NOTICE SUR LUS PEINTURES
en 1611, de son abbaye en faveur cl’un certain Yautron, créature d’un misérable nommé le baron des Francs, 'qui, s’établissant dans le monastère, en fil bientôt une demeure de bandits. Pendant plusieurs années, à la tête de quelques coupe-jarrets, il renouvela dans les environs de Saint-Sa vin toutes les violences et les pillages qu’on raconte des capitaines d’aventure du xivc siècle. Les crimes de ce scélérat ont laissé de telles traces dans le monument dont j’écris l’histoire, qu’il m’est impossible de les passer sous silence.
Quand on lit dans le recueil de dom F^nteneau ou dans les archives de la préfecture de la Vienne le récit des excès de tout genre commis par le baron des Francs, on peut se croire transporté à l’époque où les barbares campaient en vainqueurs sur les ruines des cités galloromaines. Le seigneur des Francs arrive à Saint-Savin escorté de quelques bandits et suivi d’une troupe de concubines et de bâtards. Aussitôt il s’installe militairement dans le monastère; de la tribune il fait son corps de garde; il prend son bois de chauffage dans la charpente du couvent. Il démolit une partie des voûtes; on n’arrive plus à lui qu’en traversant une planche jetée sur cette coupure, car il ne peut dormir tranquille que derrière un retranchement. Tant qu’il aura de la poudre et des balles, il n’est point en peine pour faire vivre sa petite garnison. Voyez-le sortir au fourrage : il monte son bon cheval de bataille et se met en marche avec dix ou douze valets armés jusqu’aux dents. « Voici un troupeau de moutons : Il est à nous! Voici des bœufs: Choisissez les plus gras; ce sera pour le saloir. Il faut penser à l’hiver. » Si, par hasard, quelque paysan, le bonnet à la main et la larme à l’œil, vient supplier le baron d’avoir pitié de lui : « Tu raisonnes! Qu’on me charge de coups ce maraud. » La vendange n’embarrasse pas davantage le seigneur des Francs. Comme ses ancêtres, il ne plante ni ne sème; mais il sait bien récolter, et militairement. Au mois de septembre, ses vendangeurs prennent la serpette, sans oublier la dague au côté et le pistolet à la ceinture. « Quel est le meilleur clos ? C’est celui de ce gentillâtre qui ose se croire notre égal. N’est-ce pas une honte qu’un petit noble d’hier ail de si bon vin! Mais, mort-Dieu! il n’en boira pas! Allons, enfants, à l’ouvrage! et si le hobereau vous dérange, souvenez-vous que vous avez au côté un porte-respect. »
Le baron des Francs n’a pas toujours ce ton terrible : de bandit il sait devenir escroc. Il rencontre un bourgeois de Saint-Savin qui passe pour riche : « Bon homme, que faites-vous de votre fils? Il est bien fait, il a une belle voix, il a tout ce qu’il faut pour être d’église. Çà, voulez-vous que nous en fassions un chantre? S’il mê convient, pourquoi ne serait-il pas prieur un jour? Mais je suis mal en fonds, et vous m’obligeriez en me donnant cent pistoles pour sa réception... » Qu’on s’avise plus tard, l’argent payé, de parler de l’office promis : « Ton argent, bon homme! il me servira à te plaider, à te ruiner. Vraiment! c’est pour ton fils qu’il y a des offices dans l’abbaye royale de Saint-Savin ! »
Outre son sérail, le baron des Francs a une femme légitime, belle et de haut lignage, dame Eléonore Turpin des comtes de Crissé; elle n’est point jalouse et aime les bâtards de son mari comme s’ils étaient ses enfants. La noble dame passe une moitié de son temps à la ville, l’autre dans son abbaye. Sa vie de Paris ne ressemble guère à sa vie de campagne. A la cour, elle sollicite les juges, car le baron plaide toujours, et de temps en temps est condamné à mort; elle visite les grands, elle voit le ministre et les seigneurs les plus puis-
DE L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN
sants; elle séduit tout ce qui l’approche. C’est une femme aimable, spirituelle, de bel air et de grandes manières. Vient-elle à Saint-Savin , elle fait d’autres visites : elle va chez des femmes du bourg, suivie de porteurs d’épées et de pistolets; elle arrache les coiffes des pauvres bourgeoises, distribue des soufflets libéralement, force les armoires, prend le linge, l’argent: tout lui est bon. D’ailleurs, elle sait bien se faire rendre les respects qui lui sont dus. On a sonné la messe depuis une heure; qu’importe! la messe attendra. Si les moines ont commencé, tant pis pour eux! Elle entre à grand bruit; son écuyer tire son sabre, et d’un revers coupe les cierges sur l’autel. Ces façons toutes militaires réussissent auprès dés moines de Saint-Savin. Aussi le baron des Francs a-t-il eu soin de placer parmi les religieux un homme à lui, qui, bien que tonsuré, porte une courte épée sous sa robe, et dans le chapitre il en laisse voir la poignée, et plus, lorsque les discussions ne sont pas conduites au gré du baron. Son emploi est de menacer de couper bras et jambes : il s’en acquitte à ravir; mais on veut qu’il assassine, et il faiblit. La vengeance du baron est terrible : on prend ce misérable, on l’enchaîne; puis on le jette dans le coin d’une chambre, replié sur luimême. Bientôt on trouve qu’il a trop d’air pour respirer : on bâtit autour de lui une prison ; elle n’a que trois pieds de long, deux pieds et demi de large. On l’y laisse huit mois!...
Je ne veux point que l’on m’accuse d’exagérer les traits de ce tableau. Je citerai les propres expressions d’un des chroniqueurs de l’abbaye; je copie dans l’appendice une enquête judiciaire. Aussi bien on y trouvera des renseignements curieux sur l’état où le baron des Francs mit l’église de Saint-Savin.
« Ledit Descards, en 1611, se démit de son abbaye en faveur de Vautron, confidentaire et à la puissance du baron des Francs, qui épousa la fille naturelle dudit Descards. Ledit des Francs, sieur de Neuchèze, était d’une grande qualité, mais fort dépourvu de biens : c’est pourquoi sa femme lui apporta en mariage l’abbaye de Saint-Savin. Il s’en vint l’année même, avec ses armes et bagages, faire sa demeure audit Saint-Savin , car il n’avait pas d’autre bien. Le premier meuble qu’il envoya fut une charge de bâtards, et la première chose qu’on vit fut un mulet avec des paniers chargés de cette denrée. Les mères accompagnaient leur marchandise et le fruit de leurs débauches; elles mirent pied à terre et se logèrent au milieu des masures dans quelques cabanes que quelques pauvres religieux avaient raccommodées du mieux qu’ils avaient pu, pour y faire leur demeure. Ces nouvelles abbesses commencèrent d’abord, sous l’autorité et la violence de ceux qui les entretenaient, à faire la recette des revenus de la maison, et en donner des acquits comme de leur propre bien. Les religieux furent obligés de prendre la fuite, les uns à Laultier, les autres à Merigny, les autres ailleurs. Les violences et les concussions se répandirent aussi sur les vassaux de l’abbaye; les plaintes en furent portées par tous les tribunaux de justice, ce qui obligea ledit des Francs, pour s’assurer le bénéfice, de demander au Roi un nouveau brevet, qu’il obtint en i6i3, par lequel le Roi déclare vouloir que ledit des Francs jouisse de l’abbaye de Saint-Savin sous le nom de Claude Vautron, et ce à la prière et recommandation de M. le duc du Maine.
« Comme il y avait des décrets de prise de corps contre ledit sieur des Francs, il hit contraint de se retirer sur les voûtes de l’éghse, où il fit bâtir une cheminée qui y est encore1;
1 On en volt les traces aujourd’hui dans les combles de l’église du côté nord.
il fit aussi rompre la voûte du côté du clocher à l’entrée du degré, pour faire une espèce de chausse-trappe ou pont-levis, pour éviter les mains des prévôts qui le cherchaient. Là accoucha la fille d’un procureur de Bèse que ledit des Francs avait enlevée et séduite sous promesse de mariage, et naquit Charles de Neuchèze, dit de l’Epine, qui depuis a été abbé. Ainsi les gueuses étaient sur les voûtes de l’église et les chevaux dans la nef. Il avait fait murer la grande porte de l’église aussi bien que les deux qui sont pour entrer dans le monastère, n’ayant rien laissé d’ouvert que la moitié de celle du cloître, dont il avait fait murer l’autre moitié, de sorte qu’on avait peine a y faire passer un cheval.
« Il y avait aussi une autre petite porte dû côté de la nviere, par laquelle ledit des Francs se donnait du large, sans passer par la ville, de crainte d’être arrêté; mais il passait la rivière à gué. Vautron, tout méchant qu’il était, ne l’était pas assez pour prêter la main à tous ces désordres : cest pourquoi le sieur des Francs lui fit faire une démission de l’abbaye en faveur d’un misérable appelé Pierre Prandion. C est sous le nom de celui-ci qu il fit pis que jamais... Tous ces désordres firent tant d’éclat, que le marquis d’Effiat se résolut de prendre le dévolu sur ladite abbaye, fondé sur la confidence manifeste et les concussions journalières qui donnèrent occasion à plusieurs décrets de prise de corps tant contre le prétendu abbé que contre le sieur des Francs. Le sieur d’Effiat poursuivit vigoureusement son dévolu et fit séquestrer les fruits de ladite abbaye, et envoya le prévôt de l’Ile-de-France avec ses archers sur les lieux, tant pour lever lesdits fruits que pour mettre en exécution les décrets. Il fut obligé d’y demeurer longtemps, et, n’y trouvant pas de logement, se retrancha dans la tour du Chantre1, où il demeura plus de huit mois avec tout son monde. Ledit sieur des Francs obligea son confidentaire de résigner ladite abbaye à son fils naturel Charles de Neuchèze, qui avait environ douze ans, et s’en alla à Paris pour soutenir son droit contre le sieur d’Effiat, qui mourut sur ces entrefaites. Mais la dame d’Effiat soutenait les prétentions de feu son mari. Ledit sieur des Francs mena sa femme, qui avait de l’esprit et de la beauté (Eléonore Turpin de Crissé), car il n’osait pas se produire, de peur d’être pris. Sa femme se servit si adroitement des talents que la nature lui avait donnés, tant envers la dame d’Effiat qu’envers les juges, qu’enfm elle obligea ladite dame de se désister. Le gain de ce procès les enfla tellement, qu’on peut dire qu’ils ne s’en revinrent de Paris que pour augmenter les désordres. Tout le monde était scandalisé de leurs désordres : les religieux, par la rétention de leurs pensions; les gentilshommes, par l’usurpation de leurs droits; et les habitants, par les violences qu’on leur faisait. En 1627 et 1628, il y eut encore des plaintes et des arrêts par lesquels il fut ordonné que visite serait faite par l’ordinaire. Enfin, en 1 634, les grands jours se tinrent à Poitiers. Les plaintes de tous ces désordres y furent portées et la cour députa un commissaire sur les lieux, pour en faire visite et informer. Sur son rapport, il intervint un arrêt en exécution duquel l’évêque de Poitiers donna commission à son grand vicaire de se transporter sur les lieux, pour en faire la visite et remédier au désordre. Il en dressa procès-verbal le 28 janvier 1 634, et fit plusieurs ordonnances touchant le service divin, les réparations de l’abbaye, etc... Il n’y eut rien d’exécuté, par les violences du sieur des Francs.
1 Cette tour, aujourd’hui détruite, faisait partie autrefois de l’enceinte fortifiée de l'abbaye. Elle flanquait au S. O., la courtine levée devant la façade de l’église.
" Charles de Neuchèze, son fils naturel, ayant reçu quelques méconlentemenls de la dame des Francs, pril un cheval la nuit et s’enfuit, dans le dessein de se démettre de son abbaye en faveur de quelque personne puissante, moyennant quelque récompense, ce qui étonna beaucoup... Le sieur des Francs se préparait à le poursuivre;... mais Charles de Neuchèze nalla pas bien loin sans se départir de sa résolution : il s’en revint trouver son père, ce qui le réjouit beaucoup. C’est pourquoi il lui fit tant de caresses, qu’il l’obligea de se démettre de son abbaye en faveur de Bénigne de Neuchèze*. qui n’avait pas douze ans. Après quoi la guerre ouverte fut déclarée entre lui et les habitants de Saint-Savin. Il ne sortait plus de la ville qu’avec des coupe-jarrets; il fut contraint de quitter les masures de l’abbaye, ne pouvant s’y mettre à couvert, et résolut d’aller rester à Sainl-Cyprien ', où il fit garnir de guérites2 une méchante maison qui y était, et s’y retrancha avec des gens de sac et de corde, faisant tous les jours quelque nouvelle violence sur les uns et. les autres. Un jour il prenait les bœufs d’un paysan, les faisait tuer et saler; le lendemain il enlevait les meubles d’un autre et maltraitait encore ceux qui s’y opposaient , de sorte qu’il ne se passait point de jour qu’il ne fît quelque tour de son métier.
« M. Jacques d’Allemagne, sieur de Naillé, se voyant inquiété par ce méchant homme, trouva moyen de faire avertir son éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, ministre d’état, de sa mauvaise vie, et son éminence, bien informée de ses désordres et de l’inexécution des arrêts de la cour, y apporta l’autorité du Roi, et fit expédier une commission au grand-prévôt du Poitou de l’arrêter prisonnier. Cet ordre fut donné si secrètement, que ledit des Francs n’en put rien découvrir; et sa femme, qui était à Paris depuis deux ans pour poursuivre son procès, lui marquait toujours que dans les greffes il n’y avait rien contre lui.
« Un nommé Boisjoli, habitant de Saint-Savin, fut accusé d’avoir dit qu’il avait vu le sieur des Francs dans la garenne qui faisait une très-mauvaise action que la pudeur ne permet pas de nommer, dont ledit des Francs témoigna être fort offensé. Un jour de dimanche, ledit Boisjoli étant à sa porte avec ses voisins, un des coupe-jarrets dudit sieur des Francs, passant par là, lui tira un coup de pistolet, le tua sur la place et s’enfuit. La ville en fut émue, et les habitants, qui se voyaient assassinés jusque chez eux, se liguèrent tous ensemble contre le sieur des Francs et les siens. Ils furent trouver le grand-prévôt et lui promirent de le lui mettre entre les mains, ce qui se fit de la sorte. Ayant été avertis par une des femmes qu’il avait débauchées et qu’il entretenait, qu’il la devait venir voir cette nuit, et qu’on le trouverait à Saint-Cyprien, ils en avertirent promptement le grand-prévôt et lui donnèrent le rendez-vous la nuit dans un petit bois qui est auprès du village des Buissons, d’où ils furent investir la maison de Saint-Cyprien; et le grand-prévôt ayant disposé tout son monde autour d’icelle, frappa à la porte. Incontinent le sieur des Francs cria à ses malheureux : Aux guérites ! aux guérites ! Mais, ayant appris que la maison était investie, il leur défendit de tirer, et ayant ouvert une fenêtre qui regarde vers Saint-Savin pour se sauver, il en fut empêché par ceux qui avaient investi la maison. Il courut d’abord à la porte pour demander au prévôt qui il était, et, après l’avoir reconnu, il se rendit à lui. 11 lui demanda quel ordre il avait
1 Hameau près de Saint-Savin, entre ce bourg et Antigny. qui permettaient de tirer à couvert. Le mol guérite est emprunté
■ On appelait alors guérite une barricade avec des embrasures à l’espagnol guarida, retraite, asile.
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