‹ Notice sur le clergé de Cahors pendant la RévolutionChapitre 3 sur 25 · J. GARY · texte numérisé non relu

J. GARY

NOTICE SUR M. FLORAS

Lettre de Vautear à Mgr Bardoa, évêque de Cahors^

de 1842 à 1865.

Monseigneur,

L'Egliae avait autrefois une pieuse sollicitude pour la mémoire des morts, surtout pour celle de ses ministres. Elle gardait leurs cendres dans ses basiliques, elle écrivait leur vie aux fastes de son histoire.

Chaque Cathédrale était pavée de pierres tumulaires sous lesquelles reposaient toute? les générations des évêques, des chanoines, des simples prêtres qui, pendant de longs siècles, y avaient successivement concouru à l'œuvre sainte.

Tous les ordres, toutes les corporations religieuses avaient dans leurs archives un nécrologe où, à mesure que le Seigneur appelait quelqu'un de ses serviteurs^ l'on consignait les actes qu'il avait accomplis ici-bas pour la plus grande gloire du Maître.

Ces pratiques touchantes étaient pleines d'utiles enseignements. Depuis longtemps elles n'existent plus. La loi a proscrit les unes, l'indifférence a laissé tomber les autres en désuétude.

Ce n'est pas sans doute notre siècle qui les rétablira. Exclusivement préoccupé du présent, l'avenir effraie, le passé surtout nous importune ; toute idée qui le rappelle nous est pénible ; aussi nous débarrassons-nous promptement de nos morts, les mettons-nous bien loin, les oublions-nous bien vite.

Ces réflexions que j'avais souvent faites, me sont venues, les jours derniers, plus tristes, plus douloureuses que jamais, en voyant descendre^ dans notre fosse à tous, le cercueil qui contenait Ips restes mortels de celui qui fut l'un des prêtres les plus méritants du diocèse, du bon abbé Floras.

Aussi, et quoique le silence fût la meilleure manière d'honorer cet homme simple et modeste par dessus tout, n'ai-je pu, quand tous se taisaient, résister au désir de résumer, — à la manière des vieilles chroniques, — les saintes qualités, les vertus exemplaires, la vie de celui qui nous a été ôté, parce que Dieu a préféré son bonheur au nôtre.

Du reste, en écrivant cette simple notice, je n'ai songé ni à sa glorification, ni au monde. Je n'ai eu qu'un but, celui de conserver comme une esquisse morale de son caractère, de la conserver pour les quelques personnes qui en avaient su apprécier l'excellence et de leur laisser ainsi un souvenir et une consolation.

J'ai sans doute bien mai réalisé cette pensée, ce vœu ; mais

n'importe; quelque imparfait que soit ce travail^ je me permets de l'offrir à sa Grandeur; je l'ose, parce que je la sais indulgente et bonne; parce que j'espère d'ailleurs qu'à cause de celui qui en est l'objet, elle daignera l'accueillir avec bienveillance et le lire avec intérêt.

Dans cette attente, j'ai l'honneur d'être avec respect et vénéralion tout à vous en le Seigneur.

Emile DUFOUR.

Gahors, 25 novembre 1846.

VIE DE M. FLORAS

Hier, 7 novembre^ fête de S. Amaranthe, martyr au diocèse d'Alby, l'Eglise a perdu un de ces hommes que le Seigneur, en sa miséricorde, lui donne de temps en temps, M. Jean-Pierre FloraSj chanoine titulaire de la Cathédrale et directeur de la Congrégation des Artisans.

Né à Cahors en 1793, le 25 mars, jour où l'ange annonça à la Vierge Tincarnation du Christ^ il s'était senti de bonne heure appelé à l'état ecclésiastique et il avait vécu en conséquence. Aussi reçut-il fort jeune encore — 30 décembre 1817 — les ordres sacrés, et fut-il placé tout d'abord à la tête d'une paroisse importante — 18 août 1818 — celle de Frayssinet, près St-Germain.

Là, comme partout, au début comme plus tard et jusqu'à la fin de sa carrière, ses nobles qualités, dont Dieu l'avait doué, son assiduité exemplaire, sa douceur inaltérable, sa charité ardente, sa bonté, sa simplicité, sa modestie, son zèle, lui gagnèrent tous les cœurs et l'aidèrent à sauver bien des âmes. Il y réussit d'autant mieux qu'il fut plus indulgent, qu'il sut ne pas devancer le moment de la grâce, qu'il chercha toujours à convertir les pécheurs, en les traitant avec la patiente mansuétude de Celui qui dit « que la miséricorde est préférable au sacrifice ; que l'ivraie ne doit pas être arrachée du champ, mais qu'il faut attendre le temps de la moisson ». Plus que tout autre peut-être il déplorait les fautes qu'il voyait commettre et abhorrait le péché ; mais il connaissait la nature humaine, et, ne s'indignant ni ne s'étonnant pas de ce que l'infirmité était

infirme, la faiblesse faible et la misère misérable (S. François de Sales^ p. 193), il allait, véritable médiateur, vers ceux qu^ étaient tombés, les recevait sans colère, et, leur inspirant une courageuse confiance en la clémence divine, il les ramenait doucement dans les voies du salut.

C'est ainsi que, travaillant sans relâche à l'œuvre sainte, il se trouvait entouré de la considération générale et de Tafïection de tous, lorsque — octobre 1822 — le gouvernement du roi le nomma professeur suppléant de philosophie au collège de Cahors.

Quoique ce ne fut qu'un retour aux études bien connues, — puisque, simple diacre, il avait enseigné cette même philosophie au Séminaire diocésain, — il eut voulu refuser ; il ne le put pas.

L'éducation de la jeunesse est toujours l'un des objets les plus importants pour la religion ; elle l'était surtout alors.

Il dut accepter.

Mais quelque lourde que fut cette nouvelle charge, il ne voulut pas, — délaissant la conduite des âmes pour celle des esprits, — abandonner le troupeau qu'il gouvernait depuis quatre ans, quitter sa paroisse bien-aimée. Il ne consentit qu'à partager son temps entre le professorat et le saint ministère, sauf à doubler son temps et sa peine pour suffire à tout et remplir l'une et l'autre de ces deux charges.

Cet état de choses ne dura pas longtemps. 11 sentit bientôt qu'il se devait tout entier à sa vocation, et pour que rien ne vint l'en distraire, il renonça tout à fait à l'enseignement ; il lui dit un éternel adieu.

Il n'était pas possible qu'il en fut autrement.

Avec son organisation active et tendre, il ne pouvait pas accepter un pareil joug. Les froides théories, les disputes sophistiques de l'école ne convenaient ni à son caractère, ni â ses goûts. Il lui fallait un autre horizon, un autre but, — de plus hautes leçons, des travaux plus utiles, des résultats meilleurs que ceux de la chaire profane ; — il lui fallait enseigner la justice immuable, la sainte vérité ; vivre au milieu des hommes pour éclairer ceux qui s'égarent, affermir ceux qui chancellent, soutenir les faibles, animer les indifférents ; donner la

confiance aux timides, la patience aux infortunés, la modestie aux heureux, le lait aux enfants, la moelle des lions anx forts, la consolation au plus grand nombre ; à tous la parole de salut et de paix, la parole de la vie éternelle.

Il fallait qu'il quittât la voie de la science pour celle de Tamour, qu'il rentrât dans la milice active du Christ.

Il y revint avec bonheur, reprit l'administration de sa succursale et s'y adonna tout entier, sans que les offres les plus pressantes pussent l'en détacher et lui faire de bien longtemps accepter des fonctions plus élevées.

Enfin il dut obéir et se charger de la cure de Saint-Céré, le 22 septembre 1828.

Il fit admirer dans ce nouveau poste les vertus évangéliques qut l'animèrent au plus haut degré. Les populations de ce pays conservent toujours le souvenir de sa charité inépuisable, de sa bonté sans bornes et de l'ardeur apostolique qui fut le trait distinctif de son caractère et le domina constamment.

Mais comme il était en lui de ne mettre aucune mesure dans le dévouement, il se laissa trop aller aux exigences de cette généreuse passion; il fallut bientôt que, brisé par l'excès du travail^ épuisé, mourant de fatigue, il s'arrêtât et se condamnât à un repos presque absoln.

Il résigna alors des fonctions qu'à son sens il ne pouvait plus convenablement remplir, se démit de sa cure et, simple aumônier de l'hospice, vivant au milieu des pauvres et des malades, il attendit avec une humble patience que la Providence daignât lui rendre la force et la santé.

Sur ces entrefaites, la mort de M. Boudousquié laissa vacante une place de chanoine au Chapitre de la Cathédrale de Cahors.

Le prélat qui dirigeait alors le diocèse et qui allait, lui aussi, aux plus dignes et aux plus méritants, la lui donna le 21 mai

Dès son arrivée dans sa ville natale, il se trouva investi d'une confiance générale, absolue; et bientôt la charge qui lui fut imposée fut plus lourde que ne l'était celle qu'il n'avait pu naguère supporter.

Cette fois encore, cette fois surtout, la prudence humaine

eût conseillé quelque réserve, quelque ménagement ; mais indépendamment qu'il se croyait alors entièrement rétabli, qu'il ne lui restait de sa maladie de langueur qu'une grande faiblesse sur laquelle, abusé comme tout le monde par de belles apparences, il se fit sans doute illusion. Il n'était pas homme à tenir compte de semblables considérations et à marchander sa vie^ s'il en croyait le sacrifice nécessaire.

Il se remit donc à l'œuvre bravement, courageusement, ne se préoccupant en aucune façon des résultats funestes que de nouvelles fatigues pourraient déterminer, s'oubliant toujours pour se conformer à la volonté de Celui qui le menait, pour ne songer qu'à la mission qu'il avait reçue et qu'il voulait accomplir jusqu'au bout.

En ces douze années, on l'a vu, — comme le pasteur de l'Evangile, — courir sans cesse dans les villes et les hameaux et les campagnes et partout, afin de chercher, afin de ramener les brebis égarées, travaillant sans relâche à la conversion des pécheurs, à la consolation des malheureux, relevant les uns de l'abîme, aidant les autres à porter le poids de leurs misères ; il ne s'est jamais rebuté à l'égard d'aucun, il n'en a point abandonné un seul ni dans le désespoir, ni à l'agonie, ni à la mort. Les anges du Seigneur savent seuls quels triomphes il lui fut donné de réaliser ; combien, au milieu du concours immense qui se pressait autour de lui, sa parole fructifia et jeta d'heureuses semences. Cette parole était pourtant sans agréments, sans beautés profanes, sans éloquence, sans art. Nul ne s'exprima jamais avec plus de simplicité, ne chercha moins à briller et à frapper ; malgré ce qu'il avait de pénétration et de science, il ne songeait, comme le bienheureux S. F. de Sales, qu'à « parler en bon homme, afin de consoler, de soulager, d'éclairer, de perfectionner son prochain ; se rapetissant pour les petits, ne dédaignant jamais rien; se faisant tout à tous, non pour plaire à tous, mais pour les persuader, pour les gagner tous, pour les gagner à J.-C. et non à soi. » (Fénel., 6, p. 372.)

Il eut avec le saint évêque de Genève un autre trait de ressemblance non moins édifiant.

En son existence si pleine, en son long exercice du ministère, il dut traverser le monde, et, comme toute créature

humaine, il y fut sans doute condamné à quelques cruelles épreuves. Eh bien ! il ne s'en plaignit jamais ; elles sont demeurées un secret entre le Seigneur et lui. Il savait que les croix ne sont bonnes qu'autant qu'on s'y livre sans réserve eifc qu'on s'y oublie (Fénelon, 3, 316). Il les accepta toutes dans un esprit d'anéantissement complet et sans que la douceur et la patience en fussent un instant altérées ; il mangea en silence le pain amer des tribulations que Dieu lui envoyait (S. F. de Sales p. 161).

Il était encore bien jeune et il poursuivait avec une ardeur toujours croissante sa laborieuse entreprise, répandant partout à profusion les dons de sa charité la plus dévouée, travaillant activement pour tous ceux qui venaient à lui; constamment préoccupe de la Congrégation qu'il dirigeait avec amour, éteignant, calmant les mauvaises passions, faisant le bien en son lieu et à tous ses frères, lorsque la bonté divine dut permettre qu'il eût le pressentiment de l'avenir^, le pressentiment de sa fin prochaine.

Le 28 septembre il écrivit ses dernières volontés; il affecta' à de bonnes œuvres le peu de bien que la Providence lui avait donné; puis, ce devoir accompli, il reprit ses travaux ordinaires pour que, lorsque son heure serait venue, il put lui aussi dire : « Père, j'ai achevé l'ouvrage que vous m'aviez donné à faire. » (S. Jean, 17, 4.]

Cette heure arriva bien vite, bien inopinément.

Le dimanche 25 octobre, il avait, comme d'habitude, célébré le saint sacrifice à la chapelle de sa Congrégation chérie.

Il dit encore la messe le lundi 26.

A le voir ainsi remplir exactement et sans aucune altération apparente tous les actes du ministère, on eut cru que sa santé était excellente, que la Providence lui réservait encore de longs jours.

Le soir même, la maladie qui couvait en lui, développée par les fatigues de la semaine précédente, se déclara tout à coup, avec des symptômes terribles. Dès l'abord, elle fut jugée sans remède.

Il ne se méprit pas sur son caractère ni sur ses résultats; il comprit bien que sa journée était finie et qu'il était rappelé

par le Père des miséricordes et le Dieu des consolations. (Ps., 106, 2, 1, 3.)

Aussi, après avoir un instant subi le sentiment de religieuse terreur que tout homme éprouve, alors que son âme va dire au monde ce grand et languissant adieu de la mort (S. F. de Sales, ch. 13), après avoir un moment demandé qu'il fut délivré de cette heure (S. Jean, 12, 23) et désiré guérir, se résigna-t-il doucement et se prépara-t-il à mourir, comme il avait vécu, dans la patience et l'amour; ne se plaignant jamais au plus fort de ses plus cruelles douleurs, rassurant ses amis, leur annonçant sa guérison prochaine, ne laissant échapper que bien rarement ces paroles de tristesse et de renoncement : « Je suis sur la croix, mais Dieu l'a voulu, mais j'y suis avec lui. » (S. Paul, Col. 4, 170

Plus tard ses souffrances se calmèrent, vers la fin elles disparurent.

11 lui fut accordé une autre grâce, celle de conserver jusqu'au dernier moment son intelligence.il put ainsi reconnaître les soins qu'on lui donnait et s'associer d'esprit et de cœur aux saintes prières dont la religion et des affections inconsolables entouraient son lit de douleur.

Enfin le 7 novembre, hier, vers 8 heures du matin, il rendit l'esprit â Dieu, sans secousse, sans agonie, si tranquillement, que quelque temps l'on se demandait si c'était le sommeil ou la mort qui était descendu sur lui.

Hélas ! c'était bien la mort ! « Celui qui l'avait donné l'avait bien irrévocablement repris (Job. 1, 12.)

11 a été enterré ce matin, par un temps superbe, le jour de l'octave de tous les saints, le jour où l'Eglise chante sur leurs tombeaux ses plus belles hymnes d'espérance et de glorification ; le jour où avec ses apôtres et ses prophètes elle dit :

. . .Sit memoria illorum iii beiiedictione, et ossa eoruni pullulent de loco suo (Eccl. 4G, 14).

...Mortui estis, et vita vestra est abscondita cum Ghristo in Deo. (Golos. 3. 3.)

. . .Datœ sunt illis singulis stolœ albae et dictum est illis ut requicscercut adhuc tempus modicum. donec eorum conipleautur couservi, (Apoc. 6. 12.)

.. .Cum Ghristus apparuerit vita vestra : ïunc et vos apparebitis cuni ipso in gloria. (Golos. 3. 4.)

. . .Gasti quasi vireus folium germiuabunt. (Prov. II. 28.) . . .Yidebitis et gaudebit cor vestrum. (Ev. 66. 44.) . . .Exultent in conspectu Dei et delectentur in laetitia...

Un grand concours de peuple a suivi jusqu'au champ du repos sa dépouille mortelle. Il y avait dans cette foule beaucoup de recueillement. On était triste ; on ne pleurait guère.

Les uns étaient trop affligés pour répandre des larmes; les autres ne comprenaient pas bien encore la perte qu'ils avaient faite .

Tous d'ailleurs étaient convaincus que le Ciel s'était déjà ouvert pour recevoir leur pasteur bien-aimé, le bon M. Floras! Ainsi-soit-il.

8 novembre 1846. E. DUFOUR.

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