CASTES
Ni les mandarins, nommés et révoqués selon le bon plaisir du roi, ni les bonzes, qui font vœu de chasteté, et dont la plus grande partie ne reste dans les ordres qu'un temps fort limité, ne peuvent être considérés comme castes héréditaires. Nous n'admettons pas davantage les esclaves, quoique ceux-ci transmettent leur condition à leurs enfants, parce que, en principe, ils peuvent toujours se racheter, et que, en réalité, le rachat est fréquent. Mais il existe au Cambodge deux castes héréditaires, pâles reflets, du reste, de celles dont la loi civile et religieuse consacre si rigoureusement les prérogatives dans. l'Inde Brahmanique. Ce sont les Bakou et les Prea Vongsa,
Les Bakou descendent de la caste des Brahmanes {pûoch Préem). Ils ont à Siam des frères dont nous ignorons la condition, avec lesquels ils sont quelque peu en relations. A Bangkok, ceux-ci ont un temple brahmanique (Baut Préem) où le chef actuel des Bakou Cambodgiens a étudié pendant sa jeunesse. La qualité de Bakou se transmet par les mâles. D'ailleurs les alliances au dehors de la caste sont rares quoique non interdites par la loi. Les Cambodgiens les croient funestes {chdngrajr), et principalement celles des filles Bakou avec des hommes Khmérs.
Les Bakou s'habillent comme les autres Cambodgiens, dont ils ne se distinguent extérieurement que par les cheveux, qu'ils portent longs et tordus en chignons, à la mode annamite.
Bouddhistes, ils se font bonzes dans leur jeunesse, et alors ils se rasent la tête suivant la règle. Leurs femmes ne se distinguent pas des autres Cambodgiennes. Les occupations quotidiennes des Bakou sont celles des autres Khmêrs. Répandus dans tout le royaume, ils ne sont plus exempts d'impôts comme autrefois. Ils ont des chefs spéciaux choisis par le roi dans leur caste, au nombre de sept. Le plus élevé porte le titre de Prea Esey phdhs, les autres sont le Prea Tép Acha^
le Prea Thâmréech, le Prea Bdmicha, IcPreuEn (Indra), le Prea Prohm (Brahma), le Prea Rêem (Rama).
Les Bakou jouent un grand rôle dans toutes les cérémonies royales. . Ils récitent des formules [akum] spéciales, inintelligibles pour les Cambodgiens et probablement en sanscrit.
Cette caste a une fonction toute particulière : la garde de l'épée sacrée [frea Khan),
Les Bakou sont convoqués par tout le royaume à tour de rôle, au nombre de dix ou douze, pour faire, pendant un mois, le service près de l'antique glaive, dans un corps de bâtiment spécial, au palais.
Deux fois par semaine, le mardi et le samedi, vers sept heures du matin, après récitation des formules consacrées, la vénérée relique est tirée de son fourreau et exy^osée sur un tapis dans la chambre où elle est habituellement renfermée. Un Européen peut la voir, à ce moment, si toutefois les Bakou sont bien assurés qu'il en a reçu l'autorisation royale. C'est une arme en fer, large et courte, sur laquelle sont figurées les principales divinités brahmaniques. L'ancien fourreau, perdu, dit-on, est remplacé par un autre relativement moderne, richement doré et laqué. Ce fourreau est enveloppé de velours rouge et le tout contenu dans un étui.
Ainsi que le dit Janneau, « c'est par les soins des Bakou que la précieuse épée, cachée plus d'une fois sans doute pendant les périodes critiques des troubles intérieurs et des invasions, a pu être conservée intacte et arriver jusqu'à nous à travers les perturbations de toute nature qu'a éprouvées si souvent le Cambodge. »
Les Bakou sont au nombre de huit cents à mille hommes faits. D*après une opinion très-répandue au Cambodge, si la famille royale {prea vong) actuelle venait à s'éteindre, c'est dans la caste des Bakou que les Khmêrs devraient en choisir une nouvelle, parmi celles qui, autant que possible, se sont conservées pures de toute alliance étrangère à la caste. ^
On désigne sous le nom de Prea ou Prea Vongsa (divine descendance) les descendants, hommes ou femmes, de la famille royale qui, ayant perdu depuis plusieurs générations tout contact avec les rois et les princes alliés aux autres Cambodgiens, ne sont plus considérés comme ayant, ni de loin ni de près, aucun droit au trône.
De même que les Bakou, ils sont assez nombreux, répandus par tout le royaume et ne sont plus exempts d'impôts comme ils l'étaient autrefois. Il est à présumer qu'ils ont joui de beaucoup de prérogatives, mais actuellement ils sont moins estimés que les Bakou, qui
ont SU mieux conserver la pureté de leur race. Le seul avantage qu'ils possèdent est d'être désignés, dans les actes ou registres officiels, par l'appellation de préa, au lieu de Cliau qui sert pour les autres Cambodgiens et que Ton pourrait comparer à notre Sieur.
De la race des Prea Vongsa est la famille du Sdach Méahk, mandarin honorifique à lo pâhn, qui, chaque année, pendant trois jours, était le roi de la fête de Méahk (voir plus loin fêtes et réjouissances)..