‹ Notice sur les Indiens de l'Amérique du Nord [microform]Chapitre 15 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DES TITRES EN VERTU DESQUELS LES ÉTATS-UNIS SE TROUVENT POSSESSEURS DES TERRAINS JADIS OCCUPÉS PAR LES INDIENS.

Cette fois aous n'abordons pas cette partie de notre sujet sans une extrême méfiance de nousmême; Car nous n’ignorons pas que, par rapport à leur domaine national, les États-Unis et leur politique sont journellement l’objetd’inculpations qui, fussent-elles fondées, les entacheraient du reproche de rapacité, d’injustice et de cruauté envers les aborigènes de l’Amérique du Nord.

Si l’on prend, en effet, pour point de départ le droit qu’aurait toute créature humaine à une participation égale aux dispensations divines, on arrive tout naturellement à frapper d’anathème tout ce qui porte obstacle à une aussi sublime théorie:

(72 mais il ne suffitpas qu'une ligne soit droite et facile à tirer pour qu'elie soit exacte, il faut de plus que, dans son trait, elle frappe les intermédiaires aussi bien que les points principaux ; qu’elle embrasse, enfin, toutcs les déviations de la route que lon tient à définir et à tracer. Ainsi, l’homme a été doué en naissant du plus grand de tous les biens, la liberté; mais il ne peut demeurer en société entiérement libre, si le bien de la société en général exige le sacrifice d’une faible portion de cette liberté. Né pour ètre heureux, Dieu ne permet:il pas qu’un grand nombre de ses créatures ne parcoure le sentier de la vie qu’à travers les peines et les tribulations semées sur leur passage? Et, cependant, qui oserait accuser sa céleste sagesse? Qui ne voit pas que nous ne sommes qu’une faible fraction d’un tout, et n’apprécie pas la justice de cette règle immuable et générale ayant pour but le bien de la majorité qu'elle gouverne; règle que les exceptions mêmes établissent sans réplique ?

L’injustice n’a pas, de droit, existence chez les hommes; aussi, malheur à celui qui, placé dans la catégorie sociale des heureux, viendrait à opprimer de son pouvoir celui qui, par exception, se trouverait classé dans une condition moins favorisée.

En proclamant dans son immortel apologue que

La raison du plus fort est toujours la meilleure,

T2 Fontaine avait pour but de nous donner une

ne

lecon de sagesse et en même temps de modératiors En constatant la question de fait, il mettait à nu le côté hideux de l'humanité, c’est-à-dire, le juste succombant sous le poids de la force brutale ; tandis que, d'une autre part, par le contraste du fait avec le droit, il forçait nécessairement le cœur de l'homme à se replier sur lui-même, et en assurait le retour au bien et à l'équité. Voilà du moins comment nous aimons à comprendre le génie du grand et inimitable fabuliste.

Comme conséquence immédiate de la grande distribution que se sont faite des biens de la terre les nations civilisées, et afin d'éviter, autant que faire se peut, les collisions qui pourraient résulter de ces partages, elles se sont imposé certaines regles appelées Droit des gens dont la stricte observation entreelles constitue la foi des nations. D’après ce cotle, les pays peuvent s’acquérir de trois manières : par droit de conquête, par celui de découverte, et par achat ou traité à l’arniable.

La force constitue bien immédiatement le premier de ces modes; mais elle ne donne d’elle-même aucun droit en définitive, si la nation qui y a eu recours en «lernier lieu n’était pas, dans le principe, fondée en justice, et si elle n’avait d’abord en vain épuisé tous les moyens en son pouvoir afin d’éloigner le fléau de la guerre. Le second est du domaine de la science ; mais, d’après les principes de philanthropie avancée qui gouvernent ou doivent gouverner le monde, il faudrait, à la rigueur,

faisant abnégation de toute idée de civilisauon et de religion (car ce sont ces dernières, portées à l'extrême, qui ont inspiré les croisades et porté les peuples à s'entr'égorger parce qu'ils n’adoraient pas Dieu de la même manière), il faudrait, pour l’accomplissement de ce droit fondé sur la découverte, que le pays ainsi possédé ne se trouvât pas précédemment occupé par des êtres humains.

Quant au troisième mode, celui de traité à l’amiable, il ne peut être sujet à aucune contestation.

Nous n'avons guère à parler du premier moyen, celui de conquête, énuméré plus haut, bien qu’il eût été chose des plus faciles de la part des États- Unis de s’en prévaloir tout en le justifiant même par les massacres et les attaques constantes et acharnées de beaucoup de tribus sauvages, contre les établissemens des blancs qui les avoisinaient. Mais le gouvernement américain a toujours pensé qu'il n'était pas juste qu'il tirât avantage de sa supériorité numérique. Usant de toute sa patience, el poussé cependant à bout, il a souvent fallu tirer l'épée et châtier ces voisins intraitables; mais alors on a voulu, après la victoire, ne voir en eux que des enfans égarés, qu'il s'agissait de ramener par des voies de douceur à des sentimens plus humains, et non comme des victimes qu'il fallüt dépouiller. L'esprit de conquête n’est pas inscrit sur l'écusson des Etats-Unis.

C'est donc presque exclusivement appuyés sur

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la foi des traités et sur les droits de découverte. titres tout pacifiques, par rapport à nous du moins, que nous revendiquons nos possessions territoriales; et si, sur nos parchemins ainsi déployés, le moraliste méticuleux veut encore y trouver quelques uns des caractères de sang qu'y imprima la conquête du quinzième siècle, la responsabilité de ce reproche est là toute entière, et ne nous appartient pas. Nous n'avons, pour notre part, fail autre chose qu’obéir au décret immuable, qui, par cent bouches, proclame que l’ignorance doit fuir devant l'intelligence , les ténèbres faire place à la lumiere.

Du temps que le royaume du monde appartenait conventionnellement au pouvoir spirituel, Alexandre VT1, par un trait de plume, partagea tout un hémisphère entre deux peuples, les Portugais et les Espagnols. C'était, il faut l'avouer , faire bon marché de son droit; aussi François I‘, homme de sens comme de cœur, peu flatté peut-être d’avoir été négligé lui-même, demanda-t-il franchement 4 son rival en gloire, CharlesQuint. de lui faire voir le testament de notre premier père, afin qu’il füt bien constaté si vraiment il les avait rendus,

5 mai 1495, Bullarum, II, 253.—Une autre bulle du 4 mai traça une ligne de démarcation entre les terres qui appartiendraient à l'Espa- #ne et au Portugal, ligne qui fut ensuite modifiée et définitivement fixée Par un traité du 15 janvier 1750, par une convention de 1761 ct par celle du ter octobre 1777. (Zraités de Koch, tom. Let I)

lui et son frere de Portugal, héritiers exclusifs de ce grand empire.

Quelque respectable que parût alors l'autorité pontificale, vain eut été son appel aux myriades qui, dans tous les siècles, se sont montrées prètes à voler aux entreprises merveilleuses; en vain eussent grondé les foudres du Vatican; les bulles des papes, quoique placées dans les mains valeureuses des Colomb et des Cortes, y eussent été des lettres mortes, sans la découverte de la boussole, cette “tincelle de l'intelligence céleste.

Jautorité papale ne fut donc qu’un prétexte pour une mesure dont on ne doit chercher la sanction que dans son opportunité; car, abstractivement envisagée, dans la simple vue de son application aux indigènes, fa prise de possession du Nouveau-Monde par ïes conquérans ne fut pas une œuvre d'équité et de justice. Elle doit étre considérée comme un des chainons de ce grand ensemble, dans lequel lavancement progressif et continu de l’homme tient la plus noble place, volonté qui sait franchir tout obstacle, et qui n’admet pas que le Créateur ait voulu laisser aux mains de l'homme une terre couverte d’une riche végétation qui dût tomber sans culture sous ses pieds. Malheur donc à celui qui, à l'exemple de la brute création, et qui n'ayant d'instinct que celui de sa propre conservation, néglige tous les avantages d’une généreuse Providence. Celui-là doit céder la place à qui sait en faire un plus noble usage. Ainsi

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raisonne Vattel à ce sujet : « La terre entiere est « destinée à nourrir ses habitans: ce qui serait im- « possible si elle était inculte. Toute nation donc

est par la loi de la nature dans l'obligation de cultiver la portion de terre qui lui est échue en partage ; et elle n'a le droit de reculer ses limites et d'appeler les autres nations à son aide qu’en proportion de l'insuffisance de ses possessions à la production de ce qui lui est nécessaire. Ces nations (telles que les anciens Allemands et quelques Tartares modernes) qui habitent des pays fertiles, muis qui dédaignent de labourer leurs terres et préferent vivre par le piliage, manquant à ce qu'elles se doivent à elles-mêmes, sont nuisibles à leurs voisins,et méritent d'étreexterminées comme des sauvages et des animaux pernicieux. Il en est d'autres, qui, afin d'éviter de travailler, préférent vivre de la chasse et du produit de leurs tr'oupeaux. Geci, sans nul doute, pouvait être permis dans les premiers âges du monde, quand la terre, même sans culture, produisait plus qu'il ne fallait pour nourrir son petit nombre d'habitans ; mais à présent, quand la race humaine s’est tellement multipliée, elle ne pourrait subsister, sitoutesles nations étaient disposées à vivre de cette manière. Ceux qui poursuivent encore ce genre de vie oisive usurpent une plus grande portion de territoire que celle qui, avec un travail modéré, leur scrait nécessaire, et ils ne peuvent conséquemment se plaindre si d'autres nations, plus in-

« dustrieuses et trop resserrées chez elles, vierr- « nent prendre possession d’une partie de ces «terres !. »

\u quinzième siècle, personne ne mettait en doute le droit de découverte, L'auteur même que nous venons de citer le sanctionne (liv. 1,chap. 18) et loue même la modération des puritains anglais qui, les premiers, s'établirent dans la Nouvelle- Angleterre, et payèérent aux Indiens les terres qu'ils voulaient cultiver, malgré qu’ils (les puritains) possédassent une charte de leur souverain. Voici comment il traite de ce droit d’octroyer ces chartes royales :

« Le genre humain a un droit égal aux choses « qui ne sont au pouvoir de personne; et ces choses «appartiennent au premier qui en prend posses- « sion. Quand, en conséquence , une nation ren- « contre un pays inhabité, etsans propriétaire, elle « peut en prendre possession légale; et, après avoir « suffisamment fait connaître sa volonté à cet effet, « aucune autre nation ne peut len priver. Ainsi, « des navigateurs , partant pour des découvertes « lointaines, unis d'une comnussion de leur sou- « verain, rencontrant des iles ou des terres désertes, «en ont pris possession au nom de leur nation ; ct «ce titre a généralement été respecté, pourvu

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( 79 ) « toutelois que la découverte fut bientôt suivie d'une possession réelle 1, ,

Que si, dans une question qui n'est pas dénuée de sentiment, on nous reprochait de n'apporter ici qu'un plaidoyer spécial en notre faveur, et contre les pauvres Indiens, nous dirions alors que c’est plutôt dans un but historique que nous présentons des argumens, si à propos d’ailleurs, dont graces aux idées plus libérales de la société actuelle, on ne peut adopter toutes les conclusions ; et, en outre, nous rappellerions que c’est encore plus par l'opportunité que par la légalité de la conquête qu'à nos yeux elle se trouve pleinement justifiée.

La patente royale 2 qui, en 1496, fut octroyée aux Cabots, par Henri VII d’A ngleterre, leur donnait ‘et en ceci elle imitait les bulles des papes) le pouvoir de prendre et d'occuper les pays inconnus aux peuples chrétiens, et d’en prendre possession au nom du roi. Ici, comme dans toutes les instructions écrites qui ont rapport aux premiers établissemens en Amérique, la juridiction nationale était réclamée par la nation à laquelle appartenaient les gens de l'expédition, tandis que le sol était donné à bon droit, suivant les idées du siècle, à ceux-ci. Il en a été de même chez tous les pouvoirs

# Mume, Vol. I, Rvmer, tom. NUL p. 50.

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