FÊTES ET RÉJOUISSANCES
Selon d'anciens usages, les Cambodgiens ont, pour chaque mois de l'année^ une fête dont le nom est souvent emprunté au vieux langage. Le défunt roi, très-attaché aux traditions, observait scrupuleusement ces fétes^ qui tiennent une place importante dans les coutumes du pays, et qui ont toujours lieu avec accompagnement de prières des bonzes et offrandes à ceux-ci.
!• Au mois de chêt (qui correspond à peu près à avril) est la fête du nouvel an {bon chaul chhnam). La veille on élève de petites montagnes de sable [pun phnôm khsach) au nombre de cinq, hautes de deux à trois coudées, devant les pagodes ou sous de grands arbres, sous le figuier sacré [dem pou), ou sur les montagnes. Cette première nuit, après les prières des bonzes^ les laïques, de crainte de détérioration, veillent les montagnes en invoquant Prea Chêt dey. Le matin après une nouvelle prière des bonzes suivie d'offrandes pieuses, les fidèles vont laver les statues du Bouddha dans les pagodes. Les montagnes, entourées d'une petite enceinte de bambous fichés en terre, avec des banderoles et des parasols en papier,* sont ensuite abandonnées à l'action du temps et des animaux.
A cette occasion, quelques Cambodgiens préparent des tréteaux sur lesquels ils posent des jarres d'eau servant à rafraîchir les passants. D'autres construisent des abris et à l'eau chaude joignent du sucre et même des parfums pour la toilette. Cette fête est observée par tout le royaume depuis le roi jusqu'aux plus misérables, dussent ceux-ci ne placer qu'une cuillerée de riz dans la marmite des bonzes. Elle dure sept jours pour quelques-uns, pour le plus grand nombre trois jours pendant lesquels on suspend tout travail. Le premier jour est appelé thngay mâha sângkran chaul, le deuxième thngay vâhn bât, et le troisième thngay long sahk.
58 NOTICE Sl^ LE CAMBODGE
2*» En Pisahk (mai) a lieu la fête de l'agriculture {bon cherât prea ângkàhl s'appuyer sur la divine charrue). Cette fête royale est aujourd'hui en désuétude. Le matin du jour fixé par les astrologues {hora), tous les mandarins accompagnaient le roi à la rizière consacrée (prea srê), entourée d'une clôture. Le pohuletép magasinier de gauche, attelait le bœuf de gauche, le pipheak saley celui de droite. Un autre mandarin conduisait l'attelage et le fOi traçait trois sillons. Les magasiniers achevaient de labourer la rizière dont ils décortiquaient soigneusement la récolte que le roi offrait ensuite aux bonzes. Les habitants du royaume ne labouraient leurs rizières qu'après l'accomplissement de cette cérémonie, sinon ils étaient passibles d'amendes au profit des magasiniers [chaufai Khleang.)
3° En Chés (Juin) est la fête de l'ordination religieuse [bambuos Khnân), Si le roi a l'intention de faire entrer en religion des petits mandarins Khun, mœûn, mâhalek ou des princes ayant accompli leût vingtième année, il fait préparer en nombre suffisant des vêtements complets de bonzes, ainsi que des instruments, marmites, rasoirs, pierres à aiguiser, besaces, boîtes à chaux. Après que les bonzes ont récité des prières dans la salle du trône, un docte (acha) laïque récite des formules particulières pour attirer la bénédiction sur les neahk, ainsi appelle-t-on ceux qui prennent l'habit ce jour-là. Ensuite il leur attache autour du poignet un brin de coton {chang dajr néàhk ou Khvan néahk,) Pendant cette nuit on veille les néahken jouant des instruments de musique, et le matin, les néahk à cheval ou en palanquin sont conduits à la pagode par le roi accompagné de ses mandarins?. Un opechhéa et vingt bonzes procèdent à l'ordination. Chez le peuple ceux qui ont des fils en âge d'entrer en religion se rassemblent pour faire, en diminutif, la même cérémonie.
4° En Asath (Juillet) a lieu la fête de l'entrée dans la saison des pluies [bon chaûl prea vosa). De grands flambeaux en cire de un mètre de hauteur environ, les flambeaux d'attente de la saison des pluies {tien ckamprea vosa), sont préparés. Le. feu de ces flambeaux doit être entretenu sans interruption jusqu'à la fin de la saison des pluies, sauf s'ils sont insuffisants, à les remplacer par de l'huile. Tout le monde prépare de ces flambeaux, les maisons pauvres se groupent à plusieurs pour en offrir un ou deux.
La fête a lieu le jour de la pleine lune. Le roi, accompagné de ses mandarins, va offrir aux bonzes ses flambeaux, auxquels il joint les présents accoutumés. De même le peuple leur porte en procession son
huile et ses flambeaux que les bonzes conser^^ent sok au temple, soit dans leurs habitations. A partir de ce jour-là un ou deux bonzes veillent continuellement à ce feu. Le peuple observe encore cette fête asse^ régulièrement.
5° Dans le msls d3 Srap (août) avait lieu la fête de la cueillette des fleurs {bon bê phoka)^ que le peuple observe encore en partie. Les bonzes sont invités à aller en jonque, dans les lacs, dans les étangs dont le pays est couvert, cueillir le nénuphar {chhuk), et la fleur prélut (espèce de petit nénuphar blanc). Là les laïques se livrent à des joutes, des courses de pirogue, dès que les bonzes ont pris leur repas. Chacun rentre chez soi après avoir cueilli les fleurs qui sont ensuite offertes au Bouddha, aux bonzes. Cette réjouissance dure un, deux ou trois jours.
6*» En Phàtrâbot (septembre-octobre) a lieu la grande fête des offrandes aux ancêtres (en Cambodgien, bonphchùm bèn, fête de l'assemblage des vivres). A partir du premier jour delà lune décroissante, tous, mandarins, hommes, femmes se préparent activement à cette fête. Pour les voyageurs, des abris sont construits, les âala sont réparées ainsi que les pagodes. Chaque jour les uns portent des vivres à la pagode; d'autres invitent les bonzes à venir prendre leur repas â la maison. On leur fait des présents en Vêtements. Enfin, le dernier jour du mois, un local est préparé dans l'intérieur de la maison; on y place des vivres, des gâteaux, des sucreries, ainsi que les bougies, les baguettes odoriférantes allumées, et le tout est offert aux ancêtres que l'on invite en répétant à trois fois cette invocation : « O vous tous nos ancêtres, qui êtes trépassés, daignez venir manger ce que nous vous offrons, et bénir votre postérité, la rendre heureuse. »
7** En Asoch (octobre) est la fête de la sortie de la saison des pluies (bon chénhprea vosa). Dès le matin du jour de la pleine lune, considéré par les bonzes comme le dernier jour de la saison des pluies, ceux-ci sont invités à venir prendre leur repas au palais. Les pirogues sont préparées pour les joutes du soir auxquelles assiste le roi, et qui se renouvellent trois jours de suite. Partout des vêtements, des ustensiles à l'usage des bonzes sont offerts en action de grâce à ceux-ci pour l'entretien du feu de la saison des pluies. C'est ce que les Cambodgiens appellent Ae Kathên, Jusqu'à la pleine lune de Kâdâk, pendant un mois, jour et nuit, au son des instruments, des cortèges traversent les rues de Phnôm-Penh, portant ces offrandes à la pagode de leur choix. Les princesses, portées en palanquin, passent suivies d'un essaim de jeunes suivantes aux brillantes écharpes teintes de ces belles nuances
dont les Cambodgiennes paraissent posséder seules le secret. Le fleuve, qui remplit encore son lit, est sillonné par des jonques élégantes contenant tout un orchestre indigène dont la douce mélodie est pleine
» de charme, au milieu des belles et fraîches nuits de cette époque de
i^ Tannée.
] Les pauvres qui ne peuvent offrir que les deux principaux vête-
ments des bonzes : le manteau [chipo) et le langouti [sebdng)y remplacent le hê Kâthên par le phapha. Ils habillent des poteaux avec ces vêtements, et, la nuit, allumant des bougies et des baguettes odorifé- I rantes, ils plantent furtivement ces poteaux près des habitations des
bonzes, frappent violemment contre les cloisons de ces derniers et prennent la fuite comme pour éviter la vue des religieux qui se lèvent pour prendre les vêtements.
8* Dans le mois de Kàdàk (novembre) a lieu la fête du flottage des petits radeaux {loi Kàntong ou bândêt prea tup, selon que les radeaux sont plus ou moins gros). Cette fête est encore appelée la salu«tation de la lune (sdmpea prea Khê). Pendant les trois jours qu'elle dure ont lieu des joutes dô pirogues le soir en présence du roi. La W..2 nuit on se prosterne devant la lune et puis on lance à l'eau des petits
radeaux en bambous sur lesquels sont les présents accoutumés en vivres, bougies, arêk, baguettes odoriférantes. Le tout est offert à Prea Kongkeà, Le jour de la pleine lune des vivres sont offerts en abondance aux bonzes. La nuit suivante, les laïques se rendent à la pagode, offrent du riz encore vert et pilé {dmbok), ainsi que les autres présents. Ils adorent la lune, puis s'excitent à plaisanter, à lutter ensemble, à manger à pleine bouche de ce riz vert et pilé (dk dmbok). 9* Au mois de Mekhaser (décembre), ils font planer les cerfsvolants (banghor Khlêng). Le défunt roi observait encore cette vieille coutume et ordonnait à ses mandarins de construire ces jouets qui, grâce à une brise perpétuelle du N.-E. régnant à cette époque de Pannée, et par lemoyend'uji petit appareil'qui leur est adapté, font entendre un bruit incessant, harmonieux sans doute aux oreilles Khmêrs. Le '] jour de la pleine lune les bonzes étaient invités à venir prendre leur
' repas dans la salle du trône et, à la nuit, le roi et ses mandarins lan-
çaient leurs cerfs- volants offerts aux esprits célestes. Le peuple n'a pas [4 abandonné cet amusement, et le ron-ron continu qui en résulte,
\ n'est rien moins qu'agréable, pendant la nuit, pour l'Européen affligé
d'insomnie.
lo** Au mois de Bos (Janvier) était la fête de l'entrée en retraite [chaul Bavéas). Le roi faisait construire à l'écart, dans les forêts, des
abris {roûng) dont chacun était entouré de petites cabanes [top) et dans chaque cabane un bonze se retirait pour neuf jours, s'efforçant de réciter des prières sans relâche, sans sommeil. Les abris servaient pour les repas et pour les bonzes émérites qui à quatre se relayaient pour exciter les autres. Chaque matin le roi, les mandarins leur portaient des vivres, de l'eau, des bougies, des baguettes odoriférantes, de Tarée, du bétel. Il paraît que, au Laos, a lieu une fête de ce genre, mais, dans ce pays aux mœurs dissolues, ce sont les jeunes filles qui portent des présents aux solitaires.
II® En Méahk (février) avait lieu la procession du Méahk [hê Méahk ou bâ Méahk), Tous les mandarins, les gouverneurs des provinces se rendaient à la capitale ainsi que les Bakou, les Prea Vong et le' roi (sdach) Méahk. Celui-ci est un mandarin à lo pâhn dont la dignité honorifique est héréditaire dans une famille de Prea Vong. Les fils y succèdent aux pères, les cadets aux aînés, de même que pour la royauté.
Une charpente en bambous était élevée et entourée de gerbes de riz présentant les épis en dehors. C'était la montagne de riz [Phnom srau). Au jour favorable, fixé par les astrologues^ tous les mandarins conduisaient triomphalement les sdach Méaflk. Ils étaient équipés selon leurs fonctions, les uns à cheval, d'autresà éléphant, d'autres en voiture. Le Sdach Méçihk lui-même montait un éléphant ou était porté sur le palanqnin royal. Des esclaves-soldats ijpol), porteurs d'armes, représentaient dans cette marche triomphale les peuples voisins de TAnnam, de Siam, du Laos, etc., dont ils revêtaient les costumes. Le Roi, ayant près de lui les grands mandarins, se plaçait sous son pavillon pour voir défiler le cortège. Sur une autre estrade étaient les femmes de la cour. Le roi Méahk mettait pied à terre en arrivant à hauteur du vrai roi et venait se prosterner aux pieds de celui-ci qui lui octroyait une royauté de trois jours, et par suite tous les impôts ou revenus qui rentraient pendant ce laps de temps. Ce dernier usage, il est vrai, est tombé en désuétude depuis longtemps.
Après la procession du troisième jour, le Sdach Méahk ordonnait aux mandarins des éléphants de faire, des quatre côtés à la fois, renverser et fouler aux pieds par ces animaux la montagne de riz. Les hommes du peuple emportaient quelque peu de ce riz comme devant leur attirer une récolte prospère. Celui qui restait attaché à la tige, foulé aux pieds derechef, était porté au roi qui le faisait cuire et l'offrait aux bonzes.
Aujourd'hui cette cérémonie est remplacée par une exposition
(teang to, ceci est un mot chinois, Tcxpression cambodgienne est kruong Bauchéa tévada) fournie par les gouverneurs de province et les mandarins de l'intérieur à huit pâhn et au-dessus, qui exposent ceux-ci dans l'enceinte du palais, ceux-là au dehors, ce qu'ils ont de remarquable, bois, fleurs, statues, cornes, tapis, etc., etc., voire même nos articles de Paris, notre quincaillerie. Des hangars sont dressés pour divers théâtres, et, selon leur nombre de sahk, les gouverneurs fournissent des vivres aux danseuses, de largent même si celles-ci sont très-exigeantes.
Le dernier jour de cette réjouissance, le roi se fait raser les cheveux à la siamoise. Les Bakou lui arrosent ensuite la tête avec de l'eau contenue dans des coquillages. Puis le roi se prosterne devant les bonzes qui récitent des prières de bénédictions et de prospérité, et il leur fait ses présents lorsqu'ils ont pris leur repas. C'est la fête personnelle du roi actuel né dans ce mois. Les Cambodgiens l'appellent la fête de la bénédiction, des souhaits de prospérité pour la sainte existence {bon châmrœûn prea chun).
12° Enfin en Phalkun (mars), avait lieu la fête de l'expulsion des mauvais esprits {bandénh khmoch, appelée aussi bânchàhn iras, piétiner, fouler les mauvais esprits). Des débris de statues, des pierres considérées comme le séjour de ces réprouvés, étaient ramassés et apportés à la capitale où des éléphants étaient rassemblés en aussi grand nombre que possible. Derrière le palais, des hangars étaient construits face aux huit points de l'horizon. Et le jour de la pleine lune, dans chaque hangar venaient prier quatre bonzes: en tout trente-deux, choisis parmi ceux qui avaient une voix forte et qui connaissaient la prière Phéaneiiahk. D'autres bonzes récitaient les prières accoutumées dans la salle du trône. Le soir, des hommes armés de fusils faisaient des décharges, les éléphants poussaient des charges furieuses pour mettre en fuite les mauvais esprits. Ceci avait lieu trois jours de suite.
Aujourd'hui cette tête, appelée Krut sangkran ou chun chhnam iras tou, n'a lieu qu'en ce qui est relatif aux bonzes.