CHAPITRE IV
La conquête militaire. — Seconde période (1892-1893)
L'ANNÉE 1891. — LE RETOUR DE M. BALLOT. — L'ATTAQUE DE LA (( TOPAZE )). — LE GÉNÉRAL DOODS. — LES OPÉRATIONS. — L'OCCUPATION. — LA PACIFICATION.
L'année 1891. — Au début de l'année, M. Ballot dut rentrer en France pour y rétablir sa santé. Il s'embarqua le 11 janvier, laissant l'intérim à M. Ehrmann, administrateur des colonies, arrivé depuis quelque temps au Bénin, et qui, après avoir rempli les fonctions de Vice-Résident de Grand-Popo et Agoué, avait été, en dernier lieu, détaché dans les fonctions d'Administrateur adjoint au Résident.
D'autre part, le lieutenant-colonel Klipfel était retourné au Sénégal le 12 décembre, et avait été remplacé comme commandant des troupes par le chef de bataillon Schneider et ensuite par le capitaine Decœur, en attendant l'arrivée du commandant Audéoud.
A ce moment; le pays était fort calme et la situation générale satisfaisante. « Si le roi du Dahomey, écrivait M. Ehrmann, est « fidèle aux engagements que ses représentants ont signé pour « lui à Ouidah, les traces de la dernière guerre seront vite effa- « cées. Malheureusement la confiance ne règne pas ; l'indigène
vi est toujours craintif, s'attendant à être attaqué de jour en « jour. )> 11 est bon d'ajouter que l'inquiétude manifestée par la population de Porto-Novo ne reposait, à ce moment du moins, sur aucun fondement réellement sérieux.
Le 31 janvier 1891, M. le gouverneur Ballay, en mission spéciale dans les Rivières du sud et dépendances, arriva dans la colonie en même temps que le commandant Audéoud. Il s'occupa de régler certaines questions d'ordre administratif et en même temps de mettre en route la mission chargée, comme suite à l'arrangement du 3 octobre 1890, de porter à Béhanzin les cadeaux du Président de la République; puis il s'embarqua à Cotonou au mois d'avril pour retourner à Conakry.
Béhanzin avait envoyé, dès le mois de janvier, des messagers chargés de prévenir M. Ballot, à qui l'amiral de Cuverville avait confié tout d'abord la mission d'aller à Abomey, que les routes étaient ouvertes et que tout était préparé pour recevoir solennellement la mission. M. Ehrmann ne put répondre qu'une chose : c'est que M. Ballot, malade, venait de rentrer en France et que lui-même s'empresserait de régler cette question dès que M. Ballay, attendu sous quelques jours, serait arrivé. Les envoyés porteurs du bâton du roi repartirent pour Ouidah en promettant d'attendre la réponse pendant un mois.
La mission fut prête dès les premiers jours de février ; le 4, M. Ehrmann prévenait le Coussougan de Ouidah qu'elle serait le 9 au soir à Cotonou et partirait le 10 pour Ouidah. Il l'invitait à envoyer dès le 8, ainsi qu'il était convenu, les hamacaires et porteurs nécessaires pour effectuer le voyage.
La mission était composée comme suit :
Le commandant Audéoud, chef de mission ;
Le capitaine Decœur ;
Le sous-lieutenant Chasles ;
L'aspirant d'Ambrières ;
L'interprète Alexandre da Silva.
Le Père Dorgère les accompagnait selon le désir exprimé, paraît-il, par le roi lui-même.
La mission fut très bien reçue à Abomey, où elle resta pendant environ un mois, et où elle assista à des fêtes et à des réjouissances de toute sorte.
Du mois de février au mois de mai, il ne se passa rien de particulier, si ce n'est quelques vexations et quelques abus d'autorité tels que : arrestations de courriers, entraves apportées aux transactions commerciales, assez habituels aux gens de Ouidah. Le Résident, ne voulant pas envenimer les choses, se contentait, chaque fois qu'un de ces faits se produisait, de protester. Il écrivait d'ailleurs à M. Ballay que la situation n'avait pas changé depuis son départ. Le Coussougan chargé, parait-il, par Béhanzin d'une commission très importante, demandait qu'on lui envoyât un officier; M. Ehrmann refusa et se contenta de lui expédier l'interprète Bernardin qui revint, quelques jours après, lui dire qu'il ne s'agissait, comme il l'avait bien pensé, que d'une fantaisie vaniteuse du Coussougan. Il signalait en même temps à M. Ballay l'importation de plus en plus fréquente d'armes et de munitions effectuées par les maisons allemandes de Ouidah. « Les armes introduites (( par Ouidah sont déjà entre les mains des Dahoméens, qui u sont en train d'en expérimenter les effets au détriment des (( Egbas. Il est évident en tous les cas que le Dahomey arme « avec activité : en ajoutant aux 800 fusils Snider et aux 15.000 a cartouches livrées par la maison Vohlber et Brohm 400 fusils (( livrés par MM. Trangott, Sollner et O, 3.000 fusils avec « munitions et quatre canons (marché Barth), et 600 fusils « Goedelt, on arrive au chiffre de 5.000 fusils à tir rapide. »
Les Dahoméens dirigèrent, vers la fin d'avril, une expédition contre Abéokoutah. « Il paraît, dit à ce propos notre « Résident, que jamais le Dahomey n'a mis sur pied une ar-
■ 88 - « mée aussi considérable que celle qui est actuellement en « campagne ; le ban et l'arrière ban de la population ont été « mobilisés el L'on estime que l'effectif actuel doit dépasser « 20,000 soldats des deux sexes. » Cette expédition dura jusqu'à la fin de juin, mais son issue ne parait pas avoir été très favorable aux dahoméens : les Egbas auraient résisté et les soldats de Béhanzin auraient été obligés de se retirer après avoir éprouvé des pertes assez sérieuses, ce qui n'empêcha pas le roi d'envoyer un de ses cabécères au Résident, chargé de cet insolent message : « Béhanzin fait saluer tout le monde, la <( Résidence, officiers, soldats, tous les français en général. Il « est revenu de la guerre et jamais, depuis qu'il est au monde, « il n'a eu une guerre aussi heureuse. 160 villages sont tombés « en son pouvoir, et s'il n'a pas tué beaucoup de monde il a, « par contre, fait des prisonniers en très grande quantité. Il <( attribue ce succès à la visite des officiers à Abomey qui lui « a porté bonheur, c'est pourquoi il croit nécessaire d'envoyer « ses remerciements au Gouvernement français. »
En dépit de ce chant de triomphe destiné à dissimuler une réelle déception, Béhanzin, qui venait d'éprouver également un échec du côté des Baribas, ne donna plus signe de vie pendant quelque temps, mais il continua d'acheter secrètement une très grande quantité de fusils à tir rapide, des munitions et même de l'artillerie.
Il engagea en outre comme instructeurs plusieurs anciens sous-officiers allemands.
De notre côté, pour parer à tout événement, le corps des tirailleurs haoussas avait été créé par décret du 23 juin 1891, pour concourir à la défense et à la sécurité intérieure des Etablissements du Bénin. Cette troupe, qui a rendu depuis de si bons services, aussi bien pendant la campagne qui a amené la chute de Béhanzin qu'à la Côte d'Ivoire et plus récemment à Madagascar, comprenait au début deux compagnies portées un
peu plus tard à l'effectif d'un bataillon. Le capitaine de Lupé, chargé de l'organisation première de ce corps, en poursuivait le recrutement avec autant d'activité que de succès.
Au mois d'août, le bruit courut que le roi Béhanzin avaii décidé de s'opposer par la force à la construction du blockhaus et du wharf de Gotonou. 11 semble peu probable que Béhanzin ait eu l'intention de pousser les choses jusque là, mais, quoi
Fort de Cotonou
qu'il en soit, dès que l'un et l'autre de ces travaux furent commencés, les autorités de Ouidah ne cessèrent de faire tous leurs efforts pour soulever à chaque instant des incidents désagréables; tantôt, à Ouidah, on interdisait la vente des vivres aux kroumen (manœuvres) des factoreries Fabre et Régis, tantôt à Gotonou, le Yévoghan déclarait que le tir du canon sur la plage effrayait les habitants et offensait le fétiche. Le mieux était de ne pas tenir compte de ces querelles absurdes et d'en atténuer les effets par une attitude pleine de sang-froid et de patience. C'est ce que fit très sagement le Hé-
sident. « Je ne crois pas, disait-il, qu'il y ait danger immédiat, « mais seulement d(%s symptfrmes très sérieux qu'il serait im- « prudenl de ne pas prendre en considération, car qui peut « dire à quelles extrémités esl capable de se porter un peuple « orgueilleux et guerrier sous des influences étrangères hostiles „ à notre domination. Ces agissements n'ont en effet jamais, , depuis que je suis au Bénin, présenté un caractère aussi acte cusé d'i n te usité.
(( Je ne crois pas qu'il y ait actuellement lieu de s'attendre « à une attaque du Dahomey, mais il est évident que l'arrivée (( du matériel du warf est présenté sous un jour très sombre « au roi Béhanzin par les commerçants étrangers, intéressés à (( en empêcher la construction : les uns pareequ'ils craignent « qu'une fois l'appontement terminé nous n'envahissions le « Dahomey et en fassions la conquête ; les autres, parce que (( le warf portera un préjudice considérable au port de Lagos. u On fait croire au roi que nous allons nous en servir pour (( débarquer immédiatement des troupes et lui déclarer la « guerre. Il doit en résulter chez lui une certaine inquiétude « qui contribue certainement à lui faire hâter l'instruction de « ses troupes. Il serait prématuré à coup sur de fonder des (( projets d'avenir sur la construction de notre appontement, (( mais, dans les circonstances actuelles, il est impossible de se (( dissimuler que nous serons contraints, dans un avenir peut- « être peu éloigné, d'en arriver à l'affirmation de nos droits « pourtant indiscutables, par un acte de vigueur qui mettra (( pour toujours un ternie aune situation équivoque dont savent « si bien tirer parti nos adversaires. »
Tout à coup le bruit se répand dans le pays que Béhanzin a réuni tous ses guerriers à Abomey et qu'il se prépare à entreprendre une nouvelle expédition, dont le but est encore inconnu. Béhanzin se trouvait en effet dans une situation assez fausse : il s'était fait livrer, ainsi que nous l'avons dit, d'impor-
tantes commandes d'armes et de munitions qu'il comptait payer non pas en esclaves, « mais en travailleurs libres », [tour le Cameroun allemand, la Colonie portugaise de San-Tomé et le Congo belge, et il se trouvait sur le point, ayant épuisé presque toutes ses ressources, de manquer à ses engagements et de ne plus pouvoir payer ses fournisseurs. Pour comble de malechance, il était dans l'impossibilité, faute de captifs, de célébrer les funérailles de son père. « Somme toute, disait notre Rési- « dent, la situation du Dahomey est très précaire : les déser- « tions continuent et le pays se dépeuple de jour en jour. Com- « ment tout cela se terminera-t-il, je ne puis le dire, mais il « est à craindre que le roi Béhanzin ne cherche à sortir de sa « mauvaise situation par un coup de tête qui rétablira son « prestige tant soit peu compromis. »
Cette prédiction ne tarda pas à se réaliser : battu par les Egbas, repoussé par les Baribas, n'osant rien entreprendre contre Porto-Novo ou Cotonou, Béhanzin se décida tout d'un coup à jeter ses troupes dans la région située au nord de Grand Popo. Le 29 novembre, M. Ehrmann et M. Cornilleau, vicerésident de Grand Popo, reçurent chacun, une lettre du roi et des autorités de Ouidah disant que les indigènes du village de Ouatchicomé et de Aglazoumé s'étaient emparés de trentedeux femmes du palais du roi venues chez eux faire des provisions, en avaient tué quatorze et se préparaient à vendre le reste. Le Résident de Porto-Xovo et celui de Grand Popo étaient amicalement priés, dans le cas où ces femmes seraient vendues sur leur territoire, de les racheter à n'importe quel prix. Il est bon d'ajouter qu'au moment ou ces lettres étaient expédiées, le pays des Ouatchis était déjà envahi par les dahoméens ce qui prouve amplement, à défaut d'autres preuves, -la fausseté du prétexte invoqué par le roi. Il voulait mettre le représentant du Gouvernement français en face du fait accompli dont il se réservait ensuite de discuter les causes et les
conséquences. En même temps, pour laisser aux soldats du roi le temps d'agir en toute liberté, les courriers étaient inter ceptés entre Grand Popo et Ouidah. Quant aux malheureux Ouatchis, ils essayaient vainement de résister comme ils l'avait1;!! déjà l'ait autrefois, mais pris au dépourvu par la soudaineté de l'attaque et déconcertés par l'effet des armes nouvelles ils él aient bientôt accablés. Tout ce qui ne fut pas tué sur place fut emmené en captivité pour être vendu ou sacrifié aux mânes de Glé Glé. Le nombre de ces malheureux atteignait dit-on près de deux mille !
Cette expédition avait naturellement produit une impression pénible sur les populations placées sous notre protectorat. D'autre part le détachement de Grand Popo était trop faible pour pouvoir prendre l'offensive en cas de besoin. Il fallut même retirer un petit poste de six hommes que nous entretenions à Athiémé. Le Résident qui s'était fait transporter par mer à Grand Popo dès la première nouvelle se rendit compte de notre fâcheuse posture, mais il dut se borner à protester auprès du roi, ce qu'il fit en termes très énergiques. Béhanzin se contenta de répondre qu'il n'avait aucune mauvaise intention contre Grand Popo, mais qu'il avait simplement voulu en détruisant le village de Ouatchicomé venger une injure personnelle. La présence du Héron et celle du Talisman ramena heureusement un peu de calme parmi la population de Grand Popo dont une partie avait déjà pris la fuite et s'était réfugiée à Agoué. A ce moment l'opinion personnelle de M. Ehrmann était que les dahoméens n'oseraient pas nous attaquer franchement,du moins tant que nos deux navires de guerre seraient sur la cote, mais il déclarait « que la situation des européens aux Popos, sous le coup d'une menace perpétuelle, était devenue intolérable ».
Tell* étail la situation à la fin du mois de décembre de l'année 1891.
Le retour de M. Ballot.— Le 15 février 1892, M. Ballot, nommé lieutenant gouverneur par décret du 23 décembre LÊ91, débarquait à G otonou et reprenait la direction de la colonie, dont l'organisation politique et administrative venait de subir, en exécution d'un décret du 17 décembre, d'importantes modifications. Voici le texte de ce document.
Rapport au Président de la République française
Paris, le 17 décembre 1891.
Monsieur le Président,
L'organisation actuelle des Rivières du Sud et de nos établissements de la Côte-d'Or et du golfe de Bénin, telle qu'elle a été réglée par le décret du 1er août 1889, prévoyait trois groupes de colonies ayant leur administration et leurs budgets propres.
L'autonomie administrative et financière que le rapport précédant le décret précité signalait avec raison comme la condition indispensable de la prospérité de ces possessions a produit en peu de temps les heureux résultats que l'administration des colonies attendait.
Après deux ans à peine de fonctionnement les effets du nouveau régime se sont fait sentir à la fois dans l'ordre politique, commercial et financier. Il est certain que la tranquillité la plus complète a régné en particulier dans les Rivières du Sud, ou trop souvent des colonnes militaires venaient autrefois rétablir l'ordre. Les relations avec le Fouta Djallon, rompues pour ainsi dire depuis 1888, ont repris leur ancienne cordialité depuis que les almamys savent, être de ce côté à l'abri d'une occupation militaire.
Quant au développement commercial il se manifeste d'une manière évidente par l'augmentation croissante des importations dont la valeur s'est élevée en 1800 à plus de 9 millions alors que les chiffres des années précédentes ne dépassaient pas G millions. Pour l'année courante les résultats déjà obtenus font prévoir un accroissement analogue qui portera le mouvement commercial des Rivières du Sud à environ 12 millions. Il en est de même dans nos établissements de la Gôte-d'Or et du golfe de Bénin dont le développement économique s'affirme de jour en jour.
Enfin l'augmentation des recettes locales constitue l'indice le plus irrécusable d'une situation politique et commerciale prospère. A ce point de vue les renseignements que les inspecteurs en ce moment en mission dans la colonie ont transmis au département sont des plus satisfaisants et permettent de prévoir qu'à la fin du présent exercice, aussi bien dans les Rivières du Sud que dans les établissements de la Gôte-d'Or et du golfe de Bénin, d'importantes réserves seront cons tituéesdans les caisses locales.
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On peut dono affirmer hautement aujourd'hui que l'expérience qui vienl d'être faite dans nos possessions de la Côte de Guinée est concluante et qu'il convient d'assurer l'existence du nouveau régime en L'établissant sur des bases définitives.
Tel est le but du projet de décret que j'ai l'honneur de vous soumettre et qui constitue, sous une dénomination plus conforme à la réalité des choses, la colonie de la Guinée française et dépendances, en plaçant à sa tête un gouverneur complètement indépendant et jouissant des pouvoirs dévolus à ses collègues des autres colonies. Il a paru nécessaire de consacrer la nouvelle organisation par une nouvelle appellation qui fasse disparaître la dénomination de Rivières du Sud usitée jusqu'à cejour et qui se comprenait lorsque cette région était rattachée au Sénégal, dont elle constituait la partie méridionale. Aujourd'hui que la colonie est autonome, cette appellation n'a plus de sens propre : il est à remarquer d'ailleurs que les anglais la désignent par rapport à Sierra-Léone, sous le nom de Rivières du nord, ce qui peut tout au moins prêter à la confusion.
Pour une raison de même nature, il importait que nos établissements de Grand Bassam, d'Assinie, de Dabou, de Lahou, de Fresco, etc., tirassent leur nom de la Côte d'Ivoire sur laquelle ils sont situés et non plus,. comme par le passé, de la Côte d'Or qui est presque complètement occupée par la colonie anglaise voisine.
L'ensemble de la colonie de la Guinée française comprendra donc comme aujourd'hui trois groupes distincts au point de vue administratif et financier : le maintien de cette autonomie leur permettra de se développer, comme ils l'ont fait sous l'empire du décret du 1" août 1889, tout en leur assurant le bénéfice d'une direction supérieure unique confiée à un gouverneur chargé de concilier les intérêts des trois fractions différentes qui constituent la colonie.
Vous remarquerez une innovation dans la désignation d'un lieutenant-gouverneur placé à la tête des Etablissements du golfe de Bénin. Il a paru nécessaire de donner au chef de ce groupe un titre et une autorité en rapport avec l'importance des services militaires et civils qui y sont installés.
Il convient de signaler, du reste, que pour les établissements du golfe de Bénin, aussi bien que pour les deux autres groupes, l'organisation proposée n'entraînera aucune dépense nouvelle; c'est le cas d'ajouter que nos possessions de la Guinée française, de la Côte d'Ivoire et du golfe de Bénin ne suffisent à elles-même sauf en ce qui concerne bien entendu les dépenses militaires qu'entraine notre situation vis-à-vis du Dahomey, réalisant ainsi l'idéal d'une colonie prospère qui est de n'imposer absolument aucune charge à la Métropole.
Dans ces conditions vous n'hésiterez pas, Monsieur le Président, à donner votre haute sanction au projet de décret que j'ai l'honneur de vous soumettre et qui est dénature à favoriser le développement progressif des intérêts français sur la côte occidentale d'Afrique.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'hommage de mon profond respect.
Le ministre du commerce, de Vindustrie et des colonies,
Signe :• Jules Roche.
Décret du il décembre 1891
Le Président de la République française :
Sur le rapport du ministre du Commerce, de l'Industrie et des Colonies ;
Vu l'article 18 du Sénatus-consulte du 3 mai 1854;
Vu le décret du 1er août 1889, réglant l'organisation politique et administrative des Rivières du Sud, des établissements de la Côte-d'Or et du golfe de Bénin;
Vu le décret du 2 février 1890 ; Décrète :
Article premier. — L'ensemble des possessions françaises de la Côte occidentale d'Afrique f-ituées entre la Guinée portugaise et la colonie anglaise de Lagos, constitue une colonie qui prendra la dénomination de Guinée française et dépendances et qui sera classée parmi les colonies du premier groupe énumérées par l'article 4 du décret du 2 février 1890.
L'administration supérieure de cette colonie est confiée à un gouverneur qui est en outre chargé de l'exercice du protectorat de la République française sur le Fouta Djallon.
Art. 2. — Le gouverneur exerce dans toute l'étendue de la colonie de la Guinée française et dépendances les pouvoirs déterminés par les décrets et règlements en vigue ir et notamment par l'ordonnance organique du 7 septembre 1840.
Art. 3. — La colonie de la Guinée française et dépendances comprend trois groupes distincts qui sont administrés,
savoir :
1° La Guinée française proprement dite (actuellement dénommée Riières du Sud) par un secrétaire général;
2° Les établissements de la Côte d'Ivoire (actuellement dénommés établissements de la Côte d'Or) par un résident;
3° Les établissements du golfe de Bénin par un lieutenant-gouverneur.
Art. 4. — Ces fonctionnaires représentent l'autorité métropolitaine dans leurs établissements respectifs. Ils sont placés sous les ordres directs du gouverneur qui peut leur déléguer tout où partie de ses pouvoirs.
Art. 5. — Chacun des trois groupes constituant la colonie de la Guinée française et dépendances conserve son administration propre et son budget local spécial.
Le gouverneur est ordonnateur de toutes les dépenses mais il peut déléguer ses pouvoirs au secrétaire général de la Guinée française, au résident des établissements de la Côte d'Ivoire et au lieutenant-gouverneur des établissements du golfe de Bénin.
Les dépenses communes aux trois groupes sont fixées, chaque année, par le ministre chargé des colonies sur la proposition du gouverneur et nscrites au budget de la Guinée française qui reçoit en compensation un contingent d'égale somme des deux autres budgets.
Les services locaux de la colonie pourront se faire mutuellement sur leur caisse de réserve des avances remboursables sans intérêt. Le ministre chargé des colonies fixera le montant de ces avances.
Art. 6. — Le service du trésordans la colonie est centraMsé par un Trésorier payeur en résidence à Conakry, assisté par un trésorier particulier à Porto-Novo et un préposé à Grand Bassani.
Art. 7. — Un conseil d'administration est constitué dans la Guinée française et dans les Etablissements du golfe de Bénin.
Art. 8. — Le Conseil d'administration de Ja Guinée française comprend :
Le secrétaire général, président.
Un administrateur désigné par le gouverneur,
Le trésorier payeur et deux habitants notables désignés par le gouverneur pour une période d'un an.
Deux membres suppléants sont désignés pour remplacer les deux habitants notables en cas d'absence.
Art. 9. — Le Conseil d'administration des établissements du golfe de Bénin comprend :
Le lieutenant gouverneur, président,
Le commandant des troupes,
Le chef du service administratif,
Un administrateur désigné par le gouverneur.
Deux membres suppléants ayant la même origine sont désignés pour remplacer les deux habitants notables en cas d'absence.
Art. 10. — Le Gouverneur préside le conseil d'administration dans l'établisement où il se trouve
Dans les établissements de la Côte d'Ivoire le gouverneur peut réunir en comité consultatif les fonctionnaires de la colonie et les habitants notables.
Art. IL— Le conseil d'administration de la Guinée française peut se constituer en conseil de contentieux administratif pour juger les affaires des trois groupes. Dans ce cas il fonctionne conformément aux dispositions des décrets des 5 août et 7 septembre 1831 qui sont rendus applicables dans ioute l'étendue delà colonie de la Guinée française et Dépendances.
Les deux membres qui seront adjoints au Conseil d'administration siégeant au contentieux devront être choisis, à défaut des magistrats prévus par l'article premier du décret du 5 août 1831, parmi les fonctionnaires de la colonie pourvus autant que possible du diplôme de licencié en droit.
Les fonctions de ministère public sont remplies par un fonctionnaire désigné par le Gouverneur.
Art 12.— Sont abrogées toutes les dispositions contraires au présent décret.
Fait à Paris, le 17 décembre 1891.
Carnot.
Par le Président de la République :
Le Ministre du Commerce, de l'Industrie et des Colonies,
Jules Boche.
Quelques jours après son arrivée M. Ballot se rendait à Ouidah dans le Lut d'examiner la situation, de concert avec
les autorités dahoméennes, et de voir quelles mesures il convenait de prendre pour mettre un terme aux graves incidents qui venaient de se produire dans la région des. Popos. Il avait à peine commencé à négocier qu'il devait revenir précipitamment à Cotonou pour assister aux obsèques de M. Ehriîiann décédé le 28 février des suites d'une insolation; il retournait ensuite à Ouidah. Il y fut reçu solennellement. Le Goussougan, après lui avoir fait de grandes protestations d'amitié et souhaité la bienvenue au nom du Roi, lui déclara publiquement que son maître l'avait chargé de l'assurer de ses bons sentiments à l'égard du président de la République et de son amitié pour les français. « Béhanzin, disait M. Ballot, me faite sait informer que les villages qu'il avait châtiés : Ouatchi- (( corné, Aglazoumé et Abopa étaient depuis des siècles sous la <( suzeraineté du Dahomey et qu'il était fort étonné de recevoir (( une lettre de M. Ehrmann lui déclarant que la région s'éten- (( dant au nord de Grand Popo avait été placée sous notre protectorat; il ajoutait qu'il se faisait fort de prouver que les <( chefs signataires du traité du 10 juin 1885 n'avaient aucune (( autorité sur les villages précités mais qu'il regrettait cepen- « dant de les avoir attaqués puisqu'il s'était ainsi exposé à ((mécontenter le Gouvernement français avec lequel il tenait (( à vivre en paix. Il promettait enfin de ne plus intervenir « dans la région des Popos avant que les villages français et « dahoméens eussent été nettement délimités. »
Le lieutenant-gouverneur répondit que, de son coté, le Gouvernement français était disposé à vivre en bonne intelligence avec lui, mais qu'il avait été très mécontent de l'affaire des Ouatchis.
Cependant ces excellentes dispositions apparentes n'avaient pas d'autre objet que de dissimuler une intention très arrêtée de la part du roi de saisir la première occasion de nous surprendre, d'enlever Porto-Novo et Cotonou et de nous rejeter
à la mer. On en trouve la preuve dans ce qui se passa quelques jours à peine après l'amicale réception de Ouidah.
L'attaque de la a Topazes. — Le 26 mars, M. Ballot, informé par un chef du Bas Ouémé que des guerriers dahoméens avaient attaqué et détruit trois villages des bords du fleuve, résolut de se rendre sur les lieux pour constater par lui-même l'exactitude de ces faits. Le 27 mars au matin, il appareillait de Porte Novo à bord de la canonnière Topaze, accompagné du chef de bataillon Riou, commandant des troupes, du lieutenant Gaillaux et de 25 tirailleurs sénégalais. Arrivés sans incident au village de Danko, ils descendirent à terre et constatèrent que le village avait été pillé, mais que les habitants avaient dû s'enfuir à l'approche des Dahoméens sans faire aucune résistance. Ils remontèrent à bord. Vers midi, ils étaient en train de déjeuner lorsqu'un groupe de Dahoméens en armes parut à une certaine distance semblant se diriger vers la canonnière. Le lieutenant gouverneur se préparait à aller à terre avec le commandant Riou pour parlementer quand une balle vint frapper le bord de l'embarcation dans laquelle ils se disposaient à prendre place. En présence de cette manifestation hostile, le lieutenant gouverneur donna l'ordre au patron de la Topaze de monter sur la plateforme du navire où se trouvaient deux canons revolver Hotchkiss et de se tenir prêt à toute éventualité, mais de ne commencer le feu que sur une attaque véritable des Dahoméens. On leva l'ancre et la canonnière s'éloigna lentement de la rive droite où avait eu lieu l'agression et où se trouvaient groupés environ 600 soldats dahoméens. Pendant ce temps, le commandant Riou était monté avec le lieutenant Gaillaux et les tirailleurs sénégalais sur la plate-forme et M. Ballot lui-même avait pris la barre du navire à la place du pilote indigène à moitié mort de peur. Le feu, très énergique, commença du côté des Dahoméens^ il y fut répondu très vigoureusement et après
deux heures de combat l'ennemi se retira, trois tirailleurs, deux laptots et un domestique indigène seulement avaient été atteints malgré la courte distance et la vivacité -de la fusillade.
Dès son retour à Porto-Novo, le gouverneur prévint le Gouvernement de ce qui venait de se passer. Il demandait en même temps des explications au Yévoghan de Cotonou. Celui-ci répondit d'abord par des défaites, puis il finit par déclarer que tout TOuémé appartenait au roi du Dahomey et que les Français n'avaient aucun droit sur ces régions, si ce n'est sur la ville même de Porto-Novo.
Le lendemain, 28 mars, le lieutenant-gouverneur réunit le conseil d'administration de la colonie et lui fit part de la situation. 11 fit remarquer que l'attaque des Dahoméens revêtait un caractère d'autant plus grave qu'à son passage à Ouidah les ministres de Béhanzin lui avaient fait, de la part du roi, les plus grandes promesses d'amitié. Il soumit ensuite au Conseil la protestation ci-après :
Porto-Novo, le 28 mars 1892.
Le lieutenant gouverneur des établissements français du golfe de Bénin au roi du Dahomey.
A mon passage à Ouidah, le 2 de ce mois, vous avez envoyé le Goussougan porteur de votre bâton me saluer et me déclarer publiquement et solennellement votre intention formelle d'observer fidèlement les clauses du traité du 3 octobre 1890 afin de toujours vivre en paix avec le gouvernement français.
Aussi ai-je été fort étonné d'apprendre que le 26 de ce mois vos troupes avaient pénétré en armes sur le territoire du protectorat français de Porto-Novo, attaqué, pillé et détruit les villages de Ahanta, Biko et Danko.
Afin de m'assurer de l'exactitude des faits qui m'étaient rapportés, j'ai remonté le Ouémé jusqu'à Danou à bord d'un navire français. Après avoir reconnu que les villages précités avaient en effet été saccagés, je me disposais à retourner à Porto Novo quand le navire qui me portait a été lâchement attaqué par plus de 600 de vos soldats et nous n'avons dû notre salut qu'à la bravoure de nos soldats et à la maladresse de vos guerriers.
L'article 1er du traité du 3 octobre 1890 auquel vous avez donné
votre entière adhésion, puisque vous avez envoyé toucher le 9 octobre 1801 votre rente de 20.000 francs, est ainsi conçu :
« Le roi du Dahomey s'engage à respecter le protectorat français du royaume de Porto-Novo et à s'abstenir de toute incursion sur les territoires taisant partie de ce protectorat. »
En conséquence, j'ai l'honneur de vous informer que je rends compte à mon gouvernement de la violation des engagements que vous avez contractés et de l'offense grave que vous avez faite au drapeau français arboré sur le navire et les villages que vos soldats ont attaqués.
Victor Ballot.
En attendant les ordres de Paris, M. Ballot exprima l'avis qu'il y avait lieu, par prudence et dans l'intérêt de nos compatriotes restés à Godomey, Abomey-Calavi et Ouidah, d'attendre la réponse à cette lettre, tout en prenant des dispositions de défense dont le plan élaboré par le commandant des troupes fut adopté le lendemain.
L'affaire de la Topaze, disait M. Ballot, n'était que le prélude des graves événements qui allaient se précipiter. En effet, dans les jours qui suivirent, non seulement l'attaque des villages de l'Ouémé se confirma, mais le 30 mars le gouverneur apprenait que les routes étaient fermées, que le roi concentrait ses troupes à Allada, que la population du Bas- Ouémé abandonnait les villages, et qu'enfin les commerçants français de Ouidah étaient consignés dans leurs factoreries, où ils étaient étroitement surveillés. Il recevait, le lendemain, des autorités de Ouidah une lettre dont voici la teneur :
Ouidah, le 30 mars.
A Monsieur Ballot, gouverneur de Porto-Novo.
Le message que vous avez fait porter au chef de Cotonou a été reçu par nous chefs de Whydah, appartenant à S. M. le roi Béhanzin du Dahomey. Nous pouvons vous dire peu de choses maintenant au sujet de votre message.
L'amiral Cavelier de Cuverville a envoyé le Père Dorgère à S. M. le roi du Dahomey pour régler les affaires du temps du blocus. Le roi du Dahomey a ordonné au Père Dorgère d'écrire à l'amiral,
et celui-ci a répondu le 18 août 1890. Nous avons cette lettre. Il est écrit dans cette lettre que le Dahomey ne cessera jamais de se battre contre le pays de Ouémé; la raison en est que, du temps des anciens rois, le Ouémé a t'ait une guerre contre le Dahomey ! C'était au temps du roi Akaban ! Le roi du Ouémé qui a fait cette guerre se nommait Yazahé. C'est lui qui a brûlé et complètement détruit Le palais du roi à Abomey.
Le Ouémé dont je parle n'a jamais fait partie de votre royaume et n'appartient pas à Porto-Novo, mais est bien au Dahomey. Si l'amiral ne vous a jamais montré cette lettre, vous pouvez envoyer un messager à Ouidah pour en prendre copie.
Maintenant, nous vous disons, nous les chefs, au sujet du message que vous avez envoyé au roi par le chef Zohoncon, que si les Français ont l'intention de faire la guerre au Dahomey, vous serez cause que Porto-Novo sera détruit ainsi que toutes les villes de l'intérieur. Nous vous faisons savoir encore une fois que Porto-Novo n'étant pas dans la mer mais bien sur terre, est au roi du Dahomey; car tout ce qui est sur terre appartient au roi du Dahomey. Ce que nous pouvons vous conseiller, nous, chefs de Ouidah, c'est de monter voir S. M. le roi Béhanzin du Dahomey, vous-même si vous voulez arranger votre aifaire.
Yevoghan, Coussougan et les autres chefs de l'Agora.
Le 2 avril, le lieutenant-gouverneur est prévenu que les troupes dahoméennes descendent l'Ouémé, se rapprochant de Décamé. Le 3 avril, elles n'étaient plus qu'à quatre heures de marche de Porto-Novo, et une attaque de la ville paraissait imminente. Toutes les précautions étaient prises dès lors par le commandant des troupes pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main.
Le 4, M. Ballot recevait du roi du Dahomey une lettre insolente dont voici la traduction :
Dahomey, le 29 mars.
A Monsieur Ballot, gouverneur de Porto-Novo.
Je vous adresse ces deux lignes pour savoir des nouvelles de votre santé et en même temps vous dire que je suis bien étonné du récade que Bernardin a apporté au cabécère Zohocon pour m'être communiqué au sujet des six villages que j'avais détruits il y a trois ou quatre jours.
Je vous garantis que vous vous êtes bien trompé. Est-ce que j'ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Moi, je reste dans mon pays, et toutes les fois qu'une nation africaine me fait
mal, je suis bien en droit de la punir. Cela ne vous regarde pas du tout. Vous avez eu Lien tort de m'envoyer ce récade, c'est une moquerie ; mais je ne veux pas qu'on se moque de moi, je vous répète que cela ne me fait pas plaisir du tout. Le récade que vous m'avez envoyé est une plaisanterie et je la trouve extraordinaire. Je vous défends encore et ne veux pas avoir de ces histoires.
>i vous n'êtes pas content de ce que je vous dis, vous n'avez qu'à faire tout ce que vous voudrez, quant à moi, je suis prêt. Vous pouvez venir avec vos troupes ou bien descendre à terre pour me faire une guerre acharnée.
Rien autre.
Agréez, monsieur le gouverneur, mes salutations sincères.
Behanzin, Roi de Dahomey.
Le 5 avril, toute l'armée se retirait subitement sur Allada. La rive droite de l'Ouémé était complètement évacuée ; un millier d'hommes était resté entre Abomey-Calavi et Godomey. Le bruit courut à ce moment que ce mouvement en arrière était causé par la préparation d'une expédition contre les Egbas d'accord avec les Anglais, avec lesquels les Egbas se trouvaient en état d'hostilité. Pendant quelque temps, en effet, il ne se produisit rien de nouveau. Dans la région des Popos tout était calme.
Le 22 avril, M. Ballay, gouverneur de la Guinée française, arrivé à Porto-Novo, écrivait au sous-secrétaire d'Etat des Colonies pour lui expliquer la situation à cette date : il lui confirmait les derniers télégrammes de M. Ballot et lui envoyait le texte d'une nouvelle lettre du roi Behanzin ainsi conçu :
Dahomey, 10 avriL 1892.
S. M. le roi Behanzin Ahidjéré à M. Ballot, à Porto-Novo
Je viens d'être informé que le gouvernement français a déclaré la guerre au Dahomey et que la chose a été décidée par la Chambre de France. Je vous préviens que vous pouvez commencer sur tous les points que vous voulez et que moi-même je ferai de même, mais je vous avise que si un de nos villages est touché par le feu de vos canons tels que : Cotonou, Godomey, Abomey Calavi, Avrékété,
Ouidah et Agony, je marcherai directement pour briser Porto-Novo et tous les villages appartenant au Porto-Novo.
Pour ce qui s'est passé dans la rivière Ouémé, c'est vous qui en êtes cause car lorsque les Dahoméens sont en campagne il faut que personne ne puisse les voir ou les déranger. Si vous n'étiez pas venu me faire la guerre sur le chemin d'Atchoupa, je ne vous aurais rien fait le premier. Lorsqu'un étranger vient chez moi, il faut m'en aviser et comme vous êtes venu chez moi avec un canot à vapeur, mes troupes ont cru que vous veniez leur faire encore la guerre; c'est pourquoi elles ont commencé à tirer des coups de fusil sur le vapeur. Au sujet de la rivière Ouémé, je vous ai dit plusieurs fois et prévenu par lettre qu'il ne faut pas y aller parce que j'avais toujours des troupes de ce côté et c'est par là que les Dahoméens passent pour aller combattre leurs ennemis. Je vous ai dit plusieurs fois que ce fleuve m'appartenait et non à Porto-Novo nia personne autre que moi. Maintenant je viens vous dire : si vous restez tranquille moi aussi j-e resterai tranquille et nous resterons en paix. Si par exemple vous faites quelque chose, je ruinerai tout en général et le commerce aussi et je ferai commerce avec d'autres nations.
La première fois je ne savais pas faire la guerre, mais maintenant je sais. J'ai tant d'hommes qu'on dirait des vers qui sortent des trous. Je suis le roi des noirs et les blancs n'ont rien à voir à ce que je fais. Les villages dont vous parlez sont bien à moi, ils m'appartiennent et voulaient être indépendants alors j'ai envoyé les détruire et vous venez toujours vous plaindre.
Je désirerais savoir combien de villages français indépendants qui ont été brisés par moi, roi du Dahomey? Veuillez rester tranquille, faire votre commerce à Porto-Novo, comme cela nous resterons toujours en paix comme auparavant. Si vous voulez la guerre, je suis prêt. Je ne la finirai pas quand même elle durerait cent ans et me tuerait 20.000 hommes.
Personne ne saura jamais rien de ce que je viens de vous écrire. J'attends votre réponse ; mais si la France veut me faire la guerre, je ne veux pas que vous m'avertissiez car je suis toujours prêt sur tous les points.
Je suis informé de tout; je connais le nombre des millions que la France A^eut dépenser pour commencer la guerre. Je suis très bien informé. J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée par Zodohocon, de Cotonou, à Ouidah, ainsi que celle que vous aviez confiée au chef de Décamé. Je les ai reçues toutes les deux et j'ai pris note.
Behanzin Ahidjere, Roi du Dahomey.
A ce moment les troupes dahoméennes avaient repassé l'Ouémé le 17 avril et campaient à environ trois jours de marche de Porto-Novo pendant qu'un groupe évalué à 4.000 hom-
mes continuait à stationner entre Abomey-Galavi etGodomey. D'une manière générale, les troupes du Dahomey étaient réparties comme suit : 4.000 hommes devant Gotonou ; 4.000 sur la rive gauche de l'Ouémé; 2.000 entre Ouidah et Savi ; 2.000 à Allada et 4.000 à Abomey. Il y avait en outre huit canons à Godomey et quatre à Ouidah. Béhanzin, d'après les rapports de nos espions avait eu l'intention de profiter des nuits noires de la fin de mars pour enlever Porto-Novo par surprise, mais l'affaire de la Topaze avait fait échouer ce projet. Le lieutenant-gouverneur écrivait à Paris : « La situation s'aggrave de jour en jour. Dans ces conditions l'envoi d'importants renforts devient d'une nécessité absolue et je vous prie instamment, Monsieur le sous-secrétaire d'Etat, de bien vouloir prendre les mesures nécessaires pour qu'ils arrivent au Bénin dans le plus court espace de temps possible. »
Ces craintes ne se réalisèrent heureusement pas tout de suite. Pendant les premiers jours du mois de mai l'armée dahoméenne conserva les mêmes positions ; elle paraissait vouloir se tenir strictement sur la défensive. Le roi, conseillé paraît-il par des négociants étrangers, cherchait à gagner le plus de temps possible en attendant l'arrivée d'Europe d'une importante fourniture d'armes et de munitions. Il forçait môme M. Hoquetis, agent de la maison Fabre à Ouidah, à écrire au Gouverneur que les intentions du roi étaient très pacifiques. Singulière prétention après les lettres arrogantes dont nous avons donné le texte.
Pendant ce temps M. le Gouverneur constituait par arrêté du 12 avril le conseil de défense et faisait arrêter deux espions venus à Porto-Novo pour faire soi-disant des achats à la maison Régis, ainsi que l'ancien chef de Kéténou convaincu d'entretenir des intelligences avec les autorités d'Abomey-Calavi. Il insistait également auprès du sous-secrétaire d'Etat des colonies pour la mise en état de blocus du littoral dahoméen, les
navires allemands y débarquant librement des approvisionnements d'armes et de munitions.
Le 2 mai, le croiseur le Sané arrivait sur- rade de Cotonou et le lendemain le Ville de Cêara débarquait sur ce point une compagnie de tirailleurs sénégalais. La garnison totale du Bénin se composait alors de 915 hommes et 27 officiers ainsi répartis : à Cotonou, 6 officiers et 166 hommes ; à Porto- Novo 21 officiers et 729 hommes. La région des Popos était tranquille.
Le général Dodds. — Le 30 avril 1892, le ministre de la marine, après avoir pris l'avis du Conseil des ministres, dont le Président était M. Loubet, adressait au Président de la République le rapport suivant :
Monsieur le Président,
Les événements qui viennent de se produire au Dahomey ont conduit le Gouvernement à décider qu'un officier supérieur du grade de colonel soit envoyé au Bénin. J'ai en conséquence l'honneur de vous prier de vouloir bien désigner pour ce poste M. Dodds, colonel du 4e régiment d'infanterie de marine, et de décider que cet officier exercera les pouvoirs civils et militaires avec le titre de commandant supérieur des Etablissements français du Bénin .
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'hommage de mon respectueux dévouement.
Le ministre de la marine, G. Gavaignag.
M. Garnot ayant approuvé cette proposition, le colonel Dodds partit pour Dakar et Gotonou, où il arriva le 28 mai 1892. Le lendemain le Gouverneur de la Guinée française et dépendances, lui faisait remise de ses attributions et repartait pour Gonakry.
Le nom du commandant supérieur était connu avantageuse-1 ment depuis longtemps à la Cote d'Afrique et dans les troupes delà marine. Né au Sénégal, en 1842, sorti de Saint-Cyr en 1864, chef de bataillon à 36 ans, colonel à 45, M. Dodds était à
peine âgé de 50 ans. Chef énergique, intelligent et tenace, homme loyal et bienveillant, il justifiait pleinement par ses remarquables services antérieurs et ses brillantes qualités militaires le choix du Gouvernement. Le colonel Dodds devait réussir dans sa mission, non seulement à cause de ses aptitudes personnelles et du mérite des officiers d'élite qu'il avait su choisir et grouper autour de lui, mais aussi grâce à la collaboration franche, loyale et désintéressée du lieutenant-gouverneur, M. Ballot. De l'union de ces deux bons français : Dodds et Ballot, devait naître forcément un résultat heureux. M. Ballot fut en effet, pour le plus grand bien de la colonne expéditionnaire, l'auxiliaire dévoué du colonel Dodds comme il l'avait été du lieutennant-colonel Terrillon et de l'amiral de Cuverville. Depuis cette époque, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, l'entente parfaite entre l'autorité civile et l'autorité militaire n'a jamais cessé d'exister au Dahomey où elle constitue en quelque sorte une tradition. Le 29 mai, le commandant supérieur; rendit l'ordre ci-après :
« En prenant à compter d'aujourd'hui 29 mai, et conformément à la décision du Président de la République en date du 30 avril dernier, les fonctions de commandant supérieur des Etablissements français du Bénin, je tiens tout d'abord à adresser mes félicitations aux différents corps et services pour l'énergie et l'activité dont ils ont fait preuve pendant la période critique que vient de traverser la Colonie.
« Je félicite en particulier le lieutenant-gouverneur Ballot et le chef de bataillon Riou, commandant des troupes, pour la bonne impulsion qu'ils ont su donner aux efforts communs, sous la haute direction de M. le gouverneur Ballay.
« La tâche que nous avons à accomplir dans ce pays n'est qu'amorcée. Je sais que je peux compter sur le dévouement et l'ardeur de tous pour la mener à bonne fin.
« A Porto-Novo, le 29 mai 1892.
« Le colonel commandant supérieur des Etablissements français du Bénin,
« A. Dodds. »