AGRICULTURE AUX ENVIRONS DE STRASBOURG
Les environs de Strasbourg nous offrent sous le rapport agricole des considérations très-variées. Le périmètre d'un myriamètre autour de la ville comprend à peu près trente mille hectares de superficie. La moitié se compose de terre arable ; en outre il y a cinq mille hectares de prairies , mille de jardins , rinq mille de bois et oseraies , cinq cents de vignes ; le reste comprend les terrains vagues, les eaux , les routes , les terrains surbâlis , etc. L'agriculture se divise chez nous en deux branches : 1° l'agriculture proprement dite , et 2° l'agriculture maraîchère. * .
Nos cultivateurs ont admis généralement un assolement triennal : dans la première année ils cultivent du froment; dans la deuxième de l'orge, de l'avoine, du seigle; dans la troisième des légumes , des fourrages, des racines, du chanvre, des plantes oléifères , du tabac. Vingt ares fournissent ordinairement huit à dix hectolitres de froment , d'orge , d'avoine ou de seigle.
Le sol n'est pas partout également productif; les champs compris entre 1*111 et le Rhin et sur la rive gauche de 1*11! sont en général caillouteux ; ceux à l'ouest de la ville, au contraire, offrent una terre argileuse. La culture est très -belle et trèsproductive dans ces derniers terrains; elle est maigre et d'un petit rapport dans les premiers.
Parmi les plantes que l'on cultive la troisième année , nous remarquons les suivantes: colza, navette, chanvre, tabac,
pommes de terre , fèverolles , lentilles , pois , betteraves , choux, moutarde blanche et noire , pavot , madia , fenugrec , maïs , carottes , trèfle. Parmi les plantes économiques et fourragères vivaecs , nous citerons la luzerne , Yesparcette , la garance , le houblon , le raifort , etc.
L'agriculture maraîchère et potagère a une très-grande extension aux environs de Strasbourg. Les plantes qu'on y cultive sont principalement les suivanles : V asperge, les différentes sortes jje clxoux , de raves , de radis , Yanis , le coriandre , le fenouil , Yanet , les endives et laitues , les èpinards , Yarrochc, le poireau , les aulx , les petits pois , les haricots , les gerses , les concombres et courges, les oseilles , etc.
Dans nos environs, la propriété est généralement très-diviséc; il y a peu de grands propriétaires, et il est rare que l'agriculteur tire plus de 4 p. 100 d'intérêt de ses propriétés.
Les prairies sont rarement irrigables ; la plupart en sont sujettes aux inondations, ou elles se trouvent sur un sol marécageux. Cependant il y en a qui sont très-bien aménagées, cl qui produisent 5 p. 100 d'intérêt.
Les jardins situés aux alentours de la ville , sont en majeure partie convertis en potagers et vergers , et sont d'un rapport presque nul pour le propriétaire , à cause de la cherté de la main-d'œuvre. Les arbres fruitiers sont les pêchers, amandiers , abricotiers, pruniers, cerisiers , pommiers , poiriers, neffliers, sorbiers, noyers, cornouillers , coudriers, etc.
La valeur vénale du champ arable varie de 00 à 200 fr. l are, selon la production du sol.
La vigne cultivée sur les collines limoneuses aux alentours de la ville , est peu productive; quant à la qualité , les sortes cultivées sont généralement mauvaises.
Les bois plantés en chênes, charmes, bouleaux, pins, (rem-
ble$, tilleuls, aunes, frênes, etc., sont d'un assez bon rapport pour les communes qui les possèdent.
D. ÉTAT SANITAIRE DE STRASBOURG, t. TOPOGRAPHIE MÉDICALE
Par sa situation physique, Strasbourg aurait une exposition des plus saines, si plusieurs circonstances malheureuses ne venaient altérer en partie ces dispositions favorables. Eu effet , la ville est située au milieu de la belle vallée du Rhin , ouverte au nord et au sud , et donnant par conséquent un accès facile aux vents. Elle est construite sur un terrain de sable et de marne , et se trouve à une élévation de 145 m ,70 au-dessus du niveau de la mer. Mais outre les conditions climatériques que nous avons déjà exposées plus haut, et qui sont défavorables en partie, il faut signaler encore quelques particularités qui sont de la plus haute importance pour la détermination de l'état sanitaire de Strasbourg. D'abord , c'est la grande quantité d'eaux courantes et d'eaux stagnantes que l'on rencontre dans l'intérieur ou aux alentours de la ville. Ce sont le Rhin , l'Ill , la Bruche , qui dans leurs fréquentes inondations laissent sur les terrains bas des marcs stagnantes , qui demandent souvent quelques années pour se dessécher complètement; et comme l'ont si bien prouvé les travaux modernes, ce ne sont pas les vapeurs aqueuses simples qui rendent une contrée malsaine ,
1 Voy. Gbaffenauer, Topographie physique et médicale de Strasbourg. Strasb. 1816. — M. Rennes, Topographie médical* de Strasb., dans le t. XXIV des Mémoires de médecine. Paris 1828. — M. Boerscu, Essai sur la mortalité à Strasb. Strasb. 1830. In-4°, etc.
mais les émanations qui s'exhalent d'un marais , où des matières organiques se trouvent en contact avec l'eau et la chaleur, et éprouvent par conséquent toutes les décompositions qui accompagnent leur putréfaction ou leur fermentation. Cette influence est constatée d'une manière remarquable par des observations faites à l'occasion d'une forte inondation qui eut lieu en 1824 { . Quatre années avant et quatre années après cette inondation, les fièvres intermittentes, observées à l'hôpital militaire , furent dansla proportion suivante : Ên 1821 il y eut 41 sur 100; en 1822, 42 sur 100; en 1823, 43 sur 100; en 1824, 47 sur 100 ; en 1825 , 75 sur 100 ; en 1826 , 75 sur 100 ; en 1827 , 73 sur 100 ; en 1828, 68 sur 100. Les fièvres intermittentes n'ont donc pas été augmentées l'année de l'inondation môme , mais dans l'année suivante , et l'augmentation s'est soutenue pendant quatre ans. Comme dans les contrées basses qui avoisinent nos rivières , les inondations sont presque annuelles , il s'ensuit , que les fièvres intermittentes et toutes les affections qui prennent naissance de la même cause doivent y être endémiques. Or, il est impossible que cette constitution
atmosphérique des environs de Strasbourg ne retentisse pas sur la ville même , et c'est aussi ce qui arrive , surtout pour les quartiers bas, qui se trouvent en même temps exposés aux vents qui ont passé sur les marécages.
Depuis quelques années on a amélioré considérablement l'état sanitaire de Strasbourg sous le rapport hydrologique. Quelques quais, fréquemment exposés aux inondations, ont été exhaussés ; les deux bras de 1*111 qui étaient séparés par l'ancien faux-rempart , et qui manquaient d'eau une partie de l'été ,
1 Voy. un mémoire de M. le professeur Tourdes, dans les Mémoires de la société des sciences, agriculture et arts, t. V.
sont maintenant réunis en un seul canal qui traverse toute la ville et va être bordé de deux quais; le fossé des Tanneurs, anciennement un cloaque fangeux des plus insalubres , a été converti en canal et recouvert d'une voûte dans toute sa longueur. De plus , les égouts ont été élargis , et en grande partie mieux construits, de manière à offrir de la solidilé et un espace assez considérable pour permettre un écoulement rapide des eaux. Sous ce rapport il reste encore «à désirer la suppression d'un canal de communication de l'Ill-au-TUrin , canal qui entoure l'hôpital militaire , et qui grâce à la nullité presque totale de son cours et à son fond vaseux , est un foyer d'infection , nonseulement pour tout ce quartier , mais surtout pour l'hôpital militaire.
En général , la partie de la villequi regarde le nord , le nord- ( stetle nord-ouest est la plus saine, parce qu'elle est plus élevée et découverte; le côté ouest est plus bas et plus entrecoupé d'eaux; plus on s'approche du sud , et plus le terrain s'abaisse, devient marécageux dans la campagne et est exposé aux inondations.
Plusieurs quartiers présentent des conditions très-favorables à la santé, sous le rapport de la distribution des habitations. Le nombre des rues petites et étroites est encore assez considérable; il est même des quartiers entiers qui ne renferment .iucune rue un peu large ; tel est le quartier renfermé entre le Vieux -Marché-aux-Vins, la place Kléber, la rue des Arcades et la Grand'ruc. Ce grand triangle forme le premier agrandissement de la ville, et tout prouve qu'anciennement il y avait excès de population ; car, tout est calculé de manière à perdre le moins de place. Rues étroites et tortueuses , maisons élevées, privées presque toutes de cours, allées sombres et resserrées, appartements petits, bas , tout en un mot est réuni pour rendre
ce quartier malsain et en faire un foyer continuel de maladies. Les autres agrandissements ont été exécutés un peu mieux d'après les règles de l'hygiène ; car nous trouvons dans les autres quartiers des rues larges, spacieuses, des habitations convenables ; et malgré la présence d'un grand nombre de ruelles qui joignent entre elles les rues principales , les vents peuvent circuler et établir des courants qui balayent l'air et enlèvent les rmanations nuisibles. Ce qui tend encore à assainir ces quartiers , c'est l'existence de nombreuses places qui permettent largement l'arrivée du soleil et de l'air, et la suppression de beaucoup de culs-de-sac , qu'on a achevé de percer pour en faire des rues. Strasbourg présente donc beaucoup de points où les habitations sont tout à fait saines, et grâce à l'activité imprimée depuis quelques années aux travaux publics, l'hygiène publique continue toujours à offrir des garanties plus sûres à la santé des habitants. Strasbourg partage du reste le sort de toutes les places de guerre; les habitants étant resserrés dans un espace limité , et leur nombre allant toujours en augmentant , il s'ensuit qu'ils sont obliges pour ainsi dire de se replier sur eux-mêmes ; de là encombrement dans les maisons , surtout de la classe pauvre. Il n'est pas rare de voir le grand-père, la grand'mère , les parents et cinq ou six enfants loger dans deux et quelquefois dans une chambre; et non contents de cet encombrement, ces malheureux n'ouvrent pas une croisée pendant toute l'année: en hiver, pour ne pas dissiper la chaleur, en été, par nonchalance ; qu'on ne s'étonne plus alors de voir régner d'une manière endémique les maladies produites par un séjour dans un air humide , non renouvelé. Le secend inconvénient inhérent aux places fortes , résulte de la présence des murs et des fossés. Les murs, surtout ceux qui sont élevés, empêchent l'accès des vents ; dans un rayon assez étendu de l'intérieur , l'air est difficilement
renouvelé ; la présence des remparts entrelient toujours de l'humidité, et les fossés qui ne contiennent qu'une eau dormante et fangeuse , exhalent des émanations qui sont d'autant plus nuisibles, que le manque de courants dans l'air leur permet de s'accumuler. Cependant , par suite de sa grande étendue , Strasbourg échappe en partie à ce dernier inconvénient ; en effet, on prouve par le calcul , que le rayon infecté parles émanations des fossés , augmente dans une proportion beaucoup moins considérable que l'augmentation d'étendue de la place forte; de sorte que pour une grande cité comme Strasbourg , ce rayon est proportionnellement beaucoup plus petit que pour une petite forteresse.
Ce qui anciennement rendait encore les rues plus malsaines , c'était le genre de construction des maisons. Ces dernières étaient à un ou deux étages , elles ne s'élevaient pas en ligne droite jusqu'au toit, mais le premier étage formait une avance de plus d'un mètre sur le rez-de-chaussée, et souvent le deuxième empiétait de la même quantité sur le premier. Les mauvais résultats de cette construction sont faciles à calculer ; en effet, ni l'air ni la lumière ne pouvaient arriver jusqu'en bas, les rez-de-chaussée en devenaient sombres et humides, surtout si dans une rue un peu étroite les maisons opposées présentaient ce genre de construction. Ces remarques ne sont pas entièrement inutiles , même pour nos jours ; car il existe encore bon nombre de maisons anciennes construites d'après ces plans. Heureusement des ordonnances sont venues changer ces dispositions , et tendent de plus en plus à rendre Strasbourg plus sain et plus conforme à une ville du dix-neuvième siècle.
Les maisons de nouvelle construction sont mieux appropriées aux règles de l'hygiène; cependant il en est encore beaucoup
qui laissent à désirer sous ce rapport; mais il faut observer . qu'une grande ville qui n'est pas détruite entièrement ou en partie par un événement extraordinaire, ne peut se renouveler que partiellement , et qu'il faut des siècles pour changer le plan général adopté pour les anciennes constructions.
Le Strasbourgeois est d'une taille au-dessus de la moyenne, d'une constitution robuste et d'un tempérament lymphaticosanguin. Il est cependant difficile de spécifier exactement ces particularités , parce qu'il est entré un trop grand nombre d'éléments dans la composition de la population de Strasbourg. De tous les temps l'Alsace a été un pays de passage de l'Allemagne à la France; dans les longues et nombreuses guerres de la France et de l'Allemagne , elle était presque toujours occupée par des troupes de l'un ou de l'autre parti. De plus , la situation de Strasbourg , l'activité de son commerce, les ressources de tout genre qu'on y trouve , les nombreux établissements de bienfaisance ont toujours attiré des pays voisins et surtout de l'Allemagne un grand nombre d'individus sans ressources , incapables de se soutenir dans leur pays. Comme ces émigrés ne sont souvent que des gens de la portion la plus misérable , leur séjour à Strasbourg est loin d'améliorer la race des habitants primitifs. Aussi avant la révolution de 89, le vrai type strasbourgeois ne s'était plus conservé que parmi les nobles et dans quelques corporations , qui faisaient pour ainsi dire caste, et ne s'alliajent pas avec les étrangers. C'est à cette époque qu'a commencé à se faire sentir une nouvelle influence, l'influence française , qui fait des progrès de jour en jour , et qui opère une fusion de plus en plus parfaite entre la race germanique et la race gauloise.
L'établissement de la puberté se fait vers quinze ou seize ans pour les garçons , et entre treize et quinze ans pour les filles; les
femmes sont mcnstruées jusqu'à quarante- cinq à cinquante ans. Leur constitution lymphatique et l'humidité du climat les rendent sujettes à diverses affections, mais qui ordinairement sont sans influence sur leur santé. Les habitantes de Strasbourg se distinguent par une taille assez élevée , une peau blanche et des cheveux blonds ; elles ont généralement des couleurs.
Comme partout, la manière de vivre varie à Strasbourg selon les positions des personnes. Le pauvre se nourrit presque exclusivement de pommes de terre, et ne mange de la viande que le dimanche. Dans les basses classes la misère est quelquefois affreuse; à l'encombrement des habitants et à la malpropreté se joint encore un mauvais régime pour donner naissance aux nombreuses affections que nous indiquerons plus tard. Quoique les pommes de terre soient d'une bonne qualité , elles commencent néanmoins à se détériorer au printemps, lorsque la chaleur les fait germer. Par bonheur le pain, dont on fait généralement usage, est assez bien fait ; seulement on voit souvent les pauvres manger leur pain bis encore presque chaud , alors qu'il est humide, lourd et indigeste. La classe moyenne a une nourriture beaucoup plus convenable ; on mange partout au moins une fois de la viande par jour ; les légumes sont plus variés et beaucoup mieux accommodés. On fait une grande consommation de Saucrkraul (choucroute) . Ce mets est avantageux pour les habitants de l'Alsace; il est assez excitant , et convient aussi aux tempéraments lymphatiques, surtout dans une atmosphère froide et humide. La bière est d'un usage généralement répandu à Strasbourg; elle est presque l'unique boisson des classes inférieures. Lorsqu'elle est bien faite , elle est bonne et favorable à la santé par ses principes nutritifs et toniques ; elle répare un peu les inconvénients causés par la nourriture mauvaise et insuffisante ; mais malheureusement, il faut le dire,
cette boisson si nécessaire au peuple , n'est souvent qu'un breuvage malsain , qui n'a de la véritable bière que le nom. L'Alsace produit beaucoup de vins, mais qui ne tournent pas au profit du pauvre, attendu que les qualités inférieures sont acides et peu alcooliques , et comme elles ne se conservent pas longtemps, les marchands les falsifient ou les soufrent trop , ce qui les rend encore plus malsaines. Les bonnes qualités sont trop chères pour la bourse du pauvre, de sorte que celui-ci est obligé de boire de la bière , quelquefois mauvaise et du vin qui l'est toujours. L'usage des boissons fortes est modéré à Strasbourg , comme dans tous les pays où le sol et l'industrie fournissent des produits plus abondants et plus convenables. Mais il est une autre liqueur qui est devenue un besoin indispensable pour beaucoup de nos compatriotes: c'est le café. Ce poison lent est devenu partie intégrante de la nourriture; ses effets néanmoins sont presque nuls , parce que l'on prend soin d'ajouter au café une grande quantité de succédanés, comme la chicorée, les carottes, etc., et de l'étendre de beaucoup de lait. On mange beaucoup à Strasbourg, ce qui est nécessité du reste par la constitution et les occupations des habitants et le climat dans lequel ils vivent. On déjeune et l'on fait deux repas ; le matin c'est invariablement le café ; midi ou une heure sont l'heure du diner de la plupart des habitants de la ville, qui font alors un souper substantiel à sept ou huit heures du soir. L'usage de diner à cinq heures se répand cependant de plus en plus , et c'est un progrès , parce qu'à l'heure du sommeil , la digestion est faite , et qu'alors le repos de la nuit est plus complet et plus réparateur.
A Strasbourg beaucoup de gens ont la mauvaise habitude de trop chauffer les poêles en hiver, et tout le monde connaît l'influence fâcheuse qu'exerce sur la santé cette chaleur accumulée
dans un espace renfermé , et surtout celle qui se dégage des poêles en fonte qu'on voit souvent chauffés au rouge. Comme pendant , on trouve la prédilection pour la chaleur manifestée par un autre usage non moins pernicieux : on emploie pour se couvrir la nuit, de larges coussins remplis de plumes ou d'édrcdons (plumeaux), qui, lorsqu'on en abuse, ont une influence très-nuisible par la trop grande chaleur qu'ils accumulent dans le corps: de là des congestions cérébrales, des sueurs nocturnes, des maladies de la peau , etc.
La manière de vivre des Strasbourgeois est assez régulière; ils se lèvent de bon malin , vaquent à leurs affaires dans la journée et se rendent le soir, après le souper , dans les brasseries , pour y boire de la bière et fumer, car ces deux jouissances marchent toujours de concert. Le dimanche est consacré à la promenade en famille, promenade qui se dirige le plus souvent vers un de ces nombreux jardins publics que l'on rencontre devant toutes les portes de la ville.
Les mariages sont fréquents à Strasbourg, moins cependant que dans quelques autres villes ; mais on compte pour chaque mariage un plus grand nombre de naissances ; il est à remarquer que la fécondité est un peu moindre à Strasbourg que dans le reste du département. La mortalité est très- considérable à Strasbourg dans la première année de la vie ; il meurt 1 enfant sur 3,61, tandis que la proportion pour toute la France est de 1 : 4,22. Ce résultat n'étonnera pas quand on songe à la misère, à la malpropreté, au climat froid , humide , extrêmement variable; à l'abandon dans lequel les parents laissent souvent leurs enfants , soit par insouciance, soit par manque de temps, mais la cause qui amène le plus ce résultat est certainement la croyance répandue dans nos classes inférieures que l'on ne peut traiter un enfant à la mamelle , et la malheureuse
habitude de s'adresser d'abord à la sage- femme et aux commères, et de ne recourir au médecin que lorsque l'enfant est mourant. Ce qui vient démontrer ces faits , c'est que la même proportion n'existe pas pour les enfants des personnes aisées et instruites , qui peuvent leur donner des soins , et qui ont secoué les préjugés populaires.
Avant le dix-neuvième siècle le nombre des décès dépassait de beaucoup celui des naissances. Mais si on se rappelle ce qui a été dit sur la composition de la population de Strasbourg , on se rendra facilement raison de ce fait. C'est que la foule des étrangers qui affluaient à Strasbourg venait augmenter la classe déjà nombreuse des pauvres , et c'est dans celle-ci que la mortalité est toujours le plus considérable. Il faut observer en outre que dans les temps passés les épidémies et les disettes étaient beaucoup plus fréquentes qu'aujourd'hui et faisaient de plus grands ravages. Depuis le commencement de ce siècle , le nombre des naissances dépasse celui des décès , et quoique cette différence soit encore bien petite ( 1 : 0,99 depuis 1806 à 1835) , elle est sensible et augmente tous les jours. Le rapport de la mortalité à la population est plus fort à Strasbourg que dans d'autres villes. D'après M. Bœrsch, îe terme moyen des décès, calculé depuis 1806 à 1835 serait de 1 : 27,2. La plus influente des causes de cette mortalité considérable est certainement le froid humide qui règne si souvent chez nous , et les variations de température si brusques. Ce qui démontre d'une manière péremptoire cette assertion , c'est la répartition du nombre des décès dans les différents mois. En effet, nous trouvons que les chiffres de beaucoup les plus élevés coïncident avec les mois de mars , avril , janvier, février, mai et dans les deux premiers mois règne une température très-inconstante , tandis que dans les trois autres le froid humide prédomine.
On trouve l'influence pathogénique de ces deux étals de l'atmosphère dans la plupart des maladies endémiques à Strasbourg. Avant de passer en revue ces dernières , jetons un coup d'œil rétrospectif sur les principales affections épidémiques qui dans les temps antérieurs ont exercé leurs ravages dans notre ville. On peut les distinguer en deux classes principales : les unes, nées dans l'endroit même, de causes tout à fait locales, comme les inondations, les disettes, les guerres, etc., n'étaient que des phénomènes passagers dont la durée était intimement liée à la durée et à l'énergie des causes. Les autres, au contraire, se montrent sans cause locale appréciable, éclatent plus ou moins subitement, et se rattachent à l'une ou à l'autre des grandes épidémies qui s'élaient appesanties sur une partie de l'Europe. La plus ancienne dont parlent les chroniqueurs , remonte à 591. Il est probable que c'était une ramification de la grande peste d'Élhiopie qui se montra vers le milieu du sixième siècle, et ravagea le monde entier alors connu. Jusqu'au quatorzième siècle , on rencontre plusieurs fléaux de ce genre, mal décrits par les chroniqueurs et décorés du nom de peste. Le quatorzième siècle est malheureusement le plus fécond en événements de ce genre. Ainsi, en 1316, sévit une maladie cruelle produite par une disette , et qui attaqua tant de monde, que bientôt l'hôpital en fut encombré, et que le cimetière ne put plus contenir les morts. La maladie terrible qui ravagea l'Europe de 1348 à 1386, et qui est connue sous le nom de peste norre ou mort noire, se montra, à différentes reprises, à Strasbourg. Ainsi, en 1349, il en périt 16,000 personnes. Elle reparut en 13. r >8, 1363 et 1381 , et chaque fois elle enleva une grande partie de la population. Toutefois, les chiffres relatés par les chroniqueurs sont évidemment exagérés , car le monde entier eût été désert si ces rapports étaient exacts. Dans
cette période, il faut encore intercaler une épidémie en 1365 , causée par une disette survenue à la suite des dévastations des Anglais. Cette même période fut encore signalée par de nombreux et de violents tremblements de terre, qui ont bien pu se trouver en rapport plus ou moins direct avec le développement de la peste noire. En 1387, lorsque Strasbourg venait à peine d'échapper aux fureurs de cette dernière , parut une nouvelle affection , qui , sans cire aussi meurtrière , enleva cependant beaucoup d'habitants. C'était une épidémie catarrhalc qui se montra alors pour la première fois , mais qui depuis reparut bien souvent. En 1426 , elle enleva , dit-on-, 15,000 personnes à Strasbourg; déjà, en 1427, il y eut une nouvelle mortalité telle , que la grande cloche de la cathédrale , qui sonnait pour les enterrements, se fêla à force de fonctionner. Il faut remarquer cependant que ces deux épidémies furent précédées, en 1422 et en 1426, de deux inondations extraordinaires.
Vers la même époque, une épidémie des plus rares et des pl us singulières sévit à Strasbourg et dans plusieurs autres localités. En 1518, une femme fut prise de chorée (danse de Saint- Guy); au bout de quatre jours, trente-quatre personnes, hommes et femmes , se mirent à danser , et bientôt leur nombre alla à plus de deux cents. On les voyait traverser les rues de la ville jour et nuit , précédés de joueurs de cornemuses , sautant et dansant, et communiquant cette rage de la danse à bon nombre de curieux qui les suivaient ; car c'est une des particularités des affections nerveuses de se propager par imitation. Le magistrat prit les mesures les plus sages pour arrêter cette maladie; il ordonna d'envoyer les malades à la chapelle de Saint -Guy , où les prêtres agirent sur leurs esprits par des messes et des pratiques religieuses.
La fin du quinzième siècle fut signalée encore par plusieurs épidémies nées de causes locales , et surtout par l'apparition de la syphilis (1495). Cette dernière exerça de. grands ravages et se propagea avec une extrême rapidité. Une autre maladie apparut en 1529 ; ce fut la suelte des Anglais , qui , après avoir ravagé l'Angleterre , s'abattit sur la France et sur plusieurs autres pays. Elle était extrêmement meurtrière, puisqu'à peine un centième des malades échappait à la mort. Ce qu'il y a de singulier dans cette affection , c'est que, née en 1485, elle s'est éteinte en 1551, sans plus jamais reparaître. Plusieurs épidémies de typhus et une de peste se montrèrent encore dans la seconde moitié de ce siècle. Le commencement du dix-septième siècle fut meurtrier par des maladies amenées le plus souvent par la disette, surtout par celle de 1622. Pendant tous ces temps de guerre, la misère était à son comble, et presque chaque année était signalée par une mortalité extraordinaire; en même temps les maladies cruptives, la scarlatine , la rougeole , la variole devinrent plus fréquentes, et enlevèrent d'autant plus de monde , qu'on avait de fausses idées sur leur nature et leur traitement. Après la paix de Westphalie, la mortalité diminua ; mais depuis 1674 jusqu'à la fin du siècle , on eut à déplorer de nouveau de nombreuses victimes enlevées par des épidémies catarrhales. Ces dernières furent également fréquentes dans tout le cours du dix-huitième siècle, néanmoins on n'observa plus de ces épidémies générales comme dans les siècles précédents. C'est dans ce siècle , en 1734, qu'apparut pour la première fois à Strasbourg la miliaire, qui depuis est restée endémique dans cette localité. Elle prit naissance à la fin d'un été caractérisé par un vent du sud constant et une inondation prolongée du Rhin. Il est impossible de spécifier jusqu'à quel point ces circonstances ont
aidé au développement de cette maladie. La miliaire se montre sous deux aspects qui peut-être sont constitués par deux maladies différentes. Dans la première , on n'observe que l'éruption caractéristique de la miliaire , qui alors apparaît comme conséquence d'une autre affection. Ainsi , dans la plupart des maladies qui s'accompagnent de sueurs, et dans quelques autres, comme l'affection typhoïde, on voit apparaître des vésicules qui ressemblent exactement à celles de la véritable miliaire, mais qui ne s'accompagnent pas des symptômes généraux de celte dernière. Celle-ci se développe comme maladie idiopathique et a des caractères tranchés qui ne permettent pas de la confondre avec d'autres affections. Mais comme elle n'existe pas partout , elle est niée par beaucoup de médecins qui n'ont pas eu l'occasion de l'observer. Elle règne constamment à Strasbourg; mais heureusement elle n'est pas très-étendue. Quelques autres localités de l'Alsace ont encore le triste privilège delà posséder; en 1812, elle a même régné d'une manière épidémique à Rosheim.
Le dix-neuvième siècle est plus heureux que les précédents ; il n'a été signalé que par une épidémie de typhus , en 1813 , 1814 et 1815, par quelques apparitions de la grippe, qui, cependant, n'a jamais été meurtrière, et, en dernier lieu, en 1840, par une épidémie de méningite, mais qui n'a sévi que sur un petit nombre de personnes, surtout de militaires. Le choléra ne. s'est jamais montré à Strasbourg.
Parcourons maintenant la série des maladies qui sont pour ainsi dire endémiques à Strasbourg, et voyons par quels points elles se rattachent aux particularités du climat et de la constitution des habitants de cette localité.
En première ligne , comme affection la plus fréquente , il faut signaler les fièvres intermittentes. Elles affectent ordinai-
rement la forme tierce et double tierce; les fièvres automnales prennent quelquefois le type quarte et quotidien. Leur apparition se fait vers la fin du printemps , elles augmentent en été et se soutiennent pendant l'automne, pour ne s'éteindre qu'aux premiers froids. Celte durée coïncide parfaitement avec les don nées de la théorie. En effet , nous avons dit que ces maladies trouvaient leur origine dans les émanations des contrées marécageuses; or les débordements de l'Ill commencent au printemps, à la suite des pluies prolongées qui sont constantes à la fin de l'hiver et au printemps ; les eaux , après leur écoulement, laissent des portions de pays plus ou moins étendues imprégnées d'humidité qui , en présence des matières organiques du sol et de la chaleur atmosphérique, donnent naissance aux effluves nuisibles. Cette filiation est tellement vraie que les printemps et les étés pluvieux, où, par conséquent, la chaleur est moindre et les terrains se dessèchent moins, s'accompagnent de moins de fièvres intermittentes que les mômes saisons sèches et chaudes. Plus tard , arrivent les inondations du Rhin et les fortes chaleurs de l'été; aussi quand ces deux circonslances coïncident, le nombre de ces lièvres augmente prodigieusement. Alors leur présence se lait sentir dans presque toutes les affections , même dans celles qui leur sont totalement étrangères, par de l'intermittence dans les symptômes. Elles ne sévissent pas également sur toute la population ; les habitants des bords du Rbin , de la citadelle, de la Robertsau y sont surtout exposés ; dans la ville même, quelques quartiers, comme la Krutenau et toute la portion qui avoisine les remparts, en sont surtout infectés, tandis qu'elles sont rares dans l'intérieur. Le traitement généralement employé, et qui réussit presque toujours , consiste dans l'emploi de sulfate de quinine à la dose de 30 à 60 cep-
tigrammes. Les fièvres pernicieuses sont Irès-rarcs à Strasbourg; à peine si l'on cite un ou deux cas par an.
Comme les malades affectés de fièvres intermittentes sont particulièrement des douaniers, des militaires, des ouvriers que leurs occupations font rentrer dans les mêmes circonstances palhogéniqucs , les récidives sont fréquentes: aussi Ton observe beaucoup d'engorgements du foie et delà rate, qui entraînent à leur suite l'hydropisic, et cela d'autant plus facilement que le tempérament lymphatique est prédominant.
On observe très-fréquemment toutes les affections du poumon ; mais celles qui prédominent sont la pneumonie , la pleurésie, les catarrhes et la phlhisie. La pneumouie, la pleurésie et la bronchite aiguë se voient en grand nombre à la fin de l'automne , dans le courant de l'hiver et au commencement du printemps; leur production est surtout activée par l'instabilité du climat, par la température froide et humide qui accompagne constamment ces saisons, ainsi que par les froids rigoureux qui régnent quelquefois en hiver. Elles n'offrent rien de particulier, ni dans leurs symptômes, ni dans leur marche; les saignées générales à haute dose sont bien supportées ordinairement, ainsi que le tartre stibié. La pneumonie est très-fréquente chez les enfants, où elle est souvent méconnue, et dont elle enlève un grand nombre tous les ans. La bronchite aiguë doit être traitée d'une manière active, sous peine de la voir passer à l'état chronique et devenir un de ces catarrhes interminables qui sont si fréquents chez nous. Ce passage est favorisé par la constitution lymphatique des habitants , et par le climat qui prédispose singulièrement à toutes ces maladies. Une affection malheureusement trèscommune à Strasbourg, et qui y est tout à fait endémique, est la phthisie pulmonaire. Toutes les causes sont réunies pour
produire la tuberculisation ; on l'observe aussi à tous les âges cl dans toutes les conditions. Une autre conséquence de ces mêmes causes, et qui influe puissamment sur le développement des tubercules , est l'affection scrophuleuse dans toutes ses formes. Elle sévit sur les enfants et en fait périr un grand nombre ; lorsqu'ils ne succombent pas , ils sont ordinairement délivrés des symptômes les plus saillants de cette maladie, à l'établissement de la puberté; mais néanmoins leur constitution alors est faible, viciée, leur tempérament est lymphatique, et presque toujours leurs enfants viennent au monde avec les mêmes dispositions. Les causes qui, outre les influences atmosphériques, développent et entretiennent cette maladie , sont la misère , la malpropreté , la mauvaise nourriture , les mauvaises habitations ; leur action est évidente : aussi l'affection scrophuleuse sévit presque exclusivement sur la basse classe.
Le rhumatisme articulaire aigu est très-fréquent à Strasbourg; en effet , une des causes les plus actives est le froid humide ainsi que les variations brusques.de la température. Ces mêmes causes produisent aussi les rhumatismes musculaires chroniques , et ces douleurs vagues , erratiques auxquelles on donne le même nom.
Les maladies de l'encéphale, de l'abdomen et du système génito-urinaire ne présentent rien de particulier ; il faut observer seulement la rareté extrême des calculs urinaires , et la fréquence des affections typhoïdes affectant presque constamment la forme abdominale et se compliquant de bronchite.
La chlorose est très-fréquente à Strasbourg , et quelquefois elle résiste aux traitements les mieux combinés. Elle s'accompagne fréquemment d'hystérie que du reste on observe souvent seule.
Les affections de la peau ne sont pas rares. Parmi les aiguës la rougeole et la scarlatine existent presque toujours ; cependant leur époque de prédilection est le printemps et le commencement de l'été. La scarlatine est souvent maligne. Peu d'enfants n'ont pas été atteints par l'une ou l'autre de ces deux affections ou par toutes les deux ; la rougeole se montre sou- ' vent même sur les adultes. Grâce aux vaccinations consciencieuses, la variole est rare à Strasbourg ; on voit plus souvent la-varioloïde et la varicelle , mais qui sont sans danger. La miliairc règne toujours , mais elle n'atteint que peu d'individus ; nous en avons déjà parlé du reste.
En résumé , malgré les circonstances défavorables dans lesquelles se trouve situé Strasbourg , son climat ne peut pas être appelé malsain ; à la vérité il n'est pas favorable aux personnes à tempérament lymphatique exagéré, à la poitrine délicate, menacées de phthisic ; mais hors ces conditions , on le supportera très-bien en prenant quelques précautions hygiéniques et diététiques contre le froid humide et les variations brusques de la température.