‹ Notice sur le clergé de Cahors pendant la RévolutionChapitre 16 sur 25 · M. PONS · texte numérisé non relu

M. PONS

La plupart des prêtres du diocèse de Cahors qui émigrèrent pendant la Révolution se réfugièrent en Espagne.

On sait que Témigration ecclésiastique fut produite par les exigences arbitraires de la constitution civile^ et le dilemme entre l'exil et le serment schismatique qu'elle imposait. Mais, à la vérité, il n'y eut guère que les évêques et les membres de chapitres nobles qui s'exilèrent volontairement, obéissant tout ensemble aux prescriptions de leur conscience et aux exigences de leur rang social ; les desservants des campagnes n'émigrèrent pas, ils furent déportés ou bannis.

Le 12 juillet 1790, la constitution civile avait été votée. Le trop faible Louis XVI la sanctionnait le 24 août suivant. Pie VI la condamnait le 13 avril 1791 et félicitait ceux qui résistaient à ses exigences schismatiques. Plusieurs qui avaient déjà prêté serment l'ayant retiré, le nombre des réfractaires augmentait chaque jour au lieu de diminuer. Alors parut le fameux décret du 26 août 1792 portant que « tous les ecclésiastiques qui.

(1) M, l'abbé de Bercegol, chanoine honoraire curé de Notre-Dame, à Cahors, tieDt ces détails de son père, chevalier de la Légion d'honneur, maire de Délaye, né eu 1784, mort presque centenaire. M. de Bercegol avait huit ans quand il fut témoin de cet horrible drame.

étant assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791 ne l'avaient pas prêté, ou qui, après lavoir prêté, l'avaient rétracté ou persistaient dans leur rétractation, seraient tenus de sortir sous huit jours hors des limites du district et du département de leur résidence et, dans la quinzaine, hors du royaume. Ces différents délais courraient du jour de la publication du présent décret. »

« Passé ce délai, s'ils n'avaient pas pris de passeport, ils étaient passibles de la déportation à la Guyanne et s'ils n'avaient pas fait usage de celui qu'ils avaient reçu, de dix ans de détention. »

La majorité des prêtres trouva un asile en Espagne par la raison bien simple que ce royaume était, au mois de septembre 1792, à peu près le seul pays qui eût conservé avec la France des relations diplomatiques. Sa situation géographique en rendait d'ailleurs l'accès plus facile, partant plus naturel.

M. l'abbé Jean-Antoine Pons, curé de Lunegarde, prit avec quelques-uns de ses confrères le chemin des Pyrénées en septembre 1792. Arrivé à la frontière, il dut se munir d'un passeport du consul espagnol et se soumettre au règlement de la douane, qui ne laissait aux émigrés que 50 francs, plus une lettre de crédit de 150 francs pour ceux qui portaient au moins cette somme.

Le clergé espagnol fit au clergé français le meilleur accueil et le peuple l'entoura de sa vive sympathie, mais il fut impossible de donner à un si grand nombre d'exilés une hospitalité qui les mit à l'abri de toute souffrance. Celles-ci s'accrurent avec les années.

M. l'abbé Pons, dans une lettre adressée de Barbaguenaà son frère aîné, Laurent Pons, à Reilhac, nous donne une idée de ce qu'ils avaient à supporter :

« Tu sais, mon cher, vraisemblablement que nous sommes toujours à Barbaguena. Notre manière d'être a changé bien de face depuis environ deux ans, et si nous y sommes restés jusqu'à ce moment, c'est pour n'être pas pire ailleurs. Notre position est très précaire et ce que nous sentons le plus, c'est le manquement de linge et de bas ; nous sommes d'ailleurs assez mal logés, fort mal couchés et plus mal nourris, mais

avec cela nous nous portons bien et nous nous maintiendrons ici jusqu'à nouvel ordre, attendu que le climat nous est très favorable. » (1).

Les pauvres exilés n'avaient pas même la consolation de recevoir régulièrement les lettres qui leur étaient adressées.

« Après trente mois d'attente, dit l'abbé Pons dans une autre lettre adressée à son frère, je viens enfin^ mon cher ami, de recevoir une de tes lettres en date du 6^ de décembre dernier (1795).

» Que de peines et inquiétudes n'a-t-elle pas bannies de mon âme ! Tout ce que tu m'y dis des tiens intéresse vivement mon cœur

» Que je suis content et satisfait, mon ami, de la relation que tu me fais de ta commune et de la mienne ! La tranquilité dont vous jouissez ranime ma confiance. Je craignais que dans des temps si critiques vous ne fussiez privés des secours que la Providence semble vous prodiguer.

» J'ai vu avec plaisir par ce qu'on a écrit de Gramat à un de mes associés, en date du 15 du mois dernier, que vous vous occupiez de notre sort; il est réellement fait pour intéresser des âmes sensibles et bienfaisantes ; et comme ce sont des fruits qu'on ne cultive pas dans le pays que nous habitons, nous ne devons attendre d'adoucissement à nos maux que de votre activité dans l'exécution de vos promesses. Si nous pouvons, de notre côté, découvrir quelques moyens pour nous faciliter la réception des fonds qu'on nous a annoncés, nous vous en donnerons avis. » [2).

Les douleurs de l'exil eurent enfin un terme. En 1800^ il passa dans l'air comme un vent de pacification. Un assez grand nombre d'évêques émigrés levèrent les scrupules de leurs prêtres pour prêter le serment exigé par la constitution de l'an VIII ; l'élan presque général porta ^les déportés à franchir les Pyrénées.

M. Pons rentra cette même année dans sa paroisse comme le prouve le plus ancien registre de Lunegarde, qui a pour titre :

(1) Lettre datée du 10 décembre 1795, conservée par la famille Pons.

(2) Lettre datée du « 2" de l'an 1796 ».

« Registre ecclésiastique commencé après mon retour d'exil en 1800 >j et dont le premier acte est daté du 16 décembre 1800.

Quels durent être les transports de joie des bons habitants de Lunegarde au retour si désiré de leur bien-aimé pasteur ! Quel ne fut pas le bonheur de celui-ci de se retrouver, après huit ans de séparation^ au milieu d'eux et au sein de sa famille pour laquelle il professait — ses lettres l'attestent — un véritable culte.

Son bisaïeul, Guillaume Pons, avait épousé M^'® de Vidal de Lapize, fille du seigneur de Lunegarde. C'est ce qui explique sa prédilection pour la cure de Lunegarde où il se fit nommer avant la Révolution et où il resta après jusqu'à sa mort.

Il cumulait, avant le Concordat, son droit curial avec la jouissance d'un droit de chapellenie sur la propriété d'Escazalous, non loin de Durbans.

M. Pons était né à Reilhac, le 21 mars 1758, du second mariage de M. Jean-Antoine Pons avec M''« Méthil Labanhie, de Corn. 11 était le quatrième des huit enfants issus de ce mariage (1).

Veuve de bonne heure, M™^ Pons, une maîtresse femme au

dire de ceux qui l'ont connue, forma si bien ses enfants à la piété, que trois d'entre eux se consacrèrent à Dieu : Jean- Antoine se fit prêtre et les demoiselles Charlotte et Agnès prirent à Cahors l'habit des religieuses mirepoises.

Ces dernières traversèrent, non sans quelques dangers, la tourmente révolutionnaire. Quand leur frère revint d'Espagne, elles se fixèrent auprès de lui et lui survécurent (2) .

Ce n'est pas seulement l'esprit de famille qui avait fait désirer à M. Pons la cure de Lunegarde. Il savait quel inappréciable trésor était renfermé dans l'église de cette paroisse et il voulait en avoir la garde.

De temps immémorial, l'église St-Julien de Lunegarde possède trois reliques des plus précieuses : l*" une partie du saint

(1) Du premier mariage avec Mlle Marguerite Cassagnes, de Brengues, n'était issue qu'une fille, Jeanne Pons, qui épousa M. Laurent Labanhie.

(2) La première mourut à Reilhac, le 12 juillet 1819, à Tâge de 89 ans ; la seconde était morte quelques années auparavant à Lunegarde, dans une maison où les deux sœurs s'étaient retirées après le décès de leur frère.

bandeau dont les soldats couvrirent la face de Jésus au Prétoire; 2° un fragment du roseau qui fut mis entre ses mains en guise de sceptre ; 3° un morceau de la vraie croix.

L'historien Dominici, qui écrivait en 1640, dit que, d'après une tradition constante^ ces reliques auraient été données par Charlemagne au monastère de Marcillac. Plus tard, elles furent transportées dans l'église de Lunegarde, dépendante de l'abbaye de Marcillac et y devinrent l'objet d'un culte public. « Les vieillards parlent avec enthousiasme de l'affluence considérable qui se pressait autrefois, dans la paroisse, aux fêtes de la Pentecôte ; ils prétendent que les maisons ne pouvaient contenir tous les pèlerins ; ceux-ci étaient obligés de dresser des tentes sur la place publique. » (1).

On montre encore une fontaine appelée lo foiui des roumioas où les pèlerins puisaient de l'eau pour se guérir du mal des yeux.

Ces saintes reliques auraient sans doute disparu comme tant d'autres pendant la Révolution, si, avant de partir, M. Pons n'avait eu la précaution de les « placer dans une cachette où il les retrouva à son retour » (2). Malheureusement il emporta le titre authentique dans la pensée que nul mieux que lui ne saurait le conserver. Hélas ! pendant son séjour à Figuieras (Espagne), il égara ce titre si précieux. C'est ce qu'il a raconté lui-même à plusieurs personnes dignes de foi, et c'est en grande partie sur ces dépositions mentionnées dans un long rapport écrit en 1872 par M. l'abbé Delclaud, que l'autorité diocésaine s'est basée pour rétablir l'authentique des reliques de Lunegarde.

Jusqu'à sa mort, arrivée le 4 mai 1837, M. l'abbé Pons vécut paisiblement au milieu de ses chers paroissiens qui l'affectionnaient et le vénéraient. Il comptait de nombreux amis parmi les meilleures familles du pays, entre autres M. Calmon, directeur général de l'enregistrement et des domaines, et M. Charles

(1) Extrait d'un rapport adressé à Mgr Grimardias, évêque de Gahors, sur les précieuses reliques dont est enrichie l'église de Lunegarde (8 décembre 1872).

(2) Ce détail nous a été donné par M. Pons, notaire à Reilhac, petit-neveu de l'ancien curé de Lunegarde .

Bessières, commandant du recrutement de la Seine, qui fut plus tard député de Figeac.

Sa bonté était proverbiale ; il donnait beaucoup ; aussi mourut-il pauvre, laissant pour unique héritier son neveu, M. Pons, de Reilhac, chef de cette honorable famille dont chaque génération n'a cessé de fournir son contingent à la vie religieuse.

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