‹ Notice sur les Indiens de l'Amérique du NordChapitre 17 sur 27 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

elles faisaient fermenter la liqueur. — La malheureuse introduction de l’esprit de grains, qui est la conséquence de l’invasion des blancs, peut par hasard avoir ajouté aux moyens de l’assouvissement de ce penchant chez les Indiens; mais, ainsi qu’on le voit, elle n’en est pas la cause première : la propension a existé de tout temps.

Par l’ivresse , l’homme se met au niveau de la brute , et on sait qu’elle n’agit pas de même sur tous : elle stupéfie les uns, tandis qu’elle rend furieux les autres. Pour l’Indien en général elle a ce dernier résultat ; ce qui, d’ailleurs, s’explique assez par l’effet plus intense de ce stimulant sur un sang et un système nerveux que ne vicient pas les autres excès de la vie sociale, comme la passion des femmes. C’est comme un volcan que de constantes éruptions n’ont pas encore affaibli, et dont l’explosion n’est que plus irrésistible. — On peut donc hardiment énumérer parmi les passions dominantes des Indiens la soif du gain, l’ivrognerie et le sentiment de la vengeance.

L’idée du pardon n’entre jamais dans la tête d’un Indien. Le sang demande du sang. Le répandre, soit en combattant vaillamment, soit par trahison, c’est se mettre sur la voie des honneurs et des distinctions. Dans aucun cas, le meurtrier ne doit périr que de la main du plus proche parent de la victime.

Parmi la grande députation des Pawnees, qui en i8a'3-a4 vint à Washington , il en était un surtout

dont l’imperturbabilité attirait tous les regards. En vain, afin de le distraire, offrait-on à sa vue ce qu’on croyait devoir l’intéresser; en vain lui prodiguait-on les cadeaux, il restait triste et silencieux. Quand on lui en demandait la cause , il répondait en peu de mots : « Mon frère a été tué , et je n’ai « pas encore vu couler le sang de son meurtrier. La « fumée de ce sang monte éternellement et enivre « mon cerveau, les vents poussent continuellement

« vers moi les cendres de mon frère »

Rarement ils font grâce de la vie à leurs prisonniers, que, dans tous les cas, ils trépanent avec le scalpel ; car ils n’admettent pas qu’il y ait victoire sans un trophée quelconque, et c'est là ce qui en tient lieu. La touffe de cheveux qu’ils portent généralement sur le haut de la tête offre une grande facilité à l’opération du trépan. A cet effet, ils la tortillent autour du pouce de la main gauche jusqu’à ce qu’elle arrive à soulever un peu la peau , puis de l’autre main, et par le moyen d'un couteau ou du tranchant de leur hache ou tomahawk, ils coupent avec dextérité la couronne de la tête. Cette opération, comme on doit le penser, est des plus douloureuses, mais elle ne donne pas toujours la mort. Il est bien des blancs qui, ayant été ainsi trépanés, ce qui est plus douloureux encore pour eux qui n’ont pas le toupet comme l’Indien , et laissés pour morts sur le champ de bataille, s’en sont ainsi relevés , et sont parvenus , nonobstant de grandes difficultés, à atteindre à travers les forêts leur foyer.

On ne se rappelle pas sans frémir que, lors de la dernière guerre entre les Anglais et les Américains, ces derniers ayant envahi et pris possession d’une des capitales, celle du Haut-Canada, le premier objet qui frappa leur vue fut une immense liasse de crânes, formant draperie au dessus de la chaise du président de l’assemblée législative de la province. A cette époque d’animosités nationales, qui, il faut l’espérer, ne se renouvelleront pas , les Indiens recevaient une certaine somme pour chaque couronne d’Américain qu’ils apportaient au camp anglais. Nous ne rappelons cette circonstance , qu’une politique plus humaine répudie maintenant avec chaleur, que comme marque distinctive des idées de sang qui animent les indigènes quand leurs passions, et surtout l’idée du gain, se trouvent en jeu.

Communément ils ne font pas de prisonniers de guerre, à moins qu’ils ne trouvent très facile de les amener avec eux. Ils immolent impitoyablement ceux que leurs blessures ou leurs infirmités ne permettent pas de les suivre sans embarras.

Ce caractère de férocité, toutefois, n’est pas égal chez toutes les tribus ; quelques unes se contentent simplement de mettre à mort par de prompts moyens, tandis que d’autres, au contraire, se complaisent à la vue des tourmens. Quand ces dernières font prisonnier quelque chef militaire ou quelque homme autrement éminent, ah! c’est alors sur ceux-là que s’exerce avec raffinement l’esprit

de vengeance. Tout ce que la malice , tout ce que la cruauté peuvent inventer est mis en pratique. On n’épargne ni le feu ni les tortures , seulement on a soin de ne pas achever la victime trop tôt. On a vu ces sortes de tourmens durer des jours entiers, et être arrêtés même, afin que par un intervalle de quelques jours le malheureux pût mieux endurer les souffrances, et afin aussi de faire durer la jouissance des bourreaux plus long-temps.

Dans leurs guerres entre eux, des échangea de prisonniers n’ont jamais lieu , parce que, une fois captifs , les parens et les compatriotes du prison* nier le considèrent comme mort, et, s’il revenait à la tribu après avoir été épargné par ses ennemis, il serait persécuté et mal reçu des siens.

Jadis les missionnaires français du Canada, mus par des sentimens d’humanité et de religion, et touchés des horribles tourmens infligés par les in* digènes à leurs ennemis, établirent un système de rançon ou d’achat. Ils donnaient une prime pour chaque personne dont la vie était épargnée. Il advint alors qu’afin d’obtenir l’argent qui leur était ainsi offert, ils en firent un trafic régulier, saisis^ sant par surprise et dans des embuscades tout individu qui s’écartait un peu des populations. Le pays ne fut plus qu’un vaste champ de rapine et de désolation. Les Indiens n’en continuèrent pas moins à torturer ceux qui, dans les combats, leur offraient une résistance opiniâtre , ne réservant pour la vente que les femmes et les enfans, et

ceux de leurs prisonniers que leurs forces physiques et leur jeunesse rendaient de quelque utilité dans leurs travaux journaliers. L’œuvre pieuse des révérends pères produisit donc précisément l’effet contraire de celui qu’ils s’étaient proposé , à tel point qu’ils se virent forcés de demander au roi , non seulement la révocation des édits qui encourageaient l’achat des prisonniers, maisencore desolliciter une nouvelle ordonnance qui défendit expressément la rançon d’aucun captif fait par les Indiens.

L'opération du scalpel avait lieu chez tous les Indiens habitant le pays, depuis les Eskimaux au nord jusqu’au Mexique au sud exclusivement. Cette coutume ne semble pas avoir dépassé les montagnes Rocheuses à l’ouest. Au sud du Mexique, il ne parait pas qu’elle ait prévalu, quoique néanmoins quelques unes des tribus méridionales ne fussent pas en arrière en fait de cruauté. On cite , par exemple , la pratique chez quelques unes de fabriquer des flûtes avec les os de ceux qui avaient succombé dans les combats.

On a souvent attribué à l’Indien un courage que l’expérience ne justifie pas toujours. Rarement il s’expose corps à corps avec son ennemi. Nous trouvons cette dernière opinion partagée par presque tous les auteurs anciens et modernes. Le colonel Bouquet, qui, en 1764, fit contre eux l’expédition de l’Ohio, s’exprime ainsi à cet égard : « Ces sauvages, « qui ont eu anciennement la réputation d’être « très poltrons, ne sont guère plus braves aujour-

« d’hui, quoiqu’ils aient des armes à feu. Ils expo- « sent rarement leurs personnes aux dangers , et se « fient entièrement à leur adresse à se cacher pente dant l’action. Ils ne paraissent jamais à découvert, « à moins qu’ils n’aient par des hurlemens effroya- « blés frappé de terreur leur ennemi. Lorsque te ceux-ci se trouvent engagés dans quelque bois t< impénétrable , ils l’attaquent alors, mais jamais « avant qu’ils le voient hors d’état de se defendre « et qu’il mette bas les armes. »

Que l’on ne croie pas cependant , nous le répétons encore, que la férocité des Indiens ne s’exerce que sur les peaux blanches, leur animosité les uns contre les autres est tout aussi invétérée.

En avril i838, des Pawnees firent une visite amicale aux Sauks et auxlowas du Missouri. Lorsqu’ils étaient sur le retour, une bande de Kansas, sans provocation aucune, tomba sur eux à l’improviste, les attaqua, et tua l’un d’eux.

En août de la même année, les Kansas et les Osages firent une incursion composée de quatre-vingts hommes de guerre. Ils surprirent des Pawnees inoffensifs, et en rapportèrent onze crânes humains! Ils perdirent eux-mêmes quatre des leurs tués et deux furent blessés. La bande alors se sépara en plusieurs corps, qui eurent une autre affaire, dans laquelle ils trépanèrent encore cinq de leurs ennemis, donnant en tout dix-sept Indiens tués dans cette expédition. On parlait encore vaguement

d’autres assassinats commis par diverses tribus à la même époque.

Il semblerait qu’il n’y a en réalité d’activité chez eux que lorsqu’elle a pour objet le pillage et le meurtre.

Il se trouve dans le caractère indien un mélange d’apathie et de cruauté, en même temps, qu’il est difficile d’expliquer par les règles ordinaires. Voici ce qu’en dit de La Condamine , par rapport , il est vrai, à ceux du Pérou en particulier; mais il ajoute, et beaucoup le croiront avec lui , que les mêmes remarques pourraient également s’appliquer à tous: « J’ai cru reconnaître dans tous les Américains (In- « diens) un même fonds de caractère. L’insensibi- « lité en fait la base- Je laisse à décider si on la doit « honorer du nom d’apathie ou l’avilir par celui de « stupidité. Elle naît sans doute du petit nombre de « leurs idées, qui ne s’étendent pas au delà de leurs « besoins. Gloutons jusqu’à la voracité quand ils « ont de quoi se satisfaire, sobres quand la néces- « sité les y oblige, jusqu’à se passer de tout sans « paraître rien désirer ; pusillanimes et poltrons <e jusqu’à l’excès si l’ivresse ne les transporte pas ; ee ennemis du travail; indifférens à tout motif de et gloire, d’honneur ou de reconnaissance; uniqueee ment occupés de Pobjet présent et toujours déee terminés par lui ; sans inquiétude pour l’avenir, ee incapables de prévoyance et de réflexion; se li~ ee vrant quand rien ne les gêne à une joie puérile , ee qu'ils manifestent par des sauts et des éclats de

« rire immodérés , sans objet et sans dessein : ils « passent leur vie sans penser, et vieillissent sans « sortir de l’enfance , dont ils conservent tous les « défauts. »

Nous méfiant toutefois de notre propre jugement y surtout lorsqu’il est question de déverser le blâme, on nous permettra encore la citation suivante que nous extrayons d’un ouvrage écrit en français dans le siècle dernier1. Au sujet des Indiens de l’Amérique du Nord , l’auteur nous dit ; « Son bonheur est de ne pas penser , de rester dans « une inaction parfaite , de dormir beaucoup , de « ne se soucier de rien quand sa faim est apaisée , « et de ne s’occuper que des moyens de se procurer « sa nourriture quand l’appétit le tourmente. Il ne '< construirait pas de cabane si le froid et Pinclé- « mence de l’air ne l’y forçaient; il ne sortirait pas « de sa cabane s’il n’en était chassé par le besoin : « sa raison ne vieillit pas ; il reste enfant jusqu’à « la mort, ne prévoit rien, ne perfectionne rien, « et laisse la nature dégénérer à ses yeux , sous ses « mains , sans jamais l’encourager et sans la tirer « de son assoupissement. Foncièrement paresseux « par naturel, il est vindicatif par faiblesse et atroce « dans sa vengeance, parce qu’il est lui-même in- « sensible; n’ayant rien à perdre que la vie, il re- « garde tous ses ennemis comme ses meurtriers-

i Par M. de pw, vol. I, p. m.

« Si ses projets de vengeance étaient toujours soute tenus par le courage de les exécuter, il n’y aurait « pas d’animal plus terrible , et il serait aussi dance gereuxaux Européens qu’il l’est à l’égard des pe- « tites hordes de sa nation avec lesquelles il est en cc guerre, et qui, n’étant pas plus braves que lui, rente dent la partie plus égale et éternisent les combats.»

Tel était autrefois l’Indien : l’incurie qui le caractérisait alors a-t-elle depuis fait place à de meilleures dispositions ? Nous le pensons d’autant moins que M. Me Kenney qui , en ce moment écrit pour ainsi dire entouré de peaux rouges , nous assure1, au sujet du riz indien, produit que la Providence leur a mis dans la main, que, quoique le travail pour cueillir et pour conserver cet article , soit très peu de chose, cependant telle est l’indolence de ceux auxquels il a été envoyé, que les quelques sacs remplis dont fait provision chaque famille sont bientôt épuisés. Il arrive rarement d’ailleurs qu’ils gagnent quelque chosepar l’expérience ; car les besoins d’une saison ne produisent jamais plus tard l’effet d’exciter de plus grands efforts pour recueillir le riz, ou une plus grande économie dans l’usage qu’ils en font. Le produit de plusieurs milliers d’arpens de cette plante précieuse périt chaque année. Il se perd dans les eaux, par la raison que l’Indien est trop indolent et trop imprévoyant pour le recevoir des mains de

la nature. Il possède moins d’industrie et d’esprit de prévoyance que le castor ou la fourmi. « Celui, « ajoute M. Mac Kenney, qui s’est passionné pour « la vie sauvage, ou qui s’imagine que l’on doive « attribuer toutes les misères de la race aborigène « à l’apparition des blancs parmi eux , changera « bientôt d’opinion par l’examen impartial de leur « condition qui les présente mourans de faim pence dant l’hiver, parce qu’ils sont trop paresseux « pour étendre leurs bras pendant l’automne, et « pour faire la moisson qu’une généreuse Provi- « dence a placée devant eux. »

Enfin, M. de La Condamine que nous avons cité plus haut, termine ses remarques qui, quoique paraissant probablement sévères aux enthousiastes du caractère indien, n’en sont pas moins, en réalité, plus rapprochées de la vérité que les séduisantes légendes des poètes et des romanciers, par les inductions suivantes que nous aimons à croire à notre tour par trop désespérantes : On ne peut

« voir sans humiliation combien l’homme aban- « donné à la simple nature , privé d’éducation et « de société, diffère peu de la bête. »

NOTICES BIOGRAPHIQUES SUR LES QUATRE INDIENS DONT LES PORTRAITS , DESSINÉS D'APRES NATURE , SONT JOINTS A CET OUVRAGE.

SHAUMONEKUSSE OU L’iETAN , CHEF DES OTXOES (p. 1).

Ce chef n’est pas arrivé à la dignité suprême par droit d’hérédité, ainsi qu’il est d’usage dans beaucoup de tribus. De bonne heure , son intrépidité et son activité le distinguèrent parmi les guerriers, en même temps qu’un esprit pénétrant et fortement empreint d’astuce, qu’il savait mettre en jeu quand elle lui était nécessaire , lui procura une réputation de sagesse qui le porta en dernier résultat aux plus hautes fonctions. Il était aussi grand chasseur que guerrier. Yoici le récit par lui-même de ses propres exploits, ainsi qu’il les communiqua à une assemblée d’officiers de l’armée des États- Unis. Elle résume assez bien et sa vie et ses pensées :

« Sept fois j’ai volé des chevaux aux Kansas, et « j’ai eu l’honneur le premier de frapper les cada- « vres de trois de leurs guerriers qui avaient été « tués sur le champ de bataille; le cheval d’un Ie- « tan a été volé par moi, et le premier j’ai heurté « le corps du cavalier ietan , aussi bien que celui « d’un Pawnee-Loup. J’ai, à diverses reprises, « dérobé des chevaux aux Pawnees , aux Omahas « et aux Puncas, et frappé deux Sioux qui étaient « morts. Un Espagnol qui m’avait attaqué a été tué « de ma propre main, et voilà la seule action mar- « tiale dont j’aie quelque honte. »

Ainsi qu’on le voit , le code de morale des Ottoes est à l’inverse de celui de la société. Suivant le premier , le vol, pourvu qu’il ne soit pas fait au détriment d’un parent ou d’un intime ami , est une vertu; frapper un cadavre y est tenu en honneur, tandis que tuer un ennemi qui vous attaque en personne devient un crime.

Si son discours, au reste, est l’indice de sa vie, les ornemens qu’il porte résument assez bien ses habitudes et sa haute renommée comme chasseur. Sa tête est surmontée des cornes du buffle, et à son col pend un énorme collier fait de dents d’ours.

Shaumonekusse n’était, dans l’origine, que demichef ; mais il se prit de querelle avec l’un de ses frères, qui , dans la lutte, lui emporta avec les dents une partie du nez. Cette circonstance ayant été communiquée aux sages de la tribu , ils décrétèrent

que quiconque mord le nez de son frère mérite la mort, décret que Shaumonekusse lui-mème mit de suite à exécution. Pour récompense de son respect pour la loi, et de son empressement à l'exécuter, il fut élevé au rang de chef suprême de la tribu .

Page 1