HABITATIONS. — NOURRITURE. — OCCUPATIONS
Le plus haut ou le moindre degré d’amélioration dans la construction des habitations dépend de celui de fixité dans les coutumes. Ainsi, là où il y a eu quelque progrès vers l’agriculture , un lien enfin qui attache au lieu, et en proportion du déploiement de cette propension, rencontre-t-on des constructions dont le confort est déjà le faible indice d’un commencement de civilisation. Mais la locomotion entrant essentiellement dans les habitudes des aborigènes, un village qui aujourd’hui se trouverait à l’est du Mississipi serait l’année suivante a l’ouest de ce fleuve; un autre situé, par exemple , sur la rivière Saint-Pierre, aurait été transporté quelques mois plus tard à quelques centaines de milles dans les prairies.
Les huttes sont nécessairement adaptées à ce genre de vie nomade. De jeunes branches plantées autour de l’espace que doit couvrir la cabane sont hees avec de l’osier ou du jonc à leurs sommets.
Des écorces d’arbres ou des nattes grossières recouvrent le tout, et à l’intérieur elles sont souvent enduites de boue ou de chaux, ce qui les rend habitables meme pendant la saison rigoureuse. Deux ouvertures, dont l’une est pratiquée dans le toit , l’autre à l’un des côtés, servent de cheminée et de porte d’entrée.
Un certain nombre de ces huttes , inférieures à celles du castor, plus grandes peut-être, mais placées avec moins d’ordre qu’elles , les unes ayant pour toiture de la boue, d’autres des branchages et des écorces, voilà ce qui constitue un village indien de l’Amérique du Nord, et quant à une chaumière indienne telle que se la représente l’imagination, quiconque nous mettrait sur la voie d’une telle découverte acquerrait un titre à notre reconnaissance.
Dans les régions où le froid se fait le plus sentir, des espèces de souterrains étaient creusés dans le sol, ou bien, ainsi que font encore les Eskimaux, ils se construisaient très artistement en hiver des cabanes dont les moellons étaient de la neige pressée fortement, qu’ils coupaient en blocs réguliers, et qu’ils superposaient ensuite les uns sur les autres. Chaque bloc supérieur dépassant l’inférieur de quelques lignes , une voûte parfaite était ainsi formée. Une ouverture pratiquée au sommet laissait échapper la fumée , tandis qu’au ras de terre en était une autre fort étroite, à laquelle on arrivait à quatre pattes en traversant un petit souter-
rain formé également de neige, et à peu près de la même hauteur que l’ouverture de la porte. Dans ce réduit, si hermétiquement clos , il n’y avait pas nécessité de chaleur artificielle ; mais ils y tenaient constamment allumée une lampe , qui en même temps les éclairait et servait à la cuisson de leurs alimens. Des peaux d’animaux étaient leur lit aussi bien que leurs vêtemens; et l’on peut aisément se figurer quel aspect devaient présenter de tels êtres, velus ainsi que l’ours ou le loup , noircis par la fumée de leur lampe, odoriférans comme elle, et se cramponnant pour atteindre leur réduit souterrain.
Dans les climats plus tempérés, comme à l’ouest des montagnes Rocailleuses et de là à l’Océan Pacifique, MM. Lewis et Clark , qui ont visité ces régions, trouvèrent les constructions indiennes dans un état plus avancé.
Le village Wish-ram offrit aussi aux colons d’Astoria des maisons en bois avec des toits réguliers. Le plancher en était de six pieds plus bas que le sol, avec une très petite porte au pignon de la maison. On y descendait par une petite échelle, entrée assez incommode sans doute , et qui avait été ainsi pratiquée pour offrir plus de facilité à la défense de la maison. Sous le toit étaient des meurtrières, probablement pour l’usage des flèches.
Ces maisons étaient plus vastes que d’ordinaire, et contenaient deux ou trois familles chacune. Dans l’intérieur étaient fixés aux murailles, à l’instar de
ceux des navires, des lits garnis de nattes. Ils occupaient ainsi la moitié de la chambre, l’autre servait à l’emmagasinage des poissons desséchés.
La nourriture , là où l’agriculture a déjà fait quelque progrès , consiste en grains et légumes ,. principalement en diverses espèces de pois et haricots, en citrouilles, melons connus sous le nom de melons de Jérusalem, melons d’eau ; en graines d’héliantus (soleil) qu’ils sèchent et écrasent entre deux pierres, en pommes de terre , maïs ou blé de Turquie. Au sud on trouve, en outre, cet excellent légume dont le goût approche tant de la meilleure châtaigne, la patate douce ( convolvulus batatus ).
Le pays occupé par les Mènominies ou Folles avoines , situé sur la rivière Fox, entre la baie Verte et le Mississipi , abonde en une graine sauvage que recueillent les Indiens, appelée par les Canadiens folles avoines ( étymologie nominale de la tribu ), ou riz indien. C’est principalement un produit des pays du Nord. La plante en croît et semble se plaire dans les lacs peu profonds que forment le grand nombre de ruisseaux que l’on trouve dans les parties plates du nord-ouest.
A sa maturité, le grain se détache, tombe à feau, y coule insensiblement, et atteint enfin le fond où il reste tout l’hiver et où il commence à germer. La plante élève sa tête au printemps au dessus de l’eau; mais, contrairement au riz ordinaire, sa graine craint cet élément, qui, s’il vient à s’élever plus haut quelle, et à la submerger, périt imrnan-
quablement ; et comme ce malheur arrive quelquefois, le résultat en est une sorte de disette dans ces régions.
La moisson est faite vers la fin d’août ou le commencement de septembre, par les femmes , qui, au moyen de leurs canots en écorce, voyagent à travers les hautes plantes dont elles penchent les épis qu’elles secouent dans la barque , ou qu’elles frappent avec une baguette. Elles séparent la pulpe de la graine, en la plaçant dans une peau, sur laquelle, lorsqu’elle est entièrement sèche , elles marchent ou sautent avec force.
Nous empruntons, sur ce sujet , l’extrait suivant du grand ouvrage de MM. Mac Kenney et Hall, que nous avons déjà eu l’occasion de citer, pensant qu on nous en saura quelque gré 1 : « Nous avons « traverse ces lacs dans des canots semblables à « ceux des Indiens, lorsqu’à nos yeux ils avaient « 1 espect des champs immenses, la surface de l’eau « étant entièrement invisible, si ce n’est immédia- « tement autour de notre barque quand elle était « poussée à travers cette riche et ondulante mois- « son. Le goût du grain en est fort bon, il produit « une nourriture nutritive; et quand il est battu « sans être placé dans une peau d’animal et qu’il « n’est pas fumé , il est tout aussi agréable que le « riz cultivé.»
Le tabac ( nicotiana ) qu’ils fument et prisent se cultive dans l’espace depuis le Canada jusqu’à la Patagonie.
Quelques uns mangent le sucre naturel d’érable ( acer sacharinum) avec leur viande. Cette dernière substance est recueillie sans la moindre peine au moyen de deux entailles faites dans l’arbre de ce nom; l’une presque horizontale, l’autre dans un sens contraire, de manière à former une sorte découpé ou réservoir où vient s'écouler la semence liquide. On perce alors l’écorce de la partie inférieure en y introduisant une paille ou jonc, au travers duquel le liquide coule goutte à goutte dans une coupe placée au dessous. Ce sirop est alors soumis à l’action du feu et aux différens procédés qui en font un sucre plus ou moins clair* suivant l’habileté de la personne qui le fabrique ou l’usage auquel il est destiné. C’est aussi un objet de trafic pour les Indiens du nord, qui viennent le vendre dans les villes, soit dans de petits paniers d’écorce ornés déplumés teintes, soit en pain. Cette substance est agréable au goût.
Plus au nord encore, on extrait un sucre commun d’une espèce de bouleau qui croît clans le pays.
Il se trouve dans les pays de Wyandots, Ohio, un espace de terrain d’environ cent soixante arpens, sur lequel croît un arbuste sauvage assez commun, toutefois, dans l’Amérique du Nord, produisant une petite graine rouge (cram-berry) de la grosseur
d une cerise commune. Elle fournit un acide agréable, et est en grand usage pour des confitures et la confection de tourtes excellentes. Les Wyandots en font une moisson qui, chaque année, s’élève jusqu’à cinq mille boisseaux qu’ils vendent un dollar ou un dollar et un quart; de sorte que, sans culture aucune, ils tirent de cette plante un revenu d environ vingt mille francs.
A 1 exception de ceux qui se sont un peu occupés d’agriculture , on ne trouve pas d’indiens qui élèvent des animaux domestiques pour leur nourriture. Ceux dont ils font usage ne sont que les produits de la chasse et de la pêche.
Dans les pays entre les plaines de Colombia et les prairies du Missouri , la chair du bison ou buffle, qui se trouve depuis le cinquante-cinquième degré nord jusqu’à l’espace compris entre le Mississipi et la rivière Del Norte, est la principale nourriture. Ceux des habitans qui ne sont pas sur 1 Océan Pacifique ou dans les montagnes Rocailleuses n’ont presque pour exister que le saumon qui remonte les rivières jusqu’à leurs sources, ainsi que quelques racines sauvages dont quelques unes sont
des plus malsaines. Ils ne cultivent absolument rien.
La distribution du temps et les occupations des Indiens dépendent nécessairement de la nature de eur pays et de son climat.
Pour ceux dont Ja chasse est le principal objet,
I hiver est la saison la plus laborieuse et la plus ac-
tive. A l’approche du printemps le camp qui avait été formé pour la chasse est évacué , et les diverses familles se rassemblent dans leurs villages respectifs. Ces villages sont pour la plupart situés sur des rivières navigables et sur des terrains plus ou moins fertiles. Ici, les femmes ( ce serait une disgrâce pour les hommes ) sèment assez de maïs ou plantent assez de pommes de terre pour la provision de la fin de l’été et de l’automne.
Cette saison était principalement consacrée aux amusemens, aux affaires et aux incursions militaires. La population entière s’agglomérait. Pendant des jours et des nuits on pratiquait des fêtes, des danses et des jeux gymnastiques.
Tandis que la jeunesse était ainsi occupée, les hommes d’un âge mûr et les vieillards discutaient les affaires importantes , et c’est alors qu’on se déterminait à la paix ou à la guerre. C’était là la courte saison sociale de l’Indien. A toutes les autres périodes de l’année il n’était plus, ainsi que l’habitant des bois, qu’un animal s’occupant purement et simplement de sa propre conservation.
»E QUELQUES PROPENSIONS NATURELLES DES INDIGENES DANS LEUR ETAT PRIMITIF.
Pour rester dans le cercle de la vérité il est aussi nécessaire d’éviter l’attribution à l’Indien, dans l’état de nature , de toutes les qualités estimables que 1 excès opposé qui lui refuserait toutes vertus. Témoin journalier des vices qu’engendre la société, il n’est pas surprenant que, fatiguée d’un spectacle’ aussi décourageant, notre imagination en recherche un sur lequel elle puisse se reposer avec complaisance et se raviver en quelque sorte à l’école de la nature. Dans cette région si belle à explorer, il n’est pas de suppositions agréables , appuyées cà et là par quelques faits isolés, dont on ne drape les enfans des forêts; ou si par hasard quelques vices malencontreux viennent déranger l’heureuse combinaison, on les attribue ceux-là aux contacts par- Hels que ces hommes ont eus avec les blancs. Il nesl pas, croit-on, de défaut inhérent à l’homme inculte.
Nul doute que des vices n’aient découlé decette
source; mais il en est beaucoup aussi qui ont une tout autre origine, puisqu’ils ont été constatés par les voyageurs mêmes qui les ont pour la première fois rencontrés, là où aucune peau blanche n’était parvenue avant eux.
Pense-t-on, par exemple, que la cupidité et la soif du gain étaient inconnus avant qu’ils eussent frayé avec les établissemens américains? Mais nous savons cependant de bonne source qu’il se trouve des tribus entières, comme celle des nez percés , situées au delà du Mississipi, qui ont comme celleci une propension remarquable pour le pillage et le vol.
Dans 1 examen de ce fait , nous prenons de préférence les populations les plus éloignées , vers l’Océan Pacifique, parce qu’elles ont été, comparativement parlant, hors de toute atteinte corruptrice incidente à la société.
Ainsi, le village indien de Wish-ram , près la rivière de Colombie , fut trouvé par les colons d’Astoria, il y a environ trente ans, habité par des gens « adonnés entre eux à la friponnerie, volant cha- “ que fois qu’ils pouvaient le faire, et dépouillant « tout parti plus faible qu’eux.»
Les Osages, tribu à l’ouest du Mississipi, sont même, à l’époque à laquelle nous écrivons, renommés pour leur propension au vol. Ils enlèvent à leurs voisins tout ce qu’ils peuvent en cochons et bét ail. Le vol des chevaux se fait fréquemment par la lie des tribus. Chez quelques unes, c’est même
établi en système régulier. Ils vont plus au sud, ou au Texas, y volent des chevaux, les emmènent au nord, où iis font de même, et reviennent chez eux avec tout ce qu’ils ont pu rassembler. Dans l’année i838, les Kansas avaient recueilli dans leur village trente chevaux volés en grande partie aux citoyens des États-Unis.
Dans la même année , trente Pawnees s’étaient dirigés sur les Gheyennes, afin d’y voler des chevaux. D’abord ils eurent une affaire avec cette tribu, qui les défit, tuant un des leurs et en blessant un autre. Plus tard, la même bande rencontra quelques Osages qui les battirent encore, et leur tuèrent deux hommes.
Dix autres Pawnees étaient partis de chez eux avec la même intention ; mais l’un d’eux ayant été sur la route dangereusement mordu par un serpent venimeux, ils se virent contraints a s’en retourner sans rien effectuer.
L’été dernier (i838) une bataille des plus sanglantes eut lieu entre les Kiawas et Camanches réunis d’une part, et les Gheyennes de l’autre.
Comme l’on voit, ils ne se ménagent pas plus entre eux qu’ils n’épargnent les blancs.
La tribu des Chinooks avait pour chef suprême un borgne nommé Comcomly, dont le moral était bien en rapport avec le physique. Dans ses relations avec les blancs et même avec les autres Indiens que ceux qui composaient sa nation, il déployait une astuce plus que diplomatique ; et quand
il avait réussi à tromper, son bonheur était complet. Avec lui, il fallait être continuellement sur ses gardes, et ses sujets suivaient fidèlement l’exemple de leur digne chef. La nation , l’une des plus considérables de 1 Ouest, était composée de plusieurs villages, chacun constitué sous un chef particulier qui était élu en raison de. sa fortune , consistant en canots, esclaves et femmes. Celui qui en avait le plus était déclaré chef, et Comcomly régnait en souverain sur tous. Ce n’est pas à nous, hommes du monde, à être trop sévères au sujet de l’influence imméritée de la fortune; mais on voit toutefois que l’intérêt n’est pas seulement enfanté par la civilisation.
Eloignés que nous sommes de la société en ce moment dans notre course vers le couchant, nous y venons néanmoins nous heurter encore contre 1 esclavage subsistant parmi bon nombre des tribus transmontaines.
Les esclaves y sont assez bien traités tant qu’ils jouissent dune bonne santé et qu’ils peuvent se rendre utiles à leurs maîtres. Ils font les ouvrages les plus durs et les plus grossiers. Deviennent-ils impotens par l’âge et les maladies, on les abandonne de suite à leur malheureux sort , et on les laisse mourir de faim. A leur mort, leurs cadavres sont sans sépulture, les bêtes fauves et les oiseaux de proie se chargeant de ce soin.
La passion des jeux de hasard est poussée par les Indiens a un degré inconnu dans le monde ci-
vilisé. Dans leurs excès , ils jouent meme leurs femmes et leurs enfans. Chez eux le succès est une vertu. Quiconque perd d’habitude est baffoué et méprisé, et souvent même chassé.
Leur soif pour les liqueurs fortes, qu’ils appellent Veau enragée (mad water) , est insatiable : elle existe partout et chez tous sans distinction de tribu, et c’est là sans doute l’une des causes qui paralyseront de long-temps les efforts qu’on pourra tenter pour les humaniser. La guérison de ce penchant , cependant , a de tout temps été le but du gouvernement des États-Unis , qui a fait de son mieux pour abolir chez eux l’entrée des liqueurs enivrantes.
En j 82 ï , lors du traité de Chicago, les commissaires américains donnèrent des ordres sévères pour qu’on ne délivrât aucune boisson ardente aux Indiens assemblés en conseil, et ils en informèrent les chefs, en leur disant, pour leur ôter tout espoir, qu’on avait défoncé et laissé couler toutes les barriques qui en contenaient. Ils en furent considérablement vexés, et ce fut le sujet de plaintes amères de leur part. On essaya de leur persuader qu’il était de leur intérêt, pendant les négociations du moins, de se tenir sobres, afin de pouvoir de leur côté faire un marché aussi favorable que possible à leurs intérêts. Mais tout argument fut inu-
1 Astoria, 130.
tile, et Topmiiee, le principal des Potawalomies , vieillard âgé de plus de 80 ans , répondit au nom de tous : « Père! nous ne nous soucions ni d’ar- « gent ni de terre, pas plus que de vos marchandi- « ses et de vos présens. . . . . Nous voulons du
« whiskey, donnez-nous du whiskey 1 »
Ce goût si vif semble avoir existé de tous temps, et les historiens qui ont écrit sur les Indiens du Canada à des époques déjà reculées font fréquemment mention des édits des rois de France pour empêcher « la traite d’eau-de-vie et l’ivrognerie , « pour laquelle ces peuples ont un penchant. » Bien avant que le contact des blancs eût enseigné aux indigènes la faculté de donner aux liqueurs des qualités enivrantes, ces derniers s’adonnaient à leur propension naturelle pour l’ivresse. Ainsi les habitans de l’Amérique septentrionale et des Californies avaient pour coutume de se faire passer dans les narines, par le moyen d’un tube, la fumée du tabac, qui leur montait au cerveau, et les jetait dans un état d’aliénation temporaire et de frénésie difficile à décrire. Un grand nombre aussi exprimaient du maïs ou du manioc une liqueur, à laquelle ils donnaient de la force au moyen d’une certaine quantité de ces substances que mâchaient leurs femmes et qu’elles imbibaient de leur salive, ce qui constituait une sorte de levain par lequel
1 Whiskey, eau-de-vie de grain.