I/, NOTICE SUR UES PEINTURES
Résumons en quelques mots les caractères principaux de leglise de Saint-Savin :
Rudesse et timidité de la construction; mauvaise qualité des matériaux; emploi excessif du mortier;
Voûtes en berceau non contre-boutées par les voûtes des collatéraux;
Rareté et grossièreté de f ornementation sculptée;
Emploi exclusif de l’arc en plein cintre.
Toute personne familiarisée avec l’architecture du moyen âge assignera sans hésiter à leglise de Saint-Savin une date fort reculée dans le xi° siècle, soit, pour plus de précision, de l’an 1 ooo à 1 o5o.
DE L’ÉGLISE DE SA1NT-SAVIN
LÉGENDE DE SAINT-SAVÏN
J’ai tiré le récil qu’on va lire, d’un manuscrit latin faisant partie du recueil de dom Fonleneau ', et copié sur le légendaire de Sainl-Cyprien à Poitiers. Le manuscrit est un petit in-4° de vingt-huiL pages, d’une écriture très-fine qui me paraît appartenir au commencement du xvif siècle. On lit à la lin du cahier cette note écrite d’une autre main : « Nota que ledit extrait nous fut laissé par MM. les anciens et ceux qui officiaient à Notre-Dame l’ancienne, qui est une paroisse proche Saint-Pierre le Puellier. On dit qu’il y avait un autre légendaire, mais qu’on ne put trouver. » La vie des saints Savin et Cyprien, telle quelle est rapportée dans la Bibliothèque de Labbe, tome II, 665, ne diffère pas essentiellement du manuscrit dont je vais donner l’extrait; peut-être même n’en est-elle qu’un abrégé. J’ai pensé que, pour l’explication des peintures qui se rapportent à la vie de saint Savin, je devais donner la préférence au légendaire conservé dans l’abbaye. Quant à l’authenticité de la légende même, je ne puis que m’en rapporter aux propres paroles du P. Labbe : « Hinc « patet ab imperitis temporum scriptoribus aut conficta, aut saltem vitiata, in plerisque « fuisse martyrum acta. »
Il m’a paru inutile de traduire littéralement le latin détestable et le style ampoulé de l’auteur de la légende, qui emprunte les noms des compagnons des deux martyrs. Je me bornerai à insérer ici la préface, qui pourra donner une idée de la manière du narrateur et de sa latinité.
« Incipit prologus sanctorum martyrum Savini et Cypriani.
» Sanctissimo præsulum, domino Germano, Asclepius et Valerius prespiteri [sic) salulem. «Si, facta quæ digna sint imitari, et alteri possunl prodesse seculo, sanctorum trophea, «stylo vel rustico quis digesserit, et sibi, mercedem, et imitari volcnlibus, salubrem con- « feret medicinam. Vicloriasque præciosorum martyrum Savini et Cypriani fratris sui, qui- « bus usque ad calcem interfuimus, non loqui quam memoria dignæ sint, erimus ducentes « [nocentes? ). Plebeio utentes calamo, ut vulgaribus prosint, de pluribus pauca, sed, in « Deo leste, verissima scripsimus; quæ Vestræ Sanctitudini offerre dignius pulavimus; ut, « qui illos vestra benedictione firmastis, eorum cerlamina vestra nunc iterum authorilale « vulgetis.
« Explicit prologus* incipit passio, etc. »
En l’an 458 de l’incarnation de N. S., Maximus et Ladicius étant consuls à Amphipolis, ville d’Italie ( sic ) , un redoublement de ferveur se manifesta parmi les gentils, par des sacrifices continuels à Dionysius, leur principale idole. Il y avait alors à Amphipolis deux frères d’une naissance illustre, Savin et Cyprien, natifs de Brixia (Brescia), ville voisine, célèbres l’un et l’autre par leur sagesse et leurs vertus. Ils voyaient avec horreur les gros-
1 Recueil de dom Fonteneau, I. LXXX. Voir l’appendice A, n" 17.
stères superstitions des Amphipolitains et les exhortaient à quitter leurs idoles de bois ou de métal, pour adorer le seul vrai Dieu.
Cinq mois après la fête de Dionysius, que les gentils avaient célébrée par des danses et des orgies, Ladicius vint à Amphipolis, et tout le peuple, animé contre les chrétiens, courut les dénoncer et demander leur mort au proconsul [sic). Celui-ci fit aussitôt comparaître les deux frères devant son tribunal, et les interrogea d’abord avec douceur. Savin, comme l’aîné, parla le premier, et, plein dune noble audace, confessa quil était, chrétien. Il reprocha même à Ladicius son aveuglement. Le magistrat, espérant que la jeunesse de Cyprien serait plus facile à séduire, tâcha d’obtenir de lui une rétractation. Prières, menaces furent inutiles; les tourments n’eurent pas plus d’effet. D’abord on les suspendit à un poteau, et on les déchira avec des ongles de fer1. Les bourreaux se fatiguaient, lorsque Ladicius voulut tenter encore une fois de séduire les deux chrétiens et d’obtenir d’eux qu’ils sacrifiassent aux idoles. Il s’aperçut bientôt que leur constance n’était pas ébranlée. Savin, s’approchant de l’idole de Dionysius, fit le signe de la croix, et aussitôt l’idole, tombant de son piédestal, se rompit en morceaux. Furieux à ce spectacle, Ladicius fit jeter les deux soldats du Christ dans une fournaise ardente; mais le feu les respecta et n’endommagea pas même leurs vêtements. Sous cette voûte ardente, les deux jeunes martyrs louaient le Seigneur, lorsque tout à coup les flammes, sortant avec impétuosité de la fournaise, consumèrent Ladicius et cent soixante des gentils qui assistaient au supplice. On ne put retrouver le moindre [débris de leurs cadavres. Un des principaux de la ville, nommé Gelasius, peu touché de ce miracle, fit conduire les saints dans la prison.
Quelques jours après arriva Maximus, collègue et parent de Ladicius, attiré à Amphipolis par la nouvelle de la mort de ce dernier. On lui amena les deux saints. « Parle, dit-il à Savin , toi qui es supérieur de taille et d’années, comment te nommes-tu2? » Or Savin était d’une haute stature, terrible à voir, le visage gracieux et rondelet3, bien proportionné de tous ses membres, et, quant à l’esprit, le plus doux et le plus aimable des hommes. « Mon père, répondit Savin, se nommait Magnus, ma mère Tatia, je m’appelle Savin. Elevé par eux dans l’étude des bonnes lettres, je suis un humble clerc. — -Et toi, quel est ton nom? demanda le proconsul à Cyprien. — Moi, je suis Cyprien. Nous sommes frères de père et de mère, fils de Magnus de Brescia, trois fois consul, et revêtu de la dignité préfectorale. Notre mère est également de famille consulaire, étant fille de Çampadia4. — Eh bien! dit Maximus, en dépit de votre illustre naissance , sachez que si vous n’adorez pas sur l’heure le dieu Apollon , vous serez mis à la gêne, puis livrés aux bêtes de l’amphithéâtre. On devine la réponse des deux héros chrétiens. Trois jours leur supplice fut différé, non point par commisération; mais on voulait faire jeûner une lionne et deux lions terribles, afin de rendre inévitable la mort des
1 L’auteur invente un verbe pour ce supplice : c’est ungulari. « terribilis visu, venusta et cicerina facie, decens corpore, et
1 « Die mihi qui ætatis corpore es prolixior et tenrporis quan- « mente benignissimus. » L’auteur ayant dit dans sa préface qu’il « litate, quo censeris nomme?» écrivait pour le vulgaire, avec un style rustique, j'ai donné
3 Je traduis ainsi les mots cicerina facie, que je ne com- la préférence à la leçon cicerina facie, qui sent son paysan en prends guère. L’auteur veut-il dire que le saint avait le visage effet.
rond comme un pois chiche, cicer, ou bien le mot est-il " Le texte porte que la mère des saints était consul aussi : défiguré dans le manuscrit, et faut-il lire : cincinnata facie , tête « Mater autem nostra æque consul de matre sua Çampadia est frisée? Voici le texte : «Erat nempe Savinus slatura procerus, «orta.»
DE L’EGLISE DE SAINT-SAYIN
martyrs. Le jour venu, Maximus assis sur son tribunal, tout le peuple se pressant dans l’amphi- I liéâlre, on lâcha d’abord la lionne, qui, d’un bond, s’élança au milieu de l’arène en poussant un rugissement effroyable. Mais, ô surprise! à la vue des deux frères, sa fureur disparaît; elle remue la queue comme un chien, et leur lèche les pieds. Les deux lions qu’on lâche ensuite montrent la même douceur, et caressent humblement les victimes offertes à leurs dents homicides. Mais tout le peuple s’écria : « Ils charment les lions par art magique! qu’on leur donne la mort! » Le proconsul les fit ramener en prison, pour méditer quelque genre de supplice aussi nouveau qu’épouvantable. Trois jours les deux frères demeurèrent en prison , « restaurés par la nourriture du jeûne. » Au bout de ce temps, un ange leur apparut : « Sortez, leur dit-il, prenez le chemin des Gaules; là vous trouverez la récompense que le Seigneur vous destine. » Aussitôt les murailles de la prison s’écartèrent à droite et à gauche, et les chrétiens se virent libres.
Les saints sortirent de prison vers les calendes de mai. Ils se rendirent d’abord chez deux prêtres chrétiens, Asclepius et Valère, qui jusqu’alors avaient échappé à la persécution en déguisant leur croyance. Animés par la fermeté de Savin et de Cyprien, ils trouvèrent assez d’audace, non-seulement pour les accompagner dans leur long voyage, mais même pour les suivre jusqu’à leur martyre. Tous ensemble ils traversèrent les Alpes pennines, et parvinrent au bord du Rhône : leur renommée les précédait, et partout ils étaient entourés d’un grand concours de peuple avide de les voir et d’entendre leurs touchantes exhortations. Une femme païenne, nommée Emmenia, vint déposer à leurs pieds son enfant mort. « Vous êtes, leur clit-elle, comme on le prétend, les amis du grand Dieu. Faites, par vos prières, qu’il me rende ma seule espérance, mon fils unique. Je suis chrétienne si vous me le rendez. » Saint Savin fit une courte oraison, puis, prenant la main de l’enfant, il le releva plein de vie. Avertis par un ange, les saints et leurs compagnons poursuivirent leur voyage. A Lyon, ils passèrent la Saône à la nage [sic), et, cheminant par la haute Bourgogne, ils parvinrent jusqu’à Auxerre. Là ils trouvèrent le très-glorieux Germain, et Loup, évêque de Troyes, l’un et l’autre revenant d’un voyage en Irlande, île habitée par les Scots et les Bretons, vers lesquels le souverain pontife les avait dépêchés pour extirper l’hérésie des Pélagiens [sic) . D’abord Germain voulut les retenir; mais, éclairé par une révélation divine, il les bénit et les accompagna jusqu’à trois milles d’Auxerre. Après avoir passé la Loire et traversé le pays de Tours, saint Savin et ses compagnons se trouvèrent sur le territoire des Poitevins, au confluent de la Gartempe et de la Creuse : là, comme ils prenaient quelque repos, ils aperçurent le proconsul Maximus qui les poursuivait.
Maximus avait juré de ne revoir l’Ausonie [sic) que lorsqu’il aurait vengé la mort de son parent Ladicius; il s’était mis en route avec deux cents satellites italiens, et, suivant partout les saints à la piste, il venait enfin de les découvrir. Déjà les chrétiens se croyaient parvenus au terme fatal de leur voyage, quand tout à coup une barque parut au bord de l’eau. Ils y entrèrent,' et la barque, sans voiles, sans rames, les porta en un instant à l’autre rive. Aveuglé par la fureur, Maximus se jeta sans balancer dans la rivière pour les atteindre. U y perdit la moitié de son monde, cpii se noya dans les Ilots. Sans se décourager, il recommença sa poursuite, et atteignit enfin les illustres fugitifs sur le bord de la Gartempe, à un mille environ d’Antigny, dans un lieu nommé Cerisier [Cerasus). Aussitôt il les fit garrotter, et les conduisit dans une