II
tent avec d’autant plus de facilite, que nos sens nous trompent plus souvent, car, qui n’a pas ëtë dupe d’une illusion d’optique! Combien de fois n’a~t«*on pas vu se glisser sous le pinceau d’un grand peintre une faute qui d’abord lui ëcbappe , et cpie l’habitude de la voir lui biit conserver jus qu’au moment ou cette illusion cesse , soit en regardant le tableau dans une glace , soit en le voyant après quelques jours d’absence.
La peinture peut être envisagëe de deux manières : soit comme art d’illusion^ pour nous montrer la nature morte ou animëe ; dans ce sens , le plus grand peintre est celui qui nous trompera davantage. Plus un tableau nous rappellera la nature, plus il aura de valeur. Tout le monde n’a pas le talent de ces peintres qui peuvent nous faire voir leurs tableaux sous des jours et dans des lieux si bien choisis , qu’il y a une sorte de mërite a reconnaître que ce qu’on a devant les yeux n’'existe pas réellement; mais jamais ce tableau ne pourrait nous faire illusion, si le peintre en transportant surla toile les couleurs de la nature n’y transportait pas en meme temps ses lignes. On ne saurait donc , pour ce cas , trop bien connaître le dessin iioëaire.
La peinture peut aussi être considérée comme l’art de parler à notre pensée. Dans ce sens , le peintre ne travaille , pour ainsi dire, que d’imagination; cependant c’est la nature qui le guide, et s’il n’existe pas de science pour calculer l’expression qu’il veut donner à ses figures, il est néanmoins des lignes de construction qu’il doit calculer pour faire juste.
La peinture et le dessin sont deux choses bien différentes ; on ne devient peintre que quand on a le génie de la peinture ou que la nature vous a fait tel. Le dessin , au contraire, est un travail mécanique; chacun peut apprendre à dessiner , sinon avec esprit du moins avec exactitude. D’où il ne faut cependant pas conclure que le peintre peut se passer du dessin ; au contraire , il est la base de son art, car il ne fait que copier ce que son génie lui représente. Que produirait-il, s’il n’avait jamais habitué ses doigts à tracer des lignes selon les lois immuables de la perspective ? Il est comme le musicien qui , quoique ayant le génie de la musique, ne se fera jamais écouter avec plaisir , si ses doigts ne sont pas suffisamment exercés pour rendre avec expression l’œuvre de son imagination.
Si donc Je dessin linéaire est une connaissance indispensable aux peintres et aux dessi-* nateurs proprement dits, combien ne doit pas leur être utile un instrument qui , tel que le Diagraphe, leur facilite les moyens de tracer sans peine et sans étude les contours de tous les objets qu’ils veulent représenter, et qui , tout en exerçant leurs yeux , leur apprend à tracer des lignes dans de justes proportions.
Pour appuyer ce que je viens de dire , je me permettrai de rapporter ici ce que M. de Montabert dit dans son ouvrage sur le dessin linéaire : V
U Michel - Ange y Raphaël, Léonard de (( Vinci y etc. excellaient dans la connaissance v( graphique et perspective , que nous rappe- « Ions ici. Albert-Diu'er y Holbein, et tant (( d’autres , savaient soumettre à cette science (( tous les objets , et par conséquent la figure « humaine. Un coup d’œil, jeté sur les an- « ciens livres de dessin , suffit pour nous en (( convaincre. La révolution qui s’est opérée (( dans Fart, a la fin du dix-huitième siècle « et qui devait succéder aux nuances et au « peu de naturel des figures dessinées lors de « cette époque, est donc restée incomplète , « et ne portera pas long-temps des fruits,
« parce qu elle a etë abandonnée et confiée (( au sentiment seulement. C’ëtait à l’analyse (( de la nature qu’il fallait revenir, puisqu’on « voulait de nouveau répéter la nature. Or, « sans la perspective , sans la géométrie, sans (( les mesures , sans tous les moyens de la « seience graphique auxquels eurent recours « les Grecs, cjui étonnèrent le monde par les (( merveilles de leur imagination , l’art du (( dessin ne se perfectionnera point ; il res- « tera dans le vague, parce que rien de positif « ne sera institué. Il faut done, au sentiment (( du vrai et du beau , associer le moyen po- (( sitif de la science graphique ; ce moyen seul (( peut féconder le sentiment. Nous venons (( d’exprimer par ce mot une grande vérité ; (( or, le moyen positif, nous le donnons ici ; (( c|u’on y ait confiance, et maints génies, en (( le possédant, brilleront avec éclat par leurs « oeuvres. ))
D’après ces explications,® on ne se méprendra plus, a ce que je pense , sur le genre de dessin que le Diagraphe peut produire. C’est cette science , qui a pour but de représenter sur le papier les lignes vues dans l’espaee ^ quelle que soit leur position et suivant les lois de la perspective.
La trop grande difficulté de copier la nature avait engage nos maîtres li nous apprendre le dessin, en nous exerçant à copier des copies de la nature, sans avoir egard à Lennui que nous éprouvions à passer des mois entiers à copier des yeux , des nez , des oreilles , etc. etc. Après plusieurs années d’étude , nous devenions dessinateurs, s’ils ii’étaieiit pas parvenus à éteindre en nous le peu de génie que nous pouvions avoir.
Aujoiird’imi qu’on commence a sentir les fautes d’one pareille éducation, on cesse de faire de nous des machines a calquer. Quelques maîtres ont eu la hardiesse de faire de suite dessiner des académies entières ; moi , je compte aller plus loin , et je veux faire faire a mes elèves non-seulement des dessins d’après la bosse, mais d’après la nature, sous quelque forme qu’elle se présente.
Je commencerai d’abord par faire diagraplier (qu’on me passe cette expression) ce que Félève aura devant les yeux ; puis , sans le laisser changer de place, je lui ferai mettre au net le trait qu’il aura obtenu. En refaisant ce trait, il le comparera avec les lignes de Fespace ; il observera comment les lignes s’inclinent ou se relèvent ; il verra une petite ligne
i’eprësentë(i par une! grande; et une grande, par une petite ; il cherchera à en expliquer la raison ; il etudiera enfin , et , comme le Dia- ^raphe ne trompe jamais et est toujours dispose à lui donner la leçon , il apprendra nécessairement. Dès qu’il saura disposer ses lignes, il consultera le véritable maître de dessin , qui lui apprendra a vivifier son ou« vrage , a voir la nature comme elle doit être vue. Il lui développera le génie sans l’exposer à perdre son temps et le sien , en lui faisant faire des copies de copies.
Quelques personnes , sans doute , ne seront pas de mon avis. Comment , diront-elles , pourrez-vous faire copier une figure de face , où les lignes sont si peu senties , par une personne entièrement étrangère au dessin? Il est vrai que l’élève fera mal le nez de face , mais il fera bien la bouche et les yeux , le nez de profil lui apprendra à faire le nez de troisquarts, et ce dernier celui de face. Du reste, il apprendra à copier les lignes qu’il verra ; plus tard , le maître lui apprendra à sentir celles qu’il ne voit pas , et quand il les sentira il les reproduira facilement.
Le Diagraphe est donc un maître à dessiner pour celui qui veut apprendre le dessin; et
pour îe dessinateur , le peintre-, l’architecte ^ il est un moyen d’abre'ger et de perfectionner son art. Si ma propre expërience ne m’autorisait pas à parler ainsi j’invoquerais avec confiance les témoignages des meilleurs peintres de notre ëpoque et d’une foule d’artistes recommandaîjles. Je n’ai donc plus à insister sur les avantages et Fiitilité de ma decouverte, et je vais m’occuper de ses applications : elles sont nombreuses ; les bien ëtodier toutes et les bien explicpier, c’est faire un cours de géométrie descriptive. On ne s’étonnera donc pas si pour bien connaître cet instrument on est obligé d’en faire une étude particulière ; étude qui se réduira à peu de chose pour les personnes qui ne voudront se servir du Diagra^ phe c[ue pour faire des dessins ordinaires; mais qui sera encore assez laborieuse pour celles qui voudront l’employer dans toutes les circonstances où il peut être utile -, et qui désireront en raisonner toutes les applications.