaurée, pouvait être rendue au culte. La retraite annuelle s'ouvrit le 16 août, et l'on y compta cent trente religieux.

Il semblait que, pour se développer, l'oeuvre attendit seulement la possession d'une maison-

mère, et surtout la présence et le dévouement exclusif du Père. Quelques années plus tard, les Frères atteignaient le nombre de cinq cents, et l'on pouvait dire dès lors, ce que M. de Lezeleuc disait sur la tombe à peine refroidie du fondateur : « Désormais, plus de paroisse si pauvre qui ne puisse confier ses enfants à un serviteur consacré de l'Évangile. Plus de solitude inévitable dans le plus humble presbytère. Partout où l'on verra la place d'un instituteur, le discernement chrétien pourra établir un homme de Dieu; et tous les progrès que le siècle réclame ayant pour interprète et pour organe une bouche qui se doit au langage de la vérité, le niveau des connaissances humaines s'élèvera sans que le niveau de la connaissance de Dieu s'abaisse. Et, dans l'accomplissement de cette tache, un vaste pays non-seulement ne demandera rien aux pays chrétiens qui l'avoisinent, mais commencera bientôt le plus magnifique partage de ses richesses apostoliques. On verra ce que l'histoire même de l'Eglise n'a présenté qu'une fois ou deux à d'immenses intervalles, une congrégation religieuse exclusivement formée d'hommes de la même race, fournir, aux dépens d'une seule province, des catéchistes à vingt autres. L'Anjou, le Maine, la Gascogne, la Normandie, l'Angleterre, les Antilles, la Guyane, Taïti, donneront à leurs enfants des

maîtres chrétiens envoyés par la Bretagne. » (1) Le Père avait jusque-là prudemment refusé toutes les sollicitations qui lui arrivaient de toutes parts pour permettre à l'Institut de franchir les marches de Bretagne. Mais, au commencement de l'année 1857, le gouvernement du roi Louis-Philippe lui fit des ouvertures directes et de véritables instances pour qu'il se chargeât de l'œuvre périlleuse et difficile de l'instruction primaire dans nos colonies. 11 ne s'agissait pas seulement de fonder quelques écoles dans les principaux centres de population; il fallait créer un véritable apostolat nomade, aller porter aux nègres esclaves, de case en case, d'habitation en habitation, les premiers enseignements de la Religion qui, seule, pouvait amener sans secousse et sans péril leur affranchissement. La grande âme de l'abbé de Lamennais fut séduite. Sûr du dévouement de ses disciples, il accepta, et, le 27 novembre 1857, cinq Frères partaient de Ploërmel pour la Guadeloupe. Presque instantanément, d'autres établissements furent fondés à Fort-de-France et à Saint-Pierre (Martinique), puis, successivement, au Sénégal, à Saint-Pierrede-Miquelon, à Cayenne, et enfin à Taïti. A l'heure où nous écrivons, l'OEuvre des Colonies

(1) Oraison funèbre, p. 38 et 39.

emploie près de deux cents Frères et compte cinquante-trois établissements (1). C'est ainsi qu'ils se disséminent aux quatre vents du ciel, ces impassibles et courageux enfants de la race bretonne, familiarisés de tout temps avec la mer et ses tempêtes. Le jour où ils quittent le sol natal et la maison doublement paternelle, il y a une de ces cérémonies qui vont jusqu'aux entrailles et que la Religion peut seule imaginer. Ceux qui vont partir se rangent en bataillon au milieu de la chapelle, et les autres, ceux qui sont revenus, ceux qui partiront demain, viennent leur baiser les pieds, ces pieds d'apôtres, que le Seigneur Jésus-Christ lui-même a dit bienheureux! J'ai vu la même cérémonie dans la chapelle des Missions-Étrangères : je ne sais si je me fais illusion, mais il m'a semblé que la royauté du sacerdoce la rendait moins touchante, et qu'à Ploërmel ces hommages insignes grandissaient à raison même de l'humble condition des enfants du peuple à qui on les rendait.

Il était dans la destinée de l'Institut de dépasser encore les limites que son fondateur lui avait tracées, et de devenir comme le centre

(1) Guadeloupe, 25 établissements, 73 Frères \ Martinique, 21 établissements, 55 Frères; Guyane, 2 établissements, 16 Frères; Sénégal, 2 établissements, 15 Frères; Haïti, 2 établissements, 15 Frères.

d'un vaste apostolat de l'éducation chrétienne de la première enfance, en servant de type à différentes congrégations analogues qui s'y sont rattachées ou qui lui ont emprunté ses règles et son organisation.

En 4842, Bfer de la Croix d;Azolette, archevêque d'Auch, vint à Ploërmel dans le but d'étudier par lui-même et de demander à M. de Lamennais la marche à suivre pour doter son diocèse d'une congrégation de Frères instituteurs. Quelque temps après, il envoya des sujets au noviciat de Ploërmel, et lorsque tout fut prêt en Gascogne, un traité intervint entre les deux fondateurs, portant en substance que la Congrégation d'Auch, ayant son noviciat spécial, se recrutant dans le pays, reste néanmoins soumise à la haute direction du supérieur général de Ploërmel. C'est donc une véritable union, ou, pour mieux dire, c'est le même Institut avec deux maisons différentes.

Il n'en est pas ainsi des Frères d'Angleterre et de Normandie. Ils n'ont demandé à Ploërmel que des règles et des exemples, et, après avoir envoyé leurs premiers novices pratiquer, pendant un temps plus ou moins long, tous les exercices du noviciat, ils imitent, tout en vivant de leur propre vie. L'illustre cardinal Wiseman est le promoteur de l'OEuvre de Londres; M. l'abbé Dugué, du diocèse de Séez, est le fondateur de l'OEuvre de Tinchebrav.

C'est à cause de tout cela que j'ai pu écrire h la première page de ce livre, sans la moindre hyperbole et sans la plus petite exagération, que la maison -mère des Frères de l'Instruction Chrétienne est bien aujourd'hui le centre vivant de Ploërmel. C'est à cause de cela que Ploërmel, à la différence de toutes les sous-préfectures de Bretagne, peut avoir un chapitre de son histoire postérieur à 1790 et à l'assimilation de toutes les bourgades de France par la centralisation administrative.

Or, tandis que l'OEuvre croissait et multipliait, le Père agrandissait et rebâtissait à nouveau la maison -mère. Une partie des bâtiments occupés anciennement par les Ursulines était devenue l'Hôtel-de-Ville. Ces bâtiments furent cédés à M. de Lamennais contre l'obligation prise par lui de construire un collège communal sur l'emplacement de l'ancien prieuré de Saint-Nicolas. Puis, lorsque la loi de 1850 permit à M. de Lamennais lui-même d'annexer une école secondaire au noviciat des Frères, la ville, ayant sagement renoncé au dispendieux entretien d'un collège inutile, les édifices construits à Saint-Nicolas sont devenus la mairie.

Le complément magnifique des vastes constructions élevées par M. de Lamennais sur l'ancien terrain des Ursulines fut la chapelle monumentale dont il jeta les fondements en 1855,

qui fut bénite en 1854, et consacrée par Mgr Jacquemet, évêque de Nantes, le 10 septembre 1856. Cette belle chapelle, construite dans le meilleur style du xme siècle, et à laquelle on ne peut reprocher qu'un peu de maigreur dans certaines coupes, consolera Ploërmel de la ruine de la chapelle des Carmes, lorsque son ornementation intérieure et son ameublement seront complètement achevés.

Comme pour consacrer l'idée que j'exprime ici, je dois dire qu'en creusant les fondations de la nouvelle chapelle on trouva des substructions portant la trace évidente d'une destruction violente, et quelques pièces de monnaies du xvie siècle, contemporaines de la désolation de Ploërmel à l'époque des guerres de la Ligue.

La chapelle des Carmes offrait à l'admiration des hommes les beaux sépulcres des ducs bretons : la chapelle des Frères offre à la vénération des chrétiens les insignes reliques d'un martyr, saint Félicissime, dont les restes ont été trouvés dans les catacombes de Saint-Prétextat, le 21 janvier 1854, et transférés dans la chapelle de Ploërmel le 11 octobre 1855.

Ce corps saint, placé au milieu de la seconde nef, du côté de l'épître, dans une belle châsse du xme siècle, est malheureusement recouvert d'une figure de cire, suivant la mode italienne. A côté du corps est la fiole de sang, signe indu-

bitable du martyre, et sur une des faces de la châsse on a reproduit l'inscription funéraire des catacombes, le chrisma et les colombes buvant au vase mystique. Cette inscription, très-précieuse au point de vue archéologique, contient tout ce qu'on sait de saint Félicissime - Felicissimus qui vixit ann. P. M. XXX, cum compare fecit ann. XXVII, militavit ann. XXXVI in off. vicari in libatus. « Félicissime, qui vécut environ soixante-dix ans : il en passa vingt-sept avec sa femme; il travailla durant trente-six ans, sans tache, dans les bureaux du vicaire. » Il y avait à Rome un magistrat de l'ordre le plus élevé, qu'on appelait le préfet de la ville pour le distinguer du préfet du prétoire : ce magistrat avait un vicaire ; et le saint martyr, dont on vénère les restes à Ploërmel, était sans doute l'un des scribes de cette haute administration : pendant trente-six ans, il remplit ces fonctions paisibles. Puis quand on devina un jour à sa probité, à son exactitude, qu'il était chrétien, le préfet, qu'il avait servi si longtemps, jugea qu'il était digne du martyre (1). Singulière disposition de la Providence, qu'un scribe obscur du nom de Félix soit devenu le patron et la gloire de cette maison de Ploërmel si profondément

(l) Voyez une brochure imprimée à Vannes en 1857, et intitulée : Notice sur saint Félicissime, martyr.

affligée par l'apostasie d'un écrivain illustre qui portait aussi ce même nom !

L'étranger qui porte au cœur l'amour des classes populaires, le Breton qui a reçu des Frères de l'Instruction Chrétienne les premières et si ingrates leçons, ne quitteront pas la maison de Ploërmel sans aller au fond de l'enclos saluer avec respect l'humble tombe du fondateur de toutes ces choses admirables. M. de Lamennais avait rempli sa tâche : Rome avait solennellement approuvé et béni son Institut (1); il avait achevé de toutes pièces un monastère magnifique; il mourut dans cette maison, bâtie de ses mains, le 26 décembre 1860, léguant sa bénédiction à plus de mille fils enfantés par lui à la vie religieuse.

On lit sur la pierre qui recouvre ses restes : « Ci-git, en attendant la résurrection bienheureuse, Messire Jean-Marie Robert de Lamennais, fondateur et supérieur-général des Frères de V Instruction Chrétienne, né à Saint-Malo, le 8 septembre 1780, décédé à Ploërmel, le 26 décembre 1860. Priez Dieu pour lui. »

(1) Bref du 1er février 1851, et décret de la Congrégation des évêques et des réguliers du 7 janvier de la même année, in-8°, de l'imprimerie de Lamarxelle.

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