M. LAGARDE
L'abbé Jacques Lagarde naquit à Théminettes le 1" mai 1765. Son père, Jean Lagarde, et sa mère, Françoise Carayol, exerçaient la profession de cultivateurs. Ils appartenaient tous deux à des familles qui comptaient parmi les plus honorables du pays et ils jouissaient d'une modeste aisance. Animés de sentiments profondément chrétiens, ils furent heureux de l'employer à cultiver la vocation sacerdotale éclose de bonne heure dans l'àme de leur jeune fils.
Ses études classiques terminées, Jacques Lagarde revêtit l'habit ecclésiastique. Nous le trouvons, au mois de juin 1784, à St-Céré où il s'était rendu pour se faire inscrire parmi les membres de la Confrérie du St-Esprit établie dans l'église Ste-Spérie. Agé de dix-neuf ans, il était alors clerc tonsuré, ainsi qu'en fait foi la signature apposée par lai au bas du procès-verbal de son admission (1).
C'est seulement sept ans plus tard, le 17 mars 1791, qu'il fut ordonné prêtre, L'Evêque de Cahors, Mgr de Nicolaï, s'était vu contraint, par l'état précaire de sa santé, de quitter son diocèse à la fin de l'année 1789 et de se retirer à Avignon, dans sa famille. Il y mourut en 1791. Chassés de leur siège par la persécution qui suivit le vote de la Constitution civile du Clergé, la plupart des évêques de France avaient abandonné leur diocèse et pris le chemin de l'exil. L'archevêque d'Auch, Mgr de la Tour du Pin, partit un des derniers. C'est de ses mains et
(1) Archives de l'église Ste-Spérie de St-Céré. Registre de la confrérie ecclésiastique du St-Esprit.
dans sa ville épiscopale que l'abbé Jacques Lagarde alla recevoir ronction sacerdotale. Il fallait, vraiment, à ce jeune prêtre une àrae d'apotre et un cœur de héros pour aller si loin se faire imposer le caractère sacré qui, en ces jours néfastes, devait le vouer fatalement à la prison et à la mort.
A son retour d'Auch, l'abbé Lagarde apprit que l'importante paroisse de Lacapelle-Marival venait de perdre son pasteur. M. Brugous, qui en était curé, avait eu la faiblesse de prêter le serment ex.igé par la Constitution civile du clergé. Il n'en fut pas moins obligé, quelques mois plus tard, d'émigrer un des premiers (1).
L'abbé Lagarde courut occuper ce poste, deux fois déserté, et rien ne put le lui faire abandonner. Dénoncé, poursuivi de retraite en retraite, traqué comme une bête fauve, il échappa miraculeusement aux recherches de ses ennemis et exerça autour de lui, pendant sept années entières, avec un imperturbable héroïsme son ministère de paix et de consolation. Grâce à lui la paroisse de Lacapelle et les paroisses voisines purent voir, même aux plus mauvais jours de la Révolution, leurs enfants baptisés, leurs mariages bénis, leurs mourants fortifiés danslesluttessuprêmespar la réceptiondesderniers sacrements.
Si l'abbé Lagarde avait trouvé à Lacapelle, en sa qualité de prêtre fidèle, des ennemis acharnés, il y comptait aussi des amis courageux et dévoués, prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle du ministre de Jésus-Christ. Parmi ceux-là, nous devons mentionner le chef d'une des plus honorables familles de la ville, M. Vie. Il avait établi dans sa maison une cachette habilement dissimulée. M. Lagarde y passait ses journées, à l'abri de tout regard indiscret et n'en sortait que, la nuit venue, pour courir, sous les déguisements les plus pittoresques, où l'appelaient son devoir et les besoins du troupeau confié à sa sollicitude.
Un jour, sans qu'on s'en doutât, du fond de sa retraite, le proscrit entendit son hôte lire, en famille, le texte de loi qui édictait la peine de mort contre ceux qui recelaient des prêtres
(1) Il ne tarda pas à rétracter son serment et fut nommé, après la Révolution, curé de Molières.
réfractaires. Le soir même, l'abbé Lagarde, ému du danger qu'il faisait courir à ses amis bien plus que de ceux qu'il pouvait courir liii-raème, quittait cette maison hospitalière en déclarant quedes raisons majeures l'obligeaient à s'en éloigner pour longtemps. M. Vie eut beau le supplier de rester encore et lui représenter les périls auxquels il s'exposait, il demeura sourd à ses instances et partit sans avoir jamais voulu lui dire le motif vrai de sa généreuse détermination (I).
L'abbé Lagarde, en quittant la maison Vie, n'abandonna pas Lacapelle. Il se réfugia dans un village de la paroisse, au Lac, où il fut accueilli avec bonheur par la famille Montbertrand. Le voisinage du Bois-Bordet près duquel ce village est situé et la facilité qu'il avait de pouvoir s'échapper dans la montagne à la moindre alerte, lui firent choisir cet asile bien moins dangereux qu'une maison de la ville pour sa sûreté personnelle et pour celle de ses hôtes. . . C'est là cependant qu'il fut arrêté, vers la fin de l'année 1798.
La mort de Robespierre et la chute de la Convention avaient laissé croire, un instant, que la persécution religieuse allait prendre fin. Mais une réaction inattendue se produisit au mois de septembre 1797 et plus de 400 prêtres fidèles, cette année-là et l'année suivante, furent déportés sous le ciel meurtrier de Sinnaraary (2). L'abbé Lagarde faillit être du nombre.
Depuis longtemps on avait signalé à la municipalité de Lacapelle la présence, sur le territoire de la commune, d'un prêtre réfractaire et elle le poursuivait avec acharnement sans jamais parvenir à s'emparer de lui. A bout de ressources, elle eut recours à la trahison. Un de ses affidés (3) alla frapper un soir à la porte de la maison Montbertrand et pria M. Lagarde de vouloir bien venir, au plus vite, administrer à un malade qu'il désignait les derniers sacrements. Le bon prêtre se hâta de le suivre. Mais à peine avait-il fait quelques pas hors de la mai-
(1) Nous tenoQS ces détails de M. Lacarrière. curé-doyeu de Saiut-Géré, petit-neveu de M. Vie.
(2) C'est la région la plus malsaine de la Guyane française (Amérique du Sud).
(3) Nous n'écrirons pas ici le nom de ce misérable par respect pour ceux de ses descendants qui vivent encore à Lacapelle.
son, que des hommes postés en embuscade se jettèrent sur lui, le garrottèrent brutalement et le traînèrent à Lacapelle où il fut enfermé dans la prison municipale. On l'en tira bientôt pour le diriger vers la maison d'arrêt de Sarlat. C'est là qu'il fut jugé et condamné, comme prêtre réfractaire, à la déportation (décembre 1798).
Sa captivité durait depuis quarante jours et l'arrêt porté contre lui allait recevoir son exécution^ lorsque la divine Providence lui envoj^a un Sauveur.
La veille du jour fixé pour son départ, il vit entrer dans sa cellule un homme de Lacapelle nommé Dalet. C'était un marchand d'huile que son commerce avait amené à Sarlat et qui avait obtenu, à grand peine^ la permission de voir le pauvre prisonnier. Il profita de cette visite pour combiner avec lui le plan d'une audacieuse évasion.
Dalet était en relations d'affaires avec un fabricant d'huile de Sarlat, originaire de Fons, M Espinas (1). Il lui fit part de son projet et le pria de vouloir bien l'aider à l'exécuter. M. Espinas, malgré les dangers qu'il savait devoir courir, accepta généreusement cette proposition.
La nuit suivante, à 1 heure du matin, les deux hommes, chargés d'une lourde échelle et d'un paquet de cordes, se dirigeaient vers la prison. Ils appliquèrent l'échelle contre le mur et parvinrent ainsi jusqu'à la haute lucarne qui éclairait la cellule où M. Lagarde était enfermé. Le prisonnier saisit la corde qui lui fut lancée, s'y attacha solidement et ses deux sauveurs se mirent en devoir de le tirer à eux.
Mais voilà que tout à coup un bruit effrayant se fait entendre. Un des souliers de M. Lagarde s'était détaché de son pied et venait de choir sur le parquet de la prison. Les geôliers dormaient sans doute d'un bien profond sommeil, car aucun d'eux ne s'éveilla. . .
Arrivé à la lucarne, le bon prêtre s'aperçut que dans la précipitation de sa fuite il avait oublié son bréviaire. Il fallut
(1) M. Espinas était le grand-oncle de M. l'abbé Emile Pecli, mort curé de St-Médard et de son frère, ancien curé de Condat, retiré actuellement à Saint-Céré.
discuter longuement avec lui pour l'empêcher de redescendre et peut-être se serait-il obstiné à vouloir commettre cette pieuse imprudence, si une pierre qui se descella sous son pied et tomba dans la prison, n'avait enfin éveillé les geôliers.
Les cris « aux armes ! aux armes ! les prisonniers s'évadent ! » retentirent dans la nuit et les trois hommes se hâtèrent de descendre les degrés de l'échelle qui, pour comble de malheur, se brisa sous leur poids. Bien que précipités à terre d'une assez grande hauteur, ils se relevèrent sans aucun mal et s'enfuirent à travers les rues de Sarlat (1).
Un des révolutionnaires les plus exaltés de la ville avait été l'ami d'enfance de M. Lagarde. C'est à lui que le prêtre évadé voulut aller demander asile et son audacieuse dém.arche fut couronnée de succès. « Tu as eu confiance en moi, lui dit son ancien ami, tu m'as cru un homme de cœur; je te montrerai que tu as eu raison d'avoir de moi une aussi bonne opinion î » Il le cacha, en effet, dans sa maison où personne n'eut l'idée de venir le chercher et il lui procura les moyens de s'éloigner.
Après son évasion, Tabbé Lagarde erra pendant quelques mois sur les frontières du Rouergue et du Quercy et séjourna en particulier à Asprières et à Livinhac-le-Haut (2).
Peu à peu, cependant, le calme se faisait dans les esprits et dans les cœurs, les lois violentes d'autrefois tombaient en oubli, les églises se rouvraient discrètement sous l'œil des autorités devenues presque partout bienveillantes. M. Lagarde rentra à Lacapelle et y reprit les travaux de son saint ministère.
Lorsque le Concordat vint mettre fin ofl?îciellement à la persécution et régulariser la situation de l'Eglise en France, l'abbé Lagarde se trouvait naturellement désigné pour occuper la cure de Lacapelle-Marival érigée en doyenné. Il y fut nommé,
(1) L'échelle, qu'ils durent abandouuer, fut reconnue pour appartenir à M. Espiuas, qui ne fut pourtant pas inquiété.
(2) Ces détails nous ont été fournis par une personne de notre famille qui les tient de la bouche même de M. Lagarde.
Pour témoigner sa reconnaissance à M. Dalet, le digne prêtre voulut prendre à sa charge l'éducation d'un de ses fils qui mourut, jeune encore, curé de Marcilhac. C'est lui aussi qui avait fait élever à ■ ses frais son petit-fils, Arsène Dalet, mort l'année de son diaconat, avant d"avoir pu réaliser les brillantes espérances que faisaient concevoir sa vertu et ses talents.
en effet, le 9 août 1803. Il avait été à la peine, n'était-il pas juste qu'il fut à l'honneur ?
Il dirigea pendant cinquante huit ans encore cette importante paroisse. Nous n'essaierons pas de raconter en détail cette vie si longue et si bien remplie. Qu'il nous suffise de dire que si son esprit, imbu des doctrines rigoristes alors en honneur, se montra parfois un peu trop étroit ou trop autoritaire, son cœur, en revanche, resta toujours large et généreux. On se souviendra longtemps à Lacapelle, où sa mémoire est restée en vénération, de son inépuisable charité et des privations qu'il s'imposait pour verser dans le sein des pauvres de plus abondantes aumônes. Cette paroisse n'oubliera pas, surtout, qu'elle lui doit deux œuvres magnifiques dont il eut l'initiative et dont il fit en grande partie les frais : l'école libre des Frères et l'établissement de la Miséricorde dirigé par les filles de Saint Vincent de Paul.
L'abbé Lagarde mourut, chargé d'ans et de mérites, le 22 juillet 1861. Il venait d'entrer dans sa Qd'' année.
Ses restes mortels reposent dans l'église de Lacapelle, sous un modeste monument de marbre blanc que son successeur fit dresser à sa mémoire et sur lequel on lit cette inscription :
Eleeraosinas illiiis enarrabit oiimis
Ecclesia sanctoruin.
De onini corde siio laudavit Dominum et dilexit Deura qui fecit ilUim.
« Jacques Lagarde, né à Théminettes,le P' mai 1765, ordonné prêtre à Auch le 19 mars 1791, persécuté pendant la 1^^ Révolution. Emprisonné pour le Roi et condamné à la déportation au mois de décembre 1798; il s'évada comme par miracle, après 40 jours de captivité.
Nommé curé de Lacapelle-Marival le 9 août 1803.
Chanoine honoraire du Puy le 24 septembre 1841 (1).
Chanoine honoraire de Cahors le 1" juin 1844.
Décédé à Lacapelle-Marival le 22 juillet 1861. »
J. C. ViGUlÉ.
(l) Il fut fait chauoiue du Puy par Mgr d'ArciuioIes, évèque du Puy, mort archevêque d'Aix, qui l'houorait de sou amitié.
M. SARNY
L'abbé Jean Sarny naquit à Escamps, le 1" juin 1762 et fut baptisé le même jour par M. Maury, vicaire de cette paroisse.
Son père, Raymond Sarny, était un des bons propriétaires d'Escamps. Sa mère, Jeanne Guilhem, née au château d'Aubrelong, possédait toutes les vertus qui font l'ornement de la femme chrétienne. Les pauvres surtout l'avaient en particulière bénédiction parce qu'ils trouvaient toujours bon accueil auprès d'elle.
Jean fut le quatrième des fils que Dieu leur donna. On ne sait rien de ses premières années, sinon qu'il était d'un caractère heureux, bon, doux, pieux, affable à tous.
Il étudia la théologie au Grand-Séminaire de Cahors et fut ordonné prêtre le 22 décembre 1787.
M. J.-B. Rames, curé de Concots, qui le connaissait et l'appréciait, le demanda et l'obtint pour vicaire. Il n'eut qu'à se louer de son choix. Le jeune prêtre s'appliqua aussitôt au ministère des âmes avec une assiduité et une prudence qui lui méritèrent en peu de temps l'estime et l'affection de tous; si bien qu'à un siècle de distance le souvenir de son court passage n'est pas encore complètement éteint à Concots.
Il remplissait ainsi ses fonctions de vicaire lorsque la Révolution vint l'arracher violemment à ses paroissiens et à sa famille. Sommé de faire sans restriction le serment schismatique exigé par la Constitution civile du clergé, il refusa. C'était se condamner à la déportation; mais l'exil et même la mort lui parurent préférables à l'apostasie.
La loi du 26 août ne lui accordait que huit jours pour sortir du département et quinze pour quitter le territoire français. Cependant il ne pressa pas son départ. Ce n'est que le 21 septembre 1792, le jour même où la Convention prenait la place de l'Assemblée législative qu'il se décida, avec regret, à se séparer de sa chère paroisse. Il se réfugia d'abord dans sa famille, à Escamps, pour se concerter avec les siens sur les moyens à prendre pour mettre sa vie en sûreté. Heureusement pour lui, son frère aîné était maire d'Escamps et jouissait, dans la commune, d'une autorité incontestée.
Après plusieurs jours de pénible attente et de cruelles incertitudes, il fut résolu en famille qu'il irait, à la garde de Dieu, demander un asile à la terre étrangère.
Son frère lui délivre un passe-port dans lequel il évite de déclarer la qualité du voyageur : « Laissez passer^ dit-il, Jean Sarny, citoyen français. . ., qui s'est présenté à nous et nous a déclaré vouloir voyager dans plusieurs villes de la République; c'est pourquoi nous prions toutes les municipalités et gardes nationales de le laisser passer et repasser^ de lui donner secours et assistance en cas de besoin (12 octobre 1792). »
Ce laissez-passer fut visé au Directoire du district de Cahors le 20 octobre.
Muni de ce passeport obligeant et grâce à un déguisement, il gagna les frontières d'Espagne avec un compagnon de voyage. Arrivés en Espagne, les deux voyageurs se séparèrent. L'abbé Jean Sarny se dirigea sur Lérida, l'autre se fixa ailleurs, à cinq heures de marche de la même ville. Une seule fois, pendant les quatre an^s et neuf mois que dura son exil, il eut des nouvelles de France par les soins du frère de son compagnon de voyage, qui passa tout exprès à Lérida pour les lui porter.
Le 17 octobre 1795, un an après la réaction thermidorienne, il écrit à son frère, maire d'Escamps, par l'intermédiaire de M. Périé^ négociant à Cahors, une longue lettre remplie de sentiments de douleur, de crainte, d'espérance^ qui agitent naturellement le cœur d'un exilé : « Je ne croyais pas^ dit-il, passer tant de temps en exil, privé de la consolation d'avoir des nouvelles de mes très chers parents. Hélas ! que font-ils ? Je ne veux, je ne puis les nommer. Qu'ils ont souffert sans doute ! Aurai -je le doux plaisir de les revoir, de les revoir tous ?. . .
» Quant à moi, je me porte fort bien. J'ai été assez heureux dans mon malheur pour rencontrer une dame charitable qui me fait presque vivre; c'est une seconde mère pour moi; je n'ai qu'à lui demander ce que je veux et elle me le procure. Je suis toujours resté à Lérida, aux Petits-Carmes. Nous sommes cinq ensemble, assez mal logés ; mais que faire ? Il nous faut boire jusqu'à la lie le calice d'amertume. . . »
Le souvenir de sa paroisse le suit partout : « Je vous prie.
en gràce^ dit-il, de me donner des nouvelles de la paroisse où j'étais, en particulier des familles de Mauriac, Bach, Caminel. »
Hélas ! on put lui dire qu'il ne reverrait plus son ami, Tabbé de Mauriac, vicaire de Moissac; la Révolution avait fauché sa tête à Bordeaux (1794).
Il serait intéressant de connaître les noms de ceux qui partageaient avec lui l'hospitalité des Petits-Carmes de Lérida; malheureusement, il n'en nomme qu'un : M. Gaillard.
A Escamps, dans la famille de l'émigré, il se passait d'étranges choses. Raymond Sarny, son père, succombant sous le poids de la douleur plus encore que des ans, était mort le 22 février 1794. Dès lors, il devenait impossible de cacher plus longtemps l'émigration de son fils. La Nation se présentait à la succession à sa place et n'entendait pas abandonner ses droits ni perdre le temps. Pour obéir à la loi du 22 ventôse, le maire d'Escamps, chef de famille et héritier principal, en sa qualité d'aîné déclare devant le Conseil communal que « Jean Sarny, son frère second né, ci-devant vicaire de Concots, en conformité de la loi du 26 août 1792, quitta son poste, qu'il ne sait ni n'a plus su ce qu'il était devenu ; que la part des biens échue à son frère, par suite de la mort de leur père, se trouve saisie au profit de la Nation etc. . . » (21 prairial an II).
Quelques jours après, tous les biens dont se composait la succession furent mis sous séquestre par exploit d'huissier, « avec défense de se dessaisir de rien, à peine de payer deux fois et tous dépens, dommages et intérêts », en attendant que la part de Témigré fût séparée et vendue au profit de la République (17 juillet 1794).
Un incident vint ajouter encore à ces vexations. Les agents du fisc réclamèrent un certificat de vie et de civisme de la mère de l'abbé Sarny. Coupable d'être la mère d'un prêtre condamné à la déportation, ne nourrissait-elle pas en secret des haines contre la République qui la privait de son fils et, par là même, ne tombait-elle pas sous l'horrible loi des suspects ?
La pauvre veuve est obligée de comparaître devant les officiers municipaux qui affirment que « Jeanne Guilhem, veuve de Raymond Sarny, vit pour s'être présentée ce jourd'hui ;
qu'elle a toujours sans exception habité la commune depuis son mariage avec son feu mari ; qu'elle n'est prouvée (sic) d'aucune suspicion ni mouvement contre-révolutionnaire, qu'au contraire elle a donné en toute occasion des preuves de son civisme. » (23 juillet 1794).
Qu'en ce moment une seule voix se fût élevée pour dire ce qui se passait dans sa maison : la sainte Messe célébrée, les confessions entendues^ les sacrements administrés par les prêtres qu'elle y cachait, et c'en était peut-être fait d'elle, Dieu ne le permit pas ; elle vécut pour voir d'autres iniquités.
Pour comble de malheur, au moment où il était le plus pressé d'agir, le maire d'Escamps tomba malade. Heureusement, il avait sous la main en son beau-frère, M. Jean-Pierre Minhot, notaire public à Cremps, un homme capable et dévoué. Il le délégua, avec pleins pouvoirs, pour « faire remettre entre les mains de la Nation la portion des biens échue à Jean Sarny, ex-prêtre, son frère second né, et obtenir main-levée des saisies qui frappaient le reste de la succession (1).
Pendant que ces démarches longues et pénibles se poursuivaient activement, M. Sarny, dénoncé par un sans-culotte que la rage empêchait de dormir, reçut du Directoire de Cahors une circulaire menaçante qui l'accusait d'être négligent pour les intérêts de la République et de faire des rapports incomplets sur l'état de la commune. Piqué au vif et sentant le danger, il se justifia crânement, après quoi il ajouta :
« Dès lors que de pareilles diligences ont été pratiquées, citoyens, ne trouvez pas mauvais que nous vous disions qu'il nous serait désagréable d'être accusés de négligence et de supporter les frais des commissaires dont vous nous menacez, vous remerciant cependant de votre bonté et honnêtes off'res. »
Si le Directoire de Cahors avait donné suite à ses menaces, ses commissaires auraient pu lui rapporter que le maire d'Es-
(1) Ce partage donna suite à des tracas et à des discussions interminables. Il s'agissait d'une des premières applications de la loi toute récente sur l'égalité des successions. Enfin, les choses traînèrent si Lien eu longueur, que le partage n'eut pas lieu.
camps, sous des apparences capables de donner le change, n'était rien moins que révolutionnaire. Sa maison était le rendez-vous des fidèles pour les exercices du culte.
Dieu a permis que ce fait fût attesté par un prêtre qui usa largement de cette périlleuse hospitalité, un prêtre dont le nom est bien cher à l'Eglise de Cahors, M. Jacques Perboyre, l'oncle du bienheureux Jean-Gabriel. Voici textuellement ses paroles :
« J'ai l'honneur de certifier que M. Sarny^ ancien maire d'Escamps, diocèse de Cahors, m'a donné plusieurs fois asile dans sa maison pour y exercer les fonctions du saint ministère dans les temps les plus critiques de la Révolution ; il m'a donné toute sorte de secours, non seulement à moi, mais encore à tous les prêtres qui s'adressaient à lui. Il nous conduisait partout où le besoin des fidèles nous appelait, et il nous rendait tous les services possibles très gratuitement. Sa maison était l'endroit où les fidèles se rendaient pour entendre la sainte messe, pour s'y confesser et recevoir les Sacrements. J'ai administré dans sa maison plusieurs fois le baptême, fait plusieurs mariages etc. etc. Il doit avoir dans ses papiers les certificats des baptêmes, mariages, etc.
» Montauban, juillet 1831.
» PERBOYRE, » Prêtre de La Mission, ancien supérieur du P. -S. » (1)
Pour cette fois encore, le dénonciateur eut à se mordre les doigts : les choses restèrent dans le même état. Mais bientôt le retour prématuré de l'abbé Jean Sarny vint lui offrir une meilleure occasion de renouveler ses odieuses manoeuvres, et il n'y manqua pas.
L'abbé Jean Sarny était en Espagne depuis quatre ans, neuf mois. Les ennuis de l'exil le décidèrent à retourner en France. Mais avant, il tint à faire constater officiellement que sa conduite pendant son séjour à Lérida avait été sans reproche. Don Edouard-Marie Saenz de la Guardia, vicaire général de Lérida, lui délivra un certificat où il déclare que : « />•' Juan Sarny,
(1) M. Perboyre écrivit ce billet en 1831, à la prière de la famille Sarny et pour des raisons qui lui sont particulières.
ro
vicario de la parroqaia de 5" Jaaii de Co/icots, obispado de Cahors en Frauda. . , ha nia/iifestado ser sacerdotc de buena fania, vida y costambrcs, no ha dado cosa que decir, sobre su conducta y proeederer. . . » (1) (21 juillet 1797).
Il rentra donc et reprit à Concots les fonctions du saint ministère avec toute la prudence commandée par les circonstances. Sur la lin de septembre 1795, on le voit à p]scamps remplacer M. Lagarde, curé de cette paroisse, momentanément empêché, et signer comme témoin un acte de mariage qu'on est surpris de rencontrer dans les registres d'Escamps, celui de M. Hocquart, homme de loi, de Paris, avec M'^" Eléonore Cassagnes-Delsut, de Toulouse.
C'était le moment où le Directoire, après un court intervalle de sagesse, affolé par les réclamations des royalistes et quelques défaites essuyées par les armées de la République, rouvrait la persécution contre la religion et le clergé. 11 venait d'enjoindre à tous ses agents l'exécution rigoureuse de tous les édits de proscription légués par l'Assemblée législative à la Convention.
Cependant l'abbé Sarny, grâce à l'amitié des fidèles de Concots, qui lui savaient gré d'être revenu au milieu d'eux au péril de ses jours, aurait probablement échappé encore à cette crise sans la trahison. Mais Dieu, qui voulait associer dans une plus large mesure son serviteur à la Passion de son Fils, permit qu'il se trouvât un Judas pour le livrer. Du même coup, le traître, qui n'en était pas â son premier essai, fit connaître le retour de l'abbé Sarny et sa présence à Concots et dénonça son frère, maire d'Escamps, comme contre-révolutionnaire.
Immédiatement le maire fut révoqué et le dénonciateur mis à sa place. Toutefois, ce ne fut pas pour longtemps; au bout de deux ans, méprisé de tous, il dut rendre la mairie â sa victime. D'un autre coté, le Directoire de Cahors expédia en toute hâte une brigade de gendarmerie à Concots avec mission de recher-
d) « Don Jean Saray, vicaire de la paroisse de St-Jeau de Concots, évéchè de Cahors, eu France, a toujours été regardé comme un prêtre de bonne réputation. Ou n'a jamais trouvé rien à dire sur sa vie, ses mœurs, sa conduite et sa manière de procéder. »
cher le vicaire et de s'en emparer. C'était en brumaire an VI (novembre 1797); l'abbé Sarny, malade, était, par ordre du médecin, consigné dans sa chambre. Un cri sinistre : les patriotes I les patriotes ! retentit à ses oreilles. En même temps^ un ami se précipite chez lui : « Fuyez, lui dit-il, les gendarmes sont là ! » L'abbé Sarny n'a que le temps de quitter son appartement bien chaud et de descendre dans une cave humide et froide. Il échappa ainsi aux recherches des bleus; mais il contracta une pleurésie dont il mourut quelques jours après dans la maison des anciens prieurs de Conçois. Il avait 35 ans.
Pendant plus de quarante ans, sa famille a fait célébrer chaque année, dans l'église de Concots, un service solennel le jour anniversaire de sa mort. La famille n'était pas seule; les fidèles de Concots, qui gardaient avec une sorte de religion le souvenir du prêtre défunt, aimaient à unir leurs prières aux siennes. C'était un spectacle touchant de voir, après l'ofl^ce, cette fouie recueillie prier sur la tombe vénérée de ce con • fesseur de la foi.
Cette tombe a sa légende. On dit que de longtemps l'herbe n'y poussa pas. Le peuple voulait voir là une preuve de la sainteté du serviteur de Dieu. Pieuse naïveté, sans doute, mais aussi preuve de la haute idée qu'on avait de la vertu du digne prêtre.
Jules Sarny.
M. AYROLES(l)
Saint- Chignes (2) est un village de la paroisse de Saignes, au canton de St-Céré, dans le diocèse de Cahors. Il est situé à un kilomètre environ du château qu'illustrèrent jadis les mar-
(1) Confesseur de la Foi, Docteur eu théologie, curé de Reyrevigues au diocèse de Cahors, député du clergé du Quercy aux Etats-Généraux de 1789.
Voir la biographie de M. Ayroles. par M. le chanoine Floras (page 38 du présent ouvrage).
(2) Le nom de St-Chignes est une déformation du nom de St-Aignan ou peut-être de celui de St-Geuès, autrement dit St-Geniés, patrou de l'église voisine d'Aynac, dont le village de St-Chignes a yongtemps dépendu.
quis de La Garde, sur une éminence ombragée de châtaigners et tapissée de prairies plantureuses qui se dresse, comme une borne-fontaine^ entre les plateaux arides du Causse et les collines verdoyantes du Ségala. Le village se compose d'une humble maison de cultivateur et d'une maison de maître, moitié ferme, moitié manoir, entourée de vastes dépendances.
Sous ces hautes toitures recouvertes d'ardoises grises, avec sa longue façade où de nombreuses fenêtres s'ouvrent à l'air et à la lumière, au milieu de ses cours et de ses jardins enclos de murs pareils à des remparts et percés d'allées toutes droites aux épaisses bordures de buis, cette maison garde encore les grands airs qu'avaient les demeures bourgeoises d'autrefois. Si, depuis longtemps, la maison n'a pas changé d'aspect, cela tient, peut-être, à ce qu'elle n'a pas changé de maîtres. Depuis près de quatre siècles, les diverses générations d'une même famille se succèdent dans ses murs, se transmettant de l'une à l'autre, avec une fortune modeste, ces traditions d'honneur et de foi qu'on estime être encore, en notre vieux Quercy, le plus précieux des apanages.
C'est là que naquit, « le 6 février 1731, jour de mardy-gras, environ les quatre heures du soir », (1) celui qui devait être l'abbé Ayroles. Son père, maître Antoine Ayroles, bourgeois et homme de loi, exerçait les fonctions de notaire royal, ainsi que l'ont fait, de temps immémorial jusqu'à nos jours, tous les Ayroles de St-Chignes. Sa mère. « demoiselle Jeanne de Vabre », appartenait à une des meilleures familles de Parlan, en Auvergne.
L'enfant fut baptisé, sept jours après sa naissance, le 13 du mois de février, par M. Fauré, vicaire de Saignes, dans l'an-
(1) Archives de famille. — Fragments d'un livre de raison.
Les archives de la famille Ayroles, de St-Chigiies, nous ont été gracieusement communiquées par M. l'abbé Ayroles, petit-neveu du vénérable confesseur de la foi. Elles com.preunent : 1° une précieuse Notice manuscrite sur l'abbé Paul Ayroles, composée dans les premières années de ce siècle, probablement par un prêtre du diocèse, sou parent ou son intime ami ; 2" des lettres de l'abbé Ayroles à sa sœur Marie, religieuse Maltaise à l'Hôpital-Beaulieu ; 3» des lettres adressées par M. Ayroles à divers correspondants ; 4o des lettres écrites à l'abbé Ayroles ; 5" un grand nombre de papiers de famille.
cienne église paroissiale bâtie au pied du château (l). Il eut pour parrain son cousin Paul Nabinal, d'Albiac, et pour marraine Jeanne Delbos, de Montager, sa cousine, tls lui donnèrent le nom de Paul. On ne pouvait plus heureusement choisir le nom de cet enfant prédestiné qui devait être, à l'exemple de son glorieux patron^ apôtre, défenseur et martyr de la Foi.
Antoine Ayroles et Jeanne de Vabre comptaient à peine cinq années de mariage et Paul était leur quatrième enfant. Il devait leur en naître cinq autres (2). Cette heureuse fécondité était de tradition dans la famille Ayroles et nous constatons, à son honneur, qu'il en est de même encore.
Nous ne savons que peu de choses des premières années de Paul Ayroles, mais il est facile de deviner ce que fut son éducation au sein d'une famille chrétienne comme l'était celle du notaire royal de St-Chignes.
Selon l'usage reçu, son frère aîné, Jean-Antoine, devait succéder à son père dans sa charge dofRcier ministériel. Pierre^ dont la santé fut toujours un peu frêle et qui mourut à l'âge de 38 ans, était destiné au métier d'agriculteur. Pour leur troisième fils, leur « Poulou », leur « Poulicou » bien-aimé, ainsi qu'ils se plaisaient â l'appeler, selon son propre témoignage, ces pieux parents avaient rêvé les grands mais redoutables honneurs de l'état ecclésiastique. Aussi, sa mère s'appliqua-t-elle, de bonne heure, à modérer son caractère un peu trop vif, son naturel trop enjoué et à déposer dans sa jeune âme les germes de piété, de charité, de dévouement qui devaient se développer plus tard avec tant d'éclat et faire de lui un prêtre selon le cœur de Dieu.
(1) La paroisse de Saignes n'avait que titre de vicairie et relevait de la paroisse d'Aynac. L'ancienne église a été remplacée par une église neuve construite au village de Bedel,
(2) Pour faciliter l'intelligence du récit qui va suivre, nous croyons devoir donner ici le nom de ces neuf enfants par ordre de naissance. L'ainé s'appelait Jean-Antoine; il vint au monde à. la fin de 1726. Après lui, naquirent successivement et d'année en année, ou peu s'en faut, Anne, morte à l'âge de deux ans ; Pierre, qui fut, à St-Céré, le compagnon d'études de Jean-Antoine et de Paul ; Paul ; Marie-Anne ; Jeanne ; Marie, religieuse de l'Hôpilal-Issendolus ; Catherine, et enfin Pierre-Autoine-Louis, le dernier venu, baptisé le 7 août 1740 (Arch. de famille. — Fraguients d'un livre de raison).
Pendant que la mère s'attachait à former son cœur, le père s'occupait a cultiver son esprit et leur tâche à tous deux se trouvait singulièrement facilitée par les merveilleuses dispositions que l'enfant montra toujours pour la science et pour la vertu .
Avec Paul et avant lui, maître Ayroles avait deux autres élèves : Jean-Antoine et Pierre, ses deux premiers fils. Mais bientôt le bon notaire s'aperçut qu'il ne pouvait faire marcher de front les divers travaux de son étude, ses occupations de propriétaire rural et l'éducation de ses enfants. Il dut, à son grand regret, se démettre de cette dernière charge et il confia ses trois fils aux soins de M. l'abbé André, « régent du Collège de Saint-Céré. »
Cette petite ville comptait alors dans ses murs cinq écoles fréquentées par plus de six cents élèves. Les Pères Récollets faisaient, dans leur monastère, un cours suivi de Théologie. Les religieuses de la Visitation ouvraient les portes de leur pensionnat aux jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie. Les Mirepoises accueillaient gratuitement les enfants du peuple dans leurs classes toujours trop étroites. Enfin au Collège^ placé sous la direction d'un Régent, tantôt laïque, tantôt ecclésiastique, choisi par les consuls, les garçons de tout âge et de tout rang apprenaient le français et le latin dont ils pouvaient poursuivre l'étude jusqu'à la rhétorique inclusivement (1). On voit par là que l'instruction, quoiqu'on en ait dit, était beaucoup plus largement départie en France, avant la Révolution, qu'elle ne l'a jamais été depuis.
C'est au Collège et sur les bancs des classes de latin que Jean-Antoine et Pierre Ayroles vinrent prendre place le 18 no-
(1) Archives de la mairie de St-Géré : Livre de la Boucle, passim. — Arch. de l'église Ste-Spérie. — Vie de M^'*^ de Boissy, première supérieure des Elcoles chrétieuDes du diocèse de Cahors, p. p. 119, 156 et suiv.
Outre les 50 livres qui lui étaient alloués auuuellemeut par la ville pour tout traitement, le Régeut du collège recevait de ses élèves riches uue modeste cotisatiou. Cette cotisation était fixée^ d'après les comptes de la famille Ayroles, à une livre par mois pour les enfants qui apprenaient le latin, à une demi-livre pour ceux qui apprenaient le français seulement.
Les fils Ayroles furent mis en pension dans une famille de Saint-Céré à laquelle il était payé, pour chacun d'eux, la somme de 20 sols par mois.
vembre 1737. Avant de les suivre jusque-là, Paul dut compléter les études de français qu'il avait ébauchées à St-Chignes et se pe'rfectionner dans la science de la lecture, de l'écriture et du calcul. Le pauvre petit avait six ans à peine : c'était commencer bien tôt le rude apprentissage de la vie !
Les progrès de Paul — le seul dont nous ayons à nous occuper ici — furent assez rapides. Après deux années de séjour dans les classes de français, à l'âge de huit ans, on le jugea capable d'affronter l'étude du latin. Dix-sept mois plus tard, il traduisait déjà les Eglogues de Virgile et tentait ses premiers essais dans l'art difficile des vers (1).
Paul Ayroles suivit pendant six années les cours du Collège de St-Céré. Il en sortit^, à l'âge de douze ans, pour entrer au « Collège académique » de Cahors, dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus. Il y passa cinq années encore et s'y fit remarquer entre tous par « son assiduité, sa piété, sa diligence, son application, son intelligence et son savoir », ainsi que l'atteste le diplôme de fin d'études qui lui fut délivré, le 22 juin 1748, par le P. Gaspard de Villeneuve, supérieur du Collège (2). Pour être court, l'éloge n'en est pas moins complet et ne laisse rien à désirer. . .
Ses maîtres avaient en telle estime son talent et ses vertus, qu'ils conçurent le désir de l'attacher à leur Compagnie. Ils
(1) La famille Ayroles conserve dans ses archives l'exemplaire des Eglogues qu'on lui mit alors entre les mains. Très fier de posséder ce livre, — comme nous l'avons tous été en pareille occasion, — l'enfant se hâta d'inscrire, à la première page, le prix qu'il lui avait coûté : 5 sols. Puis il parsema la couverture d'inscriptions latines et françaises destinées à établir son droit de propriété sur la chère brochure : Hic Virgilius ad me pertinet Pauliwi Ayroles e parocia Daynaci (ou Daynaco, comme il écrit à un autre endroit). — Ce Virgile appartient à moy Paul Ayroles de St-Chines paroisse d'Aynac, 30 may 1741 — à St-Céré chez Mos'" André.
Sur une page blanche il griffonne ces vers (?) : Hicnomen meumpono Quia illiim perdere nolo ; Narn si perdere (voluissem) Non hic ponerem.
Le syllogisme est d'une logique un peu naïve, mais cela n'empêche pas le sentiment... La Révolution a bouleversé bien des choses : elle n'a changé ni les mœurs, ni les habitudes des écoliers.
(2) Arch. de famille ...Maximà cum lande assiduitatis, pietatis, diligent ia, studiij ingenii et captûs.
lui firent même des ouvertures à ce sujet. Mais Paul Ayroles, après avoir longuement réfléchi et sérieusement étudié sa vocation^ crut devoir répondre par un refus à ces flatteuses avances. Ce n'est pas dans l'état religieux que Dieu l'appelait à le servir.
Il n'avait point renoncé à embrasser l'état ecclésiastique auquel il se préparait, nous l'avons vu, depuis sa plus tendre enfance. Cette résolution, au contraire^ était plus arrêtée que jamais dans son esprit. Aussi, trois ans après son entrée au Collège des Jésuites, — il était alors âgé de quinze ans — il recevait, le 4 juin 1746, dans la chapelle du Grand-Séminaire, la tonsure cléricale des mains de Mgr Bertrand Du Guesclin, évêque de Cahors (1). C'était son premier pas dans la carrière qu'il devait si noblement parcourir.
L'heureuse impression qu'il avait produite à Cahors sur l'esprit et sur le cœur de ses maîtres, tous ceux qui l'approchaient, même dans le monde, la ressentaient également. Une amie dévouée de la famille, M'"^ la marquise de Pleaux, écrivait à maître Ayroles pendant les vacances scolaires de l'année 1746 :
« Votre petit abbé qui est, en vérité, charmant et que j'aime beaucoup, Monsieur, n'a jamais voulu venir ici vendredi, comme je l'en avais prié. . . Je ne puis le garder que vingt-quatre heures, dont je suis très fâchée et je le serai irrévocablement contre vous si vous ne me l'envoyez pas quatre ou cinq jours avant la St-Luc, attendre ici son entrée au Séminaire. Je vous le demande avec instance. . . »
Elle accepte volontiers de le recommander à l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, qui est fort de ses amis et son parent; elle le lui a, d'ailleurs, déjà présenté.
« Monsieur de Paris a vu ici notre abbé : il le caressa et le questionna... Cet enfant mérite tout par sa sagesse et son aptitude aux sciences et je voudrais bien, je vous l'assure, contribuer à sa fortune. » (2).
Cette lettre n'est-elle pas « en vérité, charmante » elle aussi, et quel ravissant tableau elle nous laisse entrevoir : Christophe
(1) Arch. de famille : Lettres testimoniales de l'abbé Ayroles.
(2) Arcti. de famille. — Lettre du 10 août 1746.
de Beaumont, le saint archevêque de Paris, l'héroïque victime des haines jansénistes, questionnant avec condescendance, caressant affectueusement cet enfant inconnu qui sera, à son tour, le défenseur de la justice et de la vérité, le martyr de la Révolution. Et au bas de ce tableau ne pourrait-on pas écrire cette fière devise des Beaumont qu'ils ont, tous deux, réalisée à la lettre : Iinpavidam ferlent mdnœ. Ils ont vu tomber sur eux, sans trembler, les ruines d'un monde écroulé î
Quelques jours plus tard, l'abbé de Caors de la Sarladie, chanoine de Roc-Amadour, écrivait, de son côté, à M. Ayroles :
« . . . Je n'oublierai pas le petit abbé à qui^ ainsi qu'à vous, je voudrais bien pouvoir rendre service, étant, de cœur et d'affection, parfaitement à vous. » (1)
Au cours d'une autre lettre où il lui annonce sa nomination à un canonicat de la Cathédrale de Montauban, le bon chanoine ajoute : « . . . Je serai à même de rendre service à votre petit abbé. . . Si l'occasion se présente de lui faire plaisir, je la saisirai avec bien de la complaisance, surtout s'il continue à se rendre propre pour l'état ecclésiastique. » (2)
Ces éloges^ d'ailleurs bien mérités, joints à des offres si gracieuses de services, flattaient agréablement l'orgueil paternel du notaire royal de St-Chignes et lui faisaient rêver pour son fils les plus hautes destinées. La marquise de Pleaux ne promettait-elle pas de lui faire « avoir une bourse gratuite dans un Collège de Paris ? » Ne refusait-elle pas de le recommander « à M. de Tours, lequel n'a que des cures à donner dans son diocèse, et dans ses abbayes, il n'a que deux seuls bénéfices simples dont il soit collateur » (3). Le « petit abbé » mérite mieux que cela, aussi est-ce à M. de Paris qu'elle l'a recommandé.
Mais « le petit abbé », alors comme plus tard, n'avait aucune ambition. S'il rêvait de quelque chose, c'était d'une humble cure de campagne où il pût servir Dieu en paix et se dévouer tout entier au salut des âmes. Nous verrons bientôt comment son rêve fut réalisé.
(1) Arch. de famille. Lettre du 25 août 174G.
(2) Id. Lettre du 7 septembre 1746.
(3) Id. Lettre du 10 août 1740.
Au sortir du Collège des Jésuites, Paul Ayroles vit s'ouvrir devant lui les portes du Grand-Séminaire où il entra à la fin de l'année 1748.
Le Grand-Séminaire de Cahors était dirigé^ alors comme aujourd'hui, par les fils de St Vincent de Paul, entre les mains desquels le vénérable Alain de Solminihac l'avait placé en 1843 J). Cachant sous des dehors modestes, à l'exemple de leur saint fondateur, une vive piété, un dévouement sans bornes, une grande connaissance des âmes et un profond savoir, ces humbles Prêtres de la Mission sont, depuis longtemps, passés maîtres en l'art si difficile de former les jeunes clercs aux augustes fonctions du ministère sacerdotal.
A leur école, le brillant élève des Jésuites devint un séminariste accompli. Les lettres qu'il écrivait à cette époque de sa vie et que nous aurons l'occasion de citer bientôt ont porté jusqu'à nous le suave parfum de sa tendre et forte piété. 11 donna la mesure de sa science en conquérant de haute lutte, en 1751, après trois années de séjour au Grand-Séminaire, le diplôme de docteur en théologie de l'Université de Cahors ^2). Il fut apparemment un des derniers lauréats de cette Université célèbre qu'un décret royal supprima brutalement, cette année-là même, sans aucun égard pour ses services présents et pour son glorieux passé (3).
Paul Ayroles n'avait pas encore vingt-et-un ans. Trop jeune pour recevoir les Ordres-Sacrés, il dut quitter le Grand- Séminaire et se retirer à St-Chignes jusqu'au jour où il aurait atteint l'âge requis par les saints Canons.
En attendant, il chercha à occuper, le plus utilement possible, les loisirs forcés que lui créait cette situation. Le marquis de Turenne, son voisin et son parent, lui confia l'éducation de son fils, le jeune chevalier d'Aynac. L'abbé Ayroles garda cet enfant près de lui, à St-Chignes, pendant dix-huit mois et « il
(1) Vie de St Vincent de Paul, par Abelly, t. I, liv. 1^% cli. XL VI.
(2) Arch. de famille. — Notice manuscrite sur M. l'abbé Ayroles.
(3) L'Université de Cahors avait été fondée le 7 juin 1331, par notre illustre compatriote le pape Jean XXIL Elle disparut après quatre siècles d'utile et brillante existence .
se fit un plaisir, nous apprend un document de l'époque, de lui donner des leçons des premiers éléments. » (1)
Nous devons ajouter qu'aux austères « plaisirs » du préceptorat^ il en joignait d'autres qui pourraient paraître moins dignes d'un jeune ecclésiastique et d'un docteur en théologie... Le croirait-on ? il semble avoir été pris, à cette époque, d'un goût très vif pour la chasse et Téquitation, pour les chiens et pour les chevaux. Qu'on en juge. . .
« Je vous dirai pour nouvelle, écrit-il à son frère Jean- Antoine^ que je tuai mercredi un levraut que La Mouche m'avait arrêté tout au mieux. Jugez de ma joie. Mais celle que j'ai de voir de temps en temps mon cher père sur le magnifique Espagnol est au-dessus de toute expression. Qui n'a pas vu ce cheval n'a rien vu ! Je vous conseille d'acheter des lunettes de longue-vue et les braquer de ce cùté-ci pour vous satisfaire en attendant votre arrivée. . . »
Il ajoute, — car le cœur chez lui ne perd jamais ses droits : < Tout le monde se porte bien ici, excepté moi qui suis malade à force de regret de vous avoir quitté. Malgré tout, je n'ai pas encore eu recours aux médecins. » .2)
Son naturel vif et enjoué longtemps comprimé par la vigilance maternelle et par les rigueurs d'une éducation qui n'avait eu rien d'efféminé, semblait vouloir reprendre le dessus. Dieu nous garde, toutefois, de voir là une ombre, même légère, jetée sur une vie tout entière sans reproche. Ce fut, au plus, une détente de quelques jours qui ne dépassa jamais les bornes légitimes et permises.
Toujours est-il qu'il n'hésita pas, le moment venu, à renoncer à ces distractions, si agréables fussent-elles, pour s'enfermer de nouveau au Grand-Séminaire.
En fondant cette maison, le vénérable Alain de Solminihac avait édicté une très sage ordonnance en vertu de laquelle « tous ceux qui aspiraient aux saints Ordres étaient obligés d'y
(1) Arch. de famille. — Papiers divers.
(2) Arch. de famille. — Lettre du 2G juillet 1751. — Son frère, après de brillantes études au Collège des Jésuites où il avait précédé Paul de quelques années, avait fait sou droit et était entré ensuite dans Tétude de Maître Claret; à Caliors, pour s'y former à la pratique des affaires.
demeurer un an entier avant que de recevoir le sous-diaconat et ensuite tout le temps qui restait jusqu'à ce qu'ils fussent prêtres. » (1) Cette ordonnance était toujours en vigueur dans le diocèse et Paul s'y soumit avec un pieux empressement.
C'est à la fin de l'année 1753 qu'il reprit sa vie de séminariste interrompue depuis plus de deux ans. Mais à peine entré dans cette solitude propice aux sérieuses pensées, lorsqu'il se vit avec sa faiblesse, dont son humilité lui exagérait l'impuissance, en face des redoutables obligations de l'état ecclésiastique et du ministère pastoral^ il eut peur et il hésita. Toutes les nobles et grandes âmes n'ont-elles pas éprouvé ces saintes frayeurs, ces douloureuses hésitations ?. . .
« Avant que d'entrer dans cet état, racontait-il plus tard, j'ai lu et relu pour connaître ce qu'il était. J'y voyais des difficultés que l'expérience me fait trouver plus grandes que je ne les avais prévues ; mais la grâce de l'Ordre les fait surmonter.. » Et il ajoutait : « L'abbé de Rancé parut indigné de ce qu'on lui conseillait de se faire moine : — Moi, frère frocard, disait-il, moi, frère frocard ! — Cependant il prit cet état et, en réformant l'Ordre de la Trappe, il s'est sanctifié en sanctifiant les autres. . . Sainte Thérèse nous dit elle-même que quand on lui proposait de se faire religieuse il lui semblait qu'on lui déboitait tous les os : elle a réformé l'Ordre des Carmes. . . Ainsi, lorsque Dieu vous appelle à un état il fait disparaître toutes les difficultés. » (2) C'est cet appel de Dieu qu'il lui semblait ne pas avoir entendu encore. . .
On pourrait croire que ces craintes et ces hésitations étaient le fait d'un esprit timoré ou imbu du rigorisme étroit, si commun en ces temps-là, même parmi ceux qui ne professaient pas les erreurs jansénistes. Il n'en est rien. On eut difi^cilement trouvé, au contraire, un esprit plus ouvert, plus large, mieux pondéré que celui de ce jeune séminariste de vingt-trois ans. Nous n'en voulons donner pour preuve que les lignes suivantes tirées d'une lettre qu'il écrivait, vers cette époque, à
(1) Abelly. Vie de St Vincent de Paul, t. I, liv. 2, ch. 5.
(2) Archiv. de famille. — Notice mauuscrite.
sa sœur Marie, pensionnaire au monastère de l'Hùpital-Issendolus. Cette lettre est si belle dans le fond comme dans la forme, elle est surtout si caractéristique que nous ne résistons pas, malgré sa longueur, au plaisir de la citer à peu près tout entière.
« Je suis bien facile de votre maladie. Ménagez-vous davantage, pour l'amour de moi : si vous souhaitez ma tranquillité, vous le ferez. Ayez cette complaisance pour un frère qui vous aime. Je vous verrai dans une douzaine de jours : je les trouverai fort longs, surtout n'étant pas assuré que vous soyez bien remise.
» Je suis surpris que vous me demandiez des instrumens de mortification quand Dieu vous mortifie lui-même. La vraie pénitence consiste à modérer ses désirs et à réprimer les sentimens de la nature ; ce n'est que dans des circonstances où vous n'êtes pas qu'il faut exercer sur soi des pratiques plus rudes... Souffrons avec joie que Dieu nous aflOiige^ tenons toujours notre cœur dans une parfaite dépendance de sa volonté : c'est là une mortification de tous les temps, de tous les âges, de tous les tempéramens. Vos forces, peut-être, ne peuvent guère vous en permettre d'autre. Ce n'est pas que je désapprouve le désir que vous m'avez fait paroitre, mais je crois que vous ne devez pas trop vous livrer à des commencemens de ferveur. Une certaine douceur qu'on goûte d'abord dans les voyes de Dieu nous fait trouver tout facile, mais enfin notre courage s'éteint^ il ne nous reste plus alors que notre faiblesse et la confusion de voir nos belles résolutions évanouies. Qu'une vive foi nous fassedésirer les souffrances, la sueur de sang et l'agonie de Jésus- Christ, mais ne nous fions pas trop à des sentimens d'une dévotion passagère. Pardonnez ce petit sermon à mon amitié . . Adieu, ma chère sœur, aimez-moi comme je vous aime. » (1)
On le voit, cette lettre où le cœur et la raison parlent un si doux et si chrétien langage n'est certainement pas d'un janséniste. Aussi la grâce de Dieu devait-elle finir par triompher de tous les obstacles. Toutefois, avant de prendre une décision
(1) Arch. de famille. — Lettre du 23 août 1754.
irrévocable^ le pieux séminariste voulut consulter son père et lui demander son consentement.
« Mon très cher père, lui écrivait-il avec un filial abandon, jugez-vous à propos que je prenne l'ordination a la fin du Carême ? J'ai été fort indéterminé jusqu'ici. Certaines raisons que je grossissois peut-être me tenoient en suspens. Je ne savois pas et ne sçais peut être pas bien encore quel est pour moi le meilleur parti. » (1) Il le prie cependant, l'ordination devant avoir lieu à quelques jours de làj de vouloir bien lui envoyer le titre clérical nécessaire pour y participer.
Maître Ayroles s'empressa d'envoyer, avec ses paternels encouragements, le titre clérical et le consentement demandés (2) ; l'Ordination eut lieu le mois de mars, mais le pauvre séminariste n'y participa point. Dieu n'avait pas encore sans doute, pour employer ses propres expressions, « fait disparaître toutes les difficultés. » Ce fut seulement le 8 juin 1754 que l'abbé Paul Ayroles reçut, à Sarlat, des mains de Monseigneur Henry-Jacques de Montesquiou, évêque de cette ville, les Ordres mineurs et le sous-diaconat (3).
Nous trouvons comme un écho des sentiments qu'il dut éprouver alors dans une lettre écrite par lui quelques mois plus tard. Sa sœur Marie venait de lui annoncer la détermination qu'elle avait prise de se consacrer à Dieu dans l'ordre de St Jean de Jérusalem, au monastère de l'Hùpital-Issendolus. Il lui répond :
(1) Arch. de famille. Lettre du G février 1754
(2) Arcli. de famille. — Papiers divers. Le lilre clérical est daté du 18 février 1754.
(3) Arch. de famille. — Lettres testimoniales de l'abbé Ayroles.
Mgr du Guesclia u'iiabitait guère, à cette époque, sa ville épiscopale. « Ou ne sçait pas, dit l'abbé Ayroles dans une de ses lettres, quand M'' de Caors doit revenir... » Eu attendant, ses malheureux séminaristes étaient obligés, leur retraite préparatoire terminée, de monter à cheval et d'aller, à leurs frais, se faire ordonner à Sarlat ou ailleurs. Aussi les curés du diocèse, réunis à Cahors en 1789 pour l'élection des députés aux Etats-Généraux, insérérent-ils dans leur Cahier des Doléances un article ainsi conçu : « Que les évoques, absents de leur diocèse pour autre raison que les iutéréts de l'Eglise ou de l'Etat, s'occupent des moyens de pourvoir aux frais de voyage des ordiuants. » V. Assemblée des sénéchaussées da Quercij pour l'élection des députés aux Etats-Généraux. — Prccès-verbaux des séances. — Liste des députés. — Cahier des Doléances, publiés par M. Combarieu, p. 63 de l'édition du centenaire (1889).
« . . .Je vous félicite de votre généreuse résolution. . . Personne, ma chère sœur, n'est plus aise que vous entriez dans la Religion que moi. Consacrez-vous à Dieu, fuyez les vaines joyes et les plaisirs frivoles du monde; la paix du cœur, la solide paix ne se trouve qu'en Dieu, dans le silence et dans laretraite. Rendez tous les jours plus purs les motifs qui vous ont déterminé à embrasser la Religion. Car, ne vous y trompez pas, si vous ne faites à Dieu un sacrifice plein et entier de votre cœur et de votre volonté, si vous réservez quelque chose, si vous restez encore attachée par quelque endroit au monde, si vous conservez encore quelque inclination^ quelque petite qu'elle soit, pour ce siècle corrompu duquel vous voulez vous séparer^ en vain vous porterez l'habit de la virginité et de l'obéissance, en vain vous habiterez avec les saintes et les vierges, Jésus-Christ qui ne veut point un cœur partagé vous rejettera, il vous dira comme à ces vierges folles dont il parle dans l'Evangile, qu'il ne vous connoit pas. Que ce soit donc le pur amour de Dieu, le zèle de votre salut et l'envie d'imiter Jésus-Christ obéissant et souffrant qui vous porte à lui sacrifier votre liberté. Donnez-vous entièrement à lui et ne réservez rien. . . »
« . . .11 n'y a, ajoute-t-il en terminant, que les vierges pures qui ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau qui puissent le suivre partout. Il est l'ami de la virginité et il n'y a que les vierges qui puissent prétendre à l'honneur d'être ses favoris... Adieu, ma chère sœur, je vous aime toujours autant que moimême. » (1)
Pour traduire en des termes si convaincus et si éloquents de pareils sentiments, il faut les avoir éprouvé soi-même, il faut en être pénétré tout entier 1 On le comprend en lisant ces lignes, c'est pour mériter « l'honneur d'être le favori » de Jésus, c'est pour pouvoir « le suivre partout » que Paul Ayroles s'était prosterné sur le pavé du sanctuaire et avait voué à Dieu sa virginité. Et c'est pour achever, selon son expression, « de se donner entièrement et sans réserver rien » qu'il recevait le
(1) Arch. de famille. — Lettre du 23 décembre 1754.
diaconat le 21 décembre 1754 et la prêtrise le 15 mars 1755 (1). Nous allons voir, en étudiant les œuvres de sa vie sacerdotale, que seuls « le pur amour de Dieu, le zèle de son salut et du salut des âmes, l'envie d'imiter Jésus-Christ obéissant et souffrant, l'avaient porté à lui sacrifier sa liberté » et à briguer l'honneur de devenir son Ministre.
A peine ordonné prêtre, vers la fin du Carême de l'année 1755, l'abbé Paul Ayroles fut nommé vicaire du Bias. Le Bias était une paroisse importante de l'ancien diocèse de Cahors, située entre Réalville et Montauban, sur la rive gauche de l'Aveyron (2)- Le protestantisme comptait, dans cette paroisse, un certain nombre d'adeptes et c'est apparemment à cette circonstance qu'elle dut d'avoir pour vicaire un prêtre du mérite de l'abbé Ayroles.
Il ne put faire qu'en passant le bien qu'il semblait destiné à y accomplir... Le 16 juin 1756, M. Barthélémy Condamine résignait en sa faveur la cure de Reyrevignes. L'abbé Ayroles vint occuper ce nouveau poste dans les premiers jours du mois de juillet avec le titre de vicaire régent dont l'Évêque de Cahors l'avait pourvu en attendant que le St-Siège eût approuvé la démission de son prédécesseur. C'est le 25 novembre 1756 qu'il fut nommé curé de Reyrevignes et c'est le 16 décembre suivant qu'il prit définitivement possession de son bénéfice (3).
Il regarda toujours comme inviolable et sacrée l'union spirituelle qu'il avait contractée, ce jour-là, avec cette paroisse. Ni l'ambition humaine, ni la persécution, ni l'exil, ni la prison ne
(1) Arch. de famille. — Lettres testimoniales de l'abbé Ayroles. — C'est encore à Sarlat et des maius de Mgr de Montesqiiiou qu'il reçut les deux ordinations. « Je vous dois deux réponses, écrit-il à sa sœur après l'ordiuatiou du diaconat. Je me serais déjcà acquitté d'une partie de ce double devoir sans la retraite que nous avons faite avant de partir pour Sarlat J'en arrivai hier : notre voyage fut très heureux. » Lettre du 23 déc. 1754.
(2) Le diocèse de Cahors s'étendait, avant la Révolution, jusqu'aux portes de Montauban.
(3) Arch. de famille. — Lettres testimoniales de l'abbé Ayroles.
purent la lui faire rompre : seule, la mort y mit un terme après quarante ans d'indéfectible fidélité.
La paroisse de Reyrevignes n'avait pourtant riôn, au point de vue purement humain, qui expliquât un tel attachement. Elle comptait à peine cinq cents âmes disséminées en de nombreux villages perdus au milieu de grands bois de chênes, dans les Causses un peu sauvages. qui s'étendent entre Figeac et Livernon. L'église se dressait sur une petite éminence et groupait autour d'elle, avec le presbytère et le château, quelques pauvres maisons recouvertes de chaume. C'était un vieil édifice d'aspect misérable, froid et nu, ruiné à demi et dépourvu des objets les plus indispensables au culte. Le presbytère ne ressemblait que trop à l'église et réclamait, comme elle, d'urgentes réparations.
Les revenus de ce bénéfice étaient des plus modestes, encore fallait-il les partager avec les religieux du monastère de Fons, desquels relevait la paroisse. La part du curé était d'environ sept cent livres (1). En y ajoutant les honoraires de messes et les droits casuels, il percevait en tout la somme de douze cents livres. Un tel état de choses n'était pas fait pour attrister l'abbé Ayroles. « Je suis content, disait-il; j'aurai moins de comptes à rendre pour l'emploi du revenu. Il y en a assez lorsque on peut vivre, donner aux pauvres et recevoir ses amis (2J. »
Si la paroisse de Reyrevignes laissait à désirer au point de
(1) Ces reveuiis se décomposaient ainsi qu'il suit, pour l'année 1756 : Vente des grains provenant de la dime : 600 livres. — Caruelage (cochons de lait) : 60 liv. — Vente du vin : 15 liv. — Vente du clianvre : 6 l. Foin : 9 liv., soit en tout : 690 livres. Il faut en déduire 116 livres, 17 so/s, 6 deniers pour les décimes et 38 liv. pour la taille et la rente, ce qui abaisse le revenu à 535 livres, 3 sols, 6 deuiers. Ce revenu était encore diminué par une rente de six: quartons, une puuière de froment et un quarton, deux punières trois-quarts d'avoine que le curé devait payer au seigneur de Reyrevignes.
Notons, de plus, que le curé de Reyrevignes était tenu de faire à ses frais les grosses réparations de l'église et du presbytère. Les religieux de Fons pourvoyaient seulement — et encore à frais et demi avec lui — cà l'ameublement et à l'ornementation de l'église. Le monastère de Fons ayant été supprimé, quelques années plus tard, les ressources du curé de Reyrevignes s'accrurent de la part qui revenait aux religieux sur la dime de la paroisse. En 1786, cette dime, non compris le caruelage, était affermée 862 livres, 10 sols.
(2) Arch. de famille. — Notice manuscrite.
vue matériel, il n'en était pas de même au point de vue religieux et moral. Sa population appartenait à cette forte race du Causse aux mœurs simples et pures, à l'esprit droit et ouvert, au cœur ardent et bon, au caractère ferme et loyal, dans l'àme de laquelle la foi a jeta d'inébranlables racines, comme ont fait les chênes séculaires au sol de ses plateaux. Avec de tels éléments, il y avait beaucoup de bien à faire. L'abbé Ayroles le comprit et se mit immédiatement à l'œuvre.
Nous voudrions pouvoir raconter jour par jour la vie de M. Ayroles à Reyrevignco. Mais la vie d'un curé de campagne est si uniforme dans sa simplicité, cliacune des journées qui la composent ressemble si parfaitement à l'autre, il s'y produit si peu d'événements offrant quelque intérêt général, qu'elle échappe, pour ainsi dire, à l'histoire. Des réparations à l'église et au presbj'tére, quelques changements de servantes (1), des achats de livres, des visites d'amis ou de parents, un procès engagé contre des paroissiens qui refusaient de lui payer la dîme, deux ou trois voyages, autant de maladies ou d'accidents sans gravité, tels sont les menus faits que nous révèlent les papiers divers et la correspondance de l'abbé Ayroles. Le refus qu'il oppose à sa nomination aux cures du Bias et de Loubressac, la mort de son frère Pierre et celle de Maître Antoine Ayroles son père, le second mariage de son frère aîné Jean- Antoine, sa promotion à la charge de confesseur extraordinaire des religieuses Maltaises de THopital-Issendolus furent les seuls incidents relativement importants qui marquèrent cette période de sa vie. Avec de pareils éléments, il nous était diffl^ cile, on le voit, d'écrire, selon la méthode ordinaire, l'histoire de M. Ayroles.
(1) Pour l'abbé Ayroles, une servante est. . . un mal nécessaire. Il écrit à M. de Palliasse, vicaire général, au sujet de celle que son père lui avait louée lorsqu'il fut nommée à Reyrevignes. « C'est une fille très sage dont on dit mille biens. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien avoir la bouté de m'accorder la permission de la prendre. Il faut qu'il y ait une si grande nécessité pour m'y déterminer. » (Lettre du 6 juillet 1756).
D'une autre, dans une lettre an même, il trace, en quelques mots, ce malicieux portrait : « Elle est, comme on dit, bien canonique, si toutefois il y a en a. Je crains beaucoup qu'à la première toux qu'elle aura elle ne perde sa dernière dent. » Lettre du 20 juin 1757).
Aussi avons-nous cru pouvoir abandonner, un moment, l'étude chronologique des faits et Tavons-nous remplacée par une étude d'ensemble plus vraie et plus intéressante à tous égards... Donner au culte divin et au temple où s'accomplissent ses augustes mystères toute la beauté possible, consacrer le meilleur de son temps à la prière et à l'étude^ instruire ses paroissiens, les diriger, s'occuper de leurs intérêts spirituels et matériels^ prodiguer ses soins aux malades, secourir les pauvres, consoler les affligés, sanctifier les âmes confiées à sa garde et se sanctifier lui-même, voilà ce que doit être la vie d'un curé de campagne fidèle à sa sublime vocation. Telle fut la vie de l'abbé Ayroles et nous ne saurions la mieux raconter, ce nous semble, qu'en montrant comment il remplit^ chaque jour, les diverses fonctions de son ministère pastoral. Après avoir ainsi étudié l'homme public, nous pénétrerons jusqu'au plus intime de son âme et nous nous édifierons au spectacle de ses vertus.
Nous avons déjà dit en quel misérable état l'abbé Ayroles avait trouvé son église lorsqu'il arriva à Reyrevignes. Plein de zèle pour la maison de Dieu, il s'occupa, sans retard, de la rendre moins indigne de l'Hôte divin qui daignait y faire sa demeure. Par ses soins, le sanctuaire fut restauré et embelli, le clocher réparé, le pavé de la nef et des deux chapelles latérales rétabli, la sacristie pourvue d'ornements convenables et de vases sacrés. Ces travaux^ commencés au mois de juillet 1756, étaient, pour la plupart, terminés le 16 décembre de la même année, jour où il prit possession de sa cure. Il y dépensa près de deux mille livres, somme considérable pour l'époque (1).
L'abbé Ayroles ne mit ni le même empressement, ni la même activité à réparer son pauvre et étroit presbytère. Ce n'est que bien longtemps après, de 1780 à 1789, qull songea à l'agrandir et à lui donner quelques rustiques embellissements (2). Se
(1) Arch. de famille. — Mémoires et uotes concernant les réparations faites à l'église et au presbytère de Reyrevignes.
(2) Arch. de fam. Loc. cit. Il y fit ajouter une chambre vers 1780 et paya au maçon qui la construisit la modeste somme de 28 livres 16 sols pour soixante-quatre journées de travail. Le prix d'une journée de maçon était alors de 9 sols.
dépenser tout entier pour la gloire de Dieu et le bien du prochain, s'oublier complètement lui-mAme, telle fut toujours la devise de l'abbé Ayroles.
Mais ces travaux, si importants qu'ils fussent, ne lui faisaient pas négliger les fonctions de son ministère. L'œuvre à laquelle il paraît s'être dévoué tout d'abord est celle du Catéchisme. Il la regardait, ajuste titre, comme l'œuvre par excellence et il savait employer, pour la mener à bien, les petites industries dont le zèle pastoral s'est aidé de tout temps.
« Je vous remercie, écrivait-il à sa sœur, des chapelets et des pelotes : vous contribuerez, peut-être plus que moi, à faire apprendre le Catéchisme aux enfans de Reyrevignes. Ainsi vous deviendrez catéchiste dans votre retraite et vous aurez part à la meilleure œuvre qu*on puisse faire, puisqu'il n'y a rien de si parfait que d'enseigner la Religion et qu'il n'y a des Évêques et des prêtres que pour cela. Vous voilà associée, sans y penser, à mon travail » (1). « Je commencerai le Catéchisme la semaine prochaine, lui dit-il dans une lettre écrite vingtdeux ans plus tard, priez Dieu qu'il bénisse ce petit travail » (2).
Les enseignements que l'abbé Ayroles donnait aux enfants de Reyrevignes sous une forme appropriée à leur âge, dans ses catéchismes de chaque jour, il les distribuait, tous les dimanches, du haut de la chaire, à sa paroisse tout entière, en de substantielles et éloquentes instructions. Malheureusement, les manuscrits de ses sermons se sont perdus et il ne nous reste d'autre preuve de son talent de prédicateur que le souvenir ému qu'en gardaient, naguère encore, les vieillards dont il avait évangélisé la jeunesse.
« Chaque matin, après sa messe, nous dit l'auteur anonyme de sa vie manuscrite, il recevait au tribunal de la pénitence tous ceux qui se présentaient et il s'acquittait de cette fonction si redoutable avec une exactitude qui n'avait pas d'égale » (3).
Les lettres de l'abbé Ayroles à sa sœur nous révèlent ce qu'il fut comme confesseur et comme directeur d'àmes : un fils spi-
(1) Arch. de famille. — Lettre du 23 décembre 1757.
(2) Id. Lettre du 23 novembre 1779.
(3) Arch. de famille. — Notice manuscriste.
rituel de saint François de Sales, ainsi qu'il aimait à le dire lui-même. Écoutons-le parler un moment :
« Il faut agir avec Dieu, comme on dit, rondement, mépriser de vaines pensées qui ne nous rendent ni meilleurs ni plus mauvais... Pour quelques manquemens et quelques fautes il ne faut point se laisser attrister (1). Dieu veut être servi avec joye et la tristesse n'est bonne qu'à nous affoiblir et à donner plus de prise au démon sur nous (2).
» Ne vous découragez jamais. Si vous tombez humiliez-vous, revenez à votre bon Père avec confiance, ne vous reprochez pas trop durement vos fautes^ mais relevez-vous doucement en ranimant le courage de votre âme » (3).
« Si votre confesseur juge à propos que vous fassiez la communion, il faut la faire... Yous communierez d'une manière sèche : tant mieux, les confitures sèches ne sont-elles pas aussi bonnes que les liquides. Je vous ordonne, par l'obéissance que vous m'avez promise, de suivre en cela ce que votre confesseur vous dira » (4).
« Allez gayement à Dieu... Marchez dans la dévotion sans empressement; celui qui se presse trop tombe souvent. Si vous tombez relevez-vous doucement et continuez votre chemin bien résolue de prendre mieux garde à placer plus sûrement le pié » (5).
« Soyez toute bien remise entre les mains du Seigneur, servez-le avec amour et sans contrainte et pendant tout le temps que vous verrez dans votre cœur la volonté de l'aimer et de le servir, ne vous troublez pas : tout va bien » (6).
« Défiez-vous beaucoup de vous-même, mais confiez-vous en Dieu. Que peut une foible créature? Dieu ne connoit-il pas mieux que nous la boue dont il nous a pétris ? Dans notre foiblesse, tenons-nous attachés à lui ; c'est un père qui nous
(1) N'oublioDS pas que cette lettre est adressée à une religieuse et qu'il lie saurait être question ici q.ue de fautes légères.
(2) Arch. de famille. Lettre du 23 décembre 1757.
(3) Id. Lettre du l^'' mars 1772.
Lettre du 10 août 1772.
Lettre du 9 oct. 1772.
Lettre du 18 juin 1781.
Id.
Id.
Id.
tiendra par la main pour nous aider à marcher^ qui nous portera entre ses bras si nous ne pouvons faire un pas. Ayons confiance et bon courage. Souvenons-nous du passé pour nous humilier, non pas pour nous décourager » (1).
Ne croirait-on pas que Fabbé Ayroles avait retrouvé^ pour écrire ces lignes, la plume d'or du saint Évêque de Genève ? « Saint François de Sales est, selon moi^ disait-il, le premier des hommes dans l'art de rendre la vertu aimable » (2). Il ignorait peut-être, tant son humilité était grande, qu'il était passé maître, lui aussi, dans cet art difficile ; mais on le savait autour de lui.
« Un jeune homme de Reyrevignes, nous raconte l'auteur de sa vie manuscrite, travaillait en Bretagne. Il parlait si avantageusement de son curé, qu'une dame s'en informa d'un officier originaire des environs de cette paroisse. Celui-ci en dit encore davantage. La dame vint à Figeac faire une confession générale et se retira, trois mois après, chez elle, toute satisfaite et émerveillée d'avoir parlé à un si digne ecclésiastique » (3).
Ils étaient nombreux, dans le Haut-Quercy, ceux qui avaient ainsi en profonde estime le mérite et les talents de l'abbé Ayroles. Mais nulle part, peut-être, on ne professait pour lui une admiration aussi sincère et, à tout prendre, aussi justifiée, qu'au monastère de l'Hôpital-Beaulieu.
Fondée en 1235, dans la paroisse d'Issendolus^ par noble Guibert de Thémines et Aigline son épouse, cette maison était destinée à servir d'asile aux pauvres pèlerins qui allaient en foule visiter le sanctuaire voisin de Roc-Amadour. Quelques années plus tard^ en 1259, les chevaliers de Saint Jean de Jérusalem la reçurent des mains de ses pieux fondateurs et y établirent une communauté de religieuses de leur Ordre.
C'est à l'ombre de ces murs qu'on vit, au siècle suivant, s'épanouir et briller d'un pur éclat le doux iys virginal qui, sous le nom prédestiné de Sainte Fleur, devait embaumer
(1) Arch. de famille. — Lettre du 11 juin 1785.
(2) Id. Lettre du 13 septembre 1785.
(3) Id. Notice mamiscrite.
notre Quercy de ses célestes parfams... A la suite des guerres de religion, l'inévitable relâchement s'introduisit, peu à peu, dans ce monastère jadis si exemplaire. Mais Dieu lui envoya bientôt^ pour le réformer, deux âmes d'élite^ la vénérable Mère Galiote de Sainte-Anne de Gourdon-Genouillac-Vaillac et Claude sa nièce, qui surent faire revivre en elles et dans la communauté confiée à leurs soins les vertus de Sainte Fleur. Cette heureuse réforme survécut à celles qui l'avaient tentée et les Dames de l'Hôpital continuèrent à édifier le pays d'alentour par leur ferveur^ leur charité, la parfaite régularité de leur vie, jusqu'au jour néfaste où la Révolution vint renverser leur sainte demeure et les disperser brutalement (1).
Dès sa plus tendre enfance, Tabbé Ayroles connaissait le monastère de l'Hôpital et y était connu. La paroisse de Saignes où il avait vu le jour est voisine de celle d'Issendolus et il comptait parmi les religieuses maltaises plusieurs personnes de sa parenté. Ses sœurs avaient été élevées dans cette maison et nous avons déjà vu que l'une d'elles, Marie, y prit l'habit religieux Tannée même où son frère recevait les Saints-Ordres.
Ce concours de circonstances avait créé entre l'abbé Ayroles et les Dames de l'Hôpital des relations empreintes, de part et d'autre, d'un affectueux respect. Les visites assez fréquentes qu'il leur faisait pendant ses vacances avaient permis à ces dames de découvrir et d'apprécier à leur juste valeur la vive intelligence, le jugement sûr, l'éminente piété du jeune ecclésiastique. Mieux encore que ses conversations, la correspondance suivie qu'il échangea avec sa sœur dès le jour de sa vèture, les confirma dans la haute opinion qu'elles s'étaient formées de son mérite. On se passait de main en main ses lettres si saintement affectueuses, si droites, si pleines de sens et qui forment, dans leur ensemble, un manuel si parfait de la vie religieuse ; on les recueillait avec soin, on les conservait avec vénération ; on ne se lassait pas de les relire et de les méditer et chacune s'efforçait de pratiquer, le mieux possible, les sages enseignements qui y étaient contenus. Quelques-unes
(1) V. les deux beaux livres du savant abbé Lacarrière : Vie de Sainte- Fleur et Vie de la vénérable mère Galiote.
même voulurent lui ouvrir leur âme. Elles lui écrivirent ou profitèrent, pour l'entretenir^ des rares instants que ses occupations lui permettaient de venir passer auprès de sa sœur.
Ce ne fut pas sans peine que l'abbé A^Toles se décida à accepter ce ministère délicat et il ne consentit à l'exercer que sur l'ordre de ses supérieurs et lorsqu'il eût acquis l'intime conviction qu'il y pourrait faire quelque bien. Il y apporta sa rondeur ordinaire et n'y voulut jamais consacrer que le temps absolument indispensable. Pour rien au monde il n'aurait supporté que sa paroisse souffrit de ce surcroît de travail et des déplacements qu'il nécessitait.
« Vous êtes surprise^ écrit-il à sa sœur, que je fasse tant de difficulté de me charger de conduire des religieuses, mais votre surprise cesseroit si vous me connoissiez aussi bien que je me connois. Puisque Dieu peut tirer la lumière des ténèbres et le bien du mal, je consens à faire ce que Madame {la Grande- Prieure de V Hôpital) exige de moi, pensant que Dieu me fait connoitre sa volonté par la sienne. Je ne puis venir la semaine prochaine parceque des affaires de paroisse et d'autres engagements que j'ai pris m'en empêchent. Ce sera, Dieu aidant, la semaine d'après, pourvu que des malades ne me retiennent pas, car vous savez que mes promesses sont toujours conditionnelles. Priez les deux dames qui ont si mal placé leur confiance de tenir leurs matières bien prêtes afin que je ne sois pas obligé de perdre de tems. Je leur donnerai, d'ailleurs, tout celui que je passerai à l'Hôpital, bien résolu de ne me point charger d'autre besogne » (1).
« J'ai reçu, écrit-il un autre jour, une lettre de M""^ de St- Denis dans un tems où je n'avais point de commodité pour lai répondre. Comme il n'y avait rien de particulier dans sa lettre, sinon des instances pour m'engager à venir à l'Hôpital et qu'il n'y avait que quelques jours que je vous avais écrit qu'absolument je ne pouvais pas, que je l'avais encore marqué à M'"^ de Vassal^ je crus que cela suffiroit et je vous*avouë que depuis ce tems-là, je n'ai plus pensé à sa lettre » (2).
(1) Arcti. de famiUe. — Lettre du 8 mars 1785.
(2) Id. Lettre à sa sœur, sans date.
« Je viendrai mardi ou mercredi, mais n'allez pas penser que je me charge de tout le travail que vous me proposez^ parceque je ne pourrai pas faire un séjour assez long et vous savez combien j'ai de répugnance à rester un certain tems hors de la paroisse » (1).
« Vous me demandez quand est-ce que je viendrai à THùpital. Je vous assure qu'il me tarde beaucoup d'acquitter la promesse que j'ai faite et que peut- être la semaine prochaine ou la suivante j'aurai le plaisir de remplir ce devoir. Je me réserve toujours la raison des malades. Je me réserve encore que je ne serai obligé que de remplir les engagements contractés » (2).
Pour juger de ce que fut la direction de l'abbé Ayroles auprès des religieuses de THùpital-Beaulieu, il suffit, à défaut d'autres documents, de parcourir les soixante-quatorze lettres qui nous restent de sa correspondance avec sa sœur. Outre les remarquables qualités littéraires qu'elles révèlent chez leur auteur, elles nous font connaître mieux encore sa science profonde et sûre, sa parfaite connaissance du cœur humain, sa sagesse consommée, son tact exquis, sa charité à toute épreuve, sa rare perspicacité, sa prudence toujours en éveil. Piété, perfection, renoncement, mortification, humilité, charité, douceur, support mutuel, union, pauvreté, chasteté, obéissance, silence et recueillement, détachement du monde, rapports avec les personnes du dehors, visites, grâces de choix, épreuves intérieures ou temporelles, tentations, amitiés particulières, confessions, retraites, exercices, il touche successivement, selon le hasard des circonstances, aux points les plus divers de la vie religieuse, et en quelques mots justes, clairs, précis, il indique ce qu'il faut faire ou ce qu'on doit soigneusement éviter. Cette lecture achevée, on comprend le pieux empressement que mettaient les Dames de l'Hôpital à solliciter les conseils et les avis d'un tel Directeur, et on ne s'étonne plus de voir cette maison bénie rester debout, jusqu'à la fin, au milieu des ruines morales que l'impiété du dix-huitième siècle accumulait autour d'elle chaque jour.
(1) Arcli. lie famille. — Lettre du 11 juin 1785.
(2) Id. Lettre du 18juiu 1781.
Les Dames de THùpital n'étaient pas seules à jouir de la direction spirituelle du Curé de Reyrevignes. Les religieuses de Lissac partageaient avec elles ce privilège envié.
Le monastère de Lissac était un prieuré conventuel de l'Ordre de Citeaux, fondé, vers la fin du treizième siècle, par Dorde de Barasc, seigneur de Montbrun-sur-Lot, et placé par lui sous la dépendance de l'abbaye de Leyme (1). A la veille de la Révolution, cette maison, autrefois riche et prospère, ne comptait plus que cinq religieuses, si pauvres qu'après trente ans d'économie elles n'auraient pu parvenir à payer une dette de six cents livres (2). Elles supportaient noblement leur indigence et s'efforçaient d'amasser, au lieu des biens périssables dont il avait plu à Dieu de les priver, les « célestes trésors que la rouille ne détruit point et que les voleurs ne sauraient enlever » (3).
L'abbé Ayroles les y aidait de son mieux par ses exemples, aussi bien que par ses conseils. Il avait été nommé, de bonne heure, leur confesseur ordinaire et il porta dans l'exercice de cette charge le zèle ardent et dévoué avec lequel il remplissait toutes les fonctions de son ministère. Celle-ci lui était rendue plus facile par le voisinage de Lissac et de Reyrevignes. «Il allait tous les vendredis, nous dit son biographe anonyme, se confesser à Fons ou à Figeac. . . Il passait ensuite à Lissac où il confessait les religieuses et il se retirait tous les soirs, même en hiver, et quelquefois à jeun. M. Niel, qui était son ami, assure qu'il ne put jamais le retenir pour prendre un peu de nourriture » (4).
(1) V. dans Guillaume Lacoste :Hisf. générale de la province de Quercy, t. II, p. 368. l'analyse du testament de Dorde de Barasc. Cette pièce abonde en détails curieux et instructifs.
(2) Leur créancier était alors M. du Montet, neveu et héritier de l'abbé de Varrez, marquis de Cardaillac, à qui la sœur de Lostanges, prieure de Lissac, avait emprunté cette somme en 1762.
Voici le nom des religieuses qui composaient, a la date du 14 février 1791, la communauté de Lissac : S'' de Lostanges, prieure (nièce de la prieure mentionnée plus haut) ; S'' de Bladviel ; S'" de Péret ; S"" Pancou ; S*" de Saulet ; S'' de Méallet. (Arch. de la famille Ayroles. — Papiers concernant le marquis et la marquise du Montet de Gardaillac-Lacapelle).
(3) S. Matth. ch. VI, v. 20.
(4) Arch. de famille. — Notice manuscrite. — M. Niel était conseiller à l'élection de Figeac et seigneur de Reyrevignes.
BîBUOTHECA J
Plus heureux que le monastère de l'Hôpital, celui de Lissac jouissait chaque semaine, durant quelques heures, de la présence de l'homme de Dieu et on ne saurait douter que cet ouvrier habile et expérimenté n'ait fait produire à la terre qu'il cultivait avec tant de soin des fruits abondants de sanctification et de salut.
L'abbé Ayroles ne se contentait pas de distribuer aux âmes la nourriture spirituelle dont elles avaient besoin^ il donnait aussi aux pauvres, avec une admirable générosité, le pain matériel et les secours de toutes sortes qui leur étaient nécessaires. Il se montrait pour eux, nous dit son biographe, •« libéral jusqu'à la prodigalité » (1). « On ne saurait assez faire l'éloge de sa charité envers les pauvres, ajoute-t-il plus loin; son bénéfice de Reyrevignes donnait tout au plus douze cents francs ; il en réservait toujours six cents pour eux, en faisant la distribution conformément aux règles de la prudence et avec discernement. Son usage était de faire ces distributions vers la Toussaint et au printemps. . . Il ne refusait jamais Taumone à aucun étranger qui vint la lui demandera la porte... Il répétait sans cesse qu'il vendrait sa chemise avant de permettre qu'aucun de ses paroissiens fût en souffrance » (2).
Il regardait les revenus de son bénéfice comme le patrimoine exclusif des pauvres et il ne se croyait autorisé par rien à en distraire la moindre parcelle. « Le bien que j'ai entre les mains n'est pas à moi^ écrivait-il à sa sœur, il est aux pauvres... Dans une année aussi misérable que celle-ci où j'ai presque la moitié de ma paroisse qui manque de pain, croyez-vous que Dieu fût content que je laissasse morfondre mes paroissiens, qui sont mes enfans^ pour subvenir a d'autres besoins prétendus qui ne sont pas, à beaucoup près, aussi pressans ?... » (3).
Il ne supporta jamais qu'aucun habitant de Reyrevignes se livrât à la mendicité : il eût préféré tendre la main lui-même et se faire pour eux mendiant et solliciteur. Il nourrissait ceux qui étaient dans le besoin, les habillait, leur procurait du tra-
(1) Arch. de famille. — Notice manuscrite.
(2) Id. Lettre du 5 janvier 1778.
(3) Id. Notice manuscrite.
vail, leur prêtait de l'argent, leur donnait le blé nécessaire pour ensemencer leurs champs et les mettait à même de gagner honnêtement leur vie. Étaient-ils malades ou infirmes, il leur prodiguait ses soins, leur fournissait gratuitement les médicaments que leur état de santé réclamait et faisait préparer pour eux, au presbytère, une nourriture délicate et fortifiante, alors qu'il se contentait pour lui-même des plus grossiers aliments.
La charité de l'abbé Ayroles pour ses pauvres grevait son maigre budget de dépenses considérables et qui semblent hors de proportion avec ses modestes ressources. Néanmoins, il trouvait encore moyen de prélever, sur des revenus déjà si amoindris, d'assez fortes sommes qu'il offrait au Grand-Séminaire de Cahors « pour être employées à la pension alimentaire de quelques ecclésiastiques pauvres du diocèse. » Ces dons atteignent, pour chacune des années 1781 et 1782, le chiffre de cent cinquante livres (1). Le cœur du curé de Reyrevignes était naturellement ouvert aux plus nobles idées et rien ne lui coûtait pour les réaliser.
Les malades avaient, s'il se peut^ une part encore plus large que les pauvres aux tendres sollicitudes de l'abbé Ayroles. Il les visitait fréquemment, les consolait, les encourageait, leur administrait les secours de la religion et il n'eût quitté sa paroisse sous aucun prétexte avant de les savoir hors de danger. « J'ai été retenu par des malades, écrivait-il, et n'ai pu tenir la promesse que j'avais faite. Ils ne sont pas encore guéris et vous savez que rien ne doit me les faire abandonner » ^2).
« Il avait un soin particulier des malades, nous raconte l'auteur de sa vie manuscrite, et il avait fait la dépense d'acheter les drogues qu'il fallait pour les soulager. Si les malades avaient de quoi, il exigeait d'eux qu'ils donnassent aux pauvres ce que les drogues coûtaient, mais si les malades étaient pauvres, il leur fournissait les drogues et, outre cela, il leur procurait le bouillon dont ils avaient besoin » (3). À
(1) Arch. d^ fam. — Lettre de M. de La Goste, vie. gén. à l'abbé Ayroles (16 avril 1782). — Reçus signés d'Arche, sup. du Séminaire et Deltel, prêtre syndic.
(2) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur, 28 nov. 1779.
(3) Id. Notice manuscrite.
Il alla plus loin encore... Les bons médecins étaient rares alors, surtout dans les campagnes, et les chirurgiens qui les remplaçaient n'étaient, pour la plupart, que de vulgaires barbiers prétentieux et ignorants (1). « Le désir qu'avait l'abbé Ayroles de se rendre utile, nous dit son biographe anonyme, le porta à étudier les principes de la médecine et il y réussit assez pour procurer du soulagement à quelques maladies et même pour les guérir. Il ne se fiait jamais à lui-même lorsqu'il^fallait appliquer des remèdes internes, et il faisait des présents aux médecins et chirurgiens du voisinage pour gagner leur confiance en faveur des malades qui avaient recours à lui. I^ n'appliquait les remèdes externes que lorsqu'il était convaincu qu'il avait connaissance du mal. Il avait des secrets particuliers pour guérir du mal aux yeux et des blessures. . . » (2).
Hàtons-nous d'ajouter qu'il borna à peu près exclusivement à ces deux points l'application pratique de ses connaissances médicales et qu'il ne se départit jamais^ comme ses lettres en font foi, de la prudence et de la réserve que lui imposaient son caractère. « Je voudrais bien, écrit-il à son frère, pouvoir guérir votre servante, mais je n'ai point accoutumé de donner des remèdes pour ces sortes de maux » (3). « J'ai pansé le petit malade que vous m'avez adressé, écrit-il encore; cette plaie est fistuleuse et je ne crois pas qu'il soit possible de la guérir sans faire une ouverture et vous savez que cela n'est pas de mon ressort » (4). « Je ne puis^ ma très chère sœur, aller à
(1) Nous possédons le diplôme d'im de ces barbiers-chirurgiens, M^ Jeau Boru. d'Ayuac, reçu le 7 août 1688 par Louis-Jacques Lacroix, m^ chirurgien-juré de la ville de Figeac. Le récipiendaire y est dit « avoir respondeu sur les interrogatoires à ce requis qui sont sur la théorique, pratique et anotomie (sic) quy est la vraye coguoissance du corps humain, vray subjet de l'art de chieurgie (sic) et de plus sur la différance desthumeurs et appostèmes et sur les remèdes propres et convenables pour la curation d'ycelles, comme aussi sur la maladie des yeux espéciaiemeut sur la diflerance des bandaiges qui servent pour lacuration des playes et ulsaires. .. Pour ces causes et autres bonnes considéracions... il est receu M'^ Barbier et Chieurgieu (sic^ juré dans Ayuac », où il lui est permis « d'exercer le dit art. d'y tenir boutique ouverte, prendre bassinet enseigne ». On ajoute sagement « toutefois que en cas de grandes playes et blessures dangereuses, il sera teneu de nous y appeller ou quelqun de nos W^^ jurés des plus proches, le tout par advis de médecin » .
(2) Arch. de famille. — Notice manuscrite.
(3) Id. Lettre du 16 février 1773.
(4) Id. Lettre du 14 mai 1773.
Lavergne... En attendant, le petit souffre et est, peut-être, en danger. Aussi, pourquoi n'a-t-on pas appelé un chirurgien habile comme M. Ourtal^ d'Autoire... J'ai une véritable peine de ne pouvoir donner cette satisfaction à ma nièce^ mais le devoir doit passer avant tout. » Et il ajoute avec quelque mélancolie : « Je comprends, mais un peu tard, qu'il est quelquefois disgracieux d'avoir plus d'un métier, surtout quand l'un emporte presque tout le temps et ne laisse pas la liberté de contenter l'inclination qu'on aurait de s'occuper de l'autre pour obliger des personnes que Ton aime » d).
Comme on le voit, le métier de médecin ne nuisait pas, chez l'abbé Ayroles, au métier de curé : le premier, au contraire, était entièrement subordonné au second et il en facilitait même parfois l'exercice.
Une coutume existait alors à Reyrevignes qui était fort répandue dans nos pays et que le temps, les lois, les malheurs même qu'elle a provoqués n'ont pas encore complètement déracinée. On n'y pouvait célébrer une fête publique, une réjouissance privée, un mariage^ un départ de milices surtout, sans l'accompagner de nombreuses et bruyantes explosions d'armes à feu. Il en résultait de fréquents et graves accidents. Aussi l'abbé Ayroles, après avoir bien des fois interdit inutilement à ses paroissiens cet amusement dangereux, avait-il enfin déclaré qu'il ne donnerait plus ses soins à ceux qui prendraient mal en s'y livrant.
Peu de temps après, un homme de Reyrevignes ayant tiré, pendant une fête, un coup de pistolet, eut les yeux si grièvement brûles qu'on ne gardait autour de lui aucun espoir de le guérir. Seul, M. le Curé aurait pu, croyait-on, opérer ce miracle; mais les parents du malade n'osaient pas s'adresser à lui. Ils prièrent néanmoins une personne qui avait sa confiance d'aller le trouver et de chercher à l'apitoyer sur le sort de ce malheureux que son infirmité allait réduire, avec sa femme et ses enfants, à la dernière misère. L'abbé Ayroles se montra d'abord inflexible. « Allez dire à cet homme, répondit-il, que
(1) Arch. de faaiille. — Lettre du 6 mai 1782.
puisque il a été indocile à mes avis, je n'ai aucun secours à lui donner. » Mais ce premier mouvement d'indignation, si légitime qu'il fût, devait bientôt faire place à la charité du bon pasteur, toujours prêta courir après la brebis égarée. L'abbé Ayroles sortit de son presbytère,, entra à l'église où il passa une heure prosterné devant le Saint Sacrement et se rendit ensuite chez le pauvre infirme. Il examina avec attention ses yeux qui semblaient morts depuis six jours et lui demanda brusquement : « Que me donnerez-vous si je parviens à vous guérir ?» — « Ah î répondit le paysan, je vous donnerai mon bien !» — « Non, répliqua l'abbé Ayroles, il ne vous en coûtera rien et demain vous serez guéri ; mais ne vous avisez pas de recommencer ». Il lui appliqua trois fois sur les yeux une eau qu'il avait composée, et le lendemain cet homme fut guéri de sa cécité, comme aussi, sans doute, de son goût inconsidéré pour les armes à feu (1).
« Ces remèdes étaient si bons, ajoute son biographe anonyme, qu'étant en réclusion à Clermont, il guérit en peu de jours un enfant de deux ou trois ans qui n'avait pas encore l'usage de ses yeux. On l'a vu, dit-il encore, guérir radicalement les plaies les plus désespérées... » (2).
Qu'était donc ce merveilleux collyre et quels éléments entraient dans sa composition ? L'avait-il découvert lui-même ou en avait-il trouvé la formule dans un des nombreux traités spéciaux qui faisaient partie de sa bibliothèque ? Ces questions sont restées pour nous insolubles, et malgré d'activés recherches dans les papiers laissés par l'abbé Ayroles, nous n'avons pu y découvrir le secret de son plus célèbre remède. Il en parle souvent dans ses lettres et l'appelle « un chétif remède composé d'un peu d'eau de fontaine » (3); il indique la méthode à suivre pour s'en servir (4), mais nulle part il n'en décrit la recette.
(1) Arch. de fani. — Notice mamiscrite.
(2) Arch. de fam. — Nolice manuscrite.
(3) Id. Lettre à sa sœur, 9 août 1779.
(4) Id. Id. 17 juin 1774. « Il faut bien remuer la ptiiole, eu verser un peu dans une assiette, la faire tiédir et en verser dans les yeux, étant couché sur le dos, cinq ou six gouttes et renouveler
Ce n'est pas pourtant qu'il fût jaloux de ses secrets et qu'il se fit un point d'honneur d'en conserver pour lui le monopole. « Je donnerai avec plaisir à Madame de Vassal, écrit-il à sa sœur, la recette de tous mes onguents et emplâtres » (1). Aussi avons-nous retrouvé la formule très développée du baume avec lequel, selon le mot déjà cité de son biographe, « on l'a vu guérir radicalement les plaies les plus désespérées. »
Ce médicament dont l'abbé Ayroles n'était que le vulgarisateur, était connu, comme il le dit lui-même, sous le nom de « Baume du ch. Laborde » (2). Sans posséder les vertus extraordinaires qu'on se plaisait à lui attribuer, ce baume pouvait avoir cependant une réelle valeur curative due aux essences balsamiques dont il était, en majeure partie, composé. La médecine actuelle revient à ces essences, jadis dédaignées, parce qu'elle leur a reconnu des propriétés antiseptiques très appréciables qui justifieraient, dans une certaine mesure, la renommée empirique du remède de l'abbé Ayroles... Un autre antiseptique que le Curé de Reyrevignes préconisait aussi, un demisiècle avant Raspail, qui passe, auprès de beaucoup de gens, pour en être l'inventeur, c'est l'eau-de-vie camphrée (3).
« Expérience passe science », dit un vieux proverbe. L'abbé Ayroles se serait trouvé fort empêché, sans doute, si on lui eût demandé d'expliquer scientifiquement le rôle que jouaient dans ses remèdes les essences, le camphre, l'alcool qu'il y employait (4). Mais son expérience lui avait montré que ces substances produisaient d'heureux effets dont il ne se mettait pas
cela quatre ou cinq fois le jour. Ou ferait bieu d'y mettre, tous les soirs, une compresse trempée dans cette eau. » Dans uue autre lettre, c'est « par le moyen d'une petite syringue » qu'il recommande « d'eu introduire dans la fistule ». Lettre à M. Docet, 19 sept. 1778. 11 avait aussi une « pommade pour les yeux » Lettre du 9 août 1779.
(1) Arch. de fam. — Lettre du 10 août 1783.
(2) C'est ainsi que l'abbé Ayroles intitule sa recette. Après avoir minutieusement décrit le mode de préparation de ce remède, il le déclare « excellent contre les brûlures anciennes et nouvelles, les luxations, les contusions, les entorses, les playes vieilles et nouvelles, les panaris, les douleurs de rhumatismes ». — Arcli. de fam. — Drogues et recettes.
(3) Arch. de fam. — Lettre à sa sœur, 11 mars 1783.
(4) Les plus savants parmi ses contemporains ne l'auraient pas, d'ailleurs, mieux expliqué que lui. La science de l'antisepsie est uue science tout à fait moderne.
autrement en peine de rechercher les causes. Ce n'est peutêtre pas assez pour faire de lui un précurseur de la thérapeutique moderne.,. Qu'importe, puisque cela lui suffisait pour atteindre le seul but qu'avait en vue sa compatissante charité : soulager et guérir, avec l'aide de Dieu, les infirmités de ses frères en Jésus-Christ.
Nous avons longuement parlé des connaissances et des pratiques médicales de l'abbé Ayroles parce qu'elles constituent, ce nous semble, un des traits les plus curieux de cette originale et sympathique physionomie. De plus, c'est à elles qu'il dut, en partie et dans un certain milieu, la grande notoriété dont il jouissait. Pour ses supérieurs et ses confrères, le Curé de Reyrevignes était tin prêtre de haute vertu et de profond savoir; pour ses paroissiens, pour les âmes pieuses auxquelles il donnait ses soins, c'était un pasteur charitable et zélé^ un directeur éclairé, ferme et prudent; pour le vulgaire, il était surtout le curé-médecin, le guérisseur infaillible et... gratuit. Aussi les malades accouraient-ils à lui en foule non seulement des sénéchaussées de Figeac ou de Martel, mais de tous les points du Quercy.
Il les accueillait avec bonté, leur consacrait les loisirs que lui laissait son ministère et s'appliquait de son mieux, comme nous l'apprend son biographe, à « avoir connaissance du mal et du remède ». Cette connaissance acquise, il indiquait le traitement à suivre, traitement facile et à la portée de tous^ dans lequel les herbes des champs, les plantes des jardins, les fleurs des bois, des haies et des prairies, les « simples » en un mot, jouaient le principal rôle (1 ). Si le cas étudié rentrait dans une des spécialités pour lesquelles « il avait des secrets particu-
(1) L'abbé Ayroles parait avoir admiuistré assez souvent à ses malades, comme fortifiant, im remède singulier que les anciens traités de médecine prônent, d'ailleurs, beaucoup : le bouillon de grenouilles. « Je vous envoyé, écrit-il à sa sœur, quelques grenouilles... J'y ajoute une paire de poulets ; je souhaite que vous eu fassiez, avec les poulets, un bon restaurant qui serve à rétablir la sauté d'une supérieure si respectable. » (Lettre du 23 juillet 1774).
Dans le catalogue des drogues qui composent sa pharmacie, on en trouve une ainsi désignée : « yeux d'écrevisses préparés ! » (Papiers divers. — Drogues et recettes).
liers », il pansait lui-même les blessures ou versait dans les yeux fatigués les quelques gouttes de son précieux collyre qui devaient les soulager et les guérir. Il ne laissait jamais partir ses clients sans leur offrir gracieusement, soit une « bille » de baume^ soit une « phiole » de son eau merveilleuse, ne leur demandant^ en retour, qu'une prière s'ils étaient pauvres, ou, s'ils étaient riches, une aumône faite aux pauvres en son nom.
Il se montrait si prodigue de ces remèdes envers ses malades qu'il lui arrivait parfois d'en être dépourvu lorsque ses propres parents avaient recours à lui. « Je fais mille tendres et respectueuses assurances à ma clière belle-sœur. Il faudra que je lui paye les intérêts du retardement : au lieu d'une bille d'emplâtre^ elle en aura deux; mais dans le moment présent je n^'en trouve dépourvu. Je profiterai du premier tems libre ^ pour en faire » (1).
On ne s'étonne pas de le voir réduit à une telle pénurie lorsqu'on lit, dans sa correspondance, des lettres comme celleci : « Non, ma très chère sœur, vous n'êtes point prodigue de l'eau que j'ai envoyée à Madame (la grande Prieure de l'Hôpital). Soyez sûre que vous n'en manquerez pas. Un peu^ de prodigalité semble permise dans une grande abondance, et vous en aurez toujours abondamment, tant que j'aurai la force d'en préparer. Je vous fournirai avec plai,^ir toute cell^, dont Madame et sa communauté peuvent ,^yoir |l?esQU),>,.j{2^i.,,Jli, devait y avoir plaisir, en vérité, à s^,fai;;e,^0(igr]^r,ii;|9|r^,,ip j^^jcjj^jiin aimable et généreux comm^j'^ay;^i.t Ufjtr^J'^tjbéjiAy^'pJj^s.jj,, .j.,
Cette faveur, le pur.9.,(^ej,Re^r9jY,ig]^p§, ij^j)a!;^^senyi^'itMP^s.aux
seuls malades dç,,,sa, j)^po^p^p et :aux^,^j;^^r|g^.VS W^imV^^imt, attirés par sa yèppt,^t,ion, implorer ses conseils et..,§!^Sîg^(j|^^ Son cœur ne pouvait connaître une sou ff'rance sans essaypy,ide>l^ soulager. Un invincible attrait l'entrainait, en particulieii^^jF^rs, l'Hospice de Figeac. « Il allait tous les vendredis à F^g^aQji lisons-nous dans sa Vie manuscrite, il y visitait les hôpitauii;,^|,i y pansait les plaies des malades » ^3). A l'exemple des St Jean
(1) Arcli. de famille. — Lettre à son frère, 6 janvier 1781,
(2) Id. Lettre à sa sœui, 9aoiit 1779.
(3) Id. Notice manuscrite.
de Dieu, des St Camille de Lellis^ des St Jérôme Emilien, des St Vincent de Paul, c'est dans cet asile de toutes les douleurs qu'il aimait à utiliser ses modestes talents, parce qu'il y trouvait plus ample matière à déployer son zèle et à satisfaire sa bienfaisante pitié.
Chose étonnante, les empiétements de l'abbé Ayroles sur une profession si étrangère à la sienne ne paraissent avoir porté ombrage à personne ! Ses Supérieurs ecclésiastiques, comptant, sans doute, sur sa vertu et sa prudence éprouvées, lui laissèrent toute liberté d'agir conformément aux inspirations de sa charité. . . On connaissait en haut lieu ses pratiques médicales et on en faisait l'éloge. Nous lisons dans une lettre du Directeur de la Compagnie générale des Tabacs : « M. Dayrolles (sic) curé de la paroisse de Reyrevignes, nous a fait représenter qu'il fait des médicaments destinés au soulagement des malades et blessés de sa paroisse dans la composition desquelles (sic) la plante de tabac devient essentielle et il nous a demandé la permission d'en cultiver quelques-unes. L'honnêteté reconnue de M. d'Eyrolles et ses vues bienfaisantes nous ont paru mériter des considérations particulières et nous avons pensé que la Régie pouvoit, sans inconvénient, se prêter à sa demande » (1).
Les hommes de l'art, eux-mêmes, si jaloux, d'ordinaire et avec raison, de leurs privilèges ne manifestaient à leur confrère d'occasion que respect et sympathie. Ils lui reconnaissaient, apparemment, quelque science pratique et quelque habileté de métier ou, tout au moins, ils s'inclinaient, eux aussi, devant « ses vues bienfaisantes » et son désintéressement. L'abbé Ayroles, d'ailleurs, en homme avisé qu'il était, ne négligeait pas l'emploi des petits moyens propres à obtenir leurs bonnes grâces, moins pour lui, il est vrai, que pour ses chers malades. « Il faisait, nous dit son biographe anonyme, des présents aux médecins et chirurgiens du voisinage pour gagner leur confiance » (2). Pour l'honneur du corps médical, honni soit qui mal y pense !
Le Curé de Reyrevignes n'avait cherché dans la pratique du
(1) Arch. de famille. — Lettre du 28 mai 1779.
(2) Arch. de fam. — Notice manuscrite.
délicat métier de curé-guérissear qu'un moyen nouveau d'exercer envers le prochain son inépuisable charité. Tant de dévouement ne pouvait pas rester, même ici-bas, sans récompense. Aussi quand vinrent les mauvais jours de la Révolution, Dieu permit-il que la science acquise par l'abbé Ayroles dans de si nobles vues, lui servit, comme nous le verrons bientôt^ de sauvegarde et de gagne-pain.
L'industrieuse charité qui avait fait de l'abbé Ayroles un médecin, le transforma aussi en homme d'affaires. Il prit en main les intérêts matériels de ses paroissiens avec le zèle. Tactivité, le dévouement qu'il mettait à s'occuper du bien de leur âme ou de la santé de leur corps. Cette transformation fut même, pour lui^ moins difficile que toute autre. Le sang de dix générations de notaires coulait dans ses veines ; il était né dans une étude trois ou quatre fois séculaire; c'est dans un volume de droit qu'il avait, sans doute, appris à lire, et sa jeunesse s'était épanouie dans une atmosphère toute imprégnée de l'acre odeur que laissent échapper les vieux actes, les minutes entassées dans des cartons rongés par l'humidité, les volumineux cahiers de procédure. A force de fréquenter les hommes de lois qu'étaient son père, son frère, ses parents les plus proches, il avait fini par le devenir un peu lui-même. Aussi, se retrouvait-il comme dans son élément familier lorsque ses paroissiens allaient lui confier le soin de leurs affaires ou solliciter le secours de son expérience et de ses connaissances juridiques. Il dressait pour eux, -- comme en témoignent les nombreux dossiers que nous avons entre les mains, — des états minutieusement ordonnés, il apurait leurs comptes les plus compliqués, il rédigeait, en leur faveur, mémoires et consultations, dépensant son temps et ses peines en des tâches ingrates que ses instincts de race lui facilitaient, peut-être, mais que, seul, son amour pour le prochain pouvait lui donner la force d'accomplir jusqu'au bout.
Ce à quoi il s'attachait avant tout, c'était à apaiser les querelles, à éteindre les rancunes, à éviter ou à terminer les procès, à faciliter les conciliations. Choix d'arbitres, lettres pressantes, prières, avis, démarches de toute sorte, il n'épargnait rien pour en arriver là.
« J'ai ici, écrivait-il à son frère, un paroissien qui plaide depuis longtemps avec une de ses parentes. . . Il y a eu un arrêt contre mon paroissien qui, à son tour, en a obtenu un autre contre sa parente. Ils se sont presque ruinés les uns et les autres. Las de plaider, ils veulent s'accommoder et s'en tenir à la décision de deux arbitres. Ils vous ont choisi vous et M. Vaissié de Livernon, si vous voulez avoir la bonté de vous en charger. Il y a longtemps que cette affaire serait finie s'ils m'avoient crû. Il vaut mieux tard que jamais. S'il vous est possible de faire cette bonne œuvre, je vous en serai bien obligé. . . » (1)
« . . .Je suis persuadé que vous ne voulez pas plaider, écrivait-il à un chirurgien originaire de sa paroisse, et assurément vous y seriez le plus perdant Je vous prie de ne pas oublier les billets qui sont entre mes mains : je ne pourrai point me dispenser de les remettre après Qaasimodo et il y a toute apparence que vous recevrez des assignations. Vous savez qu'il y a longtemps qu'ils auraient dû être acquittés. Je vous salue bien sincèrement et suis, avec bien de l'affection, votre serviteur. » (2)
En retour, il recevait des lettres comme celles-ci :
« Je vous suis bien obligé, Monsieur, de l'avis et des offres obligeantes que vous avez la bonté de me faire pour m'aider à recueillir une petite succession qui m'est échue et conservée par vos soins. . . Veuillez, Monsieur, achever cette œuvre que vous avez si bien commencée et me croire, avec toute la reconnaissance et le respect que vous méritez, votre très humble et très obéissant serviteur. » (3).
C'est ainsi que l'abbé Ayroles cultivait la charité sous ses formes les plus diverses et, selon le mot de l'apôtre St Paul, « se faisait tout à tous pour sauver tout le monde » (4). Nous allons voir, en étudiant sa vie intime, à quelles sources s'ali-
(1) Arch. de famille, — Lettre à son frère, 16 février 1773.
(2) — Lettre à M. Monrouziès, de Tlioirac, 27 mars 1786
(3) — Lettre de M. Monrouziès de Lauinont, 19 mai
(4) I Cor. C. 9, V. 22.
mentaient les ardeurs de son zèle et d'où lui venaient les forces nécessaires pour soutenir ses inépuisables dévouements.
« Il se levait de grand matin, nous apprend un témoin de sa vie, il faisait sa prière. . . il employait une heure pour réfléchir sur les articles de notre Religion et dans ces moments il paraissait être plutôt un ange qu'un homme. . . Il allait ensuite à l'église dire sa messe et recevait au tribunal de la Pénitence tous ceux: qui se présentaient. . .
» Il récitait toutes les heures du bréviaire, autant qu'il pouvait le faire, aux heures qui leur répondent. Il les récitait à voix demi-basse, distinctement et à genoux quand il était seul. Il était si pénétré de ce qu'il [lisait^ qu'il] paraissait sortir hors de lui-même, surtout lorsqu'il récitait les psaumes...
» Tout satisfait de se tenir en la présence de Dieu et de ne penser qu'à lui, il avait un goût décidé pour la solitude et on ne le voyait sortir de chez lui que lorsqu'il y était forcé pour vaquer aux occupations de son ministère... Il employait tout son temps à prier, à étudier et à exercer des œuvres de charité ...
» On peut dire que toute sa vie n'était qu'une méditation continuelle... Il était si occupé de Dieu que^ tout en lui, respirait le désir de s'y donner entièrement. Combien de fois, dans la journée, lui entendait-on prononcer ces belles paroles : « Oh ! que Dieu est bon ! » ou bien ces autres paroles : « Aimons Dieu et tout ira bien ! »
» Tous ses exercices avaient leur heure fixe et cet ordre n'était dérangé que par des circonstances auxquelles il était impossible de résister... Le soir, quand il s'était retiré dans sa chambre où il ne fut jamais permis à aucune femme d'entrer, il lisait une grande partie de la nuit et se couchait fort tard » (I).
Ajoutez à ces exercices une visite au St Sacrement qui se prolongeait parfois des heures entières et vous aurez, au point de vue de la piété, le tableau à peu près complet d'une des
(1) Arch. de famille. — Notice m^nnscnte, passîm. Nous avons cité textuellement ce travail, nous contentant de mettre un peu d'ordre dans des notes écriles au courant de la plume et sans suite logique.
journées de l'abbé Ayroles. On ne saurait rêver, pour un prêtre, une journée plus sainte et mieux remplie que celle-là !
Sa piété, au surplus^ n'avait rien de cette triste et farouche piété janséniste qu'il détestait de tout son cœur et à laquelle il fit toujours une guerre impitoyable. Elle était douce, tendre, souriante^ large sans faiblesse et merveilleusement entendue. « Dieu veut être servi avec joye. » — « Allez gayement à Dieu », répétait-il sans cesse. « L'amour chasse la crainte ». « Vous paraîtrez gaye, écrivait-il à sa sœur, de cette gayeté qu'inspire la présence de Dieu » (1).
Il haïssait la piété d'apparat qui se nourrit de sentiments stériles et s'épanche en vaines paroles. Sa piété à lui était cette piété forte, féconde, agissante, qui donne à l'àme chrétienne la paix des jours heureux et devient, aux jours d'épreuve, son soutien et sa consolation.
« Gravez bien dans votre cœur, disait-il, que la seule façon pratique d'aimer Dieu est de vouloir lui plaire sans tant de réflexion et de se mettre à la pratique de ce qui lui plaît avec candeur et avec simplicité. Bel amour que celui qui s'inquiète et nous fait attendrir sur nous-même, au lieu d'aller droit au but qui est de retrancher ce qui déplaît à Dieu et de nous appliquer à la pratique de ce qui lui plaît, malgré les répugnances de la partie inférieure qui grondera et se révoltera toujours !» (2).
Au lendemain de la mort de son frère Pierre qu'il avait luimême assisté en ses derniers moments, il écrivait à sa sœur :
« Abandonnons-nous, ma très-chère sœur, à tout ce que Dieu voudra; jetons-nous dans ses bras paternels et pour le temps et pour l'éternité ! Que craignons-nous avec lui, ne nous aime-t-il pas comme ses enfants ?... S'il nous afliige, c'est un efîet de son amour. Adieu, ma très-chère sœur, je vous salue de tout mon cœur et vous recommande bien sincèrement à Celui qui doit être seul notre force, notre consolation et notre amour » (3).
(1) Arch. de famille. — Lettres à sa sœur, 22décemb. 1757, 9 octob.1772, 22 déc. 1782, etc.
(2) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur, 13 déc. 1769.
(3) Id. Lettre à sa sœur, 3 oct. 1767.
« Eh bien, ma très-chère sœur, lui disait-il encore après la rnort de leur père, êtes-vous bien soumise à Celui qui nous a frappés ? La nature a souffert^ cela ne peut être autrement. Il faut verser quelques larmes douces et revenir toujours à baiser avec une tendre affection la main aimable qui est la cause de notre douleur. Je ne veux point que la soumission à la volonté de Dieu aille jusqu'à l'insensibilité, mais qu'au milieu des répugnances de notre nature elle rende notre âme paisible. Or sus donc, ma très-chère sœur, adorons, aimons, baisons la main si douce qui nous afflige pour nous donner la solide consolation... Tout à vous en J.-O. à qui je vous donne et me donne sans réserve » (1).
A sa sœur éprouvée par une longue et cruelle maladie, il écrivait :
« L'infirmerie, ma très-chère sœur^ est un thrésor. Le Seigneur vous traite en amie, puisqu'il vous laisse toujours malade. Qu'avez-vous à faire : bénir, adorer, remercier... Disons toujours : Frappez, main divine que j'adore, je me soumets à vos coups; tranchez jusqu'au vif l'amour de mon corps et de mes aises: je renonce à ma volonté, je ne veux que ce que vous voulez » (2).
Voici en quels termes il lui off're ses vœux de bonne année : « Je vous souhaite, ma très-chère sœur, les plus heureuses fêtes et la meilleure des années. Le temps s'écoule avec rapidité ; le passé n'est plus, le présent nous échappe et l'avenir n'est pas encore à nous. Dieu, comme dit l'Ecriture, a fait nos jours mesurables. Leur mesure est presque toujours courte, mais l'on peut dire, dans un autre sens^ qu'elle est trop longue, car que faisons-nous dans ce triste vallon de larmes, séparés de l'objet de notre amour, et toujours en danger de le perdre ? « Qui me délivrera, disait saint Paul, de ce corps de mort qui empêche ma réunion avec Dieu ? » Bien loin, ma trèschère sœur, de nous attrister des approches de la mort, réjouissons-nous, c'est le Seigneur qui approche. Cette muraille d'os
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur, 8 février 1772.
(2) Id. Lettre à sa sœur, 28 mai 1783,
et de chair qui nous sépare de Lui va tomber en ruine, nous le
verrons sans voile, nous lui serons unis pour jamais, nous
serons heureux de son bonheur ! Béni soit le moment qui
commencera à nous mettre en possession d'un si grand
bien » (1).
Peut- on, en vérité, exprimer de plus hautes pensées en un
plus magnifique langage ?
Il ne retrouve de pareils accents que lorsqu'il lui faut parler
de Marie « sa bonne maîtresse à laquelle il s'est donné sans
réserve (2). »
« Elle est pure, s'écrie-t-il, parfaite, toute belle comm'un beau lys plus blanc que la neige. Elle est mère de grâce et de miséricorde, le refuge des pécheurs et par conséquent le mien. Je mets à ses pieds mon corps, mon àme, toutes mes œuvres présentes et à venir afin qu'elle en dispose à son gré, consentant de tout mon cœur qu'elle me dépouille de tout ce que j'ai, de biens et de mérites, si j'en ai quelqu'un, pour l'appliquer à ceux qu'elle jugera à propos, voulant qu'elle soit maîtresse absolue de tout mon être, pour adorer avec elle à jamais le Père dont elle est la fille bien-aimée, le Fils dont elle est la mère toujours vierge, le Saint-Esprit dont elle est l'épouse très pure. Recommandez-moi à cette Mère de douceur dont je réclame le secours (3). »
Il écrivait à sa sœur, pendant l'Avent de l'année 1776 :
« . ..J'oubliois de vous dire de saluer bien souvent la Mère du Divin enfant, de Taimer bien tendrement, d'avoir une douce confiance en elle, de la prendre pour mère et d'avoir pour elle les sentiments et l'affection d'une bonne fille. Oh ! qu'elle est grande dans son abaissement ! qu'elle est sainte ! qu'elle est pure ! qu'elle est aimable ! qu'elle est tendre et miséricordieuse ! Priez-la bien affectueusement pour vous et pour moi (4). »
« Oh ! quelles obligations je lui ai, disait-il encore, et que je devrais être confus de mes ingratitudes (ô). »
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur. 22 décembre 1782.
(2) Id. Lettre à sa sœur, 23 juillet 1774.
(3) Id. Lettre à sa sœur, 5 sept. 1773. f4) Id. Id. 16 déc. 1776.
(5) Id. Id. 19 août 1774.
Ces prétendues ingratitudes ne l'empêchaient pas de garder en « sa chère patronne » une confiance inébranlable :
« Courage I » écrivait-il à sa sœur; et empruntant à Saint François de Sales un de ses vieux mots expressifs, il ajoutait : « Si Jésus et sa Mère nous aident, no\xs ferons prou : et assurément ils nous aideront (2). »
Et encore :
« Adressez-vous à elle avec la plus grande confiance.. . C'est votre Mère... ne craignez point d'être refusée dans les demandes que vous lui ferez (3). »
L'amour de l'abbé A»yroles pour la Sainte Vierge n'était pas exclusif; il avait aussi ses saints préférés envers lesquels il professait toujours une particulière dévotion.
« Ayez, disait-ilj une tendre dévotion à votre bon Ange Gardien : cette dévotion a fait une infinité de Saints (4). »
« Je vous conseille aussi beaucoup, ajoute-t-il en un autre endroit, la dévotion à Saint Joseph, à Saint Joachim, à Saint Jean- Baptiste, à Sainte Anne (5;. »
Mais son Saint de prédilection, celui qu'il aima toujours entre tous, ce fut Saint François de Sales. Il lui avait voué une telle admiration qu'il s'appliquait, comme nous l'avons constaté déjà plus d'une fois, à reproduire, dans sa parole et dans ses écrits, les formes un peu surannées, mais si délicates et si savoureuses, de son vieil et naïf langage. L'auteur de sa vie manuscrite nous apprend « qu'il était familiarisé avec les sentences de ce saint et qu'il les appliquait très fréquemment avec succès. Toutefois, il apprit mieux que cela à l'école du saint Évêque de Genève.
« Il avait, nous dit son biographe anonyme, un caractère vif, mais il était venu à bout de le modérer. Il avait pris Saint François de Sales pour son modèle et, à son exemple, il se faisait violence pour étouffer les saillies de son emportement. Il pratiquait la vertu de la douceur comme ce saint prélat (6). »
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur, 31 août 1773.
(2) Id. Id. 9 août 1785.
(3) Id. Id. 24 février 1758.
(4) Id. Id. sans date.
(5) Id. Notice manuscrite.
« Je vous envoyé, écrivait-il à sa sœur, une Introduction à la Vie dévote. Je souhaite qu'elle produise dans vous, et dans les autres qui la liront, les effets de grâce qu'elle a accoutumé de produire dans ceux qui la lisent avec un véritable désir d'en profiter. Saint François de Sales est, selon moi, le premier des hommes dans Fart de rendre la vertu aimable, et son J/^^rodiictton e?>i à2iX\s son genre un chef-d'œuvre; et peut-être, qu'à tout prendre^ nous n'avons aucun livre, sans en excepter même V Imitation de J.-C, qui soit aussi propre à rendre une àme solidement chrétienne et dévote. »
Il termine ainsi sa lettre :
« Je vous exhorte, ma très chère sœur, a imiter la douceur et la tranquilité de ce grand saint. Il possédoit toujours son cœur dans la paix, toujours égal a lui-même, sans empressement, sans désirs trop ardents, faisant tout avec poids, sans chercher a se hâter. Priez-le de tout votre cœur qu'il m'obtienne les grâces dont j'ai besoin (1). »
Ces grâces, Saint François de Sales les lui obtint, sans doute^ car nul n'imita mieux que l'abbé Ayroles la douceur et Tamabilité de ce grand saint, nul aussi ne lui ressembla davantage par l'humilité.
« Il n'est personne de ceux qui l'ont connu^ raconte l'auteur de sa Vie manuscrite, qui n'ait rendu hommage à ses talents... M. Ayroles était le seul qui ne pensait pas d'une manière avantageuse de lui-même. Toute son ambition était qu'on n'eût pour lui aucune préférence ; il la fuyait et, s'estimant être le dernier des hommes, on ne le voyait content que lorsqu'il avait réussi à faire donner la préférence aux autres » (2).
« L'humilité est la chère vertu de J.-C, aimait-il à répéter, la vertu propre du christianisme, le fondement des autres vertus chrétiennes » (3'.
Il en avait fait le fondement des siennes et ne laissait échapper aucune occasion de la mettre en pratique. C'est par humilité qu'il avait tant hésité, au début de sa carrière sacerdotale,
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur. 13 sept. 1785.
(2) Id. Notice mauuscrite.
(3) Id. Lettre à sa sœur, 6 déc. 1779.
à recevoir les saints Ordres et à devenir ministre de Jésus- Christ ; c'est par tiumilité qu'il accepta la petite paroisse de Reyrevignes et lui resta toujours fidèle; c'est par humilité qu'il refusa, avec une pieuse obstination, les postes les plus importants qui lui furent offerts (I).
M. de Gozon, curé de Loubressac, lui avait écrit pour le prier d'accepter son bénéfice ; il lui répond :
« On ne peut être plus sensible que je le suis à la bonté que vous me témoignez. Je voudrois bien pouvoir me conformer aux vues que vous avez sur moi ; la répugnance extraordinaire que je sens à me charger d'un grand revenu et d'un grand nombre de paroissiens me fait penser avec raison que Dieu ne le veut pas. Je suis trop foible pour un fardeau si pesant, et si vous connoissiez ma foiblesse comme je la connois, vous verriez clairement que je ne suis point l'homme que Dieu demande pour votre paroisse. . . Choisissez-vous un successeur qui soit en état d'entretenir et d'augmenter, s'il est possible, le bien que vous avez fait depuis longtemps dans la paroisse. Pour moi, Monsieur^ qui ne pourrois que le diminuer et détruire dans peu ce qui vous a coûté beaucoup de soins et de peines, je dois fuir ce qui seroit la source de ma perte. Je prierai de tout mon cœur le Seigneur qu'il vous éclaire et qu'il vous fasse trouver un successeur plus digne de vous et de Lui » (2).
Ses lettre."' à sa sœur laissent, elles aussi, échapper de chacun de leurs feuillets jaunis comme un suave parfum d'humilité.
« Souvenez-vous de moi devant Jésus-Christ, lui écrit-il, et priez-le d'avoir pitié du plus indigne de ses prêtres (3). » — « Il est juste. .. que je reste dans ma petitesse. Eh ! le bon Dieu veuille me rapetisser toujours de plus en plus. Priez-le qu'il m'éclaire et qu'il me soutienne dans ma foiblesse qui est extrême... J'aime mieux être petit comm'un atome, vivre inconnu, être oublié des hommes qu'être roi de l'univers; et avec ces sentimens, je suis tout paitri d'orgueil et d'amour-
(1) Arch. de famille. — Lettre de Mgr l'évéque de Caliors à l'abbé Ayroles pour lui offrir la cure de Bias dout il avait été vicaire. 10 déc. 1760.
(2) Arch. de famille. — Lettre du 22 mars 1780.
(3) Id. Lettre du 24 février 1768.
propre (1) ». — « Hélas ! ma chère sœur, que je suis pauvre et foible — j'en ai fait l'expérience ces jours passés. Mais que Dieu est riche et fort ! Oh ! qu'il mérite d'être béni et aimé !... Soyons bien humbles, soyons bien pénétrés de notre misère et de notre pauvreté : Dieu seul est grand et riche pour nous (2) ».
« Il faut que je vous dise quelque chose de moi, lui écrit-il un autre jour. Je passai tout hier dans de grandes peines, mais au milieu de toutes mes misères je disois toujours à Dieu que je voulois espérer en lui, et que quand je serois le plus criminel de tous les hommes Je mettrois toujours ma confiance dans sa miséricorde. Cela me soutenoit au milieu des égaremens d'une imagination dont je n'étois pas le maître. Oh ! ma très chère sœur, que Dieu est bon de souffrir un ingrat et un misérable comme moi. Tâchons de le bien servir, il nous aidera, nos infidélités seront consumées dans son amour, comme la poussière dans un brasier. Voyez-vous, ma très chère sœur, Dieu veut que nous soyons petits et bien petits, et rien n'est plus propre à nous rapetisser que les peines que nous font sentir notre foiblesse et notre misère. Qu'importe que je sois pauvre, Dieu n'est-il pas riche pour moi ? « Je ne suis jamais plus fort que quand je sens ma foiblesse », dit saint Paul. « La vertu, dit-il encore, se perfectionne dans l'infirmité. » — « La misère de l'homme est le trône de la miséricorde du Seigneur » : c'étoit la maxime de saint François de Sales. Aimons à souffrir des autres et de nous-mêmes. . . 0 divin Jésus, plante? votre croix dans le cœur de cette chère sœur et dans le mien (3). »
«Aimons à nous abaisser et à nous anéantir, s'écriait -il encore, faisons mourir la nature, étouffons l'amour-propre, renonçons à notre esprit et à notre volonté afin que l'esprit et la volonté de Jésus-Christ régnent dans nous (4). »
Son humilité était si grande et si parfaite qu'elle le portait à cacher même le bien qu'il faisait. « Il n'attendait sa récompense que de Dieu, nous dit son biographe; aussi prenait-il tout le soin possible de dérober à la connaissance du public ses bonnes
(l)Arch. de famille. — Lettre du 17 juin 1774.
(2) Id. Lettre du 23 juillet 1774.
(3) Id. Lettre à sa sœur, 20 octob. 1774.
(4) Id. Lettre à sa sœur, 25 mai 1780.
œuvres et s'il ne lui était pas possible d'en dérober la connaissance à sa sœur, il avait eu soin auparavant de lui témoigner qu'il ne voulait pas même qu'on le fit connaître après sa mort (1). »
Pour sa propre gloire, pour l'honneur de son serviteur et pour notre édification, Dieu n'a pas permis que ce pieux désir fût exaucé. Une fois encore on verra se réaliser la parole de nos saints livres : Hiimilem spiritii suscipiet gloria (2).
Autant l'abbé Ayroles était humble, autant il était mortifié. « Appliquons-nous davantage à la mortification, écrivait-il à sa sœur. La mortification, surtout l'intérieure^ est l'âme de la vie religieuse. Je ne crains point de dire qu'une religieuse sans mortification est un corps sans âme, un cadavre de religieuse. » Cette mortification intérieure il ne se contentait pas de la prêcher aux autres, il la pratiqua lui-même avec succès. Grâce à elle, nous l'avons vu^ il vint à bout de modérer la violence naturelle de son caractère et mérita d'être appelé, comme saint François de Sales, son maître et son modèle, « le plus doux des hommes ». C'est encore à la mortification spirituelle qu'il dut de pouvoir maîtriser l'orgueil dont il était pétri, selon sa propre expression, et d'acquérir cette humilité qui le poussait « à vouloir toujours être le dernier, à fuir les louanges^ à aller au-devant des humiliations (3). »
Mais la mortification intérieure ne suffisait pas â calmer sa soif d'immolation et de sacrifice qui dévorait l'âme de ce saint prêtre : il y joignait les rudes pratiques de la mortification corporelle. Son biographe anonyme nous fait connaître ce côté de sa vie intime en quelques lignes simples et précises que nous nous reprocherions^ malgré certaines vulgarités d'expressions, de ne pas citer textuellement.
< Il avait pris si fort le dessus sur lui-même, nous dit-il, qu'il ne donnait â son corps que le pur nécessaire. Il lui était ordinaire de ne faire qu'un seul repas par jour. Ce repas, lorsqu'il était seul, était un peu de soupe et un peu de lait bouilli.
(1) Arcli. de famille. — Notice manuscrite.
(2) Prov. c. 29, v. 23.
(3) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur, 18 mai 1780.
Il ne mangeait chez lui comme chez les autres que d'un seul mets. Sa boisson était d'abord un doigt de vin qu'il mettait dans son verre et ensuite beaucoup d'eau. On l'a surpris quelquefois à mettre de l'eau dans sa soupe. Tout le Carême il ne faisait qu'un repas dans lequel il prenait seulement la soupe, deux œufs, très peu de vin et beaucoup d'eau. . .
» Il se couchait fort tard et se levait de grand matin. . . Son lit n'était qu'une paillasse mise sur quelques fagots de sarment. C'est là qu'il allait prendre le sommeil, qu'il regardait comme la chose dont il est impossible à l'homme de se priver pendant sa vie mortelle.
» Le seul délassement qu'il se permettait était de dormir un peu après le repas et non seulement il ne se permettait aucun jeu; mais il ne voulait pas même permettre qu'on jouât dans sa maison.
» On ne parle pas des pénitences extérieures qu'il faisait : on ne sait pas au juste ce qu'il portait sur son corps (1)^ mais on n'ignore pas qu'il se couchait tout habillé... Confesseur extraordinaire des religieuses maltaises du couvent de l'Hùpital- Issendolus, il était quelquefois obligé d'y coucher. Comme on s'aperçut que son lit était toujours dans le même état, on lui fit part de la surprise dans laquelle on était. Il en fut surpris, étonné et on reconnut ensuite qu'il avait fait une empreinte, quoiqu'il ne sy fut point mis de toute la nuit (2). »
Le seul plaisir que l'abbé Ayroles se permit était celui de l'étude. Il s'y livrait avec une ardeur passionnée et lui consacrait tout le temps qu'il pouvait dérober à ses devoirs de charité ou à l'accomplissement des fonctions de son ministère. Pour un curé de campagne quel plaisir plus noble et plus doux que celui-là, et comme sa vie serait triste et vide parfois si l'étude ne venait la parer de ses charmes et donner à ses loisirs forcés une utile et agréable occupation !
Pour satisfaire ses goûts et leur procurer un aliment, le curé de Reyrevignes était parvenu, peu à peu, à rassembler dans sa
(1) Lorsqu'il mourut, dit le même auteur en un autre endroit, « on le trouva couvert d'un cilice ».
(2) Arch. de famille. — Notice manuscrite.
solitude une bibliothèque riche et choisie (1). Les Pères de l'Eglise, les grands Théologiens, les orateurs illustres^ les juristes éminents, les savants canonistes, les auteurs ascétiques y tenaient le premier rang. La médecine venait en second lieu et était largement représentée par une foule de traités et de livres spéciaux. La littérature elle-même y occupait une place d'honneur où figuraient toutes les œuvres qu'enfanta le génie de la Grèce et de Rome et celles que vit éclore, sur notre terre de France, le siècle si brillant et si fécond de Louis XIV (2)^
En cette illustre et savante compagnie, le curé de Reyrevignes passa le meilleur de sa vie et son esprit y sut acquérir ou perfectionner, au témoignage de ses contemporains, « de grandes connaissances dans le dogme et dans la morale, dans le droit ci-vil et canonique et dans la médecine (3j ». •
On pourrait croire que la science de l'abbé Ayroles était fatalement condamnée à demeurer stérile et sans emploi : il n'en fut rien. Ses confrères du voisinage^ en particulier, s'empressèrent de la mettre à profit. Le curé de Reyrevignes était devenu pour eux une sorte d'oracle. Ils sollicitaient, en toute occasion, ses avis et ses conseils, ils lui proposaient leurs doutes, ils lui soumettaient leurs difficultés et ils acceptaient, avec une respectueuse déférence, ses décisions toujours larges, claires, précises, marquées au coin d'un jugement sur et d'une saine théologie.
(1) Pendant le séjour qu'il fit à Paris comme député aux Etats-Généraux et à la Constituante, il y ajouta près de cinq mille volumes qui, d'ailleurs, n'arrivèrent jamais à Reyrevignes. L'histoire de ces livres et du sort que leur fit la municipalité de Figeac formera un des paragraphes les plus curieux de la dernière partie de ce travail.
(2; L'abbé Ayroles, en vrai bibliophile qu'il était, ne se contentait pas de se procurer de bons livres ; il aimait aussi les beaux livres et recherchait avec soin les belles éditions. Nous en trouvons plus d'une preuve dans sa correspondance :
« Vous m'aviez demandé, écrit-il à sa sœur, une Imitation, je vous l'envoyé. Je voudrois bien qu'elle fût d'une plus belle édition : vous liriez avec plus de plaisir et je vous aurais mieux servie selon mon goût. » (Lettre du 18 mai 1780).
Un autre jour il est plus heureux et il peut lui écrire : « Je vous envoyé une Introduction à la vie dévote d'une très belle édition du Louvre. » (Lettre du 13 sept. 1785).
Son intermédiaire ordinaire pour ses achats de livres était M. Vedeilhié, le savant imprimeur-libraire-éditeur de Villefranche-de-Rouergue.
(3) Arch. de fam. — Notice manuscrite.
Mais ce n'est pas seulement par sa science, c'est aussi par le charme de ses relations que l'abbé Ayroles s'était concilié, parmi ses confrères, d'universelles sympathies Sa piété bien entendue, son austérité même, n'avaient altéré en rien son caractère naturellement vif et enjoué. Sévère pour lui seul, il se montrait avec les autres bon. gracieux, indulgent. Il aimait à voir régner autour de lui une douce gaîté et il savait la faire naître et l'entretenir par les mots heureux, les réparties piquantes, les saillies spirituelles qui tombaient à chaque instant de ses lèvres. « Il se faisait tout à tous, nous dit un témoin de sa vie, il édifiait les plus dévots et se faisait rechercher par ceux qui dans les conservations aiment à s'amuser. On n'était jamais avec lui sans être édifié et instruit (1). »
Il avait d'autant plus de mérite à agir de la sorte qu'il aimait extraordinairement, comme nous l'avons déjà dit, la retraite et la solitude et éprouvait le plus vif éloignement pour les visites inutiles. « Il paraissait détester, nous apprend son biographe anonyme, les visites qu'on appelle dans le monde visites de bienséance, pénétré de cette maxime de l'auteur du livre de V Imitation de Jésus-Christ^ « qu'on ne va jamais parmi les hommes sans en sortir moins homme ». Il ne faut donc pas être surpris d'apprendi'e ce qu'il répondit une fois au sujet d'un prêtre à qui on ne pouvait faire d'autre reproche que celui de ne pas visiter assez souvent ses confrères : « On le blàme^ ditil^ et moi je le loue. Le seul motif qui peut rendre les visites légitimes est celui de la nécessité ou de la charité. Celui qui agit par un autre motif est rarement exempt de faute (2). »
Il n'en était pas moins heureux de recevoir ceux de ses amis qui venaient le visiter et il leur faisait, avec une cordialité parfaite, les honneurs de sa maison. Sa table, habituellement si frugale, se transformait ces jours-là et on la voyait se couvrir de mets qui, sans être recherchés, composaient, selon le mot de son biographe, « un ordinaire honnête ». Une part de son revenu était spécialement destinée à cet usage. Il avait coutume de dire « qu'il y en a assez lorsque on peut vivre,
(1) Arch. de famille. — Notice manuscrite.
(2) Id. Notice manuscrite.
donner aux pauvres et recevoir ses amis. » Ces réceptions, d'ailleurs, étaient aussi une fête pour les pauvres de Reyrevignes auxquels ii faisait distribuer, ses convives partis, tout ce qui restait du repas qu'il leur avait offert.
La correspondance de l'abbé Ayroles nous fait connaître ses principaux amis. Ce furent, entre a très, M. Niel, conseiller à l'élection de Figeac, seigneur de Reyrevignes ; Tabbé Gimel^ curé de Mialet; le prieur de Fons, M. Feyt; l'abbé Salgues, prêtre lazariste, supérieur du Petit-Séminaire de Figeac. Avait-il trouvé parmi eux celui dont l'amitié, selon le mot de Xavier de Maistre, est « un besoin pressant pour le cœur », cette âme dans laquelle notre âme s'épanche avec un entier abandon et qui seule a le secret de consoler nos tristesses, de calmerjios douleurs^ de guérir nos souffrances ou de doubler nos joies en les partageant? Nous ne le croyons pas... Son ami préféré, son unique confident nous parait avoir été sa sœur Marie, religieuse à l'Hôpital-Issendolus.
Plus jeune que son frère de sept ans, elle s'était sentie attirée vers lui par une conformité de caractère, de goûts, de vocation et par le besoin instinctif de chercher dans la force qu'elle lui connaissait un appui à sa faiblesse native. Elle lui avait ouvert son cœur la première, elle lui avait fait part de ses projets et de ses aspirations, elle avait sollicité ses conseils, elle avait dévoilé devant lui son âme et sa conscience jusqu'en leurs plus intimesreplis... Acetteaff'ection fraternelle, à cette confiance absolue, l'abbé Ayroles répondit par une affection et une confiance pareilles. Les lettres si belles dont nous avons déjà cité de longs extraits et auxquelles nous aurons souvent recours encore, en ont porté l'expression jusqu'à nous.
« Ma très chère sœur, lui écrit-il, personne ne vous aime plus que moi... Je vous aime toujours autant que moi-même... Je suis entièrement à vous et vous aime de tout mon cœur. . . Vous savez la tendresse avec laquelle je vous aime... Soyez persuadée qu'on ne peut rien ajouter à la tendre affection avec laquelle je suis tout à vous... (1) » C'est ainsi qu'en chacune de
(1) Arch. de famille. — Lettres à sa sœur passim.
ses lettres il trouve, pour redire les mêmes sentiments, une formule nouvelle dont l'heureuse vivacité étonne chez un homme si grave et si froid en apparence.
Les meilleures joies qu'il goûte dans sa solitude sont celles que lui apportent les lettres de sa sœur^ surtout quand elles arrivent à l'improviste. « Vive Jésus ! ma très chère sœur, s'écrie-t-il alors, je ne croyois pas avoir sitôt de vos nouvelles !» — « Dieu soit loué, dit-il une autre fois, je ne m'attendois pas à recevoir de vos lettres ! (1) » Aussi lorsqu'elle semble redouter que ces fréquentes correspondances lui causent de la fatigue ou de l'ennui^ il s'empresse de la rassurer. « Vous connaissez mes sentimens et mon cœur, lui dit-il ; la liberté avec laquelle vous en userez à mon égard me sera une nouvelle preuve de votre amitié (2). »
La bonne religieuse ne souhaitait rien tant que de lui prouver ainsi son amitié. Elle multiplia donc ses lettres; elle lui raconta^ avec plus d'abandon encore, ses joies, ses consolations spirituelles, ses peines de cœur et de conscience, ses troubles, ses scrupule?, ses imaginations, ses petites faiblesses ; elle continua à prendre conseil de lui pour ses lectures^ ses exercices de piété, ses retraites, ses confessions, ses communions et pour les moindres détails de sa vie religieuse.
Si son frère, empêché par de nombreuses occupations, tardait trop à lui envo3^er sa réponse, elle ne se faisait pas faute de la réclamer avec une pressante instance. « Il faut bien se hâter de la faire, — écrivait alors Fabbé Ayroles sur un ton d'affectueuse résignation, — quoique je n'aye aucun loisir », et il ajoutait malicieusement : « l'impatience d'une religieuse mérite d'être respectée (3). »
Puis, avec une gravité souriante^ il lui prodiguait les conseils demandés, qu'il entremêlait parfois de reproches amicaux; il éclaircissait ses doutes, il gourmandait sévèrement ses scrupules et s'efforçait de les dissiper, il lui traçait des règles de conduite pleines de sagesse et de fermeté, il lui suggérait de
(1) Arch. de famille. — Lettres à sa sœur passim.
(2) Id. Lettres à sa sœur, 24 septembre 1759.
(3) Id. Lettres à sa sœur, 16 décembre 1776.
pieuses pratiques et d'utiles sujets de méditation, il prenait entre ses mains, selon l'heureuse expression de la sainte Écriture (1), cette âme si chère, il brisait, l'un après l'autre^ les liens qui l'attachaient à la terre et l'élevait peu à peu avec lui jusqu'aux plus hauts sommetsdelaperfectionchretienne.il termine une de ses dernières lettres par ces admirables paroles :
« Êtes-vous morte ? ètes-vous réduite au néant? L'amour destructeur a-t-il bien détruit la créature afin que le créateur seul vive ? 0 mort, j'implore ton secoursj détruis tout le créé dans l'àme de cette chère fille, crucifie-la afin qu'elle meure à tout et que J.-C. règne dans elle. 0 ! ma^chère fille, quelle différence de vivre au monde ou de vivre à J.-C, ou plutôt que J.- C. vive dans vous ! Toute abandonnée à lui, reposez-vous de tout sur lui : il agira, il priera, il souffrira dans vous; sans le sentir, il sera toujours avec vous afin que vous soyez éternellement avec lui. N'ayons d'autre désir que celui-là. Priez Dieu qu'il le grave bien dans votre cœur et dans le mien (2). »
Mais l'abbé Ayroles ne se borne pas à jouer^ auprès de sa sœur, le rôle austère de directeur d'âme. Il entre, à son tour, dans la voie des confidences et il ouvre son cœur, lui aussi, à ce cœur qui l'aime tant et qui le comprend si bien... C'est auprès d'elle qu'il va pleurer la mort des siens et chercher, dans une douleur partagée, l'unique soutien, la seule consolation qu'après Dieu il nous soit donné de trouver ici-bas; c'est à elle qu'il fait part de ses ennuis et de ses chagrins domestiques; c'est elle qui connaît, à l'exclusion de tout autre, le secret de ses inépuisables charités. Il va plus loin et pour relever son courage, pour accroître sa confiance, après lui avoir humblement avoué ses défauts, après avoir gémi devant elle sur son orgueil et sa vivacité, il ne craint pas de lui raconter les peines intérieures, les troubles de conscience, les tentations même qui viennent Tassaillir !. . .
Il y a quelque chose de particulièrement touchant dans le spectacle de cette affection fraternelle que les liens du sang ont nouée tout d'abord et qui, sans rien perdre de sa vivacité
(1) t Anima. . . in mauibus. . . » Ps. 118-109.
(2) Arch. de famille. — Lettres à sa sœur. Paris, 12 juiu 1790
première, s'abîme, par degrés et d'un commun accord, dans l'infini de l'amour divin. Quel beau modèle d'amitié chrétienne !
Si vive qu'elle fût, l'affection de l'abbé Ayroles pour sa sœur ne diminua en rien celle qu'il devait aux autres membres de sa famille. Il eût le bonheur de voir son père atteindre un âge avancé et il l'entoura, jusqu'à la fin, de cette tendresse tempérée de respect qui réglait alors les rapports des enfants avec leurs parents et dont notre génération semble avoir perdu le secret. Lorsque le vieux notaire roj^al mourût, au commencement de l'année 1772, son fils éprouva un des plus cruels chagrins de sa vie. Nous avons déjà cité la lettre où il épanche sa peine dans l'âme de sa sœur et cherche à se consoler en baisant avec elle « la main aimable qui est la cause de leur douleur. »(1] Sa mère vivait encore et c'est sur elle qu'il reporta, désormais, son amour filial tout entier.
Quelques années plus tût, en 1767, son frère Pierre qui fût, à St-Céré, le compagnon de ses premières études, était mort entre ses bras, à l'âge de 38 ans. «J'ai ressenti vivement la » mort de mon pauvre frère, écrivait-il quelque jours après, » mais je crois que Dieu a voulu me récompenser en quelque » sorte, de la violence que je me fis pour l'assister à la mort,
> par la persuasion intérieure dans laquelle je suis qu'il lui a € fait miséricorde. J'aime à me le persuader et je l'espère de la » bonté infinie de mon tendre Père à qui je me soumets de tout
> mon cœur, et des bons sentimens qu'il inspira à mon frère * dans ce moment. » (2). Voilà comment l'abbé A3Toles savait souff'rir et savait aimer ?
Deux de ses sœurs s'étant mariées, son frère aine Jean- Antoine resta seul à St-Chignes comme chef de famille et successeur de son père dans sa charge de notaire royal (3). L'abbé Ayroles entretint avec lui et avec tous les siens d'affectueuses relations et si quelques incidents, tels qu'il en survient même dans les familles les plus unies, semblèrent parfois devoir les
(1) Arch. de fam. — Lettre à sa sœur 8 février 1772.
(2) Id. id. 30 octobre 1767.
(3) Il était de plus juge seigneurial des marquisats d'Aynac et de Thémines et de la baronuie de Gramat.
troubler^ la bonté, la sagesse, la condescendance du curé de Reyrevignes surent toujours rétablir et assurer la bonne harmonie. « Il me semble, écrit-il dans une de ces circonstances, » que je rends justice à ma belle-sœur ; j'ai pour elle tous les » sentimens que la nature et la religion doivent m'inspirer, 0 je n'ai qu'à me louer d'elle à tous égards... J'aimerois mieux » renoncer toute ma vie au plaisir de revoir ma maison natale » et être condamné à la passer dans un réduit obscur que de » donner la plus légère occasion de penser que ma belle-sœur » me faisoit de la peine. » (1).
Un autre jour il écrivait à sa sœur cette belle lettre que, malgré sa longueur, nous croyons devoir citer toute entière pour l'édification de nos lecteurs :
« Notre cher beau-frère étoit ici aujourd'hui ; il étoit temps » qu'après environ deux ans il vint voir, je ne dis pas moi, » mais ses enfants. Je ne lui ai parlé de rien qui eût le plus » petit trait à ce que vous me marquez. Il n'en est pas encore » temps. Il paroit que vous êtes bien sensible à la lettre qu'il » vous a écrite. Il vous est dur de digérer certaines expressions » que vous ne croyez pas mériter après les services que vous » lui avez rendus et que vous lui rendez dans la personne de » sa fille. Vous vous imaginez que c'est être bien ingrat, pour » ne dire rien de plus, de vous traiter ainsi. Mais avouez, ma » très chère sœur, que Dieu sçait nous punir des vues trop » humaines que nous avons pour nos proches. Si vous ne vous » êtes proposée que Dieu seul dans ce que vous avez fait pour » notre beau-frère, sa lettre est un nouveau moyen de lui » témoigner votre abandon entier à sa volonté. Dépouillons- » nous de nous-mêmes, de notre sensibilité, d'un secret orgueil » qui est si adhérent à notre nature et qui nous rend si cha- > grins quand nous voyons nos travaux mal récompensés. » N'ayons d'autre gloire ni d'autre consolation, à l'exemple de » St-Paul, que dans la croix du Sauveur. Embrassez-là, cette » croix, avec tant de force que vous l'imprimiez, en quelque » façon, sur votre cœur.
» Je ne vous conseille point de rien répondre à cette lettre :
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère 21 nov. 1776.
» ne vous en souvenez que pour vous humilier de vous être » peut-être trop recherchée vous-même dans les soins que vous » avez pris de sa fille. » (1). La charité, l'oubli de soi-même, rhumilité, le pardon des injures tels sont les nobles sentiments auxquels l'abbé Ayroles savait faire appel pour maintenir la paix parmi les siens et cet appel qui partait de son cœur trouvait toujours un écho dans le cœur de ceux à qui il s'adressait. Il suffit de constater ce fait pour montrer ce qu'était cette patriarchale et chrétienne famille.
L'abbé Ayroles, comme on vient de le voir, s'intéressait à ses neveux, les accueillait chez lui, les gardait à ses côtés durant des années entières et s'occupait à former leur àme à la piété en même temps qu'il déposait dans leur jeune intelligence les premières notions des connaissances humaines. Plus tard, il les accompagna dans la vie avec une paternelle sollicitude, s'intéressa à leurs affaires^ usa de son influence pour leur procurer une situation en rapport avec leurs goûts et leurs aptitudes.
Mais s'il crut pouvoir leur donner un peu de son temps et de ses peines, s'il consentit à leur abandonner la meilleure partie de ses biens patrimoniaux, il refusa toujours de partager avec eux les revenus de son bénéfice qu'il apppelait, avec juste raison « le bien des pauvres. » A sa sœur qui lui demandait la modique somme de quinze livres pour payer un trimestre de la pension d'une de ses nièces, il se hâta de répondre :
« Je voudrois bien, ma très chère sœur, pouvoir vous envoyer » les quinze livres que vous me demandez pour ma nièce, mais > j'ai beaucoup de peine à me persuader que Dieu veuille que » je le fasse. Dans sa balance, l'œuvre de tenir une jeune fille » au couvent pendant trois mois pèsera-t-elle autant que celle » de soulager plusieurs familles de ma paroisse qui souffrent » la faim? Il me demandera compte de mes paroissiens pauvres, » mais me demandera-t-il compte de mes parents? Un grand » pape, qui étoit d'une pauvre famille, ne voulut jamais rien » donner à une nièce ni consentir qu'elle se mariât au-dessus » de sa condition, disant que le bien de l'Eglise, qui appartient
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur 23 avril 1768,
» de droit aux pauvres, devoit être employé à sa destination. » Si cependant, à raison de quelques circonstances que je ne » connois pas. l'œuvre que vous me proposez était meilleure » que celle de soulager les pauvres, je m'y prêterai volontiers, » malgré la situation étroite où je me trouve. J'ai honte de » refuser une somme si peu considérable en elle-même, quoi » qu'elle le soit respectivement à plusieurs familles pauvres » de ma paroisse, mais je ne puis pas disposer de mon revenu » en maître. » (1).
« Ne me parlez pas de donner à des neveux et à des nièces, » écrit-il encore, le bien que j'ai entre les mains n'est pas à » moi, il est aux pauvres. Jai, peut-être, fait plus que je ne » devois en leur faveur. Dans une année aussi misérable que » celle-ci où j'ai presque la moitié de ma paroisse qui manque » de pain, croyez-vous que Dieu fut content que je laissasse » morfondre mes paroissiens qui sont mes enfans^ pour subve- » nir à d'autres besoins prétendus qui ne sont pas, à beaucoup » près, aussi pressans ! » (2).
Ce dernier trait achève, croyons-nous, de fixer la physionomie intime de l'abbé Ayroles, telle qu'il nous a été donné de l'entrevoir à travers tant d'années écoulées. C'est l'homme public que nous allons étudier maintenant. Il va apparaître à nos yeux sur un théâtre absolument imprévu et dans un rôle pour lequel il ne semblait point fait. Nous le trouverons néanmoins, là comme partout, à la hauteur de sa tâche et dans les circonstances particulièrement difficiles où il plût à Dieu de le placer à la fin de ses jours, il continuera à nous donner l'exemple de tous les talents et de toutes les vertus.
La vie de l'abbé Ayroles s'écoulait paisiblement, dans sa chère paroisse de Reyrevignes^ partagée entre la prière, l'étude, les œuvres de charité et les travaux divers du ministère
(1) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur 17 mars 1775.
(2) Arch. de famille. — Lettre à sa sœur 5 janvier 1778.
pastoral, lorsque un événement qui ne paraissait devoir exercer sur elle aucune influence, vint la bouleverser entièrement.
Le 24 janvier 1789 parut un décret royal qui convoquait les Etats-Généraux de France pour le 1" mai de la même année. Le roi Louis XVI espérait que cette Assemblée, composée de l'élite du clergé, de la noblesse et du tiers- état, l'aiderait à résoudre les diâîcultés inextricables où la faiblesse et l'imprévoyance de son gouvernement l'avaient jeté. Le pays, à son tour, comptait sur elle pour détruire de criants abus, pour établir des réformes depuis longtemps attendues et dont la nécessité s'imposait à tous les esprits. Aussi accueillit-il avec joie la nouvelle de cette convention, persuadé que, grâce à elle, des temps meilleurs allaient enfln commencer.
Ils furent bien rares les hommes qui ne se laissèrent pas prendre à ces douces illusions et qui surent, du premier coup d'œil, apercevoir les catastrophes épouvantables qu'une mesure, en apparence si sage et si utile, allait provoquer à bref délai. L'abbé Ayroles fut de ceux-là. « Il était efïraj^é, lisonsnous dans sa Vie manuscrite, des suites que devait avoir l'Assemblée de Paris. . . On lui avait entendu dire, trois mois avant la convocation des Etats-Généraux : Le roi perdra son autorité^ les prêtres se marieront, les philosophes et les protestants pilleront et brûleront. . . » On n'est pas peu surpris de trouver chez un modeste curé de campagne, condamné par ses fonctions à vivre dans la solitude, loin du monde où la politique s'épuise en vains efforts pour accommoder les événements au gré de ses desseins^ une clairvoyance si précise et si exacte dans ses prévisions. Cet étonnement cesse lorsqu'on se rappelle l'esprit réfléchi, judicieux, profond qu'était l'abbé Ayroles. De son œil de prêtre et de penseur il voyait, depuis bien des années, se répandre partout de proche en proche, sous l'impulsion de soi-disant philosophes et avec la complicité aveugle du pouvoir, le désordre des idées, suivi bientôt du désordre des mœurs. Ces principes posés, il en déduisait, avec une logique impitoyable mais nécessairement infaillible, les fatales conséquences. Tel est le secret des prophétiques appréhensions de l'abbé Ayroles. Nous verrons bientôt comment les événements se chargèrent de les justifier.
Le lundi 16 mars 1789, les dép'ités des trois Etats de la province du Quercy se réunirent à Cahors^ au nombre de huitcent-cinquante-six pour rédiger leurs Cahiers de doléances et choisir leurs mandataires aux Etats-Généraux du royaume. Trois-cent-trente-six représentaient l'Ordre du clergé, deuxcent-un, celui de la Noblesse et (1) trois-cent-dix-neuf, le Tiers- Etat. Après avoir assisté, dans l'église Cathédrale, à la messe du St-Esprit, ils traversèrent la ville en grande pompe et se rendirent dans l'église des Cordeliers (2) où eut lieu la séance d'ouverture de l'Assemblée générale, sous la présidence du marquis Adhémar de Lostanges, grand sénéchal et gouverneur du Quercy.
Le président, ayant salué l'Assemblée, prononça, assis et couvert, un discours qui fut fort applaudi. Un membre de l'ordre du clergé, deux membres de Tordre de la noblesse parlèrent à leur tour et leurs discours furent entendus, nous apprend le procès-verbal de la séance^ « avec intérêt et satisfaction » (3;. On procéda ensuite à la vérification des pouvoirs et à la réception du serment des membres de l'Assemblée, et les trois Ordres se séparèrent pour tenir leurs réunions particulières dans le lieu qui leur avait été assigné.
Les députés du Clergé, les seuls dont nous ayons à nous occuper ici^ s'assemblèrent dans la chapelle du Collège (4) et Mgr de Tonnelier de Breteuil, évêque de Montauban, présida leurs séances^ en l'absence de Mgr de Nicolaï, évêque de Cahors, retenu dans son palais épiscopal par l'âge et par la maladie. Leur premier soin fut de rédiger, comme le prescrivait l'ordonnance du Roi, les Cahiers de leurs doléances, remontrances et observations. Ce travail confié à une commission de trente-six membres^ est conçu dans un esprit éminemment pratique et se fait remarquer par sa modération, sa sagesse et
(1) Assemblées des séuéchaussées du Quercy pour l'élection des députés aux Etats-Généraux de 1789. Procès-verbaux des séances. Liste des députés. Cahiers des doléances, publiés par M. Louis Gombarieu (Edition du centenaire).
(2) L'église des Cordeliers fait partie des bâtiments actuels du Lycée où elle sert de réfectoire.
(3) L. Gombarieu. Op. cit. p. 38.
(4) La chapelle actuelle du Lycée.
une exacte compréhension des intérêts particuliers du clergé, et des besoins de la province et du bien général de la Nation. Les abus qu'il signale étaient faciles à corriger, les réformes qu'il sollicite semblaient appelées à produire les meilleurs résultats et pouvaient être obtenues sans amener ce bouleversement complet dans l'ordre des choses établi que la plupart des députés du Tiers-Etat préparaient, dès lors avec acharnement. Nous voudrions pouvoir citer ce document tout entier pour montrer ce qu'était et ce que voulait ce clergé tant calomnié. A notre grand regret, les limites forcément imposées à notre travail ne nous permettent même pas d'en donner un résumé, qui, tout succint qu'il fût, serait encore trop long (1).
La vénérable Assemblée approuva les Cahiers dans leur forme et dans leur teneur et procéda à l'élection des trois députés qui devaient la représenter aux Etats-Généraux. Le premier tour de scrutin ne donna aucun résultat. Mais au second tour, qui eut lieu le lendemain mardi, 24 mars, M. Ayroles, curé de Reyrevignes, réunit « la pluralité des suffrages, bien au-delà du nombre fixé par le règlement, et il fut, en conséquence, nommé et déclaré député du Clergé aux Etats- Généraux » (2).
Le lendemain, Mgr l'Évêque de Cahors était élu^ par acclamation, à l'unanimité des suffrages. Le troisième député du clergé fut M. Laymaries, de Martel, curé de Saint-Privat de Montcuq.
En même temps que le Clergé, les deux autres Ordres rédigeaient leurs Cahiers de doléances et choisissaient leurs représentants. Les députés de la noblesse furent MM. le marquis de Lavalette-Parizot, le duc de Biron et de Lauzun, le comte de Plas de Tanes. Le Tiers-Etat, d'après les nouveaux règlements, devait nommer autant de députés, à lui seul, que les deux autres Ordres réunis. Ses suffrages se portèrent sur MM. Faydel, avocat, de Cahors ; Poncet-Delpech, avocat, de Montauban ; Gouges-Cartou, négociant, de Moissac; Durand^ avocat, de Léobard ; Boutaric, président à l'élection de Figeac ; de Lacheize, lieutenant-général de Martel.
(1) L. Combarieu. Op. cit. p.[52'et'smv.
(2) L. Combarieu. Op. cit. Procès-verbaux, p. 49.
Devant les trois Ordres réunis en assemblée plénière, les nouveaux élus « leur main levée à Dieu, nous dit le procèsverbal, promirent et jurèrent de bien et fidèlement remplir la mission et les devoirs importants qui leur avaient été confiés » (1) ; chacun d'eux reçut un exemplaire du Cahier des doléances de son Ordre « contenant les instructions et pouvoirs qui leur étaient donnés » ; M. le grand sénéchal, président des Etats, prononça le discours de clôture (2) et les membres de l'Assemblée se séparèrent « en se donnant, ainsi que l'atteste le secrétaire de l'Ordre du Clergé, .des preuves mutuelles de sentiment et d'afl"ection » (3)..
L'abbé Ayroles ne prêta point avec les autres députés du Quercy, le serment dont nous venons de parler. Il est à croire, même, que la nouvelle de son élection ne lui était pas encore parvenue dans ce presbytère de Reyrevignes où la maladie, peut-être, mais plus probablement son humilité, l'avait retenu (4)^ Il désapprouvait hautement, nous l'avons déjà vu, la tenue des Etats-Généraux dans les conditions particulières où elle avait lieu et tout lui faisait prévoir que cette Assemblée dont on espérait, autour de lui, tant de bien, ne produirait que désordres, bouleversements et révolutions. Use méfiait surtout — et ceci fait encore honneur à sa perspicacité — de la prépondérance assurée, pour la première fois, aux curés dans les assemblées électorales et, par suite, dans la représentation de l'Ordre du Clergé. Jusque-là, les Curés n'avaient jamais paru
(1) L. Combarieu — Op. cit. p. 130.
(2) id. id. Ce discours est curieux à plus d'un titre. Ou y lit, en particulier, cette phrase qui sonne étrangement dans la bouche d'un représentant du Roi : « . . .EnfiD, Messieurs, comme citoyens et citoyens français, vous avez développé avec énergie les inconvénients du gouvernement actuel et la nécessité d'une Constitution ! » Un préfet qui se permettrait aujourd'hui de parler de la sorte serait révoqué immédiatement.
(3) L. Combarieu. — Op. cit. p. 51. — Le secrétaire de l'Ordre du clergé était M. Plantade, curé de St-Urcisse. 11 fut, plus tard, un des chefs de l'Eglise constitutionnelle de Cahors et resta, jusqu'à la fin, le mauvais génie du faible et ambitieux abbé d'Anglars, évêque schismatique du Lot.
(4) Le procès-verbal de clôture de l'Assemblée générale des trois Etats de la province du Quercy (L. Combarieu, Op. cit. p. 130), porte « que M. l'Évéque de Cahors, M. Ayroles, curé de Reyrevignes et M. de Boutaric étaient absents et n'avaient pu se rendre à l'assemblée pour raison de maladie ». Nous avons des motifs de croire que cette raison, vraie sans doute pour les deux autres, ne l'était pas pour l'abbé Ayroles.
aux assemblées du clergé. La loi du 27 décembre 1788, élaborée par Necker et sanctionnée par Louis XVI, mettait un term.e à cette injustice et leur accordait une énorme majorité sur les évêques, les abbés, les chapitres, les prieurs tant séculiers que réguliers, « parce que, disait-elle, ces bons et utiles pasteurs s'occupent de près et journellement de l'indigence et de l'assistance du peuple et qu'ils connaissent plus intimement ses
maux » (1).
La raison était excellente, sans doute, et l'abbé. Ayroles
n'avait garde de s'inscrire en faux contre elle. Ce qu'il craignait pour ses confrères à la députation, c'est que, « fiers de leur nombre, comme le dit si bien l'éminent historien du Clergé de France pendant la Révolution, grisés par les louanges et l'encens que la fin de l'ancien régime leur prodiguait de toutes parts, voulant préparer avant tout le triomphe de leurs idées, de leurs intérêts et faire cesser les abus dont ils étaient victimes » (2), ils ne laissassent leur sagesse s'envoler au vent de folie qui déjà commençait à souffler partout et qu'ils n'en vinssent trop facilement à partager et à accroître, par là même, la surexcitation générale des esprits. « lis seront trop de curés », disait-il avec sa rude franchise. Ils furent trop, en effet, car, s'il n'est pas absolument vrai, comme on s'est plu à l'affirmer, que les curés firent la Révolution, il est incontestable qu'ils favorisèrent puissamment ses débuts.
Si l'abbé Ayroles craignait pour les autres, il se méfiait encore plus de lui-même et de ses propres lumières. Persuadé que sa présence à l'assemblée des sénéchaussées du Quercy ne serait d'aucune utilité, il s'était abstenu de s'y rendre et avait confié à M. Feyt, curé de Fons, le soin de le représenter (3). Mais le vrai mérite a beau se cacher, il finit toujours par apparaître et les précautions même dont il s'est entouré pour se
(1) Duvergier, Collection des lois et décrets. I, 1 à 23, cité par H. Taine en son ouvrage : Les origines de la France conteraporaine. La Révolution, T. I, p. 11.
(2) Abbé Sicard, Attitude politique et religieuse des évêques pendant la Révolution, livraison du 25 mai 1892 de la revue : Le Correspondant
(3) L. Combarieu, op. cit., p. 8. Liste des députés du Clergé : c Feyt, curé de Fons, procureur fondé du curé de Gamburat et du curé de Reyre- V igné s. »
dérober à tous les yeux, ne servent, la plupart du temps, qu'à le faire briller d'un éclat plus vif. Le nom de Tabbé Ayroles était si connu et si aimé dans le Quercy, sa réputation de savoir et de vertu était si fortement établie et si universellement répandue, que son absence fut plus remarquée, 'peut-être, que ne l'aurait été sa présence. « L'ambition est toujours présomptueuse, parce qu'elle est aveugle, avait dit M. Louis de Peyre^ conseiller du roi, juge-mage et lieutenant général de Cahors^ en ouvrant les séances de l'ordre du Tiers-Etat dont il était le président. . . L'homme qui sollicite ou fait solliciter d'être au nombre des élus, s'en rend indigne; celui^ au contraire, qui s'en éloigne, c'est celui qu'il faut choisir, parce qu'il reconnaît le poids des obligations que son élection lui impose » (1). Le clergé du Quercy semble s'être inspiré de ces belles paroles lorsqu'il choisit pour son premier député aux Etats-Généraux le curé d'une des plus humbles paroisses du diocèse de Cahors, l'abbé Ayroles, dont le mérite n'avait d'égal que la modestie.
Cette distinction que beaucoup devaient juger flatteuse surprit profondément le curé de Reyrevignes et lui causa une réelle douleur. . . Élevé à cette double école de respect qu'avaient été pour lui la famille patriarcale d'où il tirait son origine et l'Eglise dont 11 était devenu le ministre, son àme se révoltait à- la seule pensée qu'on avait pu l'élire, lui, pauvre bénéficier, avant son supérieur hiérarchique, l'Évêque de Cahors. Et déjà il songeait avec terreur, comme il nous l'apprend lui-même, à « la confusion qu'il ressentirait à paraître devant lui » (2). De plus, son esprit, qui ne se payait guère d'illusions, prévoyait avec une formidable netteté tous les ennuis, toutes les peines, toutes les difficultés, tous les dangers que cette nouvelle charge allait lui valoir. Mais ceci n'était rien à côté des graves responsabilités qu'elle faisait peser sur lui et qu'il trouvait trop lourdes, de beaucoup, pour ses faibles épaules : voilà ce qui effrayait^ par dessus tout, sa conscience. Enfin, pour que le martyre fût complet, son cœur se brisait en pen-
(1) L. Combarieu, op. cit. — Procès-verbaux. — Tiers-Etat, p. 95.
(2) Arc. de famille. — Lettre à son frère, 31 mars 1789.
sant qu'il lui faudrait quitter sa paroisse bien-aimée, abandonner ces âmes, l'unique objets depuis bien des années, de ses soins et de son affection, interrompre ses chères études et s'en aller, au loin, remplir de nouveaux et difficiles devoirs auxquels rien ne l'avait préparé et qu'il ne cro5^ait point faits pour lui.
Un seul espoir lui restait : il pouvait refuser Thonneur qu'on lui avait fait malgré lui et donner sa démission. Après avoir réfléchi et prié pendant dix jours entiers, c'est à ce parti qu'il s'arrêta. Mais il ne voulut rien faire, ainsi que le lui commandait sa prudence coutumière, sans avoir pris conseil. Il se rendit, en premier lieu, au collège des Lazaristes de Figeac et alla confier sa peine au vénérable religieux qu'il avait chargé de, diriger sa conscience.il vit, en passant, son vieil ami, M. Niel, conseiller à l'Election et seigneur de Reyrevignes et partit ensuite pour la paroisse de Balaguier (1), qui avait alors à sa tète un prêtre de grande vertu et d'une sagesse éprouvée. Laissons-le nous apprendre lui-même le résultat de ses démarches.
« J'ai voyagé hier et aujourd'hui, écrit-il à son frère, à là date du 31 mars 1789, j'ai consulté des personnes respectables, qui toutes m'ont décidé que je ne devois point écouter ma répugnance ni suivre ma volonté, que j'étois obligé, en conscience, de faire le voyage de Paris. Je n'ai plus qu'à m'y préparer, je suis entièrement déterminé à préférer la volonté des autres à la mienne. J'ai fait à Dieu le sacrifice de mon corps et de ma vie pourvu qu'il sauvât mon àme et me fit la grâce de ne point m'écarter de la vérité et de la justice.
» Je pars demain pour Caors afin de concerter avec M^ l'Évêque le jour de mon départ et prendre de lui les renseignements qui me sont nécessaires. A mon retour de Caors je vous écrirai le résultat de notre conférence. Ceux que j'ai consultés m'ont encore décidé que j'étois obligé de faire cette démarche, quelque confusion que je dusse ressentir de paroître devant
(1) Cette paroisse, qui faisait partie de la province du Quercy, appartenait alors, croyons-nous, au diocèse de Cahors dont elle n'est séparée que par la rivière du Lot. Elle dépend, aujourd'hui, du diocèse de Rodez.
lui, et je veux leur obéir en entier, et faire mourir ma propre volonté. Dieu me fasse la grâce de la faire mourir en tout et de ne jamais m'écarter du chemin delà vérité et de la justice. Ah ! mon cher frère, quel terrible fardeau j'ai sur les épaules : il n'y a que Dieu qui puisse me le faire porter. Je lui abandonne de tout mon cœur ma vie, mon corps, mon bien, pourvu qu'il me pardonne et qu'il ait pitié de mon àme » (1).
Cette lettre, où l'on sent l'âme de Tabbé Ayroles vibrer encore sous l'effort qu'elle a dû faire pour accepter le sacrifice imposé, fut bientôt suivie d'une autre, écrite au lendemain de son voyage de Cahors.
« J'ai voyagé, dit-il, toute cette semaine. J'arrivai hier au soir aussi frais que le jour de mon départ. Dieu me donne un courage que je n'avois pas la semaine dernière J'ai vu M"" l'Évèque ; il est très malade dans son lit; il m'a fallu me roidir avec la plus grande force contre un jeune grand-vicaire que je ne connoissois point, pour le voir. J'ai exigé que par toute l'autorité qu'il avoit sur moi en qualité d'Évêque, il m'ordonnât de partir. Malgré la répugnance qu'il avoit à se servir du moi f ordonne, il l'a fait. Je lui ai répondu incontinent : Je vous ai promis, Monsf^S l'obéissance dans mon ordination, je vous obéirai. Je n'ai plus qu'à préparer les choses nécessaires à mon départ » (2).
La première de ces choses et la plus nécessaire, — son ab-
(1) Arch. de fam. — Lettre à son frère, 31 mars 1789.
(2) Arch. de fam. — Lettre à sou frère, 4 avril 1789. — Voici comment cette scène est racontée dans la Vie manuscrite de l'abbé Ayroles :
« Avant de se décider à partir pour Paris, il voulut. .. aller prendre l'avis de M'' de Nicolaï, évoque de Cahors. Il se présenta d'abord au grand-vicaire (par erreur, l'auteur dit au suisse), qui lui répondit que Monseigneur n'est pas visible, à cause de sa maladie.
« Eh bien, dit M. Ayroles, je ne partirai pas ».
Cette parole détermina le grand-vicaire à le laisser entrer.
« Monseigneur, je suis député pour l'Assemblée de Paris ; m'ordonnezvous de partir ?. . . Je demande un oui ou bien un non ! »
« On ne commande pas à une personne de votre mérite, lui répondit l'Evêque, mais puisqu'il faut en venir là, je vous l'ordonne ! »
« Eh bien ! réplique M. Ayroles en se jetant à ses genoux, je vous demande votre bénédiction » .
L'ayant reçue, il dit :
« Je pars, quelques répugnances que je sente ». Cf. L'abbé Carron, Les confesseurs de la foi^ t. III, p. 204 (éd. de 1820).
sence devant se prolonger durant plusieurs années, — était de pourvoir à son remplacement dans les fonctions de curé de Reyrevignes. Monseigneur l'Evêque de Cahors lui accorda pour vicaire l'abbé Coste, un jeune prêtre dont la correspondance qu'il entretint avec l'abbé Ayroles nous fera connaître la prudence, le zèle et le dévouement vl).
Cette importante affaire réglée, il lui fallut s'occuper des détails de son voyage. Ce voyage, long et coûteux, n'était que le prélude d'un séjour, à Paris ou à Versailles, dont on ne pouvait prévoir la durée. On avait bien parlé d'accorder aux députés un traitement proportionné aux dépenses qui leur seraient imposées; la noblesse du Quercy avait même discuté et adopté, dans ce sens, une motion très sage et très pratique (2). Mais le gouvernement, à bout de ressources, n'apportait aucune hâte à résoudre une telle question et à ouvrir, dans son budget appauvri, une nouvelle source de déficit.
« On n'a rien fixé à Caors pour les fraix de notre voyage et de notre séjour, écrivait l'abbé Ayroles. Je croyais qu'on me donneroit quelques avances : on ne 'm'a rien donné » (3).
On sent percer, à travers ces quelques lignes^ une vive déception. En effet, si pauvre que fût le gouvernement, le curé de Reyrevignes était plus pauvre encore que lui. Il ne prenait, — nous l'avons vu déjà^ — sur le modeste revenu de son bénéfice, que le strict nécessaire pour son usage personnel et il employait le reste en bonnes œuvres. Il vivait ainsi au jour le jour, n'ayant jamais songé — et pour cause — à réaliser la moindre économie, heureux, au contraire, lorsque une disette
(1) Nous n'avons pu, malgré nos recherches, trouver sur l'abbé Coste d'autres renseignements que ceux qui nous sont fouruis par sa correspondance avec M. Ayroles.
(2) « Sur la proposition de M. le président, l'Assemblée a dit... que le roi sera supplié d'agréer qu"il soit accordé aux dits députés, pendant la durée de leur députatiou, un petit traitement égal à celui qui a été fixé par les Etats-Généraux du Dauphiné.
» L'assemblée ayant délibéré sur la motion ci-dessus présentée, Ta adoptée eu son entier et sans aucuue modification : elle a arrêté, de plus, que tous les députés seraient tenus d'accepter le traitement qui serait fixé et qu'aucun ne pourrait le refuser ». — L. Gombarieu. — Op. cit., p. 76-78 (Procès-verbaux. — Noblesse).
(3) Arch. de fam. — Lettre à son frère, 4 avril 1789.
extraordinaire ou quelque accident survenu à son église ne le forçaient pas à s'endetter. Plus d'une fois il se vit réduit à cette extrémité (1). Aussi, pour parer à l'insuffisance de ses ressources^ faisait-il, dans son patrimoine, de larges brèches qui diminuaient d'autant l'héritage futur de ses neveux. Avant de songer à sa famille, il pensait à ses pauvres et n'hésitait jamais à leur accorder la préférence (2).
Le jour où on le nomma député aux Etats-Généraux, l'abbé Ayroles n'avait pas un louis dans son presbytère. Depuis six ans l'intempérie des saisons et les mauvaises récoltes qui en étaient la suite, avaient amené une disette à peu près permanente. En 1788, année très sèche, les récoltes avaient été plus mauvaises que jamais^ dans les Causses surtout. L'hiver vint et fut le plus dur qu'on eût vu depuis près d'un siècle. Aussi, « dès le printemps de 1789, la famine était partout et, de mois en mois, elle croissait comme une eau qui monte » (3). Des bandes^d'affamés parcouraient les campagnes, hâves et décharnés, implorant, presque toujours en vain, la pitié de gens aussi misérables qu'eux, obligés, pour soutenir un reste de vie, de disputer aux animaux quelques poignées d'herbes, quelques racines ou d'infects détritus !
La charité de l'abbé Ayroles fut mise, on le devine, à une rude épreuve. Jamais un mendiant n'était venu frapper à sa porte sans recevoir de lui une aumône. De plus, le bon curé nourrissait, chauffait, habillait chaque année ses paroissiens pauvres, selon la mesure de leurs besoins, et leur fournissait même le blé nécessaire pour ensemencer leurs champs. Il
(1) Arch. de fam. — Lettre à sa sœur, 10 septembre 1774. « Je viens de faire remettre le toit de l'église ; je devois et je dois encore ; j'ai eu beaucoup moius de grains que les autres années : jugez de mes facultés et si je puis faire ce dont vous ma parlez. »
(2) V. en particulier les lettres à son frère des 16 et 24 décembre 1780 et du 6 janvier 1781.
(3) H. Taine. — La Révolution, t. I, p. p. 4 et 5. — Le souvenir de cette année néfaste s'est conservé jusqu'à ce jour dans nos campagnes ; on l'appelle « Vannée de la fai7n ». Une de nos paroissiennes nous disait naguère, en nous montrant une fosse à purin creusée à côté de sa maison, que sa grand'mère, de qui elle tenait ce fait, avait vu, dans cette fosse, «l'année de la faim », cinq pauvres se disputer furieusement deux trognons de choux et quelques épluchures de pommes de terre qu'elle venait d'y jeter î
donna, cette année-là, sans compter, n'ayant d'autre regret que celui de ne pouvoir, malgré sa bonne volonté, soulager toutes les misères. Aussi, ces charitables prodigalités eurentelles épuisé bien vite ses dernières ressources, et lorsque son élection vint lui imposer, avec de nouveaux devoirs, des charges nouvelles, il se trouva pris au dépourvu .
« Je vous embrasse bien amicalement, mon très cher frère, écrit-il le 31 mars, et vous prie de me trouver une vingtaine de louis qui, joints à une autre vingtaine que je me suis procurés, m'aideront à faire ma route et à soutenir mon séjour de Paris » (1).
Habitué à vivre de peu, l'abbé Ayroles trouvait cette somme largement suffisante : il ne tarda pas à être désabusé. Il écrivait le 4 avril :
« On me dit qu'au lieu de quarante louis il faut que je prenne beaucoup au-delà. M. Niel, qui connoit le païs, me disoit mardi, qu'il me falloit prendre plus du double. Je vais partir pour FigeaCjje tâcherai de me procurer quelque chose; mais de votre côté, tâchez, si vous pouvez, de m'en trouver » (2).
Lorsqu'il se fut assuré les ressources nécessaires, le curé de Reyrevignes songea à régler le mode de voyage qu'il adopterait pour se rendre à Paris. Deux partis se présentaient à lui : il pouvait, à son choix, aller en poste ou à cheval. Mais le voyage en poste, s'il était moins pénible, coûtait, en revanche, fort cher, à moins qu'on ne fût deux à partager les frais (3).
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère. 31 mars 1789.
(2) Arch. de famille. — Lettre cà son frère. 4 avril 1786.
(3) La posle royale avait des relais établis sur la grande route de Paris à Toulouse, cà Caliors. Payrac, Cresseusnc etc. Elle oiîrait aux voyageurs, à un prix exorbitant, des voitures à deux places. Aussi préférait-on d'ordidiuaire faire le voyage de Paris à cheval et, arrivé là, vendre sa monture, si ou devait y séjourner longtemps. Cf. les Mémoires du général baron de Marbof, X. l. Les bagages, s'ils étaient trop volumineux, étaient confiés aux Messageries.
Voici, d'après une note laissée par le père de l'abbé Ayroles, quelles étaient, à cette époque, les étapes d'un voyage de Paris en Quercy. Il écrivit cette note à son retour de Paris, vers 1750 : « De Paris, dîner à Arpajon. coucher à Etampes, — d. à Tourry (?), c. à Orléans, — d. à Chaumon, c. à Komorautin, — d. à Grasse, c. à Vatan. — d. à Chataurous, c. à Argeuton, — d. à la Maison-Neuve, c. à Monteyroi, — d. au Fès, c. à Limoge, — d. à Maniac (Magnac-Laval), c. à St-Jorge, — d. au Barriolet, c. à Brive ». Arch. de famille. — Livre de raison.
« Mon projet est, écrit l'abbé Ayroles, si je ne trouve pas, d'ici à vendredi, de compagnon de voiture, d'y aller à franc-étrier. Je n'ai senti aucune fatigue du voyage de cette semaine et Dieu me donne iTn courage qui me met au-dessus de tout. Je viendrai samedi à St-Chignes, j'y passerai le jour de Pâques, nous partirons la seconde fête et je continuerai mon voyagea petites journées. Puisque Dieu le veut, je dois le vouloir et je vous assure que je n'ai pas de plus grand désir que de faire sa volonté.
Je m'embarrasse peu de mon corps et de ma vie ; j'espère qu'il aura pitié de mon àme » (1).
On nous pardonnera d'avoir insisté un peu longuement peutêtre sur de menus détails que plusieurs seront tentés de juger mesquins et superflus. Tel n'a pas été notre avis. Il nous a semblé, au contraire, qu'ils avaient le double avantage de nous faire pénétrer plus avant dans la vie intime de l'abbé Ayroles et de nous apprendre à mieux connaître une époque dont les côtés,secondaires sont trop généralement ignorés. D'ailleurs, les petites misères au milieu desquelles nous venons de voir notre bon curé se débattre ne sont-elles pas comme le prélude obligé des peines autrement sérieuses que devait lui valoir son mandat de député malgré lui ?
Avant son départ pour Paris, l'abbé Ayroles eut la joie de pouvoir préparer une dernière fois ses paroissiens à l'accomplissement du grand devoir pascal. Il leur fit ensuite de touchants adieux et remit ces chères âmes aux mains de son vicaire. Il lui recommanda tout particulièrement ses pauvres, le pria de les traiter toujours comme il avait accoutumé de le faire lui-même et lui déclara * qu'il ne voulait pas absolument qu'aucun de ses paroissiens mendiât » (2).
Le Samedi-saint il quittait Reyrevignes et se rendait à St- Chignes où il devait passer, au milieu des siens, les fêtes de Pâques. Le lundi suivant, il se mit en route pour Paris, en compagnie, croyons-nous, de M. le comte de Plas de Tane, ba-
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère, 4 avril 1789.
(2) Arc. de famille. — Lettre de l'abbé Coste, vicaire de Reyrevignes. 21 décembre 1789.
ron de Gramat et seigneur de Montai, près St-Céré, député de la Noblesse du Qnercy aux Etats-Généraux.
C'est à Versailles où résidait le Roi de France que l'Assemblée devait siéger. L'abbé Ayroles s'y établit vers la fin du mois d'avril, dans un hôtel de la rue Dauphine^ un peu éloigné delà salle des séances des Etats-Généraux, mais situé à quelques pas de l'église Notre-Dame où il pouvait facilement, chaque matin^ célébrer la sainte messe avant d'aller prendre part aux travaux de l'Assemblée il).
Le 3 mai 1789, les députés des trois Ordres^ venus à Versailles de tous les points de la France, furent présentés au Roi. Les représentants de la noblesse et du clergé étaient vêtus avec magnificence et les portes du palais s'ouvrirent devant eux toutes grandes. Le Tiers-Etat était habillé de noir et on n'ouvrit pour lui qu'un seul battant. On avait même songé à exiger qu'il ployât le genou devant le roi^ comme le voulaient d'anciens usages. Cette humiliation, infligée aux députés des communes par une coterie de cour, les blessa profondément et leur causa une irritation d'autant plus vive qu'ils avaient tous reçu mandat de leurs électeurs de demander pour le Tiers-Etat « la même étiquette et cérémonial que pour les deux autres Ordres » (2).
Le lendemain, lundi, les trois Ordres s'assemblèrent dans réglise Notre-Dame où fut chanté un Veni Creator solennel. Cette cérémonie achevée^ ils se rendirent en procession à la Cathédrale Saint-Louis pour y assister à la messe du St- Esprit. Les députés du Tiers-Etat ouvraient la marche^ portant le modeste costume de laine assigné^ jadis, aux représentants des communes. Venaient ensuite les députés de la noblesse brillants d'or, de soie, de riches dentelles, de fastueux panaches. Après eux s'avançaient les députés du clergé^ en soutane, grand manteau, bonnet carré, suivis des évéques vêtus de
(1) L'Hôtel de Bourgogne où logea l'abbé Ayroles occupait le n» 21 de la rue Dauphine. Cette rue, appelée aujourd'hui rue Hoche, s'ouvre d'un côté sur la rue de la Paroisse, en face de l'église Notre-Dame, et de l'autre sur la place d'Arines où se trouve la grille d'entrée du Château. C'est aussi sur cette place que vient aboutir l'avenue de Paris, vers le milieu de laquelle s'élève l'ancien Hôtel des Meuus-Plaisirs du Roi où siégèrent les Etats-Généraux.
(2) L. Gombarieu. op. cit., p. 114.
leurs robes violettes et de leurs rochets brodés. Ce cortège imposant précédait l'archevêque de Paris, Mgr de Juigné, qui marchait sous un dais de brocart, portant entre ses mains vénérables le Roi des rois, le souverain Législateur caché sous les espèces eucharistiques, dans un ostensoir d'or étincelant de pierreries.
A la suite du St Sacrement, marchaient le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, les princes et les princesses du sang, les dames de la cour, les pairs du royaume, les officiers de la couronne.
« Les rues étaient tendues de tapisseries de la couronne et remplies d'un peuple immense qui regardait passer, dans un silence respectueux, ce magnifique cortège. Les régiments des gardes-françaises et des gardes-suisses formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à St-Louis .. Des chœurs de musique disposés de distance en distance faisaient retentir l'air de sons mélodieux. Les marches militaires, le bruit des tambours, le son des, trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche triomphante de l'Eternel » (1).
Perdu dans les rangs des députés de son ordre, l'abbé i\yroles s'avançait modestement, à côté de l'abbé Leymaries son confrère, et leurs lèvres mêlaient aux chants liturgiques en l'honneur de l'Eucharistie, d'ardentes prières pour la France. Comme ce député de la noblesse dont nous venons de citer une page, ils devaient la voir, eux aussi, cette patrie si chère, appuyée sur la religion, leur dire à tous : « Etouffez vos puériles querelles, voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie ou m'anéantir à jamais... » Plût à Dieu que tous ceux qui figuraient dans ce cortège eussent entendu cette voix et, comme eux, eussent répondu à son appel I
« Arrivés à Saint-Louis, les trois Ordres s'assirent sur des banquettes placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours violet, semé de fleur de lis d'or. Les princes, les princesses, les grands officiers de la couronne, les
(1) Mémoires du marquis de Ferrières, député de la Noblesse aux Etats- Généraux, t. 1^'", p. 18 et suiv.
dames du palais occupaient l'enceinte réservée à leurs Majestés. Le Saint Sacrement fut porté sur l'autel, au son de la plus expressive musique. . . M. de la Fare, évêque de Nancy, prononça le discours sur ce texte : « La religion fait la force des empires, la religion fait le bonheur des peuples » (i).
A un moment, il parla de liberté ciotle : le Tiers-Etat l'interrompit par des applaudissements. Puis, le pontife ayant distingué les trois Ordres dans la prière faite pour l'Assemblée, un murmure confus partit des rangs de la bourgeoisie. Les députés des communes préludaient ainsi à l'attitude d'opposition révolutionnaire qu'ils allaient définitivement adopter.
Le mardi 5 mai 1789, dans la Salle des Menus-Plaisirs, eut lieu l'ouverture des Etats-Généraux. Le roi vint présider cette cérémonie et adressa la parole aux représentants de son peuple. Ce discours, empreint d'une noble simplicité, était un appel pressant, fait par le jeune monarque, au désintéressement de la noblesse et du clergé, à la sagesse du Tiers-Etat. « Tout ce qu'on peut attendre, ajoutait-il, du plus tendre intérêt au bonheur public^ tout ce qu'on peut demandera un souverain, le premier ami de son peuple, vous pouvez l'attendre de moi ». Malheureusement, les esprits auxquels il s'adressait étaient déjà trop surexcités pour apprécier de telles promesses et pour écouter de tels conseils.
Après la séance royale, il fut prescrit aux députés de chaque Ordre de se rendre dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste pour contenir les trois Ordres réunis, deux autres salles avaient été construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée au Tiers- Etat, qui avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de se trouver dans celui des Etats (2).
Dès ce moment, une grave question se posait que le gouvernement du roi avait eu le tort de laisser indécise. Les trois Ordres devaient-ils délibérer et voter séparément, ou bien le Clergé, la Noblesse, le Tiers-Etat allaient-ils se réunir et former une seule assemblée nationale ? La majorité de la noblesse
(1) Mémoires du marquis de Ferrières, loc. cit.
(2) A. Thiers, Histoire de la Révolution, t. 1^'". p. 49 (éd. de 1834).
tenait pour la séparation des Or.lros et repoussait le vote par tête; la plupart des membres du Clergé penchaient vers la réunion, mais n'osaient encore s'y décider; le Tiers-Etat voulait l'assemblée générale des députés de la nation, les délibérations en commun, le vote par tête et non par Ordre et il refusait obstinément de se mettre à l'œuvre avant que les représentants du Clergé et ceux de la Noblesse fussent venus se joindre à lui.
Les députés du Clergé s'étaient réunis dans la salle qui leur était assignée et avaient choisi, pour présider à leurs délibérations, le pieux et vénérable cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen. La Chambre ecclésiastique comptait 49 évêques et 259 curés. Elle se partageait en deux camps de forces très inégales. La majorité des prélats, effrayée par les nombreux symptômes qui faisaient prévoir, à brève échôasice, un bouleversement général des institutions les plus repectées, croyait pouvoir opposer une digue au débordement des idées révolutionnaires en maintenant la séparation des Ordres et en divisant Tes Etats-Généraux en trois assemblées dont chacune tiendrait les deux autres en suspens. La plupart des curés, au contraire, ouvertement favorables aux idées nouvelles et disposés à appuyer de leur concours les réformes projetées, tendaient la main au Tiers-Etat et désiraient se réunir à lui. Ils avaient à leur tête quelques évêques et, parmi eux, un quercynois illustre par ses vertus encore plus que par ses talents, le vieil archevêque de Vienne, Mgr Lefranc de Pompignan.
L'exemple de ce vénérable compatriote ne put décider l'abbé Ayroles à prendre rang dans le camp des novateurs. Esprit pratique et positif, fidèle aux anciennes traditions, il redoutait d'instinct les idées de réforme universelle prônées par le grand nombre de ses confrères, et au lieu d'espérer, comme eux, un bien chimérique de leur réalisation, il n'y voyait que péril imminent pour l'Eglise et pour la royauté, pour la religion et pour la patrie. D'ailleurs, le mandat qu'il avait reçu de ses commettants lui faisait un devoir, au moins jusqu'à nouvel ordre, de refuser le vote par tête. Le Cahier des doléances du Clergé, abbés^ chapitres et prieurs du Quercy, est formel à ce sujet. Voici ce qu'on y peut lire :
« Jaloux de conserver la même forme employée dans les Etats généraux par rapport aux délibérations, nous aimons à nous rappeler les principes de la Constitution française, en vertu de laquelle 11 existe dans le roj'aume trois ordres distincts séparés par les rangs, mais égaux de pouvoir, dont l'unanimité seule forme le vœu de la nation, et tellement indépendants l'un de l'autre, que chaque député aux Etats généraux, retiré dans son ordre, puisse s'occuper avec ses pairs de l'objet de ses délibérations, discuter toutes les raisons d'accorder ou de refuser, sans craindre l'influence des autres ordres et sans pouvoir être contraint de céder à leurs résolutions. Nous pensons donc, conformément aux droits constitutionnels de TEtat, qu'on doit voter par ordre et non par tête dans l'Assemblée des Etats généraux, donnant à cet eflet aux députés les pouvoirs nécessaires et suffisants pour représenter, aviser et consentir » (1).
Les curés, dans leur Cahier particulier, traçaient à leurs députés la même ligne de conduite, tempérée, cependant, par une sage restriction qui dut, plus tard, rassurer la conscience délicate de Fabbé Ayroles.
« Nous donnons pouvoir, disaient-ils, à nos députés de représenter le Clergé de notre province aux Etats généraux, avec mandat spécial d'opiner et de délibérer par ordre, consentant néanmoins qu'ils délibèrent et opinent par tête lorsque l'ordre du Clergé le trouvera à propos » (2).
Ces instructions étaient trop conformes aux sentiments de l'abbé Ayroles pourqu'il ne s'empressât point de se joindre aux prélats qui réclamaient le maintien de la distinction des trois ordres et le vote séparé. Ils avaient pour chef le président de l'assemblée du Clergé, le cardinal de La Rochefoucauld. A sa suite marchait le saint archevêque d'Arles, Mgr Dulau, l'évêque de Clermont, de Bonal, Mgr de Saint-Aulaire, évêque de Poitiers, l'archevêque de Paris, Mgr de Juigné. Parmi les
(1) L. Combarieu, op. cit., p. 57. — Cahier des doléauces du clergé etc. art 15
(2) là. p. 69. — Cahier des doléances des curés Les deux Cahiers n'ayant pu être fondus ensemble, faute de temps, avaient été adjoints séparément au procès-verbal.
ecclésiastiques de second ordre qui se rallièrent à eux^ on comptait l'abbé de Rastignac et l'abbé de Bonneval, l'abbé de Montesquiou et le fameux abbé Maury.
L'abbé Aj^roles fut uq des rares curés qui vinrent grossir leurs rangs. Ils ne tardèrent pas à remarquer cet humble prêtre aux dehors un peu frustes, mais à l'àme ardente et généreuse, et ils surent apprécier à leur juste valeur sa science étendue, son jugement impeccable, sa dialectique serrée, son absolu dévouement. L'abbé Maury l'honora de son amitié et un des évoques qui faisaient partie du même groupe que lui écrivant à Mgr de Cahors, le félicitait « d'avoir dans son diocèse un curé du mérite de Monsieur Ayroles » (1). Sa réputation franchit même l'enceinte de l'Assemblée et se répandit au loin. A quelque temps de là, Mgr de Thémines, évêque da Blois, lui écrivait de Plombières pour lui confier le soin d'une affaire importante. « Je crois, lui disait l'éminent prélat en terminant sa lettre, que je ne saurais rien faire de mieux que de remettre entre vos mains mes droits et mes intérêts. Ceux du Clergé auraient été moins facilement anéantis si la Chambre ecclésiastique n'eût été composée que de membres tels que vous » (2).
Les députés de la Noblesse et ceux du Clergé, réunis dans leur salle respective, avaient commencé le travail de vérification des pouvoirs. Le Tiers- Etat, ainsi que nous l'avons déjà vu, refusa d'entrer en délibération avant que les deux autres ordres fussent venus se joindre à lui et leur envoya, à plusieurs reprises, des délégués pour les inviter à se rendre dans la salle commune.
La Noblesse repoussa ces propositions avec hauteur. Le Clergé se montra plus conciliant et consentit à nommer des
(1) Arch. de fam. — Vie manuscrile de l'abbé Ayroles.
(2) Arch. de fam. — Lettre de Mgr de Théraiues, 23 août 1789. — L'évêque de Blois appartenait à l'illustre famille qiiercynoise de Lanzières- Thémiues. Il était fils du marquis de Thémines, maréchal de France. C'est lui qui devait, plus tard, se rendre tristement célèbre eu acceptant la direction du schisme anti-concordataire et en devenant de nom, si ce n'est de fait, le chef de la Petite Eglise. Ajoutons qu'avant de mourir il reconnut ses erreurs et redevint un fils soumis de l'Eglise catholique et du Vicaire de Jésus-Christ.
commissaires chargés de régler ce différend. Il suspendit même la vérification des pouvoirs en attendant la solution du conflit.
Cinq semaines se passèrent en négociations stériles qui portèrent, de part et d autre, lirritation à son comble. Enfin, le 10 juin, le Tiers-Etat, sur la proposition de Siéyès, déclara ne reconnaître comme membres de l'Assemblée que les députés qui viendraient siéger dans son sein et commença seul la vérification des pouvoirs au nom des trois ordres. Les députés des communes s'arrogeaient ainsi la souveraineté nationale aux dépens des représentants de la Noblesse et du Clergé, élus pourtant au même titre qu'eux et investis d'un pouvoir égal. Ils affichaient la prétention de détruire tous les privilèges et ils commençaient par en créer un à leur profit. Voici comment Tabbé Ayroles appréciait ces agissements. Il écrit à son frère, à la date du 20 juin 1789 :
« Le Roi a fait crier par ses hérauts d'armes qu'il veut venir lui-même, lundi, tenir une séance royale aux Etats. La cause de cette séance sont les entreprises du tiers-état. Le nom d'ordre du tiers-état lui a paru trop bas ; il a pris celui d'assemblée nationale : comme s'il composait lui seul l'assemblée de la nation^ et que l'ordre du clergé et de la noblesse n'en fissent pas partie. Depuis que nous sommes à Versailles, il n'a pas cessé de harceler les deux ordres privilégiés par ses chicanes. Cela n'est pas surprenant, on compte jusqu'à 350 avocats dans son corps. Aujourd'hui qu'il a porté encore plus loin ses prétentions, on a remontré au Roi le danger qu'il y avait de souffrir plus longtemps ses démarches. C'est pourquoi il doit venir lundi nous faire connaître sa volonté » (1).
Les députés du Tiers-Etat avaient pour eux, non seulement le peuple des tribunes et de la rue, toujours prêt à applaudir aux pires violences, mais encore une partie de ces privilégiés dont ils voulaient anéantir les droits séculaires. Nous avons vu que les membres de la Chambre ecclésiastique, en particulier, se divisaient en deux camps très tranchés : les uns voulant conserver, en l'améliorant^ l'ordre de choses établi, les autres
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère. 20 juin 17S9.
désireux de tout bouleverser pour édifier, sur les ruines de la vieille société, un monde nouveau. Aussi, lorsque les délégués du Tiers-Etat vinrent, le 27 mai, inviter « au nom du Dieu de paix i>, les représentants du Clergé à se joindre à eux, ils furent accueillis par des acclamations et ce n'est qu'à grand peine qu'on put empêcher un certain nombre de curés de répondre immédiatement à leur appel.
Cet incident fut le signal de discussions encore plus ardentes que celles dont la Chambre ecclésiastique avait été jusquelà le théâtre. L'abbé Ayroles se jeta résolument dans la mêlée et prit une part active à ces joutes oratoires. Le curé de Reyrevignes n'était peut-être pas un brillant orateur, rompu de longue date, comme Mgr de Boisgelin, l'archevêque d'Aix, comme l'abbé de Montesquiou et l'abbé Maury, à tous les artifices du métier de la parole, mais c'était un homme de grand sens et de grand cœur et, si l'on en juge d'après ses lettres, le seul monument écrit qui nous soit resté de lui, il devait développer sa pensée en une langue claire et châtiée, avec une irréfutable logique et cette chaleur communicative que font toujours rayonner autour d'elles les fortes convictions. Faisant violence à sa modestie ordinaire, il avoue lui-même que ses discours emportèrent les suffrages flatteurs de ses confrères :
« J'ai parlé deux fois à l'Assemblée, écrit-il ; on a été frappé de la vérité de mes principes et de la manière dont je réfutois ceux de IVF* Target et Bergasse qui sont deux des principaux membres de la députation du Tiers et fameux avocats de Paris qui ont rempli leurs brochures de principes dangereux » (1).
Mais tous les orateurs ne savaient pas, comme le sage curé de Reyrevignes, s'en tenir à un lumineux exposé de principes et ces discussions, au cours desquelles toutes les opinions se donnaient libre carrière, dégénéraient parfois en violentes invectives. Les curés surtout, oubliant le respect qu'ils se devaient à eux-mêmes et celui auquel avaient droite à tous les
(1) Arch. de fam. — Lettre à son frère, 20 juin 1789. — Target était le chef de la députation qui était venue, le 27 mai, sommer le Clergé de se réunir au Tiers-Etat. La brochure de lui dont parle l'abbé Ayroles, était un pamphlet violent, publié avant l'ouverture des Etats-Généraux et intitulé : Ma pétition.
titres, les évêques qui faisaient partie de l'assemblée, se laissaient aller, avec eux, à des libertés de langage dont on n'avait pas d'exemple jusque-là. L'abbé Ayroles, on le comprend, était profondément indigné d'une telle conduite, et il déplore dans ses lettres, en termes très vifs, les idées et le ton adoptés par un trop grand nombre de ses confrères.
« Je vous le disois bien, avant mon départ, que nous serions un trop grand nombre de curés. En vérité, mon très cher frère, plusieurs, par leur manière inconséquente de raisonner, comme n'a3'ant aucun principe de dialectique et par des discours, que par ménagement je ne veux appeler qu'indécents, qu'ils ont fait aux évèques à la face de toute l'assemblée, couvrent de mépris toute la classe des curés, et m'obligeraient de rougir à Versailles de cette qualité, si je ne sçavois, par des motifs supérieurs, me mettre au-dessus.
« Ma santé, ajoute-t-il, se soutient assez. Mais étant naturellement sensible, je suis affecté singulièrement de la division qui règne dans nos Etats et surtout dans la Chambre du Clergé où le trop grand nombre de curés l'entretient malheureusement » (b.
Cette division devait s'accentuer encore pendant quelques jours pour aboutir, en dernier résultat, à la fusion des trois Ordres en une seule assemblée, comme le réclamait le Tiers- Etat. Le 13 juin, trois curés du Poitou avaient quitté la Chambre ecclésiastique pour aller se réunir aux députés des communes. Ils y furent rejoints, le lendemain, par six autres ecclésiastiques, au nombre desquels figurait Henri Grégoire, curé d'Embermesnil, au diocèse de Nancy. Le 17, sept nouveaux curés imitèrent leur exemple.
Le 19 juin, veille du jour où l'abbé Ayroles écrivait la lettre que nous venons de lire, la Chambre du Clergé avait délibéré € en tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au-dehors le résultat de sa délibération ; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui avaient voté pour
(1) Arch. de fara. — Lettre à son frère, 20 juin 1T89.
la réunion furent accueillis avec transport ; les autres furent oatragés et poursuivis par le peuple » (1).
L'abbé Ayroles était du nombre des opposants et il fut l'objet, comme ses confrères, des injures et des menaces de la multitude. Pour plusieurs^ même, ces menaces faillirent recevoir une exécution. L'abbé Maury ne dut son salut qu'à la vigueur d'un curé qui le prit par le corps et le jeta dans le carrosse de l'archevêque d'Arles. L'évêque de Beauvais fut presque assommé d'un coup de pierre à la tête. L'archevêque de Paris fut accueilli par une telle tempête de vociférations, qu*un témoin de la scène en mourut de saisissement le jour même. Deux jours plus tard, poursuivi par la foule, qui fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres, il n'est sauvé que par la vitesse de ses chevaux. Son hôtel est assiégé, toutes ses fenêtres sont brisées et il n'évite la mort dont le menacent ces forcenés qu'en promettant qu'il se réunira aux députés du Tiers-Etat (2).
Dans ses lettres à sa famille, l'abbé Ayroles ne dit rien de ces pénibles incidents et des dangers qu'il dut courir, en compagnie de ses amis. Il ne voulait pas effrayer les siens inutilement. D'ailleurs, de semblables périls l'émouvaient d'autant moins qu'il les avait prévus et qu'il s'y était préparé dès longtemps. Ne l'avons-nous pas vu, avant son départ de Reyrevignes, « offrir à Dieu bien volontiers le sacrifice de sa vie, pourvu qu'il eût pitié de son àme » ? Une seule chose l'affectait en ce moment, ~ nous venons de l'entendre lui-même le déclarer, — c'est la division qui régnait dans les Etats, surtout dans la Chambre du Clergé, et les malheurs qu'il prévoyait devoir en résulter pour la religion et pour la France.
Pendant que l'abbé Ayroles écrivait, dans sa modeste chambre de V Hôtel de Bourgogne, la lettre dont on vient de lire quelques curieux extraits, tout près de lui, un événement s'accomplissait qui devait avoir, dans l'histoire, un immense retentissement.
Lorsque le président du Tiers-Etat, l'astronome Bailly, se
(1) Thiers. Hist. de la Révolution, t. I, p. 65.
(2) H. Taine. La Révolution, t. I, p. 46,
présenta^ le 20 juin, à la porte de la salle des séances, il la trouva fermée, par ordre du roi. La cour avait cru pouvoir, par cette mesure mesquine, empêcher la majorité du clergé de se réunir aux députés des communes, comme elle l'avait décidé la veille. Bailly convoqua l'assemblée au Jeu de Paume. Là, tous les membres présents prêtèrent le serment solennel « de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeraient, jusqu'à ce que la constitution du royaume fût établie et affermie sur des fondements solides ». Telle fut la célèbre séance connue sous le nom de serment du jeu de Paume.
Les quelques curés qui s'étaient déjà réunis au Tiers assistaient seuls à cette séance. Les autres députés du Clergé s'assemblèrent ce jour-là, à quelques pas de l'hôtel habité par l'abbé Ayroles, dans la maison des Pères Lazaristes. Les résolutions prises la veille furent maintenues et le surlendemain, 149 d'entr'eux allèrent se joindre au Tiers-Etat. Ils avaient à leur tète Mgr Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, l'archevêque de Bordeaux, Mgr de Cicé, et les ôvéques de Chartres, de Rodez et de Coutances. La Chambre ecclésiastique ne comptait plus que 140 membres environ, et Tabbé A3Toles était de ceux-là.
La séance royale, annoncée pour le 22 juin, fut tenue le 23 seulement, le lendemain du jour où s'était accompli l'événement qu'elle devait empêcher. Ce fut une nouvelle occasion, pour le gouvernement, de montrer son irrémédiable faiblesse, d'autant mieux qu'il essaya de la dissimuler sous des apparences d'énergie. Le roi, en un langage plein de fermeté, cassa les précédents arrêtés du Tiers-Etat, lui fit entendre de paternels reproches, lui accorda certaines concessions, déclara que s'il rencontrait de nouveaux obstacles, il ferait seul le bien de son peuple et enfin ordonna aux trois ordres de se séparer immédiatement.
La noblesse et une partie du clergé obéirent seuls. Le Tiers- Etat et les ecclésiastiques qui s'étaient réunis à lui restèrent dans la salle des séances. C'est alors que le marquis de Brézé, étant venu rappeler au président les ordres du roi, reçut de Mirabeau cette réponse : « Nous sommes ici par la volonté du
peuple et nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ». L'assemblée décréta ensuite « que la personne de chacun de ses membres était inviolable et q'ie quiconque oserait attenter à son indépendance ou gêner sa liberté serait, par cela seul, traître, infâme et coupable du crime de lèse-majesté ».
C'était la rév^olte ouverte. Le roi, au lieu de mettre ses menaces à exécution, céda, à son ordinaire, et le 27 juin, sur son ordre, les députés de la noblesse et ceux du clergé, conduits par le cardinal de La Rochefoucauld, se réunirent à V Assemblée N.Ui.onale. L'assemblée, définitivement constituée, choisit pour président notre vénérable compatriote Lefranc de Pompignan^ archevêque de Vienne.
Pour régler sa conduite dans les circonstances particulièrement difficiles qu'il venait de traverser, l'abbé Ayroles ne s'était inspiré que de sa conscience et de ce qu'il croyait être le bien de la religion et de l'Etat. Les basses préoccupations de la popularité n'avaient aucune prise sur son âme : fort de son devoir accompli, il dédaignait également les injures de la foule et les critiques de ses commettants. Les unes et les autres, d'ailleurs, ne lui manquèrent pas.
Nous avons déjà vu quel accueil lui faisait la populace de Versailles à l'issue des séatr.es de la Chambre ecclésiastique... Des lettres particulières avaient dénoncé son attitude au clergé du Quercy et beaucoup, même parmi ses meilleurs amis, blâmaient ouvertement sa résistance obstinée aux prétentions du Tiers-Etat. Entre tous. M. Marbot, curé de Bio, se distinguait par ràpreté de ses récriminations.
Esprit ouvert et cultivé, àme ardente et impressionnable, nature inquiète et tourmentée, M. Marbot s'était laissé séduire des premiers par les apparences de grandeur et de générosité sous lesquelles se présentaient les idées nouvelles. Il avait pris une part active à l'assemblée des sénéchaussées de Cahors et y avait même joué, en certaines occasions, un rôle prépondérant. Nommé commissaire pour la sénéchaussée de Figeac, il avait participé à la rédaction des Cahiers de doléances de son ordre et c'est lui qui en avait donné lecture à l'Assemblée. Le jour de l'élection des députés du Clergé aux Etats-Généraux, c'est lui qui prit l'initiative de proposer l'abbé Ayroles au
choix de ses confrères et lorsqu'il les eût vu se rallier en grande majorité autour de ce nom vénéré, c'est lui encore qui sut leur persuader de donner une preuve d'indépendance en le faisant sortir des urnes avant celui de l'Evèque de Cahors.
Le curé de Reyrevignes dut son élection à son seul mérite; les intrigues de M. Marbot lui valurent seulement 4c Vliuniiliatioii > >1) si pénible à son cœur, de voir son nom servir de prétexte à une manifestation dirigée contre son Évèque (2).
Si M. Marbot et ses amis croyaient, en votant pour l'abbé Ayroles, envoyer aux Etats-Généraux un partisan des idées qui leur étaient chères, ils se trompaient étrangement. Ils ne tardèrent pas à en avoir la preuve et ceux qui s'étaient montrés à Cahors, ses électeurs les plus dévoués, devinrent tout-à-coup ses impitoyables détracteurs.
L'abbé Ayroles ne tarda pas à apprendre le revirement qui s'était produit, à son sujet, dans les esprits et il n'en fut ni étonné, ni ému. Il ne tenta même pas de se justifier.
« Je scais, écrirait-il à son frère, qu'on blâme la conduite que j'ai tenue ici. Ceux qui sont les plus ardents à me condamner dévoient donc s'informer quels étoient leurs principes et me faire counoitre avant mon départ leurs sentiments : nous aurions été parfaitement d'accord, moi en restant, et eux en trouvant un homme qui remplit mieux leurs vues. Il n'y a rien de si aisé que de condamner une personne sans l'entendre. Si Dieu nous conserve, je vous dirai les raisons qui ont déterminé ma conduite et je suis persuadé que si on les connoissoit bien, on n'auroit garde de me blâmer Plût à Dieu que je pusse contribuer au soulagement du pauvre peuple pour lequel je donnerois mon sang et au bien commun de l'Etat. Ce sont mes
(1) L'expressioQ est de l'abbé Ayroles.
(2) L'abbé iJarbot était ué au village du Trouille, dans la paroisse de
Giutrac. D'abord vicaire de Tliéraiaes, il fut uommé eusuite curé de Bio.
qu'il ue quitta qu'aux mauvais jours de la Révolution pour se réfugier c'i
Espague. A son retour de Texil, il prit possession de son ancienne paroisse
et la gouverna de lougues années encore. Devenu aveugle, il se retira à
Gramat où il mourut. Son corps fut transporté à Bio. ainsi qu'il en avait
témoigné le désir et enterré au milieu de ses chers paroissiens. •
sentiments qui n'ont jamais varié et qui, avec le secours de la grâce, ne finiront qu'avec ma vie > (1).
Ce sont là de nobles paroles et de généreux sentiments et ses plus acharnés détracteurs, s'ils l'avaient entendu plaider ainsi sa cause, auraient été les premiers à l'applaudir. Mais l'abbé Ayroles n'avait pas besoin de se défendre : les événements allaient parler pour lui et justifier pleinement sa conduite. Aussi verrons-nous bientôt ceux-là même qui lui reprochaient de défendre trop énergiquement leurs droits, se plaindre, au contraire, quand ils en furent privés, qu'il les eut abandonnés sans combat. Ces étranges contradictions ont été, de tout temps, l'élément le plus ordinaire de la vie politique.
Le rôle joué par l'abbé Ayroles à la Chambre du Clergé, si modeste qu'il fût, n'était pourtant point passé inaperçu. Il s'était dégagé, en quelque sorte, de la masse de ses confrères et, sans se placer au premier plan, il avait fait preuve d'assez réels mérites pour attirer et fixer sur lui l'attention.
Il entre à l'Assemblée nationale. . . Le voilà jeté, à l'improviste, sur un théâtre plus vaste et absolument nouveau, au milieu d'acteurs nombreux, éloquents, passionnés, venus des points les plus opposés du monde social. Dans un milieu si différent de celui qu'il vient de quitter, le curé de Reyrevignes gardera-t-il la situation qu'il avait acquise ? Cela ne se pouvait guère, hâtons-nous de l'avouer et l'abbé Ayroles ne l'essaya même pas.
Avec son jugement et son tact habituels, il eut vite compris qu'il n'était point fait pour tenir un rôle, même secondaire, dans une telle Assemblée et il i*entra humblement dans le rang. Dans les luttes parlementaires aussi bien que sur les champs de bataille, derrière les brillants capitaines, il faut d'obscurs mais dévoués soldats. Labbé Ayroles fut un de ceuxlà. Il combattit jusqu'à la fin, sans une défaillance, parmi les plus vaillants et les meilleurs, au poste d'ahnégation et de péril que la divine Providence lui avait assigné. Cette ferme et noble attitude marque d'un cachet d'incontestable grandeur
(1) Arch. de fam. — Lettre à son frère, 31 juillet 1789.
celui qui sut ainsi la soutenir et^ à elle seule, elle pourrait suffire à sa gloire.
Dès l'ouverture des Etats-Généraux, l'abbé AjToles s'était opposé, de tout son pouvoir, à la réunion des trois Ordres, mais cette fusion, une fois accomplie, il l'accepta sans arrièrepensée et il prit une part active et consciencieuse aux travaux, aux délibérations, aux votes de l'Assemblée. Il était de ceux dont l'abbé de Montesquiou disait, quelques jours plus tard : « La constance avec laquelle nous sommes restés fidèles à nos mandats annonce à l'Assemblée nationale le courage que nous mettrons à défendre les principes et les droits de la nation ».
Le premier soin de l'Assemblée fut de prendre de sages mesures pour assurer la subsistance du peuple affamé, depuis plus d'un an, par une disette persistante. Elle s'occupa ensuite de donner au royaume une Constitution.
C'est au milieu de ces travaux qu'elle apprit la chute de la Bastille, le 14 juillet, et les désordres de toute sorte dont cette victoire populaire fut le signal à Paris et jusqu'au fond des provinces les plus reculées. Beaucoup, parmi ses membres, accueillirent avec joie des événements qui répondaient à leurs secrètes aspirations et semblaient marquer définitivement les débuts de la Révolution qu'ils rêvaient. Il n'en fut pas ainsi, est-il besoin de le dire, du curé de Reyrevigues. Les lettres qu'il écrivait de Versailles, à cette époque, nous font connaître ses sentiments et nous révèlent ses justes appréhensions.
« Je ne puis vous marquer aucune nouvelle, disait-il à son frère le 31 juillet; à peine osè-je vous écrire. Les troubles augmentent tous les jours, les principes sont renversés, l'autorité sans force. Tâchez d'entretenir le bon ordre et la paix dans votre province. Si vous étiez ici, vous verriez combien j'avois raison de faire la résistance que je fis. Vous savez que la victoire que je remportai sur ma répugnance me coûta bien des larmes ; je ne prévoyois cependant pas la centième partie des choses que je vois. Dieu se venge et nous le méritons bien. Son culte est méprisé, son nom blasphémé, l'impiété marche à front découvert, c'est pourquoi il permet des massacres, des incendies, des dévastations de provinces entières. . . Le peuple, en s'abandonnant à la licence, croit ne suivre que la liberté
qu'on lui vante avec une espèce d'enthousiasme : il se fait justice lui-même. Les lois sont sans vigueur; nous n'entendons parler dans notre Assemblée que des plaintes de différentes provinces qui viennent nous annoncer leur malheur » (1).
Les principes renversés, l'autorité sans force, les lois sans vigueur, Dieu qui se venge, un peuple qui se fait justice luimême, ne voilà-t-il pas, en quelques traits justes et vigoureux^ le tableau achevé de la Révolution et de ses causes ? On ne saurait mieux, exprimer, ni en termes plus exacts ce qu'on a depuis appelé la philosophie de l'histoire, et ces lignes seules suffiraient à nous montrer quel judicieux et profond esprit était l'abbé Ayroles.
L'assemblée nationale, nous venons de le voir, s'occupait de donner à la France une constitution. Jusque-là, chaque province du royaume avait une législation, une justice, une administration différentes. De plus, les fonctions et les charges publiques étaient très inégalement réparties entre les diverses classes qui composaient le corps de la nation. La noblesse et le clergé jouissaient de privilèges légitimes en principe, au moins pour la plupart, mais dont l'usage allait parfois jusqu'à l'abus. Le Tiers-Etat et le peuple exclus, en fait;, des emplois civils et militaires, supportaient à peu près seuls le poids d'impôts de toute sorte, aussi lourds qu'ils étaient nombreux et variés.
La France désirait ardemment — tous les Cahiers de dof'éances en font foi — plus d unité dans ses institutions, plus de liberté dans son gouvernement, une égalité plus complète entre les diverses classes de citoyens. Ces désirs semblèrent se réaliser, au-delà de toute espérance, dans la fameuse nuit du 4 août 1789. Emportés, selon le mot de Mirabeau, comme par un tourbillon électrique qui n'était autre chose, en réalité, que leur ardent amour pour le peuple (1), députés de la noblesse et députés du clergé sacrifièrent à l'envi et avec une
(1) Arch. de fam. — Lettre à son frère, 31 juillet 1789.
(l) Nous venous d'euteudre l'abbé Ayroles uous parler — et avec quels accents ! — de son amour pour ce « pauvre peuple pour lequel il dounerait sou saug ». La plupart de ses collègues, cà quelque Ordre qu'ils appartiusseut, proîessaieut les mêmes seutiments et ils étaient sincères.
généreuse imprévoyance, leurs vieux droits féodaux et tous les privilèges de leur ordre. Dès lors, au point de vue politique, les juridictions seigneuriales, la main-morte, les servitudes personnelles étaient abolies et tous les citoyens devenaient égaux devant la loi, devant la justice et devant l'impôt; au point de vue religieux, les dîmes pouvaient être rachetées, la pluralité des bénéfices, les annates, le casuel même étaient supprimés. Car les curés, jaloux d'offrir eux aussi quelque chose, avaient sacrifié leur casuel, « ce monstre moral », comme l'appelait alors un prêtre quercynois dans un écrit où 1 emphase de la forme n'a d'égale que l'exagération des idées (1).
Les sacrifices offerts par le clergé ne furent pourtant pas trouvés assez complets et on réclama, à quelques jours de là, la suppression de la dime dont il avait accepté seulement le rachat.
C*est en vain que ses députés, soutenus par Siéyès luimême, protestèrent contre une mesure aussi injuste que dangereuse; ils se virent contraints de l'accepter. Le 11 août, les membres de la députation du clergé firent, à l'unanimité, l'abandon pur et simple de la dîme. En retour, la nation s'engagea « à subvenir d'une autre manière à la dépense du culte divin, à l'entretien des ministres des autels, au soulagement des pauvres, aux réparations et constructions des églises et presbytères et à tous les établissements, séminaires, écoles, collèges, hôpitaux, communautés et autres, à l'entretien desquels les dîmes étaient jusque-là affectées ».
L'abbé Ayroles avait cédé évidemment à l'entraînement général, puisque l'abandon de la dime fut voté à l'unanimité. Mais les principes qu'il professait et son caractère bien connu nous autorisent à croire qu'il suivit sans enthousiasme l'élan donné par la grande majorité de ses confrères. Sa conduite n'en fut pas moins appréciée avec sévérité par beaucoup de ses commettants. Blâmé deux mois plus tôt pour avoir défendu avec
(1) Arch. de famille. — Mémoire (anonyme) présenté à M. Necker par un curé de campagne. — L'abbé Ayroles. chargé par J'auteur de présenter ce mémoire au premier iiiiuistre, n'eut garde de s'acquitter de cette commission. II serra soigneusement le manuscrit parmi ses papiers et c'est là. que nous l'avons retrouvé.
trop dopiiiiâtreté les droits du clergé, il était accusé maintenant de les avoir sacrifiés à la légère.
Neuf ecclésiastiques du Haut-Quercy, réunis à Thémines, sous la présidence de M. Gaillard, curé de cette paroisse et député suppléant du clergé de la province, se firent, auprès de lui, les interprètes de ces injustes imputations (1).
« Monsieur, lui écrivent-ils, on se plaint que nos députés à l'Assemblée nationale outrepassent leurs mandats : on a donné pouvoir dans nos cahiers de doléances (et la plupart des cahiers du roj^aume y sont conformes), de faire un règlement qui fixât irrévocablement la quotité et la qualité des dimes et non de les supprimer. Le peuple, dans cette suppression, n'aperçoit aucun avantage ; au contraire, obligé de payer l'honoraire de ses pasteurs, il se trouvera sans bled et sans argent, parce que la gerbe de la dime qu'il aura levé à la place du décimateur disparoitra avec le reste de ses grains : on doit d'ailleurs toujours respecter les propriétés au lieu de les détruire ».
Ils critiquent ensuite le projet qu'on prêtait à l'Assemblée d'attribuer aux curés de ville une dotation plus forte qu'aux curés de campagne et essaient de prouver « que cela devroit être exactement le contraire » ; ils protestent, d'avance, contre la destruction, annoncée comme prochaine, des ordres religieux; ils se font l'écho des alarmes qu'éprouve, disent-ils, « le peuple de la contrée de se voir réduit en pays de coutume » (2); ils désapprouvent, enfin, l'égal partage des biens patrimoniaux, entre les enfants d'un même père.
« Nous espérons, Monsieur, ajoutent-ils en terminant, que vous voudrès bien faire part à l'Assemblée nationale de nos réflexions et que vous les appuyerés de tout votre zèle ».
(1) Cette lettre, écrite à Thémiues. porte la date du 15 septembre 1789 et la signature de MM. Gaillard, curé de Thémines. député suppléant du clergé de la province du Quercy ; Bouzou, curé d'Ayuac ; Docet, curé de Loubressac; Sasuiayous, curé d'YsseudoIus ; J. L. Lespiuas, curé de Saint- Laureut; Briat, curé de Belmont ; Jammes, vicaire de Belmout ; Breu de Lacombe. curé de St-Vinceut ; d'Araquy, prélre.
(2) L'aucienae Frauce se divisait, au poiut de vue judiciaire, en pays de coutume et pays de droit écrit. Le Quercy, qui faisait partie de la province de Languedoc et ressortait au Parlement de Toulouse, était pays de droit écrit.
Cette lettre comprend une accusation contre l'abbé Ayroles (1) et la critique assez habilement présentée et juste en bien des points, de la nouvelle législation.
Le curé de Reyrevignes n'essaya certainement pas de plaider auprès de ses confrères la cause de la législation nouvelle : leurs idées à ce sujet étaient en parfaite harmonie avec les siennes. Il dut se borner à se défendre lui-même et nous croyons, — car sa répon-e n'est pas parvenue jusqu'à nous, — qu'il n'eut aucune peine à se justifier.
Après avoir essayé d'une résistance inutile, les députés du clergé, contraints de céder à la force du nombre, avaient sacrifié leurs droits mais non pas leur devoir, puisque, en échange de leurs concessions, la nation s'engageait à saboenir d'une autre wanicre aux dépenses d'ordre général que la dime- alimentait jusque-là. « Nous remettons toutes les dîmes entre les mains d'une nation juste et généreuse, avait dit l'archevêque de Paris, au nom de ses collègues, dans la séance du 11 août. Que l'Evangile soit annoncé, que le culte divin soit célébré avec décence et dignité, que les églises soient pourvues de pasteurs vertueux et zélés, que les pauvres du peuple soient secourus, voilà la destination de nos dîmes, voilà la fin de notre ministère et de nos vœux. Nous nous confions dans l'Assemblée nationale et nous ne doutons pas qu'elle ne nous procure les moyens de remplir dignement des objets aussi respectables et aussi sacrés ».
Tel fut, sans aucun doute, le fond du plaidoyer que l'abbé Ayroles adressa à ses électeurs mécontents et nous sommes persuadés, comme il l'écrivait à son frère, que lorsqu'ils con-
(l) Ou pourrait croire, d'après la foruie de la lettre, que cette accusation vise les trois députés du Clergé quercyuois. Mais elle u'atteiut, eu réalité, que l'abbé Ayroles, qui seul eu exerçait les fonctions. L"évr(]: e de Caliors était reteuu à Aviguou par la maladie dout il devait mourir deu.v aus plus tard. L'abbé Laymarie ue flt, à Versailles et à Paris, que de rares et courtes apparitions.
Aussi, dans uue lettro que le vicaire de Reyrevignes écrit à son curé le 22 juiu 1789, le plaiut-il « d'avoir à son compte le travail de trois ». — « Faites, je vous prie, bieu des complimeuts de ma part à votre confrère lorsqu'il sera de retour », lui dit Mgr de Nicolaï, évéque de Cahors, dans une lettre datée du 17 novembre 1789.
mirent bien les raisons qui avaient déterminé sa conduite, ils n'eurent garde de le blâmer (1;.
Tous les prêtres du Quercy ne partageaient pas les préventions du curé de Thémines et de ses amis contre les décrets de l'Assemblée nationale. Deux mois après avoir reçu la lettre que nous venons de citer, l'abbé Ayroles en recevait une autre bien différente de ton et d'idées. Comme elle peint d'un trait trop naïf pour ne pas être vrai, l'état d'esprit d'une partie du clergé de notre province à cette époque, nous en citerons un passage assez long, mais très caractéristique.
« Nous avons vu, y était-il dit, les décrets de l'Assemblée relativement au Clergé. Sur les premières motions qui en avoient été faites, les sentiments étoient assès partagés. Les uns en avoient plaisir, les autres non. Aujourd'hui, à l'exception des gros décimateurs, il y a une acclamation générale, une jubilation inexprimable. On bénit l'Assemblée nationale de ce qu*elle a coupé la tête de Ihidre qui déshonorait la religion; on sort d'un profond sommeil, et en ouvrant de grands yeux on s'écrie : Par quelle fatalité ! un vulgaire idolâtre, de foibles curés et vicaires ont-ils porté le fanatisme jusques à sacrifier leur nécessaire pour nourrir le luxe des idoles placées dans le temple de Dieu ! Il n"étoit, dit-on, que cette voye capable de soutenir la religion si déshonorée pas l'abus indigne que l'on faisoit des revenus de Leglige (sic).
» Les supérieurs et supérieures de communautés sont agitées mais les simples conventuels verront arriver tranquillement ce qu'on leur avance, du moins le grand nombre (j'ay sondé le gué en diff^érentes maisons).
» Les nobles qui n'ont pas eu la moindre chose à souffrir en Quercy ont paru jusqu'ici fort tranquilles. A présent que les rjles sont faits ou se font pour les f^ure contribuer pour les 6 derniers mois de l'année^ on prétend qu'il y a une furieuse fermentation parmis eux (2) jusques au point qu'on annonce
(1) V. la lettre à son frère du 31 juillet 1789, citée plus haut.
(2) Dans son travail sur Vattitude politique et religieuse des evêques pendant la Révolution. Tabbé Sicard fait la même constatation. « Les députés même de la droite, dit-il, qui pnrlèrent en faveur des dimes et des biens du clergé, les chevaliers du trône et de l'autel, ne se hâtèrent guère
des assemblées en diverses provinces. Mais malheur à eux, il n'y a pas un gros lieu où il n'}- ait 7 à 8 personnes du hauttiers qui font part du journal patriotique à tout le peuple, qui a dans ses susd. une confiance si décidée qu'il n'est pas douteux qu'au moindre écrit il ne fut prêt à faire une émeuthe. Si ce l" corps fait une sortie, il n'en aura pas assès pour la moitié d'un déjeuné, et erunt nocisslma pcjora prioribns. »
Nous soupçonnons le vicaire de Reyrevignes — car c'est lui qui a écrit cette page — d'avoir trop lu, pour sa part, le «journal patriotique » : c'est là seulement qu'il a pu puiser un pareil style et de telles idées.
L'abbé Coste reçut-il de M. Ayroles, à l'occasion de sa lettre, quelque verte leçon, ou bien l'expérience lui apprit-elle à juger plus sainement des choses ? Nous l'ignorons... Toujours est-il qu'on ne trouve plus trace désormais, dans sa correspondance, de l'étrange exaltation qui avait, un moment, bouleversé son esprit si calme et si pondéré d'ordinaire.
Cette exaltation — partagée évidemment par beaucoup de prêtres du Quercy — est d'autant plus étonnante qu'elle répond à de tristes événements politiques et à des mesures d'une exceptionnelle gravité prises par l'Assemblée nationale contre l'Eglise de France.
Le 5 octobre, cinq à six mille femmes armées de bâtons, de couteaux, de piques, de fusils et suivies d'une horde de brigands étaient venues de Paris à Versailles et avaient pénétré dans l'enceinte de la Constituante, menaçant, insultant les députés et réclamant du pain à grands cris. Les membres de l'Assemblée essayèrent d'abord de tenir tête à l'orage et de continuer, au milieu du tumulte, leurs délibérations. Mais bientôt, vaincus par la peur ou par le dégoût, ils durent quitter la salle les uns après les autres. A dix heures du soir, il n'en restait plus que trois et l'abbé Ayroles était du nombre. Assis à sa place accoutumée, il bravait, depuis le matin^ avec un indomptable courage, les fureurs d'une foule en délire devant laquelle
d'apporter daus les greniers du clergé, désormais vides, une coutribution qui avait cessé d'être obligatoire ». Le Correspondant, n» du25mai,p. 630.
ceux qui Tavaient déchaînée s'étaient enfuis épouvantés (1).
Le lendemain, l'émeute envahissait le Château, massacrait les gardes du corps qu'elle trouvait sur son passage, pénétrait dans les appartements de la reine qui dut fuir à demi-nue et allait s'emparer du roi, lorsqu'elle fut arrêtée par Lafayette. Le faible et malheureux prince se crut néanmoins obligé de subir les exigences de cette vile populace et partit avec elle pour Paris, suivi de l'Assemblée nationale (2).
Lâche devant le peuple ameuté, la Constituante ne retrouva son courage que lorsqu'il s'agit de dépouiller l'Eglise. Sur la proposition de l'évêque d'Autun, Talleyrand^ — qui préludait ainsi à toute une vie de trahisons, — elle commença, le 10 octobre, à discuter un projet de confiscation des biens du Clergé et, le 2 novembre suivant, elle rendait un décret en vertu duquel ces biens étaient mis à la disposition de la nation. L'assemblée s'engageait, en retour, à fournir aux ministres du culte un traitement convenable (3).
(1) Arch. de fam. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles. — Abbé Caron, les Confesseurs de la Foi, T. III, p. 241.
(2) L'abbé Ayroles habita, pendant son séjour à Paris, l'hôtel de Toulouse, n° 16 de la rue des Grands-Augustius.
(3) La Constituante fixa, plus tard, le taux des divers traitements ecclésiastiques. Le traitement de l'archevêque de Paris fut de 50,000 livres ; celui des évéques dont les villes dépassaient cinquante mille âmes, 20,000 1.; celui des autres évéques, de 12,000 livres.
Les curés de Paris eurent un traitement de 6,000 livres. Celui des curés dont la paroisse ne dépassait pas mille âmes, fut de 1200 livres. Les curés dont la paroisse avait une population plus considérable, voyaient le chiffre de leur traitement augmenter en proportion.
Les vicaires de Paris, selon qu'ils étaient premiers, seconds ou troisièmes vicaires, avaient droit à un traitement de 2,400 livres, de 1,500 et de 1,000 livres. Le traitement des autres vicaires était de 700 livres.
Nous ferons remarquer à ce sujet que la valeur de l'argent ayant diminué de moitié depuis 1789, le taux de ces divers traitements devrait être doublé pour rester tel qu'il a été fixé par la Gonstiluante. C'est là ce qui justifie les augmentations successives dont les traitements des fonctionnaires civils ont bénéficié depuis lors. Seuls, les traitements ecclésiastiques ont été maiufenus au même chiffre et celte exception est d'autant plus injuste que, de l'aveu r\ême de la Constituante, les sommes allouées aux ministres du Culte « font partie de la dette nationale » contractée par l'Etat lors de la suppression des dîmes et de la confiscation des biens du clergé.
Ajoutons que ces biens, d'une valeur totale d'au moins deux milliards, furent l'objet de telles dilapidations, qu'ils ne purent éteindre la dette publique exigible qui était, en 1789, de trois cent soixante millions seulement et n'empêchèrent pas l'Etat de faire peu après, une honteuse banqueroute. Bien mal acquis ne profite jamais.
L'abbé Ayroles était loin d'éprouver, pour de pareilles mesures, l'enthousiasme irréfléchi que manifestait son vicaire. Devant la Constituante il avait, avec ses collègues, défendu de tout son pouvoir le patrimoine séculaire de l'Eglise. Mais leurs faibles efforts étaient restés vains et les usurpateurs 1 avaient emporté, une fois de plus, par la force du nombre.
Comme il l'avait prévu, dans l'ordre politique aussi bien que dans l'ordre religieux, le mal allait sans cesse grandissant. Sa bonne volonté, son dévouement, les sacrifices qu'il avait faits et qu'il était prêt à faire encore, tout était demeuré inutile.
Ainsi, aux chrétiennes et patriotiques angoisses que lui causait une situation de jour en jour plus critique, venait s'ajouter le douloureux sentiment de son impuissance.
Son cœur trop plein sentit le besoin de s'épancher, et il écrivit à son évêque une lettre désolée où il racontait, avec un abandon filial, les tristesses, les peines, les déboires de toute sorte que lui valait, depuis sept mois, l'acte de religieuse obéissance qu'il avait accompli en acceptant, sur son ordre, le mandat de député. Il ne se plaignait pas, mais condamné à porter seul tout le poids de la lutte, il demandait au moins des encouragements, des conseils, des prières et une paternelle bénédiction.
L'évêque de Cahors ne pouvait pas rester insensible à ce touchant appel. Il s'empressa d'}^ répondre par une lettre que nous allons citer tout entière :
« Je désirerois bien, Monsieur, pouvoir adoucir l'amertume qui accompagne votre mission. Je prends, je vous assure, plus de part que personne à ce qui fait le sujet de vos peines et je ne cesse de former des vœux bien sincères pour que Dieu répande sur votre assemblée son Esprit, qui seul peut lui faire prendre des résolutions capables de procurer sa plus grande gloire et le bonheur de l'Etat.
» L'état dans lequel je me trouve, qui ne me permet ni d'exercer mes fonctions, ni de m'occuper du pénible gouvernement de mon diocèse, m'a mis dans la nécessité de me retirer dans ma famille pour y chercher un repos qui m'est absolument
nécessaire (1). Il m'est bien difficile de le trouver à travers les peines d'esprit et de corps que j'éprouve, qui ne me permettent pas de prévoir quand je pourrai retourner à mon poste, ni quand je serai en état de le remplir convenablement. Continuez de vous acquérir de nouveaux mérites en persévérant dans votre pénible carrière, ne me sachez pas mauvais gré d'avoir exigé de vous de l'avoir embrassée, parce que je vous y ai cru appelé par la Providence ; et pour vous soutenir dans vos peines, ne perdez jamais de vue qu'il ne vous tombe en charge que de semer et d'arroser, mais que Dieu s'est réservé de fertiliser vos travaux
» Faites, je vous prie, bien des compliments de ma part à votre confrère lorsqu'il sera de retour et rendez justice l'un et l'autre, je vous prie, Monsieur, à la sincérité des sentiments
dont je suis rempli pour vous.
» L. M. Év. de Caors. » (2)
Les tortures morales endurées, depuis huit mois, par l'abbé Ayroles avaient gravement altéré sa santé. Il lutta de son mieux contre le mal qu'il sentait venir depuis longtemps, mais ses forces finirent par le trahir. Vers la fin du mois d'octobre 1789, quelques jours après son arrivée à Paris, il fut obligé de s'aliter. Sa maladie se prolongea pendant un mois environ. Ils durent être bien tristes pour le pauvre curé de Reyrevignes ces jours de souffrance dans une chambre d'hôtel où il ne se voyait entouré que de visages inconnus et de soins mercenaires ! L'abbé Laymarie, son confrère, avait quitté Versailles après les journées d'octobre (3). Seuls, ses collègues laïques, les députés du Quercy à l'Assemblée Constituante et, en particulier, M. de Lacheize-Murel, représentant de la sénéchaussée
(1) Dans sa lettre du 22 novembre 1789, l'abbé Goste, vicaire de Reyrevignes, écrit à M. Ayroles : « Vous avès peut-être sçu que notre prélat a passé de Bauière (BagnèresJ à Avignon et que la ville de Caors la attaqué sur le défau de résidence, et ne sétant pas rendu après la sommation quon luy en a faite, la ville a fait banir (saisir J les revenus entre les mains des fermiers. Le dernier courier aunonçoit qu'il étoit très mal à Avignon ». — Arch. de famille. — Lettre du vie. de Reyrevignes, 22 uov. 1789.
(2) Arch. de famille. — Lettre de Mgr l'évêque de Gahors datée d'Avignon, le 17 novembre 1789.
(3) Plus de 200 députés, soit royalistes, soit constitutionnels, refusèrent de siéger à Paris et rentrèrent dans leurs foyers ou émigrèrent à l'étranger.
de Martel, purent le visiter, compatir à ses peines et le réconforter par les témoignages incessants de leur affectueuse sympathie.
Cest au cours de cette maladie que l'abbé Ayroles avait écrit à Mgr de Nicolaï. La réponse de son ovèque fut pour lui le plus efficace et le meilleur des remèdes. Quelques jours après l'avoir reçue, il pouvait annoncer à sa famille et à son vicaire qu'un mieux sensible s'était produit dans son état et permettait d'espérer, à bref délai, une complète guérison (I).
Aux consolations que lui avait apportées la lettre de l'évêque de Cahors, se joignaient celles qui lui venaient de ses paroissiens de Reyrevignes.
« Yos chers paroissiens, lui écrivait son vicaire, demeurent toujours pénétrés des mêmes sentiments de respect et de reconnaissance qu'ils vous doivent et que je vous renouvelle de leur part : ils sont assès exacts à s'approcher du tribunal de la Pénitence. Depuis la Toussaint, où les travaux ne sont pas si pressés, il est rare que je puisse, même les jours ouvriers, sortir de l'église avant mydy. Ils se sont bien comportés, malgré quelques traits de licence dont l'exemple leur a été donné par des paroisses voisines. »
Les lignes qui suivent nous montrent à quel état de surexcitation les esprits avaient été portés en Quercy, comme dans toute la France, par les décrets de la Constituante sur l'abolition ou le rachat des droits féodaux. A ce titre, nous allons les reproduire intégralement.
« Depuis que je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire, les habitans de Brengues se sont soulevés contre leur seigneur. Sur le décret de l'Assemblée nationale^ qui semble avoir détruit sans indemnité les cens qui tiennent à la servitude personnelle, comme les droits de guet et garde, de fouage, de manœuvre etc., ils ont prétendu ne vouloir point payer ces
(1) « J'ay été dans des peines bien vives pendant trois semaines sur votre santé, ne recevant aucune de vos nouvelles... Je sus, le 19, par les demoiselles de Laymarie et Madame de Murel, que vous aviès été malade, mais que vous alliez mieux. Votre lettre me le confirme. Ne tardez pas, je vous prie, de" me donner une nouvelle confirmation ». Arch. de fam. — Lettre de l'abbé Coste, vie. de Reyrevignes, 22 novembre 1789.
articles qui sont de concéqiience à Brengues. Le seigneur a voulu les exiger et avec un ton 1.1 n peu trop haut. Les susdits se sont attroupés, ont été à l'église prendre le banc du seigneur et l'ont porté dans le Celé, et ont, à la suite de ce, entouré la maison seigneuriale, ont tiré nombre de coups de fusils, au point qu'on a ramassé un demi-chapeau de balles dans la salle du château ; néanmoins il ni a eu personne de tué ni blessé. Thémines a fait dresser une potence au milieu de la place avec menace de pendre le premier qui oseroit payer la rente, jusques à ce qu'on leur aura restitué des surcharges qu'on leur fait, disent-ils, payer depuis longtemps. Grand nombre de paroisses ont contesté les susdites redevances, mais sans hostilité et le commun des gens sensés les croit fondées. Pour notre paroisse, elle a payé très exactement quoiqu'elle n'ignore pas des surcharges dont elle a été vexée » (1).
On ne se contentait pas de molester ainsi brutalement les seigneurs, on imposait leurs biens, jusque-là privilégiés, et ces impositions s'élevaient, la plupart du temps, à des chiffres volontairement exagérés. Il en était de mème^ d'ailleurs, des biens ecclésiastiques « Il y a eu de grandes inégalités dans la fixation des curés, écrit l'abbé Coste ; à Fons on a mis 24 livres au curé, à Assier 40 livres, à Béduer 120 livres... On ne vous a mis que 3 livres pour votre capitation de six mois » (2).
Il faut dire aussi que les gens de Reyrevignes, s'ils avaient agi autrement, se seraient rendus coupables de la plus noire ingratitude. Bien qu'éloigné d'eux et malgré les lourdes charges que lui imposait sa nouvelle situation, l'abbé Ayroles continuait à leur prodiguer ses aumônes et ses charitables secours. La suppression même des dîmes et l'aliénation des biens ecclésiastiques ne lui firent rien changer aux dispositions qu'il avait prises avant son départ et dont son vicaire était resté le fidèle exécuteur.
« Il y aura, lui annonce-t-il, autant de misère pour Reyrevignes que l'année passée, et si vous vouliez, j'achèterais des
(1) Arch. de famille. — Lettre du vicaire de Reyrevignes, 21 déc. 1789.
(2) Id. Id.
menus grains qui ne sont pas à présent bien chers, pour fère une honête provision de mouture pour la soulager. J'aj^ encore tout le bled de l'année, mais ce quart ne va qu'à 63 quartons. Il le faut pour voir lever tranquillement la récolte, surtout ne devant pas en recueillir. Il y a 6 quartons de la quette qui se fait dans la paroisse avec une douzaine d'autres menus grains. Si vous voulez, j'acheteray en jaresses, bled d'Espagne etc., de quoy fère environ 60 quartons de mouture. Vous me marquerès si c'est de votre goût ou non. Il a fallu en habiller un certain nombre, mais la Providence nous a aidé. Vous me fîtes l'honneur de me dire avant votre départ que vous ne vouliez pas absolument qu'aucun de vos paroissiens mendiât. Cependant trois enfans de Garibal, du Mas de Merigue, fout le métier depuis 15 jours parce qu'ils n'ont pas su ni voulu travailler chez leurs maîtres. Jay travaillé à les fère placer et je n'ai pu encore y réussir. J'ay mieux aimé attendre votre réponse avant de les nourrir à vos frais pour les empêcher de mendier, parce qu'on profiteroit de cet exemple pour vous surcharger. Je vous le communique ; je ferai ce que vous ordonnerez » (1).
Si nous avons reproduit scrupuleusement tous ces détails, ce n'est pas uniquement pour donner une preuve nouvelle de la charité de M. Ayroles. Nous avons voulu montrer surtout quel était, en réalité, l'emploi de ces dîmes tant décriées jadis et dont le nom seul eflraye encore nos crédules paysans. Elles s'entassaient, au moment de la récolte, dans les greniers du presbytère qui devenaient ainsi, dans chaque paroisse, de vrais greniers d'abondance; elles s'y multipliaient, la plupart du temps, grâce aux libéralités du curé et elles en sortaient sous formée de moutures ou de semences largement distribuées aux pauvres nécessiteux ou aux cultivateurs dans l'embarras. Les impôts qui ont remplacé les dîmes sont plus lourds et plus vexatoires qu'elles ne le furent jamais et ils n'alimentent pas généreusement comme elles, au moins dans nos campagnes, le budget de la charité.
L'Assemblée nationale continuait à discuter, avec une len-
(1) Arch. de famille. — Lettre du vie. de Reyrevigues, loc. cit.
leur qui n'était pas toujours marquée au coin de la sagesse, les divers articles de la nouvelle Constitution. Tandis qu'elle délibérait, des désordres, pareils à ceux que nous avons signalés en Quercy^ éclataient dans toute la France. Il n'était pas rare même de voir le sang couler dans les provinces, surtout dans celles du Midi. L'Assemblée se bornait à blâmer les crimes commis et n'avait pas le courage d'user, pour les punir, de l'autorité absolue qu'elle s'était arrogée.
Le roi crut pouvoir mettre un terme à ces maux et ramener la paix dans les esprits en déclarant solennellement devant la Constituante, le 4 février 1790^ qu'il acceptait les principes de la révolution et qu'il s'engageait, d'avance, à maintenir la Constitution que la France allait se donner.
Cette déclaration inattendue fut accueillie avec enthousiasme par l'Assemblée et tous les députés, à quelque parti qu'ils appartinssent, vinrent, à leur tour, jurer d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par U Assemblée nationale et acceptée par le roi.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette démarche du roi et le serment civique auquel elle donna lieu, furent loin de réaliser les espérances conçues et n'arrêtèrent, en aucune façon, les sanglantes orgies provoquées par les décrets imprudents de la Constituante. Les massacres révolutionnaires continuèrent dans les provinces et jouirent, comme par le passé, d'une honteuse impunité.
La nouvelle Constitution imposait à l'Eglise de France, au point de vue moral et matériel, de douloureux sacrifices. La plupart des députés du Clergé à la Constituante — et l'abbé Ayroles était du nombre — avaient fait tous leurs efforts pour les lui éviter; ils n'avaient pu y réussir. On les vit alors donner un exemple admirable de magnanimité. Au lieu de récriminer contre le fait accompli, ils l'acceptèrent sans arrièrepensée et, le 4 février, ils prêtèrent tous le serment civique, comme leurs collègues du Tiers-Etat et de la Noblesse.
Il semble que ce gage donné par le Clergé aux idées révolutionnaires aurait dû arrêter la majorité de l'Assemblée nationale dans la voie d'empiétements sur le domaine de l'Eglise où
elle était entrée. 11 n'en fut rien, au contraire. Neuf jours plus tard, le 13 février, malgré les vigoureuses protestations des députés ecclésiastiques, la Constituante statua que la loi ne reconnaîtrait plus de vœux monastiques solennels et décréta la suppression des ordres religieux. Le 12 avril elle refusa dédaigneusement de délibérer sur la proposition que lui faisait le député-chartreux dom Gerle, de déclarer la religion catholique seule religion de l'Etat. Le 16 avril, elle complétait l'aliénation des biens ecclésiastiques, commencée le 19 décembre 1787, pour l'hypothèque de quatre cent millions d'assignats.
La correspondance de l'abbé Ayroles nous montre comment il appréciait ces diverses mesures. A une question que sa sœur, la religieuse de l'Hôpital-Beaulieu, lui avait posée, il répond :
« Il est décidé que les vœux solennels n'auront plus lieu en France, mais l'Assemblée n'a pas le pouvoir d'interdire les vœux simples. Elle peut bien détruire les congrégations où l'on fait de pareils vœux, mais un individu aura toujours droit de prendre, pour son plus grand bien, un engagement avec Dieu ». Il ajoute un peu plus loin : « Assurez Madame (la grandeprieure de l'Hôpital) que je partage bien sincèrement la peine qu'elle ressent des malheurs qui aftligent les communautés... »
« On dit ici, continue-t-il, que le vertige s'est emparé d'un grand nombre de têtes dans votre province, qu'on y traite de fanatisme les efforts que l'on fait pour soutenir la religion. J'ai lu une délibération de la municipalité de Ca... {Caors ?). Assurément MM. les officiers municipaux, que je respecte infiniment, tirent une mauvaise conséquence du décret de l'Assemblée. Si elle avoit prétendu accorder la solennité du culte à la seule religion catholique, apostolique et romaine, elle n'auroit point éloigné avec tant de soin cette question qui lui avoit été présentée trois fois et n'auroit point fini par décider qu'il n'y avoit lieu à délibérer. Il est inutile de dire qu'elle se charge de payer les fraix du culte et les ministres de la religion catholique. Cela n'empêche pas que les autres religions ne puissent être autorisées à avoir un culte solennel et qu'on introduise, en France, la liberté de religion. Les Anglois, les Hollandois ne souffrent point l'exercice public de la religion catholique. Ils ont une religion nationale qui jouit delasolennité du culte.
La notre n'aura point l'avantage d'être déclarée nationale. Mais laissons cette affligeante discussion » (1).
Les afflictions de l'abbé Ayroles étaient maintenant partagées par le plus grand nombre de ses confrères du Quercy. Ils étaient revenus, pour la plupart, de leurs illusions premières et ils envisageaient avec effroi d'un côté les ruines accumulées, de l'autre les bouleversements qui se préparaient et qu'ils sentaient bien devoir être plus terribles encore.
« Je partage bien sincèrement avec vous, lui écrivait son vicaire, l'amertume du calice qu'on vous fait boire. Malheureusement, la part que j'y prends ne peut pas vous soulager comme je le désirerois. Que fère à tout cela ? c'est de prendre patience : a domino factam est istud » (2).
« Qui l'eût dit, mon cher et respectable Monsieur ! s'écriait, à son tour, un vieil ami du curé de Reyrevignes, M. Gimel, curé de Mialet; qui l'eût dit que les choses en viendraient où elles sont ! Quel bouleversement en tout genre ! Je vous connois assez pour croire que vous rendrez vos souffrances méritoires à ses yeux.
» Nous vous plaignons tous bien sincèrement, n'en doutez pas, et lorsque nous votâmes pour vous, il s'en falloit bien que nous prévissions que vous auriez à boire un calice si amer. Ah ! si les sentimens de tous les députés avaient été les vôtres ! Mais la Providence divine permet que ces choses soient. De même, veuille-t-elle que tout cela tourne à sa Gloire et à notre avantage pour le Ciel ! »
En attendant, le bon vieillard s'inquiète de savoir quelle situation vont lui faire les nouveaux décrets de la Constituante durant les quelques jours qu'il a encore à passer sur la terre. Il interroge l'abbé Ayroles à ce sujet avec une touchante anxiété et sollicite de lui une prompte réponse. C'est, dit-il, un service essentiel que je vous demande ; melerefuseriez-vous ? » Sera-t-il maintenu à la tête de sa chère paroisse ou le forcerat-on à s'en éloigner ? S'il lui est permis d'y rester, ce jardin ce pré, ce petit champ qui entourent son presbytère et qu'il a
(1) Arch. de famille. — Lettres à sa sœur, 12 juin 1790.
(2) Id. Lettre du vie. de Reyrevignes, 19 avril 1790.
acquis, en partie, de ses deniers, les regardera-t-on comme biens d'Eglise et la nation aura- 1- elle la cruauté de l'en déposséder ? Comme il souffrirait s'il voyait détruire ce modeste domaine curial restauré, embelli, agrandi par ses soins et auquel il s'est attaché avec cette puissance d'affection pour la terre, qui est innée dans tout cœur de paysan et dont son cœur de prêtre n'a pu se dépouiller entièrement.
« On nous pensionne, nous dit-on; il doit y avoir un arrondissement de paroisses; sera-ce dans ce moment? Que ferai-je ? que deviendrai-je ? Donnez-m'en connoissance si vous le savez. Dans le cas que je reste en place, vous connoissez le local, j'ai ma maison dans un champ de contenance de 13 ou 14 cartons en tout. J'y ai aussi mon jardin, une petite cour et un petit sol ; y touchera- 1- on ? Et dans ce cas, ne pourrois-je pas demander et obtenir qu'on retranchât sur la pension l'équivalent du revenu du dit champ, lequel revenu est tout au plus de 24 ou 25 livres. Qu'entend-on par les jardins joignants qu'il est dit dans un décret qu'on laissera aux curés en les pensionnant ? Quant au pré dont il est parlé dans mon mémoire, vu les clauses de l'acte d'achat, peut-il être mis dans la classe des biens ecclésiastiques dont la nation veut disposer ? Veuillez bien, je vous prie, me donner sans délai, s'il vous est possible, tous les éclaircissements que je vous demande. . . » (l).
Un autre prêtre, dont nous n'avons pu découvrir le nom, écrit à M. Ayroles, à la même époque :
« Vous voudrez bien. Monsieur et très cher curé, me détailler un peu tout ce qui nous concerne. Percevrons-nous nos dîmes ? Serons-nous pensionnés ? Si l'on supprime des curés, quel est le nombre des communians que l'on assignera à chaque ? Nous, petits curés, que deviendrons-nous ? Un grand travail surpassera mes forces; faudra-t-il que je me retire — où — sous quelle pension ? On nous débite ici que chaque prêtre travaillant n'aura pas moins de quatre mille âmes à conduire : il faudra alors absoudre par aspersion.
Mon Dieu que ma tristesse est profonde ! J'aurois bien
(1) Arch. de fam. — Lettre du curé de Mialet à M. Ayroles, 28 avril 1790. à laquelle est aimexé uu Mémoire justificatif.
besoin que vous pussiez me dire quelque chose de consolant.
» Un nombre suffisant d'instituteurs se sont, dit-on, présentés pour occuper tous les collèges (1). Voltaire et Rousseau serviront de livres classiques... Mais dans l'Assemblée il y a tant et de si braves gens. . . Les bons, n'auront-ils jamais le dessus sur les mauvais ? » (2).
La tristesse de ce pauvre prêtre eût été plus profonde encore s'il avait bien connu les projets de réforme religieuse élaborés par « les braves gens » qui composaient la majorité de l'Assemblée nationale. Les mauvais allaient triompher une fois de plus et la Révolution armée de la Constitution civile du Clergé s'apprêtait à porter à l'Eglise de France un coup plus cruel et plus dangereux que tous ceux dont elle l'avait frappée jusque-là.
L'Assemblée nationale avait, en quelques mois, enlevé à l'Eglise de France les prérogatives sociales et politiques dont elle jouissait depuis de longs siècles ; elle l'avait dépouillée de ses biens et blessée au vif en arrachant de son sein les ordres religieux et en supprimant les vœux monastiques. Elle voulut aller plus loin et faire subir à sa Constitution spirituelle des transformations pareilles à celles qu'elle imposait à la Constitution civile du royaume. De sa propre autorité, sans recourir au Pape, seul juge et seul maître souverain en ces matières, malgré l'opposition des évêques et de la plupart des députés ecclésiastiques qu'elle comptait parmi ses membres, l'Assemblée supprima les cent-trente-cinq évêchés qui existaient en France et en créa un nouveau dans chacun des quatre-vingttrois départements qu'elle venait de substituer aux anciennes provinces ; elle ordonna que les évêques seraient élus désor-
(1) La plupart des collèges de France élaieut dirigés par des religieux. Aussi le premier résultat obteuii par la suppression des Ordres religieux fut-il la fermeture des collèges les plus florissauts du royaume et rauéantissemeut à peu près complet de l'iListructiou publiiiue eu Frauce. Beaucoup d'établissemeuts d'éducatiou u'avaieut même pas attendu le décret du 13 février pour fermer leurs portes. Le vicaire de Reyrevigues écrivait à M. Ayroles, à la date du 22 novembre 1789 : « Le séminaire de Saiut-Paulin fà Montaiiban) n'existe plus ; le collège de Gaors est presque désert; je ne sais comment est le séminaire ».
(2) Arch. de fam. — Lettre sans signature et sans date, mais dont le contexte montre clairement qu'elle a dû être écrite aux premiers mois de l'année 1790.
mais par le peuple et demanderaient l'institution canonique au métropolitain ou au plus ancien évêque de la province, après avoir averti le souverain Pontife de leur élection; elle décréta que les évèques, dans leur diocèse, ne pourraient prendre aucune décision sans l'assentiment de la majorité du conseil épiscopal composé de douze ou seize vicaires généraux ; elle abolit les chapitres des Cathédrales ainsi que tous les autres chapitres et bénéfices ; elle statua que les curés seraient nommés, comme les évèques, par les électeurs civils et pourraient choisir eux-mêmes leurs vicaires et enfin elle imposa aux évèques et aux curés de jurer obéissance et fidélité à cette Constitution schismatique désignée sous le nom de Constitution civile du Clergé.
Le 4 février 1790, les députés ecclésiastiques qui faisaient partie de l'Assemblée nationale avaient pu prêter serment à la Constitution : elle n'était pas encore élaborée en son entier et ils espéraient qu'elle ne sanctionnerait pas définitivement les projets qui portaient une atteinte trop formelle à l'autorité spirituelle.
Quelques-uns, cependant, avaient fait, dès lors, des réserves expresses. Ces réserves, ils les maintinrent et les accentuèrent plus vivement que jamais lorsqu'ils virent que la majorité de l'Assemblée allait consacrer par un vote irrémédiable la Constitution civile du Clergé. Le 9 juillet 1790, l'évêque de Clermont, M. de Bonal^ monta à la tribune, off'rit de jurer de nouveau obéissance à la nation et au Roi et se déclara prêt à signer ce serment de son sang, s'il en était besoin. Mais il affirma en même temps qu'il ne pouvait comprendre dans son serment civique les objets qui dépendent essentiellement de la puissance spirituelle. « Ici, Messieurs, s'écria-t-il, en me rappelant ce que je dois rendre à César, je ne puis me dissimuler ce que je dois rendre à Dieu. . . Toute feinte à cet égard serait un crime, toute apparence qui pourrait la faire présumer serait un scandale de ma part ! »
Des applaudissemements enthousiastes partis des bancs où siégeaient les députés ecclésiastiques saluèrent ces nobles paroles et apprirent à la majorité sectaire que ce clergé qui avait fait si généreusement l'abandon de ses biens et de ses
privilèges^ allait se montrer intraitable lorsqu'on lui demanderait de sacrifier sa conscience et sa foi.
L'Assemblée nationale passa outre et vota, le 12 juillet 1790, la Constitution civile du Clergé. Le 27 novembre suivant, elle décréta que tous les évêques et tous les curés qui, dans huit jours, n'auraient pas prêté serment de fidélité à cette constitution schismatique, seraient censés avoir renoncé à leurs fonctions et remplacés immédiatement.
Quelle réponse allaient faire les pasteurs de l'Eglise de France à cette odieuse sommation ?. . . « Il est bien à craindre, écrit l'abbé Ayroles à sa sœur, que l'ignorance, l'intérêt et la crainte ne fassent beaucoup d'infidèles. On l'éprouve ici, non pas dans les évêques, car à l'exception d'un seul (1), qui depuis le commencement s'est détaché de son corps, ils sont bien résolus de s'y refuser. La défection d'un certain nombre de curés doit affliger sensiblement; la majorité résiste toujours. Prions avec ardeur afin que Dieu soutienne les forts, affermisse les chancelants et éclaire ceux qui ont fermé les yeux à la lumière. »
Les lignes suivantes nous font connaître ce que le curé de Reyrevignes pensait de la Constitution civile du Clergé et quelle conduite il se proposait de tenir à cet égard :
« Je ne conçois pas, ajoute-t-il, comment dans une cause majeure on peut se séparer du corps épiscopal. On dénature perpétuellement la question pour faire illusion aux simples ; on ne cesse de dire que c'est l'ambition et l'intérêt des évêques qui les porte à refuser ce serment ; on ne veut pas voir que le gouvernement ecclésiastique que Jésus-Christ a établi, l'autorité qu'il a donnée aux premiers pasteurs, la juridiction spirituelle dont l'Eglise seule est dépositaire sont, je ne dis pas compromis, mais presque détruits. J'ose dire que c'est une chose sans exemple que la puissance séculière ait créé, supprimé des diocèses sans le concours de la puissance ecclésiastique. Il est également sans exemple que les élections des évêques ayent été faites par le peuple sans la participation du
(1) Talleyrandj évoque d'Autim.
clergé. Les curés n'ont jamais été choisis par le peuple. Dans les temps apostoliques, et les suivants, c'étoient les évèques qui établissoient des prêtres dans les différents lieux où le besoin des fidèles le requéroit. Les évèques ont offert de se prêter à tous les changements que les circonstances pourroient exiger, pourvu que l'on voulut observer les formes canoniques; ils ont demandé qu'on leur permit de s'assembler en concile national ou de convoquer des conciles provinciaux, ou d'avoir recours au pape : on n'a eu égarai a aucune de ces demandes. La puissance temporelle croit avoir seule le droit d'établir à à son gré le gouvernement de l'Eglise, de supprimer 53 diocèses, d'étendre ou de resserrer les limites des autres, ce qui emporte nécessairement la juridiction spirituelle sur les fidèles dont on donne ou l'on ôte le gouvernement. L'Eglise seule donne la mission à ses pasteurs, l'Eglise seule a droit d'étendre ou de circonscrire leur juridiction. Si une assemblée temporelle peut supprimer 53 diocèses, une seconde pourra en supprimer autant et une troisième les supprimer tous, ce qui emporterait la suppression de la religion catholique^ car elle ne peut subsister sans évèques. N'est-ce pas une chose inouïe qu'un évêque ne puisse retirer à un vicaire les pouvoirs qu'il lui a donnés sans l'avis de son conseil pris à la majorité ? Il est à remarquer qu'il n'a pas même une voix prépondérante. . .
» 'Voilà une lettre plus longue que je ne croyois. . . Je finis en vous assurant qu'avec le secours de la grâce, la crainte de perdre mon état, ma vie même ne me séparera jamais du corps épiscopal en qui réside essentiellement l'Eglise. . . » (1).
Cette fière promesse, l'abbé Ayroles la mit à exécution deux jours plus tard, dans la mémorable séance du 4 janvier 179L C'était le jour choisi par l'Assemblée pour appeler les députés ecclésiastiques qu'elle comptait parmi ses membres à prêter le serment schismatique. L'évèque d'Autun, Talleyrand, et Gobel, évêque de Lydda, qui siégeaient à gauche, s'empressèrent de déférer aux désirs de la Constituante. Trente-six prêtres assis sur les mêmes bancs se joignirent à eux et suivirent le triste
(1) Arch. de fam. — Lettre de l'abbé Ayroles à sa sœur, 2 jauvier 1791
exemple donné, deux semaines auparavant, par soixante de leurs confrères.
Le président se tourna alors du côté droit de l'Assemblée et appela M. de Bonnac, évéque d'Agen. « Messieurs, dit le prélat au milieu du plus profond silence, les sacrifices de la fortune me coûtent peu, mais il en est un que je ne saurais faire, celui de votre estime et de ma foi : Je serais trop sûr de perdre l'un et l'autre si je prêtais le serment qu'on exige de moi ». M. Fournets, curé du même diocèse, se lève après son évêque : « Messieurs, dit-il à son tour, vous avez prétendu nous rappeler aux premiers siècles du christianisme; eh bien^ avec toute la simplicité de cet âge heureux de l'Eglise, je vous dirai que je me fais gloire de suivre mon évêque comme Laurent suivit son pasteur ». « Je suis né catholique, apostolique et romain, s'écrie M. Leclerc^ curé du diocèse de Séez, je veux mourir dans cette foi ; je ne le pourrais pas en prêtant le serment que vous me demandez ».
A ces mots, du coté gauche de l'Assemblée partent des cris de fureur et plusieurs députés demandent qu'on mette fin à ces sommations individuelles. M. de Saint-Aulaire, évêque de Poitiers, craignant de perdre cette occasion de confesser publiquement sa foi^ s'avance péniblement vers la tribune et fait entendre ces nobles paroles : « Messieurs, j'ai soixante-dix ans; j'en ai passé trente-cinq dans l'épiscopat. Accablé d'années et d'infirmités, je ne veux pas déshonorer mes cheveux blancs, je ne veux pas prêter le serment ». Le clergé de la droite se lève et témoigne par ses applaudissements qu'il est tout entier dans les mêmes sentiments.
Au dehors des cris retentissent : « A la lanterne ! à la lanterne les évêques et les prêtres qui ne jureront pas ». Quelques membres de l'assemblée demandent qu'on mette fin à ces clameurs sanguinaires. « Non, messieurs, disent les ecclésiastiques fidèles, ne vous occupez pas de ces clameurs d'un peuple qu'on abuse. Son erreur et ses cris ne dirigeront pas notre conscience. Continuez Tappel nominal ».
L'assemblée s'y refuse et ordonne qu'au lieu d'interpellations individuelles on fasse à tous les prêtres encore réfractaires une sommation générale. Le président dit alors : « Que ceux
des ecclésiastiques qui n'ont pas encore prêté leur serment se lèvent et s'avancent pour le prêter » . Un silence de mort répondit seul à ces paroles et pas un prêtre ne se leva.
L'abbé Ayroles aurait voulu pouvoir, comme quelques-uns de ses confrères^ monter à la tribune de la Constituante et refuser bien haut le serment schismatique. La majorité sectaire ne lui en donna pas le temps et il fut de ceux qui durent se contenter d'une protestation muette, mais qui ne manquait ni d'énergie, ni de grandeur.
La profession de foi qu'il n'avait pu faire entendre à l'Assemblée nationale il l'envoya à ses confrères du Quercy pour les engager à imiter son exemple et à repousser le schisme officiel.
« Vous voulez sçavoir, écrivait-il, les raisons qui ont porté votre ami à refuser le serment. . . P le nombre des refusants est incomparablement plus grand ; 2° la science et la vertu de ceux qui l'ont prêté ne peut soutenir le parallèle avec la science et la vertu de ceux qui l'ont refusé ; 3° tous les évéques, à l'exception de 4, à qui l'opinion publique avoit déjà rendu la justice qu'ils méritent, l'ont condamné ; 4" le pape par plusieurs brefs authentiques a condamné le serment et les jureurs; 5^ 80 docteurs de Sorbonne, assemblés, après avoir longtemps discuté la matière, ont décidé quon ne pouvoit le faire en conscience ; 6^ ce qu'il y a d'ecclésiastiques scavants et vertueux à Paris l'a constamment refusé; 7" la constitution civile du clergé renverse le gouvernement ecclésiastique, détruit l'autorité que Jésus-Christ a donnée aux évêques, en établissant un conseil presbytérien ; 8" la puissance temporelle ne peut donner la mission et la juridiction aux pasteurs, elle ne peut ni l'étendre ni la restreindre, encore moins la leur ôter; 9° elle ne peut établir ou déplacer à son gré des pasteurs soit du P' ou du 2°"^ ordre. Votre ami reconnoit que l'Eglise seule a droit d'établir et d'envoyer les pasteurs, de les destituer quand ils se sont rendus coupables de quelque crime qui selon les canons mérite la déposition. Une assemblée politique supprime à son gré des diocèses, en crée d'autres, destitue plus de 130 évêques, plus de 30.000 curés sans autre raison que le refus d'un serment. L'assemblée n'a jamais regardé comme coupa-
blés ceux qui l'ont refusé, elle s'en est expliquée plusieurs fois, et cependant elle les punit comme très coupables. Mais le fussent-ils, elle n'auroit pas le droit de les punir par la perte de leurs places qu'ils tiennent de l'Eglise et non de la puissance séculière. »
L'abbé Ayroles eut la consolation de voir la plupart de ses amis suivre ses conseils et marcher sur ses traces. C'est ce que fit en particulier l'abbé Marbot, curé de Bio. Au début de la Révolution, il avait accepté avec une faveur marquée les idées nouvelles. Le 17 février 1790, il présidait l'assemblée générale de la communauté réunie dans l'église de Bio pour procéder à la constitution de la municipalité. Le 21 février de la même année, il recevait dans le chœur de l'église, à l'issue de la messe paroissiale, le serment des officiers municipaux et du procureur de la commune. Le 14 juillet 1790, en la fête de la fédération des communes de France, il célébrait solennellement la messe « dans les rues et pour les fins relatives aux circonstances », et après avoir, sur la place publique, prononcé un discours inspiré par le patriotisme le plus pur, il prétait serment devant tous ses paroissiens d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi.
Mais lorsque le décret du 27 novembre 1790 vint lui demander d'accepter la constitution civile du clergé et de lui jurer fidélité, l'abbé Marbot ne témoigna ni le même enthousiasme, ni le même empressement. C'est seulement le 3 février 1791 qu'il se présenta, accompagné de son vicaire, devant la municipalité de Bio et offrit, comme bon patriote, catholique, apostolique et romain, de prêter le serment civique selon une formule préparée d'avance et transcrite d'après son expresse réquisition, sur le registre de la municipalité.
« Au nom de Jésus-Christ, disait-il, et en ma qualité de ministre de l'Eglise catholique, apostolique et romaine à laquelle mon esprit et mon cœur sont et demeureront, avec l'aide de Dieu, toujours soumis, je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m'a été confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par le roi, sous la réserve unique et expresse des objets qui
tiennent essentiellement à la doctrine et à la foi catholiques, ainsi que l'assemblée nationale l'a décrété verbalement et qu'elle l'annonce textuellement dans son instruction du 21 janvier dernier ».
De pareilles restrictions « renversoient entièrement, comme le disait l'abbé Ayroles, les vues de l'assemblée et détruisoient sa prétendue Constitution ». Aussi ordonna-t-elle que le serment fût prêté « purement et simplement, sans qu'aucun des ecclésiastiques puisse se permettre de préambules, d'explications, ni de restrictions ». Lorsque l'abbé Marbot connut ce décret, il fit assembler le conseil général de la commune, convoqua ses paroissiens et déclara devant tous que sa conscience ne lui permettait pas de prêter d'autre s-erment que celui dont il avait déjà indiqué la formule et qu'il prononça à haute voix. « Si ce serment, ajouta-t-il en terminant, ne remplit pas les vues de l'assemblée, on peut le prendre comme non avenu et je préfère subir les rigueurs de la loi. »
« Et de suite, ajoute le procès^-verbal auquel nous empruntons ce récit, s'est présenté M. Etienne Mart}^ vicaire de la présente paroisse, qui nous a dit vouloir faire le serment de la manière qui suit :
« Je jure, en bon citoyen français, de remplir exactement les fonctions de mon ministère, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution civile et politique décrétée et acceptée par le roi » (1).
La faiblesse et la lâcheté de ce malheureux vicaire forment un frappant contraste avec la fière attitude gardée par son curé et la font plus vivement ressortir.
Soutenus par l'exemple de leur évêque 2) et de leur député, les ecclésiastiques du Quercy refusèrent, en grande majorité, de prêter serment à la Constitution civile du clergé. La scène que nous venons de retracer nous montre combien leur
(1) Bnlldlii (le la Société des Etudes du Lot, T. XllI^ 1«^'' fascicule, p 21, 25, 20. 27 et 28. — Actes de la uiuuicipalité de Bio. publiés par M. Balagayrie, iustituteur.
(2) Mgr Louis-Marie de Nicolai, évêque de Cahors, mourut celte aiméelà même (1791) à Aviguou, après avoir refusé de prêter serment à la Goustituliou.
attitude fut conciliante au point de vue purement politique ; mais elle nous révèle aussi avec quelle invincible fermeté ils surent se dresser devant la Révolution lorsqu'elle les força à se défendre, contre ses coupables empiétements, leur propre conscience et la foi de leur troupeau. Hélas ! elle nous apprend encore qu'à coté des plus nobles dévouements il y eut parfois des défaillances et des trahisons. Elles ne furent cependant pas aussi nombreuses qu'on aurait pu le redouter (1) et elles se produisirent surtout, comme l'affirme l'abbé Floras et comme le prouvent les documents qu'il nous a été donné de consulter, « parmi les jeunes prêtres qui avaient bu à la coupe empoisonnée de la philosophie moderne » (2). Ce venin pernicieux avait eu vite fait de gâter leur cœur, de pervertir leur esprit et d'obscurcir leur intelligence.
« Je suis presque sûr, écrivait Fabbé Ayroles à son frère, que les jureurs que vous avez combattus n'entendent pas Tétat de la question. Ils se sont laissés éblouir par ces belles phrases [où] l'Assemblée déclare qu'elle n'a pas voulu toucher au spirituel^ qu'elle reconnoit n'en avoir aucun droit, qu'elle n'a fait que régler les limites extérieures des diocèses ; ils ne veulent pas faire attention qu'elle établit de sa seule autorité ou supprime des pasteurs, qu'elle étend ou restreint leur juridiction, que la puissance que les évêques ont reçue de Jésus-Christ pour gouverner l'Eglise est asservie à un conseil de vicaires etc.. Si elle n'a pas eu l'intention de toucher au spirituel, elle ne devoit donc pas faire de difficulté d'admettre la restric-
(1) Nous ne conuaissous pas le chiffre exact des prêtres du diocèse de Cahors qui eurent le mallieur de tomber dans le schisme; mais ce qui prouve que le nombre n'en fut pas grand, c'est que beaucoup de paroisses n'eurent pas de curé constitutionnel. Seules, ou à peu près seules, les plus importantes en furent pourvues. Il est vrai de dire que la plupart des prêtres qui avaient, à l'origine, prêté serment ne tardèrent pas à se rétracter.
(2) Abbé Floras : Notice sur le clergé de Cahors pendant la Révolution. Voir plus haut, page 14.
L'exemple de l'abbé Briigous, curé de Lacapelle-Marival, confirme ce que dit l'abbé Floras. Il avoue lui-même, dans une lettre à l'abbé Ayroles, (11 avril 1790) qu'il fait du Mercure de France sa lecture habituelle. Ce n'est pas dans un journal sceptique et léger comme l'était celui-là, qu'il pouvait puiser les convictions énergiques nécessaires en ces jours de combat. Aussi s'empressa-t-il d'abandonner son drapeau et de jurer fidélité à la Constitution.
tion proposée par M"- l'évêque de Clermont. Pourquoi l'a-t-elle constamment rejettée, sinon parcequ'elle voyoit que cette restriction renversoit entièrement ses vues et détruisoit une prétendue Constitution évidemment contraire au gouvernement que Jésus-Christ et les apôtres ont établi. »
Revenant ensuite aux jureurs, il ajoute : « Il vaut mieux penser qu'ils sont dans Terreur par défaut de lumière, que de leur supposer de la mauvaise foi. Ils ne connoissent pas les artifices dont les philosophes et les protestants se sont servis pour introduire la division dans l'Eglise. S'ils avoient ouvertement manifesté leur dessein, on auroit été révolté. Il falloit adroitement le cacher sous de belles aparences pour faire illusion aux simples. On auroit craint de révolter en disant qu'on ne vouloit plus de la religion catholique ; il a fallu prendre un détour et venir à son but par une autre voye. On ne pouvoit tendre un piège plus dangereux et si Dieu ne vient au secours de son Eglise [de France], elle succombera sous les efforts de ses ennemis acharnés à la déchirer » (1).
C'est ainsi que par ses écrits l'abbé Ayroles cherchait^ selon l'expression de l'apôtre saint Paul, à confirmer ses frères dans la foi. Pour cette œuvre, qui lui était si chère, il avait trouvé, parmi les siens, un auxiliaire intelligent et dévoué . Maître Ayroles son frère, joignait à la charge de notaire royal qu'il avait héritée de ses pères, celle déjuge de la baronnie de Gramat et du marquisat de Thémines. De plus, il venait d'être nommé membre du Directoire du district de Figeac. Cette situation exceptionnelle lui assurait dans la contrée une influence considérable dont il profitait pour faire, autour de lui, le plus de bien possible. Doué d'un grand savoir, d'un noble caractère, d'une foi ardente, d'une vive piété, il voyait^ avec une douleur filiale, grandir chaque jour les maux dont souffrait l'Eglise et, ne pouvant les guérir, il s'appliquait à les atténuer de son mieux. Il combattait vigoureusement, en particulier, les prêtres jureurs; il réfutait avec une impitoyable logique leurs misérables arguments, il les criblait des traits de
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère, 26 mars 1791.
sa verve spirituelle ; il s'efforçait, en un mot, d'éveiller leur conscience endormie et il eut maintes fois le bonheur de ramener quelqu'un de ces égarés dans le sentier du devoir (1).
Qu'on nous permette de citer à ce sujet, malgré sa forme un peu gauloise, une anecdote tout à fait caractéristique.
Une des filles de M. Ayreles avait épousé M. Brugous, notaire à Lacapelie-Marival et frère du curé de cette importante paroisse. Ce prêtre, nous venons de le voir, prêta un des premiers le serment constitutionnel. Sur ces entrefaites, M"'° Brugous vint passer quelques jours à Saint-Chignes, dans sa maison natale, et son père ne se fit pas faute de condamner sévèrement devant elle la conduite du curé de Lacapelle. La jeune femme essaya de disculper son beau-frère et enfin, à bout d'arguments : « Après tout, dit-elle, il ne s'en porte pas plus mal ! » « Je suis ravi de l'apprendre, répondit M. Ayroles, et voici pourquoi : j'ai dans mon étable quelques animaux qui ne vont pas trop bien et n'engraissent pas vite. Je vais leur faire prêter serment et j'espère qu'ils se porteront mieux à Tavenir !. .. » (2).
Peu de temps après, l'abbé Brugous rétractait son serment et se voyait obligé de quitter sa paroisse pour aller rejoindre en Espagne les ecclésiastiques fidèles .
A la fin de la mémorable séance du 4 janvier 1791, l'Assemblée avait décrété que le roi ferait élire de nouveaux curés à la place de ceux qui n'avaient pas prêté le serment du schisme. Quelque temps après, l'abbé Ayroles apprit qu'on avait déjà désigné un prêtre assermenté pour le remplacer à Reyrevignes. Aucune nouvelle ne pouvait lui causer une douleur plus vive. Le bon curé, en la recevant, se sentit frappé au cœur dans ses plus nobles et ses plus chères aff'ections.
(1) Son frère lui fournissait des documents. « Je vous envoyé, lui dit-il, dans une de ses lettres (17 janvier 1791), des listes que vous ferez passer aux curés et vicaires qui seront bien aises de les voir ». Il s'agit, semble-til, de listes portant les noms des prêtres qui avaient refusé ou prêté le serment.
« Je vous envoyé, lui écrit-il encore le 26 mars 1791, le bref du pape à M"" le cardinal de Loménie ». (Dans ce bref, le pape condamnait formellement le serment). « J'ajoute quelques brochures qui pourront vous être utiles. »
(2) Ce trait nous a été raconté par M. l'abbé Ayroles.
« N'abandonnez pas mon troupeau, écrivait-il aussitôt à son vicaire; prenez la maison de M. de Niel ; empruntez; vendez mes meubles ; ne manquez vous-même de rien et dites à l'intrus que je lui cède bien volontiers mes revenus et le presb}-tère et que je ne me réserve que les âmes » (1).
« Il n'y eut dans la paroisse, ajoute l'auteur anonyme de la vie de M. Ayroles, que soixante personnes qui eussent embrassé le schisme et M. Ayroles écrivit qu'il ne voulait pas qu'elles fassent retranchées de ses aumônes » (2).
Ces derniers mots nous indiquent clairement quels furent, à Reyrevignes, les principaux dissidents. Ce furent ces pauvres avec lesquels l'abbé Ayroles partageait si libéralement les modestes revenus de son bénéfice, ces malades indigents qu'il avait soignés de ses mains et rendus à la santé, ces cultivateurs besoigneux auxquels il avait distribué tant de fois le grain qui leur était nécessaire pour ensemencer leurs champs, ces mendiants qu'il avait nourris et vêtus pendant trente-quatre ans.
Le curé de Reyrevignes connaissait trop bien le cœur humain pour ignorer que l'ingratitude est le fruit ordinaire des bienfaits qu'on y a semé. La conduite de ces malheureux ne le surprit donc pas, mais elle l'affligea profondément; et dès lors, à ses peines habituelles, vint s'ajouter la douleur de voir se perdre tant d'àmes si chères et la crainte que leur mauvais exemple n'entrainàt d'autres défections. « Il y a de braves gens à Reyrevignes^ lui écrivait son vicaire, mais en général capite levés».
Aussi^ appelait-il de tous ses vœux le jour où il pourrait se retrouver au milieu de ces enfants « à la tête légère », pour raffermir les bons, retenir les hésitants et ramener les égarés. Mais la voix du devoir parlait encore plus haut dans son cœur que celle de l'amour paternel, et le devoir lui commandait d'exercer jusqu'au bout le mandat que lui avaient confié ses frères dans le sacerdoce.
(1) Arch. de fam. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
(2) Id. Id.
Ce mandat ne devait prendre fin que le 30 septembre 1791. En attendant, l'abbé Ayroles occupait les loisirs que lui laissaient ses travaux législatifs à traiter de son mieux les affaires de toute sorte dont ses amis du Quercy ne cessaient de le charger. Liquidations de charges et de pensions^ règlements de comptes et recouvrement de fonds, visites et démarches sans trêve et sans fin, consultations juridiques et poursuites judiciaires, abonnements aux journaux et achats de livres^ voilà à quoi il s'employait, avec un dévouement sans bornes et qu'aucune importunité ne put jamais lasser. « Personne de la province, lui écrivait avec candeur un de ses plus indiscrets correspondants, n'a plus acquis à juste titre le droit d'une utilité généralle que vous ».
Ils étaient nombreux, en Quercy, ceux qui croyaient de leur devoir d'user, et d'abuser même parfois, de ce droit d'utilité généralle. Leurs lettres nous ont été conservées en partie et forment un dossier volumineux, qui n'a pour nous d'autre intérêt que celui de faire passer devant nos yeux une curieuse série de portraits autographes dont les originaux appartenaient à toutes les 'classes delà société française à la veille de la Révolution. Nous les voyons apparaître^ à travers ces pages jaunies, avec leurs qualités et leurs défauts, avec leurs grandeurs et leurs faiblesses, avec leurs mœurs et leur caractère, avec leurs goûts et leurs ambitions, et la ressemblance est d'autant plus sûre qu'ils' se sont peints eux-mêmes et pour ainsi dire à leur insu.
C'est Mgr Alexandre de Thémines, le prélat gentilhomme large d'esprit et de cœur dans les questions d'argent, inflexible, entêté même dans les questions de principes. C'est M. le baron de Bessonnies, gouverneur de Figeac, un grand seigneur provincial très bon, mais un peu faible de caractère et légèrement infatué de ses titres et de ses dignités. C'est M"'^ de la Panouse, née de Turenne d'Aynac, une noble femme dont les lettres manquent de style et d'orthographe^ mais dont le cœur déborde de piété et de charité.
Voici une façon de financier, M. Dumontet, que son argent plonge en de continuelles inquiétudes et qui se pare avec orgueil du titre nouvellement acquis de marquis de Cardaillac.
Sa femme^ née Depatin, est plus instruite que M"^« de la Panouse^ mais en revanche elle semble moins bonne qu'elle.
Voici encore M. Cas, ancien greffier de l'hôte] de ville de Figeac, futur secrétaire et agent national du directoire du district, un jacobin hypocrite qui, s'adressant à un prêtre ami dont il sollicite les bons offices, cache mal sous le miel de son style boursoufïlé des idées révolutionnaires et antireligieuses.
Ce sont des habitants de Figeac qui « voyent, disent-ils, avec des yeux d'étonnement et d'admiration le grand œuvre de la régénération du roj^aume s'opérer avec le plus grand succès » et qui réclament des « Nosseigneurs les députés à l'Assemblée nationale », sans doute comme complément à ce grand œuvre^ < l'établissement dans leur ville d'une Cour supérieure » [Coiœ d'appel] pour les trois départements du Quercy, du Rouergue et de la Haute-Auvergne ».
Ce sont le curé de Frayssinhes, son vicaire, le vicaire de Lentillac et les plus fortes têtes de ces deux paroisses qui offrent à la Constituante le concours de leurs hautes lumières pour l'aider à résoudre l'obscure question de l'égalité de rimpùt.
Voilà encore M. Brugous, un médecin d'Aurillac retors et processif comme un procureur. Voilà son frère, le curé de Lacapelle-Marival, grand lecteur de journaux politiques ou légers.
A côté, nous apercevons M. Salgues, supérieur du Petit- Séminaire et de la communauté des lazaristes de Figeac qui, au lieu de se retirer dans sa famille où il serait en sûreté, préfère rester à son poste seul, abandonné par tous ses confrères, parce que c'est un poste de dévouement et de danger.
Plus loin, ce sont de douces religieuses que le bruit fait autour d'elles par la Révolution à son berceau effraie bien un peu, mais ne peut pas arracher à leur recueillement et au travail de leur sanctification ; ce sont de bons prêtres que les excès révolutionnaires affligent sincèrement, mais sans les détourner de leurs chères études et qui demandent à leur député pour leur petite bibliothèque « les œuvres de Bossuet et celles de St Jean Chrysostome, les chefs-d'œuvre de Corneille et l'Histoire romaine de Rollin, une bonne vie de Saints et une
bonne histoire de France, La guide des pécheurs et VArt de bien mourir. »
On ne peut sans émotion lire ce dernier titre. L'art de bien mourir, n'est-ce pas celui que devaient étudier les prêtres de France à cette heure solennelle ?. . Ils l'apprirent, en effet, et lorsque la Révolution vint, deux années plus tard, les sommer de lui sacrifier ou leurs croyances ou leur vie, ils surent retrouver l'héroïsme des premiers martyrs pour confesser, au prix de leur sang, la foi de Jésus-Christ.
Si, parmi les lettres de ses correspondants, il y en eût pour lesquelles M. Ayroles marqua une préférence particulière, ce furent certainement celles où des achats de livres lui étaient confiés. Il avait pour les livres une passion de curieux, d'amateur et de savant, et les longues heures qu'il passa, durant son séjour à Paris, dans les boutiques des libraires ou devant les étalages des bouquinistes, comptent entre les plus heureuses de sa vie parlementaire.
Il avait, dans son presbytère de Reyrevignes^ une" bibliothèque assez considérable. Il voulait l'augmenter encore, et le 2 septembre 1790, il expédiait à Figeac, à l'adresse de M. Saignes, lazariste et supérieur du Petit-Séminaire, quatre lourdes caisses remplies de livres (1). C'étaient des ouvrages de théologie et des traités de médecine ; des livres ascétiques et des livres d'histoire ; les œuvres des Pères de l'Eglise et les chefsd'œuvre de la littérature ancienne et moderne.
Le 19 mai 1791^ trois nouvelles caisses partaient de Paris. Le croirait-on? Leur arrivée à Figeac mit en émoi les patriotes de cette ville. Nous en trouvons la preuve dans la pièce suivante, qui nous paraît trop caractéristique pour ne pas être citée tout entière :
« L'an mil sept cens quatre-vingt-onze et le douzième jour du mois de juin à l'heure de cinq du soir, pardevant nous officiers municipaux de la commune de Figeac dans le consistoire de la maison commune. . . ont comparu Messieurs Jean-Louis
(1 Arch. de famille. — Lettre de M. Saignes, 28 septembre 1790 et lettre de voiture du 2 septembre. Les quatre caisses pesaient ensemble 2000 livres.
Guary docteur en médecine, Antoine Serieys, Jean Tabaiiy et Jean Laborie, prêtre curé de Saint-Martin qui nous ont dit que les amis de la Constitution séants à Figeac demeurants instruits qu'une charrete chargée d'environ quinze quintaux de papiers ou livres conduite par un domestique du sieur Chaffre venant d'Aurillac adressée par Monsieur Ayroles ancien curé de Reyrivignes (sio à Monsieur Antoine Niel citoyen de Figeac avoit été logée chez le sieur Chafïre et soupçonnant que cette charrette pouvoit contenir des papiers contraires à la constitution du royaume, les Amis de la Constitution ont de suite député les comparants pour nous en prévenir et aviser aux mesures à prendre pour nous convaincre si réellement la dite charrette contenoit des papiers contraires à la Constitution du royaume » (1).
Il ne s'agissait de rien moins, on le voit, que de sauver la constitution du royaume mise en péril par les papiers de l'abbé Ayroles. Le maire et les officiers municipaux de Figeac furent à la hauteur de leur tâche. Ils se rendirent en toute hâte à l'auberge du sieur Chaffre, constatèrent, avec indignation, la prés-ence dans ses murs des caisses incriminées et les firent transporter, sans les quitter des j'eux, dans la salle du Consistoire. Là, ajoutent-ils dans leur procès-verbal, « avons fait ouvrir les dittes caisses l'une après l'autre et après les avoir exactement vérifiées nous n'y avons rien trouvé de contraire à la constitution lesdittes caisses ne contenant que des livres reliés traitant presque tous de matières ecclésiastiques. Sur quoy avons ordonnné que lesdittes caisses et leur contenu seroient remises à leur adresse » (2).
La constitution du royaume était sauvée ! . . . Il n'en fut pas de même des livres de l'abbé Ayroles. Transportés à Reyrevignes^ ils furent saisis de nouveau, au nombre de plus de quatre mille volumes,' lorsque l'abbé Ayroles dut quitter sa paroisse et le consistoire de Figeac les offrit à la bibliothèque du district. Très peu arrivèrent jusque-là et quand M. Ayroles de St-Chignes réclama, après la mort de son frère, les objets con-
(1) Arch. de famille. — Documents divers conceruant la bibliothèque de l'abbé Ayroles. — (2) Arcb. de famille. Id.
fisqués à son préjudice, le bibliothécaire de Figeac ne put lui remettre que quelques volumes dépareillés. Les autres avaient disparu et, pour la plupart, ils ne furent pas retrouvés (1).
Bien que l'abbé Ayroles préférât le commerce des livres à celui de l'Assemblée, il assitait néanmoins à toutes les séances de la Constituante avec une régularité exemplaire. Cette assiduité qu'il s'imposait par devoir n'était pas sans mérite. Chaque jour, en effet, dans cette Chambre transformée par la faiblesse des uns et l'audace des autres en un foyer d'impiété et de révolution^ sa foi, sa religion, son amour du bien public, son jugement même se trouvaient offensés. Aussi, semble-t-il ne pouvoir imaginer d'expressions assez indignées pour flétrir ces tristes débats.
« Des battements de main et des applaudissements, écrit-il à son frère^ accompagnent toujours les déclarations indécentes contre le clergé. Des tribunes soudoyées font connoître ouvertement les intentions de ceux qui les payent. . . On lût avanthier une instruction que M. Mirabeau avoit rédigée et qui avoit été approuvée par le comité ecclésiastique, si pleine d'erreurs et de phrases incendiaires qu'un des principaux ennemis du Clergé n'en pouvant plus soutenir la lecture s'écria que c'étoit une abomination^, qu'il demandoit l'ajournement et le renvoi au comité. Pour Ja juger vous-même, je vais vous transcrire une phrase :
« Qu'étoit la France, il y a peu de mois ? Les sages y invo- » quoient la liberté et la liberté étoit sourde à la voix des sa- » ges. Les chrétiens éclairés y demandoient où s'étoit réfugiée » la religion de leurs pères, et la vraie religion de l'Evangile » ne se trouvoit nulle part. Nous étions une nation sans patrie^ » un peuple sans gouvernement, une Eglise sans caractère et » sans régime ».
« Que le rédacteur se soit permis de pareilles horreurs, per-
(1) Arc. de famille. — Loco cit. L'autorisalion clii directoire accordant remise à M. Ayroles des effets de son oncle est rédigée et signée par M. GliampoUion, membre du directoire, faisant fonctions de secrétaire.
Certaines familles des environs de Figeac possèdent encore des ouvrages de théologie ou de médecine qui ont fait partie, jadis, de la bibliothèque de l'abbé Ayroles.
sonne n'en a été surpris : on connoit depuis longtemps que son cœur est si rempli d'autres objets que la religion n'a pu y trouver place. Mais ce qu'on ne conçoit pas, c'est qu'une assemblée de catholiques permette la lecture d'une pareille adresse, que plusieurs de ses membres y applaudissent par des cris et des battements de mains, que des tribunes remplies du ramassis des halles et des rues ayent l'insolence d'yjoindre les leurs » (1). La douleur qu'il en éprouve est de celles que rien ne peut calmer.
« Vos sentiments pour moi^ déclare-t-il à son frère, devroient adoucir la peine que je ressens de tous les maux actuels et de ceux que je prévois, qui seront encore plus grands. La main seule de Dieu peut y apporter remède. Mais il faut que sa justice soit vengée. On avoit épuisé tous les genres de crimes et on ne cesse d'en combler la mesure : il semble qu'il n'y a d'autre attente que celle d'un jugement rigoureux et d'une peine trop bien méritée. . . » (2).
Il devait assister bientôt à un spectacle plus triste encore : celui des évèques constitutionnels venant offrir à la Constituante l'hommage de leur apostasie.
« On a vu, écrit-il, et entendu à la barre de l'Assemblée le nouvel évêque d'Auch (3). Rien n'a tant humilié le côté gauche que le discours plein de petitesse et de sottes vanteries qu'il prononça. Le ton et les gestes répondoient parfaitement au stile et déceloient un cerveau exalté, pour ne pas dire un peu brouillé par la Révolution. Il excita le rire et le mépris » (4).
Selon l'énergique expression de l'abbé Ayroles, la Révolution venait de porter à l'Eglise de France un de « ses coups les plus mortels en rendant ses ministres odieux et méprisables » (5).
Nous venons d'entendre l'abbé Ayroles porter sur Mirabeau
(1) Arch. de famille. — Lettre à son frère, 17 jamier 17S9.
(2) Id. Ifl. Id.
(3) C'était révèque couslitutionuel Dommé parla CoDStituaute. L'évéque léc^ititue était Mgr de la Tour du Pin-Montaubau qui n'avait pas encore quitté sou diocèse.
(4) Arch. de famille. — Lettre à son frère, 26 mars 1791.
(5) id. Id. 17 janvier 1791.
un jugement sévère et trop justifié. Mais ce n*est pas seulement dans ses lettres qu'il combattit le redoutable orateur : il ne craignit pas de lui tenir tête à la tribune de l'Assemblée. On y discutait un jour sur la liberté de penser et d'écrire. Mirabeau réclamait la liberté absolue et sans restriction. L'abbé Ayroles demanda la parole et n'eut pas de peine à prouver qu'une telle liberté dégénérerait rapidement en licence et deviendrait un fléau pour l'ordre public. . . Ne pouvant réfuter sérieusement son contradicteur^ Mirabeau essaya de le ridiculiser en l'appelant^ dans sa réponse, la sainte relique du Quercij. Ce misérable sarcasme put provoquer les rires d'une partie de l'Assemblée ; il n'en était pas moins un hommage involontaire rendu à la vertu de l'abbé Ayroles (1).
A quelque temps de là, Mirabeau mourait, usé par la débauche, à l'âge de 42 ans. L'assemblée lui décerna de magnifiques funérailles, le peuple porta ses restes au Panthéon et sa mort fut pleurée, en France^ à l'égal d'un malheur public. Notre Quercy, lui-même, s'associa à ce deuil national et les partisans des idées nouvelles allèrent exhaler leur douleur jusqu'au pied des autels. A Saint-Céré, une cérémonie funèbre fut célébrée dans l'église Sainte-Spérie, veuve de son pasteur légitime (2), par les soins de la municipalité et de l'abbé Bousquet, curé constitutionnel. M. l'abbé Fére, curé assermenté de Bretenoux, était chargé de prononcer l'éloge du grand orateur (3). « La lumière d'Israël est éteinte !. . . Mirabeau n'est plus!... », s'écria-t-il en commençant. Un tel début nous montre assez ce que dut être la suite de ce discours. . .
Grâce à ces complicités sacrilèges, Mirabeau devint, pendant quelque mois, une des saintes reliques de la révolution. Mais la gloire politique n'a qu'un temps et la même populace
(1) Abbé Caron : Les Confesseurs de la foi, t. III, p. 241. — Arch. de famille : Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
(2) M. Loiides, curé de St-Céré, avait refusé le serment, malgré ses tendances jansénistes, et était parti pour l'Espagne. Son vicaire, l'abbé Bousquet, s'empressa de jurer et lui succéda.
(3) On trouvera dans la belle Histoire du Petit-Séminaire de Montfaucon, par M. le clianoiue Vayssié, de curieux détails biographiques sur M. Fère, mort curé de St-Viucent, près St-Géré.
qui avait porté en triomphe son cadavre au Panthéon, l'en arracha bientôt pour le jeter à l'égoût.
L'abbé Ayroles n'a connu « ni cet excès d'honneur, ni cette indignité ». Mais après avoir, par sa vie et par sa mort, mérité le titre glorieux que Mirabeau lui avait décerné, il reste encore et il sera toujours « la sainte relique du Quercy », le frère des Bienheureux Perboyre, des Vénérable Alain de Solminihac^ des Bienheureux Jean de Labarrière, une de ces fleurs de vertu que notre vieille terre chrétienne produit^ sans interruption, depuis dix-neuf siècles.
Deux mois après la mort de Mirabeau, le faible Louis XVI essaya d'échapper par la fuiie à l'humiliante sujétion dans laquelle le tenait l'Assemblée nationale. Il fut arrêté à Varennes et ramené à Paris où il dut continuer à subir, quelque temps encore, l'ombre de pouvoir que lui laissait la Constitution. Ce malheureux événement acheva de décourager les députés restés fidèles à la royauté. Ils sortirent de l'assemblée au nombre de trois cents, Maury et Cazalès en tête, et quittèrent la France. Ils allaient rejoindre en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Angleterre les nobles et les prêtres qui, traqués dans leur pays comme des bêtes fauves, se voyaient contraints chaque jour de chercher un refuge en pays étranger (1).
L'abbé Ayroles ne se laissa pas entraîner par l'exemple de ses amis et, presque seul désormais, il garda jusqu'à la finie poste de devoir que tant dïautres abandonnaient.
Il n'en était pas moins impatient de rentrer dans son pays d'où lui venaient chaque jour des nouvelles de plus en plus mauvaises.
« Nous sommes icy beaucoup dans l'alarme, lui écrivait un de ses amis, à cause du remue-ménage qu'il y a dans le païs.
(1) Quelques geutilshommes du Bas-Quercy avaient essayé de résister aux soulèveuieuts populaires qui iiieuaçaieut leur fortuue et leur vie. Ils s'asseniblèreut, au jiombre de 20 euvirou, à. Gasteluau-Moutratier et formèrent eutre eux une ligue offensive et défensive. Ils voulaient maintenir l'ordre eu exerçant autour d'eux une sorte de police cà maiu armée. Mais bientôt les paysans surexcités se jetèrent sur leur petite Ironpe, massacrèrent son chef, le marquis d'P^scayrac de Lauture. et firent prisonniers quelquesuns de ses amis. Les autres se dispersèrent et prirent le parti d'émigrer (V. E. Lapeyre : Les Insurrections du Lot en 4190).
On chasse tous les curés de leur paroisse. Planioles, Camburat, Fons, Frontenat, Ste-Aftre ont été obligés de se retirer pour éviter la persécution, et ce dernier fut obligé de passer la nuit dans une grotte pour conserver la vie. Il s'est retiré à La Capelle où on m'a dit qu'il étoit tranquille (1). Nous ne pouvons plus nous voir parce que cela fait trop d'ombrage à nos gens. On nous interdit le travail et on nous surveille d'une façon extraordinaire, de sorte que nous sommes obligés de rester sans rien faire avec une bonne volonté que nous aurions de nous occuper. Mais que faire ? Il faut vouloir ce que le bon Dieu permet et nous soumettre à tout ce qu'il voudra nous envoyer. Il faut convenir que nous avions besoin de quelque chose pour nous faire rentrer en nous-mêmes; ainsi, il faut adorer la main qui nous frappe.
» Depuis longtemps, ajoute ce bon prêtre, je plains votre sort aussi bien que celui de vos confrères et je ne manque ny ne manquerai jamais de demander à Dieu la grâce dont vous avès besoin pour vous soutenir » (2i.
Il termine sa lettre en annonçant à Tabbé Ayroles que son vicaire « est assès tranquille » à Reyrevignes. Mais cette tranquilité relative était loin de rassurer le dévoué pasteur. Il savait son troupeau en danger, car le loup ravisseur s'était introduit dans la bergerie en la personne du curé constitutionnel et il espérait que sa présence chasserait l'intrus ou préserverait, au moins, ses chères ouailles de ses funestes atteintes. Aussi vit-il arriver avec un réel soulagement et un inexprimable bonheur le jour qui devait mettre fin à son exil en marquant l'expiration de ses pouvoirs législatifs.
C'est aux premiers jours du mois de septembre 1791 que l'Assemblée nationale mit la dernière main à la Constitution.. La royauté annihilée, le pouvoir souverain donné à un Corps unique et irresponsable ; les anciennes coutumes abolies et
(1) L'abbé Périé, le curé de Ste-Affre dont il est ici question, ne jouit pas longtemps de cette trauquilité. Arrêté bientôt après, il fut mis eu réclusion au Grand-Séminaire de Cahors et se tua en cherchant à séchapper de prison, la nuit qui précéda le jour fixé pour son supplice.
(2) Arch. de famille. — Lettre de l'abbé (signature illisible) à M. Ayroles, 12 juillet 1791.
remplacées par un droit nouveau; le double principe de l'amovibilité et de l'élection appliqué à toutes les magistratures ; le schisme établi dans TEglise, telle est l'œuvre que deux années de législature avaient vu s'accomplir et que ce code improvisé devait sanctionner et régulariser définitivement. Rédigé à la hâte par des théoriciens imbus d'idées généreuses mais étrangers, pour la plupart, à toute pratique politique, le nouvel acte constitutionnel n'était qu'un amas confus de principes contradictoires et dangereux en vertu desquels^ selon le mot d'un historien, « l'anarchie spontanée » qui régnait en France depuis 1789 « allait devenir l'anarchie légale » (1).
Le 14 septembre, le roi Louis XVI, surmontant ses répugnances, accepta purement et simplement la Constitution. Le même jour, cent quatre-vingt-cinq députés de la droite, persévérant jusqu'au bout dans leur opposition, protestèrent publiquement contre tout ce qu'avait fait jusque-là l'Assemblée nationale. De ce nombre était l'abbé Ayroles... Une telle protestation peut être diversement jugée : elle n'en est pas moins un acte de courage accompli résolument par des hommes de cœur et d'inébranlables convictions.
La dernière séance de la Constituante eut lieu le 30 septembre 1791. Le roi, qui y assistait, prononça la clôture des travaux de l'Assemblée et les députés se séparèrent poursuivis par les huées de ce peuple pour lequel ils venaient de faire une Révolution.
L'abbé Ayroles avait hâte, nous l'avons déjà vu, de quitter Paris et de revoir, après deux longues années d'absence, ses chers paroissiens. Aussi, à peine eut-il recouvré sa liberté qu'il se mit en route pour Reyrevignes.
Sa maison natale se trouvait sur son chemin. 11 s'arrêta à St-Chignes et fut reçu par sa famille avec les marques de la plus vive tendresse. Mais cette affection, si douce qu'elle fiit à son cœur, ne put le retenir longtemps. Le devoir l'appelait
(1) H. TaiDe. La Révolution, t. 1, 1. II, ch. 3, p. 279. Le môme auteur appelle la Goustitutiou de 1791 « le chef-d'œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique ». On voit par là que les protestations de l'abbé Ayroles ne tombaient pas complètement à faux.
ailleurs. Après une nuit passée au milieu des siens, il partit pour Figeac.
C'est dans cette ville que siégeait le Directoire du district. L'abbé Ayroles se présenta devant les membres de cette Assemblée réunis en séance, et avec la fermeté de ton qui lui était habituelle .
« Messieurs, leur dit-il, je vais à ma paroisse. Si l'on me dénonce auprès de vous pour avoir défendu d'assister à la messe de l'intrus, ne faites pas d'enquête : je l'avoue par avance... Et si vous n'êtes pas contents, faites-moi mettre à la lanterne » (1).
Les habitants de Reyrevignes apprirent avec joie le retour de leur pasteur. Ils se portèrent en foule au-devant de lui et lui prodiguèrent les témoignages de leur piété toute filiale et de leur inaltérable attachement. Les quelques ennemis que l'abbé Ayroles comptait dans sa paroisse, ne voulant pas se singulariser, cédèrent^ eux aussi, à l'entraînement général. Un chirurgien qui, pendant son absence, avait fort mal agi à son égard, vint à lui, comme les autres, et l'embrassa avec une effusion hypocrite. « 0 le traître î 0 le Judas ! » murmura la foule révoltée... L'abbé Ayroles avait compris. Mais n'écoutant que la magnanimité de son cœur, toujours prêt au pardon : « Eh ! que dites-vous là ? s'écria-t-il, je regarde cet homme, au contraire, comme mon meilleur ami... Venez^ Monsieur, ajouta-t-il, que je vous embrasse de nouveau. » Et il embrassa une seconde fois le pauvre chirurgien qui, confus et repentant, ne put retenir ses larmes (2).
Dès son arrivée à Reyrevignes, l'abbé Ayroles alla trouver l'intrus que l'autorité civile et l'évêque schismatique du Lot avaient placé à la tête de la paroisse.
— « Monsieur, lui dit-il en l'abordant, je vous cède mon presbytère et les revenus de ma cure; je ne garde pour moi que la peine. . . »
— « Mais, répondit l'intrus honteux et troublé, laissez-moi faire quelque chose. —
(1) Abbé Carron : Les Confesseurs de la foi, t. III, p. 242. — Arch. de famille. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
(2) Arch. de famille. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
— « Vous ne le pouvez pas sans crime », répliqua l'abbé Ayroles. Et il essaya de faire luire, aux yeux du raalheureux prêtre^ quelques rayons de vérité. Mais il remarqua bientôt que ses efforts charitables se heurtaient à un invincible aveuglement fait d'ignorance et d'obstination et il ne s'occupa plus de son rival que pour essayer de lui arracher quelques âmes qu'il avait entraînées dans l'erreur ^1).
L'église et le presbytère appartenant, en vertu des nouvelles lais, au curé constitutionnel, l'abbé Ayroles s'installa au château de Reyrevignes que son ami, M. Niel, avait mis gracieusement à sa disposition. C'est là aussi qu il célébrait les saints mystères et qu'il réunissait autour de lui ses paroissiens restés en grande majorité fidèles à leur foi et à leur pasteur légitime. Son zèle s'étendait même aux paroisses voisines et il tâchait de remplacer de son mieux les curés que la persécution en avait chassés. Cette persécution ne devait pas tarder à s'étendre jusqu'à lui. La haute situation qu'il avait occupée, le souvenir toujours vivant de ses bienfaits, les nombreuses et puissantes affections dont il était encore entouré en imposèrent tout d'abord à ses ennemis les plus acharnés, et il put, pendant quelques mois, exercer en paix son saint ministère. Mais les renégats de Reyrevignes lui devaient trop pour supporter longtemps sa présence au milieu d'eux.
Excités par l'intrus qu'irritaient les succès du saint prêtre et soutenus par les autorités civiles, ils essayèrent de refFra-yer. Pendant trois mois, ils le poursuivirent de cris, d'injures, de menaces de mort. Quelques forcenés en vinrent même jusqu'à dresser, en pleine place publique, un énorme bûcher sur lequel ils voulaient^ disaient-ils, brûler l'abbé Ayroles. Mais lamedu curé de Reyrevignes n'était pas accessible à la crainte. Il supporta patiemment ces injures, il se rit de ces menaces et continua à célébrer publiquement les offices paroissiaux, à instruire les fidèles, à visiter les malades, à administrer les sacrsments.
Dès lors, la rage de ses ennemis ne connut plus de bornes et
(1) Arch. de famille. — Vie manuscrite de Tabbé Ayroles.
ils résolurent de se débarrasser de lui par tous les moyens. Ils n'osèrent pas cependant l'attaquer ouvertement. Mais chaque nuit ils venaient se poster, en armes, autour de la maison qu'il habitait, n'attendant qu'un moment favorable pour exécuter leurs sinistres projets. L'abbé Ayroles, averti de ces agissements, n'y prêta aucune attention. Cette tranquille assurance faillit lui coûter la vie. Un soir, il avait ouvert la fenêtre de sa chambre et se penchait au dehors pour fermer les contrevents, lorsque un coup de feu fut tiré sur lui presque à bout portant. Par un hasard providentiel, le coup, mal dirigé, ne l'atteignit pas et il échappa, sans la moindre blessure^ à la mort dont on avait voulu le frapper (1) .
Cet attentat prouva à l'abbé Ayroles que sa vie courait à Reyrevignes de sérieux dangers. Sans doute, il aurait volontiers versé son sang pour la foi de Jésus-Christ. Mais avait-il le droit, même pour aller au martyre, de laisser tant de pauvres âmes privées de tout secours spirituel ? Il ne le crut pas et, après s'être caché quelque temps dans diverses maisons de sa paroisse, il se retira dans sa famille.
Il n'abandonna pas pour cela ses chères ouailles. Malgré la distance considérable qui sépare St-Chignes de Reyrevignes, il y revenait le plus souvent possible caché sous des déguisements variés, bravant toutes les fatigues et affrontant tous les dangers pour porter à son troupeau bien-aimé les secours de son ministère. L'Eglise ne change pas... Persécutée comme aux premiers siècles, elle retrouvait, après dix-huit cents ans, la même foi dans ses fidèles, le même zèle dans ses pasteurs.
Pendant que les discordes civiles et religieuses bouleversaient les plus humbles paroisses du Quercy, les Dames de FHôpital-Tssendolus continuaient à vivre dans la prière et dans la paix derrière les murailles de leur monastère que la Révolution n'avait pas abattues encore. L'éloignement momentané de l'abbé Ayroles n'avait pas rompu les liens qui les unissaient à lui et elles gardaient toujours pour leur ancien père spirituel une filiale et reconnaissante affection. Plus que personne, elles
(1) Arch. de famille. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
avaient souffert de son départ pour Paris et de sa longue absence. Son retour leur avait causé une vive joie. Mais cette joie fut bientôt assombrie par les épreuves de toute sorte qui vinrent assaillir le curé de Reyrevignes. Leur sollicitude à son égard redoubla et sentant combien il avait besoin de repos après tant de peines et de fatigues endurées, elles formèrent le projet de lui faire partager, au moins pour quelques jours, leur vie si douce et si tranquille. Un moment, elles espérèrent y réussir.
L'abbé Ayroles, nous venons de le voir, avait dû se réfugier à Saint-Chignes, dans sa maison paternelle^ située à peu de distance de l'Hùpital-Issendolus. Il y reçut, vers la fin du Carême de 1792, une lettre de sa sœur qui le pressait, au nom de M™^ la Prieure, de venir passer, à raumônerie du monastère, la semaine sainte et les fêtes de Pâques.
« Je voudrois bien, répondit aussitôt le bon prêtre, profiter de l'offre que vous me faites et venir passer dans la retraite la semaine prochaine; mais les nouvelles que j'attends de R. . . (Reyrevignes) m'appelleront sans doute ailleurs. Je vous prie de faire mes remercîments à Madame de son attention pour moi et de lui offrir mes hommages respectueux. . .
» Le Seigneur nous tient dans le creuset, il veut nous éprouver. Demandons la force de souffrir l'épreuve et abandonnonsnous à tout ce qui lui plaira. Les hommes^ ne sçavent guère quel» sont les véritables remèdes à leurs maux ; ils sont malades et ne connoissent point les causes de leurs maladies. Dieu qui les connoit et veut les guérir coupe jusqu'au vif. Laissonsle faire : il sçait mieux que nous ce qu'il nous faut.
» L'épreuve par laquelle je passe est terrible. Le danger de ceux que je dois aimer en père m'affecte très fort et si Dieu n'a la bonté de venir au secours du père et des enfants, je doute que le père survive à la perte de sa famille. Redoublons d'ardeur, prions avec plus d'instance, espérons avec une confiance inébranlable la grâce d'En-haut et la miséricorde nous entourera. . . » (1).
(1) « Sperantem aufem in Domino misericordia circumdabit. » Ps. 31 V. 10. — Arcli. de fam. — Lettre de l'abbé Ayroles à sa sœur, 28 mars 1792.
Hélas ! les jours de miséricorde ne devaient pas luire de longtemps et un douloureux exil allait mettre le comble aux épreuves de l'abbé Ayroles en l'éloignant à jamais de sa chère paroisse.
Depuis un an déjà, au mépris de toutes les lois^ la municipalité de Cahors avait fait ferner les églises particulières ouvertes par les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment et ordonné à ces ecclésiastiques d'évacuer la ville dans les vingt-quatre heures. Quelques mois plus tard, le corps électoral du Lot les dénonçait publiquement comme des « bêtes féroces », des incendiaires^ des promoteurs de guerre civile (1). Enfin, le Directoire du département lança, au mois de juillet 1792, un arrêté par lequel il enjoignait à tous les curés qui avaient été remplacés de se rendre à Cahors où ils devaient être internés en attendant qu'ils fussent déportés en pays étranger.
Cet arrêté était illégal, car le décret du 26 mai 1792 par lequel la Constituante condamnait à la déportation les prêtres insermentés restait suspendu par le veto de Louis XVI. Mais par cette mesure habile, les directeurs du département débarrassaient les curés constitutionnels d'une concurrence gênante et gardaient sous la main les ecclésiastiques fidèles jusqu'au jour où ils pourraient les diriger en masse vers le port d'embarquement le plus proche.
De gré ou de force, beaucoup de prêtres se soumirent. L'abbé Ayroles préféra se dérober par la fuite à l'emprisonnement et à la déportation. Vers la fin du mois de juillet 1792, il partit de Saint-Chignes à cheval, sous un costume d'emprunt et se réfugia au Mont-Dore.
Ce n'est pas sans raison que le curé de Reyrevignes avait choisi ce lieu de retraite et d'exil. Dans ce village, perdu au milieu de montagnes presque inaccessibles, il était aussi en sûreté que s'il avait mis les mers entre lui et ses persécuteurs et il lui était facile^ néanmoins, d'entretenir avec sa famille ou avec ses paroissiens des relations assez suivies par l'intermé-
(1) H. Taine, La Révolution, T. I, Liv. II, ch. II, p. 240. La mimicipalité de Cahors se signala entre toutes les municipalités du département par sa fureur anti-religieuse. Les papiers de l'abbé Ayroles nous fournissent à ce sujet de curieux documents. On en trouvera d'autres dans Taine, op. citato,passim.
diaire des marchands du Haut-Quercy qui fréquentaient alors, encore plus qu'aujourd'hui, les grandes foires d'Auvergne. De plus, sa santé profondément ébranlée par quatre années de fatigues physiques et de souffrances morales réclamait des soins particuliers. Les eaux du Mont-Dore n'avaient pas encore la célébrité qu'elles ont acquise depuis. Mais leurs propriétés remarquables étaient connues^ et les études médicales faites par l'abbé Ayroles lui avaient appris qu'un traitement thermal et hydrothérapique lui serait d'un grand secours. Quelques jours après son arrivée, il écrivait à son frère : « Je prens avec succès les bains et les eaux. On jouît au milieu des montagnes de la plus grande tranquillité. Vous ne sçauriez croire combien est bon l'esprit qui règne ici. La paix durera-t-elle longtemps ? c'est ce que je ne puis vous dire. On m'a offert un asile dans une ville du voisinage, mais je n'en profiterai point pendant tout le temps que je pourrai espérer ici quelque repos. Le climat est un peu rude et le séjour un peu cher, mais rien n'est au dessus de la paix. . . N'ayez aucune peine sur mon compte ; je voudrois bien n'en avoir aucune sur le vôtre, mais il faut s'abandonner à la Providence et tout espérer d'elle » (1).
L'abbé Ayroles s'était installé au Mont-Dore sous le nom de docteur Paul, médecin-oculiste. Ses études dans l'art de guérir et sa longue pratique médicale l'avaient préparé depuis longtemps à jouer ce personnage, et il s'acquitta de sa tâche avec succès. Il accomplissait en particulier des cures remarquables dans les cas d'ophtalmie et dans toutes les maladies des yeux. Aussi eut-il une clientèle d'autant plus nombreuse qu'il lui donnait ses soins gratuitement (2). Chaque matin il prenait les bains et les eaux nécessaires à sa santé. Le soir, il appartenait tout entier aux malades qui venaient le consulter. Souvent même, monté sur le petit cheval quercynois qu'il avait emmené de Saint-Chignes, il parcourait les villages voisins et allait porter à domicile les secours de son art.
d) Arch. de fam. — Lettre de l'abbé Ayroles à son frère, 24 août 1792. (2) Arch. de famille. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles. — Lettre de M. Burin, administrateur du distrist de Besseau directoire du Puy-de-Dôme.
Il n'en fallait pas davantage pour assurer à l'abbé Ayroles une sécurité absolue. Pouvait-on soupçonner ce médecin si habile et si charitable de cacher sous son modeste habit à la française un prêtre réfractaire, un docteur en théologie, un ancien député à la Constituante?... Nous doutons cependant que sa véritable profession ait été ignorée de tous au Mont- Dore. L'abbé Ayroles était trop pieux et trop zélé pour ne pas profiter des occasions nombreuses qui durent s'offrir à lui d'exercer son saint ministère et nous aimons à nous le représenter célébrant les saints mystères dans quelque maison écartée, devant une assistance choisie où, sous prétexte de visite médicale, allant administrer aux malades en danger les derniers sacrements. Le bon esprit qui régnait parm.i les populations de ces montagnes et la situation exceptionnelle qu'il s'était faite au milieu d'elbs, lui donnaient pour cela les facilités les plus grandes et nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'il en usa plus d'une fois.
Ces occupations n'absorbaient pas l'esprit de l'abbé Ayroles au point de lui faire oublier sa famille et ses chers paroissiens. Au mois d'octobre 1792, une occasion s'offrit à lui de correspondre avec Saint-Chignes. 11 se hâta d'en profiter pour écrire à son neveu. Après l'avoir chargé de régler une affaire importante dont il n'avait pu s'occuper avant son départ, il ajoute :
« Je ne vous dis rien de moi-même : celui qui se charge de ma lettre vous dira tout ce qui me regarde. Vous sçavez mon intention sur mon linge, mes meubles et une grande partie de mes livres; je le dis à votre père, je veux qu'en cas d'événement ils soient distribués aux pauvres et qu'on préfère ceux de Reyrevignes. Vous avez en main de quoi acquitter l'article cy dessus; le restant sera également distribué aux pauvres en cas que je vienne à mourir. Aimez-moi toujours comme je vous aime. . . » (1).
Les pauvres de Reyrevignes avaient pu trahir leur foi et chasser leur pasteur légitime : il les aimait malgré tout d'une affection paternelle et il voulut, comme dernier témoignage de
(1) Arch. de fam. — Lettre de l'abbé Ayroles à son neveu, 15 oct. 1792.
sa charité, qu'on partageât entre eux après sa mort le prix de son modeste héritage. C'est ainsi qu'un prêtre sait se venger.
L'abbé AjToles vivait paisiblement depuis sept mois dans sa retraite ignorée, lorsqu'il en fut tiré subitement par un décret de la Convention. Le 21 avril 1793, parut une loi menaçant de mort tout prêtre insermenté qui ne se rendrait pas dans la maison de réclusion désignée par son département. Les plus jeunes en seraient tirés pour être déportés; les ecclésiastiques âgés de plus de 60 ans devaient rester internés jusqu'à nouvel ordre sous la surveillance des municipalités locales.
L'abbé Ayroles, alors âgé de 62 ans, se trouvait dans ce dernier cas. Aux angoisses de l'exil en pays étranger, il préféra les souffrances de la prison dans son pays natal et il se mit en mesure d'obéir au décret de la Convention. Vers la fin du mois d'avril, il se présenta devant les administrateurs du district de Besse dont le Mont-Dore dépendait et leur demanda un passeport pour se rendre du département du Piij^-de-Dùme dans le département du Lot.
— Êtes-vous prêtre ? lui demanda un des administrateurs.
— Oui, répondit l'abbé Ayroles sans hésiter, je me fais gloire de l'être.
— Avez-vous prêté le serment exigé par la loi ?
— Non, je ne l'ai pas prêté et je ne le prêterai jamais î . . .
A ces mots^ les administrateurs se lèvent^ mettent l'abbé Ayroles en état d'arrestation, lui confisquent son cheval et une somme de deux cents francs qu'il portait sur lui et s'empressent d'annoncer leur importante capture aux directeurs du département du Puy-de-Dôme (T.
Deux mois plus tard, le Directoire de Clermont-Ferrand n'avait encore rien répondu aux administrateurs de Besse. Ceux-ci, embarrassés de leur prisonnier et voulant s'en défaire à tout prix, chargèrent l'un d'entre eux d'écrire de nouveau aux autorités départementales.
« Cito3^ens collègues, disait l'administrateur délégué, dans le doute où est l'administration du district de Besse dép' du
(1) Arch. de fam. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
Pui-de-Djme que vous n'ayez point reçu la lettre qu'elle vous a adressé concernant l'arrestation de Paul Ayroles, cy-devant curé de Reyrevignes et membre de l'Assemblée Constituante, je m'empresse en ma qualité d'administrateur du directoire de ce district de vous en faire part.
» Ce Paul Ayroles a passé la saison de l'hiver aux bains du Mont d'or, commune de notre district; il a tû sa qualité de prêtre et y a professé l'état d'oculiste, mais gratuitement, néantmoins avec succès. Il se présenta en la salle ordinaire de nos séances:' sur la fin du mois d'avril dernier. Il nous déclara sa qualité de prêtre et nous annonça qu'il n'avait point prêté le serment requis par la loi. Nous crûmes qu'il était de notre devoir de le faire mettre en état d'arrestation et de vous en donner avis, ce que nous fimes sur le champ. Si la lettre que nous vous avons écrite de Besse ne vous est point parvenue, je suis assuré que celle-ci n'aura pas le même sort : et j'ai tout lieu de croire que vous revendiquerez cet homme.
» Je suis avec fraternité, citoyens collègues, votre très humble et très obéissant serviteur. Burin signé » (1).
On remarquera que l'auteur de cette lettre parle de l'abbé Ayroles en termes empreints d'une grande modération et même d'un certain respect. Mais il se garde bien d'avouer qu'en arrêtant ce prêtre réfractaire les administrateurs du district de Besse lui avaient enlevé son cheval et son argent. Grâce à ce silence calculé, ils purent, en livrant leur prisonnier au directoire de Clermont, conserver pour eux ses dépouilles. C'est là un trait de mœurs qu'on voit se reproduire fréquemment à cette époque.
A Clermont-Ferrand, l'abbé Ayroles fut enfermé dans l'ancien Petit-Séminaire transformé en maison de réclusion. II y trouva de nombreux ecclésiastiques venus de tous les points du département et des départements voisins. En ces temps de liberté les prisons étaient si pleines qu'on avait dû y adopter
(1) Arch. de famille. — Lettre du citoyen Buriu, administrateur du district de Besse, datée de Pliaux, le 19 juiu 1793 et adressée à MM. Biauzac, Monestié et Meymac, tauueur, place de Jaude.à Clermont-Ferraud. C'étaient les trois membres du directoire du Puy-de-Dôme.
le régime de la vie commune. Aussi l'abbé Ayroles se vit-il accueilli par ses confrères avec les démonstrations de la sympathie la plus vive et du plus profond respect.
Dans un pareil milieu, son âge, ses malheurs, sa double qualité d'étranger et d'ancien membre de l'assemblée Constituante lui donnaient droit, de prime abord, à de tels égards. Bientôt il sut les mériter à d'autres titres. Homme d'oraison avant tout, il avait toujours consacré à la prière le meilleur de son temps et les occupations les plus pressantes n'avaient jamais pu le détourner d'accomplir ce devoir essentiel. Les loisirs forcés de la prison lui permirent de se livrer en toute liberté à son goût naturel pour les exercices spirituels, pour la méditation, pour les longs entretiens avec Dieu.
Il édifia profondément ses confrères par les exemples de piété qu'il leur donna. Il charmait en même temps les ennuis de leur vie inoccupée par sa conversation tour-à-tour savante ou familière, instructive ou enjouée, et il gagnait leur cœur par ses bonnes manières, son égalité d'humeur, sa bienveillance exquise, sa douceur inaltérable, son infatigable charité.
Nul mieux que lui ne savait calmer leurs peines, relever leur
courage abattu, verser sur leurs blessures le baume des célestes consolations, maintenir leur esprit dans une soumission parfaite à la volonté de Dieu, entretenir dans leur âme la confiance et l'espoir qui réconfortent (1).
De telles vertus si noblement pratiquées expliquent la vénération qu'avaient vouée à l'abbé Ayroles ses compagnons de captivité. « C'est un saint que vous nous aviez donné », disaient plus tard certains d'entre eux aux prêtres du Quercy qu'ils rencontrèrent dans les prisons de Bordeaux où on les avait déportés (2).
Mais ce n'est pas seulement à l'àme de ses confrères, c'est aussi à leur corps que le curé de Reyrevignes prodiguait ses soins assidus. A l'âge avancé où, pour la plupart, ils étaient parvenus, les infirmités ne sont pas rares et le séjour d'une
(1) Arch. de famille. — Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
(2) Abbé Garrou : Les Confesseurs de la foi, t. III, p. 243.
prison ne pouvait que les augmenter. Le docteur Paul mettait à leur service toute sa science médicale et tout son dévouement. Il pansait leurs plaies, il soignait leurs maladies, il s'efforçait d'adoucir leurs souffrances et plus d'une fois, grâce à ces remèdes secrets dont il avait si souvent expérimenté la vertu, il parvint à les soulager et à les guérir (1).
La réputation que lui valurent ces succès ne tarda pas à franchir les murs du Petit-Séminaire et à se répandre dans la ville. Il arriva même que les administrateurs du département, sollicités de tous cotés par les personnes chaque jour plus nombreuses qui désiraient le consulter et recourir à ses soins, durent prendre en sa faveur une mesure exceptionnelle. Ils lui permirent de sortir librement de prison et d'aller porter à ses clients le secours de son art.
Il soignait à peu près exclusivement les maladies des yeux, et â Clermont comme au Mont-Dore et à Reyrevignes, il obtenait des guérisons inespérées. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il profita de la liberté qui lui était laissée pour exercer, toutes les fois qu'il en eut l'occasion, les fonctions de son saint ministère. Les âmes qu'il gagnait ainsi à Jésus-Christ le payaient largement de ses peines. C'étaient là ses seuls honoraires et il n'en réclama jamais d'autres (2).
C'est ainsi que l'abbé Ayroles traversa, entouré du respect de tous, les sanglantes années de la Terreur. Pendant que des milliers de prêtres mouraient dans les prisons ou sur les échafauds, lui qui avait refusé comme eux le serment schismatique, distribuait presque publiquement aux catholiques de Clermont les secours religieux, muni d'un sauf-conduit des administrateurs révolutionnaires du département... Dieu permet que la charité remporte parfois de ces triomphes !
La liberté relative dont jouissait l'abbé Ayroles lui donna la facilité de correspondre de loin en loin avec sa famille et de recevoir d'elle des secours. A Clermont comme au Mont Dore, les marchands quercynois lui servaient d'intermédiaires. Un
(1) Arch. de famille : Vie manuscrite de l'abbé Ayroles.
(2) Abbé Garrou, op. cit. p. 243. — Arch. de fam. — Vie manuscrite de l'aljbc Ayroles.
tel râle, en ces temps de suspicions aveugles et de violences injustifiées, n'était pas sans offrir de sérieux dangers. Aussi, pour ne pas compromettre ces braves gens^ l'abbè Ayroles s'appliquait-il à imiter dans sa correspondance le style alors en usage parmi les soi-disant patriotes. La curieuse lettre que nous allons citer date de cette époque ; elle est adressée au fils aîné de son frère.
« J'ai appris avec peine, citoyen, ta maladie et celle de ton frère. Tu connois mon amitié pour tous les deux : juge de l'impression que cette nouvelle a fait sur mon cœur. Ne négligez aucun remède pour rétablir votre santé et vous conserver à la République. La mienne se soutient assez. L'habitude des souffrances me les rend plus supportables. L'âge où je suis ne me permet pas l'espoir d'une guérison. Ni toi, ni les autres, n'ayez aucune inquiétude sur le chemin de douleur qui me reste à parcourir. Conduisons-nous par cette grande maxime :
» Le grand Maître le veut et cela nous sufl[lt.
» N'espose point ta santé à faire un long voyage ; peut-être pourrai-je me rapprocher de toi. Celui qui dispose des événements sçait ce qui en sera et ce qu'il fera sera toujours le meilleur. . . » (L.
Cette lettre est la dernière qu'ait écrite l'abbé Ayroles. Elle nous révèle de grandes souffrances chrétiennement supportées et une tristesse résignée qui semble un pressentiment de fin prochaine. L'espoir qu'il y exprime de pouvoir un jour se rapprocher de sa famille ne devait pas se réaliser. Sa santé, un moment rétablie après son séjour au Mont-Dore, s'altéra de nouveau et lorsque^ à la fin du printemps de l'année 1705, il fut atteint d'une fluxion de poitrine, ses forces affaiblies ne purent résister au mal. Depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa vie. Il accueillit la mort avec joie, comme une délivrance : elle mettait un terme à ses épreuves et lui ouvrait les portes du ciel.
Les prêtres qui partageaient sa captivité lui rendirent alors, avec un charitable empressement, les soins dévoués qu'il leur
(1) Arch. (le fam. Lettre de l'abbé Ayroles à son ueveu datée du 27 mars vieux stile 1714.
avait tant de fois prodigués. S'ils ne parvinrent pas à l'arracher à la mort, ils adoucirent du moins ses souffrances par l'affectueuse sollicitude et les consolations religieuses dont ils ne cessèrent de l'entourer jusqu'à ses derniers moments (l). Le 20 juin 1795, à 3 heures du soir, il s'éteignit doucement entre leurs bras. Il était âgé de 64 ans.
L'abbé Ayroles devait édifier ses confrères après sa mort comme il l'avait fait de son vivant. En rendant les derniers devoirs à sa dépouille mortelle, ils la trouvèrent couverte d'un rude cilice (2).
Le lendemain, son corps fut emporté hors de la prison par des mains mercenaires et enseveli, sans prières, dans quelque coin ignoré d'un cimetière de Clermont. Dieu l'y retrouvera un jour et l'unira de nouveau à son âme pour qu'il puisse partager avec elle les joies de l'éternité bienheureuse. Heureux, a dit le Seigneur, ceux qui souffrent persécution pour la justice^ car le royaume des deux est à eux ! » i'3).
Ainsi mourut Tabbé Ayroles... Nous lui donnions, en commençant cette étude, le titre de confesseur de la foi. Il l'avait mérité par toutes les œuvres de sa vie ; il le conquit définitivement par sa mort. Peut-être même aurait-il droit à un titre
(1) Peut-être même pureut-ils lui admiuistrer les derniers sacrements. Alors, comme aux temps de la primitive Eglise, il n'était pas rare de voir des prêtres emporter et conserver précieusement dans leur prison des hosties consacrées et les saintes huiles.
(2) Arch. de fam. — Vie manuscrite de l'abljé Ayroles. — Abbé Carrou, Les Confesseurs de la foi, t. III. p. 243.
(3) Voici l'acte de décès de l'abbé Ayroies, tel qu'il a été « extrait des registres des actes de décès de la section Fraternité de Clermout-Ferraud ».
« Aujourd'hiiy sept prairial an trois de la République française ont comparu en la maison commune et pardevant moi officier public soussigné, Auuet Loche, concierge de la maison de réclusion du cidevant Petit séminaire et Jean Beau garçon de salle de la même maison, tous deux majeurs, qui m'ont déclarés que Paul Hérolle {sic), ci devant curé de Revevigne (sic), département du Lot, âgé de soixante sept ans (*) est décédé dans la ditte maison le jour d'hier, à trois heures du soir, de suite après m'être assuré du dit décès et le délai de viugt quatre heures étant expiré, j'ai fait procéder à son inhumation, de tout quoi j'ai dressé le présent acte que j'ai signé avec les déclarants, signés Lauche, Baud et Degeorge oil'^'' public.
» Pour expédition
» Abraham, sec. g. »
(*) C'est une erreur. L'abbé Ayroles, né le 6 février 1731, n'avait, le 20 juin 1795, que 64 ans, 4 mois et 14 jours.
plus glorieux. Sans cloute^ il ne versa pas son sang pour Jésus- Christ. Mais s'il est permis de dire avec St Augustin qu' « avoir torturé sa chair^ dompté la volupté, résisté à l'avarice, triomphé du monde, c'est une grande partie du martyre » (1), ne pourrait-on pas affirmer que souffrir la persécution, l'exil, la prison et mourir pour avoir ainsi souffert, c'est le martyre tout entier ?
La mémoire de l'abbé Ayroles resta longtemps en vénération à Reyrevignes et, après un siècle écoulé, elle n'y est pas complètement oubliée. Ses anciens paroissiens conservèrent le souvenir de ses vertus et de ses bienfaits. Mais ce qui est mieux encore, leur âme garda toujours la forte empreinte que le contact de son àme sacerdotale y avait laissée. Nous en citerons ici un exemple qui sera comme la conclusion de ce travail.
Quarante ans après la mort de M. Ayroles, vivait encore à Reyrevignes un des hommes de la paroisse qui avaient pris la part la plus active aux excès de la Révolution. Depuis lors, il n'était plus entré dans une église, il avait abandonné toute pratique religieuse et il poursuivait d'une haine farouche la foi de ses premières années. A diverses reprises on avait essayé de le ramener à Dieu; mais les efforts tentés dans ce but s'étaient heurtés invariablement à une obstination qui semblait invincible.
Un jour cet homme fut atteint d'une grave maladie et ne tarda pas à comprendre lui-même que sa dernière heure approchait. Alors s'accomplit dans son âme un de ces revirements mystérieux dont la grâce divine a le secret, et lorsque le jeune prêtre qui dirigeait la paroisse de Reyrevignes (2) vint le visiter, le vieil impie ne se contenta pas de le recevoir, il écouta avec respect ses pieuses exhortations et le pria de lui administrer les derniers secours de la Religion.
(1) Saint Augustiu : De Sanctis, serm. 45.
(2) C'était M. l'abbé Roumiguière, le futur curé de St-Barlhéleniy. Nous tenons de lui ce récit par le gracieux intermédiaire de M. le Supéiieur du Graud-Sémiuaire.
Sans plus tarder, il se mit en devoir de commencer sa confession. Le prêtre se disposait à venir en aide à son pénitent improvisé, dans l'accomplissement de cette tâche difficile et dont il s'était depuis si longtemps déshabitué. Mais il s'aperçut bientôt que son intervention était inutile. Le malade récita ses prières avec une telle fidélité de mémoire, il accusa ses fautes avec une conscience si éclairée et une méthode si sûre, que son confesseur étonné ne put s'empêcher de lui demander :
— Comment se fait-il, mon ami, qu'après avoir passé cinquante ans sans voiis approcher du tribunal de la Pénitence, vous sachiez s: bien vous confesser encore ?
— Monsieur le Curé, répondit simplement le vieillard, c'est Monsieur Ayroles qui m'a enseigné le catéchisme.
Ce mot en dit plus à lui seul que de longs et pompeux éloges.
Notre tâche est terminée... Nous nous étions proposé de compléter la Notice du chanoine Floras sur le Clergé de Caliors pendant la Réoolution en étudiant la vie d'un de ces prêtres admirables dont il nous raconte la sainte mort. L'un d'eux s'imposait en quelque sorte à notre choix. C'était celui que ses confrères avaient jugé digne, entre tous, de les représenter à l'assemblée des Etats-Généraux de 1789 : l'abbé Ayroles, curé de Reyrevignes. Nous avons déroulé sous les yeux de nos lecteurs les diverses phases de cette vie si modeste et pourtant si pleine, au début, si variée et si grande à la fin, toujours une néanmoins et toujours égale à elle-même et aux événements auxquels elle s'est trouvée mêlée, parce qu'elle a été faite tout entière de piété, de jugement, d'intelligence, de travail, d'abnégation, de dévouement, de charité, de devoir accompli, d'amour du prochain et d'amour de Dieu. Un mot que beaucoup, nous n'en doutons pas, ont prononcé avant nous la résume et marque son vrai caractère : c'est la vie d'un saint.
On a cru longtemps, sur la foi de certains récits plus ou moins fantaisistes, que le Clergé de France était tombé, vers la fin du dix-huitième siècle, dans un déplorable relâchement. La noble et héroïque conduite qu'il sut tenir pendant la tourmente révolutionnaire contredirait formellement une telle
accusation. Mais la haine sectaire ne se pique pas de logique et elle ne voulait pas voir que cette conclusion suffisait à détruire ses prémisses. L'histoire de l'abbé Ayroles vient, après beaucoup d'autres, montrer aux esprits les plus prévenus ce que furent en réalité, à quelques exceptions près, ces^ prêtres tant décriés. C'est ainsi qu'ils avaient dû vivre pour pouvoir mourir comme ils l'ont fait !
L'avenir nous réserve, peut-être^ un sort pareil au leur. Que l'exemple de nos aînés dans le sacerdoce nous serve de leçon. Préparons-nous, comme ces saints prêtres, aux luttes terribles dont nous sommes menacés et alors^ s'il le faut, un jour, nous pourrons combattre vaillamment comme eux et remporter à notre tour d'immortelles victoires !
J. C. ViGUlÈ.
M. VAURS ET GRAMÂT
Il a déjà été question, mais très sommairement, de M. Vaurs, curé de Gramat. Nous allons ajouter à la notice de M. Floras quelques détails complémentaires.
La famille Vaurs est originaire de l'Auvergne. Les parents du vénérable curé de Gramat quittèrent, quelques années avant la Révolution, la petite ville de Maurs et vinrent s'établir à Floirac. Ils s'étaient adonnés au négoce et exerçaient la profession de marchand drapier. Nous ne savons rien sur la jeunesse lévitique du jeune Vaurs; nous le trouvons à la tète de la paroisse de Gramat au commencement de la Révolution.
Invité à prêter le serment civique, en exécution du décret de l'Assemblée nationale du 27 novembre 1791, M. le curé de Gramat, en compagnie de MM. les curés de St-Chignes, du Ségalat et de Prangères, déféra au désir du maire de Gramat. On sait que ce serment, accepté par le roi Louis XVI, non condamné encore par Rome, n'avait rien qui put alors alarmer la conscience d'un prêtre, et, parmi les prêtres, les meilleurs le prêtèrent avec bien des réserves, il est vrai. Nous avons eu sous les yeux le texte de ce serment. Les réserves, les explications, les restrictions dont le texte primitif était hérissé.
toutes respirant le dévouement le plus formel à l'Eglise catholique, réduisaient à rien ce serment et en faisaient plutôt un serment de fidélité à l'Eglise qu'à l'Etat. L'assemblée nationale le comprit bien^ et le 9 janvier, ordre fut enjoint aux prêtres de prêter purement et simplement le serment sans observations d'aucune sorte. De plus, Rome consultée répondit par deux brefs, l'un du 10 mars, l'autre du 13 avril : elle condamnait le serment à la constitution civile du clergé, blâmait le roi de précipitation, d'imprudence et de faiblesse et se refusait à approuver, même provisoirement,, même pour le plus léger terme, l'acte de l'assemblée nationale. Dès lors, l'hésitation n'était plus possible. Invités de nouveau à prêter le serment, les ecclésiastiques dépendant de la mairie de Gramat s'y refusèrent, lis signaient par là même leur bannissement.
M. Vaurs se retira à Paris. Comment vécut-il ? on l'ignore. Nous sommes réduits à des rumeurs, à différents récits différant entre eux, très légèrement d'ailleurs, et tous à l'honneur du prêtre.
Se souvenant de la profession de ses parents, il se fît marchand afin de pouvoir vivre. Un jour, qu'il criait sa marchandise, une fenêtre s'ouvrit et un gramatois, alors à Paris, reconnaissant cette voix, s'écria : « C'est le curé de Gramat ! » C'en fut assez. Il fut pris et conduit en prison.
D'autres prétendent qu'en promenant sa marchandise, il fut rencontré dans la rue par un habitant de Floirac. Reconnu, il supplia cet homme de ne le point livrer ; il le fit entrer dans un débit de vin, le supplia encore. L'homme le promit. Ce compatriote fut-il traître ou indiscret ? On ne sait; mais le soir l'abbé Vaurs était en prison.
Un autre récit nous montre le curé de Gramat se trahissant lui-même par sa fidélité à ses devoirs de prêtre. Après les journées de fatigue, il se retirait dans sa chambre où il s'enfermait. Les allures pacifiques de cet inconnu piquèrent la curiosité des voisins. On l'épia ; par les fentes de la porte on le surprit à genoux, priant et récitant son bréviaire. On raconta ce qu'on avait vu ; on parla, et le saint prêtre fut jeté en prison.
Le lendemain de son incarcération, le 30 juin 1794, sans jugement, il fut guillotiné. On ne sait rien de ses derniers moments.
Dans la famille Vaurs, quand on parle du curé de Gramat, on dit « le Martyr ». C'est maintenant son nom. Heureuse famille ! puisse-t-elle s'inspirer toujours d'un si glorieux souvenir !
La paroisse de Gramat, privée de son pasteur, fut aussi privée de tout secours spirituel^ au moins d'une façon régulière. MM Calmette et Bonassies, originaires de Gramat, prêtres tous deux, exercèrent-ils leur ministère ? Nous ne saurions le dire ?
Les édifices destinés au culte furent fermés, l'église paroissiale (St-Pierre) fut désaffectée, et si le mot n'était pas alors usité, la chose qu'il signifie fut largement pratiquée. Une partie fut changée en grenier à foin et à grains; l'autre partie servit à loger les prisonniers de guerre que faisaient nos armées victorieuses. L'impiété triomphait^ et en ces jours où on ne parlait que de liberté, la liberté était uniquement refusée à ceux qui voulaient suivre leur religion. On voulait l'abolir, en faire disparaître toute trace. Dans le cimetière qui s'étendait alors devant l'église, on avait amoncelé le mobilier de l'église : linges, croix, ornements sacrés. Poussés par une haine stupide, des insensés y mettaient le feu ; une foule, parfois animée, faisait cercle et, hurlant les chansons en usage à cette époque, dansait autour de la flamme sacrilège. Personne plus que nous n'aime la vraie liberté, mais nous n'avons jamais soupçonné que de pareils écarts aient le moindre rapport avec le principe de liberté.
Parfois deux jeunes filles, deux sœurs, du faubourg apparaissaient à ces hideuses saturnales. Refoulant leurs larmes, voilant sous un sourire forcé la tristesse de leur àme, elles se mettaient à la ronde, et lorsque l'exaltation était arrivée à son paroxysme, elles s'approchaient du bûcher et lui enlevaient furtivement tout ce qu'elles pouvaient : un bras de croix brisée, un lambeau de chasuble brûlée ; elles emportaient avec bonheur ces reliques et les cachaient dans leur maison. Tant de courage eut sa récompense. L'une devint la mère de M. Simonet, mort chanoine titulaire de Cahors; l'autre fut la mère de M. Lafon, qui, heureusement, vit encore et emploie ses dernières années à la formation de jeunes religieux.
Pendant que cela se passait à l'église St-Pierre, des scènes non moins lamentables avaient lieu à La Chapelle. — Notre-
Dame, de Gramat, n'a pas toujours été église paroissiale. Avant la Révolution, on avait afl'ecté au culte religieux, dans l'intérêt des malades et des pauvres, un édifice (1) fort ordinaire et sans aucune architecture. Longtemps cette simple chapelle, sous la juridiction des curés de St-Pierre, fat nommée : chapelle des pauvres, chapelle des malades. C'est à la chapelle que se tenaient, pendant la Révolution, les clubs très avancés, que se prononçaient des discours incendiaires ; c'est là que se faisaient les enrôlements militaires, appelés, sans doute par ironie, volontaires. On dressait une liste des jeunes gens valides et propres au service. Un nom était prononcé. Si le jeune homme désigné comptait des amis influents dans le club, il ne craignait guère. « Nous ne le voulons pas (Lou boulén pas) », disait l'ami puissant; et l'assemblée répétait en chœur : « Lou boulén pas ! » Si le jeune homme, au contraire, était sans protection, il pouvait songer au métier des armes. « Nous le voulons (Lou boulén) », et l'assemblée répétait en choeur : « Lou boulén î » Le jeune homme était engagé. . . volontaire. 0 sainte Égalité !
C'est là encore que l'impiété idiote se donna libre cours. On monta dans la chaire et on y parodia la parole de vérité; on but dans les vases sacrés; on renouvela les scènes balthazaresques. Cent ans se sont écoulés depuis et nous sommes encore trop près de ces événements pour en parler en détail.
M. BARQUES ET THEGRA
Thégra était, avant la révolution, un important archiprêtré, commandant à cinquante-neuf églises paroissiales ou annexes.
Le dernier titulaire de cet archiprêtré fut M. Yerdier. Il nous venait du Périgord et était né à St-Julien-Lampon. De lui on sait peu de choses. Quand l'orage menaçait, debout^ sur la place, il regardait la marche des nuages et selon que les nuages lui paraissaient menaçants ou inofifensifs, il traduisait son
(1) Nous pensons que cet édifice était autrefois le consulat, c'est-à-dire la maison où se réunissaient les consuls de Gramat.
impression par des hochements de tète ou des mouvements d'épaule significatifs. Et ce bon peuple, qui lui contestait parfois, peut-être, ses pouvoirs spirituels, lui attribuait une puissance occulte sur les nuées, tant il est vrai que bien souvent des riens rendent un homme redoutable.
A l'heure de la tourmente révolutionnaire, Tarchiprêtre disparait; il restait encore à Thégra un vicaire : M. Bargues.
M. Bargues était originaire du paj's ; il était né à Trémoulet, village de Thégra. Nul n'est prophète en son pays ; cependant, aux époques troublées, on y est encore mieux qu'à l'étranger : la parenté, les alliances, les services rendus, l'amour-propre, la perspective de meilleurs temps, rendent les ennemis plus timides et plus circonspects. Toutefois, il peut y avoir aussi des dangers à courir, car saint Paul parle des dangers qui viennent des faux frères. En tout cas, M. Bargues demeura dans sa paroisse. L'église fermée, les offices supprimés, il restait au courageux vicaire l'héroïsme d'un ministère plein d'aventures et de mérites.
Il eut recours à bien des expédients, de saintes et héroïques ruses pour parcourir sa paroisse et les paroisses voisines ; il se faisait mendiant : revêtu de loques navrantes, il allait, le soir, de porte en porte et arrivait enfin à la maison où il était attendu; afin d'échapper à de trop zélés inquisiteurs, il demandait le pain de la charité, un coin de grange pour la nuit. Si au foyer de la maison il ne se trouvait personne de suspect, il était averti et il exerçait librement son ministère. Il n'en était pas toujours ainsi, même à Thégra; alors le mendiant continuait son rôle; il demandait s'il n'y avait point de malades dans la maison : « Assurément^ il y en avait, là-bas, au fond de la maison, dans une chambre; mais que pouvait-il faire, lui mendiant; il n'était pas médecin ». Le mendiant répondait simplement : « La bénédiction d'un pauvre porte toujours bonheur ». Il insistait; de guerre lasse, mais joyeux au fond, le villageois conduisait le mendiant importun là-bas, au fond de la maison, et le prêtre reparaissait. Il bénissait une union, baptisait l'enfant qui vagissait dans son berceau, ou consolait le vieillard qui râlait dans son lit.
Un autre jour, le mendiant se faisait marchand de bœufs.
Habillé d'une longue blouse, sa main armée d'un long aiguillon, il descendait à Pauliac, à Tauriac, et, d'une voix rude, il demandait s'il n'y avait pas déjeunes bœufs à vendre ; on lui avait indiqué cette maison et il venait. Il était attendu; si aucun danger n'existait^ on le recevait comme un ange; si un veilleur suspect était là, on lui répondait : « Mais certainement il y en avait; la nuit ne valait rien pour examiner les bœufs ; demain on verra ». Et l'abbé Bargues, prudent, couchait là, ou plutôt, quand la famille était seule, il exerçait son saint ministère.
Quand il ne voyageait pas, il restait chez lui, à Trémoulet, et ne s'abandonnait pas. Assis au coin du feu, il avait près de lui une cape bleue de vieille femme et une quenouille. Quelqu'un entrait-il ? il prenait la capotte et filait sa quenouille. Le mendiant, le marchand de bœufs devenait une vieille femme.
La nuit n'était pas plus sûre que le jour. Il était activement recherché. Ses frères faisaient le guet pour le sauver. Imitant le cri du chat-huant, par tel nombre déterminé de cris, ils l'avertissaient si les gendarmes étaient sur les puech, dans les vallons, ou au milieu des bois. C'était la chouannerie de la Vendée implantée dans un coin du Quercy. Fallait-il donc avoir fait tant de bruit et avoir renversé tant de choses pour établir un tel régime de liberté ! C'est au milieu de tant de dangers c'est en s'entourant de tant de précautions que M. Bargues put traverser la révolution et faire, au sacrifice de sa vie, beaucoup de bien aux chrétiens qui réclamaient son ministère.
A la pacification religieuse^ l'archiprêtré avait disparu, emporté par la révolution. M. Bargues fut alors nommé curé de Lavergne; puis il revint dans son cher Thégra, aidé par un vicaire régent, l'excellent M. Mourguès. On aime à dire à Thégra que ces deux prêtres, par succession, ont passé un siècle dans cette paroisse. Cela fait l'éloge de la paroisse, mais cela fait aussi l'éloge de ces deux prêtres qui y ont bien montré quelque patience I
On nous a signalé deux faits dont Thégra fut le témoin pendant la grande révolution et qui, à des titres différents, peuvent édifier le lecteur intelligent.
En entrant dans l'église de Thégra, on aperçoit, encastrée dans le mur, une grande pierre sculptée, bien postérieure à la construction de l'édifice primitif et dont les ornements décèlent la Renaissance. Cette pierre sculptée représente la crucificion de N. S. Jésus-Christ. Au milieu, le Christ; à ses côtés, Marie et saint Jean ; mais les trois têtes ont disparu. Or voici ce que l'on raconte : Des hommes impies entrèrent, à ces mauvais jours^ dans l'église. Ces hommes étaient-ils de Thégra ? Les gens de Thégra prétendent qu'ils venaient de Martel. Quoiqu'il en soit, le chef de la bande remarquant la tète du Christ penchée vers la terre, semblant nous appeler à lui et nous prendre en pitié, lança ces paroles d'une idiote impiété ; « Pourquoi boudes-tu ? {perqué fas la poto ?) je vais relever ta tête ! » Et, saisissant un marteau, il fît voler en éclats la tête du Christ et n'épargna point les deux anges consolateurs delà divine agonie ; et après un exploit aussi odieux^ il se retira.
Peut-être ce malheureux s'est repenti, et il adore maintenant dans les cieux Celui dont il décapita l'image sur la terre. Quoiqu'il en soit^ il fut puni ici-bas. Les punitions de Dieu sur la terre sont toujours une grande miséricorde.
Cet homme vieillit ; mais il fut atteint d'une singulière maladie. Sa tète se pencha sur sa poitrine ; elle semblait vouloir y rester; tète et poitrine étaient collées l'une à l'autre^ et pour lever la première, quand il parlait^ il était obligé de se renverser en arrière et de plier son corps en sens inverse. Il bouda toute sa vie et porta jusqu'à la mort les marques de la vengeance divine.
Apprenez par là, o chrétiens^ dirons-nous avec les vieux conteurs, à ne jamais profaner les saintes images ; c'est là une des impiétés que le Ciel pardonne le moins.
L'autre trait est plus consolant.
Au domaine de Vittarel (1), vivait un honnête laboureur, homme estimé de tous, craignant Dieu. On lui demandait un jour quel était le clocher le plus proche de sa demeure, celui
(1) Ce domaine, avec Mordesonet et le Causse-nu, formaient les vastes possessions du seigneur de Prangères, baron de Gramat.
de Prangères ou celui de Thégra ? Ce bon chrétien répondit naïvement : « Mon Dieu, il n'y a pas. . . une dizaine de chapelet de différence ». C'est ainsi qu'au lieu de kilométrer les distances, il les chapeletait.
On sait qu'à cette époque où le paradis devait descendre sur la terre, la misère était partout. Le gouvernement, impuissant à ramener l'abondance, rationnait les vivres et dictait à chaque famille la quantité de grains qu'elle pouvait garder. L'honnête laboureur crut pouvoir disposer de son bien pour ses enfants et cacher une petite réserve dans une grange abandonnée, appelée la grange de la dîme. Indiscrétion ou malveillance, il fut dénoncé. Aussitôt on arrive à Vittarel. Une simple dénégation suffisait pour le sauver; les conseils dans ce sens ne lui manquèrent point ; il ne voulut pas les écouter. On lui fit entrevoir les peines les plus sévères ': la prison, même la mort. Ses parents, ses amis le pressaient de mentir : « Je ne puis pas dire ce qui n'est pas ». On insista : son mensonge le sauverait, lui et sa famille ; il ne faisait de tort à personne. Et l'homme des champs répondit :
Faux témoignage ne diras, Ni mentiras aucunement ;
Il accentua trois fois ce mot aucunement^ et fit ce qu'il avait promis. Il ne mentit pas et dit la vérité à ceux qui l'interrogèrent. Il fut pris, conduit en prison, de Martel à St-Céré, de St-Céré à Martel ; finalement, on allait le mener à Cahors pour être guillotiné quand Robespierre tomba.
Pour nos gens, Robespierre, à lui seul, incarne la révolution tout entière. Il ne nous paraît pas cependant le pire des malfaiteurs. La réaction thermidorienne mit fin à la terreur. Le 27 juillet, les prisons s'ouvrirent, la France respira, et, en particulier, Vittarel revit, quelques jours après, le brave Eléazar des champs.
Ce courageux et honnête homme s'appelait Jean Caraygues. Ses enfants, petits et arrières petits-enfants, répandus sur les paroisses de Thégra, Prangères et Rignac, sont dignes de l'aïeul. Le souvenir de sa courageuse loyauté sera pour eux le blason le plus pur et les lettres de noblesse les plus belles.
M. MARBOT ET lilO
M. Marbot était curé de Bio depuis quelques années quand survint la révolution. Il n'était pas le premier venu. Issu d'une famille bourgeoise du pays, il accepta sans trop de peine les nouvelles idées parmi lesquelles quelques-unes étaient généreuses, d'autres irréalisables ; d'autres, enfin, vraies et justes. Il y a des réformes nécessaires que le temps fait de luimême lorsqu'elles sont mûres ; il est imprudent de les réaliser avec violence ; on en perd souvent le bénéfice pour vouloir faire trop vite. M. Marbot se laissa un peu entraîner et la joie qu'il montrait lui valut une popularité qu'il expia plus tard. Aux assemblées des sénéchaussées, il se fit remarquer par son activité et aussi par sa valeur personnelle. Lorsqu'il fut question de rédiger le cahier des doléances et des remontrances du clergé, il fut nommé des premiers et c'est lui qui lut ce cahier au nom des six sénéchaussées, pour les curés de la province du Quercy, le 23 mars 1789. Au moment des élections des députés du clergé, le curé de Bio intrigua pour faire sortir de l'urne le nom de M. Ayroles, avant le nom de l'évêque de Cahors. Il y réussit. M. Ayroles fut nommé le 24 mars, le matin, et Mgr l'évêque ne fut nommé que le soir ; le 25, M. Leymarie, curé de St-Privat-de-Montcuq, fut élu. Laissons ce petit succès d'intrigue à M. Marbot, il est au moins d'un goût douteux.
A Bio, la popularité de M. Marbot ne fut pas moins grande. C'est lui qui, le 17 février, dans son église^ parle à ses paroissiens convoqués pour constituer la municipalité de Bio; c'est lui qui, avec son vicaire, M. Marty, est nommé président de l'assemblée à une émouvante majorité. Le 14 juillet 1890, le curé de Bio célèbre solennellement la messe de la fédération nationale ; de là il se rend sur la place publique avec son vicaire et prend la parole. Nous avons le résumé de son patriotique discours : « Les engagements qu'on va contracter envers la patrie ne sauraient être enfreints sans devenir infidèle envers elle et parjure envers Dieu ». Il ajoute que la paix, l'union et le support mutuel sont la base de toute société bien policée et doivent être dorénavant le caractère distinctif de tous les français. Les cloches sonnent à toute volée, le curé
prête serment de fidélité^ avec son vicaire, à la nation, à la loi et au roi (qui était déjà fort menacé) ; on entend des décharges de mousqueterie ; les cris se font entendre, et le tout se termine par la farandole. Étrange époque, étrange discours, étranges procédés ! On était dans la bonne foi^ et M. Marbot croyait, comme bien des prêtres de campagne^ à une ère nouvelle de liberté, de fraternité et d'égalité. Nous n'entendons pas le blâmer par le récit fidèle que nous avons fait de ces journées enfiévrées. Il allait ouvrir les yeux et apprendre à ses dépens que le précepte d'Horace est bon : nil admirari : ne nous emballons pas trop vite.
Le 3 février, M. Guillaume Marbot, curé, et M. Etienne Marty, vicaire, conformément et en exécution du décret de l'assemblée nationale du 27 novembre, offrent, comme bons patriotes, catholiques, apostoliques et romains, de prêter leur serment civique et ils le prêtent en des termes fort convenables. On sait, et nous l'avons vu dans la notice consacrée à M. Vaurs, curé de Gramat, qu'un tel serment n'avait rien qui pût troubler la conscience du prêtre le plus scrupuleux ; Rome n'avait pas encore condamné ce serment. Le 13 février, M. Marbot est convoqué de nouveau pour prêter un nouveau serment débarrassé des préambules catholiques qui le rendaient inutile. Honneur à M. Marbot ! le prêtre de Jésus-Christ avait vu mieux et plus juste ! On lui ordonnait de laisser là l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Il n'y consent pas. « Si le serment (qu'il a déjà prêté) ne remplit pas les vues de l'Assemblée, on peut le regarder comme non avenu : il préfère subir la rigueur de la loi ! » Encore une fois, honneur à M. Marbot ; le prêtre de Jésus-Christ voulait être fidèle ; il le fut.
Hélas I son vicaire n'eut ni la fidélité, ni le courage de son maitre, et il dit : « Je jure, en bon citoyen français (et le prêtre !) de remplir exactement les fonctions de mon ministère (sous quelle juridiction !), d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi (qui n'en fut pas moins guillotiné) et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution civile et politique (mais pas du tout catholique) décrétée et acceptée par le roi (qui la condamna plus tard). » Le diacre Laurent disait à saint Xyste, son chef : « Où allez-vous sans votre fils ? — Vous me suivrez bientôt »,
répondit le pontife. — Le vicaire ne reçut pas le salaire de sa coupable complaisance, et s'il ne suivit pas son curé au devoir il le suivit à Texil. Cela le réhabilite.
Aux extrêmes limites de la France, sur les frontières de l'Espagne, dans une auberge moitié française et moitié espagnole, plusieurs étrangers sont assis, attendant le coucher du soleil pour franchir la frontière de la patrie. Ce sont des prêtres français ; parmi eux nous reconnaissons M. Marbot, curé de Bio et* son vicaire, M. Marty. Un roulier entre et, sous les habits laïques dont les prêtres français sont revêtus, il reconnaît facilement des ecclésiastiques. Il est inutile de nous déguiser ; avec le caractère invisible, nous avons reçu je ne sais quelle allure qui nous est particulière ; elle ne nous quitte jamais ; un vrai prêtre a beau changer de costume, il se trahira toujours, et c'est un bonheur.
« Voilà des curés î » s'écria le roulier. M. Marbot trembla. Il ne voulait pas mentir; il était dangereux de se livrer; il sortit. Mais M. Marty, plus alerte, plus jovial, coupa court à ce malheureux entretien en invitant à boire le malencontreux client de l'auberge; les rouliers ont toujours soif ; le vin qui délie la langue, lia celle de notre homme. Il ne questionna plus. Le lendemain, nos frères avaient franchi la frontière et étaient en Espagne. A cent ans de distance, nous saluons, par dessus les Pyrénées, ces courageux confesseurs de la foi, ces héroïques curés de campagne, qui préféraient l'exil à l'apostasie et les souffrances sur une terre étrangère à la tranquilité dans leur pays, acquise par un serment coupable.
De la vie de MM. Marbot et Marty en Espagne, nous ne savons rien. A la pacification religieuse, ils rentrèrent en France, et M. Marbot revint dans sa chère paroisse de Bio. L'exil l'avait sans doute assagi et son ardeur pour les idées nouvelles s'était un peu calmée. Toutefois, il n*avait pas tout oublié de l'ancien régime ; on nous a conté qu'aussitôt rentré, il avait réclamé la dime. On lui fit comprendre qu'il faisait une petite erreur d'un siècle; il n'insista pas. Devenu vieux et presque aveugle, il se retira à Gramat, cette ville si hospitalière aux vieux prêtres en retraite. Sa chère paroisse de Bio lui tenait toujours à cœur et parfois il allait y passer quelques jours.
Il y a là un charreton légendaire. Nos belles routes n'existaient pas encore, et un voyage à Bio était difficile. Le vieux curé s'installait aussi bien que possible dans le fameux charreton ; quatre amis dévoués, dont quelques-uns fabriciens, s'y attelaient et, à travers mille cahots, le conduisaient jusqu'au tumulus de la prairie. Ce n'était pas tout-à-fait le char de nos rois fainéants^ mais peu s'en fallait. Au tumulus, quatre hommes de Bio attendaient le modeste équipage. La, il y avait une surprise. . . à laquelle d'ailleurs on s'attendait : on exhibait un petit baril de vin et les huit serviteurs volontaires se rafraîchissaient aux frais et à la grande joie du vieux curé. Le retour s'effectuait de la même manière.
C'est à Gramat que mourut M. Marbot; mais son corps, sur sa volonté expresse^ fut transporté dans le cimetière de Bio. Le vieux et bon curé voulut reposer, jusqu'au dernier jour du monde, dans cette paroisse qu'il avait tant aimée et qui garde encore de lui un précieux souvenir
M. Marty occupa^ en dernier lieu, la cure d'Espédaillac où on garda longtemps le souvenir de ses prônes fort intéressants et même, dit-on, passablement fantaisistes.
M. LALE ET PRANGÈRES
En 1789, M. Lafon était curé de Prangères ; il mourut le 29 mars de la même année. M. Lalé, dont nous allons parler, le remplaça dans cette petite paroisse ; sa première fonction ecclésiastique connue, est du 15 juin 1789. Il arrivait à temps pour souffrir. Précédemment, il avait été curé de Padirac et, en cette qualité, il avait assisté aux assemblées des sénéchaussées du Quercy en son nom et comme procureur fondé du curé de Thégra et de Bonneville (Bonneviole ?). Il était de Miers et appartenait à une honorable famille de cette paroisse (1). Un de
(1) Uu de ses petits neveux est encore à Miers. C'est le très liouorable M. Lalé, conseiller d'arrondissement, ancien maire de cette commune.
ses frères était curé de Carennac et se trouvait avec lui aux dites assemblées avec procuration des curés de Maniagues et de Bretenoux.
Le curé de Prangères avait prêté serment, avec ses confrères du voisinage^ à la mairie de Gramat ; mais comme ses confrères, il refusa un serment condamné et où il n'était plus permis de réserver les droits du prêtre catholique. Son dernier acte officiel est du 12 mars 1792 ; le 21 octobre de la même année, nous trouvons une autre écriture, c'est celle de l'officier public qui constate un décès. Ajoutons Cet ceci sans malice) que ni la langue française, ni l'orthographe n'y gagnèrent. Traqué comme tous les prêtres, M. Lalé fut obligé de se cacher. Tantôt à Prangères, tantôt à Miers, dans la maison paternelle, tantôt à Carennac, avec son frère, il fut assez heureux pour déjouer les habiles poursuites de ses ennemis.
Toutefois, il s'écartait peu de sa paroisse et, à la moindre prière, il se rendait au désir de ses paroissiens. Dans le réduit obscur d'une grange de village, il baptisait les nouveaux-nés. Les offices publics avaient cessé et l'humble église, plus humble encore qu'elle n'est aujourd'hui ne voyait plus personne venir à ses solennités abolies. Elle restait là cependant comme un ami silencieux et un avertissement éloquent. Un jour, son clocher fut abattu. Il était bien modeste, ce clocher ,1); c'était un simple mur triangulaire au gable aigu, percé d'une unique arcade où se balançait une modeste cloche qui a sa légende.
Un vieillard avec son fils pelleversait dit-on un champ de Combettes. Dans le chemin-ruisseau qui allait de Gramat à Prangères, il entendit des voix, des cris. D'une voix triste il dit à son fils : « Ce sont les Gramat ! » Quelques instants après, il vit ces hommes, comme des démons, grimper sur le pignon aigu ; la cloche descendait, et bientôt un nuage de poussière l'avertissait que le mur triangulaire avait été abattu, et le vieillard, du revers de son habit, essuya une larme qu'il fallait cacher. La cloche alla à Gourdon où on la retrouva plus tard.
Nous n'avons pas entendu parler d'autres actes de vau-
(1) Le clocher actuel a été bâti eu 1805.
dalisme ; nous avons encore deux croix de 1737 et de 1784 qui ont traversé la révolution sans aucune mutilation. Elles n'occupent plus leurs places d'origine. Les nouvelles routes percées leur ont assigné une nouvelle destination.
Prangères veut avoir eu des messes de nuit. On sait ce qu'étaient ces messes de nuit pendant la grande révolution. Des affidés, dont on était sûr, allaient dans les maisons et chuchotaient, à voix très basse, à l'oreille des courageux. Une fine oreille aurait entendu ces mots : « Cette nuit, M. le curé a promis de dire la messe dans tel bois, à tel chêne ». Et ils s'en allaient. Un peu avant minuit, les persécutés, un à un, se glissaient furtivement dans des chemins ombreux, effrayés du bruit que leurs pieds déchaussés faisaient dans les feuilles tombées. Deux cierges s'allumaient et le prêtre, vieux ou jeune, paraissait; quatre hommes postés aux quatre coins du bois, interrogeaient les ténèbres; parfois ils jetaient un cri; les cierges s'éteignaient, les fidèles retenaient leur haleine. Mais ce n'est qu'une fausse alerte : un' chrétien en retard. Les cierges se rallumaient^ le sacrifice s'achevait sans autre alerte ; on accomplissait d'autres cérémonies saintes. Tous sortaient de ces catacombes rustiques avec je ne sais quel nouveau courage et un nouveau désir de revoir une messe de nuit. Toute persécution fait des martyrs, te 'it danger couru enfante des héros ! Ces messes ont quelque chc^e qui séduit et qui enlève ; aussi Prangères prétend à l'honneul^ de les avoir eues. Malgré tout notre désir de ne pas détruire une telle poésie pour nos bois, les preuves ne nous paraissent ni assez fortes, ni assez nombreuses pour en assurer la vérité. Mais ce qui parait hors de doute, c'est que la messe a été plusieurs fois célébrée dans une maison voisine de l'église. Puisse cette maison ne jamais oublier l'honneur qu'elle a eu d'abriter sous son toit le roi du ciel et de la terre. En tous cas, nous avons encore des témoins muets, mais fidèles^ de la pauvreté de notre église à cette époque, encore qu'elle ne soit pas bien riche de nos jours : ce sont deux calices en étain dont les coupes, malgré les ordonnances liturgiques, ne sont point dorées à l'intérieur, des crémières du même métal et un ostensoir, chef-d'œuvre de misère et d'habileté. Le pied de la monstrance, style renaissance, est en
étain, et le soleil ou gloire (ô ironie des mots î) est en fer blanc, mais d'un travail merveilleux. Malgré la pauvreté de ces vases destinés à l'autel, nous les conservons précieusement ensouvenir des cœurs d'or prosternés devant ces vases d'étain. M. Lalé était-il le héros de ces dangers courus ? Nous le pensons. Un vieux registre, où nous trouvons consignés les actes divers de son ministère, nous- donne des dates désespérantes, si on veut en tirer quelque renseignement. A la suite, nous trouvons 1804, 1794, 1806, 1790. Nous pensons que, plus tard, il consigna sur renseignements pris à bonne source, les divers actes accomplis par lui ou par d'autres.
Une époque vint, où, nous a dit tout récemment une bonne vieille grand'maman de 88 ans, tout le monde s'embrassait en disant : Vive la paix ! Les hommes et les femmes arboraient à leurs chapeaux ou à leurs corsages des roses blanches. Elle veut parler sans doute de la pacification religieuse, du jour où les églises furent rouvertes, où les chrétiens respirèrent. M. Lalé n'eut pas à revenir de loin ; il resta au milieu de son troupeau jusqu'en 1821, le 27 novembre; c'est du moins le jour où il signa pour la dernière fois au registre religieux de la paroisse.
Tandis que M. Lalé se cachait à Miers ou à Carennac, un autre prêtre venait se réfugier à Prangères : c'était M. Bergues. Vicaire de Lavergne, sous la juridiction de M. l'archiprêtre de Thégra, il ne trouva pas dans sa paroisse une sécurité suffisante; d'ailleurs, son église fermée lui donnait des loisirs forcés et qu'il déplorait. 11 appartenait à une excellente famille de Prangères.
Sa maison paternelle, agréablement située à mi-colline, parallèlement au village de Prangères, commandait au beau domaine de la Saurinie. M. Bergues avait une sœur religieuse : à quel ordre appartenait-elle ? Nous l'ignorons. Toute notre enquête n'a abouti qu'à cette réponse invariable : Elle portait une grande coiffe blanche. Elle aussi était sortie par force de sa communauté et s'était retirée à la Saurinie, où la bonne sœur et son frère n'étaient pas toujours en sûreté. On nous a montré une vieille cachette où les proscrits cherchaient parfois un refuge. Nous nous méfions un peu des cachettes; à côté de l'histoire se place la légende qu'il ne faut pas trop
vite accepter. Toute maison a sa cachette, comme tout château a sa chambre où a couché le roi de France ; mais on a bien soin de ne pas dire le nom du roi. Il est certain cependant que M. Bergues courut de réels dangers ; il remplissait son saint ministère à la place du curé titulaire en fuite (nos registres religieux en font foi), en vertu de pouvoirs spirituels à lui donnés par M. Bonassies, resté à Gramat, et élevé, en ces jours, à la dignité de vicaire général. Plusieurs fois des émissaires vinrent à la Saurinie pour emprisonner l'abbé Bergues. Une nuit ils frappèrent à sa porte ; un homme, dans le simple appareil de nuit, vint leur ouvrir et s'informer du but de la visite : « Nous venons prendre le curé Bergues ! » — « Cela suffit », répondit le concierge improvisé. Or, ce concierge c'était l'abbé Bergues lui-même ; il eut soin de s'échapper et d'aller dans les bois, laissant se morfondre et tempêter à la porte ces inquisiteurs sans mandat légitime. Une autre fois, sinon les mêmes, du moins d'autres inquisiteurs, venaient se saisir de lui et fouillaient la maison avec une attention digne d'une meilleure cause. Ils allaient le prendre, car il était dans une soupente, lorsqu'une servante sauva la situation par un procédé fort singulier. « Quels maladroits ! s'écria-t-elle ; vous ne cherchez pas où il faut ». Et, découvrant la marmite énorme d'un domaine important, elle ajouta : « Il est caché là! » On rit; les chasseurs de curé furent raillés. Confus, ils s'en allèrent, laissant là le pauvre abbé, qui pâlissait et suait déjà. Et voilà pourtant cette époque que l'on nous vante comme une époque de liberté, d'égalité et de fraternité.
A la paix, M. Bergues devint curé de Thégra. Cette importante paroisse était trop lourde à son âge et à son infirmité. Il la quitta pour revenir à Lavergne.
A cette époque, arrivait à Prangères un jeune curé, ancien vicaire de Gramat et ancien soldat, qui avait vu les premières guerres de l'empire et qui s'appelait M. Gervais, de Montfaucon. Si M. Bergues se désolait du labeur que lui donnait Lavergne, M. Gervais déplorait plus encore les loisirs que lui fournissait Prangères. Il y eut échange entre les deux mécontents et M. Bergues vint à Prangères. Prangères lui parut encore trop lourd, et iJ prit un vicaire, M. Lavayssière, d'Is-
sendolus (1835), un des premiers élèves du fameux abbé Mouly. (1) M. Lavayssière, maladif, ne resta pas longtemps dans son modeste poste ; il mourut le 2 janvier 1837, âgé de 27 ans. Le registre religieux qui relate cette sépulture signée : Bergues^ ajoute ces mots naïfs et éloquents : « Témoin, toute la paroisse^ sans compter les autres ». Et c'est vrai ; la tradition locale confirme cet élogieux détail. La jeunesse du prêtre était bien pour quelque chose dans ce sympathique concours, mais ses vertus, son zèle, son afifabilité l'expliqueraient suffisamment.
La légende s*est emparée du jeune vicaire ; il a apparu^ c'est sûr, à son curé pour lui dire qu'il avait oublié de dire les trois messes prescrites par l'évêque au jour de l'ordination. On a vu, dans une autre maison, le jeune vicaire laissant trois gouttes de sang sur une image ; malheureusement l'image a disparu. Il serait dangereux de douter de ces apparitions devant les personnes qui l'ont connu et qui vivent encore. Quoiqu'il en soit de ces traditions magnifiques, nous les rapportons avec plaisir et parce qu'elles renferment, sous une forme naïve, la croyance au purgatoire et parce qu'elles sont le plus bel éloge de l'unique vicaire que Prangères ait possédé.
Que le lecteur soit indulgent pour cette digression; nous sommes un peu loin de la Révolution ; mais le charme de légendes gracieuses et du pays que nous aimons, sera pour nous une circonstance atténuante.
M. CADIERGUES
Nous savons peu de choses sur Rignac. Le curé de cette paroisse, à la révolution, s'appelait M. Cadiergues. Obligé de s'enfuir, il était accompagné d'une foule peu sympathique. Comme il traversait le pont jeté sur un petit ruisseau, une voix s'éleva de la foule : « Jetez-le à l'eau, il arrivera plus tôt ! » Cette voix c'était celle du sacristain.
11 rentra à Rignac après l'exil.
Henri d'ORGÈRES.
(1) Qui nous donnera la vie de cet utile prêtre, qui évoqua tant de vocations sacerdotales !