PASSÉ HISTORIQUE
La puissance Khmêr ne se releva pas du coup que lui porta Taffranchissement des Siamois devenus des ennemis acharnés. Pendant longtemps encore la ville d'Angkor resta la capitale, bien déchue sans doute, et trop exposée aux incursions siamoises de plus en plus pressantes. Enfin, au xv® siècle, les rois du Cambodge l'abandonnèrent et se transportèrent à Textrémité opposée du Grand Lac, à Bâbâur, dans l'est de la province de Pursat. La chronique royale officielle, traduite sous la direction de M. de Lagrée, aride compilation de dates et de titres royaux sans cesse répétés, donne une faible idée de l'état de plus en plus misérable de ce malheureux pays. Au xvi® siècle, s'éloignant encore de Siam, ces princes se fixèrent au sud-est de Bâbâur, à Lovêk, où ils construisirent une vaste citadelle, entourée d'un planté impénétrable de bambous de quarante mètres de largeur. Cette défense n'empêcha pas la citadelle d'être prise, grâce, suivant la tradition, à un grossier stratagème. Les Siamois lancèrent dans les bambous, en guise de projectiles, des pièces d'or et d'argent et se retirèrent. Les Cambodgiens, pour les ramasser, s'empressèrent de faire place nettfe en coupant les bambous. Et Siamois de revenir prendre la citadelle. Par contre, cette tradition se tait sur l'acte sauvage attribué par les Annales siamoises au conquérant Phra Naret.
Plein de fureur contre le roi du Cambodge par lequel il avait été attaqué, au milieu d'une lutte pénible soutenue contre le Pégou, Phra Naret aurait fait le serment de se laver les pieds dans le sang de son ennemi, et aurait tenu parole. Les Cambodgiens qui ont connaissance de cette version, la tiennent de source siamoise, et disent que leurs propres traditions sont muettes à ce sujet.
A la suite de ce désastre et après de nombreuses pérégrinations, les rois Khmérs se fixèrent à Oudong, entre Lovêk et Phnom Penh, la capitale actuelle, qui, du reste, les reçut plusieurs fois.
Mais un nouveau voisin plus redoutable que Siam se levait à l'est. LesGiao Chi, la race la plus tenace, la plus vigoureuse de l'Indo-
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Chine, avaient eu leur berceau au Tong-King. Bornés au levant par la mer, arrêtés à l'ouest par des montagnes et des forêts presque infranchissables, au nord par la masse homogène et supérieure en civilisation du Céleste-Empire, ils sMtendirent rapidement au sud, absorbant ou refoulant complètement un peuple d'origine malaise, les Chams, habitants du Ciampa de Marco Polo. Dès le milieu du xvii® siècle, ils se trouvèrent en contact avec les Cambodgiens qui occupaient le delta du grand fleuve et le versant occidental de la chaîne cochinchinoise. Porter la guerre au cœur du Cambodge, traiter ses rois en vassaux, coloniser Bien-Hoa et Saigon avec des Annamites et des Chinois, soutenir une bande d'aventuriers chinois jetés au loin en enfants perdus à Hatien, sur le golfe de Siam, se faire céder et coloniser Vinh-Long, instituer un vice-roi à Saïgon pour surveiller ces vastes possessions, achever de prendre les bouches du fleuve, remonter s'établir jusqu'à Chaudoc, se saisir de Bântéey Méas, Kâmpot^ Kompong Som (i), c'est-à-dire de toute la côte maritime du Cambodge, voilà ce que firent les Annamites deiôSSàijSS.
L'antique Kâmpouchéa, dès lors, n'était plus que l'enjeu de la rivalité de Siam et de l'Annam qui, tantôt se prenaient directement corps à corps, tantôt entretenaient la guerre civile en soutenant des princes ambitieux et rivaux dont le malheureux Cambodge ne fut jamais dépourvu. Dans cette situation misérable, les cultures étaient abandonnées, le pays presque désert, le peuple si malheureux que les vieilles coutumes auxquelles il est le plus attaché se perdaient ; même son fervent bouddhisme était altéré par des pratiques justement rér putées odieuses aujourd'hui. La rougeur au front, il avoue que, par exemple, les jeunes gens qui devaient entrer en religion, avaient la licence, pendant trois jours, de poursuivre ouvertement et impunément Içs jeunes filles qui leur plaisaient.
Les invasions siamoises étaient les plus désastreuses. Suivant le système de l'antique et barbare politique asiatique, ces cruels.conquérants transportaient au loin, comme de vils troupeaux, les habitants qu'ils n'égorgeaient pas. Peu leur importaient les souffrances et les misères qui, pendant le trajet, faisaient périr la presque totalité de ces malheureux. Il faut actuellement aller chercher à Siam les manu^ scrits, légendes, satras, traditions qui n*ont pas été détruits. Les statues, les monuments, tout ce qui ne pouvait être emporté était brisé, abîmé avec une rage féroce dans laquelle entraient, avec l'ins-
(i) Ces trois dernières provinces ont été rendues par Tu Duc en 1848.
tînct de la destruction, Tamer souvenir de l'ancienne servitude, et la croyance sauvage que, avec ces nobles restes, objets d'un respect, d'une vénération inconsciente, seraient abattus l'antique génie de tout un peuple et Fespoir pour lui de retrouver le bonheur, la prospérité qu'il redemandait aux œuvres de ses fabuleux aïeux.
L'Annamite, avec moins de barbarie, mais avec plus de sûreté et de rapidité, faisait disparaître le peuple conquis. Son esprit envahisseur, secondé par le génie fiscal de ses administrateurs, appliquait, avec un égal succès, probablement le même système qui lui avait si bien réussi au Ciampa. Raillés, méprisés, systématiquement frustrés, les Cambodgiens étaient punis avec sévérité lorsque, à bout de patience^ ils se vengeaient par ces actes sauvages qui sont le résultai naturel et certain de leur exaspération. Au commencement de ce «ièclc, ils avaient complètement disparu de Bienhoa, de Saïgon; vingt ou trente ans après de Tanan, Gocong, Rentre, Mocay. La conquête française arriva à temps, non pour arrêter, mais pour retarder Pabsorption de ceux qui sont fixés à Travinh et à Soctrang (Bassac).
A la fin du xviii* siècle, en pleine révolte des Tay-son, le Cambodge était conquis jusqu'au grand Lac. Néanmoins les Siamois, déjà possesseurs de vastes territoires cambodgiens, profitèrent des troubles de TAnnam pour mettre la main sur Battambang et Angkor. De son côté, Gia Long, affermi sur son trône, accrut la prépondérance de rinfluence annamite au point de réduire Ang Chan à un état complot de vassalité et de dépendance. D'où résulta la révolte du parti siamois dans lequel, naturellement, étaient entrés les princes du sang. Le gouverneur de Konipong Soai, le Déchou Mîng, forcé de s'enfuir à Sîam, céda à ce pays, de sa propre autorité, les provinces de Tonlé Repou et de Melû Préy, situées au nord du Cambodge, dans le bassin moyen du Mékong (1810).
A la mort d'Ang Chan (i832}, les Annamites, enhardis par le succès, tentèrent de s'emparer de tout le Cambodge, mais ils furent chassés par les indigènes aidés par les Siamois. Après une lutte mêlée de succès et de revers, les deux puissances reconnurent le roi Ang Duong (1846) qui parut accepter là double vassalité du royaume vis-à-vis de Siam et de l'Annam qualifiés officiellement de père et de mère du Cambodge. '
Cette trêve allait cesser à la mort d'Ang Duong (1860). Les occasions de faire éclater la guerre civile n'auraient pas faitlJUéfaut. L'objectif commun était la possession complète du grand Lac et de
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ses pêcheries. L'issue finakj plus ou moins retardée, ne pouvait être douteuse, les Annamites s^affermissaient dans le delta dont la population .augmentait rapidement) à ce peuple de bateliers le grand fleuve traçait une voie d'invasion facile et commode, mais un nouvel acteur fort inattendu entra en scène.
La France, en s'emparant des bouches du fleuve, arrêta la marche conquérante d« TAnnam. Eme affranchit le Cambodge des prétentions siamoises, eii faisant accepter son protectorat par un prince fin, intelligent, aiinant les Européens. Plus tard, malheureusement, Siam^ voywc la l^^'rance maintenir sa domination dans l'Indo-Chine, perdit l'esgKÛr de s'étendre au Cambodge, et, en voisin prévoyant et avisé (pe\rt*^tre même conseillé?) songea à faire reconnaître par le gouvernement français 1^ possession de la riche province de Battambang, "ainsi que celle de la province d'Angkor qui renferme les merveiUeuseis. ruinés de l'ancienne capitale» Siam promettait en échange l'abandon de son droit de suzeraineté sur le Cambodge, prétendu droit que lé seul &h de notre affermissement en basse Cochinchine avait déjà réduit à néant.' La diplomatie française, en 1867, consacra avec une grande oUigeance ià spoliation de ces deux provinces, et, par suite, le partage de la domination du grand Lac et du bassin inférieur du Mékong. Les Siamois gardèrent le silence sur les deux provinces de Tonlé-Repou et de Melu-Préy qu'ils avaient reçues des mains d'un gouverneur rebelle. Cette facile acquisition, bien que postéôeure à celle de Battambang et d'Angkor, n'a été jusqu'à ce jour iratlfiée par aucun traité de la part du Cambodge (i).-