‹ Notice sur les Indiens de l'Amérique du NordChapitre 3 sur 27 · PRÉTENDUES RUINES · texte numérisé non relu

PRÉTENDUES RUINES

L’Amérique du Nord semble être parsemée de loin en loin de monticules artificiels, de jetées et fossés, dont quelques uns sont trop réguliers pour avoir été de simples accidens naturels. Sans pouvoir désigner l’étendue de ces tumuli , on en a découvert depuis le Pérou au midi , jusqu’aux régions, au nord et nord-ouest , où l’on sait que le buffle a existé. Dans l’Amérique du Nord, la composition en est simplement de la terre. On connaît les ruines et autres reliques des monumens autrement durables du Mexique et du Pérou, ainsi que celles de l’Amérique centrale, GuatimaJa , sur lesquelles les écrits de M. Galindo ont répandu tant de lumières,, M. Delafield, qui s’est spécialement occupé de ce sujet, attribue la différence de constructions aux circonstances particulières dans lesquelles se trouvèrent les habitans de ces régions *. Après

1 Histoire des antiquités américaines p. 14.

avoir essayé de tracer l’itinéraire des Indiens de l’Égypte , où il place leur origine , en Amérique , par le nord de l’Asie , il procède ainsi :

« Adonnés probablement à l’agriculture, nos « fertiles prairies attirèrent toute l’attention de ces « peuples qui n’y construisirent absolument que « ce qui était nécessaire pour les protéger contre « le mammouth, ou contre les attaques d’une race « d’hommes différente de la leur. Telle fut l’origine « des remparts de terre qui existent maintenant. « Mais, à mesure qu’ils avancèrent vers le sud, où « ils se trouvèrent plus exposés à des invasions « hostiles, leur industrie naturelle s’exerça dans « l’érection de grandes villes construites en « pierres

« Quittant les prairies fertiles de cette terre, et « arrivant aux plateaux plus stériles des montagnes « volcaniques du Mexique et du Pérou , leur éner- « gie se dirigea vers des monumens plus durables « de leur existence, comme nations... »

L’auteur que nous venons de citer pense qu’il serait possible, si l’on pouvait établir sur une carte de tout le pays l’exacte position de chacune de ces formations artificielles, que l’on vînt à découvrir dans l’ensemble un plan général de combinaison par lequel un monticule pouvait, au moyen d’un signal , communiquer avec un autre , et qu’ainsi de l’un à l’autre, des événemens importans étaient signalés à de grandes distances.

Mais, pour notre part, nous déclarons franche-

ment que, ni dans cet ouvrage, dans lequel sans nul doute, l’auteur a placé tous les faits à sa connaissance (et son étude semble avoir été étendue); ni dans le cours de tous ceux que nous avons été à même de consulter , nous n’avons rencontré ce caractère de sages calculs et de combinaisons judicieuses qui dénote l’existence d’un plan vaste et régulier.

Bien plus, même, nous sommes porté à croire que quelques unes de ces formations que l’on attribue à l’art ne sont souvent que l’oeuvre fantastique de la nature; et nous avons vu nousmême des cavernes creusées dans le roc , par exemple, que, sans un examen scrupuleux, on eût mis au rang des plus beaux travaux de la main de l’homme.

Nous ne pouvons , pour ces causes, accepter qu’avec une grande circonspection toute hypothèse qui n’est pas positivement basee sur des faits connus.

Parmi les formations qui ne sont pas entachées du reproche de vague et d’incertitude , on en cite plusieurs dans letat de l’Ohio dont la terre qui les compose est différente du sol sur lequel elles se trouvent. Cette terre doit y avoir été apportée d’une distance de trois à quatre mille.

A une petite distance de Newark , dans l’Ohio, on rencontre une bâtisse en pierre, en forme de cône, de la hauteur de quarante pieds, et dont le diamètre, à sa base, est de cent pieds. Celui-ci est

le seul édifice pyramidal , en pierre , que l’on trouve au nord du Mexique i .

Dans le même état , comté de Washington , on voit vingt ou trente fournaises rudement construites en pierre, avec des cheminées en chaux, contenant encore quelques particules de charbon de terre et de la cendre. Elles ont probablement servi à fondre des métaux. Des arbres immenses sont encore à leurs côtés et en attestent l’antiquité.

Mais, le plus considérable des monticules ou tumuli découverts jusqu’à ce jour est celui qui est situé à Grave Creek , sur la rivière Ohio, à douze milles au dessous de la ville de Wheeling.

Sa formation parait appartenir à deux époques différentes et fort éloignées l’une de l’autre. Elle renferme à son centre deux voûtes superposées, dont l’une , la première, a neuf pieds de hauteur. Sur des pieux plantes en forme de cercle dans la terre sont placées des pièces de bois transversales ; par-dessus ces dernières se trouve une couche de pierres non taillées, d’une épaisseur de deux pieds, et sur ces pierres, la'terre dont est formé le monticule. Un intervalle de dix-sept pieds existe entre la voûte inférieure et celle supérieure. Dans la première étaient deux squelettes dont l’un est supposé avoir été du sexe féminin. Les têtes se touchaient presque, tandis que les pieds étaient à

Antiquités américaines , p. 55.

des distances opposées correspondant à la hauteur des deux corps. L’un d’eux avait dû porter quelques orneraens consistant en grains d’ivoire, et quelques grossières formations en pierre. Dans la seconde voûte se trouvait un seul squelette; mais le sujet avait dû être infiniment plus riche en ornemens que les deux autres; car ces ornemens consistaient en dix-sept cents grains d’ivoire , cinq cents petites coquilles de l’espèce voluta, qui avaient dû être enfilées ; soixante-six pièces de mica ou talc, percées de quatre trous chacune , et de cinq bracelets en cuivre , dont trois à un bras et deux à l’autre. Avec cet individu a aussi été trouvé une petite pierre d’une forme ovale de deux pouces environ de diamètre, sur laquelle se trouvait l’empreinte de quelques hiéroglyphes. Nous croyons devoir être minutieux dans ces détails, afin de démontrer, quant à la seconde formation, un degré d’avancement dans les arts , assez extraordinaire pour établir l’existence d’un grand intervalle de temps entre les deux constructions, dont l’architecture, si l’on peut ainsi appeler ces rudes formes, était cependant la même.

Les dimensions extérieures du monticule sont deux cent quatre-vingt-quinze pieds de diamètre à la base, et soixante au sommet. Sa hauteur totale et perpendiculaire est de soixante-dix-neuf pieds.

Il existait en 181 1, sur le sommet de cette formation , un chêne antique de quatre pieds de diamè-

tre auquel on a attribué un âge de sept siècles au moins; et comme il est présumable que la croissance de cet arbre n’a guère pu commencer que cent ans après l’entier achèvement de la voûte supérieure , tout porte à donner une haute antiquité au monument même K

1 Ayant voulu nous prévaloir de toutes les lumières qui sont à notre portée , nous avons soumis un fac simile du dessin de la médaille en pierre, trouvée dans le monument sépulcral de Wheeling, au savant examen de M. Jomard , président de l’académie des inscriptions et belleslettres de 1 Institut. Nous donnons en entier la note que nous avons été assez heureux d’obtenir de lui, étant pleinement persuadé que non-seulement nos lecteurs nous en sauront gré, mais que, en raison de cette dernière considération, il excusera, lui, la liberté que nous prenons de la livrer à la publicité.

Pierre écrite du tumuïus de JVheeling.

« Je m’occupe depuis long-temps à chercher quelques vestiges d’un dialecte que j’appelle Y ancien libyen , et qui me paraît avoir été usité du Nil à l’Océan ; cette langue commune servait aux caravanes qui, dès avant Hérodote , faisaient le commerce du sel tout le long de la côte septentrionale d’Afrique. L’intérêt que présente cet idiome vient de ce que dit le père de l’histoire sur la langue parlée au pays d’Ammon et ses rapports avec l’ancien égyptien. C’est pourquoi j’ai comparé attentivement le dialecte de Syouah avec la langue berbère ou cabaïle. Malgré les différences du berber qui se parie aux deux extrémités de l’Atlas, j’ai reconnu et démontré que la langue, au fond, est la même que celle de Syouah et d’Andjela.

« Cette langue libyenne a-t-elle été écrite? quels étaient ses caractères? On peut répondre, je crois, à ces deux questions. Les inscriptions trouvées en 1824 par les Anglais, dans l’intérieur de l’Afrique, gravées sur les rochers, et celles qu’on voit sur des cippes et des stèles dans Valgerse et le royaume de Tunis, semblent identiques quant aux formes des lettres : ces figures me paraissent être les caractères de l’ancien libyen. Je les ai rapprochés avec soin, j’y ai trouvé douze à quinze formes semblables.

« Lorsque je me mis à étudier le monument de Taunton (Massachus-

Il est à remarquer qu’en général les îumuli d’Amérique contiennent un assez grand nombre de sujets, et que, par conséquent, celui que nous venons de décrire, a dû être le lieu de sépulture de quelques personnages d’une grande célébrité; et ,

setts), ma surprise fut grande de reconnaître quelle était l’analogie des formes avec les inscriptions du Fezzan et celles de l’Atlas ; mais elle est bien plus complète encore dans la petite pierre gravée de ïVheeling (Ohio). J’y trouve au moins six lettres communes :

Je leur donne les valeurs suivantes : « » d è n s t ;

mais je ne puis enffournir ici les motifs.

« Venons à la conséquence : jamais je n’ai admis l’origine prétendue indienne ni égyptienne des monumens américains, mexicains ou péruviens; mais je n’ai jamais renoncé à leur trouver des points communs avec les monumens de l’ancien continent. Ce qui me paraît le plus probable est que les Africains des Canaries, et même lès Carthaginois, ont été en contact avec les Américains. Non-seulement les vents alisés ont dû porter mille fois les premiers en Amérique, mais ils ont dû chercher de ce côté un équivalent des richesses que le commerce des Indes et de la Chine procurait aux Asiatiques. Je ne crois pas cependant qu’ils y aient formé des établissemens, des colonies, mais je suis porté à croire qu’après y avoir abordé, ils y ont laissé des traces, des vestiges plus ou moins importans. Les indigènes ont travaillé sur des modèles africains, en les modifiant, en les altérant d’une manière plus ou moins barbare, plus ou moins grossière, et cependant, en plusieurs contrées, telles que l’Amérique centrale, les ouvrages des arts ont été plus perfectionnés ou moins imparfaits ; quelques uns même sont comparables aux ouvrages de l’art ancien.

« Maintenant cette pierre écrite , couverte de caractères libyens , ne serait-ce pas un des vestiges du passage de quelque Africain? Ce travail est d’une assez grande finesse ; le bracelet de cuivre rappelle une coutume africaine ; le squelette, et le crâne surtout, demanderaient à être examinés *. C’est une recherche qui me paraît donc digne de tout l’intérêt des antiquaires et des curieux du pays. » J.

Je voudrais avoir des dessins exacts de cette figure et du bracelet, s'il est possible.

ce qui confirmerait cette supposition, c’est que, autour et aux approches de cette élévation artificielle, on a trouvé un plus grand nombre d’ossemens assez rapprochés les uns des autres, et qui, selon toute probabilité , étaient ceux des individus moins distingués de la tribu.

M. Jefferson, qui habita toute sa vie les régions où jadis existèrent les plus puissantes tribus, s’exprime ainsi par rapport au sujet de ce chapitre : « Je ne connais l’existence de rien que l’on puisse « considérer comme un monument indien , car je « ne puis faire un tel honneur à des pointes de flè- « ches, des haches en pierres tranchantes, des pi- « pes de même composition , et des images mal fa- « çonnees. Quant a des travaux sur une grande « échelle, il nen reste aucune trace aussi consi- « dérable que nos fossés pour l’irrigation des ter- « res, si ce ne sont les lieux de sépulture qui abon- « dent dans le pays. »

Nous n avons pas la prétention d’ajouter aux lumières de 1 archéologie; mais le peu de mots que nous avons tracés sur les prétendues ruines de 1 Amérique du Nord contribueront, nous l’espérons du moins, a calmer cet enthousiasme avec lequel on se lance quelquefois sans fondement dans la carrière des théories illusoires, et dont le résultat, loin declairer le sujet, tend plutôt à l’obscurcir.

En résumé, nous trouvons sur notre partie de l’Amérique du Nord bon nombre de traces d’une antique occupation, mais rien absolument (car la

seule exception que nous avons mentionnée à Newark, loin d’invalider, établit au contraire les faits généraux) qui indique que les indigènes des temps anciens possédassent une plus ample connaissance de la science monumentale que ceux de nos jours.

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