CHAPITRE V
Paysages d’après nature.
Il ne suffit pas , pour faire un joli paysage , de copier ce c|ue la nature nous pre'sente ; il faut encore savoir se placer, choisir son point de vue , et disposer son plan de perspective ; plan donné par la règle conductrice du Diagraphe.
D’un sile , oii souvent un simple amateur ne pourrait trouver que des vues insignifiantes , un peintre habile tirerait des dessins que la nature meme ne présente souvent pas à celui qui ne sait pas la regarder de son beau côté. Un simple déplacement dans la règle en cuivre peut donner un tout autre charme à ce dessin, car ce déplacement rapprochera ou éloignera le point de rencontre ; et si des lignes inclinées font très-mauvais effet dans un paysage , elles peuvent quelquefois en embellir un autre.
Que n’éprouve-t-on pas a la vue de ces hautes montagnes des Alpes , a ce charme infini qui
fait tressaillir le cœur de toute personne capable de sentir ! Place's devant un de ces paysages ravissans , qui tendent à donner plus de développement a toutes les facultés de l’ame , nous nous sentons plus a Taise : quelque chose nous avertit que nous valons mieux dans ce moment que dans un autre : le musicien voudrait y faire entendre ses concerts et v mettrait plus ddiarmonie encore ; le poëte y ferait plus facilement ses vers ; mais le peintre î que ne donnerait-il pas pour pouvoir a finstant transporter sur la toile ce qu’il a devant les yeux? Quel plaisir, s’il n’avait plus qu’a mettre les couleurs , que son génie lui ferait alors placer si hardiment , s’il n’était retenu par l'étude préliminaire du trait ! Qu’il consulte alors le Diagraphe ^ il le conduira plus vite au résultat , qu’il pourrait sans doute obtenir autrement , mais au moins il lui fera gagner un temps précieux. rSous examinerons donc le parti que nous pourrons en tirer.
Le point de vue doit toujours être placé 'a l’horizon: il est cependant des cas où je crois qu’il peut être permis de placer ce point audessus ou au-dessous.
Si placé sur le sommet d’une montagne , je regarde les vallées qui m’environnent . mon
point de vue n’est certainement point à Thorizon , puisque je regarde au-dessous de moi ; et cependant, dans celte position, la nature me présente souvent des paysages admirables. Pourquoi donc ne pourrais-je pas représenter ce que je vois , et pourquoi serais-je obligé de porter mon œil sur le sommet des montagnes environnantes pour représenter ce que j’ai audessous?
Pour une vue comme je l’entends , il faut incliner le tube qui porte le point de mire , et alors les lignes verticales tendront a se rencontrer sous le cadre. Mais , dans une vue semblable, les lignes verticales sont petites, le tube , du reste , a besoin d’une très-petite inclinaison ; elles seront donc si peu inclinées , qu’elles pourront être regardées comme droites. Du reste , rien n’empêchera de les mettre toutà-fait droites , sans changer, pour cela , la vue générale. Si on voulait , dans ce cas , conserver l’extrême rigidité des lignes et faire voir la vue dans la même position que la nature nous la montre , on la présenterait en l’inclinant légèrement , comme on avait incliné le tube qui a servi à la donner, et ceci n’aurait rien que de très-naturel, car, lorsqu’on regarde un dessin , je doute fort que le specta-
leur place son oeil bien perpendiculairement au-dessus du point de vue.
Si d’une vallée , je regarde le sommet des montagnes , je ne croirai pas non plus faire de faute grave en inclinant légèrement le tube de mon côté.
Maintenant si , dans les vues perspectives des monumens , où nous avons de grandes lignes , nous allions incliner le tube en avant , à la vérité, nous apercevrions plus facilement le sommet de l’édifice ; mais aussi nous ferions le bas plus large que le haut, et, dans ce cas, nous aurions un dessin qui, bien que juste, serait réellement très-désasfréable a Fœil . et ce dessin ne saurait être regardé c|u’en se plaçant exactement au point de vue , d’où alors les lignes paraîtraient toujours verticales , quelle c|u’eùt été l’inclinaison du tube. On doit donc ici placer toujours le point de vue à l’horizon. Ce dessin cependant sera quelquefois utile pour en composer un autre , dans le cas où on ne pourra pas s’éloigner assez de l’objet cju’on voudra représenter.
Le Diagraphe n’est qu’une machine ^ et comme il n’existera jamais de machine pour suppléer au génie , nous ne nous occuperons que des moyens de calquer exactement ce que
la nature nous présenté; les vues pouvant être prises sous un angle quelconque , nous nous contenterons de faire observer que si on donne trop d’ouverture à l’angle de vision, on obtiendra des lignes dont l’aspect souvent ne sera pas très-agréable , surtout si on veut choisir des points de vue présentant une série de corps réguliers vus de face, tels que des fenélres ou des colonnes ; car , comme ces objets s’élargissent a mesure qu’ils s’éloignent du centre de la vision , en suivant les lois de la perspective , il serait désagréable de voir des colonnes ^ qui toutes doivent être égales entre elles , aller toujours en s’élargissant. Nous reviendrons sur ce point important de la perspective ^ en parlant des portraits , et nous donnerons les moyens de remédier à ce défaut, non pas d’exactitude , car cela doit être ainsi pour représenter fidèlement la nature , à celui qui regardera le tableau de son point de vue ^ mais défaut apparent pour celui qui regarderait le tableau d’une autre place.
La nature présente souvent a l’oeil du spectateur des sites qui sembleraient devoir produire sur le papier de charmans paysages , et qui souvent ne donneraient qu’un dessin froid et insignifiant; d’un autre côté, la nature
nous en présente d’autres peu agréables qui , rendus sur le papier, produiraient de jolis tableaux; et cela tient à ce que, dans l’un , la couleur l’emporte sur les lignes , et que, dans l’autre , les lignes l’emportent sur la couleur. Comme nous pouvons facilement rendre l’un, et que nous n’approchons de l’autre que plus ou moins , le paysage qui fera le mieux en dessin sera celui qui pre'sentera un ensemble de lignes plus agréable à l’oeib
Le Diagraphe ne donne que fidèlement ce que l’on voit : tâchons donc de bien voir , et servons^nous de rinstrument comme nous al^ Ions l’indiquer ici.
Paysages ordinaires.
Pour dessiner un paysage dont les dimensions seraient plus petites que l’instrument, on se servirait àu. Diagraphe ovàm^ive ^ et, comme il est très-utile d’avoir une planchette pour le poser , il est bon d’emporter avec soi une de ces cannes qui , en s’ouvrant en trois , forment les pieds d’une table , dont le dessus est la boîte elle-même qui se développe.
La règle conductrice doit être horizontale ^ et elle pourra être considérée comme telle
quand le Diagraphe ne roulera pas plus aisément d’un côté que de l’autre. Il n’est pas de toute nécessité que cette règle soit ainsi placée ; mais il faut absolument que le tube soit dans un plan vertical , à moins qu’on ne veuille placer le point de vue au-dessus ou au-dessous de l’horizon. La règle horizontale rend les verticales plus faciles à tracer , car le point de mire étant au sommet d’une de ces lignes , en maintenant \ç, Diagraphe avec une main, il servira d’une excellente règle pour la tracer \ il en sera de meme pour les horizontales , en fixant le crayon à la règle d’acier, et faisant marcher la machine.
Quant aux autres lignes inclinées et concourant à ce point fixe , dit point de rencontre, la meilleure manière de les tracer, si elles sont nombreuses, est d’en arrêter exactement les extrémités, puis de les mener à la règle, ou de déterminer le point défaite par la rencontre des deux lignes les plus écartées : ce point une fois reconnu, il suffit d’avoir un point quelconque de chaque ligne. Cette opération peut servir à vérifier l’exactitude de l’instrument, qui ne doit jamais fournir qu’un seul point de faite , et si, avec un Diagraphe construit avec soin, on trouvait une différence
dans les rencontres de ces lignes , on pourrait en conclure qu’un défaut de construction existe réellement dans l’édifice qu’on dessine.
Pour quelqu’un qui n’a pas riiabitnde de l’instrument , la méthode la plus simple de se renfermer dans mi espace donné n’excédant pas les dimensions du Diagraphe, c’est de faire un petit cadre avec quatre baguettes de la grandeur du dessin qu’il désire avoir , puis de placer le cadre devant lui , et de l’approcher ou de l’éloigner de son œil , ayant soin de ne regarder qu’avec un seul, jusqu’à ce qu’il aperçoive dans les limites du cadre tout le paysage qu’il veut dessiner. Alors la distance de son œil au cadre sera la distance de l’oculaire à la règle conductrice ; sa hauteur audessus de la base sera la hauteur de l’oculaire au-dessus de la planchette, et enfin la direction du cadre indiquera la direction de la règle.
Quand une fois on aura fait un peu usage de rinstrument , on se placera de suite , sans autre mesure que le tube c|ui , porté à droite ou à gauche , indiquera assez comment on doit se poser, a cpielle hauteur et à c|uelle distance on doit mettre l’oculaire.
Il est bon de faire deux points sur le cheveu : un très-petit et noir pour les fonds et les dé-
tails , l’autre plus gros et blanc pour les endroits sombres et placés près de l’œil. On ne dessine pas, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre , sans précaution ; il faut , quand on veut changer de point, le porter sur un objet remarquable et fixe , en conservant le crayon à la meme place , ce qui se fait facilement dans quelques instrumens où une vis de pression fixe le crayon à la règle d’acier. On tourne alors le bouton où s’enveloppe le fil métallique qui communique au châssis, jusqu’à ce que le nouveau point vienne prendre la place du premier, après quoi on continue le dessin.
Manière de reprendre un dessin commencé.
Il arrive quelquefois qu’on ne peut pas terminer un dessin en une fois , surtout si le dessin est grand et détaillé. Pour pouvoir, dans ce cas , reprendre son travail , il est trèsutile , avant de commencer de déterminer plusieurs points au-dessus et au-dessous de l’horizon, de remarquer la position du papier par rapport à la règle conductrice , ce qui est très-facile, puisqu’il suffit de tracer une ligne au crayon le long de cette règle , et d’indiquer à-peu-près la place de l’oculaire. Mais le plus
important est de bien déterminer la direction de la règle conductrice. Il faut pour cela placer l’œil dans le prolongement d’une de ses arêtes , et observer dans cette direction un point le plus éloigné possible.
Lorsqu’on veut reprendre le travail , on pose d’abord la planchette à la meme place. Pour le paysage , un petit dérangement serait peu sensible. La règle se place en fixant dans sa direction le point éloigné qui a servi de mire.
Comme le tube doit être vertical , si on a pris le soin de placer horizontalement la règle conductrice , il retrouve facilement sa même position. L’oculaire sera à son tour bien placé quand , portant le point de mire sur deux des points les plus écartés , on obtiendra sur le papier deux points sous lesquels on pourra placer ceux marqués à l’avance pour servir de repère. Il n’est pas besoin de dire que l’oculaire doit être rapproché du point de mire , si l’intervalle qui sépare les deux nouveaux points est plus grand que celui qui sépare les deux points marqués d’avance.
11 peut bien arriver quelquefois qu’on néglige de s’assurer de la direction de la règle et de la position de l’oculaire. Alors , on agira
comme pour les recluctions , et considérant la nature comme un vaste tableau , on se placera d’abord aussi bien que possible à la place quittée ; puis on fixera la feuille de papier de manière qu’en portant le point de mire sur deux points inférieurs déjà déterminés , la pointe du crayon tombe pour les deux fois non pas sur les points correspondans , mais sur la ligne qui les joint : si ensuite, en portant le point de mire sur deux points supérieurs , on ne trouve pas la pointe du crayon indiquant une ligne parallèle h celle qui joint les points correspondans sur le papier, on en pourra conclure que la règle conductrice est mal dirigée, et on éloignera de soi l’extrémité vers laquelle les deux lignes inférieure et supérieure semblent se rapprocher plus que les premières. Quant à la position du tube, comme il est toujours vertical , on ne s’en inquiétera pas ; du reste , on agirait de meme que pour les réductions , si on avait commencé le dessin en Inclinant le tube ; on retrouverait la meme position en penchant le tube vers l’oculaire , si le dessin devenait plus large vers le liant , et, dans le sens contraire, s’il devenait plus étroit, l’oculaire s’approche ensuite ; on s’éloigne pour arriver aux
mêmes dimensions que celles choisies d’abord*
Si quek|Lie corps important , et dont on aurait voulu bien déterminer la position , se trouvait tout-à-fait sur le premier plan , il servirait a donner juste la place de l’oculaire , et , par contre , celle de la planchette ; car, si le corps a déjà été tracé sur le papier, son contour indiquera assez la position que devra prendre l’œil pour le voir correspondre sur la nature aux memes points que ceux auxquels il se trouve correspondre sur le papier.'
Moyen d’obtenir, avec une petite table et le Diagraphe ordinaire, un dessin quatre fois plus grand que la table.
Si , au lieu de mettre l’oculaire au milieu de la planchette , on le plaçait à une de ses extrémités, perpendiculairement vis-à-vis le point de mire , quand le chariot est parvenu à l’extrémité de la règle , et si on dessinait tout le paysage qui se trouve étendu à gauche quand l’oculaire est à droite , on n’aurait réeh tlement fait que la moitié du dessin; car le point de vue, à moins d’une raison particulière, doit toujours être au milieu du tableau. En portant alors l’oculaire à gauche, de la
même manière , et retirant le papier, que je suppose plus grand que la planchette, on ferait toute la partie qüi s’étend a droite , et on aurait ainsi la seconde moitié du dessin.
Si, outre cela, on avait eu soin de placer l’oculaire presque au niveau de la planchette, on n’aurait, par la même raison, obtenu que la moitié du dessin dans le sens de la hauteur, en dessinant tout ce qui se trouvait de cette manière placé au-dessus de l’horizon. Si, après cela , on recommençait les mêmes moitiés du dessin, en élevant l’oculaire jusqu’au haut du tube , on pourrait dessiner tout ce qui serait placé au-dessous de rhorizon , et , en ramassant tous les morceaux , si on les a faits séparément , on en formerait un ensemble qui serait aussi grand que quatre fois l’instrument lui-même.
11 y a une objection à faire : c’est que le point de vue ne doit jamais changer, et qu’on le déplace en déplaçant l’oculaire. Ceci est en effet une faute ; mais un changemement de douze ou quinze pouces est bien peu de chose pour un paysage ou tous les points , ou a peu près, sont placés très-loin de l’oeil. Cette erreur deviendrait sensible , si on voulait ainsi dessiner un intérieur ou un édifice ; mais on
pourrait encore, dans ce cas, faire le dessin quatre fois plus grand que la planchette , et le faire tout-à-fait exact. Il faudrait pour cela , après la première opération, et après avoir placé l’oculaire de l’autre côté de la planchette , la transporter de manière à remettre l’oculaire juste a la meme place , et cela se ferait très-facilement , en choisissant près de la un point fixe , par exemple , l’extrémité d’une petite baguette piquée en terre, a quelques pas devant soi; extrémité dont on aurait bien observé la position par rapport a l’oculaire , en remarquant deux points éloignés, l’un à droite et l’autre a gauche , dans la direction desquels elle se trouve. Si , après le déplacement, on pose l’oculaire de manière à apercevoir ces deux memes points encore dans la direction de cette meme baguette, on sera alors certain de n’avoir pas dérangé le point de vue ; et, comme on peut toujours remettre l’oculaire à peu près a la meme place , on l’y amènera tout-a-fait, en l’inclinant ou le relevant un peu pour le faire correspondre avec les directions choisies.
Dans ce cas , ce n’est plus en avançant ou en reculant l’oculaire qu’on doit retomber sur les memes points , mais en avançant ou recu-
lant la règle conductrice , puisque le point de vue , une fois replace' , ne doit plus bouger.
Grands paysages d’après nature.
Le Diagraphe ordinaire , surtout en s’en servant comme nous venons de l’indiquer, doit être suffisant pour le peintre qui voyage, et qui ne veut rapporter que des souvenirs. Mais il est cependant des cas où l’on veut avoir, d’après nature, des vues de très-grandes dimensions , qu’on ne peut obtenir qu’en augmentant celles que l’on aurait d’abord prises en petit. 11 est facile de comprendre que ce moyen entraîne souvent dans de graves erreurs , car il est prescpie impossible de ne pas en commettre, en passant du petit au grand.
Si donc on avait a faire un très-grand tableau devant repre'senter une vue détaillée d’une très-grande étendue, et dans laquelle on désirerait conserver exactement toutes les proportions de là nature t il serait bon de pouvoir, pour ce cas, se servirMu Diagraphe, qui donne le moyen de faire un très - grand comme un très-petit dessin avec la meme exactitude. L’arcbitecte|qui voudrait se servir de la vue perspective d’un batiment pour en
conclure le ge'omëlraJ^ doit^ autant que possible , choisir cette vue aussi grande qu’il le pourra. Nous lui aurons donc rendu un grand service , en lui iodicpiant la manière d’arriver à ce résultat.
Nous avons vu que la perspective pouvait s’obtenir de deux manières , soit en plaçant la surface qui doit la recevoir entre Fœii et l’objet , soit en la plaçant en arrière de l’oeil , et faisant dépasser de ce côte les rayons de perspective jusqu’à leur rencontre avec cette surface qui alors donne une image renversée mais entièrement semblable à l’autre; et nous avons vu que ce résultat pouvait s’obtenir en se servant du Diagraphe à oculaire mobile et point fixe. Comme ici rien n’empéclie de s’éloigner de ce point , on peut., par contre, rendre la perspective toujours plus grande. C’est en employant cette méthode que l’on parvient à faire des vues d’après nature , aussi grandes qu’on peut le désirer.
Le point fixe, dans ce cas, étant le point de vue , on pose ce point à la place où on avait les yeux quand on a déterminé l’endroit d’où on désirait faire le dessin. Un fil , c|ii’on y attache soit entre deux bâtons , soit d’une toute autre manière , sert à recevoir le point de
couleur, qu’on fait d’autant plus gros qu’on veut s’en e'ioigner davantage.
Ceci fait, on indique sur la terre , d’une manière quelconque , la ligne d’aspect : la ligne d’aspect est la ligne menée par le point de vue au milieu du tableau, et en général la perpendiculaire abaissée de ce point sur le plan de perspective. Un seul caillou dans cette direction doit suffire , à moins d’étre obligé de rester dans des limites bien fixes.
On se porte ensuite à droite ou à gauche de cette ligne , à une distance égale à la moitié de la longueur donnée pour le cadre. Si par exemple, le tableau doit avoir vingt pieds de longueur, à dix pieds de la ligne d’aspect on trace une autre ligne parallèle ; deux points placés à dix pieds du meme coté de cette ligne suffiront pour l’indiquer ; si alors on marche sur cette trace jusqu’à ce qu’on aperçoive, dans la direction du point fixe, l’extrémité opposée du paysage qui doit être contenu dans le cadre choisi , la position de l’œil indiquera la place ou on doit poser la règle conductrice pour commencer le dessin. On y place alors la planchette, et on dirige la règle perpendiculairement à la ligne d’aspect. Pour avoir pins exactement cette di-
rection , on pourrait se porter à dix pieds de Fautre côté , en se plaçant de manière à apercevoir dans la direction du point fixe Fautre côté du paysage; puis, regardant de ce point Fextrémité de la règle, dont la direction n’est pas encore assurée, on apercevra sur cette direction un point quelconque dans Féloignement : ce point servirait alors de point de repère pour replacer la règle dans tous les déplacemens qu’on sera obligé de faire , afin de remplir le tableau de vingt pieds de longueur. Plus ce point sera éloigné, plus on sera certain d’avoir toujours la meme direction.
Cela ne suffit pas , il faut encore que la règle soit toujours a la meme distance du point fixe , et il est alors bon de tracer sur la terre une ligne droite , dirigée vers le point placé dans l’éloignement. Deux petits piquets bien droits , placés en terre dans cette direction , serviront a tracer cette ligne, en joignant les pieds de ces piquets avec une ficelle. Si ces piquets ne pouvaient se fixer, on laisserait tomber un fil à plomb de Fextrémité de la règle , et un autre fil a plomb, placé de l’autre côté de la ligne d’aspect dans la direction du premier et du point éloigné. Ces fils donneraient sur le plancher deux points par ou on ferait pas-
séria grande ligne, au-dessus de laquelle on de^ vra toujours placer bien verticalement la règle conductrice , qui , de cette manière , se trouvant constamment dans le meme plan , sera toujours à la meme distance du point ; distance qui se compte sur la perpendiculaire abaisse'e du point fixe sur le plan de perspective , et dans lequel doit toujours se trouver la règle : plan dont la trace sur le terrain est la ligne qui y est indiquée.
Le point fixe placé, cette ligne marquée exactement sur le plancher, ligne sur laquelle on indiquera les extrémités du tableau, pour ne dessiner ni plus ni moins grand que ce qu’on désire avoir, on agira de la manière suivante :
On place d’abord la règle a une des extrémités , puis on dessine tout ce que la grandeur du Diagraphe permet de dessiner ; après quoi on déplace cette règle , et on la porte avec la planchette dans son prolongement, de manière à répéter plutôt deux fois une partie de ce qu’on vient de dessiner, qu’à laisser un espace vide. On ne déplace donc pas la règle de toute sà longueur, et on la fait coïncider avec sa première position dans un espace égal à une fois environ la longueur du chariot.
Quand on fait ce de'placement , un fil à plomb tombant d’une des extrémités de la règle doit aboutir à la ligne tracée sur le terrain, et l’œil, placé dans sa direction, doit apercevoir le point choisi comme point directeur, ce qui remplit cette condition de rester constamment dans le meme plan.
On cheminera ainsi pour dessiner toute la bande du tableau placée à la hauteur de la planchette , et d’une élévation égale a celle du Diagraphe,
Pour faire ensuite la bande supérieure , comme en opérant de cette manière tout doit être renversé, il faudra baisser la planchette d’une quantité un peu moindre que la hauteur du Diagraphe , afin d’avoir des points pour rejoindre les deux bandes. Pour dessiner celle qui se trouve au-dessous , il faudra , au contraire , lever la planchette, et, en continuant de cette manière, on dessinera le tableau, quelque grand qu’il puisse être , avec l’instrument de moindre dimension ; mais il faudra toujours porter le plus grand soin a bien le maintenir dans la meme place , autrement on obtiendrait une perspective non pas sur une surface plane , mais sur une surface coni^ posée de plusieurs plans , il est vrai , peiî dii-
fërens de position , mais assez cependant pour occasionner des brisures dans les lignes.
Si on ne tenait pas à une si rigoureuse exactitude , au lieu de lever et de baisser la planchette , on pourrait baisser ou lever le point fixe dune quantité qui serait toujours moindre que la hauteur de la bande. îl faut observer qu’on changerait ainsi le point de vue d’une quantité qui amènerait des erreurs sensibles , surtout si la vue qu’on veut avoir renferme des lignes d’architecture placées assez près de l’oeil.
Une fois le point de vue choisi , le dessinateur jugera, en se levant ou en se baissant , s’il observe une différence notable dans l’aspect des objets qu’il veut représenter; et si cette différence est peu sensible il pourra alors , au lieu de baisser la planchette , faire varier la position du point.
Il est une remarque assez curieuse a faire , et qui doit trouver ici sa place :
On a quelquefois vu de ces tableaux qui, au mérite d’une brillante exécution et d’une composition admirable , présentaient encore à l’oeil du spectateur étonné des effets de perspective extrêmement remarquables. On n’a pas oublié ce tableau d’un grand maître, dans
lequel un guerrier tient à la main une épee qui semble sortir de la toile. Pourquoi ce bout d’ëpée fait-il tant d’illusion? serait-ce dù au coloris? Non, car beaucoup de peintres, sans être du premier me'rite , peuvent représenter la nature morte jusqu’à tromper les yeux : cet elFet est dù à la seule perspective faite sur un plan placé entre le guerrier et Textrémité de son épée. Le plan de perspective n’est autre que la toile du tableau; et comme la pointe de cette épée perçait la toile, les lignes de perspective ont dû reproduire cet effet.
Cette opération est assez difficile, surtout si , au lieu de la pointe d’une épée , on voulait faire sortir de la toile une partie du corps d’un des personnages; mais elle devient très-facile en se servant du Diagraphe en oculaire mobile. En effet, si le point de vue placé, on pose la règle conductrice à une distance de ce point moindre que celle qui existe entre ce point et les parties du corps qu’on veut dessiner, et qui se trouvent les plus rapprochées, on aura évidemment une perspective qui représentera exactement des corps qui seront partie derrière le tableau et partie en avant.