‹ Notice sur le clergé de Cahors pendant la RévolutionChapitre 15 sur 25 · M. DELTEIL · texte numérisé non relu

M. DELTEIL

En 179.2, l'abbé Delteil, du diocèse de Toulouse, s'était retiré au château du Boulvé, canton de Montcuq, chez M. de Loudes, en qualité d'homme d'affaires. Déguisé, mais déjà suspect comme prétendu aristocrate, il eut l'imprudence de se rendre, le 15 août 1792, au club qui se tenait dans l'église même de Bélaye, alors chef-lieu de canton du district de Lauzerte. Il ne portait pas la cocarde et il proféra même quelques paroles suspectes qui le firent reconnaître.

Aussitôt les révolutionnaires présents à cette assemblée gé-

nérale, composée des communes de Mauroux, Sérignac, Grézels, Floressas et le Boulvé, se précipitent sur ce malheureux prêtre, qui avait refusé de chanter : « Ça ira », bien décidés à le mettre à mort. Ils le frappent à coups redoublés, déchirent ses vêtements, l'accablent d'outrages et le traînent à travers la montagne escarpée, jusqu'au rocher qui surplombe sur la rivière^ non loin du moulin de Floyras.

Couvert de sang et de blessures^ mais doué d'une force herculéenne, l'abbé Delteil se défend et s'accroche à ses bourreaux qui s'efforcent de le précipiter dans l'abime ; puis, poussé par une inspiration soudaine, il s'échappe des mains de ses ennemis et, croyant recourir à un dernier moyen de salut, se précipite lui-même dans les eaux, très profondes en cet endroit.

Exaspérés de cette fuite si hardie, ses bourreaux lancent sur lui une grêle de pierres dont plusieurs l'atteignent et lui font de larges blessures. Le pauvre prêtre parvient toutefois à atteindre l'autre rive ; mais, épuisé, il s'assied pour reprendre quelques forces. A cette vue, ces tigres s'écrient : « Quel est celui qui voudra aller achever cet infâme aristocrate ? » Et voilà qu'un homme, dont le nom mérite une éternelle flétrissure, s'offre pour la somme de trente sous. . .

Le nouveau Judas s'élance dans les flots et, armé d'une perche, il arrive auprès du prêtre, qui n'en peut plus. Ironiquement il lui demande comment il est parvenu à se sauver. « A la nage », répond l'abbé Delteil. « Je vais t'apprendre à nager », reprend le monstre, et à coup de perche il assomme le malheureux prêtre, qui tombe inanimé, aux applaudissements frénétiques des révolutionnaires restés sur l'autre rive.

Le lendemain, un prêtre assermenté, qui se rétracta plus tard^ l'abbé Dubernard, alors vicaire de Prayssac et curé de Grézels, vint faire la levée du corps, et, chose vraiment extraordinaire, les forcenés de la veille tombèrent à genoux devant la croix de Jésus-Christ.

Peu de temps après, en thermidor, pendant une réaction, le chirurgien Bessières, membre de la municipalité de Prayssac et capitaine de la garde nationale, se rendit à Bélaye avec une escouade de gardes nationaux pour arrêter le sieur R. . ., maire

de Bélaye, qui avait laissé commettre cet assassinat. Celui-ci parvint à se cacher pendant quelque temps, puis il se rendit lui-même au district de Moissac, devant l'autorité qui devait le juger, et, comme les temps étaient plus mauvais, qu'on touchait à 93, le maire se présenta hardiment, le bonnet rouge sur la tête. Cet insigne révolutionnaire lui valut son pardon.

A cette époque, où le crime était absous et souvent récompensé, L..., dit P..., le bourreau du prêtre martyr, après s'être quelque temps caché^ cessa aussi d'être poursuivi. Mais la vengeance divine s'appesantit visiblement sur cette famille, dont les descendants ont toujours été éprouvés par le malheur et sont^ pour la plupart, morts misérablement.

Camille BERCEGOL. (1)

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