‹ Notice sur les peintures de l'église de Saint-SavinChapitre 13 sur 52 · NOTICE SUR LES PEINTE RES · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LES PEINTE RES

de le prendre; et, après avoir su que c’était par ordre de sa majesté, il fut, tout étonné. Le jour étant venu, le prévôt commanda à ses gens de monter sur les chevaux du sieur des Francs, car il en avait huit ou neuf des plus beaux; il fit monter le sieur des Francs sur un petit bidet sur lequel il le fit lier, et le mena passer à Saint-Savin pour le conduire à Poitiers. Quand il vit qu’on le menait à Saint-Savin, il s’écria fort, disant au prévôt que ce n’était pas ce qu’il lui avait promis, qu’il fallait livrer à la rigueur et à la rage de ses ennemis; à quoi le prévôt répliqua qu’il avait ordre de le faire passer par là, mais qu’il ne lui serait fait aucun mal. Je ne dis rien des imprécations et malédictions dont il fut chargé dans toutes les rues de Saint-Savin où il fut promené en cet état, et ensuite il fut conduit en prison à Poitiers, d’où, après quelque temps, mené à la Bastille par ordre du Roi, où il mourut peut-être bien de poison, comme l’on croit, n’ayant pu se tirer d’affaire, quoique ses proches se fussent empressés de solliciter pour lui 1 . »

Le monastère de Saint-Savin ne jouit pas de plus de tranquillité après la détention et la mort du baron des Francs; sa veuve et son fils, Bénigne de Neuchèze, malgré vingt arrêts rendus contre eux, continuèrent à disputer la possession de l’abbaye et à vexer les habitants du bourg avec une audace inconcevable; En 1 63g, dame Eléonore de Turpin-Crissé, veuve de Henri de Neuchèze, baron des Francs, accompagnée d’une troupe d’hommes armés, se rendait dans la vigne de messire Gabriel Casseioup, notaire à Saint-Savin, et la vendangeait de force. L’information judiciaire d’où je tire ces détails rapporte, d’après plusieurs témoignages, quelle, avait dit en jurant, « quelle voulait que le diable lui mangeât le corps si ledit Casseioup buvait le vin de sa vigne2 3. » Une lettre du roi Louis XIII avait chargé levêque de Poitiers et l’intendant de la généralité de Poitou d’établir la réforme dans le monastère, et de prendre à cet effet toutes les mesures qui leur paraîtraient convenables. Des religieux de la congrégation de Samt-Maur furent établis dans I abbaye ', et défense fut faite, sous peine de la vie, à l’abbé de Neuchèze, à sa mère4 et à ses domestiques, de se présenter dans la ville de Saint-Savin ou sur les domaines de l’abbaye. On régla que les biens du monastère seraient administrés par une commission d’ecclésiastiques et de laïques, et qu’une partie des revenus serait employée aux réparations des édifices sacres. Mais 1 abbe Bemgne de Neucheze, ou plutôt sa belle-mère, pendant sa minorité, avait su se ménager des protecteurs puissants. Levêque de Châlons, Charles de Neuchèze, son parent, avait reçu ses pouvoirs et obtint, en 1 64 1 , la suppression de cette commission, dont l’autorité lui fut remise en partie. Bientôt l’abbé, avec sa belle-mère, reparutà Saint-Savin, accompagné d’une troupe de trente ou quarante hommes armés, et renouvela les violences de son père ; il pillait les métayers, enlevait de force les récoltes et battait ceux qui osaient résister. Chaque année les mêmes scènes se reproduisaient. Un fermier nommé Hilaire Taffet, plus hardi que les autres, après s’être pourvu auprès du lieutenant général de Poitiers, s’était fait accompagner de quelques gens armés pour faire la vendange. « Mais ledit sieur abbé ne manqua pas d’y venir à main-forte avec ses domestiques

1 Abrégé de l'histoire de Saint-Savin, p. 45 et suiv.

3 Archives de la préfecture de la Vienne. Information sur les violences commises par dame Eléonore de Turpin, etc. 3o septembre' 1639, liasse 1 .

3 29 août 1 64o.

" Il semblerait que la dame des Francs avait adopté Bénigne de Neuchèze, ou que sa naissance adultérine eût été déguisée, car dans tous les actes on appelle la veuve du baron des Francs mère de l’abbé.

DE L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN

el autres personnes, qui étaient au nombre de plus d’une centaine, armés d’épées, de fusils, de pistolets et de bâtons, lesquels jurant et blasphémant le saint nom de Dieu, en la présence même du lieutenant particulier assesseur criminel de Poitiers, qui s’y était transporté à la requête dudit Taffet, pour lui faire prêter main-forte, se jetèrent impétueusement sur ledit Taffet et ses assistants, les battant, frappant et excédant de plusieurs coups de leurs armes et bâtons, en sorte que plusieurs en furent cruellement blessés et en danger de leurs personnes, dont l’un d’eux, appelé Rousseau, mourut de ses blessures1. »

Les plaintes, les enquêtes, les arrêts, se succédaient, sans que la situation changeât en rien. L’abbé, devenu d’âge à se faire craindre, semblait avoir pris le baron des Francs pour modèle, et, dans une enquête faite à Saint-Savin en 1 654, il disait tout haut, «qu’il voulait venger la mort de son père, mort en prison pour de semblables violences commises sur les mêmes lieux2. »

Un procès-verbal de visite faite par ordre du lieutenant général de Poitiers nous apprend quelle était la situation de l’abbaye au moment de sa réforme.

« Une partie, des voûtes de l’église était fondue, les piliers endommagés, les chapelles et le jubé ruinés, la charpente des couvertures pourrie, les fenêtres sans vitres et à demi murées, le chœur sans cloisons et sans stalles. Il n’y avait que deux cloches, une fêlée et l’autre usée. Pour tous ornements une aube, une chasuble, un calice et un ciboire d’étain; une croix de bois, avec un Christ de cuivre brisé, était attachée avec une corde. L’office divin avait cessé; les religieux étaient dispersés; tous les bâtiments qui composaient autrefois le cloître, le dortoir et les autres lieux réguliers, entièrement ruinés et renversés, n’y restant d’iceux que quelques pans de murailles3 4. »

Les réparations étaient estimées, en i65o, à 77,683 livres \

Un autre procès-verbal de visite faite par le lieutenant général de Poitiers contient quelques détails intéressants sur l'église, et particulièrement sur la tour occidentale.

«Et, étant entrés sous le clocher de pierre de ladite église, nous ont fait voir lesdits religieux, sur la main droite en entrant, un lieu tout noir de fumée, là où il paraît y avoir eu du feu depuis peu de temps, à cause de la noirceur de la fumée et à cause de l’odeur qui y est encore très-grande, quoique le lieu soit beaucoup exposé à l’air. La première voûte dudit clocher paraît tout enfumée; et nous ont prié lesdits religieux de remarquer que, à cause que les soldats dudit sieur abbé faisaient leur corps de garde ordinaire sous ledit clocher et y faisaient du feu continuel, ayant la plupart du temps la porte fermée, que la fumée qui sortait dudit feu n’ayant pas d’autre sortie; elle entrait toute en l’église par la porte qui entre dudit clocher dans le bout de la nef5, comme il paraît par la noirceur qui est à ladite porte et à la muraille au-dessus d’icelle, tant du côté du clocher que par le dedans de l’église,

1 En i65a. Mss. deD. Nozereau. ’ Il semble qu’il s’agit ici du vestibule; mais on se rappelle

® Arch. de la préfecture. Mémoires sur les méfaits de l’abbé de que la « grande porte de l’église» avait été murée; par consé- Saint-Savin, i654, liasse 3. quent, dans le vestibule, les soldats n’auraient pas eu de porte à

3 Extrait d’un Mémoire intitulé : Etat des demandes à former fermer. Le corps de garde n’aurait-il pas été placé dans la tri-

parles religieux de Saint-Savin contre M. Gabriel Daché, abbé com- bune? Peut-être faut-il entendre par « la porte qui entre dans mendataire, 1746. Arcli. de la préfecture, liasse 6. le bout de la nef, » l’arcade de la tribune bouchée aujourd’hui.

4 Id. ibid.

laquelle noirceur va jusqu’au haut de la voûte, et nous ont pareillement lesdits religieux montré plusieurs grotesques contre la muraille dudit clocher. En sortant de ladite église, nous ont lesdits religieux fait voir à la porte qui y est du côté où ont été d’autre part tous les cloîtres et bâtiments de ladite église, qui sont présentement tous en mazures (sic) U »

Un accommodement eut lieu, en 1 655, entre l’abbé Bénigne de Neuchèze et les religieux. Je n’en ai pu retrouver les conditions. Le Gallia christiana place en cette annee seulement l’ avènement de l’abbé; il faut croire qu’à dater de cette époque une administration moins irrégulière succéda à tant de désordres.

Probablement les bâLiments conventuels (aujourd’hui la caserne de gendarmerie) furent alors construits. Il ne paraît pas que des réparations importantes furent faites à l’église; je n’en ai trouvé nul indice. Peut-être commença-t-on à recouvrir les fresques des chapelles de ce badigeon blanc si souvent renouvelé dans la suite.

La révolution n’a pas laissé dans l’abbaye de Saint-Savin les traces hideuses que conservent tant d’églises en France. Lorsque commença la guerre contre les saints et les fleurs de lys, toutes les fresques à la portée des vandales étaient, déjà cachées sous plusieurs couches de badigeon; pour atteindre à la voûte du chœur, il eut fallu des échafauds; d ailleurs, ce qui restait de peintures était protégé par le respect traditionnel des habitants du bourg.

Je crois devoir rapporter au commencement du xixe siècle quelques travaux exécutés dans la tour, qui l’ont gravement compromise. On voulut garnir de volets les fenêtres supérieures: sans doute on avait des volets tout faits qu’il ne fallait pas laisser perdre; mais ils étaient carrés et les fenêtres étaient en plein cintre. Que fit-on? On coupa les claveaux des cintres. Déjà l’incendie allumé par les soldats du comte de Choisy avait calciné les trompes sur lesquelles repose la flèche. Nulle réparation n’y fut exécutée; il semble meme quon ait entaillé au marteau les pierres que le feu n’avait que légèrement altérées. En dépit de tant d’efforts, l’immense flèche de pierre subsista, suspendue en quelque sorte. Cependant les trumeaux des fenêtres, horriblement surchargés, se lézardaient en tout sens; les pierres s’écrasaient, heureusement sans se disjoindre; une longue crevasse se manifesta depuis les fenêtres mutilées jusqu’à la base de la tour; les contre-forts se déversaient et avaient cessé d’adhérer à la muraille qu’ils devaient soutenir.

Le reste de l’église était dans une situation presque aussi alarmante; depuis longtemps la toiture délabrée laissait pénétrer partout les eaux pluviales. La voûte de la nef était lézardée suivant son axe dans toute sa longueur, et les crevasses avaient en quelques endroits plus de cinq centimètres de large. Le pilier nord-ouest de la coupole, à l’intersection de la nef et des transsepts, présentait de nombreuses fissures verticales qui indiquaient une solution de continuité dans la maçonnerie, d’où pouvait résulter l’écroulement du clocher central.

C’était surtout du côté nord de l’église que les dégradations étaient le plus menaçantes. Plusieurs piliers s’écrasaient, et le mur, hors d’aplomb, était poussé en dehors par le poids énorme d'une voûte en moellons, surchargée encore par une couche de cendres, de tuiles et de toutes sortes de débris, haute de plus d’un mètre.

1 3 juin 1 65a , Visite faite par le lieutenant général de la sénéchaussée de Poitiers dans l'abbaye de Saint-Savin. Archives de la préfecture, liasse 3.

DÈ L’ÉGLISE DE SAINT-SAVIN

Pour prévenir la cliulc imminente de la voûte, je ne sais quel détestable maçon, soidisant architecte, avait entrepris de reprendre les piliers en sous-œuvre. Il avait entaillé les chapiteaux de deux côtés pour recevoir des pièces de bois transversales servant de chapeau tà un chevalement destiné à soutenir les arcs des bas-côtés, pendant qu’on réparerait les piliers endommagés. Tout l’échafaudage était combiné de telle sorte, que, si les travaux eussent été continués, l’édifice se serait écroulé infailliblement.

Tel était l’état de l’église de Saint-Savin lorsque je la vis pour la première fois il y a quelques années. M. le ministre de l’intérieur, informé de l’imminence du danger, résolut d’y porter remède. L’église fut aussitôt classée au nombre des monuments historiques, et les autorités locales Rirent invitées à faire rédiger promptement un projet de restauration. A cette époque, les fonds alloués au budget de l’intérieur pour la conservation de nos monuments étaient tellement bornés, que toutes les réparations s’exécutaient sous la direction des architectes des départements, car le déplacement d’artistes envoyés de Paris eût absorbé les faibles allocations qu’on pouvait accorder. Le premier secours que reçut l’abbaye de Saint-Savin lui fut bien fatal. En attendant le projet général de restauration, une somme de quinze cents francs, seule disponible alors, avait été destinée à subvenir aux travaux de consolidation les plus urgents que réclamait la voûte de la nef. L’architecte du département de la Vienne avait eu l’ordre de prévenir l’écartement de la voûte par un système de tirants en fer; on lui avait recommandé de boucher les lézardés avec du ciment, et les instructions étaient tellement minutieuses, qu’on lui prescrivait expressément de couler le mortier par l’extrados de la voûte et de veiller à ce cpi’il ne se répandît pas à l’intrados sur les peintures. L’architecte ne tint aucun compte de ces avertissements : il fit ouvrir la voûte par l’intrados, remplit les crevasses sans le moindre soin , et , qui pis est, fit remplacer dans le narthex une notable portion du crépissage intérieur, détruisant ainsi plusieurs compositions, à la vérité fort altérées déjà, mais encore reconnaissables. Ces inconcevables travaux furent exécutés avec une si grande rapidité, que le ministre n’en fut instruit que lorsqu’il était trop tard pour y porter remède. Quelques mois après, l’architecte qui les avait prescrits entra, me dit-on, dans une maison d’aliénés.

En 1 8 4 1 , la direction des travaux fut remise à M. Joly-Leterme, architecte de Saumur, qui venait de donner des preuves de son habileté dans la restauration de l’église de Cunault. Désormais les réparations furent conduites avec intelligence. Toutes les parties menacées du monument lurent consolidées, quelques-unes reprises en sous-œuvre, non sans des précautions infinies. Les trompes, les trumeaux, les cintres de la tour furent remplacés, opération périlleuse entreprise avec audace, on peut dire avec courage, et terminée aujourd’hui avec un bonheur complet. Maintenant les contre-forts sont réparés, les murs raffermis; les lézardes ont disparu. La conservation de l’église est désormais assurée pour longtemps, et il ne reste plus à y faire que de légères réparations de détail, dont on peut d’avance prédire le succès. En même temps que M. Joly dirigeait les travaux de consolidation , il prenait les précautions les plus minutieuses pour conserver tout ce qui restait des anciennes fresques. Bientôt il essaya d’en rechercher de nouvelles. En détachant le badigeon avec prudence, écaille par écaille, il conçut l’espoir de retrouver mainte ancienne peinture barbouillée peut-être depuis des siècles. Le succès a dépassé ses espérances. Grâce à ses soins, à sa patience, il est parvenu

à rendre au jour une assez grande quantité de fresques inconnues et à découvrir dés traces certaines de la décoration générale.

Tout l'intérieur de l'édifice était peint ou du moins badigeonné à fresque. Partout on a pu constater les couleurs et le dessin des ornements courants. Une restauration complète de l’ancienne décoration était devenue facile. Cette restauration, je n’ai pas besoin de le dire, ne s’applique qu’au badigeonnage et aux ornements courants, dont il existait des indications incontestables. M. Joly a conservé scrupuleusement jusqu aux moindres traces de la peinture primitive, autant comme une relique curieuse pour l’antiquaire que comme un témoignage de son exactitude. Enfin, ce n’est que sur les parties de l’église renouvelées entièrement, pour ainsi dire, qu’il a reproduit des motifs d’ornementation calqués sur ceux qu’d venait de découvrir.

En commençant celte notice, je disais que ni le temps ni les efforts malveillants des hommes n’ont porté à nos monuments des coups aussi funestes, que des soins ignorants et une triste manie d’améliorer. L’église de Saint-Savin ne fournit-elle pas la preuve la plus complète de la vérité d’une assertion qu’on a peut-être regardée comme un paradoxe? Saccagée par les Anglais, brûlée par les protestants, dévastée dans toutes nos guerres civiles, repaire d’une horde de bandits pendant un demi-siècle, elle se distingue aujourdhui, parmi les nombreuses églises du même temps, par l’unité de sa disposition et par la conservation de son caractère. Les malheurs de l’abbaye ont préservé l’église des réparations que subirent, dans le xvme siècle, la plupart des monastères de l’ordre de saint Benoît. Si 1 architecture du xie siècle subsiste à Saint-Savin, c’est parce que ses religieux furent trop pauvres pour l’altérer.

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