RÉTABLISSEMENT DES CARMES
J'ai dû interrompre l'ordre chronologique des événements pour traiter des institutions municipales de Ploërmel; je reprends cette chronique, et je renvoie tout à la fin de ce petit ouvrage les études purement archéologiques, où la monographie de l'église Saint- Armel tiendra le premier rang.
Dès que la paix fut revenue, après les guerres de la Ligue, les gens de Ploërmel, dont le zèle avait été excité par la visite du provincial des Carmes qui vint au mois de juillet de l'an 1600, songèrent à rebâtir le couvent, dont la destruction avait été chez eux le grand évènemeut et le plus lamentable résultat des derniers troubles.
« Les habitans grandement dolents de la ruine d'un si beau monastère où il ne restoit que les seulles arcades de l'église, y ayant des boulevarts et espérons jusques au milieu de la dite église, et au dessous, passaige commun pour les chevaulx et charrettes, se résolurent de le faire
rebasiir et la conclusion en fust prinse dans l'auditoire de Plouarmcl, le lundi quinzième jour de janvier l'an 1601 ; et le lundi des Rogations en suyvant, 28e jour de may, vinst la procession de l'église de Saint-Armel au convent, et on posa les premières pierres sous la grande vitre. Escuyer Charles du Plessis, seneschal, minst la première ; dom Armel Nicolas minst la segonde; la troisième fust minse par noble homme Françoys Tayart, sieur de la Tousche, alloué ; la quatriesme par noble homme Jean Perret, sieur du Pas aux Biches, lieutenant; la cinqniesme fust posée par le Père Pierre Behourt, prieur; la sixiesme par noble homme Alexandre Fabron, procureur du Roy, et les aultres par les habitans, selon leurs estats et mérites, avec bien de la joye et allégresse. Et est à noter que les habitans donnoient leur portion de la somme de trois mille escus que eulx et les réfugiés en la ville avoient avancés pour la réception du Roy Henri IV à sa bienvenue en la province ; et, oultre ce qui leur compétoit de la ditte somme, qui estoit environ de cinq ou six mille livres, plusieurs y ajoutaient encore sommes notables. » (1).
Pour comprendre ceci, il faut se rappeler que
(ij Fondation du convent des Carmes de Rennes et de V Observance y encommencêe Van 1604, etc. Manuscrit des archives drille- cl-Yîlame.
les États de Bretagne, après la pacification de Mercœur, avaient voté une somme de deux cent mille écus pour être offerte comme cadeau de bienvenue à Henri IV. Ce prince, qui était un vrai roi, ne voulut pas accepter l'intégralité de cette somme de la part d'une province qu'il avait vue si cruellement ravagée par la guerre civile. Sur la route, entre Nantes et Rennes, traversant les grandes landes, il s'était écrié : « Où est-ce que ces pauvres Bretons pourront prendre tout l'argent qu'ils m'ont promis? » (1) Voilà comment les bourgeois de Ploërrnel, qui avaient été compris pour trois mille écus dans la répartition des six cent mille livres votées par les États, se trouvaient avoir droit à une restitution de six mille livres, dont ils firent cadeau au couvent des Carmes, à la condition que l'on dirait chaque année, au 21 avril, une messe solennelle pour la conservation de la ville, ce qui fut religieusement pratiqué jusqu'à la Révolution.
« Mais pour donner aux habitans la louange qui leur appartient, ils n'avoient d'argent en main que quatorze florins quand on commença à travailler, et s'il eust fallu oster les terres qui estoient dans l'église et cloître dont on avoit faict des ravelins, à journées d'hommes, il eut coùsté
(1) Rosnivynen de Pire, dans l'abbé des fontaines, tom. IV, page 350.
plus de cinq cents escus, et le tout fust faict par les corvées des habitans et parouessiens qui y venoient par cinquantaine, et mesme Messieurs les juges y venoient travailler avec leurs soutannes de taftas pour animer le peuple *. et presque tout le boys de la charpante du chœur leur fust donné par la noblesse du pais et rendu sur le lieu par les laboureurs, sans salaire, tellement qu'il ne coustoit quavec les charpentiers et mascons, et ainsi la muraille et la charpente du chœur estoint faictes qu'il n'avoist pas encore cousté plus de cinq cents francs, et n'avoit point encore esté touché aux trois mille escus, le tout estant provenu des dons particuliers des habitans. Puis, doultant qu'il n'y avoit pas des moyens suffisans pour parachever l'œupvre, ces bons habitans consentirent une imposition de deux liards par pot de vin qui se débite es ville et forsbourgs. » (1)
Tous ces fonds, impôts extraordinaires, nous dirions centimes additionnels, dons et aumônes, étaient administrés par deux commissaires délégués par la communauté de ville, et qui se succédaient après deux années de charge. (2)
Il y eut un temps d'arrêt dans les construc-
(1) Fondation du couvent des Carmes de Rennes, etc.
(2) Délibération de la communauté de ville de Ploërmel aux Archives d'ÏIle-et-Yi!aine du 17 septembre
tions, de 1615 à 1617. L'Église, en face du protestantisme qui se vantait d'être une réforme et qui n'était qu'une négation, prouvait victorieusement, aux yeux des plus aveugles, qu'elle avait en elle-même assez d'autorité et de dévouement pour déraciner de ses mains les abus que les passions humaines avaient pu introduire dans sa discipline. Après le Concile de Trente, la Papauté provoqua avec un zèle et une énergie qui ne connut pas d'obstacles le rappel des divers ordres monastiques à la pureté primitive de leurs règles et à la sainteté de leurs institutions fondamentales. Cet appel souleva la Bretagne, et tandis que la réforme bénédictine, qui fut pendant quelque temps la Congrégation de Bretagne, et qui se fondit ensuite avec l'immortelle Congrégation de Saïnt-Maur, était inaugurée par F. Stample dans son prieuré de Léhon, le Père Philippe Thibaut établissait dans le couvent de Rennes la première maison réformée des Carmes (1). Le réformateur et sa réforme devinrent aussitôt populaires, à tel point que les bourgeois de Ploërmel résolurent d'avoir des religieux de l'observance de Rennes pour peupler le nouveau couvent qu'ils réédifiaient au prix de tant de sacrifices. Ils députèrent à cet effet vers le Chapitre général de la pro-
(1) Sur le Père Thibaut, yoy. la Vie des Saints de Bretagne, de D. Lobineau.
vince de Touraine, qui s'ouvrait à Tours. Mais le Provincial était hostile à la réforme, et la plupart des prieurs qui formaient le chapitre n'en étaient pas plus jaloux. Ils refusèrent donc les Ploërmelais, sous prétexte qu'ils n'avaient pas juridiction et pouvoir pour enlever le couvent de Ploërmel aux anciens Carmes, qui ne l'avaient quitté que par force majeure, et qui s'étaient retirés au prieuré de Saint-Nicolas. En môme temps, et comme pour affirmer leur droit exclusif, les religieux du prieuré de Saint-Nicolas s'introduisirent dans les bâtiments inachevés. Les bourgeois de Ploërmel « résolurent la surséance de cette reedifûcation jusques à ce que les supérieurs de l'Ordre leur eussent accordé ce qu'ils demandoient à si juste tiltre » (1), et néanmoins ils saisissaient de cette affaire le Parlement, dont des membres éminents, et surtout le Premier Président de Cucé et messire Christophe Fouquet, étaient ouvertement les patrons et les protecteurs du Père Thibaut et de sa réforme. Le 14 juillet 1615, le Parlement rendait l'arrêt qu'on va lire :
« Sur la remonstrance de l'avocat général du Roy, que l'église et couvent des Carmes de la ville de Ploërmel, le plus ancien qui ait esté basty en France, de fondation royale, ayant esté
(l) Délibération du 17 septembre 1617, aux Archives dTlle-ct-Yilaine.
ruyné et desmoly pendant les derniers troubles, les habitans de laditte ville de Ploërmel auroient par ung louable zèle de la religion catholique, apostolique et romaine, entreprins de reediffier ledit couvent et église à leurs frais, sur l'espérance qu'ils avoient qu'on y enverrait des religieux reformés de l'Observance (1) comme utiles et nécessaires à leur instruction contre les hérésies et erreurs en la foy qui se pourroient glisser en leur ville et environs d'icelle : et de faict, auroient apporté telle affection et diligence à la rediflîcation dudit couvent par contributions publicques, en général et particulier entre eux, qu'ils F auroient rendu en partie habitable, et depuis deputté deux desdits habitans pour aller au chapitre provincial tenu à Tours au mois de may dernier, demander des religieux de ladite observance habitans en cette ville de Rennes ou celle d'Angers ; lesquels deputtés n'ayant pu y arriver à temps auroient envoyé exprès des lettres et faict sçavoir l'intention des habitans audit chapitre, qui auroit refusé d'y satisfaire. Ce qui a donné cause aux dits habitans de délaisser l'entière redifflcation du couvent; et mesme ceux qui avoient la conduite et administration des deniers s'en seroient déchargés avec beaucoup de scandale et de dés-
(1) Il y a ici une légère insincérité. La reconstruction dû couvent était commencée avant la réforme.
ordre. Ce qui étant venu à la cognoissance des anciens religieux qui habitoient ledit couvent des Carmes de Ploërmel qui s'estoient, pour raison de la ruyne d'iceluy, habitués en l'église et prieuré de Saint Nicollas audit lieu, peu soucieux de revoir l'ancien couvent et église en son ancienne forme et splandeur, auroient de leur mouvement particulier faict faire quelques murailles pour se fermer et enclore en partye ledit couvent et s'y loger contre la volonté desdict habitans : et de faict, du depuis, de leur autorité privée, sans demander les clefs à ceux qui en estoient saisis, auroient avec des échelles contre tout debvoir et bienséance de leur règle, entrés audit couvent par les fenêtres et faict rupture des portes, tellement que par telles voyes, oultre le désordre qui est en ceste pieuse et religieuse communauté de Ploërmel, leur sainte intention est retardée, ledit couvent habité par force et l'entière et parfaite rediflication délaissée, requérant pour ces causes ledit avocat général qu'il plust à la Cour pourvoir sur le tout, suivant ses conclusions qu'il a baillées par escript. La Cour, faisant droict, sur les conclusions dudit avocat général du Roy, après avoir vu le consentement et déclarations desdits habitans de Ploërmel, informations, procès verbaux, actes et mémoires ; ensemble les requestes présentées par les religieux qui sont à présent audit Ploërmel tant devant les juges dudit lieu qu'en
la Cour, les 9, 15 et 14 de ce moys, a faict et fait injonction et commandement auxdits religieux estants audit couvent de Ploërmel de se retirer au prieuré de Saint-Nicolas de Ploërmel, et ordonne que l'évecque de Saint-Malo sera adverti de pourvoir à ce que les supérieurs de l'Ordre des religieux carmes envoyent dans six mois pour tout délai, au couvent des Carmes de Ploërmel, des religieux de l'observance des couvents dudit ordre de cette ville de Rennes ou d'Angers, suivant l'intention desdits habitants de Ploërmel, et, à faulte de ce faire dedans ledit temps que ledit evesque de Saint-Malo y pourvoira; et cependant que le bastiment de l'église et maisons encommencées audit couvent de Ploërmel sera continué suivant le devis qui en a esté faict. Enjoint au substitut du procureur général audit Ploërmel de tenir la main à l'exécution du présent arrêt, i (1)
L'évêque de Saint-Malo était pour lors Guillaume Le Gouverneur. Il sut vaincre les résistances du provincial en s'adressant au général des Carmes. Le général intima l'ordre au provincial de donner satisfaction aux vœux des habitants de Ploërmel, de Févèque de Saint- Malo et du Parlement, « et luy manda au surplus que s'il faillioit à le faire, qu'il avoit les
(1) Archives d'Ille-et-Vilaine.
mains assez longues pour l'exécuter et le punir. Parquoy le provincial vint à Rennes, et, le premier vendredy de Caresme, second jour de mars de l'an 1618, partit avec le Père Beliours pour venir à Plouarmel où ils arrivèrent le samedy au soir, et les affaires furent sitost disposées qu'en huit jours apprès vinrent encore cinq religieux prestres du couvent de Rennes. Le prieur avoit eu bon nez et par adventure bon conseil de se retirer en Anjou, pais de son origine, pour ne voir cette tragi comédie, et ne revint que de vers Pasqucs que le chapitre estoit proche, et fut eslu prieur le Père Mathurin Aubron, et confirmé audit chapitre à Pont-Labbé, et ainsi est le premier prieur de l'Observance en ce convent. » (1)
« Les corps des ducs furent rapportés et placés en leur premier lieu, sous l'un des sépulchres, parce que l'autre avoit esté rompu à la démolition du convent. » (2)
Trente ans après leur établissement à Ploè'rmel, les Carmes eurent quelques différents avec l'administration locale, à propos de ces mêmes tombeaux des ducs. Les registres des États de Bretagne contiennent, sous la date du
(1) Etablissement du couvent des Carmes de Rennes, etc.
(2) ïbid.
15 mars 1647, une délibération qui les constate :
« Messieurs les députés de la communauté de Ploërmel ont remonstré que sur la fin du mois de janvier dernier, les Pères Carmes dudit Ploërmel ont osté et transporté, de nuict, les tombeaux de Jean second et de Jean troisième, ducs de Bretagne, leurs fondateurs, qui estoient au bas du chœur de leur église, où ils avoient choaisi leur sépulture, et iceux mis en un coin d'icelle église proche du grand autel, sans y appeller le procureur du Roy dudit lieu, ny habitans, ny communauté, qui ont à leurs frais restauré et restably la dite église et couvent, après la ruisne qui en fut faicte au temps des guerres civilles de cette province, pour le zèle qu'ils ont eu à la mémoire des dits seigneurs ducs qui les avoient honorés en leur vie de leur affection, et après leur mort, du dépost de leurs corps. Est-il que les dits tombeaux ne sont à présent en un lieu si eminent et décent pour estre veuz et considérés comme ils estoient auparavant, et requis qu'il pleust aux dits sieurs des Etats d'y délibérer. M. du Crévy a aussy représenté qu'il a une chapelle en la dite église, joignant le chœur, dans laquelle il y a un tombeau de marbre eslevé qui se trouve le premier après celluy des ducs, et pour ce paie quarante mines de bled seigle chacun an, vallant près
de soixante charges de cheval; qui, si l'intention des dits Pères Carmes avoit lieu, qui est de vendre des pierres toniballes dans la ditte église à quiconque en voudra avoir, ou y octroyer autres préminances, ce seroit un grand préjudice à celles qui y sont bien establies et fondées à très hault prix, il y a plus de trois cens ans, et de très périlleuse conséquence pour les seigneurs supérieurs et fondateurs des autres couvents de cette province où les religieux en voudroient faire de mesme, si leur entreprinse est tolérée, requérant l'Assemblée d'y pourvoir ce qu'elle jugera nécessaire pour en empescher le cours. Lecture faicte d'un arrest donné sur requeste au Parlement de cette province du 15e janvier 1647, entre M. le procureur général au dit Parlement et les dits Pères Carmes, par lequel il leur est permis de transporter à leurs frais les dits tombeaux et les restablir au mesme estât dans le balustre, au coign du grand autel, du costé de l'Evangile, et de donner des pierres tomballes, à la charge qu'elles ne seront pas élevées hors terre : pour délibérer sur ce que dessus, Messieurs les Etats se sont retirés aux Chambres particulières et retournés sur le théâtre, ont donné charge à Messieurs les députés qu'ils nommeront pour aller en Cour, et à leur procureur syndic, de se pourvoir partout où besoin sera contre le dit arrest, et, néanmoins iceluy, faire ordonner que les
dits religieux Carmes rétabliront les dits tombeaux au lieu où ils estoient auparavant et les remettront en tel et pareil estât qu'ils estoient avant le dit transport, avec deffense aux dits religieux et tous autres de quelque qualité qu'ils soient, séculiers ou réguliers, de disposer des chœurs de leurs églises, ny de concéder, accorder ny faire aucune innovation au préjudice des droits des patrons et fondateurs d'icelles. » (1)
La nouvelle construction du couvent des Carmes de Ploèrmel était vaste et belle; mais s'il faut en juger par ce qui reste aujourd'hui, elle n'avait aucun caractère particulier, semblable en cela à tous les édifices du même genre qui furent rebâtis en si grand nombre aux xvne et xvme siècles.
(1) Archives d'Ule-et-Yilaine.