‹ Notice sur la ville de PloërmelChapitre 3 sur 28 · PLOERMEL, VILLE DUCALE. — JEAN LE ROUX · texte numérisé non relu

PLOERMEL, VILLE DUCALE. — JEAN LE ROUX

Cette bourgade, d'origine purement bretonne et monastique, éclose pour ainsi dire dans la cellule du saint abbé dont elle porte le nom, n'a pas d'histoire jusqu'au xne siècle ; mais elle avait son nom consacré dès le ixe, ainsi que le constate entr'autres une charte du Cartulaire de Redon. Cette charte contient la donation d'une terre située « in plèbe Arthmaël, secondo anno principatus Salomonis in Britannia (859) Rethwalatro episcopo in Poutrocoët, » d'où il résulte, selon la remarque de M. de la Borderie (1), que Ploërmel, à cette époque, était compris dans les limites de ce grand pays, qui bordait la forêt de Brécélien, frontière de la Domnonée, et qu'à cause de cela on nommait le Poutrocoët, et par corruption le Porhoët. C'est à ce titre aussi que

(1 ) Bulletin archéologique de V Association Bretonne, tom. III, 2e partie, p. 97.

notre ville dépendait de l'évéché d'Aleth ou Saint-Malo.

Fouillant plus profondément cette riche mine du Cartulaire de Redon, M. de la Borderie, dans un travail inédit qu'il a bien voulu me communiquer, a retrouvé toute une dynastie de Machtyerns qui possédaient à la fois Augan, Campénéac et Ploërmel. « De ces trois paroisses, écrit M. de la Borderie, la plus ancienne paraît être Ploërmel. Cette circonstance ne semble pas, toutefois, lui avoir encore donné au ixe siècle aucune supériorité sur les deux autres : au contraiie, les chartes de Redon nous font connaître les deux manoirs habités par Riwalt et sa famille en Campénéac et en Augan ; on ne trouve rien sur celui qu'il aurait eu à Ploërmel. Il devait cependant y en posséder un, mais on peut conclure de là qu'il ne s'y tenait guère. » — Cette dynastie des Machtyerns de Ploërmel commence dans le Cartulaire, à Riwalt, fils et héritier de Jarnwocon. Il eut pour successeur dans le Machtyernat de Ploërmel, Dourhoiarn, qui eut pour fils Jarnwocon. Le Machtyernat de Campénéac semble avoir été confisqué en 844 par Nominoë comme prix du meurtre de Catworet, homme du roi, tué par Dourhoiarn du vivant de Riwalt.

Je ne sais si ce fut pour un fait semblable ou par la suite naturelle des invasions normandes que Ploërmel passa également aux mains des

souverains bretons successeurs de Psominoè. Toujours est-il que, dans une charte inédite conservée aux archives du Morbihan, et que M. de la Borderie date de 1116 à 1142, Conan III dit le Gros, duc de Bretagne, exempte les moines de Marmoutiers qui desservaient le prieuré de Saint-Nicolas de Ploërmel et tous les vassaux des moines habitant les terres du prieuré, du « devoir de manger * que devaient au duc les bourgeois de Ploërmel toutes les fois que le duc venait à son château. Je citerai cette charte in extenso au chapitre des Prieurés ci-après. Je ne veux constater ici que trois choses, à savoir, que dans la première moitié du xne siècle Ploërmel était déjà une ville fortifiée ayant des bourgeois : « Notum fieri volo tam militibus quam burgensibus de castello Plormel; » que cette ville appartenait en propre à cette époque au duc de Bretagne et ne faisait point partie du comté de Porhoët, car le comte même de Porhoët figure parmi les témoins « Gaufrido vicecomité, » qui, suivant la remarque de M. de la Borderie, ne peut être que Geoffroy, vicomte de Porhoët, qui succéda à son frère Josselin II, mort vers 1116, mourut lui-même en 1142, selon du Paz, et fut père du célèbre Eudon de Porhoët.

Ploërmel commence à figurer dans l'histoire avec ce comte Eudon de Porhoët. On lit dans nos chroniques sous l'année 1175 : « Cornes

vero Eudo, cum venisset de Francia, noluit morari cum Radeno de Fulgeriis sed abiit in Porhoet et firmavit castrum Gosselini et cepit castellum Plouarmel. » (1) Il s'agit ici d'un épisode de cette grande et héroïque lutte que Eudon de Porhoët, soutint contre la tyrannie de Henri II Plantagenet, appelé en Bretagne par Conan-le-Petit. Ce fut la dernière levée de boucliers du baron breton; deux ans après, Geoffroy Plantagenet reprenait les domaines ducaux, Vannes, Ploërmel, Auray, la moitié de la Cornouaille, et, quelques mois plus tard, Eudon, qui s'était assis sur le trône ducal, assistait, confondu avec les autres barons, à l'Assemblée dont sortit la célèbre Assise du comte Geoffroy (1185).

En l'année 1206, dans un diplôme daté de Chantocé et imprimé par Ménage dans son Histoire de Sablé (2), Philippe- Auguste donnait Ploërmel à son amé et féal Maurice de Craon, pour le tenir à jamais, lui et ses hoirs, du roi et de ses héritiers, à fief et hommage lige. Amaury de Craon, ayant été fait prisonnier par Pierre de Dreux en 1222, restitua Ploërmel au duc; mais les seigneurs de Craon gardèrent sur ce domaine des prétentions qui ne prirent fin qu'en 1289, ainsi que le constate un titre inédit

(1) Dom Morice, Preuves t tom. I, col. 133 et 134. (S) Pag. 348.

du trésor des Chartes de Bretagne, que M. de la Borderie m'a communiqué et que je donne ici tout entier, parce que les diplômes de cette date en langue vulgaire sont loin d'être communs en Bretagne, comme chacun sait :

« A touz ceus qui cestes présentes letres voerront et orront Moryce seignour de Graon et de Sablé saluz en nostre Seignour. Sachient touz que corne contenz feut entre nous d'une partie et très haut home nostre chier seignour Johan duc de Bretaigne conte de Bichemont d'autre, sus ce que nous disions que le chatiau e la vile de Ploearmael ô touz lour fiez, homages, obeissences, terres, domaines e ô toutes lour autres apartenences nous apartenoient pour ce que eles avoient esté a Monsour Amalry de Craon nostre ancoisour, cui nous suimes heir, e desquiels chatiau, vile e apartenences le dit Amalry nostre ancoisour avoit esté long temps et souffisent en bone saisine et paisible en bone foy pour veloir titre bon et loial a seignourie aquerre, e les quiels chatiau, vile, o toutes lour dites apartenences avoient esté par avant à Monsour Moryce de Craon frère jadis audit Amalry, e emprès sa mort estoient venuz et descenduz audit Amalry par droit de héritage et de succession, et par plusours autres raisons disions nous que les diz chatiau, vile et toutes lour apartenences nous apartenoient. Pour quoy

nous requérions à nostre dit seignour de Bretaigne que il nous les rendit et delivrast le dit chatiau, vile et toutes lour apartenences o les fruiz et o les leveiés que il e ses ancoisours en avoient eu e levé. E nostre dit seignour de Bretaigne disoit : que nous n'i avions ne ne devions avoir droit de propriété ne de saisine ne autre a ez dis chatiau vile e apartenences, e que le dit Amalry nostre ancoisour ni avoit eu droit de seignourie ou autre a ez dites choses, ne le dit Moryce, et que si ils ou auscun de eus i avoient auscun droit, ils le avoient quité et transporté au conte Pierres ayoul à nostre dit seignour de Bretaigne à cui il est heyr. Pour quoy et par plusours autres raisons disoit nostre dit seignour que il n'estoit pas tenu à nous rendre et délivrer les diz chatiau, vile et lour apartenences. A la parfin nous, enquis diligeament la vérité trovasmes que nous n'avions droit de seignourie ne autre a es diz chatiau, vile et apartenences, et que le dit Amalry avoit donné, deleissé et quité audit conte Pierres tout le droit de propriété et de saisine e autre que il avoit a es diz chatiau, vile et apartenences e avoir i poait par quelque raison, e transporté en lui. E pour ce nous nous deleissâmes de ceste requeste fere a nostre dit seignour de Bretaigne, e encore donons, deleissons, quitons de tout en tout à nostre dit seignour de Bretaigne touz les droitz et toutes les

actions e demandes que nous avions et poions avoir et devions a es diz chatiau, vile e toutes lour apartenences ; li prometons que nous ne noz heirs ne cils qui auront cause de nous jamais riens ne li demanderons ne à ses heirs ne à ceus qui i auront cause de lui, des diz chatiau, vile et lour apartenences. E si nous avions auscunes letres qui nous peussent aider quant à ces choses desus dites e nuire à nostre dit seignour nous voulons que elles soient cassées et annullées de nule valour e les anullons desja de tout en tout e les li prometons rendre, e li prometons garantir et deffendre des noz e de touz autres et encontre touz qui auroient cause de nous e des noz e de touz ceus qui li en feroient demande ou porroient fere par raison de nous. E à toutes ces chose tenir e chascune par soy sanz venir encontre nous li en obligons nous e noz heirs e noz successors o touz noz biens moibles e imoibles. En teste moine des quiels choses, nous li en douons cestes letres, saiellées en nostre propre saiel. Donné le vendredy emprès la sainte Katerine, l'an de graice mil dous cenz quatre vigntz et nœuff (1).

Les ducs de la Maison de Dreux attachaient une importance toute particulière à cette place,

(1) 2 décembre 1289. Original en parchemin, scellé, trésor des chartes de* Bretagne, 1. H, inv. XVIL

enclavée entre les grandes seigneuries de Montfort et de Rohan. On croirait qu'ils y firent souvent leur résidence à voir le nombre d'actes importants qu'ils datent de Ploërmel.

C'est ainsi que Jean I le Roux proclame à Ploërmel l'édit qui chasse les Juifs de Bretagne, à la demande des évoques, des abbés, des barons et des seigneurs inférieurs : 1240.

C'est ainsi que Jean II, prêt à passer en Gascogne, convoquait à Ploërmel les seigneurs qui lui devaient des chevaliers, et dont les déclarations composent le célèbre livre d'Ost de 1294, tableau malheureusement très - incomplet de notre organisation féodale au xme siècle.

Ploërmel était dès lors le siège d'une des plus importantes juridictions du duché. Elle comprenait deux cents paroisses et trêves, et atteignait à la fois Saint- Jouan-de-1'Isle et Rieux, Corlay et Baud. Jean le Roux avait concédé au vicomte de Rohan que l'appel de tous ses vassaux de Rohan, de Porhoët et de Guémené, ressortirait exclusivement à Ploërmel (1). Je trouve aux

(1) D. Morice, Preuves, tom. I, col. 956. Voyez aussi le certificat donné en 1449 par les juges de Ploërmel touchant la manière dont le vicomte de Rohan s'y délivre à congé de personne et de menée. Ibid: tom. II, col. 1441. — Yoir aux pièces justificatives le tableau des paroisses et juridictions inférieures relevant de Ploërmel,

Preuves de Dom Lobineau, col. 410, qu'en 1267, le duc, recueillant toutes ses finances pour la croisade, Geoffroy de Bistin (sic), sénéchal de Ploërmel, rendit ses comptes, en même temps que le sénéchal de Nantes, le prévôt de Nantes, le sénéchal de Penthièvre et de Dinan, le sénéchal de Broerec, le sénéchal de Tréguer, le sénéchal de Poher^le sénéchal de Léon. Ce texte prouve à la fois l'importance de la sénéchaussée ducale de Ploërmel et la mission multiple du sénéchal, à la fois juge et collecteur de taxes (1 ) . La barre avait parfois de rudes besognes . Je laisse parler le vicomte de Rohan (2) : « Monseigneur le duc de Bretaigne, ou son procureur pour luy, tenoit en procez en la Cour et barre de Plermel, feu Monseigneur de Cliçon, quand il vivoit, pour raison de plusieurs crimes, excez et maléfices que il luy imposoit avoir fait et commis, et par défaut d'obéir et comparoir en personne, ainsi qu'il estoit à ce adjourné, il fut condampné de le prendre et mettre en prison, et

(t) J'ai relevé dans les Preuves de D. Lobineau et de D. Morice la liste suivante des sénéchaux de Ploërmel avant le xvie siècle : 1267, Geoffroy de Bistin, chevalier; 1270, Hervé de Bouteville; 1272, Geoffroy La Yache; 1380, Guillaume L'Evesque; 1404, Jehan du Tertre; 1415, Olivier de Chamballon; 1448, Bertrand Milon, chevalier; 1457, Pierre Ferré.

(2) P. Lopineau, Preuves, col. 822.

ses terres en la main du duc, ainsi que plus à plein peut apparoir par les proeez et mandements sur ce faiz. » C'était un terrible prévenu, que le connétable : il est vrai que le vieux lion « étoit pour lors malade au lieu de Joscelin de la maladie dont il mourut. »

Ainsi la judicature ducale donnait son principal lustre à la ville de saint Armel. Il y eut un jour où le roi Henri II érigea cette barre en présidial, avec les mêmes pouvoirs que les présidiaux de Rennes, Nantes, Vannes et Quemper; mais cette haute magistrature n'eut, à Ploërmel, qu'une existence éphémère; créé en 1551, ce présidial fut supprimé en 1552 et réuni à celui de Vannes. Il en fut de même de la grande maîtrise des eaux et forêts établie à Ploërmel en 1555 et transférée depuis à Hennebont.

D'autre part, de nombreuses et importantes juridictions furent successivement distraites de Ploërmel durant le xvie siècle. Ainsi Montfort, Gaël, Lohéac, Rochefort. Par-dessus tout, Ploërmel eut à souffrir de l'érection de la vicomte de Rohan en duché-pairie (1605). Un siège d'appel fut en même temps établi à Pontivy pour toutes les juridictions de Rohan ; Pontivy ressortit nûment au Parlement, et Ploërmel ne connut plus que des cas royaux, dans cet immense territoire dont la juridiction supérieure lui avait jusquelà exclusivement appartenu.

Malgré tout, la sénéchaussée se maintint la

troisième dans la hiérarchie des grandes barres du duché, et à côté d'elle quatre hautes justices, deux moyennes justices et quelques basses juridictions, s'exerçant dans la ville, lui gardèrent jusqu'à la fin une physionomie toute parlementaire, dont nous aurons plus d'une fois à noter quelques traits dans la suite de cette esquisse.

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