‹ Notice sur les peintures de l'église de Saint-SavinChapitre 11 sur 52 · NOTICE SCR CES PEINTURES · texte numérisé non relu

NOTICE SCR CES PEINTURES

ne peut d’ailleurs considérer le manuscrit cité comme une autorité irrécusable. H atteste seulement une tradition répandue au xiT siècle, i]ui, suivant toute apparence, était conservée avec des variantes dans les differents monastères dont elle intéressait l’histoire.

Je citerai , à cette occasion , un fait assez curieux que j’ai observé par moi-même. Il existe dans l’eglise de Conques (Aveyron), parmi un assez grand nombre de reliquaires anciens, un objet de forme triangulaire , en bois recouvert de cuivre doré ou peut-être de vermeil, incrusté de pierres précieuses et de quelques intailles antiques, parmi lesquelles on remarque une Victoire écrivant sur un bouclier, d’un très-beau style. La base du triangle a été évidemment raccommodée, et très-maladroitement, à une époque fort ancienne; mais les parties qu'on peut regarder comme intactes sont d’un travail qui conviendrait au vnC ou au ix' siècle. On appelle ce reliquaire l’A de Charlemagne 1 , et il passe pour être un présent de ce prince. 11 paraît qu’au xviT siècle plusieurs monastères conservaient d’autres reliquaires en forme de lettres auxquels on attribuait la même origine.

Pour revenir à Saint-Savin, alors même qu’admettant l’authenticité de la tradition locale on supposerait que les pierres de la tour portent en effet le chiffre particulier à ce monastère, il ne s’ensuivrait pas, comme une conséquence nécessaire, que ces lettres ont été gravées au temps de Charlemagne. Il est impossible, en effet, de prétendre apprécier la date de ces E par la comparaison de leur forme avec celle de quelques E empruntés à des inscriptions ou des manuscrits carlovingiens. On conçoit qu’il n’y a nulle conclusion à tirer de la forme de lettres grossièrement tracées à la pointe du ciseau par des ouvriers inexpérimentés.

J’avais toujours regardé les E de la tour de Saint-Savin comme des marques d’appareilleurs; la présence d’un E dans le blason de l’abbaye a quelque peu ébranlé ma conviction, et m’a engagé à réunir ici le petit nombre de renseignements que j’ai pu recueillir. Pour avoir une opinion arrêtée sur ce sujet, attendons que d’autres faits du même genre viennent jeter un jour nouveau sur la question.

Vers le milieu du xme siècle, le monastère de Saint-Savin reçut des donations considérables. « En i2 5o, le comte lldephonse ou Alphonse, quatrième fils de Louis VIII et frère de saint Louis, donna à l’abbaye de Saint-Savin sa belle, noble et seigneuriale terre du Rillet, avec toutes ses dépendances s’étendant dans neuf paroisses circon voisines... » Dans le même temps, les domaines de la communauté s’agrandissaient par suite d’un legs aussi important. Une mère désolée, dont les deux fils étaient morts à la chasse, la dame de Toiray, laissait tous

1 D’après la liste précédente, Conques devrait avoir un D.

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ses biens au monastère de Saint-Savin. » La terre seigneurie de Toiray, dit le moine dont je transcris la relation, est un membre très-considérable de l’abbaye. » Par un sentiment d’humilité fréquent à cette époque, la noble légatrice voulut être enterrée sous le clocher de l’église, devant la porte, afin d’être foulée aux pieds de ceux qui entraient et sortaient de la nef. » Il faut convenir, ajoute mon auteur, qu’on n’enterrait personne dans l’église dans ces temps, parce qu’on la regardait comme remplie de corps saints. On enterrait les abbés dans le cloître b

Les religieux de Saint-Savin étaient tenus de célébrer quatre services chaque carême pour leurs bienfaiteurs : le premier, pour les rois fondateurs; le second, pour la comtesse de Poitou, Adelmodis; le troisième, pour le comte Ildeplionse; le dernier, enfin, pour la dame de Toiray1 2. Je rapporte ces donations parce qu elles peuvent donner une idée des richesses de l’abbaye, et que, dans le moyen âge, les grandes constructions avaient presque toujours lieu à la suite de legs ou de présents faits à des communautés monastiques. L’église de Saint- Savin, cependant, n’a point conservé les traces de travaux considérables exécutés dans le courant du xmc siècle. Peut-être faut-il attribuer à cette époque l’érection d’un jubé dont j’ignore l’emplacement, et dont je n’ai connu l’existence que par une pièce manuscrite qui en mentionne la destruction3. Il est probable, en outre, que les bâtiments conventuels s’agrandirent ou même se renouvelèrent au moyen des nouvelles libéralités dont le monastère fut alors l’objet. Enfin , on pourrait encore rapporter au même temps la construction des cloîtres détruits vers la fin du xvi° siècle.

Du xme au xive siècle, l’histoire de l’abbaye de Saint-Savin n’offre aucun fait qui mérite d’être relaté. Déjà la prospérité du monastère touchait à sa fin, et une série de catastrophes allait fondre sur son église.

Les guerres acharnées du xive siècle entre la France et l’Angleterre lui portèrent le premier coup. En i368, une troupe d'Anglais s’était retranchée à Saint-Savin, de l’aveu de l’abbé, nommé Jocelin, Anglais lui-même, ou du moins dévoué aux intérêts de la Grande- Bretagne. Un religieux, en 1370, pour se venger de lui, livra l’abbaye aux Français, qui en massacrèrent la garnison. L’année suivante, le Prince Noir reprit le monastère et y mit tout à feu et à sang4.

Nous touchons à l’époque des guerres de religion, si fatales à nos monuments. Je laisse parler un des historiens de l’abbaye 5 :

« 11 n’y a rien de remarquable de cette maison, depuis l’an 1 4oo jusqu’à l’an 1 5oo, que des aliénations, des usurpations et des démembrements, dont on trouve' encore des mémoires, quoique fort imparfaits, de sorte que pendant ce siècle, par la négligence des abbés et des religieux particuliers, qui, bien loin de s’opposer à ces aliénations, y prêtaient la main autant qu’il dépendait d’eux, toutes les maisons, particulièrement de noblesse, des environs de Saint-Savin se sont enrichies des dépouilles de cette pauvre abbaye...

1 Abrégé de l'hist. de Saint-Savin, p. 3o. Recueil de dom Fou- 3 Procès-verbal de visite, ii6 2 0 . Mém. pour servir à l'hi si. de

teneau, t. LXXX. l'abbaye, etc. Rec. de dom Fonteneau^t. LXXX.

2 Mémoires pour servir à l'hist. de l'abbaye, etc. Rec. de dom Fon- 4 Mss. de dom Nozereau, p. 5. *

teneau, t. LXXX. 5 Abrégé de Tlusl, de Saint-Savin, p. 35 et sniv.

« Les édits du roi Charles IX, de 1662, qui ordonnaient de grosses impositions sur les ecclésiastiques, et qui permettaient, pour le payement d’icelles, d’aliéner le bien d’église, donnèrent lieu à bien des aliénations et des usurpations, et il n’y eut point d’officier ni de bénéficier qui n’imitât son abbé en déchirant les entrailles de sa mère, cest-a-dire en aliénant le plus beau et le meilleur de l’abbaye et du couvent...

« 11 n’est pas possible de marquer en détail toutes les pilleries non plus que toutes les prises et reprises qui ont été faites de ladite abbaye, tant par les huguenots que par les catholiques, depuis l’année i55o ou environ que commencèrent les troubles; mais il sera parlé des principales.

«En i562, le sieur de Bourdeille fut envoyé avec cinq cents chevau-légers à Saint- Savin , qu’il prit et pilla avec un grand carnage.

« En 1 568, le 10 novembre, le comte de Choisy et Beauvoisin et autres capitaines, s’étant saisis de l’abbaye sans beaucoup de résistance, firent de ce sanctuaire un lieu de désolation. Nous ne bsons pas qu’ils tuèrent les moines, comme ils firent à Saint-Michel-en-Erm la même année, car ils s’étaient retirés de là, ne pensant qu’à sauver leur vie, sans pourvoir aux choses sacrées. Les huguenots pillèrent tout ce qu’ils purent et ce qui était resté du pillage de 1 562 : ils mirent le feu à l’église, à la charpente du clocher, qui allait jusqu’au sommet de la flèche, et aux chaises du chœur, qui étaient magnifiques; les grandes et les petites orgues et les images eurent le même sort.

« L’image de Notre-Dame, qui, avec le chef de saint Savin, était en grande vénération parmi le peuple (on appelait cette Notre-Dame, Notre-Dame des Enfants), fut jetée dans la rivière, dans un grand trou qui est sous la chute de l’eau de la roue du moubn. Un habitant de Saint-Savin âgé de quatre-vingts ans a raconté que, les troubles étant passés, le peuple, s’étant assemblé, avait fait plonger un homme dans l’eau pour attacher ladite image avec des cordes, cpii , avec des chevaux et des bœufs, n’avait pas eu l’industrie de la retirer. Outre cela, dans le même pillage, le comte de Choisy détruisit le monastère et se saisit des papiers et titres de l’abbaye ; il en fit brûler beaucoup et emporta le reste à Naillé.

« Il y a aussi apparence que ces brigands firent brûler les reliques cpi’ils purent découvrir et qui étaient en grand nombre dans ce monastère, ou qu’ils les jetèrent dans la rivière, quoique quelques-uns assurent quelles sont cachées dans quelque beu secret... »

L’abbaye n’eut pas moins à souffrir de l’indiscipbne des troupes catholiques. En i 574, elle fut saccagée par l’armée royale, qui y tint garnison jusqu’à la paix de 1576.

Les fortifications de Saint-Savin, impuissantes pour défendre l’abbaye contre un siège régulier, suffisantes cependant pour protéger les bandes de pillards qui rançonnaient la province, attirèrent de nouveaux malheurs sur l’église pendant les guerres de la Ligue. Le monastère fut pris et repris plusieurs fois, et toujours de plus en plus maltraité. En 1 585, les ligueurs y assiégèrent le capitaine Taillefer, qui s’était retranché dans l’église.

« Ils appliquèrent le pétard au côté de l’égbse qui regarde le jardin de Saint-Marin 1 , dans le coin qui joint la chapelle de la croisée, et ayant fait une large ouverture, qui n’a été

Chapelle n” 7 de notre plan. M. Joly a retrouvé des traces évidentes de l’explosion.

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bouchée qu’avec de la lerre, s’en rendirent par force les maîtres et y firent un grand butin, en ce que ledit capitaine Taillefer y avait amassé beaucoup de richesses.

« Après la mort d’Aymeric de Rochechouart, abbé de Saint-Savin, qui arriva en i58o, M. Claude de Villequier, père du vicomte de la Guerche, trouva moyen d’obtenir l’abbaye de Saint-Savin, vacante, pour un tiers confidencier nommé Mathurin Vincent, sous le nom duquel il en jouit douze ans ou environ, car Vincent n’était abbé que de nom... Son fils, le vicomte de la Guerche, voyant que la garnison qu’il y fallait entretenir pour défendre la place, consommait la plus grande partie des revenus, et que les moines demandaient qu’on réparât les lieux réguliers brûlés et détruits par les huguenots, et qui n’avaient été réparés que par des bousillages et de la terre , sur les magnifiques ruines de l’ancien cloître et de l’ancien bâtiment, la condamna à être démolie et détruite, sous prétexte de la ruine que sa forteresse apportait au pays, quoiqu’on pût dire que c’était plutôt pour mieux recueillir les revenus, qui bien souvent étaient dissipés par les garnisons.

«Le sieur de Champagne, prévôt des marchands de Montmorillon, qui était sujet de l’abbaye, eut commission de détruire la forteresse de Saint-Savin. On avait lieu d’espérer qu’il userait sobrement de son pouvoir; mais, bien loin de là, il outrepassa tellement sa commission, qu’il démolit non-seulement la forteresse, il démolit et fit mettre par terre tout le monastère, sans épargner le cloître ni le chapitre, ni le dortoir, ni le réfectoire, ni la cuisine, ni les logis des officiers particuliers, ni les chambres des hôtes. On prétend aussi que son impiété le porta jusqu’à vouloir faire sauter le clocher, que les huguenots mêmes avaient épargné : car les religieux de la congrégation de Saint-Maur, faisant restaurer ledit clocher en 1 6 6 4 , pour réparer les dommages que le feu et les injures du temps y avaient portés, découvrirent un conduit qui avait été pratiqué sous les fondements dudit clocher, dans lequel dix hommes se seraient tournés, ce qui avait été fait pour faire sauterie clocher par le moyen de la poudre L On présume que M. de Champagne fit cela, en ce que ni les huguenots, ni les Normands n’ont jamais si fort maltraité cette pauvre maison qu’il fit, n’y laissant aucun vestige de maison religieuse. Ledit sieur de Champagne fit aussi conduire beaucoup de matériaux des débris de l’abbaye en sa maison de Champagne pour l’embellir...

« Il paraît encore évidemment aujourd’hui que le cloître a été démoli deux fois, par la naissance des voûtes dont il reste encore quelques vestiges du côté de l’église, dont l’une [sic) paraît avoir été d’une structure magnifique, c’est-à-dire celle qui fut faite du temps d’Odo par la libéralité de la comtesse Adelmodis, duchesse d’Aquitaine; l’autre en berceau , qui n’était qu’une faible réparation de l’entretien et selon que le temps le permettait2. »

Charles d’Enan, évêque de Poitiers, puis de Langres, abbé de Saint-Savin, se démit,

1 II s’agit probablement de la tour qui s’élève au-dessus du baril de poudre eût suffi pour renverser la tour de Saint-Sa via. vestibule, laquelle avait un pont-levis et pouvait être considérée 2 Abrégé de Thist. de Saint-Savin, p. 35 et suiv. Le bon moine comme une espèce de donjon, en raison de la hauteur et de montre ici, peu de connaissances en architecture. La voûte en l’épaisseur de ses murs. Il est évident, d’ailleurs, que l’accusation berceau est la seule qui puisse appartenir à l’époque d’Odon. portée contre le sieur de Champagne n’est pas fondée. Un conduit L’autre partie du cloître datait probablement du xrri' siècle. Il où dix hommes se seraient tournés » n’est pas une mine. Un petit ne reste plus rien de ces cloîtres aujourd’hui.

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